WeRead Powered by ReaderPub
Germinal cover

Germinal

Chapter 21: V
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A young machinist arrives at an impoverished coal-mining town and becomes witness and participant in miners' daily hardships, unsafe labor, and widening hunger. The narrative follows life underground and in the corons, portraying families, communal rituals, and the mechanical rhythms of the mine alongside the bosses' indifference. Political ideas and budding solidarity circulate among workers, leading to collective action that confronts entrenched power. Through stark naturalist detail, the story examines class struggle, human endurance, and the tragic consequences that unfold when systemic injustice meets popular resistance.

Pluchart était debout. Comme il n'avait pas de sonnette, il tapait du poing sur la table, il répétait de sa voix étranglée:

—Citoyens… citoyens…

Enfin, il obtint un peu de calme, et la réunion, consultée, retira la parole à Rasseneur. Les délégués qui avaient représenté les fosses, dans l'entrevue avec le directeur, menaient les autres, tous enragés par la faim, travaillés d'idées nouvelles. C'était un vote réglé à l'avance.

—Tu t'en fous, toi! tu manges! hurla Levaque, en montrant le poing à
Rasseneur.

Étienne s'était penché, derrière le dos du président, pour apaiser
Maheu, très rouge, mis hors de lui par ce discours d'hypocrite.

—Citoyens, dit Pluchart, permettez-moi de prendre la parole.

Un silence profond se fit. Il parla. Sa voix sortait, pénible et rauque; mais il s'y était habitué, toujours en course, promenant sa laryngite avec son programme. Peu à peu, il l'enflait et en tirait des effets pathétiques. Les bras ouverts, accompagnant les périodes d'un balancement d'épaules, il avait une éloquence qui tenait du prône, une façon religieuse de laisser tomber la fin des phrases, dont le ronflement monotone finissait par convaincre.

Et il plaça son discours sur la grandeur et les bienfaits de l'Internationale, celui qu'il déballait d'abord, dans les localités où il débutait. Il en expliqua le but, l'émancipation des travailleurs; il en montra la structure grandiose, en bas la commune, plus haut la province, plus haut encore la nation, et tout au sommet l'humanité. Ses bras s'agitaient lentement, entassaient les étages, dressaient l'immense cathédrale du monde futur. Puis, c'était l'administration intérieure: il lut les statuts, parla des congrès, indiqua l'importance croissante de l'oeuvre, l'élargissement du programme, qui, parti de la discussion des salaires, s'attaquait maintenant à la liquidation sociale, pour en finir avec le salariat. Plus de nationalités, les ouvriers du monde entier réunis dans un besoin commun de justice, balayant la pourriture bourgeoise, fondant enfin la société libre, où celui qui ne travaillerait pas, ne récolterait pas! Il mugissait, son haleine effarait les fleurs de papier peint, sous le plafond enfumé dont l'écrasement rabattait les éclats de sa voix.

Une houle agita les têtes. Quelques-uns crièrent:

—C'est ça!… Nous en sommes!

Lui, continuait. C'était la conquête du monde avant trois ans. Et il énumérait les peuples conquis. De tous côtés pleuvaient les adhésions. Jamais religion naissante n'avait fait tant de fidèles. Puis, quand on serait les maîtres, on dicterait des lois aux patrons, ils auraient à leur tour le poing sur la gorge.

—Oui! oui!… C'est eux qui descendront!

D'un geste, il réclama le silence. Maintenant, il abordait la question des grèves. En principe, il les désapprouvait, elles étaient un moyen trop lent, qui aggravait plutôt les souffrances de l'ouvrier. Mais, en attendant mieux, quand elles devenaient inévitables, il fallait s'y résoudre, car elles avaient l'avantage de désorganiser le capital. Et, dans ce cas, il montrait l'Internationale comme une providence pour les grévistes, il citait des exemples: à Paris, lors de la grève des bronziers, les patrons avaient tout accordé d'un coup, pris de terreur à la nouvelle que l'Internationale envoyait des secours; à Londres, elle avait sauvé les mineurs d'une houillère, en rapatriant à ses frais un convoi de Belges, appelés par le propriétaire de la mine. Il suffisait d'adhérer, les Compagnies tremblaient, les ouvriers entraient dans la grande armée des travailleurs, décidés à mourir les uns pour les autres, plutôt que de rester les esclaves de la société capitaliste.

Des applaudissements l'interrompirent. Il s'essuyait le front avec son mouchoir, tout en refusant une chope que Maheu lui passait. Quand il voulut reprendre, de nouveaux applaudissements lui coupèrent la parole.

—Ça y est! dit-il rapidement à Étienne. Ils en ont assez… Vite! les cartes!

Il avait plongé sous la table, il reparut avec la petite caisse de bois noir.

—Citoyens, cria-t-il, dominant le vacarme, voici les cartes de membres. Que vos délégués s'approchent, je les leur remettrai, et ils les distribueront… Plus tard, on réglera tout.

Rasseneur s'élança, protesta encore. De son côté, Étienne s'agitait, ayant à prononcer un discours. Une confusion extrême s'ensuivit. Levaque lançait les poings en avant, comme pour se battre. Debout, Maheu parlait, sans qu'on pût distinguer un seul mot. Dans ce redoublement de tumulte, une poussière montait du parquet, la poussière volante des anciens bals, empoisonnant l'air de l'odeur forte des herscheuses et des galibots.

Brusquement, la petite porte s'ouvrit, la veuve Désir l'emplit de son ventre et de sa gorge, en disant d'une voix tonnante:

—Taisez-vous donc, nom de Dieu!… V'là les gendarmes!

C'était le commissaire de l'arrondissement qui arrivait, un peu tard, pour dresser procès-verbal et dissoudre la réunion. Quatre gendarmes l'accompagnaient. Depuis cinq minutes, la veuve les amusait à la porte, en répondant qu'elle était chez elle, qu'on avait bien le droit de réunir des amis. Mais on l'avait bousculée, et elle accourait prévenir ses enfants.

—Faut filer par ici, reprit-elle. Il y a un sale gendarme qui garde la cour. Ça ne fait rien, mon petit bûcher ouvre sur la ruelle… Dépêchez-vous donc!

Déjà, le commissaire frappait à coups de poing; et, comme on n'ouvrait pas, il menaçait d'enfoncer la porte. Un mouchard avait dû parler, car il criait que la réunion était illégale, un grand nombre de mineurs se trouvant là sans lettre d'invitation.

Dans la salle, le trouble augmentait. On ne pouvait se sauver ainsi, on n'avait pas même voté, ni pour l'adhésion, ni pour la continuation de la grève. Tous s'entêtaient à parler à la fois. Enfin, le président eut l'idée d'un vote par acclamation. Des bras se levèrent, les délégués déclarèrent en hâte qu'ils adhéraient au nom des camarades absents. Et ce fut ainsi que les dix mille charbonniers de Montsou devinrent membres de l'Internationale.

Cependant, la débandade commençait. Protégeant la retraite, la veuve Désir était allée s'accoter contre la porte, que les crosses des gendarmes ébranlaient dans son dos. Les mineurs enjambaient les bancs, s'échappaient à la file, par la cuisine et le bûcher. Rasseneur disparut un des premiers, et Levaque le suivit, oublieux de ses injures, rêvant de se faire offrir une chope, pour se remettre. Étienne, après s'être emparé de la petite caisse, attendait avec Pluchart et Maheu, qui tenaient à honneur de sortir les derniers. Comme ils partaient, la serrure sauta, le commissaire se trouva en présence de la veuve, dont la gorge et le ventre faisaient encore barricade.

—Ça vous avance à grand-chose, de tout casser chez moi! dit-elle.
Vous voyez bien qu'il n'y a personne.

Le commissaire, un homme lent, que les drames ennuyaient, menaça simplement de la conduire en prison. Et il s'en alla pour verbaliser, il remmena ses quatre gendarmes, sous les ricanements de Zacharie et de Mouquet, qui, pris d'admiration devant la bonne blague des camarades, se fichaient de la force armée.

Dehors, dans la ruelle, Étienne, embarrassé de la caisse, galopa, suivi des autres. L'idée brusque de Pierron lui vint, il demanda pourquoi on ne l'avait pas vu; et Maheu, tout en courant, répondit qu'il était malade: une maladie complaisante, la peur de se compromettre. On voulait retenir Pluchart; mais, sans s'arrêter, il déclara qu'il repartait à l'instant pour Joiselle, où Legoujeux attendait des ordres. Alors, on lui cria bon voyage, on ne ralentit pas la course, les talons en l'air, tous lancés au travers de Montsou. Des mots s'échangeaient, entrecoupés par le halètement des poitrines. Étienne et Maheu riaient de confiance, certains désormais du triomphe: lorsque l'Internationale aurait envoyé des secours, ce serait la Compagnie qui les supplierait de reprendre le travail. Et, dans cet élan d'espoir, dans ce galop de gros souliers sonnant sur le pavé des routes, il y avait autre chose encore, quelque chose d'assombri et de farouche, une violence dont le vent allait enfiévrer les corons, aux quatre coins du pays.

V

Une autre quinzaine s'écoula. On était aux premiers jours de janvier, par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine. Et la misère avait empiré encore, les corons agonisaient d'heure en heure, sous la disette croissante. Quatre mille francs, envoyés de Londres, par l'Internationale, n'avaient pas donné trois jours de pain. Puis, rien n'était venu. Cette grande espérance morte abattait les courages. Sur qui compter maintenant, puisque leurs frères eux-mêmes les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver, isolés du monde.

Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante. Étienne s'était multiplié avec les délégués: on ouvrait des souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu'à Paris; on faisait des quêtes, on organisait des conférences. Ces efforts n'aboutissaient guère, l'opinion, qui s'était émue d'abord, devenait indifférente, depuis que la grève s'éternisait, très calme, sans drames passionnants. A peine de maigres aumônes suffisaient-elles à soutenir les familles les plus pauvres. Les autres vivaient en engageant les nippes, en vendant pièce à pièce le ménage. Tout filait chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine, des meubles même. Un instant, on s'était cru sauvé, les petits détaillants de Montsou, tués par Maigrat, avaient offert des crédits, pour tâcher de lui reprendre la clientèle; et, durant une semaine, Verdonck l'épicier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'épuisaient, les trois s'arrêtèrent. Des huissiers s'en réjouirent, il n'en résultait qu'un écrasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs. Plus de crédit nulle part, plus une vieille casserole à vendre, on pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux.

Étienne aurait vendu sa chair. Il avait abandonné ses appointements, il était allé à Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu. Seules, les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides, disait-il. Son désespoir était que la grève se fût produite trop tôt, lorsque la caisse de prévoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir. Il y voyait la cause unique du désastre, car les ouvriers triompheraient sûrement des patrons, le jour où ils trouveraient dans l'épargne l'argent nécessaire à la résistance. Et il se rappelait les paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser à la grève, pour détruire les premiers fonds de la caisse.

La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le bouleversait. Il préférait sortir, se fatiguer en promenades lointaines. Un soir, comme il rentrait et qu'il passait près de Réquillart, il avait aperçu, au bord de la route, une vieille femme évanouie. Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, après l'avoir relevée, il s'était mis à héler une fille, qu'il voyait de l'autre côté de la palissade.

—Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette. Aide-moi donc, il faudrait lui faire boire quelque chose.

La Mouquette, apitoyée aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la masure branlante que son père s'était ménagée au milieu des décombres. Elle en ressortit aussitôt avec du genièvre et un pain. Le genièvre ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulûment. C'était la mère d'un mineur, elle habitait un coron, du côté de Cougny, et elle était tombée là, en revenant de Joiselle, où elle avait tenté vainement d'emprunter dix sous à une soeur. Lorsqu'elle eut mangé, elle s'en alla, étourdie.

Étienne était resté dans le champ vague de Réquillart, dont les hangars écroulés disparaissaient sous les ronces.

—Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la
Mouquette gaiement.

Et, comme il hésitait:

—Alors, tu as toujours peur de moi?

Il la suivit, gagné par son rire. Ce pain qu'elle avait donné de si grand coeur, l'attendrissait. Elle ne voulut pas le recevoir dans la chambre du père, elle l'emmena dans sa chambre à elle, où elle versa tout de suite deux petits verres de genièvre. Cette chambre était très propre, il lui en fit compliment. D'ailleurs, la famille ne semblait manquer de rien: le père continuait son service de palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras croisés, s'était mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous par jour. On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus fainéante pour ça.

—Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer?

Il ne put s'empêcher de rire, lui aussi, tellement elle avait lancé ça d'un air mignon.

—Mais je t'aime bien, répondit-il.

—Non, non, pas comme je veux… Tu sais que j'en meurs d'envie.
Dis? ça me ferait tant plaisir!

C'était vrai, elle le lui demandait depuis six mois. Il la regardait toujours, se collant à lui, l'étreignant de ses deux bras frissonnants, la face levée dans une telle supplication d'amour, qu'il en était très touché. Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau, avec son teint jauni, mangé par le charbon; mais ses yeux luisaient d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de désir, qui la rendait rose et toute jeune. Alors, devant ce don si humble, si ardent, il n'osa plus refuser.

—Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien!

Et elle se livra dans une maladresse et un évanouissement de vierge, comme si c'était la première fois, et qu'elle n'eût jamais connu d'homme. Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui déborda de reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains.

Étienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune. On ne se vantait pas d'avoir eu la Mouquette. En s'en allant, il se jura de ne point recommencer. Et il lui gardait un souvenir amical pourtant, elle était une brave fille.

Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit lui firent oublier l'aventure. Le bruit courait que la Compagnie consentirait peut-être à une concession, si les délégués tentaient une nouvelle démarche près du directeur. Du moins, des porions avaient répandu ce bruit. La vérité était que, dans la lutte engagée, la mine souffrait plus encore que les mineurs. Des deux côtés, l'obstination entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le capital se détruisait. Chaque jour de chômage emportait des centaines de mille francs. Toute machine qui s'arrête est une machine morte. L'outillage et le matériel s'altéraient, l'argent immobilisé fondait, comme une eau bue par du sable. Depuis que le faible stock de houille s'épuisait sur le carreau des fosses, la clientèle parlait de s'adresser en Belgique; et il y avait là, pour l'avenir, une menace. Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec soin, c'étaient les dégâts croissants, dans les galeries et les tailles. Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois cassaient de toutes parts, des éboulements se produisaient à chaque heure. Bientôt, les désastres étaient devenus tels, qu'ils devaient nécessiter de longs mois de réparation, avant que l'abattage pût être repris. Déjà, des histoires couraient la contrée: à Crèvecoeur, trois cents mètres de voie s'étaient effondrés d'un bloc, bouchant l'accès de la veine Cinq-Paumes; à Madeleine, la veine Maugrétout s'émiettait et s'emplissait d'eau. La Direction refusait d'en convenir, lorsque, brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient forcée d'avouer. Un matin, près de la Piolaine, on trouva le sol fendu au-dessus de la galerie nord de Mirou, éboulée de la veille; et, le lendemain, ce fut un affaissement intérieur du Voreux qui ébranla tout un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparaître.

Étienne et les délégués hésitaient à risquer une démarche, sans connaître les intentions de la Régie. Dansaert, qu'ils interrogèrent, évita de répondre: certainement, on déplorait le malentendu, on ferait tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne précisait pas. Ils finirent par décider qu'ils se rendraient près de M. Hennebeau, pour mettre la raison de leur côté; car ils ne voulaient pas qu'on les accusât plus tard d'avoir refusé à la Compagnie une occasion de reconnaître ses torts. Seulement, ils jurèrent de ne céder sur rien, de maintenir quand même leurs conditions, qui étaient les seules justes.

