WeRead Powered by ReaderPub
Geneviève cover

Geneviève

Chapter 49: XLVII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A provincial narrative traces intertwined domestic lives around a bourgeois household: a young girl named Geneviève grows from childhood into a quieter, reflective presence while relatives and neighbors display vanity, coquetry, jealousies, and fluttering courtships; a husband’s stoic pretensions and a timid suitor’s awkward attentions propel social complications. Episodes move between intimate family scenes and public assemblies, offering anecdote and character sketching that examine pride, affection, and the gap between appearances and feeling, with a gently ironic, observant tone that dissects provincial manners and everyday moral tensions.

[1] Avant les mots: ce doit être, on lit, sous des ratures faites avec soin: c'est,—dans la lettre originale.

[2] Avant les mots: ce doit être, on lit, sous des ratures faites avec soin: c'est,—dans la lettre originale.

[3] Il y a devient, raturé sur la lettre originale.

XLVII

Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier; il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés aux douceurs du far niente. Tout ce qui se trouvait à faire devait l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les meilleurs jours de Fontainebleau.

«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»

. . . . . . . . . . . . . . . . .

L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé. Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le premier volume de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec impatience le second volume.

Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements: c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui, surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.

Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension possible est celle-ci:

La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?

Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.

L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le voici:

Après le dîner, une des premières per....

DEUXIÈME PARTIE.

—————

I

....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.

Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»

Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.

—Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.

—N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»

Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il y avait un secret entre eux deux.

Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.

—Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions en dire.»

A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause. Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du cœur lui était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»

Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.

Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.

«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de cœur: les plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris, mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à l'autre.»

Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon, quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: «Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour ne pas connaître nos amis.»

Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son cœur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le regarder, il crut qu'elle lui arrachait le cœur. Il se leva et sortît du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait l'antichambre.

«Léon, où vas-tu?

—Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je pleurerais ou je tuerais quelqu'un.

—Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes: calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle t'aime.»

Le frère et la sœur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»

Léon obéit à sa sœur, autant pour ne pas abandonner le terrain à Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa sœur ne s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements. Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le cœur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de Redeuil.

On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh! que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!» Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de Mme Haraldsen.

Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses manœuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs, les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au cœur qu'elle avait eu froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève, et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:

«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la demande a été faite.

—Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»

Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M. Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»

Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe, de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé. Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié Octavie, ni le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir Mme Haraldsen, et dit à Rose:

«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»

Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être étonné de tout ce que sa sœur avait découvert dans la lettre d'Albert.

ROSE.—Il y a des goûts si singuliers!

LÉON.—Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en désoler ni s'en enorgueillir.

RODOLPHE.—Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?

LÉON.—Oui, monsieur; et vous?

RODOLPHE.—Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes rencontrés.

(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son doute.)

RODOLPHE.—Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?

LÉON.—Je n'achète pas de chevaux.

GENEVIÈVE.—Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

ROSE.—Oui, certes, et elle est très-belle.

GENEVIÈVE.—Très-belle, en effet.

Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux, des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez légèrement relevé.

ROSE.—Éléonore a d'admirables cheveux noirs.

GENEVIÈVE.—Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel joli bras!

ROSE.—Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit tant. J'aime bien un joli bras.

GENEVIÈVE.—As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?

ROSE.—Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles sont blanches, petites et bien rangées.

GENEVIÈVE.—Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.

MADAME HARALDSEN.—Il fait bien chaud ici.

ROSE.—Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls nez qui aient de la grâce et de la noblesse.

GENEVIÈVE.—Aussi, j'excuse bien Albert.

LÉON.—Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien d'autres.

RODOLPHE.—Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.

LÉON.—Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans le cœur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa naïveté.

MADAME HARALDSEN.—On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.

Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile: Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention: mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»

Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie, parle à Léon, il est désespéré.»

Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»

La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait manquer de danser avec Octavie, et cependant ne pas danser avec Rose empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, mais....»

Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte pour vous emmener?»

Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au quadrille.

Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la suivante?

—Aussi.

—Et celle d'après?

—Également.»

Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.

«Tu ne danses pas? lui dit-il.

—Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.

—Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.

—Volontiers.»

Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu l'objet de la passion d'Albert?

—Non, dit Geneviève; et toi?

—Pas davantage.»

II

Albert à Léon.

Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, comme Silvio Pellico, le célèbre captif:

Miei prigioni.—Mes prisons.

Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.

«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où allez-vous?

—Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»

Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du cœur.... trace ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel malheur de ne pas vous voir quelques heures!»

On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel endroit...»

Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver un prétexte....

Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....

Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une autre femme! et c'est si joli, une autre femme!

A vrai dire, toutes les femmes sont la même, il n'y a de variété que dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte avant le jour, à cinq heures! très-bien.

Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle s'endort aussi.

Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement: il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet, chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!

—Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»

Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.

Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux clefs, je les passe dans les tirants, et je tente un effort suprême: les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage violet, les tirants se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen. Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»

Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir entrer me fait battre le cœur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.

Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: «Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.

Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre qu'Ugolin.

Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il sera toujours temps de faire des stances.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines il faut pour équivaloir à un bifteck.

Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire les chansons qui me viennent.

Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé;
Contre nous de la tyrannie....
. . . . . . . . . .
Liberté! liberté chérie!
. . . . . . . . . . . . . .
O mon pays! de tes belles campagnes,
Je garderai le touchant souvenir.
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
Loin des chalets qui m'ont vu naître.
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
Rendez-moi ma patrie
Ou laissez-moi mourir.
. . . . . . . . . . . . . .
O Liberté! vierge sainte et sans tache!
. . . . . . . . . .
Viva! viva la libertà!
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .L'habitant des montagnes
Respire près du ciel l'air de la liberté.
. . . . . . . . . .
Plutôt la mort que l'esclavage,
C'est la devise des Français.
. . . . . . . . . .

Je ne chanterai pas celle-ci:

On nous disait: «Soyez esclaves:»
Nous avons dit: «Soyons soldats!»

Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à disputer sur les mots.

Mais voici l'air de la Malibran:

J'avais perdu la paix et les beaux jours:
Je les retrouve en voyant ma patrie:
De son pays on se souvient toujours.

Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré. J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu sur le boulevard des Italiens.

Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes. Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa sœur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa sœur, soit parce que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire admettre:

C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé secouer dans la rue, par la fenêtre, un tapis, par son domestique, offrait les preuves de ceci:

Qu'elle n'avait pas de fenêtre sur la rue, qu'elle n'avait pas de tapis, qu'elle n'avait pas de domestique.

Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.

Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais le plus serait celle-ci:

«Condamné à la prison.

«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»

Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.

.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer, car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma brocatelle orange et noire?

Albert Chaumier.

III

Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose, la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je serais à lui? Il m'a humiliée.»

Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime. Elle retourna donner à Léon la bonne nouvelle; mais celui-ci, à son tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de mademoiselle Chaumier; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit: «Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas jusqu'à mon retour.»

Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup trop gros pour être fin.

Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte pas sans inquiétude.»

Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris, il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains; il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»

A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le beau coloris de la santé.

Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la sœur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret qui lui brûlait le cœur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.» Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la terre d'une tendresse impuissante et inutile.»

Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants. Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»

Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent, regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards, percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.

Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur enfance, les raquettes et les volants.

Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et cette voix leur alla au cœur.

Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de chanter: Bonheur de se revoir.

Et le frère et la sœur se mirent à fondre en larmes; car ils ne revoyaient personne.

Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu comme elle me promettait de m'aimer?»

Et Geneviève refoulait dans son cœur tous les souvenirs d'Albert qui venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le bord du lit de sa sœur.

Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la tombe de Rosalie.

De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, qui l'avertissait qu'il suspendait momentanément ses leçons et qu'il lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.

Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle commençait ainsi:

«Monsieur,

«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»

Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour aller et pour revenir.

Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet. S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa sœur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»

Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau bouquet et les rubans les plus nouveaux.

Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait d'être mis décemment, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait des habits qu'on aurait pu citer comme des

exemples de longévité,

à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux têtes et des betteraves monstrueuses.

Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait invariablement noirs. A la ville il avait des bottes remontées; quelquefois même un œil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:

«Je n'irai pas.

—Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?

—J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.

—Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!

—Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»

Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit: «C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train; lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!

—Comme il est changé!

—A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent chagrin?

—Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de dépenser de l'argent.

—C'est étonnant. Mais il doit en gagner?

—Il en gagne beaucoup.

—Qu'en fait-il alors?

—Je crois qu'il l'enfouit.

—Il est donc avare?

—Il faut qu'il le soit devenu.

—C'est dommage.

—Oui, c'était un excellent garçon.

—Il faut le corriger.

—Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»

En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.

IV

L'atelier.

Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est

«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»

L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.

On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin demande de la monnaie. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. «A propos, je n'ai plus de tabac.»

Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.

«Travaillons, dit Antoine.

—Ah! si nous fumions une pipe?

—Oui, cela excite le cerveau.»

Quand la pipe est fumée:

«Ah! maintenant, à l'ouvrage.

—Quelle heure est-il?

—Neuf heures.

—Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail interrompu.

—Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après déjeuner.

—Voilà une matinée de perdue.

—C'est la faute de cet odieux Gargantua.

—Infâme Gargantua!

—Gargantua est notre ruine.

—Je propose de brûler Gargantua.

—De le crucifier.

—De le disséquer.

—De l'empailler.»

Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le déjeuner.

«Qu'allons-nous manger?

—Je ne sais pas.

