XXIV
Au jardin.
«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa sœur tout bouleversé.
—Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.
—Celle-ci? demanda froidement Albert.
—Oui, reprit Rose, plus triste encore.
—Est-ce qu'il en trouve un bon prix?
—Il paraît que oui.
—Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.
—Ah! tu ne comprends pas cela, toi.
—Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»
—Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du cœur et va au cœur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»
Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle, voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»
XXV
Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.
«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.
—Voulez-vous, alors, voir votre créancier?
—Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.
—Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à leur disposition.
—C'est égal, essayons.
—Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»
Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.
XXVI
Au jardin.
Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;
Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes, de mes doux souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.
De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment quelque douce parole que j'entends dans le cœur.
Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?
C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: Tenez, Jean, je n'ai pas oublié, votre fête depuis plus de treize ans.
Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer et cependant réveille des souvenirs charmants.
Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert, entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais liseron.
C'est le volubilis, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;
Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.
Voici, là-bas, fleurir la jaune giroflée. Rien n'est si babillard que sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?
«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?
«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement blanc en passant effleurées presque chaque matin.
«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours, sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»
Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger
Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et ton âme enivrée évoquait l'avenir;
«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les odorants pétales; sois heureux de fleurir;
«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»
«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»
XXVII
L'atelier.
«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.
CHARLES LEFLOCH.—Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.
ANTOINE HUGUET.—Gargantua, lis le procès-verbal.
GARGANTUA.—«Pour crimes divers, etc., etc.»
MITHOIS.—Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!
LÉON.—Oh!
ANTOINE HUGUET.—Continue, Gargantua.
GARGANTUA.—«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de sonnette.»
MITHOIS.—Voici la première sonnette coupée par Antoine.
LÉON.—Bien.
ANTOINE HUGUET.—Continue, Gargantua.
GARGANTUA.—«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra frapper chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son domestique: Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»
ANTOINE HUGUET.—L'article porte frapper, parce que, dans le cas où une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la mettre dans sa poche ayant de frapper.
MITHOIS.—Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.
ANTOINE HUGUET.—«Art. 3....
LÉON.—«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on l'effacera.»
ANTOINE HUGUET.—L'article 3 est-il adopté?
TOUS.—Oui.
ANTOINE HUGUET.—L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua, enregistre l'article 3. «Art. 4....
EDGAR SAGAN.—«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux de cerises.»
ANTOINE HUGUET.—L'article 4 est-il adopté?
MITHOIS.—Adopté.
CHARLES LEFLOCH.—Je propose un amendement.
ANTOINE HUGUET.—La parole est à Charles Lefloch.
CHARLES LEFLOCH.—Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.» Il n'y a pas toujours des cerises.
ANTOINE HUGUET.—L'amendement est-il adopté?
TOUS—Adopté.
ANTOINE HUGUET.—Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers étages, autant de fois qu'on les rallumera.
TOUS.—Adopté, adopté.
ANTOINE HUGUET.—Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.
MITHOIS.—«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette, cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles rapprochés et à des heures indues.»
TOUS.—Adopté.
ANTOINE HUGUET.—«Article 7....
CHARLES LEFLOCH.—«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte de Vasselin donnant sur l'escalier.»
TOUS.—Adopté.
ANTOINE HUGUET.—«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»
«Article 9 et dernier.
«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et dégoûter le Vasselin de l'existence.
«Fait en notre domicile, le.... février 18....»
ANTOINE HUGUET.—Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.
GARGANTUA.—«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque fois qu'on l'effacera.»
ANTOINE HUGUET.—Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est brune.»
Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans l'atelier.
Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus retouché.
Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la demande qui lui faisait tant de honte.
Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps, Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande aiguille sera sur le VI.»
Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.
Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.
M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.
M. VASSELIN..—Ah ça! monsieur....
ANTOINE HUGUET.—Comment se porte M. Vasselin?
M. VASSELIN..—Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....
ANTOINE HUGUET.—Asseyez-vous.
