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Galipettes

Chapter 38: TABLE DES CHAPITRES
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About This Book

A series of short comic sketches and monologues that draw on life in and around the theatre, portraying a gallery of stage personalities, touring companies, and the mishaps of provincial performances. The pieces mix burlesque anecdote, satirical observation, and self-conscious stagecraft, varying between monologue, vignette, and brief scene to expose vanity, pretension, and everyday absurdities of theatrical practice. The tone alternates between gentle mockery and lively caricature, offering episodic entertainment rather than a continuous plot while showcasing the author's performative voice and comic timing.

VIRGO

A Paul LHEUREUX



—Comment? toi, Pétru? dans mes bras! Et depuis quand ici?

—D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma première visite....

—Oui, c'est gentil tout plein, ça. Mais pourquoi diable être retourné dans ton satané pays qui n'a qu'un tort, celui d'être trop loin du café Riche?

—Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de temps à autre aller se retremper «au pays».

—Le fait est que tu en avais besoin, après la vie de patachon que tu menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle conquête.

—Allons donc, et qui ça?

—Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire languir, ça m'amusera. Eh! bien, apprends, misérable veinard, que c'est la plus jolie créature que je connaisse. Des yeux à damner les saints du paradis, des dents à croquer toutes les pommes de ce jardin, des cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas à plaindre, mon gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient être à ta place, car ta future victime fait tourner toutes les têtes en ce moment, Paris entier s'occupe d'elle, sa photographie s'étale chez tous les libraires du boulevard....

—Ah! vous êtes cruel.

—Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...

—De?

—De Pallas!

—La dame de pique!

—Non, Pallas, la grande comédienne qui électrise chaque soir deux mille spectateurs dans Virgo, le drame naturaliste qu'on joue actuellement aux Fantaisies-Macabres.

—Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se révéler dans la pièce que vous citez?

—Oui, mon cher, elle-même.

—Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!

—C'est possible, mais elle a vu ton portrait, là, sur la cheminée, et s'est écriée tout à coup: «Dieu, le joli garçon!» et l'on sait ce que ça veut dire quand Pallas s'écrie: «Dieu, le joli garçon!» Heureusement que tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Pétru, je ne t'ai dit que l'absolue vérité; vois maintenant ce que tu as à faire, mais tiens-moi au courant, ça m'intéresse.


Neuf heures. Pétru sort de chez Noël en mâchonnant un régalia, et se dirige lentement du côté des Fantaisies, où il est allé retenir dans la journée l'avant-scène du rez-de-chaussée, côté gauche,—côté du cœur—attention qu'on remarquera sans doute.

Au-dessus du théâtre, le mot Virgo, écrit en lettres de feu, jette une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq lettres enflammées, le cœur de notre ami bat à éclater.

—Si Pallas était réellement virgo, se dit-il, en riant; c'est peu problable, vu son tempérament volcanique qui est proverbial.

Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; Valince, la beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau! Pétru, après avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans la salle, d'un air résolu.

Le lever de rideau terminé, la claque seule fit son office.

Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec indifférence les épaules cachées au fond des baignoires, et cherche parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.

Mais l'orchestre prélude et le silence se fait aussitôt.


Au premier acte, Pallas ne paraît pas; il est même à remarquer qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'étoile que vers neuf heures, la salle étant entièrement pleine à ce moment-là.

Les spectateurs n'écoutaient donc qu'avec une attention relative l'exposé de la pièce.

Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparaît dans un costume aussi transparent ... qu'une profession de foi de député.

A peine entrée, Pallas aperçut Pétru dont le plastron se détachait clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle reprit bientôt ses sens et joua dès lors tout son rôle pour lui.

Ah! que de passion dans ses scènes d'amour, que de câlineries félines dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en étaient stupéfaits! Jamais Pallas n'avait donné comme ce soir-là.

Lorsqu'au milieu du troisième acte elle adresse une déclaration des plus brûlantes à Sangor, le jeune premier qui l'a arrachée des mains des corsaires, ce n'est plus à l'artiste, son partenaire, qu'elle parle, non, c'est à lui, l'être aimé, qui ne s'en doute peut-être pas.

O puissance irrésistible de l'amour!

Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui a suffi pour ne plus l'oublier.

Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitié en envoyant ce soir, au théâtre, cet inconnu qui marquera peut-être dans l'existence de la comédienne.

Pétru, ayant remarqué le mouvement de Pallas à sa vue, et ne voulant pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter à l'actrice un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:

«Où et quand puis-je vous voir?»

