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Geneviève

Chapter 35: XXXIII
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About This Book

A provincial narrative traces intertwined domestic lives around a bourgeois household: a young girl named Geneviève grows from childhood into a quieter, reflective presence while relatives and neighbors display vanity, coquetry, jealousies, and fluttering courtships; a husband’s stoic pretensions and a timid suitor’s awkward attentions propel social complications. Episodes move between intimate family scenes and public assemblies, offering anecdote and character sketching that examine pride, affection, and the gap between appearances and feeling, with a gently ironic, observant tone that dissects provincial manners and everyday moral tensions.

XXIII

Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie; mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie avec nous ou elle s'enferme toute seule.

Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit: «Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser; aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman. Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi. Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne s'aperçoit pas de la maladie de sa sœur, tout préoccupé qu'il est de ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition d'être à cinq cents lieues.

XXIV

Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand Albert était arrivé à Fontainebleau, un peu malade, Geneviève avait senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui, elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on entendait tous les soirs des rossignols.

Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève, sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa fameuse maladie; elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne pouvait même plus l'entendre.

On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse. C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus belle robe. La princesse du conte de Peau-d'Ane, quand le prince la regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait complètement fou.

A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer. Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie; l'amour s'empare du cœur avec une puissance jusque-là inconnue.

Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse. Il demanda à sa sœur et à sa cousine si elles voulaient faire avec lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les apparences, qu'il ferait de l'année.

«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.

—Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»

Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa sa main sur le bras de son cousin.

Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi, partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien! dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre harmonieux.

Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda parler.

«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus ridicule bergerie, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour conduire mes agneaux plus blancs que la neige, à travers la prairie, avec une houlette ornée des couleurs de la dame de mes pensées

Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au cœur de Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix, avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute venait de lui traverser le cœur ou la tête.

«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»

Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le cœur de Geneviève; dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre. Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est condamné.

«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il aimera!

—Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur! quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés, à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait marché; comme le cœur garderait la mémoire de chaque mouvement qu'elle aurait fait?»

Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup, s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose sur l'écorce.

Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage, rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.

En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui n'amènent que des songes heureux.

Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son couteau, elle sentit son cœur battre avec une grande violence. Sur l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.

Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté. Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert s'arrêtèrent sur le bouleau.

Le lendemain, Albert partit avec son père.

XXV

Geneviève à Léon.

Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt. Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs belles fleurs d'or.

Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon pauvre banni.

XXVI

Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler; elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif. Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un, elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle, autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle de conduite à nos contemporains:

XXVII

L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.

XXVIII

Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, après de longues heures employées à de douces et poignantes rêveries, les sujets de sa préoccupation se reproduisaient dans ses rêves, mais dans une confusion inintelligible.

Quelquefois elle retrouvait l'allée; mais, quand elle voulait la gravir, ses pieds restaient enchaînés à la terre par une fatigue invincible, ou la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer le feuillage au sommet s'éloignait en même temps.

Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le chiffre; mais, avant qu'elle eût pu le distinguer, l'arbre grandissait, et le chiffre se trouvait à une hauteur où il était impossible de le lire.

Une autre fois, elle rêvait qu'elle était auprès du feu, et elle croyait voir le chiffre sur l'écorce d'une des bûches placées dans l'âtre. Alors elle voulait éteindre le feu; mais une épaisse fumée s'élevait, et la flamme, s'élançant de la cheminée avec impétuosité, l'obligeait à se retirer en fuyant.

Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la forêt, elle monta seule en haut d'une allée. M. Semler et Rose l'attendirent longtemps en bas, puis se décidèrent à aller la rejoindre. Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tête dans les deux mains, le visage d'une pâleur effrayante, et les yeux fixes et comme hébétés. A leur aspect, ou plutôt au bruit de leurs pas, elle parut se réveiller en sursaut, et, d'une voix brève et saccadée, dit: «Allons-nous-en! allons-nous-en!» Rose et M. Semler s'empressèrent autour d'elle, et lui firent mille questions. Était-elle malade? avait-elle eu peur? avait-elle froid? Geneviève répondit d'un air profondément distrait: «Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard, allons-nous-en!» A dîner, elle ne mangea pas. Après dîner, elle alla se coucher, et passa toute la nuit à pleurer amèrement; et, pour ne pas réveiller Rose et s'exposer à des questions, par moments elle mordait son oreiller pour étouffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.

