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Geneviève

Chapter 44: XLII
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About This Book

A provincial narrative traces intertwined domestic lives around a bourgeois household: a young girl named Geneviève grows from childhood into a quieter, reflective presence while relatives and neighbors display vanity, coquetry, jealousies, and fluttering courtships; a husband’s stoic pretensions and a timid suitor’s awkward attentions propel social complications. Episodes move between intimate family scenes and public assemblies, offering anecdote and character sketching that examine pride, affection, and the gap between appearances and feeling, with a gently ironic, observant tone that dissects provincial manners and everyday moral tensions.

XXXVI

Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines. Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.

Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.

Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion. Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.

Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce Cocyte (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier. Mais aujourd'hui la matinée est belle, comme disent les barcarolles. (O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles! Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des Tuileries!)

La matinée est belle, nous avons encore trois plumes taillées par de jolies mains. Pécheur, parle bas.

XXXVII

Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre, gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde, et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient bien lui dire: A toi, Rose, ces applaudissements! et Rose le comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son cousin.

Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu exiler à tout jamais les enfants de ma sœur. Rose et Albert, quand nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a, à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à l'œil. Viens donc dimanche prochain avec ta sœur, et oublions nos petits différends.»

Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du regard et du cœur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les dimanches chez leur oncle.

Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son imagination.

M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait pas songé à répondre.

Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter parfaitement en étrangers et en inférieurs.

XXXVIII

Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer. Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M. Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon suppliait sa sœur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie; mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison, il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se renouveler, et son cœur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions; il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa sœur. Mais quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa sœur des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert; mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence. «Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots, Albert et amours, lui déchiraient le cœur et les lèvres. Et Léon avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et Geneviève souriait.

Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin, et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa sœur qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.

—Comment, personne? dit Léon.

—N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.

—C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier. Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»

La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la sœur se regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son nom, Léon.

Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'œil à sa parure; elle mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva, baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait. Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose. Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.

«Pauvre petite sœur! dit Léon.

—Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de n'y être plus exposée.

—Ainsi, chère sœur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie médiocre que tu partages avec moi?

—Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.

—Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis, quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma sœur; je serais si heureux et si fier de te conduire avec moi!»

Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.

Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête, elle sentait son pauvre cœur se serrer; mais elle n'aurait voulu, pour rien au monde, chagriner Léon.

A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie. C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit marron.

XXXIX

«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que mademoiselle est votre sœur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais parfaitement.»

Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder silencieusement le frère et la sœur, puis il se décida à dire: «Je suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi. Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»

Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa sœur à cette question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais Geneviève répondit:

«Nous sommes bien plus heureux maintenant.

—Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un bon cœur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je suis enchanté de vous voir avec lui.»

Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent, et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.

«Et Rose? demanda M. Anselme.

—Vous connaissez Rose? dit Geneviève.

—Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.

—Rose! dit Léon; Rose m'oublie.

—Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous, monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille, nous ne les avons pas vus.»

Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui venait de traverser son cœur: elle craignait que le vieillard, qui connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'Albert.

«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»

Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:

«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»

Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.

«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»

Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette réelle.

Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.

Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare, trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:

Une rose sèche donnée par Albert;

Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;

Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père ne me demande pas où je vais.»

Un ruban donné par le même;

Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un jour, une heure, un souvenir;

Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.

XL

Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent, mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de celle dont je me croyais le plus à l'abri.

En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour véritable, j'ai dit: «C'est de semblables bagatelles que sont formés les plus grands bonheurs de la vie.»

Bagatelles!

Et où sont donc les choses sérieuses?

Et où sont donc les grandes choses?

O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»

Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses infirmités que vous prenez pour autant de vertus!

O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours, pour un jour avoir le droit d'attacher d'un nœud, à la boutonnière de votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n'ont qu'un nœud! On se rappelle cependant avec quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un nœud; le moment où, si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un nœud!» Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur! ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien! si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»

Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en nœuds, en rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave, car cela les rend jolies.

O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois: «Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse, si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs, c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid, le comique sérieux!

Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien; je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu, étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier, nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui est mort, et nous pleurons.

Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.

Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot, nous bravons les colères de l'Océan.

Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.

O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?

Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres, peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.

XLI

La quatrième colonne d'un lit.

Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert avait dit: Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, Geneviève avait ouvert la bouche pour lui dire: Est-ce que tu vas te marier? mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.

Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.

Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait une de moins.

Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient, montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque Mme Poirier, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame, voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit la première occasion pour appeler Albert son cousin.

Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient. «Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme d'une manière bien offensante.»

Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et Geneviève laissa parler son cœur, qui lui disait à elle-même tout bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient jamais élevés les rêves de mon orgueil!»

Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.

Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»

Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.

XLII

Albert à Léon.

Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval, c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.

La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur; toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire, que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.

C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que dans mon absence.

Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me trouver de la brocatelle orange et noire

Albert CHAUMIER.

XLIII

Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna la lettre d'Albert.

Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer les vœux d'un autre amant.»

Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du trouble qui s'était emparé d'elle.

Heureusement, M. Anselme entra.

«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M. d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants; mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»

La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.

«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.

—Très-riche, répondit M. Anselme.

—En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.

—Il la chérit, ajouta M. Anselme.

—Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se compose de six pièces. C'est bien grand.

—Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle sera mariée.

—C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains; elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.

—Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans hésiter.»

On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle d'armes.

Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève, comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes harmonieusement bariolées.»

Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la sœur.

«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.

—Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que nous en achetions un pour le jeune homme.

—Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes noires.»

On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de cavalcades. Le frère et la sœur ne purent se défendre d'un sentiment de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur existence. Ils furent quelque temps sans parler.

Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre tendre amitié.

—Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre pauvreté nous éloigne!»

Le frère et la sœur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M. Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son habit marron.

En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:

«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous empêche-t-elle de travailler?

—Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul, j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est nécessaire. Mais cela me déchire le cœur! Voilà une demi-heure que je suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.

—Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant moi?»

Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.

«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.

—Osez: je ne me fâcherai de rien.

—Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de rien.

—Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et laissez-moi votre nom et votre adresse.

—Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.

—Vous êtes Allemand?

—Oui, monsieur.

—C'est bien.»

Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas accoutumé à recéler de pareilles espèces.

«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon.... ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour se persuader qu'il ne rêvait pas?»

A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme, il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste. Rodolphe galopait du côté de Rose!

Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....

XLIV

L'auteur s'interrompt.—De la difficulté d'écrire l'histoire et de la multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.

Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette époque.

XLV

Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au tailleur.

Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter; elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait un moment paru devoir compter.

Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même plante.

Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.

L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou bien dans la poussière vient sécher et mourir.

Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.

L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se balance et scintille, et dit au prisonnier:

Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.

XLVI

Geneviève à Rose.

Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon. Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée, vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu, Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3] pâle et décolorée, le cœur sans espoir et rempli d'un amer découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes, tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez vous dimanche?

GENEVIÈVE.