A la rigueur, puis-je vous voir eût pu être supprimé; mais il fallait être correct avant tout, au moins pour la première fois.

Quelques instants après, la femme aux rubans roses arrive, mystérieuse, et dit en souriant:

«Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidélité.»


Le lendemain, à l'heure indiquée, Pétru jetait à un cocher cette adresse ironique: rue de la Fidélité!

Bientôt arrivé, grâce au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second étage de l'actrice.

Ah! quelle émotion avait Pétru en tirant le cordon de sonnette qui n'en pouvait mais!

La porte s'ouvre enfin.

Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-même, sa belle et luxuriante toison de cheveux bruns dénoués, rejetés en arrière, et

... ... Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comédienne, et ... ...


Je n'avais pas revu Pétru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je l'avoue, bien de la peine à le reconnaître.

Ses traits tirés, son dos légèrement voûté, m'impressionnèrent vivement; mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait produit sur moi, je changeai tout à coup d'expression et, presque souriant, lui demandai:

—Eh bien, mortel! toujours heureux?

—Ah! mon ami! dit-il en soupirant.

Et dans ces trois mots, que de regrets, que de désillusions!

—Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traître de mélo? Il me semble que ton sort n'est pas à plaindre.

—Vous aussi! cria-t-il en m'étreignant le poignet, mais vous ignorez donc ce que c'est que d'être épris d'une femme de théâtre? Ah! ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.

Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il pût pleurer à l'aise, Pétru s'épancha abondamment dans mon sein.

—Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comédie; elle ne peut pas me dire à table: «Passe-moi le sel», sans vibrer effrontément. Si je parle d'une cocotte en la blaguant, aussitôt Pallas, prenant une pose tragique, me commence une diatribe échevelée sur le sort infortuné des filles livrées à elles-mêmes, et, pour couronner son discours, appelant à son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me récitant le fameux:

Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!

—Bah!

—Et tout cela ne compte pas! le plus épouvantable, c'est la nuit; le jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!

Et comme je clignais malignement.

—Oh! non, vous n'y êtes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez peut-être, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos—bien gagné. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me réveille en sursaut, me disant brusquement:



—Lève-toi.

—Hein?

—Et prends ça.

—Qu'est-ce que c'est?

—Racine.

—Pour quoi faire?

—Donne-moi la réplique.

Et nous voilà tous les deux, en chemise, jouant Britannicus.

La première fois, j'ai trouvé ça drôle; dire de la tragédie à deux heures du matin, dans ce nouveau péplum, c'était original; mais, à la longue, je me suis lassé de ce plaisir, et j'ai essayé de faire comprendre à Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement que d'entendre une partie de la nuit hurler:

Rome, l'unique objet....

A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre à la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mépris:

—Bourgeois!

—Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour Racine une admiration profonde; mais à quatre heures du matin, j'ai autre chose à faire que de relire ses chefs-d'œuvres....

Et me voyant sourire, Pétru exaspéré, s'interrompit:

—Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!


LETTRE

Le Havre Sainte-Adresse, 18 août 1885.


Cher monsieur Besson,

Après la tournée de la Parisienne, je n'ai eu que le temps de secouer mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.

Je réalise ici le rêve de tous les comédiens: je suis directeur, directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas bien grande; nous sommes ... quatre—deux de chaque sexe—nous jouons deux fois par semaine; ça n'a l'air de rien? eh bien, c'est énorme.

C'est énorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche (et quel mal pour trouver un répertoire!)

J'ai donné, jusqu'à présent, vingt trois pièces en un acte, en treize soirées (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Étrennes d'Édouard), un petit chef-d'œuvre que j'ai signé avec Évin, mon collaborateur du Lézard—ayant été redemandés, sans compter l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!

J'ai joué tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles, Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens, donc!)

Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huché à mi-côte de Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!

Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balnéaire l'agrément de la grande ville qui est là, à ses pieds.

Et jamais monotone un port de mer!

Hier, j'ai été voir débarquer des cochons.

Ce qu'ils ... criaient!

Pas à la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!

Placés dans une grande caisse, une grue les élevait et les déposait sur le quai.

Après tout, ça n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.


Hier, autre réjouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous ces jeunes gens, en caleçon de bain, se précipitant à la fois dans la «mé» et gagnant le large en cherchant ... à gagner le prix.

500 mètres à faire!

Le hasard avait placé à mes côtés le père et la mère d'un concurrent qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils paternels.

—Ne te presse pas surtout, ménage ton souffle et fait des brasses, tu entends, fais des brasses.

