—C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.
C'était Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n'avait pu s'acclimater. Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé du regret de la lumière. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui donner un peu de la résignation de ses dix années de fond. Ces caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les confidences du camarade vieilli dans les ténèbres; et tous deux, chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'ébrouaient ensemble, avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en être à ne plus se souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. A l'écurie, voisins de mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux, échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d'herbes vertes, de routes blanches, de clartés jaunes, à l'infini. Puis, quand Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille s'était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts, pareils à des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui prenait sa joie dernière, cet ami tombé d'en haut, frais de bonnes odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'était aperçu que l'autre ne remuait plus.
Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maître-porion. Mais on s'inquiétait bien d'un cheval malade, en ce moment-là! Ces messieurs n'aimaient guère déplacer les chevaux. Maintenant, il fallait pourtant se décider à le sortir. La veille, le palefrenier avait passé une heure avec deux hommes, ficelant Trompette. On attela Bataille, pour l'amener jusqu'au puits. Lentement, le vieux cheval tirait, traînait le camarade mort, par une galerie si étroite, qu'il devait donner des secousses, au risque de l'écorcher; et, harassé, il branlait la tête, en écoutant le long frôlement de cette masse attendue chez l'équarrisseur. A l'accrochage, quand on l'eut dételé, il suivit de son oeil morne les préparatifs de la remonte, le corps poussé sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attaché sous une cage. Enfin, les chargeurs sonnèrent à la viande, il leva le cou pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noyé de ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le cou allongé, sa mémoire vacillante de bête se souvenait peut-être des choses de la terre. Mais c'était fini, le camarade ne verrait plus rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyable, le jour où il remonterait par là. Ses pattes se mirent à trembler, le grand air qui venait des campagnes lointaines l'étouffait; et il était comme ivre, quand il rentra pesamment à l'écurie.
Sur le carreau, les charbonniers restaient sombres, devant le cadavre de Trompette. Une femme dit à demi-voix:
—Encore un homme, ça descend si ça veut!
Mais un nouveau flot arrivait du coron, et Levaque qui marchait en tête, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait:
—A mort, les Borains! pas d'étrangers chez nous! à mort! à mort!
Tous se ruaient, il fallut qu'Étienne les arrêtât. Il s'était approché du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans à peine, à la face désespérée et résolue; et il lui expliquait les choses, il tâchait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles. A quoi bon risquer un massacre inutile? est-ce que la justice ne se trouvait pas du côté des mineurs? On était tous frères, on devait s'entendre. Au mot de république, le capitaine avait eu un geste nerveux. Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement:
—Au large! ne me forcez pas à faire mon devoir.
Trois fois, Étienne recommença. Derrière lui, les camarades grondaient. Le bruit courait que M. Hennebeau était à la fosse, et on parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son charbon lui-même. Mais c'était un faux bruit, il n'y avait là que Négrel et Dansaert, qui tous deux se montrèrent un instant à une fenêtre de la recette: le maître-porion se tenait en arrière, décontenancé depuis son aventure avec la Pierronne; tandis que l'ingénieur, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs, souriant du mépris goguenard dont il enveloppait les hommes et les choses. Des huées s'élevèrent, ils disparurent. Et, à leur place, on ne vit plus que la face blonde de Souvarine. Il était justement de service, il n'avait pas quitté sa machine un seul jour, depuis le commencement de la grève, ne parlant plus, absorbé peu à peu dans une idée fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux pâles.
—Au large! répéta très haut le capitaine. Je n'ai rien à entendre, j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai… Et ne vous poussez pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.
Malgré sa voix ferme, une inquiétude croissante le pâlissait, à la vue du flot toujours montant des mineurs. On devait le relever à midi; mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque-là, il venait d'envoyer à Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort.
Des vociférations lui avaient répondu.
—A mort les étrangers! à mort les Borains!… Nous voulons être les maîtres chez nous!
Étienne recula, désolé. C'était la fin, il n'y avait plus qu'à se battre et à mourir. Et il cessa de retenir les camarades, la bande roula jusqu'à la petite troupe. Ils étaient près de quatre cents, les corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course. Tous jetaient le même cri, Maheu et Levaque disaient furieusement aux soldats:
—Allez-vous-en! nous n'avons rien contre vous, allez-vous-en!
—Ça ne vous regarde pas, reprenait la Maheude. Laissez-nous faire nos affaires.
Et, derrière elle, la Levaque ajoutait, plus violente:
—Est-ce qu'il faudra vous manger pour passer? On vous prie de foutre le camp!
Même on entendit la voix grêle de Lydie, qui s'était fourrée au plus épais avec Bébert, dire sur un ton aigu:
—En voilà des andouilles de lignards!
Catherine, à quelques pas, regardait, écoutait, l'air hébété par ces nouvelles violences, au milieu desquelles le mauvais sort la faisait tomber. Est-ce qu'elle ne souffrait pas trop déjà? quelle faute avait-elle donc commise, pour que le malheur ne lui laissât pas de repos? La veille encore, elle ne comprenait rien aux colères de la grève, elle pensait que, lorsqu'on a sa part de gifles, il est inutile d'en chercher davantage; et, à cette heure, son coeur se gonflait d'un besoin de haine, elle se souvenait de ce qu'Étienne racontait autrefois à la veillée, elle tâchait d'entendre ce qu'il disait maintenant aux soldats. Il les traitait de camarades, il leur rappelait qu'ils étaient du peuple eux aussi, qu'ils devaient être avec le peuple, contre les exploiteurs de la misère.
Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme déboula. C'était la Brûlé, effrayante de maigreur, le cou et les bras à l'air, accourue d'un tel galop, que des mèches de cheveux gris l'aveuglaient.
—Ah! nom de Dieu, j'en suis! balbutiait-elle, l'haleine coupée. Ce vendu de Pierron qui m'avait enfermée dans la cave!
Et, sans attendre, elle tomba sur l'armée, la bouche noire, vomissant l'injure.
—Tas de canailles! tas de crapules! ça lèche les bottes de ses supérieurs, ça n'a de courage que contre le pauvre monde!
Alors, les autres se joignirent à elle, ce furent des bordées d'insultes. Quelques-uns criaient encore: «Vivent les soldats! au puits l'officier!» Mais bientôt il n'y eut plus qu'une clameur: «A bas les pantalons rouges!» Ces hommes qui avaient écouté, impassibles, d'un visage immobile et muet, les appels à la fraternité, les tentatives amicales d'embauchage, gardaient la même raideur passive, sous cette grêle de gros mots. Derrière eux, le capitaine avait tiré son épée; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menaçant de les écraser contre le mur, il leur commanda de croiser la baïonnette. Ils obéirent, une double rangée de pointes d'acier s'abattit devant les poitrines des grévistes.
—Ah! les jean-foutre! hurla la Brûlé, en reculant.
Déjà, tous revenaient, dans un mépris exalté de la mort. Des femmes se précipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient:
—Tuez-nous, tuez-nous donc! Nous voulons nos droits.
Levaque, au risque de se couper, avait saisi à pleines mains un paquet de baïonnettes, trois baïonnettes, qu'il secouait, qu'il tirait à lui, pour les arracher; et il les tordait, dans les forces décuplées de sa colère, tandis que Bouteloup, à l'écart, ennuyé d'avoir suivi le camarade, le regardait faire tranquillement.
—Allez-y, pour voir, répétait Maheu, allez-y un peu, si vous êtes de bons bougres!
Et il ouvrait sa veste, et il écartait sa chemise, étalant sa poitrine nue, sa chair velue et tatouée de charbon. Il se poussait sur les pointes, il les obligeait à reculer, terrible d'insolence et de bravoure. Une d'elles l'avait piqué au sein, il en était comme fou et s'efforçait qu'elle entrât davantage, pour entendre craquer ses côtes.
—Lâches, vous n'osez pas… Il y en a dix mille derrière nous. Oui, vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille à tuer encore.
La position des soldats devenait critique, car ils avaient reçu l'ordre sévère de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière extrémité. Et comment empêcher ces enragés-là de s'embrocher eux-mêmes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient maintenant acculés contre le mur, dans l'impossibilité de reculer davantage. Leur petite troupe, une poignée d'hommes, en face de la marée montante des mineurs, tenait bon cependant, exécutait avec sang-froid les ordres brefs donnés par le capitaine. Celui-ci, les yeux clairs, les lèvres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur, celle de les voir s'emporter sous les injures. Déjà, un jeune sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se hérissaient, battait des paupières d'une façon inquiétante. Près de lui, un vieux chevronné, au cuir tanné par vingt campagnes, avait blêmi, quand il avait vu sa baïonnette tordue comme une paille. Un autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait très rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de canaille. Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les mots abominables, des pelletées d'accusations et de menaces qui les souffletaient au visage. Il fallait toute la force de la consigne pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste silence de la discipline militaire.