L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour où le coron tombait à la misère noire. Elle fut moins cordiale que la première. Maheu parla encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces messieurs n'avaient rien de nouveau à leur dire. D'abord, M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui était parvenu, les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'entêteraient dans leur révolte détestable; et cette raideur autoritaire produisit l'effet le plus fâcheux, à tel point que, si les délégués s'étaient dérangés avec des intentions conciliantes, la façon dont on les recevait aurait suffi à les faire s'obstiner davantage. Ensuite, le directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles: ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage à part, tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont on l'accusait de profiter. Du reste, il ajoutait qu'il prenait l'offre sur lui, que rien n'était résolu, qu'il se flattait pourtant d'obtenir à Paris cette concession. Mais les délégués refusèrent et répétèrent leurs exigences: le maintien de l'ancien système, avec une hausse de cinq centimes par berline. Alors, il avoua qu'il pouvait traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs femmes et de leurs petits mourant de faim. Et, les yeux à terre, le crâne dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche. On se sépara brutalement. M. Hennebeau faisait claquer les portes. Étienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons sur le pavé, dans la rage muette des vaincus poussés à bout.

Vers deux heures, les femmes du coron tentèrent, de leur côté, une démarche près de Maigrat. Il n'y avait plus que cet espoir, fléchir cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de crédit. C'était une idée de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des gens. Elle décida la Brûlé et la Levaque à l'accompagner; quant à la Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de guérir. D'autres femmes se joignirent à la bande, elles étaient bien une vingtaine. Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur de la route, sombres et misérables, ils hochèrent la tête d'inquiétude. Des portes se fermèrent, une dame cacha son argenterie. On les rencontrait ainsi pour la première fois, et rien n'était d'un plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gâtait, quand les femmes battaient ainsi les chemins. Chez Maigrat, il y eut une scène violente. D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de croire qu'elles venaient payer leurs dettes: ça, c'était gentil, de s'être entendu, pour apporter l'argent d'un coup. Puis, dès que la Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter. Est-ce qu'elles se fichaient du monde? Encore du crédit, elles rêvaient donc de le mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de pain! Et il les renvoyait à l'épicier Verdonck, aux boulangers Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant. Les femmes l'écoutaient d'un air d'humilité peureuse, s'excusaient, guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir. Il recommença à dire des farces, il offrit sa boutique à la Brûlé, si elle le prenait pour galant. Une telle lâcheté les tenait toutes, qu'elles en rirent; et la Levaque renchérit, déclara qu'elle voulait bien, elle. Mais il fut aussitôt grossier, il les poussa vers la porte. Comme elles insistaient, suppliantes, il en brutalisa une. Les autres, sur le trottoir, le traitèrent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras en l'air dans un élan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en criant qu'un homme pareil ne méritait pas de manger.

Le retour au coron fut lugubre. Quand les femmes rentrèrent les mains vides, les hommes les regardèrent, puis baissèrent la tête. C'était fini, la journée s'achèverait sans une cuillerée de soupe; et les autres journées s'étendaient dans une ombre glacée, où ne luisait pas un espoir. Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre. Cet excès de misère les faisait s'entêter davantage, muets, comme des bêtes traquées, résolues à mourir au fond de leur trou, plutôt que d'en sortir. Qui aurait osé parler le premier de soumission? on avait juré avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient, ainsi qu'on tenait à la fosse, quand il y en avait un sous un éboulement. Ça se devait, ils étaient là-bas à une bonne école pour savoir se résigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours, lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'âge de douze ans; et leur dévouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers de leur métier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort, une vantardise du sacrifice.

Chez les Maheu, la soirée fut affreuse. Tous se taisaient, assis devant le feu mourant, où fumait la dernière pâtée d'escaillage. Après avoir vidé les matelas poignée à poignée, on s'était décidé l'avant-veille à vendre pour trois francs le coucou; et la pièce semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait plus de son bruit. Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait d'autre luxe que la boîte de carton rose, un ancien cadeau de Maheu, auquel la Maheude tenait comme à un bijou. Les deux bonnes chaises étaient parties, le père Bonnemort et les enfants se serraient sur un vieux banc moussu, rentré du jardin. Et le crépuscule livide qui tombait semblait augmenter le froid.

—Quoi faire? répéta la Maheude, accroupie au coin du fourneau.

Étienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de l'impératrice, collés contre le mur. Il les en aurait arrachés depuis longtemps, sans la famille qui les défendait, pour l'ornement. Aussi murmura-t-il, les dents serrées:

—Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous regardent crever!

—Si je portais la boîte? reprit la femme toute pâle, après une
  hésitation.

Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tête sur la poitrine, s'était redressé.

—Non, je ne veux pas!

Péniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la pièce. Était-ce Dieu possible, d'en être réduit à cette misère! le buffet sans une miette, plus rien à vendre, pas même une idée pour avoir un pain! Et le feu qui allait s'éteindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle avait envoyée le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui était revenue les mains vides, en disant que la Compagnie défendait la glane. Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si l'on volait quelqu'un, à ramasser les brins de charbon perdus! La petite, désespérée, racontait qu'un homme l'avait menacée d'une gifle; puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser battre.

—Et ce bougre de Jeanlin? cria la mère, où est-il encore, je vous le demande?… Il devait apporter de la salade: on en aurait brouté comme des bêtes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas. Hier déjà, il a découché. Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a toujours l'air d'avoir le ventre plein.

—Peut-être, dit Étienne, ramasse-t-il des sous sur la route.

Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle.

—Si je savais ça!… Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer et me tuer ensuite.

Maheu, de nouveau, s'était affaissé, au bord de la table. Lénore et Henri, étonnés qu'on ne mangeât pas, commençaient à geindre; tandis que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la langue dans sa bouche, pour tromper sa faim. Personne ne parla plus, tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le grand-père toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se tournaient en hydropisie, le père asthmatique, les genoux enflés d'eau, la mère et les petits travaillés de la scrofule et de l'anémie héréditaires. Sans doute, le métier voulait ça; on ne s'en plaignait que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et déjà l'on tombait comme des mouches, dans le coron. Il fallait pourtant trouver à souper. Quoi faire, où aller, mon Dieu?

Alors, dans le crépuscule dont la morne tristesse assombrissait de plus en plus la pièce, Étienne, qui hésitait depuis un instant, se décida, le coeur crevé.

—Attendez-moi, dit-il. Je vais voir quelque part.

Et il sortit. L'idée de la Mouquette lui était venue. Elle devait bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers. Cela le fâchait, d'être ainsi forcé de retourner à Réquillart: cette fille lui baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne lâchait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle, s'il le fallait.

—Moi aussi, je vais voir, dit à son tour la Maheude. C'est trop bête.

Elle rouvrit la porte derrière le jeune homme et la rejeta violemment, laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clarté d'un bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer. Dehors, une courte réflexion l'arrêta. Puis, elle entra chez les Levaque.

—Dis donc, je t'ai prêté un pain, l'autre jour. Si tu me le rendais.

Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'était guère encourageant; et la maison sentait la misère plus que la sienne.

La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu éteint, tandis que Levaque, soûlé par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la table. Adossé au mur, Bouteloup frottait machinalement ses épaules, avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mangé les économies, et qui s'étonne d'avoir à se serrer le ventre.

—Un pain, ah! ma chère, répondit la Levaque. Moi qui voulais t'en emprunter un autre!

Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui écrasa la face contre la table.

—Tais-toi, cochon! Tant mieux, si ça te brûle les boyaux!… Au lieu de te faire payer à boire, est-ce que tu n'aurais pas dû demander vingt sous à un ami?

Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la saleté du ménage, abandonné depuis si longtemps déjà, qu'une odeur insupportable s'exhalait du carreau. Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son fils, ce gueux de Bébert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle criait que ce serait un fameux débarras, s'il ne revenait plus. Puis, elle dit qu'elle allait se coucher. Au moins, elle aurait chaud. Elle bouscula Bouteloup.

—Allons, houp! montons… Le feu est mort, pas besoin d'allumer la chandelle pour voir les assiettes vides… Viens-tu à la fin, Louis? Je te dis que nous nous couchons. On se colle, ça soulage… Et que ce nom de Dieu de saoulard crève ici de froid tout seul!

Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa résolument par les jardins, pour se rendre chez les Pierron. Des rires s'entendaient. Elle frappa, et il y eut un brusque silence. On mit une grande minute à lui ouvrir.

—Tiens! c'est toi, s'écria la Pierronne en affectant une vive surprise. Je croyais que c'était le médecin.

Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis devant un grand feu de houille.

—Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas. La figure a l'air bonne, c'est dans le ventre que ça le travaille. Alors, il lui faut de la chaleur, on brûle tout ce qu'on a.

Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair grasse. Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade. D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur de lapin: bien sûr qu'on avait déménagé le plat. Des miettes traînaient sur la table; et, au beau milieu, elle aperçut une bouteille de vin oubliée.

—Maman est allée à Montsou pour tâcher d'avoir un pain, reprit la
Pierronne. Nous nous morfondons à l'attendre.

Mais sa voix s'étrangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et elle aussi était tombée sur la bouteille. Tout de suite, elle se remit, elle raconta l'histoire: oui, c'était du vin, les bourgeois de la Piolaine lui avaient apporté cette bouteille-là pour son homme, à qui le médecin ordonnait du bordeaux. Et elle ne tarissait pas en remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas fière, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-même ses aumônes!

—Je sais, dit la Maheude, je les connais.

Son coeur se serrait à l'idée que le bien va toujours aux moins pauvres. Jamais ça ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient porté de l'eau à la rivière. Comment ne les avait-elle pas vus dans le coron? Peut-être tout de même en aurait-elle tiré quelque chose.

—J'étais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait plus gras chez vous que chez nous… As-tu seulement du vermicelle, à charge de revanche?

La Pierronne se désespéra bruyamment.

—Rien du tout, ma chère. Pas ce qui s'appelle un grain de semoule… Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point réussi. Nous allons nous coucher sans souper.

A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle tapa du poing contre la porte. C'était cette coureuse de Lydie qu'elle avait enfermée, disait-elle, pour la punir de n'être rentrée qu'à cinq heures, après toute une journée de vagabondage. On ne pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement.

Cependant, la Maheude restait debout, sans se décider à partir. Ce grand feu la pénétrait d'un bien-être douloureux, la pensée qu'on mangeait là, lui creusait l'estomac davantage. Évidemment, ils avaient renvoyé la vieille et enfermé la petite, pour bâfrer leur lapin. Ah! on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, ça portait bonheur à sa maison!

—Bonsoir, dit-elle tout d'un coup.

Dehors, la nuit était tombée, et la lune, derrière des nuages, éclairait la terre d'une clarté louche. Au lieu de retraverser les jardins, la Maheude fit le tour, désolée, n'osant rentrer chez elle. Mais, le long des façades mortes, toutes les portes sentaient la famine et sonnaient le creux. A quoi bon frapper? c'était misère et compagnie. Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de l'oignon elle-même était partie, cette odeur forte qui annonçait le coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur des vieux caveaux, l'humidité des trous où rien ne vit. Les bruits vagues se mouraient, des larmes étouffées, des jurons perdus; et, dans le silence qui s'alourdissait peu à peu, on entendait venir le sommeil de la faim, l'écrasement des corps jetés en travers des lits, sous les cauchemars des ventres vides.

Comme elle passait devant l'église, elle vit une ombre filer rapidement. Un espoir la fit se hâter, car elle avait reconnu le curé de Montsou, l'abbé Joire, qui disait la messe le dimanche à la chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, où le règlement de quelque affaire l'avait appelé. Le dos rond, il courait de son air d'homme gras et doux, désireux de vivre en paix avec tout le monde. S'il avait fait sa course à la nuit, ce devait être pour ne pas se compromettre au milieu des mineurs. On disait du reste qu'il venait d'obtenir de l'avancement. Même, il s'était promené déjà avec son successeur, un abbé maigre, aux yeux de braise rouge.

—Monsieur le curé, monsieur le curé, bégaya la Maheude.

Mais il ne s'arrêta point.

—Bonsoir, bonsoir, ma brave femme.

Elle se retrouvait devant chez elle. Ses jambes ne la portaient plus, et elle rentra.

Personne n'avait bougé. Maheu était toujours au bord de la table, abattu. Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc, pour avoir moins froid. Et on ne s'était pas dit une parole, seule la chandelle avait brûlé, si courte, que la lumière elle-même bientôt leur manquerait. Au bruit de la porte, les enfants tournèrent la tête; mais, en voyant que la mère ne rapportait rien, ils se remirent à regarder par terre, renfonçant une grosse envie de pleurer, de peur qu'on ne les grondât. La Maheude était retombée à sa place, près du feu mourant. On ne la questionna point, le silence continua. Tous avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore à causer; et c'était maintenant une attente anéantie, sans courage, l'attente dernière du secours qu'Étienne, peut-être, allait déterrer quelque part. Les minutes s'écoulaient, ils finissaient par ne plus y compter.

Lorsque Étienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de pommes de terre, cuites et refroidies.

—Voilà tout ce que j'ai trouvé, dit-il.

Chez la Mouquette, le pain manquait également: c'était son dîner qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout son coeur.

—Merci, répondit-il à la Maheude qui lui offrait sa part. J'ai mangé là-bas.

Il mentait, il regardait d'un air sombre les enfants se jeter sur la nourriture. Le père et la mère, eux aussi, se retenaient, afin d'en laisser davantage; mais le vieux, goulûment, avalait tout. On dut lui reprendre une pomme de terre pour Alzire.

Alors, Étienne dit qu'il avait appris des nouvelles. La Compagnie, irritée de l'entêtement des grévistes, parlait de rendre leurs livrets aux mineurs compromis. Elle voulait la guerre, décidément. Et un bruit plus grave circulait, elle se vantait d'avoir décidé un grand nombre d'ouvriers à redescendre: le lendemain, la Victoire et Feutry-Cantel devaient être au complet; même il y aurait, à Madeleine et à Mirou, un tiers des hommes. Les Maheu furent exaspérés.

—Nom de Dieu! cria le père, s'il y a des traîtres, faut régler leur compte!

Et, debout, cédant à l'emportement de sa souffrance:

—A demain soir, dans la forêt!… Puisqu'on nous empêche de nous entendre au Bon-Joyeux, c'est dans la forêt que nous serons chez nous.

Ce cri avait réveillé le vieux Bonnemort, que sa gloutonnerie assoupissait. C'était le cri ancien de ralliement, le rendez-vous où les mineurs de jadis allaient comploter leur résistance aux soldats du roi.

—Oui, oui, à Vandame! J'en suis, si l'on va là-bas!

La Maheude eut un geste énergique.

—Nous irons tous. Ça finira, ces injustices et ces traîtrises!

Étienne décida que le rendez-vous serait donné à tous les corons, pour le lendemain soir. Mais le feu était mort, comme chez les Levaque, et la chandelle brusquement s'éteignit. Il n'y avait plus de houille, plus de pétrole, il fallut se coucher à tâtons, dans le grand froid qui pinçait la peau. Les petits pleuraient.

VI

Jeanlin, guéri, marchait à présent; mais ses jambes étaient si mal recollées, qu'il boitait de la droite et de la gauche; et il fallait le voir filer d'un train de canard, courant aussi fort qu'autrefois, avec son adresse de bête malfaisante et voleuse.

Ce soir-là, au crépuscule, sur la route de Réquillart, Jeanlin, accompagné de ses inséparables, Bébert et Lydie, faisait le guet. Il s'était embusqué dans un terrain vague, derrière une palissade, en face d'une épicerie borgne, plantée de travers à l'encoignure d'un sentier. Une vieille femme, presque aveugle, y étalait trois ou quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussière; et c'était une antique morue sèche, pendue à la porte, chinée de chiures de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces. Déjà deux fois, il avait lancé Bébert, pour aller la décrocher. Mais, chaque fois, du monde avait paru, au coude du chemin. Toujours des gêneurs, on ne pouvait pas faire ses affaires!

Un monsieur à cheval déboucha, et les enfants s'aplatirent au pied de la palissade, en reconnaissant M. Hennebeau. Souvent, on le voyait ainsi par les routes, depuis la grève, voyageant seul au milieu des corons révoltés, mettant un courage tranquille à s'assurer en personne de l'état du pays. Et jamais une pierre n'avait sifflé à ses oreilles, il ne rencontrait que des hommes silencieux et lents à le saluer, il tombait le plus souvent sur des amoureux, qui se moquaient de la politique et se bourraient de plaisir, dans les coins. Au trot de sa jument, la tête droite pour ne déranger personne, il passait, tandis que son coeur se gonflait d'un besoin inassouvi, à travers cette goinfrerie des amours libres. Il aperçut parfaitement les galopins, les petits sur la petite, en tas. Jusqu'aux marmots qui déjà s'égayaient à frotter leur misère! Ses yeux s'étaient mouillés, il disparut, raide sur la selle, militairement boutonné dans sa redingote.

—Foutu sort! dit Jeanlin, ça ne finira pas… Vas-y, Bébert! tire sur la queue!

Mais deux hommes, de nouveau, arrivaient, et l'enfant étouffa encore un juron, quand il entendit la voix de son frère Zacharie, en train de raconter à Mouquet comment il avait découvert une pièce de quarante sous, cousue dans une jupe de sa femme. Tous deux ricanaient d'aise, en se tapant sur les épaules. Mouquet eut l'idée d'une grande partie de crosse pour le lendemain: on partirait à deux heures de l'Avantage, on irait du côté de Montoire, près de Marchiennes. Zacharie accepta. Qu'est-ce qu'on avait à les embêter avec la grève? autant rigoler, puisqu'on ne fichait rien! Et ils tournaient le coin de la route, lorsque Étienne, qui venait du canal, les arrêta et se mit à causer.

—Est-ce qu'ils vont coucher ici? reprit Jeanlin exaspéré. V'là la nuit, la vieille rentre ses sacs.

Un autre mineur descendait vers Réquillart. Étienne s'éloigna avec lui; et, comme ils passaient devant la palissade, l'enfant les entendit parler de la forêt: on avait dû remettre le rendez-vous au lendemain, par crainte de ne pouvoir avertir en un jour tous les corons.

—Dites donc, murmura-t-il à ses deux camarades, la grande machine est pour demain. Faut en être. Hein? nous filerons, l'après-midi.

Et, la route enfin étant libre, il lança Bébert.

—Hardi! tire sur la queue!… Et méfie-toi, la vieille a son balai.

Heureusement, la nuit se faisait noire. Bébert, d'un bond, s'était pendu à la morue, dont la ficelle cassa. Il prit sa course, en l'agitant comme un cerf-volant, suivi par les deux autres, galopant tous les trois. L'épicière, étonnée, sortit de sa boutique, sans comprendre, sans pouvoir distinguer ce troupeau qui se perdait dans les ténèbres.

Ces vauriens finissaient par être la terreur du pays. Ils l'avaient envahi peu à peu, ainsi qu'une horde sauvage. D'abord, ils s'étaient contentés du carreau du Voreux, se culbutant dans le stock de charbon, d'où ils sortaient pareils à des nègres, faisant des parties de cache-cache parmi la provision des bois, au travers de laquelle ils se perdaient, comme au fond d'une forêt vierge. Puis, ils avaient pris d'assaut le terri, ils en descendaient sur leur derrière les parties nues, bouillantes encore des incendies intérieurs, ils se glissaient parmi les ronces des parties anciennes, cachés la journée entière, occupés à des petits jeux tranquilles de souris polissonnes. Et ils élargissaient toujours leurs conquêtes, allaient se battre au sang dans les tas de briques, couraient les prés en mangeant sans pain toutes sortes d'herbes laiteuses, fouillaient les berges du canal pour prendre des poissons de vase qu'ils avalaient crus, et poussaient plus loin, et voyageaient à des kilomètres, jusqu'aux futaies de Vandame, sous lesquelles ils se gorgeaient de fraises au printemps, de noisettes et de myrtilles en été. Bientôt l'immense plaine leur avait appartenu.

Mais ce qui les lançait ainsi, de Montsou à Marchiennes, sans cesse par les chemins, avec des yeux de jeunes loups, c'était un besoin croissant de maraude. Jeanlin restait le capitaine de ces expéditions, jetant la troupe sur toutes les proies, ravageant les champs d'oignons, pillant les vergers, attaquant les étalages. Dans le pays, on accusait les mineurs en grève, on parlait d'une vaste bande organisée. Un jour même, il avait forcé Lydie à voler sa mère, il s'était fait apporter par elle deux douzaines de sucres d'orge que la Pierronne tenait dans un bocal, sur une des planches de sa fenêtre; et la petite, rouée de coups, ne l'avait pas trahi, tellement elle tremblait devant son autorité. Le pis était qu'il se taillait la part du lion. Bébert, également, devait lui remettre le butin, heureux si le capitaine ne le giflait pas, pour garder tout.

Depuis quelque temps, Jeanlin abusait. Il battait Lydie comme on bat une femme légitime, et il profitait de la crédulité de Bébert pour l'engager dans des aventures désagréables, très amusé de faire tourner en bourrique ce gros garçon, plus fort que lui, qui l'aurait assommé d'un coup de poing. Il les méprisait tous les deux, les traitait en esclaves, leur racontait qu'il avait pour maîtresse une princesse, devant laquelle ils étaient indignes de se montrer. Et, en effet, il y avait huit jours qu'il disparaissait brusquement, au bout d'une rue, au tournant d'un sentier, n'importe où il se trouvait, après leur avoir ordonné, l'air terrible, de rentrer au coron. D'abord, il empochait le butin.

Ce fut d'ailleurs ce qui arriva, ce soir-là.

—Donne, dit-il en arrachant la morue des mains de son camarade, lorsqu'ils s'arrêtèrent tous trois, à un coude de la route, près de Réquillart.

Bébert protesta.

—J'en veux, tu sais. C'est moi qui l'ai prise.

—Hein, quoi? cria-t-il. T'en auras, si je t'en donne, et pas ce soir, bien sûr: demain, s'il en reste.

Il bourra Lydie, il les planta l'un et l'autre sur la même ligne, comme des soldats au port d'armes. Puis, passant derrière eux:

—Maintenant, vous allez rester là cinq minutes, sans vous retourner… Nom de Dieu! si vous vous retournez, il y aura des bêtes qui vous mangeront… Et vous rentrerez ensuite tout droit, et si Bébert touche à Lydie en chemin, je le saurai, je vous ficherai des claques.

Alors, il s'évanouit au fond de l'ombre, avec une telle légèreté, qu'on n'entendit même pas le bruit de ses pieds nus. Les deux enfants demeurèrent immobiles durant les cinq minutes, sans regarder en arrière, par crainte de recevoir une gifle de l'invisible. Lentement, une grande affection était née entre eux, dans leur commune terreur. Lui, toujours, songeait à la prendre, à la serrer très fort entre ses bras, comme il voyait faire aux autres; et elle aussi, aurait bien voulu, car ça l'aurait changée, d'être ainsi caressée gentiment. Mais ni lui ni elle ne se serait permis de désobéir. Quand ils s'en allèrent, bien que la nuit fût très noire, ils ne s'embrassèrent même pas, ils marchèrent côte à côte, attendris et désespérés, certains que, s'ils se touchaient, le capitaine par-derrière leur allongerait des claques.

Étienne, à la même heure, était entré à Réquillart. La veille, Mouquette l'avait supplié de revenir, et il revenait, honteux, pris d'un goût qu'il refusait de s'avouer, pour cette fille qui l'adorait comme un Jésus. C'était, d'ailleurs, dans l'intention de rompre. Il la verrait, il lui expliquerait qu'elle ne devait plus le poursuivre, à cause des camarades. On n'était guère à la joie, ça manquait d'honnêteté, de se payer ainsi des douceurs, quand le monde crevait de faim. Et, ne l'ayant pas trouvée chez elle, il s'était décidé à l'attendre, il guettait les ombres au passage.

Sous le beffroi en ruine, l'ancien puits s'ouvrait, à demi obstrué. Une poutre toute droite, où tenait un morceau de toiture, avait un profil de potence, au-dessus du trou noir; et, dans le muraillement éclaté des margelles, deux arbres poussaient, un sorbier et un platane, qui semblaient grandir du fond de la terre. C'était un coin de sauvage abandon, l'entrée herbue et chevelue d'un gouffre, embarrassée de vieux bois, plantée de prunelliers et d'aubépines, que les fauvettes peuplaient de leurs nids, au printemps. Voulant éviter de gros frais d'entretien, la Compagnie, depuis dix ans, se proposait de combler cette fosse morte; mais elle attendait d'avoir installé au Voreux un ventilateur, car le foyer d'aérage des deux puits, qui communiquaient, se trouvait placé au pied de Réquillart, dont l'ancien goyot d'épuisement servait de cheminée. On s'était contenté de consolider le cuvelage du niveau par des étais placés en travers, barrant l'extraction, et on avait délaissé les galeries supérieures, pour ne surveiller que la galerie du fond, dans laquelle flambait le fourneau d'enfer, l'énorme brasier de houille, au tirage si puissant, que l'appel d'air faisait souffler le vent en tempête, d'un bout à l'autre de la fosse voisine. Par prudence, afin qu'on pût monter et descendre encore, l'ordre était donné d'entretenir le goyot des échelles; seulement, personne ne s'en occupait, les échelles se pourrissaient d'humidité, des paliers s'étaient effondrés déjà. En haut, une grande ronce bouchait l'entrée du goyot; et comme la première échelle avait perdu des échelons, il fallait, pour l'atteindre, se pendre à une racine du sorbier, puis se laisser tomber au petit bonheur, dans le noir.

Étienne patientait, caché derrière un buisson, lorsqu'il entendit, parmi les branches, un long frôlement. Il crut à la fuite effrayée d'une couleuvre. Mais la brusque lueur d'une allumette l'étonna, et il demeura stupéfait, en reconnaissant Jeanlin qui allumait une chandelle et qui s'abîmait dans la terre. Une curiosité si vive le saisit, qu'il s'approcha du trou: l'enfant avait disparu, une lueur faible venait du deuxième palier. Il hésita un instant, puis se laissa rouler, en se tenant aux racines, pensa faire le saut des cinq cent vingt-quatre mètres que mesurait la fosse, finit pourtant par sentir un échelon. Et il descendit doucement. Jeanlin n'avait rien dû entendre, Étienne voyait toujours, sous lui, la lumière s'enfoncer, tandis que l'ombre du petit, colossale et inquiétante, dansait, avec le déhanchement de ses jambes infirmes. Il gambillait, d'une adresse de singe à se rattraper des mains, des pieds, du menton, quand des échelons manquaient. Les échelles, de sept mètres, se succédaient, les unes solides encore, les autres branlantes, craquantes, près de se rompre; les paliers étroits défilaient, verdis, pourris tellement, qu'on marchait comme dans de la mousse; et, à mesure qu'on descendait, la chaleur était suffocante, une chaleur de four, qui venait du goyot de tirage, heureusement peu actif depuis la grève, car en temps de travail, lorsque le foyer mangeait ses cinq mille kilogrammes de houille par jour, on n'aurait pu se risquer là, sans se rôtir le poil.

—Quel nom de Dieu de crapaud! jurait Étienne étouffé, où diable va-t-il?

Deux fois, il avait failli culbuter. Ses pieds glissaient sur le bois humide. Au moins, s'il avait eu une chandelle comme l'enfant; mais il se cognait à chaque minute, il n'était guidé que par la lueur vague, fuyant sous lui. C'était bien la vingtième échelle déjà, et la descente continuait. Alors, il les compta: vingt et une, vingt-deux, vingt-trois, et il s'enfonçait, et il s'enfonçait toujours. Une cuisson ardente lui enflait la tête, il croyait tomber dans une fournaise. Enfin, il arriva à un accrochage, et il aperçut la chandelle qui filait au fond d'une galerie. Trente échelles, cela faisait deux cent dix mètres environ.

—Est-ce qu'il va me promener longtemps? pensait-il. C'est pour sûr dans l'écurie qu'il se terre.

Mais, à gauche, la voie qui conduisait à l'écurie était barrée par un éboulement. Le voyage recommença, plus pénible et plus dangereux. Des chauves-souris, effarées, voletaient, se collaient à la voûte de l'accrochage. Il dut se hâter pour ne pas perdre de vue la lumière, il se jeta dans la même galerie; seulement, où l'enfant passait à l'aise, avec sa souplesse de serpent, lui ne pouvait se glisser sans meurtrir ses membres. Cette galerie, comme toutes les anciennes voies, s'était resserrée, se resserrait encore chaque jour, sous la continuelle poussée des terrains; et il n'y avait plus, à certaines places, qu'un boyau, qui devait finir par s'effacer lui-même. Dans ce travail d'étranglement, les bois éclatés, déchirés, devenaient un péril, menaçaient de lui scier la chair, de l'enfiler au passage, à la pointe de leurs échardes, aiguës comme des épées. Il n'avançait qu'avec précaution, à genoux ou sur le ventre, tâtant l'ombre devant lui. Brusquement, une bande de rats le piétina, lui courut de la nuque aux pieds, dans un galop de fuite.

—Tonnerre de Dieu! y sommes-nous à la fin? gronda-t-il, les reins cassés, hors d'haleine.

On y était. Au bout d'un kilomètre, le boyau s'élargissait, on tombait dans une partie de voie admirablement conservée. C'était le fond de l'ancienne voie de roulage, taillée à travers banc, pareille à une grotte naturelle. Il avait dû s'arrêter, il voyait de loin l'enfant qui venait de poser sa chandelle entre deux pierres, et qui se mettait à l'aise, l'air tranquille et soulagé, en homme heureux de rentrer chez lui. Une installation complète changeait ce bout de galerie en une demeure confortable. Par terre, dans un coin, un amas de foin faisait une couche molle; sur d'anciens bois, plantés en forme de table, il y avait de tout, du pain, des pommes, des litres de genièvre entamés: une vraie caverne scélérate, du butin entassé depuis des semaines, même du butin inutile, du savon et du cirage, volés pour le plaisir du vol. Et le petit, tout seul au milieu de ces rapines, en jouissait en brigand égoïste.

—Dis donc, est-ce que tu te fous du monde? cria Étienne, lorsqu'il eut soufflé un moment. Tu descends te goberger ici, quand nous crevons de faim là-haut?

Jeanlin, atterré, tremblait. Mais, en reconnaissant le jeune homme, il se tranquillisa vite.

—Veux-tu dîner avec moi? finit-il par dire. Hein? un morceau de morue grillée?… Tu vas voir.

