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Geneviève

Chapter 18: XVI
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About This Book

A provincial narrative traces intertwined domestic lives around a bourgeois household: a young girl named Geneviève grows from childhood into a quieter, reflective presence while relatives and neighbors display vanity, coquetry, jealousies, and fluttering courtships; a husband’s stoic pretensions and a timid suitor’s awkward attentions propel social complications. Episodes move between intimate family scenes and public assemblies, offering anecdote and character sketching that examine pride, affection, and the gap between appearances and feeling, with a gently ironic, observant tone that dissects provincial manners and everyday moral tensions.

Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se chargèrent du reste.

Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais, quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.

Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue sur le serment, de jurejurando, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y apportait.

Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le cœur gros; Modeste dit: «Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui de vous pourrait supporter une semblable séparation?»

La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire, avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits, je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun historien; c'est que je puis dire, comme Énée:

. . . . . . Quæque ipse . . . vidi
Et quorum pars magna fui.

Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première force à la toupie et de seconde aux barres.

Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il n'y a que Rose et sa sœur avec lesquelles il soit lui-même: aussi elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.

Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le cœur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait atteint.

Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère. Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son cœur; mais ce n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.

Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.

Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux, pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.

Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.

En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, soit son corps.

Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et d'une autre couleur, en pensant qu'elle a changé de vêtement, vous vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut être sans vêtements, et votre œil interroge malgré vous les plis de l'étoffe et ses ondulations.

Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.

Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit. L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de nos cheveux.

Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes, avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps qu'elles n'ont ni formes ni sens.

Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal de la jeune fille.

La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait la défense;

Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle a monté à cheval, elle a les cuisses rompues;» et combien de mères savent se priver de semblables mentions!

Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes jambes

Ou: «Ma mère m'a fait présent de chemises de batiste;»

Ou: «Je me suis donné un coup au genou et j'ai le genou tout bleu;»

Ou: «J'ai acheté des jarretières

Ou: «J'ai pris un bain ce matin;»

Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout différent.

XIII

Léon à Rose et à Geneviève.

Mes chères sœurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable. Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient, de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet; puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et revint toute joyeuse.

Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui dis-je.—Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner la liberté.»

Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait.

«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa cage.»

Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui montrait qu'il n'était pas conséquent.

Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites sœurs. Écrivez-moi souvent.

LÉON.

XIV

C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence. M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il lui eût fallu opter entre elle et sa sœur, tout ce que nous pouvons dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même, et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.

M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de travailler, avec une insistance qu'elle croyait fort significative, mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.

XV

Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M. Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant; elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit plus, quand la figure l'exigeait, que poser sa main sur celle du cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il n'osa pas recommencer.

Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir, quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il lui empruntait.

Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:

«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur! Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime, mon bon ami! Octavie m'aime!

—Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.

—Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais fait un grand pas. Quoique ma déclaration eût été mal reçue, elle était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer avec son ennemi. La présence du danger me donna du cœur, et, partie par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.

—C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais peut-être les romans nous ont-ils trompés.»

Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques jours de plus à Paris.

Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen, et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le soir, en rentrant, se dire: Ce n'est pas ma faute.

Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne, et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point, Albert n'en savait rien.

Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage; il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de Rodolphe.»

Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue: tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de toute la soirée.

Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert, qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres, qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: Répondez vite; c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.

XVI

Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les cœurs et dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la clef; son œil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son cœur.

Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre, parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une partie de son cœur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte par ce qui paraissait la faire pleurer.

Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban, parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante causerie; elle comprend cette malveillance qu'elle se sent parfois lui témoigner.

Jusqu'ici, son cœur n'a connu que l'existence incomplète et les grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où il ne se posera plus.

Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.

Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur tout le jour de ce que cette petite fille n'avait pas été le matin suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent elle lui disait:

«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»

Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon lui dit:

«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble, avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»

Le lendemain, Rose lui dit gravement:

«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»

Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:

«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»

Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas, parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge; si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:

«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas sortir seules, Geneviève et moi.

—Il faut que je sorte, dit Léon.

—Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»

Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le redevenir quelquefois.

Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.

Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit qu'il devrait oublier les belles dames de Paris auprès de sa sœur et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève: «Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes si bien.»

Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.

«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:

.....Bonheur de se revoir.
On se redit les mots qui charmèrent l'absence,
Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.

Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle venait de découvrir dans son cœur. La mère se fâcha un peu, s'étendit beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si touchante quand elle dit:

Quels accents! quels regards!

que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer. Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère, et lui demanda presque pardon. Rose, l'œil brillant de larmes, dit en riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera, pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»

Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le cœur.

XVII

Pendant ce temps-là, Albert faisait des vers élégiaques que je ne vous conseille pas de lire, ô mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision de cornichons, car on était dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier, il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.

