Le cabaretier s'était mis à marcher, en sifflant d'un air dédaigneux. Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec ça? Il n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des étrangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de suite se coucher et avaler sa langue. Non, c'était trop bête, cette grève!
Alors, pour la première fois, des paroles aigres furent échangées entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre, dans leur haine commune du capital.
—Voyons, et toi, qu'en dis-tu? répéta Étienne, en se tournant vers
Souvarine.
Celui-ci répondit par son mot de mépris habituel.
—Les grèves? des bêtises!
Puis, au milieu du silence fâché qui s'était fait, il ajouta doucement:
—En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse: ça ruine les uns, ça tue les autres, et c'est toujours autant de nettoyé… Seulement, de ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde. Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous!
De sa main fine, il désignait le Voreux, dont on apercevait les bâtiments par la porte restée ouverte. Mais un drame imprévu l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familière, qui s'était hasardée dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la queue retroussée, elle vint se réfugier contre ses jambes, l'implorant, le grattant, pour qu'il la prît. Quand il l'eut couchée sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette sorte de somnolence rêveuse, où le plongeait la caresse de ce poil doux et tiède.
Presque aussitôt, Maheu entra. Il ne voulut rien boire, malgré l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bière comme si elle l'eût offerte. Étienne s'était levé, et tous deux partirent pour Montsou.
Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en fête, comme par les beaux dimanches de ducasse. De tous les corons arrivait une cohue de mineurs. Le bureau du caissier étant très petit, ils préféraient attendre à la porte, ils stationnaient par groupes sur le pavé, barraient la route d'une queue de monde renouvelée sans cesse. Des camelots profitaient de l'occasion, s'installaient avec leurs bazars roulants, étalaient jusqu'à de la faïence et de la charcuterie. Mais c'étaient surtout les estaminets et les débits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant d'être payés, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y retournaient arroser leur paie, dès qu'ils l'avaient en poche. Encore se montraient-ils très sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au Volcan.
A mesure que Maheu et Étienne avancèrent au milieu des groupes, ils sentirent, ce jour-là, monter une exaspération sourde. Ce n'était pas l'ordinaire insouciance de l'argent touché et écorné dans les cabarets. Des poings se serraient, des mots violents couraient de bouche en bouche.
—C'est vrai, alors? demanda Maheu à Chaval, qu'il rencontra devant l'estaminet Piquette, ils ont fait la saleté?
Mais Chaval se contenta de répondre par un grognement furieux, en jetant un regard oblique sur Étienne. Depuis le renouvellement du marchandage, il s'était embauché avec d'autres, mordu peu à peu d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maître, et dont tout le coron, disait-il, léchait les bottes. Cela se compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine à Réquillart ou derrière le terri, sans l'accuser, en termes abominables, de coucher avec le logeur de sa mère; puis, il la tuait de caresses, repris pour elle d'un sauvage désir.
Maheu lui adressa une autre question.
—Est-ce que le Voreux passe?
Et comme il tournait le dos, après avoir dit oui, d'un signe de tête, les deux hommes se décidèrent à entrer aux Chantiers.
La caisse était une petite pièce rectangulaire, séparée en deux par un grillage. Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs attendaient; tandis que le caissier, aidé d'un commis, en payait un autre, debout devant le guichet, sa casquette à la main. Au-dessus du banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collée, toute fraîche dans le gris enfumé des plâtres; et c'était là que, depuis le matin, défilaient continuellement des hommes. Ils entraient par deux ou par trois, restaient plantés, puis s'en allaient sans un mot, avec une secousse des épaules, comme si on leur eût cassé l'échine.
Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune à tête carrée de brute, un vieux très maigre, la face hébétée par l'âge. Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune épelait en remuant les lèvres, le vieux se contentait de regarder stupidement. Beaucoup entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.
—Lis-nous donc ça, dit à son compagnon Maheu, qui n'était pas fort non plus sur la lecture.
Alors, Étienne se mit à lire l'affiche. C'était un avis de la Compagnie aux mineurs de toutes les fosses. Elle les avertissait que, devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d'infliger des amendes inutiles, elle avait pris la résolution d'appliquer un nouveau mode de paiement, pour l'abattage de la houille. Désormais, elle paierait le boisage à part, au mètre cube de bois descendu et employé, en se basant sur la quantité nécessaire à un bon travail. Le prix de la berline de charbon abattu serait naturellement baissé, dans une proportion de cinquante centimes à quarante, suivant d'ailleurs la nature et l'éloignement des tailles. Et un calcul assez obscur tâchait d'établir que cette diminution de dix centimes se trouverait exactement compensée par le prix du boisage. Du reste, la Compagnie ajoutait que, voulant laisser à chacun le temps de se convaincre des avantages présentés par ce nouveau mode, elle comptait seulement l'appliquer à partir du lundi, 1er décembre.
—Si vous lisiez moins haut, là-bas! cria le caissier. On ne s'entend plus.
Étienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation. Sa voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuèrent à regarder fixement l'affiche. Le vieux mineur et le jeune avaient l'air d'attendre encore; puis, ils partirent, les épaules cassées.
—Nom de Dieu! murmura Maheu.
Lui et son compagnon s'étaient assis. Absorbés, la tête basse, tandis que le défilé continuait en face du papier jaune, ils calculaient. Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le boisage, les dix centimes diminués sur la berline. Au plus toucheraient-ils huit centimes, et c'était deux centimes que leur volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soigné leur prendrait. Voilà donc où elle voulait en venir, à cette baisse de salaire déguisée! Elle réalisait des économies dans la poche de ses mineurs.
—Nom de Dieu de nom de Dieu! répéta Maheu en relevant la tête. Nous sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça!
Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour être payé. Les chefs de marchandage se présentaient seuls à la caisse, puis répartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.
—Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnière, taille numéro sept.
Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en dépouillant les livrets, où les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le nombre des berlines extraites. Puis, il répéta:
—Maheu et consorts, veine Filonnière, taille numéro sept… Cent trente-cinq francs.
Le caissier paya.
—Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, êtes-vous sûr de ne pas vous tromper?
Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glacé d'un petit frisson qui lui coulait au coeur. Certes, il s'attendait à une paie mauvaise, mais elle ne pouvait se réduire à si peu, ou il devait avoir mal compté. Lorsqu'il aurait remis leur part à Zacharie, à Étienne et à l'autre camarade qui remplaçait Chaval, il lui resterait au plus cinquante francs pour lui, son père, Catherine et Jeanlin.
—Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employé. Il faut enlever deux dimanches et quatre jours de chômage: donc, ça vous fait neuf jours de travail.
Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient à lui environ trente francs, dix-huit à Catherine, neuf à Jeanlin. Quant au père Bonnemort, il n'avait que trois journées. N'importe, en ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux camarades, ça faisait sûrement davantage.
—Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis. Vingt francs d'amendes pour boisages défectueux.
Le haveur eut un geste désespéré. Vingt francs d'amendes, quatre journées de chômage! Alors, le compte y était. Dire qu'il avait rapporté jusqu'à des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le père Bonnemort travaillait et que Zacharie n'était pas encore en ménage!
—A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatienté. Vous voyez bien qu'un autre attend… Si vous n'en voulez pas, dites-le.
Comme Maheu se décidait à ramasser l'argent de sa grosse main tremblante, l'employé le retint.
—Attendez, j'ai là votre nom. Toussaint Maheu, n'est-ce pas?… Monsieur le secrétaire général désire vous parler. Entrez, il est seul.
Étourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meublé de vieil acajou, tendu de reps vert déteint. Et il écouta pendant cinq minutes le secrétaire général, un grand monsieur blême, qui lui parlait par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever. Mais le bourdonnement de ses oreilles l'empêchait d'entendre. Il comprit vaguement qu'il était question de son père, dont la retraite allait être mise à l'étude, pour la pension de cent cinquante francs, cinquante ans d'âge et quarante années de service. Puis, il lui sembla que la voix du secrétaire devenait plus dure. C'était une réprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut faite à son logeur et à la caisse de prévoyance; enfin, on lui conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui était un des meilleurs ouvriers de la fosse. Il voulut protester, ne put prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses doigts fébriles, et se retira, en bégayant:
—Certainement, monsieur le secrétaire… J'assure à monsieur le secrétaire…
Dehors, quand il eut retrouvé Étienne qui l'attendait, il éclata.
—Je suis un jean-foutre, j'aurais dû répondre!… Pas de quoi manger du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il m'a dit que le coron était empoisonné… Et quoi faire? nom de Dieu! plier l'échine, dire merci. Il a raison, c'est le plus sage.
Maheu se tut, travaillé à la fois de colère et de crainte. Étienne songeait d'un air sombre. De nouveau, ils traversèrent les groupes qui barraient la rue. L'exaspération croissait, une exaspération de peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes, terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques têtes sachant compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus durs. Mais c'était surtout l'enragement de cette paie désastreuse, la révolte de la faim, contre le chômage et les amendes. Déjà on ne mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère séchait tellement les gosiers, que le peu d'argent touché restait sur les comptoirs.
De Montsou au coron, Étienne et Maheu n'échangèrent pas une parole. Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui était seule avec les enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides.
—Eh bien, tu es gentil! dit-elle. Et mon café, et mon sucre, et la viande? Un morceau de veau ne t'aurait pas ruiné.
Il ne répondait point, étranglé d'une émotion qu'il renfonçait. Puis, dans ce visage épais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un gonflement de désespoir, et de grosses larmes crevèrent des yeux, tombèrent en pluie chaude. Il s'était abattu sur une chaise, il pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.
—Tiens! bégaya-t-il, voilà ce que je te rapporte… C'est notre travail à tous.
La Maheude regarda Étienne, le vit muet et accablé. Alors, elle pleura aussi. Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs pour quinze jours? Son aîné les avait quittés, le vieux ne pouvait plus remuer les jambes: c'était la mort bientôt. Alzire se jeta au cou de sa mère, bouleversée de l'entendre pleurer. Estelle hurlait, Lénore et Henri sanglotaient.
Et, du coron entier, monta bientôt le même cri de misère. Les hommes étaient rentrés, chaque ménage se lamentait devant le désastre de cette paie mauvaise. Des portes se rouvrirent, des femmes parurent, criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les plafonds des maisons closes. Une pluie fine tombait, mais elles ne la sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se montraient, dans le creux de leur main, l'argent touché.
—Regardez! ils lui ont donné ça, n'est-ce pas se foutre du monde?
—Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la
quinzaine.
—Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes
chemises.
La Maheude était sortie comme les autres. Un groupe se forma autour de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soûlard de mari n'avait pas même reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie allait se fondre au Volcan. Philomène guettait Maheu, pour que Zacharie n'entamât point la monnaie. Et il n'y avait que la Pierronne qui semblât assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours, on ne savait comment, de manière à avoir, sur le livret du porion, plus d'heures que les camarades. Mais la Brûlé trouvait ça lâche de la part de son gendre, elle était avec celles qui s'emportaient, maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.
—Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin, leur bonne passer en calèche!… Oui, la cuisinière dans la calèche à deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!
Une clameur monta, les violences recommencèrent. Cette bonne en tablier blanc, menée au marché de la ville voisine dans la voiture des maîtres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient peut-être pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait. Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans ce cri de révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet horizon de misère, fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de misérables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la débandade glapissante des enfants.
Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée. Rasseneur ne la combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas. D'un mot, Étienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève, la Compagnie aurait la grève.
V
Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne, dans l'attente du conflit.
Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre encore. Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgré sa modération et son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée de découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse, si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre à la fosse; et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute, car c'était Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empêcher de retourner dans le lit d'Étienne, où il savait bien, disait-il, que la famille la faisait coucher. Furieuse, la Maheude, après avoir défendu à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à Montsou. Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas en changer.
Deux jours après, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi, Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement à la besogne, s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de Vandame, avec Bébert et Lydie. Il les avait débauchés, jamais on ne sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces ils s'étaient livrés tous les trois. Lui, reçut une forte correction, une fessée que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ça? des enfants à elle, qui coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant! Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour plus tard.
Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la
Maheude se souleva de son lit pour dire à Jeanlin:
—Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du derrière!
Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible. Cette partie de la veine Filonnière s'amincissait, à ce point que les haveurs, écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans l'abattage. En outre, elle devenait très humide, on redoutait d'heure en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crèvent les roches et emportent les hommes. La veille, Étienne, comme il enfonçait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reçu au visage le jet d'une source; mais ce n'était qu'une alerte, la taille en était restée simplement plus mouillée et plus malsaine. D'ailleurs, il ne songeait guère aux accidents possibles, il s'oubliait là maintenant avec les camarades, insoucieux du péril. On vivait dans le grisou, sans même en sentir la pesanteur sur les paupières, l'envoilement de toile d'araignée qu'il laissait aux cils. Parfois quand la flamme des lampes pâlissait et bleuissait davantage, on songeait à lui, un mineur mettait la tête contre la veine, pour écouter le petit bruit du gaz, un bruit de bulles d'air bouillonnant à chaque fente. Mais la menace continuelle étaient les éboulements: car, outre l'insuffisance des boisages, toujours bâclés trop vite, les terres ne tenaient pas, détrempées par les eaux.
Trois fois dans la journée, Maheu avait dû faire consolider les bois. Il était deux heures et demie, les hommes allaient remonter. Couché sur le flanc, Étienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain grondement de tonnerre ébranla toute la mine.
—Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lâchant sa rivelaine pour écouter.
Il avait cru que la galerie s'effondrait derrière son dos.
Mais déjà Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en disant:
—C'est un éboulement… Vite! vite!
Tous dégringolèrent, se précipitèrent, emportés par un élan de fraternité inquiète. Les lampes dansaient à leurs poings, dans le silence de mort qui s'était fait; ils couraient à la file le long des voies, l'échine pliée, comme s'ils eussent galopé à quatre pattes; et, sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des réponses brèves: où donc? dans les tailles peut-être? non, ça venait du bas! au roulage plutôt! Lorsqu'ils arrivèrent à la cheminée, ils s'y engouffrèrent, ils tombèrent les uns sur les autres, sans se soucier des meurtrissures.
Jeanlin, la peau rouge encore de la fessée de la veille, ne s'était pas échappé de la fosse, ce jour-là. Il trottait pieds nus derrière son train, refermait une à une les portes d'aérage; et, parfois, quand il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la dernière berline, ce qu'on lui défendait, de peur qu'il ne s'y endormît. Mais sa grosse distraction était, chaque fois que le train se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tête Bébert qui tenait les guides. Il arrivait sournoisement, sans sa lampe, pinçait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau maigre, éclairé de petits yeux verts, luisants dans l'obscurité. D'une précocité maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait à l'animalité d'origine.
L'après-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'était le tour de corvée; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui s'était glissé jusqu'à Bébert, lui demanda:
—Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, à s'arrêter court?… Il me fera casser les jambes.
Bébert ne put répondre, il dut retenir Bataille, qui s'égayait à l'approche de l'autre train. Le cheval avait reconnu de loin, au flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'était pris d'une grande tendresse, depuis le jour où il l'avait vu débarquer dans la fosse. On aurait dit la pitié affectueuse d'un vieux philosophe, désireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa résignation et sa patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans goût, restait la tête basse, aveuglé de nuit, avec le constant regret du soleil. Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait, allongeait-il la tête, s'ébrouant, le mouillant d'une caresse d'encouragement.
—Nom de Dieu! jura Bébert, les voilà encore qui se sucent la peau!
Puis, lorsque Trompette fut passé, il répondit au sujet de Bataille:
—Va, il a du vice, le vieux!… Quand il s'arrête comme ça, c'est qu'il devine un embêtement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il ne veut rien se casser… Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut avoir, là-bas, après la porte. Il la pousse et reste planté sur les pieds… Est-ce que tu as senti quelque chose?
—Non, dit Jeanlin. Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux.
Le train repartit. Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la porte d'aérage d'un coup de tête, Bataille de nouveau refusa d'avancer, hennissant, tremblant. Enfin, il se décida, fila d'un trait.
Jeanlin, qui refermait la porte, était resté en arrière. Il se baissa, regarda la mare où il pataugeait; puis, élevant sa lampe, il s'aperçut que les bois avaient fléchi, sous le suintement continu d'une source. Justement, un haveur, un nommé Berloque dit Chicot, arrivait de sa taille, pressé de revoir sa femme, qui était en couches. Lui aussi s'arrêta, examina le boisage. Et, tout d'un coup, comme le petit allait s'élancer pour rejoindre son train, un craquement formidable s'était fait entendre, l'éboulement avait englouti l'homme et l'enfant.
Il y eut un grand silence. Poussée par le vent de la chute, une poussière épaisse montait dans les voies. Et, aveuglés, étouffés, les mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus lointains, avec leurs lampes dansantes, qui éclairaient mal ce galop d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe. Lorsque les premiers butèrent contre l'éboulement, ils crièrent, appelèrent les camarades. Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre côté des terres, dont la masse bouchait la galerie. Tout de suite, on constata que le toit s'était effondré sur une dizaine de mètres au plus. Le dommage n'avait rien de grave. Mais les coeurs se serrèrent, lorsqu'un râle de mort sortit des décombres.
Bébert, lâchant son train, accourait en répétant:
—Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous!
Maheu, à ce moment même, déboulait de la cheminée, avec Zacharie et Étienne. Il fut pris d'une fureur de désespoir, il ne lâcha que des jurons.
—Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu!
Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galopé aussi, se mirent à sangloter, à hurler d'épouvante, au milieu de l'effrayant désordre, que les ténèbres augmentaient. On voulait les faire taire, elles s'affolaient, hurlaient plus fort, à chaque râle.
Le porion Richomme était arrivé au pas de course, désolé que ni l'ingénieur Négrel, ni Dansaert, ne fussent à la fosse. L'oreille collée contre les roches, il écoutait; et il finit par dire que ces plaintes n'étaient pas des plaintes d'enfant. Un homme se trouvait là, pour sûr. A vingt reprises déjà, Maheu avait appelé Jeanlin. Pas une haleine ne soufflait. Le petit devait être broyé.
Et toujours le râle continuait, monotone. On parlait à l'agonisant, on lui demandait son nom. Le râle seul répondait.
—Dépêchons! répétait Richomme, qui avait déjà organisé le sauvetage.
On causera ensuite.
Des deux côtés, les mineurs attaquaient l'éboulement, avec la pioche et la pelle. Chaval travaillait sans une parole, à côté de Maheu et d'Étienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres. L'heure de la sortie était venue, aucun n'avait mangé; mais on ne s'en allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en péril. Cependant, on songea que le coron s'inquiéterait, s'il ne voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes. Ni Catherine, ni la Mouquette, ni même Lydie, ne voulurent s'éloigner, clouées par le besoin de savoir, aidant aux déblais. Alors, Levaque accepta la commission d'annoncer là-haut l'éboulement, un simple dommage qu'on réparait. Il était près de quatre heures, les ouvriers en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: déjà la moitié des terres auraient dû être enlevées, si de nouvelles roches n'avaient glissé du toit. Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un instant.
—Doucement! dit enfin Richomme. Nous arrivons… Il ne faut pas les achever.
En effet, le râle devenait de plus en plus distinct. C'était ce râle continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait souffler sous les pioches mêmes. Brusquement, il cessa.
Tous, silencieux, se regardèrent, frissonnants d'avoir senti passer le froid de la mort, dans les ténèbres. Ils piochaient, trempés de sueur, les muscles tendus à se rompre. Un pied fut rencontré, on enleva dès lors les terres avec les mains, on dégagea les membres un à un. La tête n'avait pas souffert. Des lampes l'éclairaient, et le nom de Chicot circula. Il était tout chaud, la colonne vertébrale cassée par une roche.
—Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline, commanda le porion. Au mioche maintenant, dépêchons!
Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua avec les hommes qui déblayaient l'éboulement, de l'autre côté. Ils crièrent, ils venaient de trouver Jeanlin évanoui, les deux jambes brisées, respirant encore. Ce fut le père qui apporta le petit dans ses bras; et, les mâchoires serrées, il ne lâchait toujours que des nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres femmes s'étaient remises à hurler.
On forma vivement le cortège. Bébert avait ramené Bataille, qu'on attela aux deux berlines: dans la première, gisait le cadavre de Chicot, maintenu par Étienne; dans la seconde, Maheu s'était assis, portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau de laine, arraché à une porte d'aérage. Et l'on partit, au pas. Sur chaque berline, une lampe mettait une étoile rouge. Puis, derrière, suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres à la file. Maintenant, la fatigue les écrasait, ils traînaient les pieds, glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frappé d'épidémie. Il fallut près d'une demi-heure pour arriver à l'accrochage. Ce convoi sous la terre, au milieu des épaisses ténèbres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient, tournaient, se déroulaient.
A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donné l'ordre qu'une cage vide fût réservée. Pierron emballa tout de suite les deux berlines. Dans l'une, Maheu resta avec son petit blessé sur les genoux, pendant que, dans l'autre, Étienne devait garder, entre ses bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il pût tenir. Lorsque les ouvriers se furent entassés aux autres étages, la cage monta. On mit deux minutes. La pluie du cuvelage tombait très froide, les hommes regardaient en l'air, impatients de revoir le jour.
Heureusement, un galibot, envoyé chez le docteur Vanderhaghen, l'avait trouvé et le ramenait. Jeanlin et le mort furent portés dans la chambre des porions, où, d'un bout de l'année à l'autre, brûlait un grand feu. On rangea les seaux d'eau chaude, tout prêts pour le lavage des pieds; et, après avoir étalé deux matelas sur les dalles, on y coucha l'homme et l'enfant. Seuls, Maheu et Étienne entrèrent. Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient un groupe, causaient à voix basse.
Dès que le médecin eut donné un coup d'oeil à Chicot, il murmura:
—Fichu!… Vous pouvez le laver.
Deux surveillants déshabillèrent, puis lavèrent à l'éponge ce cadavre noir de charbon, sale encore de la sueur du travail.
—La tête n'a rien, avait repris le docteur, agenouillé sur le matelas de Jeanlin. La poitrine non plus… Ah! ce sont les jambes qui ont étrenné.
Lui-même déshabillait l'enfant, dénouait le béguin, ôtait la veste, tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice. Et le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souillé de poussière noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes. On ne distinguait rien, on dut le laver aussi. Alors, il sembla maigrir encore sous l'éponge, la chair si blême, si transparente, qu'on voyait les os. C'était une pitié, cette dégénérescence dernière d'une race de misérables, ce rien du tout souffrant, à demi broyé par l'écrasement des roches. Quand il fut propre, on aperçut les meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche.
Jeanlin, tiré de son évanouissement, eut une plainte. Debout au pied du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses larmes roulèrent de ses yeux.
—Hein? c'est toi qui es le père? dit le docteur en levant la tête. Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort… Aide-moi plutôt.
Il constata deux ruptures simples. Mais la jambe droite lui donnait des inquiétudes: sans doute il faudrait la couper.
A ce moment, l'ingénieur Négrel et Dansaert, prévenus enfin, arrivèrent avec Richomme. Le premier écoutait le récit du porion, d'un air exaspéré. Il éclata: toujours ces maudits boisages! n'avait-il pas répété cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces brutes-là qui parlaient de se mettre en grève, si on les forçait à boiser plus solidement! Le pis était que la Compagnie, maintenant, paierait les pots cassés. M. Hennebeau allait être content!
—Qui est-ce? demanda-t-il à Dansaert, silencieux devant le cadavre, qu'on était en train d'envelopper dans un drap.
—Chicot, un de nos bons ouvriers, répondit le maître-porion. Il a trois enfants… Pauvre bougre!
Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immédiat de Jeanlin chez ses parents. Six heures sonnaient, le crépuscule tombait déjà, on ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingénieur donna des ordres pour qu'on attelât le fourgon et qu'on apportât un brancard. L'enfant blessé fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans le fourgon le matelas et le mort.
A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des mineurs qui s'attardaient, pour voir. Lorsque la chambre des porions se rouvrit, un silence régna dans le groupe. Et il se forma un nouveau cortège, le fourgon devant, le brancard derrière, puis la queue du monde. On quitta le carreau de la mine, on monta lentement la route en pente du coron. Les premiers froids de novembre avaient dénudé l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un linceul tombé du ciel livide.
Étienne, alors, conseilla tout bas à Maheu d'envoyer Catherine prévenir la Maheude, pour amortir le coup. Le père, qui suivait le brancard, l'air assommé, consentit d'un signe; et la jeune fille partit en courant, car on arrivait. Mais déjà le fourgon, cette boîte sombre bien connue, était signalé. Des femmes sortaient follement sur les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet. Bientôt, elles furent trente, puis cinquante, toutes étranglées de la même terreur. Il y avait donc un mort? qui était-ce? L'histoire racontée par Levaque, après les avoir rassurées toutes, les jetait maintenant à une exagération de cauchemar: ce n'était plus un homme, c'étaient dix qui avaient péri, et que le fourgon allait ramener ainsi, un à un.
Catherine avait trouvé sa mère agitée d'un pressentiment; et, dès les premiers mots balbutiés, celle-ci cria:
—Le père est mort!
Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin. Sans entendre, la Maheude s'était élancée. Et, en voyant le fourgon qui débouchait devant l'église, elle avait défailli, toute pâle. Sur les portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou, tandis que d'autres suivaient, tremblantes à l'idée de savoir devant quelle maison s'arrêterait le cortège.
La voiture passa; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui accompagnait le brancard. Alors, quand on eut posé ce brancard à sa porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y eut en elle une si brusque réaction, qu'elle étouffa de colère, bégayant sans larmes:
—C'est tout ça! On nous estropie les petits, maintenant!… Les deux jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse?
—Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu'il fût resté là-bas?
Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire, de Lénore et d'Henri. Tout en aidant à monter le blessé et en donnant au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle demandait où l'on voulait qu'elle trouvât de l'argent pour nourrir des infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que d'autres cris, des lamentations déchirantes, sortaient d'une maison voisine: c'étaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient sur le corps. Il faisait nuit noire, les mineurs exténués mangeaient enfin leur soupe, dans le coron tombé à un morne silence, traversé seulement de ces grands cris.
Trois semaines se passèrent. On avait pu éviter l'amputation, Jeanlin conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux. Après une enquête, la Compagnie s'était résignée à donner un secours de cinquante francs. En outre, elle avait promis de chercher pour le petit infirme, dès qu'il serait rétabli, un emploi au jour. Ce n'en était pas moins une aggravation de misère, car le père avait reçu une telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fièvre.
Depuis le jeudi, Maheu retournait à la fosse, et l'on était au dimanche. Le soir, Étienne causa de la date prochaine du 1er décembre, préoccupé de savoir si la Compagnie exécuterait sa menace. On veilla jusqu'à dix heures, en attendant Catherine, qui devait s'attarder avec Chaval. Mais elle ne rentra pas. La Maheude ferma furieusement la porte au verrou, sans une parole. Étienne fut long à s'endormir, inquiet de ce lit vide, où Alzire tenait si peu de place.
Le lendemain, toujours personne; et, l'après-midi seulement, au retour de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine. Il lui faisait des scènes si abominables, qu'elle s'était décidée à se mettre avec lui. Pour éviter les reproches, il avait quitté brusquement le Voreux, il venait d'être embauché à Jean-Bart, le puits de M. Deneulin, où elle le suivait comme herscheuse. Du reste, le nouveau ménage continuait à habiter Montsou, chez Piquette.
Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille à coups de pied dans le derrière. Puis, il eut un geste résigné: à quoi bon? ça tournait toujours comme ça, on n'empêchait pas les filles de se coller, quand elles en avaient l'envie. Il valait mieux attendre tranquillement le mariage. Mais la Maheude ne prenait pas si bien les choses.
—Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle à Étienne, qui l'écoutait, silencieux, très pâle. Voyons, répondez! vous qui êtes un homme raisonnable… Nous l'avons laissée libre, n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par là. Ainsi, moi, j'étais grosse, quand le père m'a épousée. Mais je n'ai pas filé de chez mes parents, jamais je n'aurais fait la saleté de porter avant l'âge l'argent de mes journées à un homme qui n'en avait pas besoin… Ah! c'est dégoûtant, voyez-vous! On en arrivera à ne plus faire d'enfants.
Et, comme Étienne ne répondait toujours que par des hochements de tête, elle insista.
—Une fille qui allait tous les soirs où elle voulait! Qu'a-t-elle donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, après qu'elle nous aurait aidés à sortir du pétrin! Hein? c'était naturel, on a une fille pour qu'elle travaille… Mais voilà, nous avons été trop bons, nous n'aurions pas dû lui permettre de se distraire avec un homme. On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme ça.
Alzire approuvait de la tête. Lénore et Henri, saisis de cet orage, pleuraient tout bas, tandis que la mère, maintenant, énumérait leurs malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux Bonnemort qui était là, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis, Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal recollés; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie avec un homme! Toute la famille se cassait. Il ne restait que le père à la fosse. Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur les trois francs du père? Autant se jeter en choeur dans le canal.
—Ça n'avance à rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde.
Nous ne sommes pas au bout peut-être.
Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura, les yeux perdus dans une vision d'avenir:
—Ah! il est temps, il est temps!
Quatrième partie
I
Ce lundi-là, les Hennebeau avaient à déjeuner les Grégoire et leur fille Cécile. C'était toute une partie projetée: en sortant de table, Paul Négrel devait faire visiter à ces dames une fosse, Saint-Thomas, qu'on réinstallait avec luxe. Mais il n'y avait là qu'un aimable prétexte, cette partie était une invention de madame Hennebeau, pour hâter le mariage de Cécile et de Paul.
Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève venait d'éclater. Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés calmes. A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait fait la moindre réclamation. Tout le personnel, depuis le directeur jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté; et la surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une direction énergique.
A cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas un homme n'était descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante, qu'il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes. Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de sommeil, il fut accablé: de quart d'heure en quart d'heure, des messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru comme grêle. D'abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux; mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute: c'était Mirou, c'était Crèvecoeur, c'était Madeleine, où il n'avait paru que les palefreniers; c'étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait réduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu'à neuf heures, il dicta des dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille, aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des ordres. Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines, pour avoir des renseignements précis.
Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner; et il allait envoyer le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu'une hésitation, un manque de volonté l'arrêta, lui qui venait, en quelques phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille. Il monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de coiffer, dans son cabinet de toilette.
—Ah! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut consultée. Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?… Nous n'allons point cesser de manger, n'est-ce pas?
Et elle s'entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé, que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu? et quant à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade était vraiment imprudente.
—Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens. Ce mariage devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers… Enfin, je le veux, ne me contrariez pas.
Il la regarda, agité d'un léger tremblement, et son visage dur et fermé d'homme de discipline exprima la secrète douleur d'un coeur meurtri. Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par l'automne. Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de rouler sa tête entre les deux seins qu'elle étalait, dans cette pièce tiède, d'un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum irritant de musc; mais il se recula, depuis dix années le ménage faisait chambre à part.
—C'est bon, dit-il en la quittant. Ne décommandons rien.
M. Hennebeau était né dans les Ardennes. Il avait eu les commencements difficiles d'un garçon pauvre, jeté orphelin sur le pavé de Paris. Après avoir suivi péniblement les cours de l'École des Mines, il était, à vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme ingénieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint ingénieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles; et ce fut là qu'il se maria, épousant, par un de ces coups de fortune qui sont la règle pour le corps des mines, la fille d'un riche filateur d'Arras. Pendant quinze années, le ménage habita la même petite ville de province, sans qu'un événement rompît la monotonie de son existence, pas même la naissance d'un enfant. Une irritation croissante détachait madame Hennebeau, élevée dans le respect de l'argent, dédaigneuse de ce mari qui gagnait durement des appointements médiocres, et dont elle ne tirait aucune des satisfactions vaniteuses, rêvées en pension. Lui, d'une honnêteté stricte, ne spéculait point, se tenait à son poste, en soldat. Le désaccord n'avait fait que grandir, aggravé par un de ces singuliers malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa femme, elle était d'une sensualité de blonde gourmande, et déjà ils couchaient à part, mal à l'aise, tout de suite blessés. Elle eut dès lors un amant, qu'il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour venir occuper à Paris une situation de bureau, dans l'idée qu'elle lui en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la séparation, ce Paris qu'elle souhaitait depuis sa première poupée, et où elle se lava en huit jours de sa province, élégante d'un coup, jetée à toutes les folies luxueuses de l'époque. Les dix ans qu'elle y passa furent emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme, dont l'abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n'avait pu garder son ignorance, et il se résigna, à la suite de scènes abominables, désarmé devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait son bonheur où elle le trouvait. C'était après la rupture, lorsqu'il l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepté la direction des mines de Montsou, espérant encore la corriger là-bas, dans ce désert des pays noirs.
Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient à l'ennui irrité des premiers temps de leur mariage. D'abord, elle parut soulagée par ce grand calme, goûtant un apaisement dans la monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si détachée du monde, qu'elle ne souffrait même plus d'engraisser. Puis, sous cette indifférence, une fièvre dernière se déclara, un besoin de vivre encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant à son goût le petit hôtel de la Direction. Elle le disait affreux, elle l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on parla jusqu'à Lille. Maintenant, le pays l'exaspérait, ces bêtes de champs étalés à l'infini, ces éternelles routes noires, sans un arbre, où grouillait une population affreuse qui la dégoûtait et l'effrayait. Les plaintes de l'exil commencèrent, elle accusait son mari de l'avoir sacrifiée aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait, une misère à peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce qu'il n'aurait pas dû imiter les autres, exiger une part, obtenir des actions, réussir à quelque chose enfin? et elle insistait avec une cruauté d'héritière qui avait apporté la fortune. Lui, toujours correct, se réfugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif, était ravagé par le désir de cette créature, un de ces désirs tardifs, si violents, qui croissent avec l'âge. Il ne l'avait jamais possédée en amant, il était hanté d'une continuelle image, l'avoir une fois à lui comme elle s'était donnée à un autre. Chaque matin, il rêvait de la conquérir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il évitait même de lui effleurer la main. C'était une souffrance sans guérison possible, cachée sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouvé le bonheur dans son ménage. Au bout des six mois, quand l'hôtel, définitivement meublé, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba à une langueur d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en mourir.
Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou. Sa mère, veuve d'un capitaine provençal, vivant à Avignon d'une maigre rente, avait dû se contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'à l'École polytechnique. Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle, M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa démission, en offrant de le prendre comme ingénieur, au Voreux. Dès lors, traité en enfant de la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui permettait d'envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois mille francs. Pour déguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de l'embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage, dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses. madame Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant son neveu, veillant à son bien-être. Les premiers mois surtout, elle montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets. Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences personnelles. Ce garçon si jeune et si pratique, d'une intelligence sans scrupule, professant sur l'amour des théories de philosophe, l'amusait, grâce à la vivacité de son pessimisme, dont s'aiguisait sa face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans ses bras; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait être uniquement son amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les herscheuses qu'il déclarait abominables, le boudait presque, parce qu'il n'avait pas des farces de jeune homme à lui conter. Puis, l'idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le donner elle-même à une fille riche. Leurs rapports continuaient, un joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de femme oisive et finie.
Deux ans s'étaient écoulés. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon. Mais cette nouvelle aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du choix qu'elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu. Elle s'employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins triste.
Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air tout amusé par cette histoire de grève.
—Eh bien? lui demanda son oncle.
—Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent très sages, là-dedans… Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des délégués.
Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier étage.
—C'est toi, Paul?… Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux!
Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur lequel s'était amassé un nouveau paquet de dépêches.
A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s'étonnèrent qu'Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux bouts de la route. Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pavé, et il était inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.
—Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.
M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa les épaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population était honnête. D'un hochement du menton, madame Grégoire approuvait sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers; tandis que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des visites et des distributions d'aumônes dans les corons.
Mais madame Hennebeau, suivie de Négrel, parut, toute en soie noire.
—Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle dès la porte. Comme s'ils n'auraient pas dû attendre, ces hommes!… Vous savez que Paul refuse de nous conduire à Saint-Thomas.
—Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grégoire. Ce sera tout plaisir.
Paul s'était contenté de saluer Cécile et sa mère. Fâchée de ce peu d'empressement, sa tante le lança d'un coup d'oeil sur la jeune fille; et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un regard maternel.
Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dépêches et rédigea quelques réponses. On causait près de lui, sa femme expliquait qu'elle ne s'était pas occupée de ce cabinet de travail, qui avait en effet gardé son ancien papier rouge déteint, ses lourds meubles d'acajou, ses cartonniers éraflés par l'usage. Trois quarts d'heure se passèrent, on allait se mettre à table, lorsque le valet de chambre annonça M. Deneulin. Celui-ci, l'air excité, entra et s'inclina devant madame Hennebeau.
—Tiens! vous voilà? dit-il en apercevant les Grégoire.
Et, vivement, il s'adressa au directeur.
—Ça y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingénieur… Chez moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ça peut gagner. Je ne suis pas tranquille… Voyons, où en êtes-vous?
Il accourait à cheval, et son inquiétude se trahissait dans son verbe haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler à un officier de cavalerie en retraite.
M. Hennebeau commençait à le renseigner sur la situation exacte, lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle à manger. Alors, il s'interrompit pour dire:
—Déjeunez avec nous. Je vous continuerai ça au dessert.
—Oui, comme il vous plaira, répondit Deneulin, si plein de son idée, qu'il acceptait sans autres façons.
Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers madame Hennebeau, en s'excusant. Elle fut d'ailleurs charmante. Quand elle eut fait mettre un septième couvert, elle installa ses convives: madame Grégoire et Cécile aux côtés de son mari, puis, M. Grégoire et Deneulin à sa droite et à sa gauche; enfin, Paul, qu'elle plaça entre la jeune fille et son père. Comme on attaquait les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:
—Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huîtres… Le lundi, vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes à Marchiennes, et j'avais projeté d'envoyer la cuisinière avec la voiture… Mais elle a eu peur de recevoir des pierres…
Tous l'interrompirent d'un grand éclat de gaieté. On trouvait l'histoire drôle.
—Chut! dit M. Hennebeau contrarié, en regardant les fenêtres, d'où l'on voyait la route. Le pays n'a pas besoin de savoir que nous recevons, ce matin.
—Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, déclara M.
Grégoire.
Les rires recommencèrent, mais plus discrets. Chaque convive se mettait à l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes, meublée de vieux bahuts de chêne. Des pièces d'argenterie luisaient derrière les vitraux des crédences; et il y avait une grande suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies reflétaient un palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique. Dehors, la journée de décembre était glacée par une aigre bise du nord-est. Mais pas un souffle n'entrait, il faisait là une tiédeur de serre, qui développait l'odeur fine d'un ananas, coupé au fond d'une jatte de cristal.
—Si l'on fermait les rideaux? proposa Négrel, que l'idée de terrifier les Grégoire amusait.
La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut à un ordre et alla tirer un des rideaux. Ce furent, dès lors, des plaisanteries interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans prendre des précautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une épave échappée à un pillage, dans une ville conquise; et, derrière cette gaieté forcée, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des coups d'oeil involontaires jetés vers la route, comme si une bande de meurt-de-faim eût guetté la table du dehors.
Après les oeufs brouillés aux truffes, parurent des truites de rivière. La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui s'aggravait depuis dix-huit mois.
—C'était fatal, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières années devait nous amener là… Songez donc aux énormes capitaux immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles. Rien que chez nous, on a installé des sucreries comme si le département devait donner trois récoltes de betteraves… Et, dame! aujourd'hui, l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt des millions dépensés: de là, un engorgement mortel et la stagnation finale des affaires.
M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années heureuses avaient gâté l'ouvrier.
—Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses, pouvaient se faire jusqu'à six francs par jour, le double de ce qu'ils gagnent à présent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de luxe… Aujourd'hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à leur frugalité ancienne.
—Monsieur Grégoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie, encore un peu de ces truites… Elles sont délicates, n'est-ce pas?
Le directeur continuait:
—Mais, en vérité, est-ce notre faute? Nous sommes atteints cruellement, nous aussi… Depuis que les usines ferment une à une, nous avons un mal du diable à nous débarrasser de notre stock; et, devant la réduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien forcés d'abaisser le prix de revient… C'est ce que les ouvriers ne veulent pas comprendre.
Un silence régna. Le domestique présentait des perdreaux rôtis, tandis que la femme de chambre commençait à verser du chambertin aux convives.
—Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin à demi-voix, comme s'il se fût parlé à lui-même. L'Amérique, en cessant ses commandes de fer et de fonte, a porté un rude coup à nos hauts fourneaux. Tout se tient, une secousse lointaine suffit à ébranler le monde… Et l'Empire qui était si fier de cette fièvre chaude de l'industrie!
Il attaqua son aile de perdreau. Puis, haussant la voix:
—Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots cassés.
Cet aveu, arraché à sa franchise, souleva une discussion. Les dames ne s'amusaient guère. Chacun, du reste, s'occupait de son assiette, dans le feu du premier appétit. Comme le domestique rentrait, il sembla vouloir parler, puis il hésita.
—Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau. Si ce sont des dépêches, donnez-les-moi… J'attends des réponses.
—Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule… Mais il craint de déranger.
Le directeur s'excusa et fit entrer le maître-porion. Celui-ci se tint debout, à quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient pour le voir, énorme, essoufflé des nouvelles qu'il apportait. Les corons restaient tranquilles; seulement, c'était une chose décidée, une délégation allait venir. Peut-être, dans quelques minutes, serait-elle là.
—C'est bien, merci, dit M. Hennebeau. Je veux un rapport matin et soir, entendez-vous!
Et, dès que Dansaert fut parti, on se remit à plaisanter, on se jeta sur la salade russe, en déclarant qu'il fallait ne pas perdre une seconde, si l'on voulait la finir. Mais la gaieté ne connut plus de borne, lorsque Négrel ayant demandé du pain à la femme de chambre, celle-ci lui répondit un: «Oui, Monsieur», si bas et si terrifié, qu'elle semblait avoir derrière elle une bande, prête au massacre et au viol.
—Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment. Ils ne sont pas encore ici.
Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de dépêches, voulut lire une des lettres tout haut. C'était une lettre de Pierron, dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se voyait obligé de se mettre en grève avec les camarades, pour ne pas être maltraité; et il ajoutait qu'il n'avait même pu refuser de faire partie de la délégation, bien qu'il blâmât cette démarche.
—Voilà la liberté du travail! s'écria M. Hennebeau.
Alors, on revint sur la grève, on lui demanda son opinion.
—Oh! répondit-il, nous en avons vu d'autres… Ce sera une semaine, une quinzaine au plus de paresse, comme la dernière fois. Ils vont rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils retourneront aux fosses.
Deneulin hocha la tête.
—Je ne suis pas si tranquille… Cette fois, ils paraissent mieux organisés. N'ont-ils pas une caisse de prévoyance?