Il n'avait pas lâché sa morue, et s'était mis à en gratter proprement les chiures de mouche, avec un beau couteau neuf, un de ces petits couteaux-poignards à manche d'os, où sont inscrites des devises. Celui-ci portait le mot «Amour», simplement.

—Tu as un joli couteau, fit remarquer Étienne.

—C'est un cadeau de Lydie, répondit Jeanlin, qui négligea d'ajouter que Lydie l'avait volé, sur son ordre, à un camelot de Montsou, devant le débit de la Tête-Coupée.

Puis, comme il grattait toujours, il ajouta d'un air fier:

—N'est-ce pas qu'on est bien chez moi?… On a un peu plus chaud que là-haut, et ça sent joliment meilleur!

Étienne s'était assis, curieux de le faire causer. Il n'avait plus de colère, un intérêt le prenait, pour cette crapule d'enfant, si brave et si industrieux dans ses vices. Et, en effet, il goûtait un bien-être, au fond de ce trou: la chaleur n'y était plus trop forte, une température égale y régnait en dehors des saisons, d'une tiédeur de bain, pendant que le rude décembre gerçait sur la terre la peau des misérables. En vieillissant, les galeries s'épuraient des gaz nuisibles, tout le grisou était parti, on ne sentait là maintenant que l'odeur des anciens bois fermentés, une odeur subtile d'éther, comme aiguisée d'une pointe de girofle. Ces bois, du reste, devenaient amusants à voir, d'une pâleur jaunie de marbre, frangés de guipures blanchâtres, de végétations floconneuses qui semblaient les draper d'une passementerie de soie et de perles. D'autres se hérissaient de champignons. Et il y avait des vols de papillons blancs, des mouches et des araignées de neige, une population décolorée, à jamais ignorante du soleil.

—Alors, tu n'as pas peur? demanda Étienne.

Jeanlin le regarda, étonné.

—Peur de quoi? puisque je suis tout seul.

Mais la morue était grattée enfin. Il alluma un petit feu de bois, étala le brasier et la fit griller. Puis il coupa un pain en deux. C'était un régal terriblement salé, exquis tout de même pour des estomacs solides.

Étienne avait accepté sa part.

—Ça ne m'étonne plus, si tu engraisses, pendant que nous maigrissons tous. Sais-tu que c'est cochon de t'empiffrer!… Et les autres, tu n'y songes pas?

—Tiens! pourquoi les autres sont-ils trop bêtes?

—D'ailleurs, tu as raison de te cacher, car si ton père apprenait que tu voles, il t'arrangerait.

—Avec ça que les bourgeois ne nous volent pas! C'est toi qui le dis toujours. Quand j'ai chipé ce pain chez Maigrat, c'était bien sûr un pain qu'il nous devait.

Le jeune homme se tut, la bouche pleine, troublé. Il le regardait, avec son museau, ses yeux verts, ses grandes oreilles, dans sa dégénérescence d'avorton à l'intelligence obscure et d'une ruse de sauvage, lentement repris par l'animalité ancienne. La mine, qui l'avait fait, venait de l'achever, en lui cassant les jambes.

—Et Lydie, demanda de nouveau Étienne, est-ce que tu l'amènes ici, des fois?

Jeanlin eut un rire méprisant.

—La petite, ah! non, par exemple!… Les femmes, ça bavarde.

Et il continuait à rire, plein d'un immense dédain pour Lydie et Bébert. Jamais on n'avait vu des enfants si cruches. L'idée qu'ils gobaient toutes ses bourdes, et qu'ils s'en allaient les mains vides, pendant qu'il mangeait la morue, au chaud, lui chatouillait les côtes d'aise. Puis, il conclut, avec une gravité de petit philosophe:

—Faut mieux être seul, on est toujours d'accord.

Étienne avait fini son pain. Il but une gorgée de genièvre. Un instant, il s'était demandé s'il n'allait pas mal reconnaître l'hospitalité de Jeanlin, en le ramenant au jour par une oreille, et en lui défendant de marauder davantage, sous la menace de tout dire à son père. Mais, en examinant cette retraite profonde, une idée le travaillait: qui sait s'il n'en aurait pas besoin, pour les camarades ou pour lui, dans le cas où les choses se gâteraient, là-haut? Il fit jurer à l'enfant de ne pas découcher, comme il lui arrivait de le faire, lorsqu'il s'oubliait dans son foin; et, prenant un bout de chandelle, il s'en alla le premier, il le laissa ranger tranquillement son ménage.

La Mouquette se désespérait à l'attendre, assise sur une poutre, malgré le grand froid. Quand elle l'aperçut, elle lui sauta au cou; et ce fut comme s'il lui enfonçait un couteau dans le coeur, lorsqu'il lui dit sa volonté de ne plus la voir. Mon Dieu! pourquoi? est-ce qu'elle ne l'aimait point assez? Craignant de succomber lui-même à l'envie d'entrer chez elle, il l'entraînait vers la route, il lui expliquait, le plus doucement possible, qu'elle le compromettait aux yeux des camarades, qu'elle compromettait la cause de la politique. Elle s'étonna, qu'est-ce que ça pouvait faire à la politique? Enfin, la pensée lui vint qu'il rougissait de la connaître; d'ailleurs, elle n'en était pas blessée, c'était tout naturel; et elle lui offrit de recevoir une gifle devant le monde, pour avoir l'air de rompre. Mais il la reverrait, rien qu'une petite fois, de temps à autre. Éperdument, elle le suppliait, elle jurait de se cacher, elle ne le garderait pas cinq minutes. Lui, très ému, refusait toujours. Il le fallait. Alors, en la quittant, il voulut au moins l'embrasser. Pas à pas, ils étaient arrivés aux premières maisons de Montsou, et ils se tenaient à pleins bras, sous la lune large et ronde, lorsqu'une femme passa près d'eux, avec un brusque sursaut, comme si elle avait buté contre une pierre.

—Qui est-ce? demanda Étienne inquiet.

—C'est Catherine, répondit la Mouquette. Elle revient de Jean-Bart.

La femme, maintenant, s'en allait, la tête basse, les jambes faibles, l'air très las. Et le jeune homme la regardait, désespéré d'avoir été vu par elle, le coeur crevé d'un remords sans cause. Est-ce qu'elle n'était pas avec un homme? est-ce qu'elle ne l'avait pas fait souffrir de la même souffrance, là, sur ce chemin de Réquillart, lorsqu'elle s'était donnée à cet homme? Mais cela, malgré tout, le désolait, de lui avoir rendu la pareille.

—Veux-tu que je te dise? murmura la Mouquette en larmes, quand elle partit. Si tu ne veux pas de moi, c'est que tu en veux une autre.

Le lendemain, le temps fut superbe, un ciel clair de gelée, une de ces belles journées d'hiver, où la terre dure sonne comme un cristal sous les pieds. Dès une heure, Jeanlin avait filé; mais il dut attendre Bébert derrière l'église, et ils faillirent partir sans Lydie, que sa mère avait encore enfermée dans la cave. On venait de l'en faire sortir et de lui mettre au bras un panier, en lui signifiant que, si elle ne le rapportait pas plein de pissenlits, on la renfermerait avec les rats, pour la nuit entière. Aussi, prise de peur, voulait-elle tout de suite aller à la salade. Jeanlin l'en détourna: on verrait plus tard. Depuis longtemps, Pologne, la grosse lapine de Rasseneur, le tracassait. Il passait devant l'Avantage, lorsque, justement, la lapine sortit sur la route. Il la saisit d'un bond par les oreilles, la fourra dans le panier de la petite; et tous les trois galopèrent. On allait joliment s'amuser, à la faire courir comme un chien, jusqu'à la forêt.

Mais ils s'arrêtèrent, pour regarder Zacharie et Mouquet, qui, après avoir bu une chope avec deux autres camarades, entamaient leur grande partie de crosse. L'enjeu était une casquette neuve et un foulard rouge, déposés chez Rasseneur. Les quatre joueurs, deux par deux, mirent au marchandage le premier tour, du Voreux à la ferme Paillot, près de trois kilomètres; et ce fut Zacharie qui l'emporta, il pariait en sept coups, tandis que Mouquet en demandait huit. On avait posé la cholette, le petit oeuf de buis, sur le pavé, une pointe en l'air. Tous tenaient leur crosse, le maillet au fer oblique, au long manche garni d'une ficelle fortement serrée. Deux heures sonnaient comme ils partaient. Zacharie, magistralement, pour son premier coup composé d'une série de trois, lança la cholette à plus de quatre cents mètres, au travers des champs de betteraves; car il était défendu de choler dans les villages et sur les routes, où l'on avait tué du monde. Mouquet, solide lui aussi, déchola d'un bras si rude, que son coup unique ramena la bille de cent cinquante mètres en arrière. Et la partie continua, un camp cholant, l'autre camp décholant, toujours au pas de course, les pieds meurtris par les arêtes gelées des terres de labour.

D'abord, Jeanlin, Bébert et Lydie avaient galopé derrière les joueurs, enthousiasmés des grands coups. Puis, l'idée de Pologne qu'ils secouaient dans le panier leur était revenue; et, lâchant le jeu en pleine campagne, ils avaient sorti la lapine, curieux de voir si elle courait fort. Elle décampa, ils se jetèrent derrière elle, ce fut une chasse d'une heure, à toutes jambes, avec des crochets continuels, des hurlements pour l'effrayer, des grands bras ouverts et refermés sur le vide. Si elle n'avait pas eu un commencement de grossesse, jamais ils ne l'auraient rattrapée.

Comme ils soufflaient, des jurons leur firent tourner la tête. Ils venaient de retomber dans la partie de crosse, c'était Zacharie qui avait failli fendre le crâne de son frère. Les joueurs en étaient au quatrième tour: de la ferme Paillot, ils avaient filé aux Quatre-Chemins, puis des Quatre-Chemins à Montoire; et, maintenant, ils allaient en six coups de Montoire au Pré-des-Vaches. Cela faisait deux lieues et demie en une heure; encore avaient-ils bu des chopes à l'estaminet Vincent et au débit des Trois-Sages. Mouquet, cette fois, tenait la main. Il lui restait deux coups à choler, sa victoire était sûre, lorsque Zacharie, qui usait de son droit en ricanant, déchola avec tant d'adresse, que la cholette roula dans un fossé profond. Le partenaire de Mouquet ne put l'en sortir, ce fut un désastre. Tous quatre criaient, la partie s'en passionna, car on était manche à manche, il fallait recommencer. Du Pré-des-Vaches, il n'y avait pas deux kilomètres à la pointe des Herbes-Rousses: en cinq coups. Là-bas, ils se rafraîchiraient chez Lerenard.

Mais Jeanlin avait une idée. Il les laissa partir, il sortit une ficelle de sa poche, qu'il lia à une patte de Pologne, la patte gauche de derrière. Et cela fut très amusant, la lapine courait devant les trois galopins, tirant la cuisse, se déhanchant d'une si lamentable façon, que jamais ils n'avaient tant ri. Ensuite, ils l'attachèrent par le cou, pour qu'elle galopât; et, comme elle se fatiguait, ils la traînaient, sur le ventre, sur le dos, une vraie petite voiture. Ça durait depuis plus d'une heure, elle râlait, lorsqu'ils la remirent vivement dans le panier, en entendant près du bois à Cruchot les choleurs, dont ils coupaient le jeu une fois encore.

A présent, Zacharie, Mouquet et les deux autres avalaient les kilomètres, sans autre repos que le temps de vider des chopes, dans tous les cabarets qu'ils se donnaient pour but. Des Herbes-Rousses, ils avaient filé à Buchy, puis à la Croix-de-Pierre, puis à Chamblay. La terre sonnait sous la débandade de leurs pieds, galopant sans relâche à la suite de la cholette, qui rebondissait sur la glace: c'était un bon temps, on n'enfonçait pas, on ne courait que le risque de se casser les jambes. Dans l'air sec, les grands coups de crosse pétaient, pareils à des coups de feu. Les mains musculeuses serraient le manche ficelé, le corps entier se lançait, comme pour assommer un boeuf; et cela pendant des heures, d'un bout à l'autre de la plaine, par-dessus les fossés, les haies, les talus des routes, les murs bas des enclos. Il fallait avoir de bons soufflets dans la poitrine et des charnières en fer dans les genoux. Les haveurs s'y dérouillaient de la mine avec passion. Il y avait des enragés de vingt-cinq ans qui faisaient dix lieues. A quarante, on ne cholait plus, on était trop lourd.

Cinq heures sonnèrent, le crépuscule venait déjà. Encore un tour, jusqu'à la forêt de Vandame, pour décider qui gagnait la casquette et le foulard; et Zacharie plaisantait, avec son indifférence gouailleuse de la politique: ce serait drôle de tomber là-bas, au milieu des camarades. Quant à Jeanlin, depuis le départ du coron, il visait la forêt, avec son air de battre les champs. D'un geste indigné, il menaça Lydie, qui, travaillée de remords et de crainte, parlait de retourner au Voreux cueillir ses pissenlits: est-ce qu'ils allaient lâcher la réunion? lui, voulait entendre ce que les vieux diraient. Il poussait Bébert, il proposa d'égayer le bout de chemin, jusqu'aux arbres, en détachant Pologne et en la poursuivant à coups de cailloux. Son idée sourde était de la tuer, une convoitise lui venait de l'emporter et de la manger, au fond de son trou de Réquillart. La lapine reprit sa course, le nez frisé, les oreilles rabattues; une pierre lui pela le dos, une autre lui coupa la queue; et, malgré l'ombre croissante, elle y serait restée, si les galopins n'avaient aperçu, au centre d'une clairière, Étienne et Maheu debout. Éperdument, ils se jetèrent sur la bête, la rentrèrent encore dans le panier. Presque à la même minute, Zacharie, Mouquet et les deux autres, donnant le dernier coup de crosse, lançaient la cholette, qui roula à quelques mètres de la clairière. Ils tombaient tous en plein rendez-vous.

Dans le pays entier, par les routes, par les sentiers de la plaine rase, c'était, depuis le crépuscule, un long acheminement, un ruissellement d'ombres silencieuses, filant isolées, s'en allant par groupes, vers les futaies violâtres de la forêt. Chaque coron se vidait, les femmes et les enfants eux-mêmes partaient comme pour une promenade, sous le grand ciel clair. Maintenant, les chemins devenaient obscurs, on ne distinguait plus cette foule en marche, qui se glissait au même but, on la sentait seulement, piétinante, confuse, emportée d'une seule âme. Entre les haies, parmi les buissons, il n'y avait qu'un frôlement léger, une vague rumeur des voix de la nuit.

M. Hennebeau, qui justement rentrait à cette heure, monté sur sa jument, prêtait l'oreille à ces bruits perdus. Il avait rencontré des couples, tout un lent défilé de promeneurs, par cette belle soirée d'hiver. Encore des galants qui allaient, la bouche sur la bouche, prendre du plaisir derrière les murs. N'étaient-ce pas là ses rencontres habituelles, des filles culbutées au fond de chaque fossé, des gueux se bourrant de la seule joie qui ne coûtait rien? Et ces imbéciles se plaignaient de la vie, lorsqu'ils avaient, à pleines ventrées, cet unique bonheur de s'aimer! Volontiers, il aurait crevé de faim comme eux, s'il avait pu recommencer l'existence avec une femme qui se serait donnée à lui sur des cailloux, de tous ses reins et de tout son coeur. Son malheur était sans consolation, il enviait ces misérables. La tête basse, il rentrait, au pas ralenti de son cheval, désespéré par ces longs bruits, perdus au fond de la campagne noire, et où il n'entendait que des baisers.