—Ni moi.

—Ni moi.

—Ni moi.»

Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet, l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu égaye l'esprit.

«Il faut faire du feu.

—Avec quoi allons-nous faire du feu?

—Ah! oui, avec quoi?

—Il y a sur le carré une vieille malle.

—A qui est-elle?

—Je n'en sais rien.

—Ni moi.

—C'est une malle abandonnée.

—Une malle qui nous gêne beaucoup.»

On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle pipe, on cause, on chante.

«Allons, maintenant, travaillons.

—Quelle heure est-il?

—L'horloge est arrêtée.

—Il faut la remonter.

—Gargantua, va demander l'heure.»

Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.

«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!

—Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.

—Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au dîner, et je travaillerai sans distractions.»

Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.

«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!

—Je déteste les flâneurs.

—C'est la peste des ateliers.»

Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs vœux.

«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.

—Oh! avant, remets de la malle dans le feu.

—Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.

—Gargantua, va voir à la cave.»

En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.

«Gargantua! les bottes!

—Tiens, tu iras porter cette lettre.

—Et celle-ci.

—Tu battras ma redingote.

—Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»

Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:

«Tiens! Gargantua qui parle!

—Parle, Gargantua.

—Il faut qu'il monte sur une chaise.

—Non, sur la planche.»

On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de haut: on l'invite à parler.

Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.

«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail que tu deviendras un grand peintre?»

On descend Gargantua.

«Allons, travaillons.

—Il faut fermer la porte.

—Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que d'entendre frapper à la porte.

—Où est le blanc d'Espagne?»

On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc d'Espagne.

«Ah! le voilà!»

On écrit sur la porte:

IL N'Y A PERSONNE.

«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»

Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.

«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.

—Rien du tout!

—Absolument rien.»

On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.

«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.

—Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.

On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile placée sur le chevalet de Charles Mithois.

«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là, vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles. Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, étudie les maîtres.

Nocturna versate manu, versate diurna.»

Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires prolongés.

A ce moment, Léon entra.

«Nous sommes enchantés de te voir.

—Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler comme des tigres.

—Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la vie:

On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort;
On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.

C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.

—Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller donner une leçon auprès d'ici.

—N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous sacrifierons le travail d'aujourd'hui.

—Nous le sacrifierons.

—Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.

—Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?

—Quel service?

—Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de flâner.

—O vertus méconnues! O injustice des contemporains!

—C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les pipes!»

Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres par un instant de méditation:

«Tu donneras: Fatmé à Lefloch; la Brûle-Gueule à ton maître; la Rothschild à Mithois; l'Etna à Léon; la Sardanapale à Edgar Sagan; la Cinq-Liards au modèle. Tu garderas la Lilliputienne

Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La Rothschild était une pipe d'écume montée en argent. La Sardanapale avait un très-beau bouquet d'ambre jaune. La Cinq-Liards tenait une demi-once de tabac. Fatmé était une pipe turque. Gargantua exécuta scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.

«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»

Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu parler de sa sœur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.

Huguet continua.

«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (Mouvement.) Tu avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (Très-bien! très-bien!

L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit: «Tu es fou.

—Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (Mouvement d'approbation.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune avanie pour t'en donner la preuve. (Très-bien!) Qu'est devenue cette élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop étroits!

Quantum mutatus ab illo
Hectore, qui redit exuvias indutus....

Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent honteusement les marchands d'habits. (Continuez!)

—Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!

—Parlez plus respectueusement au tribunal.

—Je décline sa compétence.

—Le tribunal se déclare compétent. (Écoutez, écoutez!) Et en effet, messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le beau.

—Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a pas faits à sa ressemblance.

—L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (Très-bien, très-bien!—Agitation) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.

Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.

(Hilarité.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle expression de J. B. Rousseau,

Hurlent d'effroi de se voir accouplés,

ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.

MITHOIS.—Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre sur les bottes de l'inculpé.

ANTOINE.—Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait:

Combien je suis marry que la muse françoise
Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise,
Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;
Ma muse les diroit du sang Valésien.

UNE VOIX.—Au fait!

ANTOINE.—Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner une grosse vilaine chaussure! (Bien, bien.) Quelles bottes, messieurs! voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (Murmures en sens divers.)—Oh! oh!—Ah! ah! ah! Eh! eh! (Marques nombreuses de désapprobation.)

UNE VOIX (qui pourrait être celle de Léon).—Le jeu de mots est misérable.

PLUSIEURS VOIX.—A l'ordre! à l'ordre!

ANTOINE.—Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la poêle.

—Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.

—Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé, qu'avez-vous à répondre?»

Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.

Quand il aurait pu dire:

«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma sœur Geneviève ne manque de rien; elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment pour se chauffer. Ma sœur Geneviève ne désire rien; la hideuse pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de son haleine mortelle.»