Une collision semblait fatale, lorsqu'on vit sortir, derrière la troupe, le porion Richomme, avec sa tête blanche de bon gendarme, bouleversée d'émotion. Il parlait tout haut.
—Nom de Dieu, c'est bête à la fin! On ne peut pas permettre des bêtises pareilles.
Et il se jeta entre les baïonnettes et les mineurs.
—Camarades, écoutez-moi… Vous savez que je suis un vieil ouvrier et que je n'ai jamais cessé d'être un des vôtres. Eh bien! nom de Dieu! je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera moi qui dirai aux chefs leurs quatre vérités… Mais en voilà de trop, ça n'avance à rien de gueuler des mauvaises paroles à ces braves gens et de vouloir se faire trouer le ventre.
On écoutait, on hésitait. En haut, malheureusement, reparut le profil aigu du petit Négrel. Il craignait sans doute qu'on ne l'accusât d'envoyer un porion, au lieu de se risquer lui-même; et il tâcha de parler. Mais sa voix se perdit au milieu d'un tumulte si épouvantable, qu'il dut quitter de nouveau la fenêtre, après avoir simplement haussé les épaules. Richomme, dès lors, eut beau les supplier en son nom, répéter que cela devait se passer entre camarades: on le repoussait, on le suspectait. Mais il s'entêta, il resta au milieu d'eux.
—Nom de Dieu! qu'on me casse la tête avec vous, mais je ne vous lâche pas, tant que vous serez si bêtes!
Étienne, qu'il suppliait de l'aider à leur faire entendre raison, eut un geste d'impuissance. Il était trop tard, leur nombre maintenant montait à plus de cinq cents. Et il n'y avait pas que des enragés, accourus pour chasser les Borains: des curieux stationnaient, des farceurs qui s'amusaient de la bataille. Au milieu d'un groupe, à quelque distance, Zacharie et Philomène regardaient comme au spectacle, si paisibles, qu'ils avaient amené les deux enfants, Achille et Désirée. Un nouveau flot arrivait de Réquillart, dans lequel se trouvaient Mouquet et la Mouquette: lui, tout de suite, alla en ricanant taper sur les épaules de son ami Zacharie; tandis qu'elle, très allumée, galopait au premier rang des mauvaises têtes.
Cependant, à chaque minute, le capitaine se tournait vers la route de Montsou. Les renforts demandés n'arrivaient pas, ses soixante hommes ne pouvaient tenir davantage. Enfin, il eut l'idée de frapper l'imagination de la foule, il commanda de charger les fusils devant elle. Les soldats exécutèrent le commandement, mais l'agitation grandissait, des fanfaronnades et des moqueries.
—Tiens! ces feignants, ils partent pour la cible! ricanaient les femmes, la Brûlé, la Levaque et les autres.
La Maheude, la gorge couverte du petit corps d'Estelle, qui s'était réveillée et qui pleurait, s'approchait tellement, que le sergent lui demanda ce qu'elle venait faire, avec ce pauvre mioche.
—Qu'est-ce que ça te fout? répondit-elle. Tire dessus, si tu l'oses.
Les hommes hochaient la tête de mépris. Aucun ne croyait qu'on pût tirer sur eux.
—Il n'y a pas de balles dans leurs cartouches, dit Levaque.
—Est-ce que nous sommes des Cosaques? cria Maheu. On ne tire pas contre des Français, nom de Dieu!
D'autres répétaient que, lorsqu'on avait fait la campagne de Crimée, on ne craignait pas le plomb. Et tous continuaient à se jeter sur les fusils. Si une décharge avait eu lieu à ce moment, elle aurait fauché la foule.
Au premier rang, la Mouquette s'étranglait de fureur, en pensant que des soldats voulaient trouer la peau à des femmes. Elle leur avait craché tous ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse, lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle offense à bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul. Des deux mains, elle relevait ses jupes, tendait les reins, élargissait la rondeur énorme.
—Tenez, v'là pour vous! et il est encore trop propre, tas de salauds!
Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en eût sa part, s'y reprenait à chaque poussée qu'elle envoyait.
—V'là pour l'officier! v'là pour le sergent! v'là pour les
militaires!
Un rire de tempête s'éleva, Bébert et Lydie se tordaient, Étienne lui-même, malgré son attente sombre, applaudit à cette nudité insultante. Tous, les farceurs aussi bien que les forcenés, huaient les soldats maintenant, comme s'ils les voyaient salis d'un éclaboussement d'ordure; et il n'y avait que Catherine, à l'écart, debout sur d'anciens bois, qui restât muette, le sang à la gorge, envahie de cette haine dont elle sentait la chaleur monter.
Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer l'énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. D'un saut, la Mouquette s'échappa, en se jetant entre les jambes des camarades. Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoignés dans le tas des plus violents, et gardés à vue, au fond de la chambre des porions.
D'en haut, Négrel et Dansaert criaient au capitaine de rentrer, de s'enfermer avec eux. Il refusa, il sentait que ces bâtiments, aux portes sans serrure, allaient être emportés d'assaut, et qu'il y subirait la honte d'être désarmé. Déjà sa petite troupe grondait d'impatience, on ne pouvait fuir devant ces misérables en sabots. Les soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la bande.
Il y eut d'abord un recul, un profond silence. Les grévistes restaient dans l'étonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta, exigeant les prisonniers, réclamant leur liberté immédiate. Des voix disaient qu'on les égorgeait là-dedans. Et, sans s'être concertés, emportés d'un même élan, d'un même besoin de revanche, tous coururent aux tas de briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux fournissait l'argile, et qui étaient cuites sur place. Les enfants les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes. Bientôt, chacun eut à ses pieds des munitions, la bataille à coups de pierres commença.
Ce fut la Brûlé qui se campa la première. Elle cassait les briques, sur l'arête maigre de son genou, et de la main droite, et de la main gauche, elle lâchait les deux morceaux. La Levaque se démanchait les épaules, si grosse, si molle, qu'elle avait dû s'approcher pour taper juste, malgré les supplications de Bouteloup, qui la tirait en arrière, dans l'espoir de l'emmener, maintenant que le mari était à l'ombre. Toutes s'excitaient, la Mouquette, ennuyée de se mettre en sang, à rompre les briques sur ses cuisses trop grasses, préférait les lancer entières. Des gamins eux-mêmes entraient en ligne, Bébert montrait à Lydie comment on envoyait ça, par-dessous le coude. C'était une grêle, des grêlons énormes, dont on entendait les claquements sourds. Et, soudain, au milieu de ces furies, on aperçut Catherine, les poings en l'air, brandissant elle aussi des moitiés de brique, les jetant de toute la force de ses petits bras. Elle n'aurait pu dire pourquoi, elle suffoquait, elle crevait d'une envie de massacrer le monde. Est-ce que ça n'allait pas être bientôt fini, cette sacrée existence de malheur? Elle en avait assez, d'être giflée et chassée par son homme, de patauger ainsi qu'un chien perdu dans la boue des chemins, sans pouvoir seulement demander une soupe à son père, en train d'avaler sa langue comme elle. Jamais ça ne marchait mieux, ça se gâtait au contraire depuis qu'elle se connaissait; et elle cassait des briques, et elle les jetait devant elle, avec la seule idée de balayer tout, les yeux si aveuglés de sang, qu'elle ne voyait même pas à qui elle écrasait les mâchoires.
Étienne, resté devant les soldats, manqua d'avoir le crâne fendu. Son oreille enflait, il se retourna, il tressaillit en comprenant que la brique était partie des poings fiévreux de Catherine; et, au risque d'être tué, il ne s'en allait pas, il la regardait. Beaucoup d'autres s'oubliaient également là, passionnés par la bataille, les mains ballantes. Mouquet jugeait les coups, comme s'il eût assisté à une partie de bouchon: oh! celui-là, bien tapé! et cet autre, pas de chance! Il rigolait, il poussait du coude Zacharie, qui se querellait avec Philomène, parce qu'il avait giflé Achille et Désirée, en refusant de les prendre sur son dos, pour qu'ils pussent voir. Il y avait des spectateurs, massés au loin, le long de la route. Et, en haut de la pente, à l'entrée du coron, le vieux Bonnemort venait de paraître, se traînant sur une canne, immobile maintenant, droit dans le ciel couleur de rouille.
Dès les premières briques lancées, le porion Richomme s'était planté de nouveau entre les soldats et les mineurs. Il suppliait les uns, il exhortait les autres, insoucieux du péril, si désespéré que de grosses larmes lui coulaient des yeux. On n'entendait pas ses paroles au milieu du vacarme, on voyait seulement ses grosses moustaches grises qui tremblaient.
Mais la grêle des briques devenait plus drue, les hommes s'y mettaient, à l'exemple des femmes.
Alors, la Maheude s'aperçut que Maheu demeurait en arrière. Il avait les mains vides, l'air sombre.
—Qu'est-ce que tu as, dis? cria-t-elle. Est-ce que tu es lâche? est-ce que tu vas laisser conduire tes camarades en prison?… Ah! si je n'avais pas cette enfant, tu verrais!
Estelle, qui s'était cramponnée à son cou en hurlant, l'empêchait de se joindre à la Brûlé et aux autres. Et, comme son homme ne semblait pas entendre, elle lui poussa du pied des briques dans les jambes.
—Nom de Dieu! veux-tu prendre ça! Faut-il que je te crache à la figure devant le monde, pour te donner du coeur?
Redevenu très rouge, il cassa des briques, il les jeta. Elle le cinglait, l'étourdissait, aboyait derrière lui des paroles de mort, en étouffant sa fille sur sa gorge, dans ses bras crispés; et il avançait toujours, il se trouva en face des fusils.
Sous cette rafale de pierres, la petite troupe disparaissait. Heureusement, elles tapaient trop haut, le mur en était criblé. Que faire? l'idée de rentrer, de tourner le dos, empourpra un instant le visage pâle du capitaine; mais ce n'était même plus possible, on les écharperait, au moindre mouvement. Une brique venait de briser la visière de son képi, des gouttes de sang coulaient de son front. Plusieurs de ses hommes étaient blessés; et il les sentait hors d'eux, dans cet instinct débridé de la défense personnelle, où l'on cesse d'obéir aux chefs. Le sergent avait lâché un nom de Dieu! l'épaule gauche à moitié démontée, la chair meurtrie par un choc sourd, pareil à un coup de battoir dans du linge. Eraflée à deux reprises, la recrue avait un pouce broyé, tandis qu'une brûlure l'agaçait au genou droit: est-ce qu'on se laisserait embêter longtemps encore? Une pierre ayant ricoché et atteint le vieux chevronné sous le ventre, ses joues verdirent, son arme trembla, s'allongea, au bout de ses bras maigres. Trois fois, le capitaine fut sur le point de commander le feu. Une angoisse l'étranglait, une lutte interminable de quelques secondes heurta en lui des idées, des devoirs, toutes ses croyances d'homme et de soldat. La pluie des briques redoublait, et il ouvrait la bouche, il allait crier: Feu! lorsque les fusils partirent d'eux-mêmes, trois coups d'abord, puis cinq, puis un roulement de peloton, puis un coup tout seul, longtemps après, dans le grand silence.
Ce fut une stupeur. Ils avaient tiré, la foule béante restait immobile, sans le croire encore. Mais des cris déchirants s'élevèrent, tandis que le clairon sonnait la cessation du feu. Et il y eut une panique folle, un galop de bétail mitraillé, une fuite éperdue dans la boue.
Bébert et Lydie s'étaient affaissés l'un sur l'autre, aux trois premiers coups, la petite frappée à la face, le petit troué au-dessous de l'épaule gauche. Elle, foudroyée, ne bougeait plus. Mais lui, remuait, la saisissait à pleins bras, dans les convulsions de l'agonie, comme s'il eût voulu la reprendre, ainsi qu'il l'avait prise, au fond de la cachette noire, où ils venaient de passer leur nuit dernière. Et Jeanlin, justement, qui accourait enfin de Réquillart, bouffi de sommeil, gambillant au milieu de la fumée, le regarda étreindre sa petite femme, et mourir.
Les cinq autres coups avaient jeté bas la Brûlé et le porion Richomme. Atteint dans le dos, au moment où il suppliait les camarades, il était tombé à genoux; et, glissé sur une hanche, il râlait par terre, les yeux pleins des larmes qu'il avait pleurées. La vieille, la gorge ouverte, s'était abattue toute raide et craquante comme un fagot de bois sec, en bégayant un dernier juron dans le gargouillement du sang.
Mais alors le feu de peloton balayait le terrain, fauchait à cent pas les groupes de curieux qui riaient de la bataille. Une balle entra dans la bouche de Mouquet, le renversa, fracassé, aux pieds de Zacharie et de Philomène, dont les deux mioches furent couverts de gouttes rouges. Au même instant, la Mouquette recevait deux balles dans le ventre. Elle avait vu les soldats épauler, elle s'était jetée, d'un mouvement instinctif de bonne fille, devant Catherine, en lui criant de prendre garde; et elle poussa un grand cri, elle s'étala sur les reins, culbutée par la secousse. Étienne accourut, voulut la relever, l'emporter; mais, d'un geste, elle disait qu'elle était finie. Puis, elle hoqueta, sans cesser de leur sourire à l'un et à l'autre, comme si elle était heureuse de les voir ensemble, maintenant qu'elle s'en allait.
Tout semblait terminé, l'ouragan des balles s'était perdu très loin, jusque dans les façades du coron, lorsque le dernier coup partit, isolé, en retard.
Maheu, frappé en plein coeur, vira sur lui-même et tomba la face dans une flaque d'eau, noire de charbon.
Stupide, la Maheude se baissa.
—Eh! mon vieux, relève-toi. Ce n'est rien, dis?
Les mains gênées par Estelle, elle dut la mettre sous un bras, pour retourner la tête de son homme.
—Parle donc! où as-tu mal?
Il avait les yeux vides, la bouche baveuse d'une écume sanglante. Elle comprit, il était mort. Alors, elle resta assise dans la crotte, sa fille sous le bras comme un paquet, regardant son vieux d'un air hébété.
La fosse était libre. De son geste nerveux, le capitaine avait retiré, puis remis son képi coupé par une pierre; et il gardait sa raideur blême devant le désastre de sa vie; pendant que ses hommes, aux faces muettes, rechargeaient leurs armes. On aperçut les visages effarés de Négrel et de Dansaert, à la fenêtre de la recette. Souvarine était derrière eux, le front barré d'une grande ride, comme si le clou de son idée fixe se fût imprimé là, menaçant. De l'autre côté de l'horizon, au bord du plateau, Bonnemort n'avait pas bougé, calé d'une main sur sa canne, l'autre main aux sourcils pour mieux voir, en bas, l'égorgement des siens. Les blessés hurlaient, les morts se refroidissaient dans des postures cassées, boueux de la boue liquide du dégel, ça et là envasés parmi les taches d'encre du charbon, qui reparaissaient sous les lambeaux salis de la neige. Et, au milieu de ces cadavres d'hommes, tout petits, l'air pauvre avec leur maigreur de misère, gisait le cadavre de Trompette, un tas de chair morte, monstrueux et lamentable.
Étienne n'avait pas été tué. Il attendait toujours, près de Catherine tombée de fatigue et d'angoisse, lorsqu'une voix vibrante le fit tressaillir. C'était l'abbé Ranvier, qui revenait de dire sa messe, et qui, les deux bras en l'air, dans une fureur de prophète, appelait sur les assassins la colère de Dieu. Il annonçait l'ère de justice, la prochaine extermination de la bourgeoisie par le feu du ciel, puisqu'elle mettait le comble à ses crimes en faisant massacrer les travailleurs et les déshérités de ce monde.
Septième partie
I
Les coups de feu de Montsou avaient retenti jusqu'à Paris, en un formidable écho. Depuis quatre jours, tous les journaux de l'opposition s'indignaient, étalaient en première page des récits atroces: vingt-cinq blessés, quatorze morts, dont deux enfants et trois femmes; et il y avait encore les prisonniers, Levaque était devenu une sorte de héros, on lui prêtait une réponse au juge d'instruction, d'une grandeur antique. L'empire, atteint en pleine chair par ces quelques balles, affectait le calme de la toute-puissance, sans se rendre compte lui-même de la gravité de sa blessure. C'était simplement une collision regrettable, quelque chose de perdu, là-bas, dans le pays noir, très loin du pavé parisien qui faisait l'opinion. On oublierait vite, la Compagnie avait reçu l'ordre officieux d'étouffer l'affaire et d'en finir avec cette grève, dont la durée irritante tournait au péril social.
Aussi, dès le mercredi matin, vit-on débarquer à Montsou trois des régisseurs. La petite ville, qui n'avait osé jusque-là se réjouir du massacre, le coeur malade, respira et goûta la joie d'être enfin sauvée. Justement, le temps s'était mis au beau, un clair soleil, un de ces premiers soleils de février dont la tiédeur verdit les pointes des lilas. On avait rabattu toutes les persiennes de la Régie, le vaste bâtiment semblait revivre; et les meilleurs bruits en sortaient, on disait ces messieurs très affectés par la catastrophe, accourus pour ouvrir des bras paternels aux égarés des corons. Maintenant que le coup se trouvait porté, plus fort sans doute qu'ils ne l'eussent voulu, ils se prodiguaient dans leur besogne de sauveurs, ils décrétaient des mesures tardives et excellentes. D'abord, ils congédièrent les Borains, en menant grand tapage de cette concession extrême à leurs ouvriers. Puis, ils firent cesser l'occupation militaire des fosses, que les grévistes écrasés ne menaçaient plus. Ce furent eux encore qui obtinrent le silence, au sujet de la sentinelle du Voreux disparue: on avait fouillé le pays sans retrouver ni le fusil ni le cadavre, on se décida à porter le soldat déserteur, bien qu'on eût le soupçon d'un crime. En toutes choses, ils s'efforcèrent ainsi d'atténuer les événements, tremblant de la peur du lendemain, jugeant dangereux d'avouer l'irrésistible sauvagerie d'une foule, lâchée au travers des charpentes caduques du vieux monde. Et, d'ailleurs, ce travail de conciliation ne les empêchait pas de conduire à bien les affaires purement administratives; car on avait vu Deneulin retourner à la Régie, où il se rencontrait avec M. Hennebeau. Les pourparlers continuaient pour l'achat de Vandame, on assurait qu'il allait accepter les offres de ces messieurs.
Mais ce qui remua particulièrement le pays, ce furent de grandes affiches jaunes que les régisseurs firent coller à profusion sur les murs. On y lisait ces quelques lignes, en très gros caractères: «Ouvriers de Montsou, nous ne voulons pas que les égarements dont vous avez vu ces jours derniers les tristes effets privent de leurs moyens d'existence les ouvriers sages et de bonne volonté. Nous rouvrirons donc toutes les fosses lundi matin, et lorsque le travail sera repris, nous examinerons avec soin et bienveillance les situations qu'il pourrait y avoir lieu d'améliorer. Nous ferons enfin tout ce qu'il sera juste et possible de faire.» En une matinée, les dix mille charbonniers défilèrent devant ces affiches. Pas un ne parlait, beaucoup hochaient la tête, d'autres s'en allaient de leur pas traînard, sans qu'un pli de leur visage immobile eût bougé.
Jusque-là, le coron des Deux-Cent-Quarante s'était obstiné dans sa résistance farouche. Il semblait que le sang des camarades qui avait rougi la boue de la fosse en barrait le chemin aux autres. Une dizaine à peine étaient redescendus, Pierron et des cafards de son espèce, qu'on regardait partir et rentrer d'un air sombre, sans un geste ni une menace. Aussi une sourde méfiance accueillit-elle l'affiche, collée sur l'église. On ne parlait pas des livrets rendus là-dedans: est-ce que la Compagnie refusait de les reprendre? et la peur des représailles, l'idée fraternelle de protester contre le renvoi des plus compromis, les faisaient tous s'entêter encore. C'était louche, il fallait voir, on retournerait au puits, quand ces messieurs voudraient bien s'expliquer franchement. Un silence écrasait les maisons basses, la faim elle-même n'était plus rien, tous pouvaient mourir, depuis que la mort violente avait passé sur les toits.
Mais une maison parmi les autres, celle des Maheu, restait surtout noire et muette, dans l'accablement de son deuil. Depuis qu'elle avait accompagné son homme au cimetière, la Maheude ne desserrait pas les dents. Après la bataille, elle avait laissé Étienne ramener chez eux Catherine, boueuse, à demi morte; et, comme elle la déshabillait devant le jeune homme, pour la coucher, elle s'était imaginée un instant que sa fille, elle aussi, lui revenait avec une balle au ventre, car la chemise avait de larges taches de sang. Mais elle comprit bientôt, c'était le flot de la puberté qui crevait enfin, dans la secousse de cette journée abominable. Ah! une chance encore, cette blessure! un beau cadeau, de pouvoir faire des enfants, que les gendarmes, ensuite, égorgeraient! Et elle n'adressait pas la parole à Catherine, pas plus d'ailleurs qu'elle ne parlait à Étienne. Celui-ci couchait avec Jeanlin, au risque d'être arrêté, saisi d'une telle répugnance à l'idée de retourner dans les ténèbres de Réquillart, qu'il préférait la prison: un frisson le secouait, l'horreur de la nuit après toutes ces morts, la peur inavouée du petit soldat qui dormait là-bas, sous les roches. D'ailleurs, il rêvait de la prison comme d'un refuge, au milieu du tourment de sa défaite; mais on ne l'inquiétait même pas, il traînait des heures misérables, ne sachant à quoi fatiguer son corps. Parfois, seulement, la Maheude les regardait tous les deux, lui et sa fille, d'un air de rancune, en ayant l'air de leur demander ce qu'ils faisaient chez elle.
De nouveau, on ronflait tous en tas, le père Bonnemort occupait l'ancien lit des deux mioches, qui dormaient avec Catherine, maintenant que la pauvre Alzire n'enfonçait plus sa bosse dans les côtes de sa grande soeur. C'était en se couchant que la mère sentait le vide de la maison, au froid de son lit devenu trop large. Vainement elle prenait Estelle pour combler le trou, ça ne remplaçait pas son homme; et elle pleurait sans bruit pendant des heures. Puis, les journées recommençaient à couler comme auparavant: toujours pas de pain, sans qu'on eût pourtant la chance de crever une bonne fois; des choses ramassées à droite et à gauche, qui rendaient aux misérables le mauvais service de les faire durer. Il n'y avait rien de changé dans l'existence, il n'y avait que son homme de moins.
L'après-midi du cinquième jour, Étienne, que la vue de cette femme silencieuse désespérait, quitta la salle et marcha lentement, le long de la rue pavée du coron. L'inaction, qui lui pesait, le poussait à de continuelles promenades, les bras ballants, la tête basse, torturé par la même pensée. Il piétinait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'il sentit, à un redoublement de son malaise, que les camarades se mettaient sur les portes pour le voir. Le peu qui restait de sa popularité s'en était allé au vent de la fusillade, il ne passait plus sans rencontrer des regards dont la flamme le suivait. Quand il leva la tête, des hommes menaçants étaient là, des femmes écartaient les petits rideaux des fenêtres; et, sous l'accusation muette encore, sous la colère contenue de ces grands yeux, élargis par la faim et les larmes, il devenait maladroit, il ne savait plus marcher. Toujours, derrière lui, le sourd reproche augmentait. Une telle crainte le prit d'entendre le coron entier sortir pour lui crier sa misère, qu'il rentra, frémissant.
Mais, chez les Maheu, la scène qui l'attendait acheva de le bouleverser. Le vieux Bonnemort était près de la cheminée froide, cloué sur sa chaise, depuis que deux voisins, le jour de la tuerie, l'avaient trouvé par terre, sa canne en morceaux, abattu comme un vieil arbre foudroyé. Et, pendant que Lénore et Henri, pour amuser leur faim, grattaient avec un bruit assourdissant une vieille casserole, où des choux avaient bouilli la veille, la Maheude toute droite, après avoir posé Estelle sur la table, menaçait du poing Catherine.
—Répète un peu, nom de Dieu! répète ce que tu viens de dire!
Catherine avait dit son intention de retourner au Voreux. L'idée de ne pas gagner son pain, d'être ainsi tolérée chez sa mère, comme une bête encombrante et inutile, lui devenait chaque jour plus intolérable; et, sans la peur de recevoir quelque mauvais coup de Chaval, elle serait redescendue dès le mardi. Elle reprit en bégayant:
—Qu'est-ce que tu veux? on ne peut pas vivre sans rien faire. Nous aurions du pain au moins.
La Maheude l'interrompit.
—Écoute, le premier de vous autres qui travaille, je l'étrangle… Ah! non, ce serait trop fort, de tuer le père et de continuer ensuite à exploiter les enfants! En voilà assez, j'aime mieux vous voir tous emporter entre quatre planches, comme celui qui est parti déjà.
Et, furieusement, son long silence creva en un flot de paroles. Une belle avance, ce que lui apporterait Catherine! à peine trente sous, auxquels on pouvait ajouter vingt sous, si les chefs voulaient bien trouver une besogne pour ce bandit de Jeanlin. Cinquante sous, et sept bouches à nourrir! Les mioches n'étaient bons qu'à engloutir de la soupe. Quant au grand-père, il devait s'être cassé quelque chose dans la cervelle, en tombant, car il semblait imbécile; à moins qu'il n'eût les sangs tournés, d'avoir vu les soldats tirer sur les camarades.
—N'est-ce pas? vieux, ils ont achevé de vous démolir. Vous avez beau avoir la poigne encore solide, vous êtes fichu.
Bonnemort la regardait de ses yeux éteints, sans comprendre. Il restait des heures le regard fixe, il n'avait plus que l'intelligence de cracher dans un plat rempli de cendre, qu'on mettait à côté de lui, par propreté.
—Et ils n'ont pas réglé sa pension, poursuivit-elle, et je suis certaine qu'ils la refuseront, à cause de nos idées… Non! je vous dis qu'en voilà de trop, avec ces gens de malheur!
—Cependant, hasarda Catherine, ils promettent sur l'affiche…
—Veux-tu bien me foutre la paix, avec ton affiche!… Encore de la glu pour nous prendre et nous manger. Ils peuvent faire les gentils, à présent qu'ils nous ont troué la peau.
—Mais, alors, maman, où irons-nous? On ne nous gardera pas au coron, bien sûr.
La Maheude eut un geste vague et terrible. Où ils iraient? elle n'en savait rien, elle évitait d'y songer, ça la rendait folle. Ils iraient ailleurs, quelque part. Et, comme le bruit de la casserole devenait insupportable, elle tomba sur Lénore et Henri, les gifla. Une chute d'Estelle, qui s'était traînée à quatre pattes, augmenta le vacarme. La mère la calma d'une bourrade: quelle bonne affaire, si elle s'était tuée du coup! Elle parla d'Alzire, elle souhaitait aux autres la chance de celle-là. Puis, brusquement, elle éclata en gros sanglots, la tête contre le mur.
Étienne, debout, n'avait osé intervenir. Il ne comptait plus dans la maison, les enfants eux-mêmes se reculaient de lui, avec défiance. Mais les larmes de cette malheureuse lui retournaient le coeur, il murmura:
—Voyons, voyons, du courage! on tâchera de s'en tirer.
Elle ne parut pas l'entendre, elle se plaignait maintenant, d'une plainte basse et continue.
—Ah! misère, est-ce possible? Ça marchait encore, avant ces horreurs. On mangeait son pain sec, mais on était tous ensemble… Et que s'est-il donc passé, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait, pour que nous soyons dans un pareil chagrin, les uns sous la terre, les autres à n'avoir plus que l'envie d'y être?… C'est bien vrai qu'on nous attelait comme des chevaux à la besogne, et ce n'était guère juste, dans le partage, d'attraper les coups de bâton, d'arrondir toujours la fortune des riches, sans espérer jamais goûter aux bonnes choses. Le plaisir de vivre s'en va, lorsque l'espoir s'en est allé. Oui, ça ne pouvait durer davantage, il fallait respirer un peu… Si l'on avait su pourtant! Est-ce possible, de s'être rendu si malheureux à vouloir la justice!
Des soupirs lui gonflaient la gorge, sa voix s'étranglait dans une tristesse immense.
—Puis, des malins sont toujours là, pour vous promettre que ça peut s'arranger, si l'on s'en donne seulement la peine… On se monte la tête, on souffre tellement de ce qui existe, qu'on demande ce qui n'existe pas. Moi je rêvassais déjà comme une bête, je voyais une vie de bonne amitié avec tout le monde, j'étais partie en l'air, ma parole! dans les nuages. Et l'on se casse les reins, en retombant dans la crotte… Ce n'était pas vrai, il n'y avait rien là-bas des choses qu'on s'imaginait voir. Ce qu'il y avait, c'était encore de la misère, ah! de la misère tant qu'on en veut, et des coups de fusil par-dessus le marché!
Étienne écoutait cette lamentation dont chaque larme lui donnait un remords. Il ne savait que dire pour calmer la Maheude, toute brisée de sa terrible chute, du haut de l'idéal. Elle était revenue au milieu de la pièce, elle le regardait, maintenant; et, le tutoyant, dans un dernier cri de rage:
—Et toi, est-ce que tu parles aussi de retourner à la fosse, après nous avoir tous foutus dedans?… Je ne te reproche rien. Seulement, si j'étais à ta place, moi, je serais déjà morte de chagrin, d'avoir fait tant de mal aux camarades.
Il voulut répondre, puis il eut un haussement d'épaules désespéré: à quoi bon donner des explications, qu'elle ne comprendrait pas, dans sa douleur? Et, souffrant trop, il s'en alla, il reprit dehors sa marche éperdue.
Là encore, il retrouva le coron qui semblait l'attendre, les hommes sur les portes, les femmes aux fenêtres. Dès qu'il parut, des grognements coururent, la foule augmenta. Un souffle de commérages s'enflait depuis quatre jours, éclatait en une malédiction universelle. Des poings se tendaient vers lui, des mères le montraient à leurs garçons d'un geste de rancune, des vieux crachaient, en le regardant. C'était le revirement des lendemains de défaite, le revers fatal de la popularité, une exécration qui s'exaspérait de toutes les souffrances endurées sans résultat. Il payait pour la faim et la mort.
Zacharie, qui arrivait avec Philomène, bouscula Étienne, comme celui-ci sortait. Et il ricana, méchamment.
—Tiens! il engraisse, ça nourrit donc la peau des autres!
Déjà, la Levaque s'était avancée sur sa porte, en compagnie de Bouteloup. Elle parla de Bébert, son gamin tué d'une balle, elle cria:
—Oui, il y a des lâches qui font massacrer les enfants. Qu'il aille chercher le mien dans la terre, s'il veut me le rendre!
Elle oubliait son homme prisonnier, le ménage ne chômait pas, puisque Bouteloup restait. Pourtant, l'idée lui en revint, elle continua d'une voix aiguë:
—Va donc! ce sont les coquins qui se promènent, quand les braves gens sont à l'ombre!
Étienne, pour l'éviter, était tombé sur la Pierronne, accourue au travers des jardins. Celle-ci avait accueilli comme une délivrance la mort de sa mère, dont les violences menaçaient de les faire pendre; et elle ne pleurait guère non plus la petite de Pierron, cette gourgandine de Lydie, un vrai débarras. Mais elle se mettait avec les voisines, dans l'idée de se réconcilier.
—Et ma mère, dis? et la fillette? On t'a vu, tu te cachais derrière elles, quand elles ont gobé du plomb à ta place!
Quoi faire? étrangler la Pierronne et les autres, se battre contre le coron? Étienne en eut un instant l'envie. Le sang grondait dans sa tête, il traitait maintenant les camarades de brutes, il s'irritait de les voir inintelligents et barbares, au point de s'en prendre à lui de la logique des faits. Était-ce bête! Un dégoût lui venait de son impuissance à les dompter de nouveau; et il se contenta de hâter le pas, comme sourd aux injures. Bientôt, ce fut une fuite, chaque maison le huait au passage, on s'acharnait sur ses talons, tout un peuple le maudissait d'une voix peu à peu tonnante, dans le débordement de la haine. C'était lui, l'exploiteur, l'assassin, la cause unique de leur malheur. Il sortit du coron, blême, affolé, galopant, avec cette bande hurlante derrière son dos. Enfin, sur la route, beaucoup le lâchèrent; mais quelques-uns s'entêtaient, lorsque, au bas de la pente, devant l'Avantage, il rencontra un autre groupe, qui sortait du Voreux.
Le vieux Mouque et Chaval étaient là. Depuis la mort de la Mouquette, sa fille, et de son garçon, Mouquet, le vieux continuait son service de palefrenier, sans un mot de regret ni de plainte. Brusquement, quand il aperçut Étienne, une fureur le secoua, et des larmes crevèrent de ses yeux, et une débâcle de gros mots jaillit de sa bouche noire et saignante, à force de chiquer.
—Salaud! cochon! espèce de mufle!… Attends, tu as mes pauvres bougres d'enfants à me payer, il faut que tu y passes!
Il ramassa une brique, la cassa, en lança les deux morceaux.
—Oui, oui, nettoyons-le! cria Chaval, qui ricanait, très excité, ravi de cette vengeance. Chacun son tour… Te voilà collé au mur, sale crapule!
Et lui aussi se rua sur Étienne, à coups de pierres. Une clameur sauvage s'élevait, tous prirent des briques, les cassèrent, les jetèrent, pour l'éventrer, comme ils avaient voulu éventrer les soldats. Étourdi, il ne fuyait plus, il leur faisait face, cherchant à les calmer avec des phrases. Ses anciens discours, si chaudement acclamés jadis, lui remontaient aux lèvres. Il répétait les mots dont il les avait grisés, à l'époque où il les tenait dans sa main, ainsi qu'un troupeau fidèle; mais sa puissance était morte, des pierres seules lui répondaient; et il venait d'être meurtri au bras gauche, il reculait, en grand péril, lorsqu'il se trouva traqué contre la façade de l'Avantage.
Depuis un instant, Rasseneur était sur sa porte.
—Entre, dit-il simplement.
Étienne hésitait, cela l'étouffait, de se réfugier là.
—Entre donc, je vais leur parler.
Il se résigna, il se cacha au fond de la salle, pendant que le cabaretier bouchait la porte de ses larges épaules.
—Voyons, mes amis, soyez raisonnables… Vous savez bien que je ne vous ai jamais trompés, moi. Toujours j'ai été pour le calme, et si vous m'aviez écouté, vous n'en seriez pas, à coup sûr, où vous en êtes.
Dodelinant des épaules et du ventre, il continua longuement, il laissa couler son éloquence facile, d'une douceur apaisante d'eau tiède. Et tout son succès d'autrefois lui revenait, il reconquérait sa popularité sans effort, naturellement, comme si les camarades ne l'avaient pas hué et traité de lâche, un mois plus tôt. Des voix l'approuvaient: très bien! on était avec lui! voilà comment il fallait parler! Un tonnerre d'applaudissements éclata.
En arrière, Étienne défaillait, le coeur noyé d'amertume. Il se rappelait la prédiction de Rasseneur, dans la forêt, lorsque celui-ci l'avait menacé de l'ingratitude des foules. Quelle brutalité imbécile! quel oubli abominable des services rendus! C'était une force aveugle qui se dévorait constamment elle-même. Et, sous sa colère à voir ces brutes gâter leur cause, il y avait le désespoir de son propre écroulement, de la fin tragique de son ambition. Eh quoi! était-ce fini déjà? Il se souvenait d'avoir, sous les hêtres, entendu trois mille poitrines battre à l'écho de la sienne. Ce jour-là, il avait tenu sa popularité dans ses deux mains, ce peuple lui appartenait, il s'en était senti le maître. Des rêves fous le grisaient alors: Montsou à ses pieds, Paris là-bas, député peut-être, foudroyant les bourgeois d'un discours, le premier discours prononcé par un ouvrier à la tribune d'un parlement. Et c'était fini! il s'éveillait misérable et détesté, son peuple venait de le reconduire à coups de briques.
La voix de Rasseneur s'éleva.
—Jamais la violence n'a réussi, on ne peut pas refaire le monde en un jour. Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup, sont des farceurs ou des coquins!
—Bravo! bravo! cria la foule.
Qui donc était le coupable? et cette question qu'Étienne se posait, achevait de l'accabler. En vérité, était-ce sa faute, ce malheur dont il saignait lui-même, la misère des uns, l'égorgement des autres, ces femmes, ces enfants, amaigris et sans pain? Il avait eu cette vision lamentable, un soir, avant les catastrophes. Mais déjà une force le soulevait, il se trouvait emporté avec les camarades. Jamais, d'ailleurs, il ne les avait dirigés, c'étaient eux qui le menaient, qui l'obligeaient à faire des choses qu'il n'aurait pas faites, sans le branle de cette cohue poussant derrière lui. A chaque violence, il était resté dans la stupeur des événements, car il n'en avait prévu ni voulu aucun. Pouvait-il s'attendre, par exemple, à ce que ses fidèles du coron le lapideraient un jour? Ces enragés-là mentaient, quand ils l'accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de paresse. Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il essayait de combattre ses remords, s'agitait la sourde inquiétude de ne pas s'être montré à la hauteur de sa tâche, ce doute du demi-savant qui le tracassait toujours. Mais il se sentait à bout de courage, il n'était même plus de coeur avec les camarades, il avait peur d'eux, de cette masse énorme, aveugle et irrésistible du peuple, passant comme une force de la nature, balayant tout, en dehors des règles et des théories. Une répugnance l'en avait détaché peu à peu, le malaise de ses goûts affinés, la montée lente de tout son être vers une classe supérieure.
A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vociférations enthousiastes.
—Vive Rasseneur! il n'y a que lui, bravo, bravo!
Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait; et les deux hommes se regardèrent en silence. Tous deux haussèrent les épaules. Ils finirent par boire une chope ensemble.
Ce même jour, il y eut un grand dîner à la Piolaine, où l'on fêtait les fiançailles de Négrel et de Cécile. Les Grégoire, depuis la veille, faisaient cirer la salle à manger et épousseter le salon. Mélanie régnait dans la cuisine, surveillant les rôtis, tournant les sauces, dont l'odeur montait jusque dans les greniers. On avait décidé que le cocher Francis aiderait Honorine à servir. La jardinière devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la grille. Jamais un tel gala n'avait mis en l'air la grande maison patriarcale et cossue.
Tout se passa le mieux du monde. Madame Hennebeau se montra charmante pour Cécile, et elle sourit à Négrel, lorsque le notaire de Montsou, galamment, proposa de boire au bonheur du futur ménage. M. Hennebeau fut aussi très aimable. Son air riant frappa les convives, le bruit courait que, rentré en faveur près de la Régie, il serait bientôt fait officier de la Légion d'honneur, pour la façon énergique dont il avait dompté la grève. On évitait de parler des derniers événements, mais il y avait du triomphe dans la joie générale, le dîner tournait à la célébration officielle d'une victoire. Enfin, on était donc délivré, on recommençait à manger et à dormir en paix! Une allusion fut discrètement faite aux morts dont la boue du Voreux avait à peine bu le sang: c'était une leçon nécessaire, et tous s'attendrirent, quand les Grégoire ajoutèrent que, maintenant, le devoir de chacun était d'aller panser les plaies, dans les corons. Eux, avaient repris leur placidité bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant déjà, au fond des fosses, donner le bon exemple d'une résignation séculaire. Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus, convinrent que la question du salariat demandait à être étudiée prudemment. Au rôti, la victoire devint complète, lorsque M. Hennebeau lut une lettre de l'évêque, où celui-ci annonçait le déplacement de l'abbé Ranvier. Toute la bourgeoisie de la province commentait avec passion l'histoire de ce prêtre, qui traitait les soldats d'assassins. Et le notaire, comme le dessert paraissait, se posa très résolument en libre penseur.
Deneulin était là, avec ses deux filles. Au milieu de cette allégresse, il s'efforçait de cacher la mélancolie de sa ruine. Le matin même, il avait signé la vente de sa concession de Vandame à la Compagnie de Montsou. Acculé, égorgé, il s'était soumis aux exigences des régisseurs, leur lâchant enfin cette proie guettée si longtemps, leur tirant à peine l'argent nécessaire pour payer ses créanciers. Même il avait accepté, au dernier moment, comme une chance heureuse, leur offre de le garder à titre d'ingénieur divisionnaire, résigné à surveiller ainsi, en simple salarié, cette fosse où il avait englouti sa fortune. C'était le glas des petites entreprises personnelles, la disparition prochaine des patrons, mangés un à un par l'ogre sans cesse affamé du capital, noyés dans le flot montant des grandes Compagnies. Lui seul payait les frais de la grève, il sentait bien qu'on buvait à son désastre, en buvant à la rosette de M. Hennebeau; et il ne se consolait un peu que devant la belle crânerie de Lucie et de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapées, riant à la débâcle, en jolies filles garçonnières, dédaigneuses de l'argent.
Lorsqu'on passa au salon prendre le café, M. Grégoire emmena son cousin à l'écart et le félicita du courage de sa décision.
—Que veux-tu? ton seul tort a été de risquer à Vandame le million de ton denier de Montsou. Tu t'es donné un mal terrible, et le voilà fondu dans ce travail de chien, tandis que le mien, qui n'a pas bougé de mon tiroir, me nourrit encore sagement à ne rien faire, comme il nourrira les enfants de mes petits-enfants.
II
Le dimanche, Étienne s'échappa du coron, dès la nuit tombée. Un ciel très pur, criblé d'étoiles, éclairait la terre d'une clarté bleue de crépuscule. Il descendit vers le canal, il suivit lentement la berge, en remontant du côté de Marchiennes. C'était sa promenade favorite, un sentier gazonné de deux lieues, filant tout droit, le long de cette eau géométrique, qui se déroulait pareille à un lingot sans fin d'argent fondu.
Jamais il n'y rencontrait personne. Mais, ce jour-là, il fut contrarié, en voyant venir à lui un homme. Et, sous la pâle lumière des étoiles, les deux promeneurs solitaires ne se reconnurent que face à face.
—Tiens! c'est toi, murmura Étienne.
Souvarine hocha la tête sans répondre. Un instant, ils restèrent immobiles; puis, côte à côte, ils repartirent vers Marchiennes. Chacun semblait continuer ses réflexions, comme très loin l'un de l'autre.
—As-tu vu dans le journal le succès de Pluchart à Paris? demanda enfin Étienne. On l'attendait sur le trottoir, on lui a fait une ovation, au sortir de cette réunion de Belleville… Oh! le voilà lancé, malgré son rhume. Il ira où il voudra, désormais.
Le machineur haussa les épaules. Il avait le mépris des beaux parleurs, des gaillards qui entrent dans la politique comme on entre au barreau, pour y gagner des rentes, à coups de phrases.
Étienne, maintenant, en était à Darwin. Il en avait lu des fragments, résumés et vulgarisés dans un volume à cinq sous; et, de cette lecture mal comprise, il se faisait une idée révolutionnaire du combat pour l'existence, les maigres mangeant les gras, le peuple fort dévorant la blême bourgeoisie. Mais Souvarine s'emporta, se répandit sur la bêtise des socialistes qui acceptent Darwin, cet apôtre de l'inégalité scientifique, dont la fameuse sélection n'était bonne que pour des philosophes aristocrates. Cependant, le camarade s'entêtait, voulait raisonner, et il exprimait ses doutes par une hypothèse: la vieille société n'existait plus, on en avait balayé jusqu'aux miettes; eh bien, n'était-il pas à craindre que le monde nouveau ne repoussât gâté lentement des mêmes injustices, les uns malades et les autres gaillards, les uns plus adroits, plus intelligents, s'engraissant de tout, et les autres imbéciles et paresseux, redevenant des esclaves? Alors, devant cette vision de l'éternelle misère, le machineur cria d'une voix farouche que, si la justice n'était pas possible avec l'homme, il fallait que l'homme disparût. Autant de sociétés pourries, autant de massacres, jusqu'à l'extermination du dernier être. Et le silence retomba.
Longtemps, la tête basse, Souvarine marcha sur l'herbe fine, si absorbé, qu'il suivait l'extrême bord de l'eau, avec la tranquille certitude d'un homme endormi, rêvant le long des gouttières. Puis, il tressaillit sans cause, comme s'il s'était heurté contre une ombre. Ses yeux se levèrent, sa face apparut, très pâle; et il dit doucement à son compagnon:
—Est-ce que je t'ai conté comment elle est morte?
—Qui donc?
—Ma femme, là-bas, en Russie.
Étienne eut un geste vague, étonné du tremblement de la voix, de ce brusque besoin de confidence, chez ce garçon impassible d'habitude, dans son détachement stoïque des autres et de lui-même. Il savait seulement que la femme était une maîtresse, et qu'on l'avait pendue, à Moscou.
—L'affaire n'avait pas marché, raconta Souvarine, les yeux perdus à présent sur la fuite blanche du canal, entre les colonnades bleuies des grands arbres. Nous étions restés quatorze jours au fond d'un trou, à miner la voie du chemin de fer; et ce n'est pas le train impérial, c'est un train de voyageurs qui a sauté… Alors, on a arrêté Annouchka. Elle nous apportait du pain tous les soirs, déguisée en paysanne. C'était elle aussi qui avait allumé la mèche, parce qu'un homme aurait pu être remarqué… J'ai suivi le procès, caché dans la foule, pendant six longues journées…
Sa voix s'embarrassa, il fut pris d'un accès de toux, comme s'il étranglait.
—Deux fois, j'ai eu envie de crier, de m'élancer par-dessus les têtes, pour la rejoindre. Mais à quoi bon? un homme de moins, c'est un soldat de moins; et je devinais bien qu'elle me disait non, de ses grands yeux fixes, lorsqu'elle rencontrait les miens.
Il toussa encore.
—Le dernier jour, sur la place, j'étais là… Il pleuvait, les maladroits perdaient la tête, dérangés par la pluie battante. Ils avaient mis vingt minutes, pour en pendre quatre autres: la corde cassait, ils ne pouvaient achever le quatrième… Annouchka était tout debout, à attendre. Elle ne me voyait pas, elle me cherchait dans la foule. Je suis monté sur une borne, et elle m'a vu, nos yeux ne se sont plus quittés. Quand elle a été morte, elle me regardait toujours… J'ai agité mon chapeau, je suis parti.
Il y eut un nouveau silence. L'allée blanche du canal se déroulait à l'infini, tous deux marchaient du même pas étouffé, comme retombés chacun dans son isolement. Au fond de l'horizon, l'eau pâle semblait ouvrir le ciel d'une mince trouée de lumière.
—C'était notre punition, continua durement Souvarine. Nous étions coupables de nous aimer… Oui, cela est bon qu'elle soit morte, il naîtra des héros de son sang, et moi, je n'ai plus de lâcheté au coeur… Ah! rien, ni parents, ni femme, ni ami! rien qui fasse trembler la main, le jour où il faudra prendre la vie des autres ou donner la sienne!
Étienne s'était arrêté, frissonnant, sous la nuit fraîche. Il ne discuta pas, il dit simplement:
—Nous sommes loin, veux-tu que nous retournions?
Ils revinrent vers le Voreux, avec lenteur, et il ajouta, au bout de quelques pas:
—As-tu vu les nouvelles affiches?
C'étaient de grands placards jaunes que la Compagnie avait encore fait coller dans la matinée. Elle s'y montrait plus nette et plus conciliante, elle promettait de reprendre le livret des mineurs qui redescendraient le lendemain. Tout serait oublié, le pardon était offert même aux plus compromis.
—Oui, j'ai vu, répondit le machineur.
—Eh bien! qu'est-ce que tu en penses?
—J'en pense, que c'est fini… Le troupeau redescendra. Vous êtes tous trop lâches.
Étienne, fiévreusement, excusa les camarades: un homme peut être brave, une foule qui meurt de faim est sans force. Pas à pas, ils étaient revenus au Voreux; et, devant la masse noire de la fosse, il continua, il jura de ne jamais redescendre, lui; mais il pardonnait à ceux qui redescendraient. Ensuite, comme le bruit courait que les charpentiers n'avaient pas eu le temps de réparer le cuvelage, il désira savoir. Était-ce vrai? la pesée des terrains contre les bois qui faisaient au puits une chemise de charpente, les avait-elle tellement renflés à l'intérieur, qu'une des cages d'extraction frottait au passage, sur une longueur de plus de cinq mètres? Souvarine, redevenu silencieux, répondait brièvement. Il avait encore travaillé la veille, la cage frottait en effet, les machineurs devaient même doubler la vitesse, pour passer à cet endroit. Mais tous les chefs accueillaient les observations de la même phrase irritée: c'était du charbon qu'on voulait, on consoliderait mieux plus tard.
—Vois-tu que ça crève! murmura Étienne. On serait à la noce.
Les yeux fixés sur la fosse, vague dans l'ombre, Souvarine conclut tranquillement:
—Si ça crève, les camarades le sauront, puisque tu conseilles de redescendre.
Neuf heures sonnaient au clocher de Montsou; et, son compagnon ayant dit qu'il rentrait se coucher, il ajouta, sans même tendre la main:
—Eh bien! adieu. Je pars.
—Comment, tu pars?
—Oui, j'ai redemandé mon livret, je vais ailleurs.
Étienne, stupéfait, émotionné, le regardait. C'était après deux heures de promenade, qu'il lui disait ça, et d'une voix si calme, lorsque la seule annonce de cette brusque séparation lui serrait le coeur, à lui. On s'était connu, on avait peiné ensemble: ça rend toujours triste, l'idée de ne plus se voir.