—Savez-vous que c'est raide, dis-je à la mère, 500 mètres!

—Oh! monsieur le gas, est marin; à sept ans, il a eu un prix.

—Oh! bien, vous êtes tranquille.

—Tiens, regarde ton fils, fait le père, en s'adressant à sa femme, c'est lui le premier, à présent. Aïe donc!

Et la mère, tout en le suivant des yeux, faisait les mêmes mouvements que son rejeton.

—Jusqu'où va-t-il? demandai-je.

—Il va doubler la barque où est le drapeau là-bas!

—Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est égal ce n'est pas commode de doubler une barque en étant dans l'eau. Enfin!...)

—Voyez-vous comme il souque! s'écria la mère triomphante.

—Oh! oui, il souque bien! répétai-je en ayant l'air de comprendre ce qu'elle voulait me dire.


Revenu à terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la foule enthousiaste.

—Bébé! exclama la maman en larmes.

(Bébé avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)

—Tiens bois, ça, fieu, fit le père en tendant une fiole de rhum qu'il venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.

Je vous assure que c'était très drôle de voir ce bon vieux couple embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux humides.... Il faut dire que j'étais si près de lui....

Le plus fort, c'est que, quelques instants après, il recommençait une seconde course de 800 mètres, et la gagnait haut ... les bras....

Et comme en nageant on décrit toujours quelques zigzags, ça lui a fait environ 1500 mètres qu'il avait dans les jambes à la fin de la journée. Décidément il est plus fort que moi.

Et maintenant un mot pour finir:

Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino embarrassé vint me demander quelle heure il fallait peindre?

Et comme je le regardais, prêt à pouffer:

—Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours à cette heure-là qu'on regarde la pendule. (Historique.)

Bien vôtre,

F. G.


UN CLARINETTISTE

A Ph. GILLE.



Dire que l'artiste a pour emblème l'humble violette serait à coup sûr, une très jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'être pas positivement exacte.

On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualité dominante du monsieur qui fait quelque chose en public.

J'ai déjà coudoyé dans ma courte existence pas mal de comédiens poseurs, de chanteurs prétentieux et d'instrumentistes se disant célébrissimes, mais jamais, au grand jamais, il ne m'a été donné de voir un type aussi achevé, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet été ... à Galet-sur Mer.

Sourdinoff (c'est son nom ... ou à près), clarinettiste aussi décoré que chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un «concert instrumental et spirituel» au casino de la station balnéaire précitée.

Les plaisirs nocturnes étant plus que rares dans cette oasis de la Normandie, à l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs allèrent en foule retenir leur place à cette cellule vitrée dénommée: Casino.

La plage entière se fit inscrire.

Pas de périphrases atténuantes: le concert fut assommant!

Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez vous-même:

Première partie: ouverture exécutée par un vieux monsieur payé 80 fr. par mois pour éreinter l'ivoire de la maison Pleyel, à faire s'agiter les pieds énormes de nos chers voisins, les Anglais.

2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, dérangés par Sourdinoff et joués par l'auteur.

Entr'acte.

Réouverture de plus en plus massacrée ... exécutée par le bon vieillard «qui n'avait jamais travaillé devant un aussi bel auditoire» et, pour finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le bénéficiaire!

Ah! le criminel! marche funèbre et guerrière, valse, tarentelle, pas redoublé, mélodie, galop, rien ne manqua.

Et, comme heureux de ne plus être oppressé par le poids de ce programme, le public, à l'issue de la soirée, applaudissait timidement; ce Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier numéro!

Il se bissait, l'infâme!

Je me disposais, joyeux, à regagner mes lares (vieux style) quand un voisin de table d'hôte, vint me dire:

—Venez féliciter Sourdinoff.

—Hein?

—Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et compte sur vos compliments.

—Mais ...

—Voyons, ça vous coûte si peu, et ça lui fera tant de plaisir!

Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en le félicitant, était pour moi peu réjouissante.

Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste—ça fait trop de bruit—je suivis notre ami commun.


Nous arrivâmes au moment où une grosse dame disait avec admiration à l'instrumentiste:

—Vous devez avoir bien soif!

Les présentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:

—... Succès réel ... public charmé ... devez être content ... mais le disciple de Christophe Denner m'arrêtant tout à coup, me dit avec un sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:

—Ah! cher confrère (pourquoi m'appelait-il confrère, moi qui ne souffle dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'étranger pour remporter ce qui s'appelle des succès prodigieux. Je ne parle pas, là, des couronnes qu'on vous lance, des palmes qu'on vous décerne, des médailles qu'on vous offre, des décorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout cela n'est rien, auprès de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime, voyez-vous, il n'y a encore que ça! C'est à qui vous approchera! Les ducs, les princes considèrent comme un honneur insigne de vous serrer la main.

—Ah! bah! fis-je, ahuri.

—Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une aventure qui m'est arrivée dernièrement, à Potsdam.

Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succès!... enfin, je passe. La marquise de Pigalska y assistait.

Enthousiasmée de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle, une petite soirée et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je consentis.

Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public était composé de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes auditeurs étaient assurément inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais donc jouer là, devant un parterre de princes.


Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais à commencer lorsque je m'aperçus que Pédali, mon accompagnateur n'était pas là. Lui! un garçon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur lui, ce soir-là. Je m'excusai de mon mieux auprès de la marquise, lui assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me faisais point entendre. Mais, à l'idée de son monde vainement réuni, de sa soirée manquée, ma noble hôtesse soudainement devenue pourpre, s'adressant à la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairière, que cet honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se récusa. J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarré, absolument correct dans son habit noir, s'avança vers moi et me dit:

—Mon Dieu, monsieur, j'ai joué souvent pour me distraire la fantaisie de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre. Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.

Après une demi-seconde d'hésitation, j'acceptai et n'eus pas à m'en plaindre car mon accompagnateur improvisé me seconda merveilleusement. Le morceau eut un succès écrasant, comme d'habitude.

Je demandai à mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier moi-même, il me répondit:

—Venez demain à cette adresse; je serai heureux à mon tour, de vous redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.

Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.


Le lendemain, ma voiture s'arrêtait devant un magnifique hôtel.

Une cloche m'ayant annoncé, un valet m'introduisit dans un salon superbement orné quoique sévère, et quelques instants après, apparut le maître de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la marquise Pigalska.


Ma modestie m'empêche de vous répéter notre conversation, à l'issue de laquelle je pris congé de mon mystérieux interlocuteur en lui demandant toutefois à qui j'avais l'honneur de parler.

—Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagné la veille?

—?

—C'était Bismarck!!!




LES COMMANDEMENTS DU COMÉDIEN

A. V. REGNARD.


Chez un directeur te rendras,

Pour avoir un engagement.


Dans son cabinet, tâcheras

D'être «refait» médiocrement.


Tout d'abord, tu ne signeras

Que pour deux années, seulement.


Toujours en vedette seras,

Seul et très gros, turellement.


Une loge salubre auras,

A l'entresol, sur le devant,


Le jour tu ne répéteras

Qu'après midi, jamais avant.


Aux claqueurs, tu commanderas,

De t'applaudir fort, tout le temps.


Aux ouvreuses ordonneras

De dire: Il a bien du talent!


Le spectacle fini, crieras

Ton adresse assez bruyamment:


Alors, veinard, remarqueras

Jeunes filles et leur maman....


... ... ...

... ... ...


Mais de ça tu n'abuseras,

Vu ton petit tempérament.


LETTRE

A E. BENJAMIN.



Nous exploitons, comme vous le savez, le grrrand succès parisien: La Mission délicate.

Après avoir joué tour à tour à Versailles, Chartres, Rennes, Nantes, Angers, Saumur, Angoulême, Libourne, Périgueux. (Entre parenthèses, nous avons mangé, à Rennes, des pâtés de Chartres, où nous avons bu du guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville natale). Après le pays de M. Ballande, nous avons filé vers le Midi.

Ah! le Midi! en voilà une mine d'observations!

C'est là que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... réponses!

Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'être? En tout cas, ils sont bien amusants, ces bons Méridionaux, mes doux compatriotes (je suis Bordelais).

Quelle réputation surfaite que la vivacité des gens du Sud! Ils sont vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Té, pourquoi se presser, hé?

Je vais copier pour vous quelques réponses que j'ai crayonnées au fur et à mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohésion, mais excusez-moi, je vous écris pendant un entr'acte (oh! quel métier!)

Ah! une recommandation auparavant:

Prière de lire avec l'accint sans cela, le mot n'a plus de saveur.

A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui désignant un manille:

—Combien ce chapeau?

—Sisse cinquinte et il vous va, hé?

—Mais il n'entre pas.

—Naturellement, il se fera à la tête!

Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a acheté le couvre-chef!


A l'hôtel où nous étions descendus, à Cahors.

Nous rentrons à minuit.

—Garçon, avez-vous une allumette?

—Non je ne fume pas!