—Oui, à peine trois mille francs: où voulez-vous qu'ils aillent avec ça?… Je soupçonne un nommé Étienne Lantier d'être leur chef. C'est un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir à lui rendre son livret, comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue à empoisonner le Voreux, avec ses idées et sa bière… N'importe, dans huit jours, la moitié des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.
Il était convaincu. Sa seule inquiétude venait de sa disgrâce possible, si la Régie lui laissait la responsabilité de la grève. Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur. Aussi, abandonnant la cuillerée de salade russe qu'il avait prise, relisait-il les dépêches reçues de Paris, des réponses dont il tâchait de pénétrer chaque mot. On l'excusait, le repas tournait à un déjeuner militaire, mangé sur un champ de bataille, avant les premiers coups de feu.
Les dames, dès lors, se mêlèrent à la conversation. Madame Grégoire s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et déjà Cécile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de viande. Mais madame Hennebeau s'étonnait, en entendant parler de la misère des charbonniers de Montsou. Est-ce qu'ils n'étaient pas très heureux? Des gens logés, chauffés, soignés aux frais de la Compagnie! Dans son indifférence pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la leçon apprise, dont elle émerveillait les Parisiens en visite; et elle avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.
Négrel, pendant ce temps, continuait à effrayer M. Grégoire. Cécile ne lui déplaisait pas, et il voulait bien l'épouser, pour être agréable à sa tante; mais il n'y apportait aucune fièvre amoureuse, en garçon d'expérience qui ne s'emballait plus, comme il disait. Lui, se prétendait républicain, ce qui ne l'empêchait pas de conduire ses ouvriers avec une rigueur extrême, et de les plaisanter finement, en compagnie des dames.
—Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il. Je crains de graves désordres… Ainsi, monsieur Grégoire, je vous conseille de verrouiller la Piolaine. On pourrait vous piller.
Justement, sans quitter le sourire qui éclairait son bon visage, M. Grégoire renchérissait sur sa femme en sentiments paternels à l'égard des mineurs.
—Me piller! s'écria-t-il, stupéfait. Et pourquoi me piller?
—N'êtes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous vivez du travail des autres. Enfin, vous êtes l'infâme capital, et cela suffit… Soyez certain que, si la révolution triomphait, elle vous forcerait à restituer votre fortune, comme de l'argent volé.
Du coup, il perdit la tranquillité d'enfant, la sérénité d'inconscience où il vivait. Il bégaya:
—De l'argent volé, ma fortune! Est-ce que mon bisaïeul n'avait pas gagné, et durement, la somme placée autrefois? Est-ce que nous n'avons pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un mauvais usage des rentes, aujourd'hui?
Madame Hennebeau, alarmée en voyant la mère et la fille blanches de peur, elles aussi, se hâta d'intervenir, en disant:
—Paul plaisante, cher Monsieur.
Mais M. Grégoire était hors de lui. Comme le domestique passait un buisson d'écrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait, et se mit à briser les pattes avec les dents.
—Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent. Par exemple, on m'a conté que des ministres ont reçu des deniers de Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus à la Compagnie. C'est comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalité, millions jetés à la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile… Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que nous sommes! nous qui ne spéculons pas, qui nous contentons de vivre sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!… Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands pour voler chez nous une épingle!
Négrel lui-même dut le calmer, très égayé de sa colère. Les écrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique. Malgré tout, frémissant encore, M. Grégoire se disait libéral; et il regrettait Louis-Philippe. Quant à Deneulin, il était pour un gouvernement fort, il déclarait que l'empereur glissait sur la pente des concessions dangereuses.
—Rappelez-vous 89, dit-il. C'est la noblesse qui a rendu la Révolution possible par sa complicité, par son goût des nouveautés philosophiques… Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le même jeu imbécile, avec sa fureur de libéralisme, sa rage de destruction, ses flatteries au peuple… Oui, oui, vous aiguisez les dents du monstre pour qu'il nous dévore. Et il nous dévorera, soyez tranquilles!
Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui demandant des nouvelles de ses filles. Lucie était à Marchiennes, où elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tête d'un vieux mendiant. Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait pas du regard le directeur, absorbé dans la lecture de ses dépêches, oublieux de ses invités. Derrière ces minces feuilles, il sentait Paris, les ordres des régisseurs, qui décideraient de la grève. Aussi ne put-il s'empêcher de céder encore à sa préoccupation.
—Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.
M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague.
—Nous allons voir.
—Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se mit à penser tout haut Deneulin. Mais moi, j'y resterai, si la grève gagne Vandame. J'ai eu beau réinstaller Jean-Bart à neuf, je ne puis m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production incessante… Ah! je ne me vois pas à la noce, je vous assure!
Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau. Il écoutait, et un plan germait en lui: dans le cas où la grève tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se gâter jusqu'à la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession à bas prix? C'était le moyen le plus sûr de regagner les bonnes grâces des régisseurs, qui, depuis des années, rêvaient de posséder Vandame.
—Si Jean-Bart vous gêne tant que ça, dit-il en riant, pourquoi ne nous le cédez-vous pas?
Mais Deneulin regrettait déjà ses plaintes. Il cria:
—Jamais de la vie!
On s'égaya de sa violence, on oublia enfin la grève, au moment où le dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuée fut comblée d'éloges. Ensuite, les dames discutèrent une recette, au sujet de l'ananas, qu'on déclara également exquis. Les fruits, du raisin et des poires, achevèrent cet heureux abandon des fins de déjeuner copieux. Tous causaient à la fois, attendris, pendant que le domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jugé commun.
Et le mariage de Paul et de Cécile fit certainement un pas sérieux, dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jeté des regards si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquérant de son air câlin les Grégoire atterrés par ses histoires de pillage. Un instant, M. Hennebeau, devant l'entente si étroite de sa femme et de son neveu, sentit se réveiller l'abominable soupçon, comme s'il avait surpris un attouchement, dans les coups d'oeil échangés. Mais, de nouveau, l'idée de ce mariage, fait là, devant lui, le rassura.
Hippolyte servait le café, lorsque la femme de chambre accourut, pleine d'effarement.
—Monsieur, Monsieur, les voici!
C'étaient les délégués. Des portes battirent, on entendit passer un souffle d'effroi, au travers des pièces voisines.