M. VASSELIN..—Je ne suis pas fatigué.
ANTOINE HUGUET.—C'est égal.
M. VASSELIN..—Je ne veux pas m'asseoir.
ANTOINE HUGUET.—Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.
TOUS, avec d'affreux hurlements.—M. Vasselin doit s'asseoir.
M. VASSELIN..—Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je savoir....
GARGANTUA.—On demande M. Huguet.
ANTOINE HUGUET.—Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase un peu avec monsieur....
M. VASSELIN..—Ce que j'ai à vous dire....
GARGANTUA.—C'est très-pressé....
ANTOINE HUGUET.—Mille pardons. (Antoine Huguet sort.)
M. VASSELIN..—Je ne comprends pas, messieurs....
GARGANTUA.—On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un enfant à deux têtes.
MITHOIS.—Mille excuses.... Léon, remplace-moi.
M. VASSELIN..—Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.
GARGANTUA.—On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.
Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.
XXVIII
Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer, cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte; il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est commissionnaire au mont-de-piété.
—Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero chinquante-houit.»
Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.
Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et demanda au portier:
«Le mont-de-piété?
—Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.
—Comment! fermé?
—C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.
—On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»
Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»
Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue, dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais, que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.
Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin, l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux; il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier que de laisser souffrir sa sœur? Et qu'est-ce que je fais tous les jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon et de recevoir de l'argent pour ma sœur. Jamais je n'aurai rien fait d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me mépriserait: ce serait un homme sans cœur, et alors que me ferait son mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu! dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma sœur! pardon d'avoir hésité si longtemps!»
Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son cœur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte, s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges durent écouter, les ailes frémissantes et l'œil humide. Ce qui lui vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua la Dernière pensée de Weber, cette musique si poignante qui serre et tord le cœur. On le regardait, on parlait bas et avec respect.
«Il est vêtu proprement.
—Il a l'air distingué.
—Il a de beaux yeux.
—Quel malheur!»
Etc., etc.
Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante beauté.
Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule, et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria: «Léon!
—Anselme!» dit Léon.
Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je voudrais le mettre dans mon cœur.»
Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui était nécessaire à Geneviève.
«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.
—Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»
Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre secours et de votre discrétion.»
XXIX
«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.
—D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je vais vous dire.
—Ah! ah! dit Anselme.
—Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre chose, pensa-t-elle en soupirant.
—Je vous le promets.
—Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de la tapisserie....»
Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.
«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une éternelle reconnaissance.»
Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous demander. Je me bats demain matin.»
Anselme pâlit.
«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.
—Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre sœur!
—J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis pas le maître de reculer.
—J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»
XXX
Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur sa sœur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à le représenter avec une dignité ferme et invincible.
En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.
M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?
—Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit: «Donnez-moi un fauteuil.»
L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M. Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un fauteuil.»
Le domestique obéit et se retira.
«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M. Anselme.
—Jusqu'à un certain point, monsieur.
—Comment, jusqu'à un certain point?
—Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.
—M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.
—C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.
—Ah!
—Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil, quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.
—Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?
—Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?
—Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.
—Je n'ai pas mission de m'y opposer.
—A demain, sept heures du matin?
—Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.
—A neuf heures.
—Où?
—A la barrière de Vincennes.
—Soit.
—Messieurs, je vous salue.»
Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons, allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y avait pas moyen d'éviter l'affaire.»
Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains, et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»
XXXI
Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant, je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»
Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le salon.»
XXXII
C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi, demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!
Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée que par sa persévérance.
XXXIII
Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se dévouer.
Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.
Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'œil une profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.
Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa que probablement, à cause de la confusion où on était pour les préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui t'amène?»
Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune. Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»
Léon regarda sa sœur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à ses lèvres.
«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?
—Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet d'une leçon.»
Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:
«Monsieur Chaumier.
—Mademoiselle Rose Chaumier.»
Il y eut quatre exclamations simultanées.
«Comment, vous mon oncle!
—Toi, Rose!
—Vous, mon neveu!
—Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de Fontainebleau.
—Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous avons été enfants et heureux!
—Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre fortune?
—Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»
Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il dit: «Nous sommes venus pour une leçon.
—C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.
—Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.
—Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que nous imaginions alors.»
Une porte s'ouvrit, et on annonça:
«Monsieur Albert Chaumier.»
L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue de Clichy.
—Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa, ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»
Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.
«Merci, mille fois merci, ma bonne petite sœur, dit Albert; mais ta générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»
M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.
«Comment, mon oncle! dit Geneviève.
—Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce qu'on ait arrangé ses affaires.»
La porte s'ouvrit encore, et on annonça:
«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»
Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître personne.
«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»
Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon, on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit, cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte, et on l'annonça:
«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»
Ce fut comme un coup de foudre.
Albert s'écria: «Mon créancier!
—Mon protecteur! dit Rodolphe.
—L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.
M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»
Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains. Anselme les releva et les serra sur son cœur; puis il prit la main d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère, dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous n'avez pas mauvais cœur, la vue de notre bonheur ne peut vous déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»
Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa main sur ses yeux.
Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez durement. Nous devions nous battre demain matin.
—Oh! mon Dieu!» dit Rose.
Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son frère.
«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»
Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son cœur pour la haine.
«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi; vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et demandait l'aumône pour sa sœur, pour ma fille chérie.
—O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.
Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.
Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites monter tous les domestiques.»
Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.
Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui fera le bonheur de toute ma vie.»
Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose suivirent leur exemple, et Anselme dit:
«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon appartement.
«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation; n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami, son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?
«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.
—Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?
—Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»
Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli visage tout rouge.
«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens, Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et la salle de bain en marbre blanc.
«Voici tous les meubles que tu as choisis.
«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.
«Passons à l'appartement de Léon.
«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe pour son cheval.»
«Demain matin vous verrez le jardin.
—Et vous, mon père, votre appartement?
—Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore bien des choses à faire.»
XXXIV
Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève, Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener au bois de Boulogne.
Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»
Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.
«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»
Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa sœur et sa cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.
«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin: ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous montrer mon appartement.»
Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon dans le jardin, où elle les laissa.
Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais jours; ils se dirent mille fois la même chose.
On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de leur bonheur.
Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert, dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie, conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait apporter les meubles.
En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.
«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu conserveras bien, n'est-ce pas?»
XXXV
Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»
A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous trouvez-vous toujours bien ici?
—Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux, et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....
—Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»
Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant, et je m'en suis parfaitement trouvé.»
Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon, et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne trouve rien dans mon cœur qui doive mieux vous récompenser.»
Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M. de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.
Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon cœur à notre prière du soir.»
XXXVI
En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa fille.
Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le prêtre demanda à Léon sa pièce de mariage, pour la bénir et la donner à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par Dieu avant de l'être par vous.»
M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours cramoisi.
XXXVII
Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie, lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins, elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis à elle.
Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le sort: elle ne devait pas lui échapper.
Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.
Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat. Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de mélancolie.
Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne; on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y aller.
Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait qu'indisposée.
Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa belle-sœur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi, je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»
Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.
Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés, l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une bougie de plus.
Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées ravissantes, disait-elle, tu verras.»
Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais tant regrettée qu'à présent.»
Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la fatigue du chemin, et elle mourait.
«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse mourut par le commandement du Seigneur.»
«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»
Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien, invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge, et l'emporta au ciel.
Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son cœur, et ne le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.
XXXVIII
Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger. Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus étouffer.
«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce devant moi, et je vous connais par votre nom (et te ipsam novi ex nomine).
«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde, et de l'associer à la gloire de vos saints!
«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.
«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.
«O jour de colère (dies ir[ae], dies illa), jour de la colère et de la vengeance de Dieu!
«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.
«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (Beati mortui qui in Domino moriuntur)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent.»
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.
XXXIX
On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la sœur de leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni faire du bruit près de l'appartement de leur tante Geneviève.
FIN.
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
rue de Vaugirard, 9.