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Germinal

Chapter 30: I
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About This Book

A young machinist arrives at an impoverished coal-mining town and becomes witness and participant in miners' daily hardships, unsafe labor, and widening hunger. The narrative follows life underground and in the corons, portraying families, communal rituals, and the mechanical rhythms of the mine alongside the bosses' indifference. Political ideas and budding solidarity circulate among workers, leading to collective action that confronts entrenched power. Through stark naturalist detail, the story examines class struggle, human endurance, and the tragic consequences that unfold when systemic injustice meets popular resistance.

Tout disparut, le flot roulait sur Montsou, le long des lacets de la route, entre les maisons basses, bariolées de couleurs vives. On fit sortir la calèche de la cour, mais le cocher n'osait prendre sur lui de ramener Madame et ces demoiselles sans encombre, si les grévistes tenaient le pavé. Et le pis était qu'il n'y avait pas d'autre chemin.

—Il faut pourtant que nous rentrions, le dîner nous attend, dit madame Hennebeau, hors d'elle, exaspérée par la peur. Ces sales ouvriers ont encore choisi un jour où j'ai du monde. Allez donc faire du bien à ça!

Lucie et Jeanne s'occupaient à retirer du foin Cécile, qui se débattait, croyant que ces sauvages défilaient sans cesse, et répétant qu'elle ne voulait pas voir. Enfin, toutes reprirent place dans la voiture. Négrel, remonté à cheval, eut alors l'idée de passer par les ruelles de Réquillart.

—Marchez doucement, dit-il au cocher, car le chemin est atroce. Si des groupes vous empêchent de revenir à la route, là-bas, vous vous arrêterez derrière la vieille fosse, et nous rentrerons à pied par la petite porte du jardin, tandis que vous remiserez la voiture et les chevaux n'importe où, sous le hangar d'une auberge.

Ils partirent. La bande, au loin, ruisselait dans Montsou. Depuis qu'ils avaient vu, à deux reprises, des gendarmes et des dragons, les habitants s'agitaient, affolés de panique. Il circulait des histoires abominables, on parlait d'affiches manuscrites, menaçant les bourgeois de leur crever le ventre; personne ne les avait lues, on n'en citait pas moins des phrases textuelles. Chez le notaire surtout, la terreur était à son comble, car il venait de recevoir par la poste une lettre anonyme, où on l'avertissait qu'un baril de poudre se trouvait enterré dans sa cave, prêt à le faire sauter, s'il ne se déclarait pas en faveur du peuple.

Justement, les Grégoire, attardés dans leur visite par l'arrivée de cette lettre, la discutaient, la devinaient l'oeuvre d'un farceur, lorsque l'invasion de la bande acheva d'épouvanter la maison. Eux, souriaient. Ils regardaient, en écartant le coin d'un rideau, et se refusaient à admettre un danger quelconque, certains, disaient-ils, que tout finirait à l'amiable. Cinq heures sonnaient, ils avaient le temps d'attendre que le pavé fût libre pour aller, en face, dîner chez les Hennebeau, où Cécile, rentrée sûrement, devait les attendre. Mais, dans Montsou, personne ne semblait partager leur confiance: des gens éperdus couraient, les portes et les fenêtres se fermaient violemment. Ils aperçurent Maigrat, de l'autre côté de la route, qui barricadait son magasin, à grand renfort de barres de fer, si pâle et si tremblant, que sa petite femme chétive était forcée de serrer les écrous.

La bande avait fait halte devant l'hôtel du directeur, le cri retentissait:

—Du pain! du pain! du pain!

M. Hennebeau était debout à la fenêtre, lorsque Hippolyte entra fermer les volets, de peur que les vitres ne fussent cassées à coups de pierres. Il ferma de même tous ceux du rez-de-chaussée; puis, il passa au premier étage, on entendit les grincements des espagnolettes, les claquements des persiennes, un à un. Par malheur, on ne pouvait clore de même la baie de la cuisine, dans le sous-sol, une baie inquiétante où rougeoyaient les feux des casseroles et de la broche.

Machinalement, M. Hennebeau, qui voulait voir, remonta au second étage, dans la chambre de Paul: c'était la mieux placée, à gauche, car elle permettait d'enfiler la route, jusqu'aux Chantiers de la Compagnie. Et il se tint derrière la persienne, dominant la foule. Mais cette chambre l'avait saisi de nouveau, la table de toilette épongée et en ordre, le lit froid, aux draps nets et bien tirés. Toute sa rage de l'après-midi, cette furieuse bataille au fond du grand silence de sa solitude, aboutissait maintenant à une immense fatigue. Son être était déjà comme cette chambre, refroidi, balayé des ordures du matin, rentré dans la correction d'usage. A quoi bon un scandale? est-ce que rien était changé chez lui? Sa femme avait simplement un amant de plus, cela aggravait à peine le fait, qu'elle l'eût choisi dans la famille; et peut-être même y avait-il avantage, car elle sauvegardait ainsi les apparences. Il se prenait en pitié, au souvenir de sa folie jalouse. Quel ridicule, d'avoir assommé ce lit à coups de poing! Puisqu'il avait toléré un autre homme, il tolérerait bien celui-là. Ce ne serait que l'affaire d'un peu de mépris encore. Une amertume affreuse lui empoisonnait la bouche, l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de l'existence, la honte de lui-même, qui adorait et désirait toujours cette femme, dans la saleté où il l'abandonnait.

Sous la fenêtre, les hurlements éclatèrent avec un redoublement de violence.

—Du pain! du pain! du pain!

—Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents serrées.

Il les entendait l'injurier à propos de ses gros appointements, le traiter de fainéant et de ventru, de sale cochon qui se foutait des indigestions de bonnes choses, quand l'ouvrier crevait la faim. Les femmes avaient aperçu la cuisine, et c'était une tempête d'imprécations contre le faisan qui rôtissait, contre les sauces dont l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides. Ah! ces salauds de bourgeois, on leur en collerait du champagne et des truffes, pour se faire péter les tripes.

—Du pain! du pain! du pain!

—Imbéciles! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux?

Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour avoir, comme eux, le cuir dur, l'accouplement facile et sans regret. Que ne pouvait-il les asseoir à sa table, les empâter de son faisan, tandis qu'il s'en irait forniquer derrière les haies, culbuter des filles, en se moquant de ceux qui les avaient culbutées avant lui! Il aurait tout donné, son éducation, son bien-être, son luxe, sa puissance de directeur, s'il avait pu être, une journée, le dernier des misérables qui lui obéissaient, libre de sa chair, assez goujat pour gifler sa femme et prendre du plaisir sur les voisines. Et il souhaitait aussi de crever la faim, d'avoir le ventre vide, l'estomac tordu de crampes ébranlant le cerveau d'un vertige: peut-être cela aurait-il tué l'éternelle douleur. Ah! vivre en brute, ne rien posséder à soi, battre les blés avec la herscheuse la plus laide, la plus sale, et être capable de s'en contenter!