Et je vous répète, le seul mérite de ces mots, c'est qu'ils sont absolument vrais. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous allons prendre un bock dans un café-concert (genre Ambassadeurs,) et tout en dégustant, nous demandons au patron:

—Eh bien! ça va-t-il un peu les affaires?

—Heu! heu!

—Vous n'êtes pas content?

—Si, mais c'est très dur; ici, les femmes sont usées tout de suite; pour bien faire, il faudrait changer le bétail tous les huit jours.


Et à Nîmes, cette réponse que nous fit une hôtelière:

—Comment, dix sous, ce café?

—Té, je vous ai servis dans des petites tasses!

Elle n'est pas dans un sac, celle-là, hein?


A Mont-de-Marsan.

Au théâtre, absence totale de luminaire.

—Eh bien, où est le gaz?

—Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermés.

(Ils ferment à onze heures et demie, nous avions fini.)

Et le plus amusant, c'est que dans la journée, étant entré dans un bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'étonnant de voir le petit tube de caoutchouc éteint, je reçus cette réponse:

—Ah! c'est que ce soir il y a théâtre!


Je m'aperçois, mon cher ami, que je dois être terriblement monotone et ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette dernière méridionalerie:

Nous dînions, à Pau, à table d'hôte, quand un compatriote du bon roi, nous entendant dire que nous allions de Tarbes à Cahors, nous dit à brûle-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade:

—Vous allez de Tarbeuss à Cahorss?

—Oui.

—Eh bien il faut vinte heures.

—Hein!

—Oui, oui, vinte heures.

—Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne partons demain qu'à neuf heures et nous jouons, le soir.

—Sapristi, je le sé bien, j'y vé sans cesse.

—A pied, alors?

—Non, en voiture!

Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions en voiture!

Je termine en suppliant les Méridionaux qui pourraient lire cette lettre de n'en pas vouloir au signataire qui, orfèvre lui-même, apprécie à sa juste valeur ce pays qui a donné tant d'illustrations politiques et artistiques à la France.

Tout à vous, mon cher Benjamin.

F. G.


LES TOURNÉES

A A. DUPRÉ.



I

Mon Dieu que c'est donc amusant
De faire en été des tournées!
On s'en va leste, insouciant;
Mon Dieu que c'est donc amusant!
On croit rapporter de l'argent,
De l'argent pour beaucoup d'années,
Et l'on revient comme Gros-Jean,
Mais c'est amusant les tournées!

II

Or, on choisit ses compagnons.
Lorsque l'on fait un long voyage
Il faut éviter les grognons:
On choisit donc ses compagnons.
Je vais du côté des chignons,
Avec eux je fais bon ménage.
J'aime les visages mignons
Lorsque je fais un long voyage.

III

Puis un paysage est charmant
Quand on le voit près d'une femme!
Il est plus bleu, le firmament,
Le paysage est mieux vraiment;
On se regarde tendrement
La nature épanouit l'âme....
Qu'un paysage est donc charmant
Quand on le voit près d'une femme!

IV

Le chemin de fer rend joyeux
Et vous met d'humeur folichonne,
Constamment admirer les cieux
Rend le morose très joyeux;
Avec les employés au mieux
On plaisante, on rit, on gasconne;
On les appelle tous «mon vieux»
Dam! l'humeur est très folichonne.

V

On descend dans de bons hôtels
Dont les draps sont parfois humides,
Mais de tous temps ils furent tels;
En province, oh! les bons hôtels!
Où donc le confort des castels?
On rit de nous, gens trop timides,
Acceptant les affreux Vatels,
Ainsi que les vieux draps humides!

VI

Dans la rue, on dit: Les voilà,
Les Parisiens! quel spectacle!
Sur nos pas, on pousse des ah!
Et l'on chuchote: Les voilà!
Mais nous, plutôt, disons: Holà,
Les voyant de notre pinacle,
Jamais on n'eût rêvé cela,
Les provinciaux, quel spectacle!

VII

Et puis, comme l'on est gobeur
Quand on est loin du café Riche!
Ou trouve tout bon, tout meilleur,
Mon Dieu, comme l'on est gobeur!
O Parisien de malheur!
D'emballements tu n'es pas chiche,
A l'avenir sois moins gobeur
Eloigné de ton café Riche.

VIII

Au retour, ils sont tous guéris
Les bons amateurs de tournées;
Avec joie ils voient leur Paris,
Au retour, ils sont tous guéris!
Ils n'en sont certes pas marris
En voilà pour plusieurs années!
Ils sont absolument guéris
Des interminables tournées.

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