XXIX

Les étudiants.—Cours de droit.—Dernière année.

Cet hiver-là, Albert découvrit qu'il n'était pas plus amoureux de Mme Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il était aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.

Léon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.

XXX

Geneviève à Léon.

20 avril.

Léon, Léon, maman est morte.... morte, mon cher Léon! Viens vite, je suis seule; viens, ou je meurs moi-même de douleur.

11 heures du soir.

On n'a pas trouvé l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra partir que demain. Je vais t'écrire, jusqu'à ce que la fatigue de pleurer vienne m'endormir. Maman est là, dans la chambre à côté. On ne veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Léon! tu ne l'as pas vue; mais elle t'a demandé, quelques minutes seulement avant de mourir. Mourir! Morte! On m'a emportée tout de suite; mais je vois encore son visage. Comme Rose a été bonne! Jamais je n'oublierai ce qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre dans mes idées, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me vient à la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.

Elle est là! là, à côté, et je ne puis croire qu'elle soit morte. Qu'est-ce donc que la mort? Elle est là, couchée dans son même lit, pas beaucoup plus pâle qu'elle ne l'était d'ordinaire, à la même place, la tête sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que je n'ai plus de mère!

Il n'y a plus que son corps. Son âme, son esprit, sa voix, si bienveillante qu'on était reconnaissant rien qu'à l'entendre; son regard, sous lequel je me sentais si protégée; sa douce affection, sa pensée: tout cela s'en est allé d'un seul souffle.

Et c'est là ce que nous avons perdu!

Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout à coup, le soir, elle m'a dit de veiller un peu auprès d'elle. Elle souffrait beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agité et convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me sont inconnus. Son délire m'effrayait tellement que je faisais du bruit pour la réveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin, après un sommeil de quelques heures, elle se réveilla plus calme; elle fit demander le médecin et M. Semler; elle fit des questions au médecin, qui chercha en vain à la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman me demanda alors si son frère était revenu. Je n'osais pas parler de l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pénible impression que lui avait faite déjà une semblable proposition, relativement à toi, à un moment où elle était bien moins malade qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un état désespéré comme elle était vers le milieu de la journée. Comme Rose et moi nous étions auprès d'elle, elle nous appela à son lit, et me dit:

«Geneviève, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout à fait morte.

—Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu être malade sans concevoir d'aussi terribles idées?

—C'est égal, me dit-elle, si ce n'est pas pour à présent, ce sera pour plus tard; je tiens à ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me quitter.»

Je promis, et ne pus m'empêcher de fondre en larmes, en prononçant ces paroles qu'elle exigea: «Je te promets de ne pas te quitter jusqu'à ce que tu sois tout à fait morte.» Alors, j'osai lui dire: «Mon Dieu! si Léon était ici, je suis sûre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de l'envoyer chercher.»

Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien d'humain; il me pénétrait le cœur. Rose s'en aperçut, et me poussa le pied. Je repris: «Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu ne voudrais pas qu'il se dérangeât pour une maladie qui est presque finie.

—Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien, Geneviève, dis-le-lui de ma part.»

Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose. Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui se passait.

Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras; mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....

—Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil spectacle à cette pauvre petite!»

M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas qu'on me laissât remonter.

Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon! Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux, et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?» Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!

Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage, Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.

—Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.

—Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas: maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»

Et j'appelais Dieu à notre secours!

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène mon oncle.

XXXI

Le premier jour de mai.

Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et voltige à son tour dans l'air.

Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs fleurs au parfum si doux.

Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la violette des bois.

A l'œuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus doux rayons.

Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les nids des oiseaux.

Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs rameaux verts.

Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne. Gnomes, ne l'oubliez jamais.

Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir. Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de rubis, d'or et de saphir.

De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.

Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.

Roulez-vous dans les fleurs! Que la cétoine pose ses ailes d'émeraude au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose, et dans une rose mourant.

Le criocère au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît une goutte de sang.

Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est richement vêtu.

Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles, illumination de fleurs.

C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.

Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui, que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te remplacerai auprès de Geneviève!»

M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.

Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut son voisin, M. Anselme.

Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.

M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.

Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin. L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.

—Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.

—J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre sœur?

—Ma sœur est la plus grande.

—Je m'en étais douté.»

Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de Geneviève.

Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau; cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer, à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée; aimez bien Geneviève et Léon.»

M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la sollicitude de sa sœur.

«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple, modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme nécessaire.»

Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur nous: «Il faut gagner sa vie.» Il pensa à la destinée de son cousin dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les heures qu'ils lui payeraient.

Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois senti de puissance dans son cœur et dans sa pensée. Il lui fut démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se regarda dans une glace, et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle de calculer bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple, modeste, laborieuse, de l'étudiant. Il calcula ce qu'il fallait, non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une vie pauvre et misérable.

Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de joie.»

Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins, les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une conquête.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.

XXXII

M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de cœur en quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des enfants de Mme Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime! Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:

L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une descente de lit, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose était en porcelaine.

La restauration de Modeste s'annonça par des représailles et des colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait une autre d'un degré plus blessant. Elle s'étonnait de la quantité de linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle Geneviève de lui permettre d'essuyer le piano de MADEMOISELLE ROSE; et Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de Fontainebleau, qui s'appelait simplement le piano; elle pensait à Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît rien devant ses sœurs, comme il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le nœud devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là, quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses commissions; c'était lui qui accompagnait sa sœur et sa cousine quand elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son frère.

Tout cela était bien égal à M. Chaumier.

Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les distinctions qu'y mettait Mme Rolland.

XXXIII

Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.

Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le point important et difficile de la toilette.

Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais bien, c'est pour mardi.»

Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose passa sur son visage, quand elle lut:

Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain.

«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.

Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est que l'on nous invite toutes deux.

—Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons ainsi.

—Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque petit salon écarté?

—C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»

Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de cœur elle assista à la toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus, Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.

Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres bruits.

Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais, pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.

Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de réfuter.

«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de l'orphelin.

—S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.

—C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent les entourer le crime et la mauvaise foi.

—Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le crime et la mauvaise foi, etc.»

Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire environné de l'estime de ses concitoyens.»

M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut affranchir les nègres des autres, commença à mettre de l'aigreur dans la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée volontairement.

«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»

Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible. Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., etc.»

Mais Léon ne lui laissa pas placer cette phrase à laquelle son oncle tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: «Je veux être artiste, je veux être musicien.»

M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun genre.»

M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et disparut.

Léon, sa sœur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères sœurs, mon oncle a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que je gagne ma vie et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; il faut que j'en gagne tout de suite.»

A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.

«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.

—Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma sœur Geneviève et ma jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits cœurs sera mon plus doux triomphe.»

Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans la vie que je vais confier à ton cœur. Je t'aime, Rose; je ne sais si je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»

Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon continua.

«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. Rose, mon ange, devant ma sœur, veux-tu me promettre de ne pas m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi, confiez-moi son bonheur.»

Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma sœur, ma femme, au revoir!»

Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas quelques étoiles.

XXXIV

Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis, quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.

Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»

Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la rue.

«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.

—Mais ne l'avez-vous pas reconnu?

—Non.

—C'est votre ami, M. Kreutzer.

—Je ne l'avais pas vu.

—Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir reconnu.

—C'est étonnant.

—C'est étonnant.»

Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique que selon ce qu'il la paye.»

Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne, et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. Au revoir.»

Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde; Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.

Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le cœur; elle ne voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert, qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.

XXXV

M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»

On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?

—Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la lettre, il est malade.

—Malade! dit Rose, et il est seul!

—Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.

—Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»

Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?

—Ah! oui, qui nous accompagnera?

—Modeste fera des questions et des observations.

—Allons seules.

—L'oseras-tu?

—Oui.

—Je ne serai pas moins brave que toi.»

Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles allaient.

«Nous allons voir Léon, dit Rose.

—Qui est malade, ajouta Geneviève.

—Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?

—Mais, papa, dit Rose, il est malade.

—N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient pas; rentrez.»

Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta habillée.

«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors mon oncle ne s'apercevra de rien.»

Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève, dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»

C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»

La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait voulu venir le voir. Plus heureux que sa sœur, il pouvait parler de ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»

Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les arbres de la forêt.

—Ah! je sais, dit Léon, Octavie. C'était Mme Haraldsen; mais il y a longtemps qu'il n'y pense plus.»

Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout entière vouée à la douleur!

Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin, Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te réchaufferas et nous pourrons causer.»

Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»

Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une comparaison à son avantage.

«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»

Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.

«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....

—Appelle-moi ta sœur, dit Rose.

—Ah! oui, ma sœur, ma chère petite sœur, vous serez heureux.»

Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être la sœur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son cœur un espoir qu'elle avait cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de l'autre.