—Tu pars, et où vas-tu?
—Là-bas, je n'en sais rien.
—Mais je te reverrai?
—Non, je ne crois pas.
Ils se turent, ils restèrent un moment face à face, sans trouver rien autre à se dire.
—Alors, adieu.
—Adieu.
Pendant qu'Étienne montait au coron, Souvarine tourna le dos, revint sur la berge du canal; et là, seul maintenant, il marcha sans fin, la tête basse, si noyé de ténèbres, qu'il n'était plus qu'une ombre mouvante de la nuit. Par instants, il s'arrêtait, il comptait les heures, au loin. Lorsque minuit sonna, il quitta la berge et se dirigea vers le Voreux.
A ce moment, la fosse était vide, il n'y rencontra qu'un porion, les yeux gros de sommeil. On devait chauffer seulement à deux heures, pour la reprise du travail. D'abord, il monta prendre au fond d'une armoire une veste qu'il feignait d'avoir oubliée. Des outils, un vilebrequin armé de sa mèche, une petite scie très forte, un marteau et un ciseau, se trouvaient roulés dans cette veste. Puis, il repartit. Mais, au lieu de sortir par la baraque, il enfila l'étroit couloir qui menait au goyot des échelles. Et, sa veste sous le bras, il descendit doucement, sans lampe, mesurant la profondeur en comptant les échelles. Il savait que la cage frottait à trois cent soixante-quatorze mètres, contre la cinquième passe du cuvelage inférieur. Quand il eut compté cinquante-quatre échelles, il tâta de la main, il sentit le renflement des pièces de bois. C'était là.
Alors, avec l'adresse et le sang-froid d'un bon ouvrier qui a longtemps médité sur sa besogne, il se mit au travail. Tout de suite, il commença par scier un panneau dans la cloison du goyot, de manière à communiquer avec le compartiment d'extraction. Et, à l'aide d'allumettes vivement enflammées et éteintes, il put se rendre compte de l'état du cuvelage et des réparations récentes qu'on y avait faites.
Entre Calais et Valenciennes, le fonçage des puits de mine rencontrait des difficultés inouïes, pour traverser les masses d'eau séjournant sous terre, en nappes immenses, au niveau des vallées les plus basses. Seule, la construction des cuvelages, de ces pièces de charpente jointes entre elles comme les douves d'un tonneau, parvenait à contenir les sources affluentes, à isoler les puits, au milieu des lacs dont les vagues profondes et obscures en battaient les parois. Il avait fallu, en fonçant le Voreux, établir deux cuvelages: celui du niveau supérieur, dans les sables ébouleux et les argiles blanches qui avoisinent le terrain crétacé, fissuré de toutes parts, gonflé d'eau comme une éponge; puis, celui du niveau inférieur, directement au-dessus du terrain houiller, dans un sable jaune d'une finesse de farine, coulant avec une fluidité liquide; et c'était là que se trouvait le Torrent, cette mer souterraine, la terreur des houillères du Nord, une mer avec ses tempêtes et ses naufrages, une mer ignorée, insondable, roulant ses flots noirs, à plus de trois cents mètres du soleil. D'ordinaire, les cuvelages tenaient bon, sous la pression énorme. Ils ne redoutaient guère que le tassement des terrains voisins, ébranlés par le travail continu des anciennes galeries d'exploitation, qui se comblaient. Dans cette descente des roches, parfois des lignes de cassure se produisaient, se propageaient lentement jusqu'aux charpentes, qu'elles déformaient à la longue, en les repoussant à l'intérieur du puits; et le grand danger était là, une menace d'éboulement et d'inondation, la fosse emplie de l'avalanche des terres et du déluge des sources.
Souvarine, à cheval dans l'ouverture pratiquée par lui, constata une déformation très grave de la cinquième passe du cuvelage. Les pièces de bois faisaient ventre, en dehors des cadres; plusieurs même étaient sorties de leur épaulement. Des filtrations abondantes, des «pichoux» comme disent les mineurs, jaillissaient des joints, au travers du brandissage d'étoupes goudronnées dont on les garnissait. Et les charpentiers, pressés par le temps, s'étaient contentés de poser aux angles des équerres de fer, avec une telle insouciance, que toutes les vis n'étaient pas mises. Un mouvement considérable se produisait évidemment derrière, dans les sables du Torrent.
Alors, avec son vilebrequin, il desserra les vis des équerres, de façon à ce qu'une dernière poussée pût les arracher toutes. C'était une besogne de témérité folle, pendant laquelle il manqua vingt fois de culbuter, de faire le saut des cent quatre-vingts mètres qui le séparaient du fond. Il avait dû empoigner les guides de chêne, les madriers où glissaient les cages; et, suspendu au-dessus du vide, il voyageait le long des traverses dont ils étaient reliés de distance en distance, il se coulait, s'asseyait, se renversait, simplement arc-bouté sur un coude ou sur un genou, dans un tranquille mépris de la mort. Un souffle l'aurait précipité, à trois reprises il se rattrapa, sans un frisson. D'abord, il tâtait de la main, puis il travaillait, n'enflammant une allumette que lorsqu'il s'égarait, au milieu de ces poutres gluantes. Après avoir desserré les vis, il s'attaqua aux pièces mêmes; et le péril grandit encore. Il avait cherché la clef, la pièce qui tenait les autres; il s'acharnait contre elle, la trouait, la sciait, l'amincissait, pour qu'elle perdît de sa résistance; tandis que, par les trous et les fentes, l'eau qui s'échappait en jets minces l'aveuglait et le trempait d'une pluie glacée. Deux allumettes s'éteignirent. Toutes se mouillaient, c'était la nuit, une profondeur sans fond de ténèbres.
Dès ce moment, une rage l'emporta. Les haleines de l'invisible le grisaient, l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait à une fureur de destruction. Il s'acharna au hasard contre le cuvelage, tapant où il pouvait, à coups de vilebrequin, à coups de scie, pris du besoin de l'éventrer tout de suite sur sa tête. Et il y mettait une férocité, comme s'il eût joué du couteau dans la peau d'un être vivant, qu'il exécrait. Il la tuerait à la fin, cette bête mauvaise du Voreux, à la gueule toujours ouverte, qui avait englouti tant de chair humaine! On entendait la morsure de ses outils, son échine s'allongeait, il rampait, descendait, remontait, se tenant encore par miracle, dans un branle continu, un vol d'oiseau nocturne au travers des charpentes d'un clocher.
Mais il se calma, mécontent de lui. Est-ce qu'on ne pouvait faire les choses froidement? Sans hâte, il souffla, il rentra dans le goyot des échelles, dont il boucha le trou, en replaçant le panneau qu'il avait scié. C'était assez, il ne voulait pas donner l'éveil par un dégât trop grand, qu'on aurait tenté de réparer tout de suite. La bête avait sa blessure au ventre, on verrait si elle vivait encore le soir; et il avait signé, le monde épouvanté saurait qu'elle n'était pas morte de sa belle mort. Il prit le temps de rouler méthodiquement les outils dans sa veste, il remonta les échelles avec lenteur. Puis, quand il fut sorti de la fosse sans être vu, l'idée d'aller changer de vêtements ne lui vint même pas. Trois heures sonnaient. Il resta planté sur la route, il attendit.
A la même heure, Étienne, qui ne dormait pas, s'inquiéta d'un bruit léger, dans l'épaisse nuit de la chambre. Il distinguait le petit souffle des enfants, les ronflements de Bonnemort et de la Maheude; tandis que, près de lui, Jeanlin sifflait une note prolongée de flûte. Sans doute, il avait rêvé, et il se renfonçait, lorsque le bruit recommença. C'était un craquement de paillasse, l'effort étouffé d'une personne qui se lève. Alors, il s'imagina que Catherine se trouvait indisposée.
—Dis, c'est toi? qu'est-ce que tu as? demanda-t-il à voix basse.
Personne ne répondit, seuls les ronflements des autres continuaient. Pendant cinq minutes, rien ne bougea. Puis, il y eut un nouveau craquement. Et, certain cette fois de ne pas s'être trompé, il traversa la chambre, il envoya les mains dans les ténèbres, pour tâter le lit d'en face. Sa surprise fut grande, en y rencontrant la jeune fille assise, l'haleine suspendue, éveillée et aux aguets.
—Eh bien! pourquoi ne réponds-tu pas? qu'est-ce que tu fais donc?
Elle finit par dire:
—Je me lève.
—A cette heure, tu te lèves?
—Oui, je retourne travailler à la fosse.