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Geneviève

Chapter 62: XII
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About This Book

A provincial narrative traces intertwined domestic lives around a bourgeois household: a young girl named Geneviève grows from childhood into a quieter, reflective presence while relatives and neighbors display vanity, coquetry, jealousies, and fluttering courtships; a husband’s stoic pretensions and a timid suitor’s awkward attentions propel social complications. Episodes move between intimate family scenes and public assemblies, offering anecdote and character sketching that examine pride, affection, and the gap between appearances and feeling, with a gently ironic, observant tone that dissects provincial manners and everyday moral tensions.

V

Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre, inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues, magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu, s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des prostituées sans cœur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée. L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il s'assit près d'elle et lui dit:

«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?

—Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet été.

—Moins qu'une neuve, cependant.

—Une neuve serait chère, et nos moyens...

—Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire? Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère et à mourir à l'hôpital? La sœur d'un musicien doit marcher l'égale de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une ensemble.»

Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets vint leur en offrir un merveilleusement beau.

«Combien votre bouquet? dit une des femmes.

—Dix francs.

—C'est trop cher.»

La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève, que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec curiosité.

«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.

—Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les contrarier un peu.»

Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa sœur ce qu'il y avait de plus beau.

Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.

VI

Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul la première impression que va lui causer ce récit.»

Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M. Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle. Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques jours après elle recevait le semblable.

M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à sa sœur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»

Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de l'espoir à perdre.

Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher, il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements, pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»

Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la moindre démarche.

A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre, avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.

Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec respect.

VII

La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: «C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus considérés.

M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait garder son premier regard, son premier battement de cœur, son premier frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la Cyropédie à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à mettre des bottes trop étroites.

Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce qu'il faisait.

«Je cherche la solution d'un problème.

—Ah! D'un problème de mathématiques?

—Oui!

—Et que dit ce problème?

—C'est trop compliqué pour vous, papa.

—C'est égal, dis toujours.»

Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs, combien me coûtera une culotte de peau?

—Ah! dit le père.

—Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il n'y a qu'un connu.

—Je te laisse.

—Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en esse que je cherchais: laisse.... tendresse, cela va à ravir.»

Les Sanlecque donnaient ce jour-là un dîner hostile. On avait invité plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on avait mis toutes les voiles dehors. C'étaient des prodiges de vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer des pois chers.)

Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa sœur, et le sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:

Au vallon tout est sombre, etc.; puis il attendit, et recommença par: Réveillez-vous, belle endormie. Il attendit encore, et, après ces intervalles, joua: Venez, venez à mon secours, et Venez, gentille dame. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au pied du mur, joua alors: O ma Zélie! Alors, une voix de femme répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une cuisinière.

Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.

LE VIOLON, dans les lilas.

Une fièvre brûlante, etc., etc.

LA VOIX, à travers les barreaux.

Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.

LE VIOLON.

Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.

LA VOIX.

Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....

LE VIOLON.

Toi dont les yeux me font la loi....

LA VOIX.

Tu n'auras pas ma rose....

LE VIOLON.

Ma richesse, c'est ta voix douce....

«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: Tu n'auras pas ma rose.

LE VIOLON.

Si tu veux, charmante brune,
Ce soir au clair de la lune,

«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»

LA VOIX.

Les yeux noirs sont de jolis yeux,
Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....

«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»

LE VIOLON.

J'ai longtemps parcouru le monde
. . . . . . . . . .
Courtisant la brune et la blonde....
«Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»

LA VOIX.

Il faut des époux assortis....

LE VIOLON.

....L'amour ne sait guère
Ce qu'il permet, ce qu'il défend....

LA VOIX.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit pas. La voix se décida à chanter ces paroles:

Je suis bonne....

«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du Diable à quatre, mais dans la pièce, bonne ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»

Cette fois le violon avait compris, car il répondit:

Le noble éclat du diadème
Ici n'a pas séduit mon cœur, etc.

La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:

Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon cœur....

Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi caricaturé de la main d'Hérold:

Fantaisie sur l'air: Celui qui sue touche mon cœur.

Par HENRY QUATRE.

LA VOIX.

Triste raison, j'abjure ton empire....

LE VIOLON.

Si tu veux charmante brune,
Ce soir, au clair de la lune,
Ce gazon....

«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»

LA VOIX

Il est tard, je rejoins ma mère.
Adieu, Colin, au revoir....

LE VIOLON.

Si tu veux charmante brune,
Ce soir, au clair de la lune.
Ce gazon....

Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs, une expression ravissante.

LA VOIX.

Sans bruit, sans bruit....

Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin? Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec précipitation:

.... Prenez garde
La dame blanche vous regarde....

On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.

Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.

Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:

«Monsieur,

«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes regrets, l'assurance de ma considération distinguée.

«SANLECQUE

VIII

Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:

«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre et que vous devez ignorer, etc.»

La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son adresse. Léon lui répondit:

«Monsieur,

«Vous avez écrit à ma sœur; elle me charge de vous répondre: c'est vous dire assez quelle est la réponse. Ma sœur ne reçoit ni lettres ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter, pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres, dans la Nouvelle Héloïse de Rousseau; et ces réponses au moins seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma sœur (qui ne s'appelle pas Julie) ne pourrait jamais atteindre.

>«LÉON LAUTER

IX

M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.

Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre sœur; j'ai été touché autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant qu'en pensant à mademoiselle votre sœur, je ne trouvais à dire que ce que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir que je sente dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié, si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre sœur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre sœur; le plus grand désir que je trouve dans mon cœur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me renvoyer au livre de Rousseau.

J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.

>CH. MERRUEL.

X

Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:

«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de tes attraits. Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?

—J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé devant moi.

—Ah!... Et comment le trouves-tu?

—Bien, reprit Geneviève avec indifférence.

—Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je l'autorise...

GENEVIÈVE.—A rien.

LÉON.—Comment, à rien! et pourquoi cela?

GENEVIÈVE.—Je ne veux pas me marier.

LÉON.—Ah!

GENEVIÈVE.—Je ne veux pas me marier.

LÉON.—Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche, amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas mieux.»

Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.

«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car de nouvelles affections viendront remplir ton cœur; tu auras des enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma sœur, si timide, si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»

Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui arrivait.

LÉON.—Tu arrives à propos; lis cette lettre.

ALBERT.—Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?

Geneviève se penche sur sa broderie.

LÉON.—Geneviève refuse.

ALBERT.—Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.

LÉON.—Tu entends, Geneviève?

Geneviève se penche encore davantage; son cœur est déchiré. Albert n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son frère en la voyant passer aux bras d'un mari.

ALBERT.—Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne, la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes tes amies.»

Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de se marier avec un autre.

ALBERT.—Qu'as-tu donc, Geneviève?

LÉON.—Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la contrarions.

ALBERT.—Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton mariage, parlons du mien.

LÉON.—Du tien?

ALBERT.—Du mien.

Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.

Albert continua:

«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans un bel état.

LÉON.—Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.

ALBERT.—Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois! il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants, voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un cœur que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma sœur devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche; nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»

Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de chercher à s'excuser de sa conduite lors de la dernière soirée où ils s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.

GENEVIÈVE.—Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.

LÉON.—Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.

GENEVIÈVE.—Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?

LÉON.—C'est impossible.

GENEVIÈVE (bas).—Léon, je t'en prie.

LÉON (bas).—Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.

GENEVIÈVE.—Adieu, Léon.

Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait dans son cœur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils donc malheureux tous les deux?»

Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait, étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M. Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut dit que Léon n'avait pas voulu venir, quoique Geneviève le reprit et dît: n'a pas pu, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des arrivants.

Geneviève était dans un état d'exaltation impossible à décrire. Les pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son cœur avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie; j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon! je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah! maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»

Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:

«Comme Geneviève est belle ce soir!

—Quel teint et quel éclat!

—La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.

—Elle était pâle et elle avait les yeux caves.

—On aurait dit une poitrinaire.

—Ce n'était qu'une indisposition.

—Elle est charmante aujourd'hui.»

Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M. Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle n'amusait pas.

Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa sœur. Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait d'annoncer:

M. Michaud,

Madame Michaud,

Mademoiselle Anaïs Michaud.

C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie, elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre cœur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et ses dents.

Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son cœur; une douleur poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.

Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»

Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des autres, et j'en vivrai.»

Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les parfums du soir.

Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.

—N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne la pardonnerai pas.»

Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup; que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui l'entouraient et aux obsessions de sa famille.

On présenta la future d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée, malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel, pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.

XI

Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.

A Rose.

«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui, et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui; vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement. Adieu.

«LÉON

Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.

«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre; je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.

«ROSE CHAUMIER

Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle honteux de céder: elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin, et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.

Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la sienne.

Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon s'occupa de la toilette de sa sœur. Il acheta quelques objets à crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier d'être demoiselle d'honneur: Geneviève accepta; comment aurait-elle refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin, assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement indifférent.

C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme Michaud. Il dit à Geneviève:

«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?

—Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»

Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.

«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.

—Rose? demanda Geneviève.

—Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie au jour.

—J'aime mieux Rose.

—Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?

—Oui,» dit Geneviève.

Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre. Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon s'était acheté des souliers.

XII

La toilette de Geneviève.

La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi. A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi, et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la page que j'ai négligé d'écrire.

«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une sauge, ni une marguerite.

«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour que des fleurs de son jardin.»

Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,

Et aussi la toilette de Rose,

Et aussi la toilette d'Anaïs,

Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.

Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce moment, en robe de chambre et en pantoufles.

Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé père Michel, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui fument près de vous.

XIII

La toilette de Geneviève.—La toilette de Rose.—La toilette d'Anaïs.—La toilette de Mme Michaud.

Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle. Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:

Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets en perles; la jupe de la robe un peu traînante.

Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi qu'elle aurait été habillée. Si elle eût été la mariée! pourvu, Dieu tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la pauvre enfant; elle aurait bien souffert!

La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le chapeau, et un bracelet d'or très-simple.

La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.

Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme Leloup, de notre roman le Chemin le plus court. (Un arrêt de la cour royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à l'heure?)

Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi; peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir, cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe qu'elle avait depuis longtemps.

Je crois que c'est tout.

XIV

Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle, qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au cœur. Il vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu, et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et rentra la robe de sa nouvelle cousine.

Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se mira, et dit: «J'étais belle aussi, moi.»

Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait; de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.

La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon; quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre: c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque grand malheur.

La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et d'abréviations? C'était une assignation pour s'entendre condamner au payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.

La chose finissait ainsi:

«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»

Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il arrive, de ne jamais les remettre à ma sœur.»

Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé

Au nom du roi, de par la loi et la justice.

Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel, ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.

Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue. Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les uns aux autres en se disant: «C'est lui.»

Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables, les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc, dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit: «Que veut monsieur?

—Vous parler en particulier.

—Entrez dans mon cabinet.»

Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs généraux et à tous les commandants de la force publique de France. L'huissier alors lui demanda son nom.

«Léon Lauter.

—Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?

—A l'audience du jour.

—Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.

—Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.

—Vous plaisantez, monsieur?

—Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.

—Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à l'audience publique du juge de paix....

—Publique? dit Léon.

—Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.

—Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.

—Alors, payez.

—Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.

—Demain, vous aurez des frais.

—Qu'est-ce? dit Léon.

—En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:

Protêt6fr.85c.
Enregistrement1 35 
Assignation8 20 
Pouvoir2 20 
Jugement26 45 
Total   45   fr.   05   c.

qu'il vous faudra payer en sus de la somme.

—Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante francs.

—Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à ajouter:

Signification7fr.95c.
Commandement5 50 
Procès-verbal de saisie11 70 
Total   25   fr.   15   c.

Irez-vous à l'audience du juge de paix?

—A l'audience publique?

—Oui.

—J'aimerais mieux mourir.

—Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation particulière du juge de paix, et nous aurons encore:

Assignation en débouté8fr.20c.
Nouveau jugement26 45 
Signification7 95 
Commandement5 50 
Procès-verbal de saisie11 70 
Procès-verbal d'affiches24 » 
Total   83   fr.   80   c.

ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du procès-verbal de récolement de vos meubles, ni des frais de vente, etc.

—Mais, monsieur, que faire? dit Léon.

—M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.

—Oh! monsieur, je vous remercie.

—Monsieur, il n'y a pas de quoi.»

Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.

Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.