—Du pain! du pain! du pain!

Alors, il se fâcha, il cria furieusement dans le vacarme:

—Du pain! est-ce que ça suffit, imbéciles?

Il mangeait, lui, et il n'en râlait pas moins de souffrance. Son ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge, en un hoquet de mort. Tout n'allait pas pour le mieux parce qu'on avait du pain. Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde dans le partage de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils n'ajouteraient pas une joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de désespoir, lorsqu'ils les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance inassouvie des passions. Non, le seul bien était de ne pas être, et, si l'on était, d'être l'arbre, d'être la pierre, moins encore, le grain de sable, qui ne peut saigner sous le talon des passants.

Et, dans cette exaspération de son tourment, des larmes gonflèrent les yeux de M. Hennebeau, crevèrent en gouttes brûlantes le long de ses joues. Le crépuscule noyait la route, lorsque des pierres commencèrent à cribler la façade de l'hôtel. Sans colère maintenant contre ces affamés, enragé seulement par la plaie cuisante de son coeur, il continuait à bégayer au milieu de ses larmes:

—Les imbéciles! les imbéciles!

Mais le cri du ventre domina, un hurlement souffla en tempête, balayant tout.

—Du pain! du pain! du pain!

VI

Étienne, dégrisé par les gifles de Catherine, était resté à la tête des camarades. Mais, pendant qu'il les jetait sur Montsou, d'une voix enrouée, il entendait une autre voix en lui, une voix de raison qui s'étonnait, qui demandait pourquoi tout cela. Il n'avait rien voulu de ces choses, comment pouvait-il se faire que, parti pour Jean-Bart dans le but d'agir froidement et d'empêcher un désastre, il achevât la journée, de violence en violence, par assiéger l'hôtel du directeur?

C'était bien lui cependant qui venait de crier: halte! Seulement, il n'avait d'abord eu que l'idée de protéger les Chantiers de la Compagnie, où l'on parlait d'aller tout saccager. Et, maintenant que des pierres éraflaient déjà la façade de l'hôtel, il cherchait, sans la trouver, sur quelle proie légitime il devait lancer la bande, afin d'éviter de plus grands malheurs. Comme il demeurait seul ainsi, impuissant au milieu de la route, quelqu'un l'appela, un homme debout sur le seuil de l'estaminet Tison, dont la cabaretière s'était hâtée de mettre les volets, en ne laissant libre que la porte.

—Oui, c'est moi… Écoute donc.

C'était Rasseneur. Une trentaine d'hommes et de femmes, presque tous du coron des Deux-Cent-Quarante, restés chez eux le matin et venus le soir aux nouvelles, avaient envahi cet estaminet, à l'approche des grévistes. Zacharie occupait une table avec sa femme Philomène. Plus loin, Pierron et la Pierronne, tournant le dos, se cachaient le visage. D'ailleurs, personne ne buvait, on s'était abrité, simplement.

Étienne reconnut Rasseneur, et il s'écartait, lorsque celui-ci ajouta:

—Ma vue te gêne, n'est-ce pas?… Je t'avais prévenu, les embêtements commencent. Maintenant, vous pouvez réclamer du pain, c'est du plomb qu'on vous donnera.

Alors, il revint, il répondit:

—Ce qui me gêne, ce sont les lâches qui, les bras croisés, nous regardent risquer notre peau.

—Ton idée est donc de piller en face? demanda Rasseneur.

—Mon idée est de rester jusqu'au bout avec les amis, quitte à crever tous ensemble.

Désespéré, Étienne rentra dans la foule, prêt à mourir. Sur la route, trois enfants lançaient des pierres, et il leur allongea un grand coup de pied, en criant, pour arrêter les camarades, que ça n'avançait à rien de casser des vitres.

Bébert et Lydie, qui venaient de rejoindre Jeanlin, apprenaient de ce dernier à manier sa fronde. Ils lançaient chacun un caillou, jouant à qui ferait le plus gros dégât. Lydie, par un coup de maladresse, avait fêlé la tête d'une femme, dans la cohue; et les deux garçons se tenaient les côtes. Derrière eux, Bonnemort et Mouque, assis sur un banc, les regardaient. Les jambes enflées de Bonnemort le portaient si mal, qu'il avait eu grand-peine à se traîner jusque-là, sans qu'on sût quelle curiosité le poussait, car il avait son visage terreux des jours où l'on ne pouvait lui tirer une parole.

Personne, du reste, n'obéissait plus à Étienne. Les pierres, malgré ses ordres, continuaient à grêler, et il s'étonnait, il s'effarait devant ces brutes démuselées par lui, si lentes à s'émouvoir, terribles ensuite, d'une ténacité féroce dans la colère. Tout le vieux sang flamand était là, lourd et placide, mettant des mois à s'échauffer, se jetant aux sauvageries abominables, sans rien entendre, jusqu'à ce que la bête fût soûle d'atrocités. Dans son Midi, les foules flambaient plus vite, seulement elles faisaient moins de besogne. Il dut se battre avec Levaque pour lui arracher sa hache, il en était à ne savoir comment contenir les Maheu, qui lançaient les cailloux des deux mains. Et les femmes surtout l'effrayaient, la Levaque, la Mouquette et les autres, agitées d'une fureur meurtrière, les dents et les ongles dehors, aboyantes comme des chiennes, sous les excitations de la Brûlé, qui les dominait de sa taille maigre.

Mais il y eut un brusque arrêt, la surprise d'une minute déterminait un peu du calme que les supplications d'Étienne ne pouvaient obtenir. C'étaient simplement les Grégoire qui se décidaient à prendre congé du notaire, pour se rendre en face, chez le directeur; et ils semblaient si paisibles, ils avaient si bien l'air de croire à une pure plaisanterie de la part de leurs braves mineurs, dont la résignation les nourrissait depuis un siècle, que ceux-ci, étonnés, avaient en effet cessé de jeter des pierres, de peur d'atteindre ce vieux monsieur et cette vieille dame, tombés du ciel. Ils les laissèrent entrer dans le jardin, monter le perron, sonner à la porte barricadée, qu'on ne se pressait pas de leur ouvrir. Justement, la femme de chambre, Rose, rentrait de sa sortie, en riant aux ouvriers furieux, qu'elle connaissait tous, car elle était de Montsou. Et ce fut elle qui, à coups de poing dans la porte, finit par forcer Hippolyte à l'entrebâiller. Il était temps, les Grégoire disparaissaient, lorsque la grêle des pierres recommença. Revenue de son étonnement, la foule clamait plus fort:

—A mort les bourgeois! vive la sociale!

Rose continuait à rire, dans le vestibule de l'hôtel, comme égayée de l'aventure, répétant au domestique terrifié:

—Ils ne sont pas méchants, je les connais.