XVIII

M. Semler, l'instituteur très-primaire d'Albert et de Léon, continuait à venir dans la maison, où il donnait encore quelques leçons aux deux jeunes filles: il se mirait, comme on dit, dans ses deux anciens élèves, et c'était de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans exception, tout ce que les deux jeunes gens possédaient d'avantages, tout ce qu'ils remportaient de succès. M. Semler n'avait jamais connu une note de musique; néanmoins, quand on applaudissait Léon, dont le talent sur le violon aurait enchanté même un auditoire plus éclairé que celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empêcher de prendre pour lui-même une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier, et parfois même rougissait un peu; il en était de même quand on disait que ses anciens élèves se présentaient bien, ou saluaient avec grâce, ou quand on parlait de la coupe élégante de leurs habits.

Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez M. Chaumier.

Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort poliment, et il était entré à l'auberge.

«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?

—Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....

—Et comment est ce jeune homme? dit Albert.

—Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....

—Son cheval doit être alezan brûlé?

—Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le maréchal du palais....

—Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...

—Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.

—Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»

A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.

«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait 300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»

A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.

«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que longtemps après.

—Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.

—Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé ce jeune homme.

—Quel jeune homme?»

Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.

«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?

—C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.

—Ah! dit Léon avec indifférence.

—Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?

—Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à Paris.»

Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son habitude.

Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M. Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait du monde.

Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva Rodolphe grandi. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.

Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.

On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. «Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses devoirs....»

Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put raconter son anecdote tout entière et sans interruption.

XIX

Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent au jardin.

«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui, m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si morose et si laid?

—Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous fussions jamais vus.

—Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que vous me fassiez votre confession.»

Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:

«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.

—En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette toilette, quand ma mère et ma sœur avaient gardé leur costume ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé. Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose, quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.

—Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.

—Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici. Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent a jeté hors de son nid.»

Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après l'avoir embrassé, elle lui dit:

«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je me fais un peu belle?

—Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours? Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières et par sa sévérité.»

XX

Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible. Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait leurs caresses et les témoignages de leur affection.

Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le cœur navré et se disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»

La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M. Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa sœur, ni du changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son visage et sur sa santé.

Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.

XXI

M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la nuit.

«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau aujourd'hui!

—Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait Albert.

—Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait Rodolphe.

—Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.

Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.

Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»

Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret qu'il faut que je te confie; mon cœur est aujourd'hui si plein de joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi? N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.

—Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions à ce sujet?

—Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle m'aime!

—Comment! te l'a-t-elle dit?

—Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à toi?»

Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.

«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur une semblable certitude met dans le cœur? Si tu savais quel voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table, la pression de son petit pied.

—Sous la table? dit Albert.

—Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.

—Mais quand donc? demanda Albert.

—Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»

Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout tourna à ses yeux, puis tout disparut.

Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il voit un autre en jouir.

Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

—Pas encore, dit Albert.

—Nous irons doucement, dit Rodolphe.

—Autant nous promener encore un peu.

—Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.

—Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»

Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire tant de mal à lui-même.

Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.

Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer, tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il s'était extraordinairement amusé pendant les vacances; il disait des femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son cœur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien. D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller dans un moment plus opportun.

Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien; elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.

C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.

Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à Rodolphe, c'était la botte d'Albert.

Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen, fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.

Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de son côté, n'avait pour le moment rien tant à cœur que de l'éviter.

XXII

Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie avenante et distinguée.

«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à vous la remettre.»

A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une épaisse vapeur.

«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.

—Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, et je dirai presque toutes les nuits?

—Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien: «Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»

—Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....

—C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?

—Certainement, monsieur, et, bien loin....

—La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?

—Je suis bien de votre avis, et....

—Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.

—Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous appelez?»

Léon fit un signe affirmatif.

«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous jouez un certain air....»

Et il fredonna les premières mesures.

«Un air dont je sais les paroles, je crois.

—Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.

—Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la musique dont je ne me dérange pas volontiers.

—Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en offrir.»

Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau, et le plaça devant lui.

Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque temps, l'étranger redemanda le premier air....

«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.

—C'est ma mère qui l'a appris à ma sœur et à moi.

—Vous avez une sœur?

—Oui.

—Est-ce que madame votre mère est Allemande?

—Mon père l'était.

—Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?

—Non.

—Qu'est-ce que vous faites?

—Je fais mon droit, et je joue du violon.

—Et quand vous aurez fini votre droit?

—Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il achèterait à mon cousin une étude d'avoué; je pense que ma mère en fera autant pour moi.»

L'étranger remercia beaucoup Léon, et le lendemain lui envoya une provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer encore cette soirée avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un voyage. «Je pense, dit-il en quittant Léon, que je reviendrai dans quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir à vous voir. Si, par hasard vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse.» Il serra la main du jeune homme et partit. Léon le trouvait bien un peu questionneur; car il lui avait fait, ces deux soirées, parler de toute sa famille dans les plus minutieux détails: mais il y avait tant de bonté dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses manières, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gré de cette curiosité, qui, quoiqu'un peu incommode, était loin d'être malveillante. La lettre qu'il avait remise à Léon était de Geneviève. Voici ce qu'elle lui écrivait: