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Geneviève

Chapter 67: XVII
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About This Book

A provincial narrative traces intertwined domestic lives around a bourgeois household: a young girl named Geneviève grows from childhood into a quieter, reflective presence while relatives and neighbors display vanity, coquetry, jealousies, and fluttering courtships; a husband’s stoic pretensions and a timid suitor’s awkward attentions propel social complications. Episodes move between intimate family scenes and public assemblies, offering anecdote and character sketching that examine pride, affection, and the gap between appearances and feeling, with a gently ironic, observant tone that dissects provincial manners and everyday moral tensions.

XV

Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire plus tôt et avait souvent besoin de repos.

Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme de ménage?

—Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit, elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que tu sois éveillé.»

Il s'était élevé entre le frère et la sœur une noble et touchante lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en ai pas besoin, j'en ai encore.»

La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on donnait vingt francs par mois.

J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une heure avant le jour, elle se réveillait, allumait une chandelle, et se levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle faisait une reprise dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour, mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait pas à tromper sa sœur!

Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail plus noble que la broderie des femmes désœuvrées sur des étoffes d'or et d'argent.

Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce qu'il avait de rebutant.

Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la femme de ménage.

Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait remplie.

Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.

Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève; jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue d'un désir!

Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille! comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le garder encore un peu.

XVI

Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait cette fois tout fini.

Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.

M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison, dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène si tu veux M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»

Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa sœur ni ses leçons. Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin, de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche, il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était chargé de le rapporter, et Rose le replantait.

Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.

Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent et de réputation.

Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles de corail des sorbiers.

Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme d'Albert.»

Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants; premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle écrivit à Geneviève:

«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.

«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on enterra ma tante Rosalie.

«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève; nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous les deux; il y a partout des places vides.»

A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour retourner à Paris.

«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues sans te reposer.»

Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma sœur, il faudra bien que tu saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en parler qu'une fois.»

Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son frère.

XVII

Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté, et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»

Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.

«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu. Je m'en vais.

—Mais, dit M. Chaumier....

—Mais, dit Rose....

—Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la brèche faite à votre fortune, et adieu.»

A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa sœur et partit au galop.

M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir encore en aide à Albert.

Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour et amitié.»

La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur cœur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les plaisirs du monde allaient lui manquer!

Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.

Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle était ruinée et malheureuse.

Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux et leur dire: «Geneviève, ma sœur, Léon, mon cousin, mon amant, mon mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous trois.»

XVIII

L'auteur à ses amis connus et inconnus.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...

Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez moi et attendre. Attendons.

C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré. J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si bien!

A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus. Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.

J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:

«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.

«J. J.»

Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor. On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une amitié.

Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire: Je vous l'avais bien dit.

Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n rapporte à lui, c'est son état.

Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon chien. On dit que les grandes douleurs sont muettes: c'est un axiome faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et des cœurs sourds.

XIX

Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit: «Eh bien! monsieur?»

Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d'un homme pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»

Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»

Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:

«N'y a-t-il donc plus d'espoir?

—Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre sœur est bien malade.»

Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait emporter son dernier espoir.

«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?

—Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»

En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'œil jusqu'à ce qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de désespoir.

Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir, faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques conseils donnés par hasard.

«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma sœur.»

Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.

XX

Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un œil très-exercé pouvait seul apercevoir.

Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres, mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une ballade: Ah ça! maintenant, travaillons; ce qui n'engageait à rien et produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu près au: Frère, il faut mourir, que ne se disent pas les trappistes, ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière (1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en attendant.»

Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»

Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte; et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette perte de temps.

Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque dessina, dit-on, sur un mur, avec du charbon, le profil d'un amant frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la peinture, la cuisine avant les arts.

Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement accusé de faire son piocheur. Les jours où on ne travaillait pas étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.

Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de brigand napolitain.

ANTOINE HUGUET.—Allons, Gargantua, le couvert.

MITHOIS.—On frappe.

ANTOINE HUGUET.—Gargantua, va ouvrir.

LE CHAIRCUITIER (entrant).—M. Huguet!

EDGAR SAGAN.—C'est ici, chaircuitier.

Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une fourchette.

MITHOIS.—Gargantua, une fourchette.