M. Grégoire accrocha méthodiquement son chapeau. Puis, lorsqu'il eut aidé madame Grégoire à retirer sa mante de gros drap, il dit à son tour:

—Sans doute, ils n'ont pas de malice au fond. Lorsqu'ils auront bien crié, ils iront souper avec plus d'appétit.

A ce moment, M. Hennebeau descendait du second étage. Il avait vu la scène, et il venait recevoir ses invités, de son air habituel, froid et poli. Seule, la pâleur de son visage disait les larmes qui l'avaient secoué. L'homme était dompté, il ne restait en lui que l'administrateur correct, résolu à remplir son devoir.

—Vous savez, dit-il, que ces dames ne sont pas rentrées encore.

Pour la première fois, une inquiétude émotionna les Grégoire. Cécile pas rentrée! comment rentrerait-elle, si la plaisanterie de ces mineurs se prolongeait?

—J'ai songé à faire dégager la maison, ajouta M. Hennebeau. Le malheur est que je suis seul ici, et que je ne sais d'ailleurs où envoyer mon domestique, pour me ramener quatre hommes et un caporal, qui me nettoieraient cette canaille.

Rose, demeurée là, osa murmurer de nouveau:

—Oh! Monsieur, ils ne sont pas méchants.

Le directeur hocha la tête, pendant que le tumulte croissait au-dehors et qu'on entendait le sourd écrasement des pierres contre la façade.

—Je ne leur en veux pas, je les excuse même, il faut être bêtes comme eux pour croire que nous nous acharnons à leur malheur. Seulement, je réponds de la tranquillité… Dire qu'il y a des gendarmes par les routes, à ce qu'on m'affirme, et que, depuis ce matin, je n'ai pu en avoir un seul!

Il s'interrompit, il s'effaça devant madame Grégoire, en disant:

—Je vous en prie, madame, ne restez pas là, entrez dans le salon.

Mais la cuisinière, qui montait du sous-sol, exaspérée, les retint dans le vestibule quelques minutes encore. Elle déclara qu'elle n'acceptait plus la responsabilité du dîner, car elle attendait, de chez le pâtissier de Marchiennes, des croûtes de vol-au-vent, qu'elle avait demandées pour quatre heures. Évidemment, le pâtissier s'était égaré en chemin, pris de la peur de ces bandits. Peut-être même avait-on pillé ses mannes. Elle voyait les vol-au-vent bloqués derrière un buisson, assiégés, gonflant les ventres des trois mille misérables qui demandaient du pain. En tout cas, Monsieur était prévenu, elle préférait flanquer son dîner au feu, si elle le ratait, à cause de la révolution.

—Un peu de patience, dit M. Hennebeau. Rien n'est perdu, le pâtissier peut venir.

Et, comme il se retournait vers madame Grégoire, en ouvrant lui-même la porte du salon, il fut très surpris d'apercevoir, assis sur la banquette du vestibule, un homme qu'il n'avait pas distingué jusque-là, dans l'ombre croissante.

—Tiens! c'est vous, Maigrat, qu'y a-t-il donc?

Maigrat s'était levé, et son visage apparut, gras et blême, décomposé par l'épouvante. Il n'avait plus sa carrure de gros homme calme, il expliqua humblement qu'il s'était glissé chez monsieur le directeur, pour réclamer aide et protection, si les brigands s'attaquaient à son magasin.

—Vous voyez que je suis menacé moi-même et que je n'ai personne, répondit M. Hennebeau. Vous auriez mieux fait de rester chez vous, à garder vos marchandises.

—Oh! j'ai mis les barres de fer, puis j'ai laissé ma femme.

Le directeur s'impatienta, sans cacher son mépris. Une belle garde, que cette créature chétive, maigrie de coups!

—Enfin, je n'y peux rien, tâchez de vous défendre. Et je vous conseille de rentrer tout de suite, car les voilà qui demandent encore du pain… Écoutez…

En effet, le tumulte reprenait, et Maigrat crut entendre son nom, au milieu des cris. Rentrer, ce n'était plus possible, on l'aurait écharpé. D'autre part, l'idée de sa ruine le bouleversait. Il colla son visage au panneau vitré de la porte, suant, tremblant, guettant le désastre; tandis que les Grégoire se décidaient à passer dans le salon.

Tranquillement, M. Hennebeau affectait de faire les honneurs de chez lui. Mais il priait en vain ses invités de s'asseoir, la pièce close, barricadée, éclairée de deux lampes avant la tombée du jour, s'emplissait d'effroi, à chaque nouvelle clameur du dehors. Dans l'étouffement des tentures, la colère de la foule ronflait, plus inquiétante, d'une menace vague et terrible. On causa pourtant, sans cesse ramené à cette inconcevable révolte. Lui, s'étonnait de n'avoir rien prévu; et sa police était si mal faite, qu'il s'emportait surtout contre Rasseneur, dont il disait reconnaître l'influence détestable. Du reste, les gendarmes allaient venir, il était impossible qu'on l'abandonnât de la sorte. Quant aux Grégoire, ils ne pensaient qu'à leur fille: la pauvre chérie qui s'effrayait si vite! peut-être, devant le péril, la voiture était-elle retournée à Marchiennes. Pendant un quart d'heure encore, l'attente dura, énervée par le vacarme de la route, par le bruit des pierres tapant de temps à autre dans les volets fermés, qui sonnaient ainsi que des tambours. Cette situation n'était plus tolérable, M. Hennebeau parlait de sortir, de chasser à lui seul les braillards et d'aller au-devant de la voiture, lorsque Hippolyte parut en criant:

—Monsieur! Monsieur! voici Madame, on tue Madame!

La voiture n'ayant pu dépasser la ruelle de Réquillart, au milieu des groupes menaçants, Négrel avait suivi son idée, faire à pied les cent mètres qui les séparaient de l'hôtel, puis frapper à la petite porte donnant sur le jardin, près des communs: le jardinier les entendrait, il y aurait bien toujours là quelqu'un pour ouvrir. Et, d'abord, les choses avaient marché parfaitement, déjà madame Hennebeau et ces demoiselles frappaient, lorsque des femmes, prévenues, se jetèrent dans la ruelle. Alors, tout se gâta. On n'ouvrait pas la porte, Négrel avait tâché vainement de l'enfoncer à coups d'épaule. Le flot des femmes croissait, il craignit d'être débordé, il prit le parti désespéré de pousser devant lui sa tante et les jeunes filles, pour gagner le perron, au travers des assiégeants. Mais cette manoeuvre amena une bousculade: on ne les lâchait pas, une bande hurlante les traquait, tandis que la foule refluait de droite et de gauche, sans comprendre encore, étonnée seulement de ces dames en toilette, perdues dans la bataille. A cette minute, la confusion devint telle, qu'il se produisit un de ces faits d'affolement qui restent inexplicables. Lucie et Jeanne, arrivées au perron, s'étaient glissées par la porte que la femme de chambre entrebâillait; madame Hennebeau avait réussi à les suivre; et, derrière elles, Négrel entra enfin, remit les verrous, persuadé qu'il avait vu Cécile passer la première. Elle n'était plus là, disparue en route, emportée par une telle peur, qu'elle avait tourné le dos à la maison, et s'était jetée d'elle-même en plein danger.

Aussitôt, le cri s'éleva:

—Vive la sociale! à mort les bourgeois! à mort!

Quelques-uns, de loin, sous la voilette qui lui cachait le visage, la prenaient pour madame Hennebeau. D'autres nommaient une amie de la directrice, la jeune femme d'un usinier voisin, exécré de ses ouvriers. Et, d'ailleurs, peu importait, c'étaient sa robe de soie, son manteau de fourrure, jusqu'à la plume blanche de son chapeau, qui exaspéraient. Elle sentait le parfum, elle avait une montre, elle avait une peau fine de fainéante qui ne touchait pas au charbon.

—Attends! cria la Brûlé, on va t'en mettre au cul, de la dentelle!

—C'est à nous que ces salopes volent ça, reprit la Levaque. Elles se collent du poil sur la peau, lorsque nous crevons de froid… Foutez-moi-la donc toute nue, pour lui apprendre à vivre!

Du coup, la Mouquette s'élança.

—Oui, oui, faut la fouetter.

Et les femmes, dans cette rivalité sauvage, s'étouffaient, allongeaient leurs guenilles, voulaient chacune un morceau de cette fille de riche. Sans doute qu'elle n'avait pas le derrière mieux fait qu'une autre. Plus d'une même était pourrie, sous ses fanfreluches. Voilà assez longtemps que l'injustice durait, on les forcerait bien toutes à s'habiller comme des ouvrières, ces catins qui osaient dépenser cinquante sous pour le blanchissage d'un jupon!

Au milieu de ces furies, Cécile grelottait, les jambes paralysées, bégayant à vingt reprises la même phrase:

—Mesdames, je vous en prie, mesdames, ne me faites pas du mal.

Mais elle eut un cri rauque: des mains froides venaient de la prendre au cou. C'était le vieux Bonnemort, près duquel le flot l'avait poussée, et qui l'empoignait. Il semblait ivre de faim, hébété par sa longue misère, sorti brusquement de sa résignation d'un demi-siècle, sans qu'il fût possible de savoir sous quelle poussée de rancune. Après avoir, en sa vie, sauvé de la mort une douzaine de camarades, risquant ses os dans le grisou et dans les éboulements, il cédait à des choses qu'il n'aurait pu dire, à un besoin de faire ça, à la fascination de ce cou blanc de jeune fille. Et, comme ce jour-là il avait perdu sa langue, il serrait les doigts, de son air de vieille bête infirme, en train de ruminer des souvenirs.

—Non! non! hurlaient les femmes, le cul à l'air! le cul à l'air!

Dans l'hôtel, dès qu'on s'était aperçu de l'aventure, Négrel et M. Hennebeau avaient rouvert la porte, bravement, pour courir au secours de Cécile. Mais la foule, maintenant, se jetait contre la grille du jardin, et il n'était plus facile de sortir. Une lutte s'engageait là, pendant que les Grégoire, épouvantés, apparaissaient sur le perron.

—Laissez-la donc, vieux! c'est la demoiselle de la Piolaine! cria la Maheude au grand-père, en reconnaissant Cécile, dont une femme avait déchiré la voilette.

De son côté, Étienne, bouleversé de ces représailles contre une enfant, s'efforçait de faire lâcher prise à la bande. Il eut une inspiration, il brandit la hache qu'il avait arrachée des poings de Levaque.

—Chez Maigrat, nom de Dieu!… Il y a du pain, là-dedans. Foutons la baraque à Maigrat par terre!

Et, à la volée, il donna un premier coup de hache dans la porte de la boutique. Des camarades l'avaient suivi, Levaque, Maheu et quelques autres. Mais les femmes s'acharnaient. Cécile était retombée des doigts de Bonnemort dans les mains de la Brûlé. A quatre pattes, Lydie et Bébert, conduits par Jeanlin, se glissaient entre les jupes, pour voir le derrière à la dame. Déjà, on la tiraillait, ses vêtements craquaient, lorsqu'un homme à cheval parut, poussant sa bête, cravachant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.

—Ah! canailles, vous en êtes à fouetter nos filles!

C'était Deneulin qui arrivait au rendez-vous, pour le dîner. Vivement, il sauta sur la route, prit Cécile par la taille; et, de l'autre main, manoeuvrant le cheval avec une adresse et une force extraordinaires, il s'en servait comme d'un coin vivant, fendait la foule, qui reculait devant les ruades. A la grille, la bataille continuait. Pourtant, il passa, écrasa des membres. Ce secours imprévu délivra Négrel et M. Hennebeau, en grand danger, au milieu des jurons et des coups. Et, tandis que le jeune homme rentrait enfin avec Cécile évanouie, Deneulin, qui couvrait le directeur de son grand corps, en haut du perron, reçut une pierre, dont le choc faillit lui démonter l'épaule.

—C'est ça, cria-t-il, cassez-moi les os, après avoir cassé mes
  machines!

Il repoussa promptement la porte. Une bordée de cailloux s'abattit dans le bois.

—Quels enragés! reprit-il. Deux secondes de plus, et ils me crevaient le crâne comme une courge vide… On n'a rien à leur dire, que voulez-vous? Ils ne savent plus, il n'y a qu'à les assommer.

Dans le salon, les Grégoire pleuraient, en voyant Cécile revenir à elle. Elle n'avait aucun mal, pas même une égratignure: sa voilette seule était perdue. Mais leur effarement augmenta, lorsqu'ils reconnurent devant eux leur cuisinière, Mélanie, qui contait comment la bande avait démoli la Piolaine. Folle de peur, elle accourait avertir ses maîtres. Elle était entrée, elle aussi, par la porte entrebâillée, au moment de la bagarre, sans que personne la remarquât; et, dans son récit interminable, l'unique pierre de Jeanlin qui avait brisé une seule vitre devenait une canonnade en règle, dont les murs restaient fendus. Alors, les idées de M. Grégoire furent bouleversées: on égorgeait sa fille, on rasait sa maison, c'était donc vrai que ces mineurs pouvaient lui en vouloir, parce qu'il vivait en brave homme de leur travail?

La femme de chambre, qui avait apporté une serviette et de l'eau de
Cologne, répéta:

—Tout de même, c'est drôle, ils ne sont pas méchants.

Madame Hennebeau, assise, très pâle, ne se remettait pas de la secousse de son émotion; et elle retrouva seulement un sourire, lorsqu'on félicita Négrel. Les parents de Cécile remerciaient surtout le jeune homme, c'était maintenant un mariage conclu. M. Hennebeau regardait en silence, allait de sa femme à cet amant qu'il jurait de tuer le matin, puis à cette jeune fille qui l'en débarrasserait bientôt sans doute. Il n'avait aucune hâte, une seule peur lui restait, celle de voir sa femme tomber plus bas, à quelque laquais peut-être.

—Et vous, mes petites chéries, demanda Deneulin à ses filles, on ne vous a rien cassé?

Lucie et Jeanne avaient eu bien peur, mais elles étaient contentes d'avoir vu ça. Elles riaient à présent.

—Sapristi! continua le père, voilà une bonne journée!… Si vous voulez une dot, vous ferez bien de la gagner vous-mêmes; et attendez-vous encore à être forcées de me nourrir.

Il plaisantait, la voix tremblante. Ses yeux se gonflèrent, quand ses deux filles se jetèrent dans ses bras.

M. Hennebeau avait écouté cet aveu de ruine. Une pensée vive éclaira son visage. En effet, Vandame allait être à Montsou, c'était la compensation espérée, le coup de fortune qui le remettrait en faveur, près de ces messieurs de la Régie. A chaque désastre de son existence, il se réfugiait dans la stricte exécution des ordres reçus, il faisait de la discipline militaire où il vivait, sa part réduite de bonheur.

Mais on se calmait, le salon tombait à une paix lasse, avec la lumière tranquille des deux lampes et le tiède étouffement des portières. Que se passait-il donc, dehors? Les braillards se taisaient, des pierres ne battaient plus la façade; et l'on entendait seulement de grands coups sourds, ces coups de cognée qui sonnent au lointain des bois. On voulut savoir, on retourna dans le vestibule risquer un regard par le panneau vitré de la porte. Même ces dames et ces demoiselles montèrent se poster derrière les persiennes du premier étage.

—Voyez-vous ce gredin de Rasseneur, en face, sur le seuil de ce cabaret? dit M. Hennebeau à Deneulin. Je l'avais flairé, il faut qu'il en soit.

Pourtant, ce n'était pas Rasseneur, c'était Étienne qui enfonçait à coups de hache le magasin de Maigrat. Et il appelait toujours les camarades: est-ce que les marchandises, là-dedans, n'appartenaient pas aux charbonniers? est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de reprendre leur bien à ce voleur qui les exploitait depuis si longtemps, qui les affamait sur un mot de la Compagnie? Peu à peu, tous lâchaient l'hôtel du directeur, accouraient au pillage de la boutique voisine. Le cri: du pain! du pain! du pain! grondait de nouveau. On en trouverait, du pain, derrière cette porte. Une rage de faim les soulevait, comme si, brusquement, ils ne pouvaient attendre davantage, sans expirer sur cette route. De telles poussées se ruaient dans la porte, qu'Étienne craignait de blesser quelqu'un, à chaque volée de la hache.

Cependant, Maigrat, qui avait quitté le vestibule de l'hôtel, s'était d'abord réfugié dans la cuisine; mais il n'y entendait rien, il y rêvait des attentats abominables contre sa boutique; et il venait de remonter pour se cacher derrière la pompe, dehors, lorsqu'il distingua nettement les craquements de la porte, les vociférations de pillage, où se mêlait son nom. Ce n'était donc pas un cauchemar: s'il ne voyait pas, il entendait maintenant, il suivait l'attaque, les oreilles bourdonnantes. Chaque coup de cognée lui entrait en plein coeur. Un gond avait dû sauter, encore cinq minutes, et la boutique était prise. Cela se peignait dans son crâne en images réelles, effrayantes, les brigands qui se ruaient, puis les tiroirs forcés, les sacs éventrés, tout mangé, tout bu, la maison elle-même emportée, plus rien, pas même un bâton pour aller mendier au travers des villages. Non, il ne leur permettrait pas d'achever sa ruine, il préférait y laisser la peau. Depuis qu'il était là, il apercevait à une fenêtre de sa maison, sur la façade en retour, la chétive silhouette de sa femme, pâle et brouillée derrière les vitres: sans doute elle regardait arriver les coups, de son air muet de pauvre être battu. Au-dessous, il y avait un hangar, placé de telle sorte, que, du jardin de l'hôtel, on pouvait y monter en grimpant au treillage du mur mitoyen; puis, de là, il était facile de ramper sur les tuiles, jusqu'à la fenêtre. Et l'idée de rentrer ainsi chez lui le torturait à présent, dans son remords d'en être sorti. Peut-être aurait-il le temps de barricader le magasin avec des meubles; même il inventait d'autres défenses héroïques, de l'huile bouillante, du pétrole enflammé, versé d'en haut. Mais cet amour de ses marchandises luttait contre sa peur, il râlait de lâcheté combattue. Tout d'un coup, il se décida, à un retentissement plus profond de la hache. L'avarice l'emportait, lui et sa femme couvriraient les sacs de leur corps, plutôt que d'abandonner un pain.

Des huées, presque aussitôt, éclatèrent.

—Regardez! regardez!… Le matou est là-haut! au chat! au chat!

La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar. Dans sa fièvre, malgré sa lourdeur, il avait monté au treillage avec agilité, sans se soucier des bois qui cassaient; et, maintenant, il s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforçait d'atteindre la fenêtre. Mais la pente se trouvait très raide, il était gêné par son ventre, ses ongles s'arrachaient. Pourtant, il se serait traîné jusqu'en haut, s'il ne s'était mis à trembler, dans la crainte de recevoir des pierres; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait à crier, sous lui:

—Au chat! au chat!… Faut le démolir!

Et, brusquement, ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme une boule, sursauta à la gouttière, tomba en travers du mur mitoyen, si malheureusement, qu'il rebondit du côté de la route, où il s'ouvrit le crâne, à l'angle d'une borne. La cervelle avait jailli. Il était mort. Sa femme, en haut, pâle et brouillée derrière les vitres, regardait toujours.

D'abord, ce fut une stupeur. Étienne s'était arrêté, la hache glissée des poings. Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique, les yeux tournés vers le mur, où coulait lentement un mince filet rouge. Et les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans l'ombre croissante.

Tout de suite, les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang.

—Il y a donc un bon Dieu! Ah! cochon, c'est fini!

Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

—Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur! dit la Maheude, enragée parmi les autres. Tu ne me refuseras plus crédit… Attends! Attends! il faut que je t'engraisse encore.

De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment.

—Tiens! mange donc!… Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais!

Les injures redoublèrent, pendant que le mort, étendu sur le dos, regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'où tombait la nuit. Cette terre, tassée dans sa bouche, c'était le pain qu'il avait refusé. Et il ne mangerait plus que de ce pain-là, maintenant. Ça ne lui avait guère porté bonheur, d'affamer le pauvre monde.

Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât.

On entendit la voix aigre de la Brûlé.

—Faut le couper comme un matou!

—Oui, oui! au chat! au chat!… Il en a trop fait, le salaud!

Déjà, la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levaque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe:

—Je l'ai! je l'ai!

Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée.

—Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles!

—Oui, c'est fini de te payer sur la bête, nous n'y passerons plus toutes, à tendre le derrière pour avoir un pain.

—Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je veux bien, si tu peux encore!

Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible. Elles se montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de mépris:

—Il ne peut plus! il ne peut plus!… Ce n'est plus un homme qu'on va foutre dans la terre… Va donc pourrir, bon à rien!

La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton; et, le portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Des gouttes de sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de viande à l'étal d'un boucher. En haut, à la fenêtre, madame Maigrat ne bougeait toujours pas; mais, sous la dernière lueur du couchant, les défauts brouillés des vitres déformaient sa face blanche, qui semblait rire. Battue, trahie à chaque heure, les épaules pliées du matin au soir sur un registre, peut-être riait-elle, quand la bande des femmes galopa, avec la bête mauvaise, la bête écrasée, au bout du bâton.

Cette mutilation affreuse s'était accomplie dans une horreur glacée. Ni Étienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies. Sur la porte de l'estaminet Tison, des têtes se montraient, Rasseneur blême de révolte, et Zacharie, et Philomène, stupéfiés d'avoir vu. Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, très graves, hochaient la tête. Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bébert, forçait Lydie à lever le nez. Mais les femmes revenaient déjà, tournant sur elles-mêmes, passant sous les fenêtres de la Direction. Et, derrière les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou. Elles n'avaient pu apercevoir la scène, cachée par le mur, elles distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.

—Qu'ont-elles donc au bout de ce bâton? demanda Cécile, qui s'était enhardie jusqu'à regarder.

Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin.

—Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie, on dirait un débris de porc.

A ce moment, elle tressaillit et elle se tut. Madame Grégoire lui avait donné un coup de genou. Toutes deux restèrent béantes. Ces demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs grands yeux cette vision rouge, au fond des ténèbres.

Étienne de nouveau brandit la hache. Mais le malaise ne se dissipait pas, ce cadavre à présent barrait la route et protégeait la boutique. Beaucoup avaient reculé. C'était comme un assouvissement qui les apaisait tous. Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix lui dire à l'oreille de se sauver. Il se retourna, il reconnut Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante. D'un geste, il la repoussa. Il ne voulait pas l'écouter, il menaçait de la battre. Alors, elle eut un geste de désespoir, elle hésita, puis courut vers Étienne.

—Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter à ses joues le sang des gifles qu'il avait reçues. Mais elle ne se rebutait pas, elle l'obligeait à jeter la hache, elle l'entraînait par les deux bras, avec une force irrésistible.

—Quand je te dis que voilà les gendarmes!… Écoute-moi donc. C'est
Chaval qui est allé les chercher et qui les amène, si tu veux savoir.
Moi, ça m'a dégoûtée, je suis venue… Sauve-toi, je ne veux pas
qu'on te prenne.

Et Catherine l'emmena, à l'instant où un lourd galop ébranlait au loin le pavé. Tout de suite, un cri éclata: «Les gendarmes! les gendarmes!» Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu'en deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayée par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre sur la terre blanche. Devant l'estaminet Tison, il n'était resté que Rasseneur, qui, soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert, éteint, dans le silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n'osant risquer un oeil, claquaient des dents. La plaine se noyait sous l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours à coke incendiés au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des gendarmes approchait, ils débouchèrent sans qu'on les distinguât, en une masse sombre. Et, derrière eux, confiée à leur garde, la voiture du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'où sauta un marmiton, qui se mit d'un air tranquille à déballer les croûtes des vol-au-vent.

Sixième partie

I

La première quinzaine de février s'écoula encore, un froid noir prolongeait le dur hiver, sans pitié des misérables. De nouveau, les autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur, un général. Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe était venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les hommes campaient de Beaugnies à Marchiennes. Des postes armés gardaient les puits, il y avait des soldats devant chaque machine. L'hôtel du directeur, les Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois, s'étaient hérissés de baïonnettes. On n'entendait plus, le long du pavé, que le passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux, continuellement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait là-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi, retentissaient les cris de faction.

—Qui vive?… Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part. Au contraire, la grève s'était aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine arrêtaient l'extraction, comme le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient. C'était maintenant une obstination muette, en face de ce déploiement de force, dont s'exaspérait l'orgueil des mineurs. Les corons semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un ouvrier ne bougeait, à peine en rencontrait-on un par hasard, isolé, le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges. Et, sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obéissance forcée et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui manger la nuque, s'il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage, à la frontière belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en restait là, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les fosses mortes, gardées par la troupe.

Dès le lendemain de la journée terrible, cette paix s'était produite, d'un coup, cachant une panique telle, qu'on faisait le plus de silence possible sur les dégâts et les atrocités. L'enquête ouverte établissait que Maigrat était mort de sa chute, et l'affreuse mutilation du cadavre demeurait vague, entourée déjà d'une légende. De son côté, la Compagnie n'avouait pas les dommages soufferts, pas plus que les Grégoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans le scandale d'un procès, où elle devrait témoigner. Cependant, quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours, imbéciles et ahuris, ne sachant rien. Par erreur, Pierron était allé, les menottes aux poignets, jusqu'à Marchiennes, ce dont les camarades riaient encore. Rasseneur, également, avait failli être emmené entre deux gendarmes. On se contentait, à la Direction, de dresser des listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait reçu le sien, Levaque aussi, de même que trente-quatre de leurs camarades, au seul coron des Deux-Cent-Quarante. Et toute la sévérité retombait sur Étienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu'on cherchait, sans pouvoir retrouver sa trace. Chaval, dans sa haine, l'avait dénoncé, en refusant de nommer les autres, supplié par Catherine qui voulait sauver ses parents. Les jours se passaient, on sentait que rien n'était fini, on attendait la fin, la poitrine oppressée d'un malaise.

A Montsou, dès lors, les bourgeois s'éveillèrent en sursaut chaque nuit, les oreilles bourdonnantes d'un tocsin imaginaire, les narines hantées d'une puanteur de poudre. Mais ce qui acheva de leur fêler le crâne, ce fut un prône de leur nouveau curé, l'abbé Ranvier, ce prêtre maigre aux yeux de braise rouge, qui succédait à l'abbé Joire. Comme on était loin de la discrétion souriante de celui-ci, de son unique soin d'homme gras et doux à vivre en paix avec tout le monde! Est-ce que l'abbé Ranvier ne s'était pas permis de prendre la défense des abominables brigands en train de déshonorer la région? Il trouvait des excuses aux scélératesses des grévistes, il attaquait violemment la bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilités. C'était la bourgeoisie qui, en dépossédant l'Église de ses libertés antiques pour en mésuser elle-même, avait fait de ce monde un lieu maudit d'injustice et de souffrance; c'était elle qui prolongeait les malentendus, qui poussait à une catastrophe effroyable, par son athéisme, par son refus d'en revenir aux croyances, aux traditions fraternelles des premiers chrétiens. Et il avait osé menacer les riches, il les avait avertis que, s'ils s'entêtaient davantage à ne pas écouter la voix de Dieu, sûrement Dieu se mettrait du côté des pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incrédules, il les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa gloire. Les dévotes en tremblaient, le notaire déclarait qu'il y avait là du pire socialisme, tous voyaient le curé à la tête d'une bande, brandissant une croix, démolissant la société bourgeoise de 89, à grands coups.

M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement d'épaules:

—S'il nous ennuie trop, l'évêque nous en débarrassera.

Et, pendant que la panique soufflait ainsi d'un bout à l'autre de la plaine, Étienne habitait sous terre, au fond de Réquillart, le terrier à Jeanlin. C'était là qu'il se cachait, personne ne le croyait si proche, l'audace tranquille de ce refuge, dans la mine même, dans cette voie abandonnée du vieux puits, avait déjoué les recherches. En haut, les prunelliers et les aubépines, poussés parmi les charpentes abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s'y risquait plus, il fallait connaître la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se laisser tomber sans peur, pour atteindre les échelons solides encore; et d'autres obstacles le protégeaient, la chaleur suffocante du goyot, cent vingt mètres d'une descente dangereuse, puis le pénible glissement à plat ventre, d'un quart de lieue, entre les parois resserrées de la galerie, avant de découvrir la caverne scélérate, emplie de rapines. Il y vivait au milieu de l'abondance, il y avait trouvé du genièvre, le reste de la morue sèche, des provisions de toutes sortes. Le grand lit de foin était excellent, on ne sentait pas un courant d'air, dans cette température égale, d'une tiédeur de bain. Seule, la lumière menaçait de manquer. Jeanlin qui s'était fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrétion de sauvage ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu'à de la pommade, mais ne pouvait arriver à mettre la main sur un paquet de chandelles.

Dès le cinquième jour, Étienne n'alluma plus que pour manger. Les morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit. Cette nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande souffrance. Il avait beau dormir en sûreté, être pourvu de pain, avoir chaud, jamais la nuit n'avait pesé si lourdement à son crâne. Elle lui semblait être comme l'écrasement même de ses pensées. Maintenant, voilà qu'il vivait de vols! Malgré ses théories communistes, les vieux scrupules d'éducation se soulevaient, il se contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire? il fallait bien vivre, sa tâche n'était pas remplie. Une autre honte l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jeté sur Chaval, armé d'un couteau. Cela remuait en lui tout un inconnu d'épouvante, le mal héréditaire, la longue hérédité de soûlerie, ne tolérant plus une goutte d'alcool sans tomber à la fureur homicide. Finirait-il donc en assassin? Lorsqu'il s'était trouvé à l'abri, dans ce calme profond de la terre, pris d'une satiété de violence, il avait dormi deux jours d'un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l'écoeurement persistait, il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de quelque terrible noce. Une semaine s'écoula; les Maheu, avertis, ne purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer à voir clair, même pour manger.

Maintenant, durant des heures, Étienne demeurait allongé sur son foin. Des idées vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir. C'était une sensation de supériorité qui le mettait à part des camarades, une exaltation de sa personne, à mesure qu'il s'instruisait. Jamais il n'avait tant réfléchi, il se demandait pourquoi son dégoût, le lendemain de la furieuse course au travers des fosses; et il n'osait se répondre, des souvenirs le répugnaient, la bassesse des convoitises, la grossièreté des instincts, l'odeur de toute cette misère secouée au vent. Malgré le tourment des ténèbres, il en arrivait à redouter l'heure où il rentrerait au coron. Quelle nausée, ces misérables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec qui causer politique sérieusement, une existence de bétail, toujours le même air empesté d'oignon où l'on étouffait! Il voulait leur élargir le ciel, les élever au bien-être et aux bonnes manières de la bourgeoisie, en faisant d'eux les maîtres; mais comme ce serait long! et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce bagne de la faim. Lentement, sa vanité d'être leur chef, sa préoccupation constante de penser à leur place, le dégageaient, lui soufflaient l'âme d'un de ces bourgeois qu'il exécrait.

Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, volé dans la lanterne d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Étienne. Lorsque les ténèbres finissaient par l'hébéter, par lui peser sur le crâne à le rendre fou, il allumait un instant; puis, dès qu'il avait chassé le cauchemar, il éteignait, avare de cette clarté nécessaire à sa vie, autant que le pain. Le silence bourdonnait à ses oreilles, il n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux boisages, le petit bruit d'une araignée filant sa toile. Et les yeux ouverts dans ce néant tiède, il retournait à son idée fixe, à ce que les camarades faisaient là-haut. Une défection de sa part lui aurait paru la dernière des lâchetés. S'il se cachait ainsi, c'était pour rester libre, pour conseiller et agir. Ses longues songeries avaient fixé son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu être Pluchart, lâcher le travail, travailler uniquement à la politique, mais seul, dans une chambre propre, sous le prétexte que les travaux de tête absorbent la vie entière et demandent beaucoup de calme.

Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son trou, dès la nuit tombée. Il désirait se rendre compte de la situation, voir si l'on devait s'entêter davantage. Lui, pensait la partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s'être grisé de rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder la Compagnie. Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le torturait, lorsqu'il songeait aux misères de la défaite, à toute cette lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui. La fin de la grève, n'était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre, son existence retombant à l'abrutissement de la mine et aux dégoûts du coron? Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforçait de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible, que le capital allait se détruire lui-même, devant l'héroïque suicide du travail.

C'était en effet, dans le pays entier, un long retentissement de ruines. La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des faillites, d'un bout de la plaine à l'autre. Il ne longeait plus, au bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments pourrissaient sous le ciel blafard. Les sucreries surtout avaient souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour. A la minoterie Dutilleul, la dernière meule s'était arrêtée le deuxième samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se trouvait définitivement tuée par le chômage. Du côté de Marchiennes, la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas une batterie des fours à coke ne brûlant à l'horizon. La grève des charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique, l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l'agonie suprême, ce pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction et en affamant ses mineurs, s'était fatalement trouvée, dès la fin de décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses. Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers en fuite ruinaient des familles.

Souvent, au coude d'un chemin, Étienne s'arrêtait, dans la nuit glacée, pour écouter pleuvoir les décombres. Il respirait fortement les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se lèverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout, le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol. Mais les fosses de la Compagnie surtout l'intéressaient, dans ce massacre. Il se remettait en marche, aveuglé d'ombre, il les visitait les unes après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage. Des éboulements continuaient à se produire, d'une gravité croissante, à mesure que l'abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s'était engloutie, comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie, sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires, inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents. Crèvecoeur et Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus. On parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d'eau avait inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts. C'étaient ainsi, d'heure en heure, des frais énormes, des brèches ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux deniers de Montsou, centuplés en un siècle.

Alors, devant ces coups répétés, l'espoir renaissait chez Étienne, il finissait par croire qu'un troisième mois de résistance achèverait le monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole, dans l'inconnu de son tabernacle. Il savait qu'à la suite des troubles de Montsou, une vive émotion s'était emparée des journaux de Paris, toute une polémique violente entre les feuilles officieuses et les feuilles de l'opposition, des récits terrifiants, que l'on exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait peur, après l'avoir encouragée; et, la Régie n'osant plus faire la sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une enquête, mais d'un air de regret, sans paraître s'inquiéter du dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde. Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile, enfoncés dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque ces terribles hommes lâchaient tout.

Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau. La Compagnie avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassât si aisément: elle pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-là, ayant poussé jusqu'à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant lui conta qu'on parlait de céder Vandame à Montsou. C'était, disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches, le père malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs chemises. On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette maison de bourgeois, où l'on se cachait pour boire de l'eau. Le travail n'avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un commencement d'inondation s'était produit, qui nécessitait de grandes dépenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d'ailleurs, l'avait achevé: s'ils refusaient, c'était par affection, afin de lui éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de vendre. Il disait toujours non, violemment. Cela l'enrageait de payer les frais de la grève, il espérait d'abord en mourir, le sang à la tête, le cou étranglé d'apoplexie. Puis, que faire? il avait écouté les offres. On le chicanait, on dépréciait cette proie superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d'avances paralysait seul l'exploitation. Bien heureux encore s'il en tirait de quoi désintéresser ses créanciers. Il s'était, pendant deux jours, débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de sa voix retentissante. Et l'affaire en restait là, ils étaient retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle. Étienne flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la bataille, qu'ils s'engraissaient de la défaite en mangeant les cadavres des petits, tombés à leur côté.

Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle. Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux filtraient de tous les joints; et l'on avait dû mettre une équipe de charpentiers à la réparation, en grande hâte. ***446***

Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l'éternelle silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de la plaine. On ne pouvait l'éviter, elle dominait, elle était, en l'air, comme le drapeau du régiment. Vers trois heures du matin, le ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu'il y avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté l'extraction pendant trois mois. Longtemps, il rôda écoutant les maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui réjouissait le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.

Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le peuple. Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si l'armée s'était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son origine. C'était le péril suprême, la grande épouvante, dont les dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayés, exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie inique. Déjà, l'on disait que des régiments entiers se trouvaient infectés de socialisme. Était-ce vrai? la justice allait-elle venir, grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.

Il s'aperçut alors qu'il montait sur le terri, la tête bourdonnante de ces réflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il saurait la couleur de ses idées. D'un air indifférent, il continuait de s'approcher, comme s'il eût glané les vieux bois, restés dans les déblais. La sentinelle demeurait immobile.

—Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne. Je crois que nous allons avoir de la neige.

C'était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle, criblée de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l'embarras d'une recrue.

—Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il.

Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la plaine.

—Qu'ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua Étienne. Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!… Avec ça, il souffle toujours un vent, ici!

Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s'abritait, par les nuits d'ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid, qu'il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts. Le métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l'engourdir, il répondait aux questions par des mots bégayés d'enfant qui sommeille.

Vainement, pendant un quart d'heure, Étienne tâcha de le faire parler sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était républicain; quant à lui, il n'avait pas d'idée, ça lui était égal. Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'être pas puni. L'ouvrier l'écoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armée, contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un pantalon rouge au derrière.

—Alors, vous vous nommez?

—Jules.

—Et d'où êtes-vous?

—De Plogof, là-bas.

Au hasard, il avait allongé le bras. C'était en Bretagne, il n'en savait pas davantage. Sa petite figure pâle s'animait, il se mit à rire, réchauffé.

—J'ai ma mère et ma soeur. Elles m'attendent bien sûr. Ah! ce ne sera pas pour demain… Quand je suis parti, elles m'ont accompagné jusqu'à Pont-l'Abbé. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne. Le cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge… Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!

Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessât de rire. La lande déserte de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des bruyères.

—Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?

Alors, Étienne parla de la Provence, qu'il avait quittée tout petit. Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le ciel terreux. Et il finit par être pris d'inquiétude, en apercevant Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l'air stupéfait de le voir là-haut. D'un geste, l'enfant le hélait. A quoi bon ce rêve de fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années encore, sa tentative inutile le désolait, comme s'il avait compté réussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette sale rosse de troupier d'avoir appelé le poste pour tirer sur eux.

Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus dans la neige qui tombait. Le sergent s'approchait avec ses hommes, les cris réglementaires furent échangés.

—Qui vive?… Avancez au mot de ralliement!

Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays conquis. Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte militaire.

II

Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une gelée intense glaçait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes d'encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille, était tout blanc, d'une blancheur unique, à l'infini. Sous la neige, le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les pierres des chemins, ne fondaient pas l'épaisse couche des tuiles. Ce n'était plus qu'une carrière de dalles blanches, dans la plaine blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul. Le long des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le gâchis boueux de leur piétinement.

Chez les Maheu, la dernière pelletée d'escarbilles était brûlée depuis la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un brin d'herbe. Alzire, pour s'être entêtée, ses pauvres mains fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait dû l'envelopper dans un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur là, près du fourneau refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait dormir. Ni Lénore ni Henri n'étaient rentrés, battant les routes en compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la pièce nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le mur, de l'air stupide d'une bête qui ne voit plus sa cage. Le pétrole aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si blanc, qu'il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée.

Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Maheude:

—Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner vingt sous, quand il couchait avec moi!

L'autre haussa les épaules.

—Tu m'embêtes, je n'ai rien dit… D'abord, qui t'a dit ça?

—On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir… Même tu as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'étais toujours sur le dos… Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!

Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel bavardage des femmes. Entre les ménages surtout qui logeaient porte à porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes. Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les autres. Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par une tuerie entre les deux hommes.

Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup.

—Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma femme, pour coucher avec.

Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe, protestait, bégayait.

—Oh! ça, non, jamais rien, jamais!

Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu.

—Tu sais, ça ne me va pas. Quand on a une femme comme ça, on lui casse les reins… C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?

—Mais, nom de Dieu! s'écria Maheu, furieux d'être tiré de son accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce qu'on n'a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!… Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?

—Qui l'a dit?… C'est la Pierronne qui l'a dit.

La Maheude éclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:

—Ah! c'est la Pierronne… Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a dit, à moi. Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes, l'un dessous et l'autre dessus!

Dès lors, il ne fut plus possible de s'entendre. Tous se fâchaient, les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu Catherine, et qu'ils s'étaient pourris ensemble, jusqu'aux petits, avec une saleté prise par Étienne au Volcan.

—Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu. C'est bon! j'y vais, moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la gueule.

Il s'était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner, tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait furtivement. Allumée par l'explication, la Maheude sortait aussi, lorsqu'une plainte d'Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se planter devant la fenêtre, les yeux perdus. Et ce médecin qui n'arrivait pas!