GARGANTUA.—Je les cherche.

ANTOINE HUGUET.—Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que tu prends soin de mon argenterie? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)

MITHOIS.—Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là? on dirait des côtelettes de chien caniche.

LE CHAIRCUITIER.—Elles sont comme les dernières.

CHARLES LEFLOCH.—Il n'y a pas assez de cornichons....

ANTOINE HUGUET.—Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?

GARGANTUA.—De demander trop de cornichons.

ANTOINE HUGUET.—Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?

GARGANTUA.—Qu'il n'y a pas assez de cornichons.

ANTOINE HUGUET.—Donc mes ordres ont été méprisés.

GARGANTUA.—C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....

LE CHAIRCUITIER.—Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a pas mal de cornichons.

GARGANTUA.—Vous en êtes un autre.

ANTOINE HUGUET.—Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye comptant et demande l'escompte. (Le chaircuitier sort.)

MITHOIS.—On frappe.

ANTOINE HUGUET.—Gargantua, on frappe.

(Entre un autre chaircuitier.)

CHARLES LEFLOCH.—Tiens! un rechaircuitier.

MITHOIS.—Et des recôtelettes.

LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.—M. Vasselin?

ANTOINE HUGUET.—C'est ici.

(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue comme une flamme.)

ANTOINE HUGUET.—M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (Le chaircuitier sort.)

CHARLES LEFLOCH.—Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du propriétaire?

ANTOINE HUGUET.—Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si coriace.

CHARLES LEFLOCH.—Il va les attendre.

ANTOINE HUGUET.—Tant mieux.

CHARLES LEFLOCH.—Et il faudra qu'il les paye?

ANTOINE HUGUET.—Sans cela, où serait la vengeance?

CHARLES LEFLOCH.—Ah! il y a une vengeance.

ANTOINE HUGUET.—Il m'a donné congé.

(Moment de stupeur, indignation profonde.)

ANTOINE HUGUET.—Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien! Gargantua, les fourchettes?

Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.

On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de côtelettes.

CHARLES LEFLOCH.—C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots menaçants:

MANE THECEL PHARES.

MITHOIS.—Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé la chute des grands empires.

ANTOINE HUGUET.—Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont je suis sorti victorieusement.

Première épreuve.—Le domestique du Vasselin est venu me demander, huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille francs.

MITHOIS.—De mille francs!

CHARLES LEFLOCH.—De mille francs!!

EDGAR SAGAN.—De mille francs!!!

ANTOINE HUGUET.—De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»

Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.

Deuxième épreuve.—Huit jours après, le domestique remonta; il me dit que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie, et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois couverts?

—Oui, monsieur.

—Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui suffiront.

Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent, donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois, alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les serrait dans le four du poêle.

MITHOIS.—Les couverts dont nous nous servons?

ANTOINE HUGUET.—Oui.

CHARLES LEFLOCH.—Les couverts de fer?

ANTOINE HUGUET.—Oui.

«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage, c'est parfaitement à son service.»

«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier. Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire, et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à infliger au Vasselin.

MITHOIS.—Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il rêve de nous.

ANTOINE HUGUET.—Mithois a parfaitement posé la question: mettons de l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans pitié.

MITHOIS.—Sans pitié.

CHARLES LEFLOCH.—Sans pitié.

EDGARD SAGAN.—Sans pitié.

GARGANTUA.—Sans pitié.

ANTOINE HUGUET.—Gargantua, verse à boire et écris.

MITHOIS.—Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines dont le détail suit:

«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de sonnette.»

(Antoine Huguet sort.)

CHARLES LEFLOCH.—2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»

(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)

ANTOINE HUGUET.—3º.....

Alors entra Léon.

Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu plus haut.

XXI

Un jour néfaste.

Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un errata fait par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge sans appel.

Errata.

1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois somno comme une chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.

2º Et clavecin; mais dites-moi un peu où vous avez vu des clavecins. Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait; les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire clavecin, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste célèbre.

3º Qu'est-ce que présenter ses civilités? A qui est-ce qu'on présente ses civilités, à moins que ce ne soit en province?

4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus de huit jours.

5º On parle trop de bottes.

6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez bien faits; mais toutes se moqueront de la meilleure couturière, vu que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre, pour avoir un modèle.

A ceci nous répondons:

1º . . . . . . . . . . . . . . . . . .

2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un certain hiver.

3º . . . . . . . . . . . . . . . . . .

4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.

5º . . . . . . . . . . . . . . . . . .

6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa sœur, et Léon et moi sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait pas le moyen d'être économe.

Est-ce tout?...

Ah! bien oui....

«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens beaux de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant, auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était une Vénus.»

XXII

Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon l'usage, elle devait payer ce jour-là.

Comme il donnait la leçon, on annonça M. Rodolphe de Redeuil. Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui s'envenimait à chaque rencontre.

«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer ma leçon?»

Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan. Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.» Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»

Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près vulgaire et de mauvais goût.»

Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non; j'ai depuis un an un pauvre diable de maître de piano qui fait tous les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps, de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son cachet, et il s'en va.

—Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter cela!

—Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli talent sur le violon, cela vous amuserait.

—Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; il a eu la bonté de se faire entendre à ma dernière soirée où il a bien voulu venir.»

Léon remercia Mme de Dréan dans son cœur; Rodolphe se mordit les lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?

—Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis à...»

Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous, madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»

Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva et commença à chanter:

J'ai dit aux échos de la plaine
Tout ce qu'on dit en pareil cas:
Que vous êtes une inhumaine,
Que je n'attends que le trépas....
Mais, outre que c'est bien vulgaire,
Tant parler est d'un indiscret;
Ne serait-il pas temps, ma chère,
Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
A des choses qu'il faille taire,
D'en venir un peu, s'il vous plaît?
 
Mais quel joli bouquet frissonne
Sur votre sein, mon bel amour?
Avez-vous doncque pour patronne
La sainte qu'on fête en ce jour?
Non, non, ce n'est pas votre fête,
Dites-vous? Cet heureux bouquet,
Dans une place aussi coquette,
Me fait croire, envieux regret,
Puisque ce n'est pas votre fête,
Que c'est la fête du bouquet.

Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de son.»

La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire comme le pauvre diable de maître de piano auquel celui-ci donnait son cachet, et qui s'en allait: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le traiter d'une manière convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux: c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

LÉON.—En France, on entend singulièrement la musique: la musique se prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien: Bravo, Roubine! Brava, la Grise! pendant que Rubini et Grisi chantent, et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont ils chantent les œuvres.

RODOLPHE.—Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes violonistes?

Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second ordre.»

Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:

«C'est moi, monsieur.»

Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan, presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos, dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner. Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets, n'est-ce pas?»

Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan, il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses cachets.

«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous êtes venu, je vais vous donner votre argent.»

Et elle s'approcha d'un secrétaire.

De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!

Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela m'embarrasserait aujourd'hui.»

L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.

«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.

RODOLPHE.—Quel mariage?

MADAME DE DRÉAN..—Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle Chaumier?

RODOLPHE.—Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?

LÉON.—C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M. Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps prié M. Albert Chaumier de vous présenter.

MADAME DE DRÉAN..—On dit Mlle Chaumier très-jolie.

RODOLPHE.—Elle n'est pas mal.

MADAME DE DRÉAN..—Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.

RODOLPHE.—Elles se trompaient.

LÉON.—Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait au lieu de la cacher.

MADAME DE DRÉAN..—Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez gardé de l'aigreur.

RODOLPHE.—Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de fortune pour moi.

MADAME DE DRÉAN..—Il y a des choses qui valent bien la fortune.

LÉON.—C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas eu peut-être assez pour ma cousine.

RODOLPHE.—C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?

LÉON.—Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.

MADAME DE DRÉAN..—Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la demande.

RODOLPHE, du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle Chaumier.—Non.

LÉON.—Monsieur est prudent.

RODOLPHE.—Monsieur ne l'est guère.

LÉON.—C'est faute de croire au danger.

MADAME DE DRÉAN..—Parlons d'autre chose.

RODOLPHE.—Pourquoi cela?

MADAME DE DRÉAN..—Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux Bouffons?

RODOLPHE.—La Grise chante-t-elle?

MADAME DE DRÉAN..—Oui.

RODOLPHE.—Irez-vous?

Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient sans qu'elle sache trop comment.

MADAME DE DRÉAN..—Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me demander cela d'abord.

RODOLPHE.—Adieu donc.

MADAME DE DRÉAN..—Adieu.

LÉON—Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

MADAME DE DRÉAN..—Ne m'oubliez pas après-demain.

En descendant l'escalier, Léon sentait son cœur battre violemment dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.

LÉON.—Monsieur de Redeuil?

RODOLPHE.—Monsieur Lauter...?

LÉON.—Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?

RODOLPHE.—Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?

LÉON.—Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui tient à moi par des liens de parenté.

RODOLPHE.—Monsieur, je ne reçois plus de leçons.

LÉON.—Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.

RODOLPHE.—Des leçons de violon, monsieur?

LÉON.—Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.

RODOLPHE.—Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?

LÉON.—Quelquefois, monsieur.

RODOLPHE.—Vous ne paraissez pas cependant bien fort.

LÉON.—Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des connaissances élémentaires.

RODOLPHE.—Où monsieur donne-t-il ses leçons?

LÉON.—Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de Clignancourt.

RODOLPHE.—Nous pourrions commencer demain.

LÉON.—Volontiers.

RODOLPHE.—J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les conditions.

LÉON.—Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de n'avoir qu'un témoin?

RODOLPHE.—Pas du tout, si vous voulez.

LÉON.—Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.

RODOLPHE.—Monsieur, au plaisir de vous revoir.

LÉON.—Monsieur, le plaisir sera pour moi.

En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée à sa sœur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car il fallait de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait singulièrement humilié.

Cependant il se dirigea vers l'atelier.

XXIII

Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle; elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.

Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait retomber sa tête.

Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche: elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!

«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?

—Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné, qu'ils gémissaient de ne pouvoir secourir.

—Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.

Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même embarrassantes.

Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert, sois heureux, je prierai Dieu pour toi.

—Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt dans le ciel que tu prieras pour moi.»

Et il descendit l'escalier tout attristé.

Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son cœur tant d'amour et tant de bonheur pour lui.

M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?

—Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis accoutumé.

—Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»

Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur que M. Chaumier lui dit:

«Est-ce une plaisanterie, monsieur?

L'ÉTRANGER..—Non, monsieur, je parle sérieusement.

M. CHAUMIER..—Est-ce pour vous?

L'ÉTRANGER..—Pourquoi cette question?

M. CHAUMIER..—Pour rien.»

C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent qu'il proposait d'en donner.

L'ÉTRANGER..—Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas pour moi.

Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.

M. CHAUMIER..—Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.

MODESTE..—Il faut bien que la besogne se fasse.

M. CHAUMIER..—Elle se fera plus tard.

MODESTE..—Alors on dînera à huit heures du soir.

M. CHAUMIER..—Cela ne fait rien.

MODESTE..—Ça ne sera pas ma faute.

M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui, d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.

L'ÉTRANGER..—Non, la maison n'est pas pour moi.

M. CHAUMIER..—C'est que, voyez-vous, mon brave homme, cela me contrarie beaucoup de la vendre.

L'ÉTRANGER..—Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.

Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.

L'ÉTRANGER..—Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?

M. CHAUMIER..—Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?

L'ÉTRANGER..—Vous l'avez dit devant moi.

M. CHAUMIER..—Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.

L'ÉTRANGER..—Parlons de la maison.

M. CHAUMIER..—Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.

L'ÉTRANGER..—Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut réellement.

M. CHAUMIER..—Pourquoi cela?

L'ÉTRANGER..—Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir à soi une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.

M. CHAUMIER..—Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.

L'ÉTRANGER..—Voulez-vous soixante mille francs?

M. CHAUMIER..—Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.

L'ÉTRANGER..—Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera prêt.

M. CHAUMIER..—Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.

L'ÉTRANGER..—Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.

M. CHAUMIER..—Une partie de la maison appartient à ma fille.

L'ÉTRANGER..—Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.

M. CHAUMIER..—C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.

L'ÉTRANGER..—Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici l'adresse.

M. CHAUMIER..—A demain. Je ne vous reconduis pas.

L'ÉTRANGER..—Je le vois bien.