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Germinie Lacerteux

Chapter 20: XVI.
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About This Book

A close, quasi-documentary portrait traces the secret life and tragic decline of a working-class woman whose devoutness, confessions, and intimate dependencies expose her to manipulation, vice, and ill health. The authors assemble testimony, household records, and observational detail to reconstruct her daily routines, spiritual struggles, and episodes of moral collapse, offering an unsparing psychological and social case study. Themes include the intersection of faith and vulnerability, the hypocrisy of respectable society, and the novelist's effort to render lower-class experience with scientific sobriety. The narrative aims less at melodrama than at clinical empathy, mapping how private suffering circulates within family, clerical, and urban networks.

XVI.

C'était bal à la Boule-Noire, un jeudi. On dansait.

La salle avait le caractère moderne des lieux de plaisir du peuple. Elle était éclatante d'une richesse fausse et d'un luxe pauvre. On y voyait des peintures et des tables de marchands de vin, des appareils de gaz dorés et des verres à boire un poisson d'eau-de-vie, du velours et des bancs en bois, les misères et la rusticité d'une guinguette dans le décor d'un palais de carton.

Des lambrequins de velours grenat avec un galon d'or, pendus aux fenêtres, se répétaient économiquement en peinture sous les glaces éclairées d'un bras à trois lumières. Aux murs, dans de grands panneaux blancs, des pastorales de Boucher, cerclées d'un cadre peint, alternaient avec les Saisons de Prudhon, étonnées d'être là; et sur les dessus des fenêtres et des portes, des Amours hydropiques jouaient entre cinq roses décollées d'un pot de pommade de coiffeur de banlieue. Des poteaux carrés, tachés de maigres arabesques, soutenaient le milieu de la salle, au centre de laquelle une petite tribune octogone portait l'orchestre. Une barrière de chêne à hauteur d'appui et qui servait de dossier à une maigre banquette rouge, enfermait la danse. Et contre cette barrière, en dehors, des tables peintes en vert, avec des bancs de bois se serraient sur deux rangs, et entouraient le bar avec un café.

Dans l'enceinte de la danse, sous le feu aigu et les flammes dardées du gaz, étaient toutes sortes de femmes vêtues de lainages sombres, passés, flétris, des femmes en bonnet de tulle noir, des femmes en paletot noir, des femmes en caracos élimés et râpés aux coutures, des femmes engoncées dans la palatine en fourrure des marchandes en plein vent et des boutiquières d'allées. Au milieu de cela pas un col qui encadrât la jeunesse des visages, pas un bout de jupon clair s'envolant du tourbillon de la danse, pas un réveillon de blanc dans ces femmes sombres jusqu'au bout de leurs bottines ternes, et tout habillées des couleurs de la misère. Cette absence de linge mettait dans le bal un deuil de pauvreté; elle donnait à toutes ces figures quelque chose de triste et de sale, d'éteint, de terreux, comme un vague aspect sinistre où se mêlait le retour de l'Hôpital au retour du Mont-de-piété!

Une vieille en cheveux, la raie sur le côté de la tête, passait, devant les tables, une corbeille remplie de morceaux de gâteau de Savoie et de pommes rouges. De temps en temps la danse, dans son branle et son tournoiement, montrait un bas sale, le type juif d'une vendeuse d'éponges de la rue, des doigts rouges au bout de mitaines noires, une figure bise à moustache, une sous-jupe tachée de la crotte de l'avant-veille, une crinoline d'occasion forcée et toute bossue, de l'indienne de village à fleurs, un morceau de défroque de femme entretenue.

Les hommes avaient le paletot, la petite casquette flasque rabattue par derrière, le cache-nez de laine dénoué et pendant dans le dos. Ils invitaient les femmes en les tirant par les rubans de leurs bonnets, volant derrière elles. Quelques-uns, en chapeaux, en redingotes, en chemises de couleur avaient un air de domesticité insolente et d'écurie de grande maison.

Tout sautait et s'agitait. Les danseuses se démenaient, tortillaient, cabriolaient, animées, pataudes et déchaînées sous le coup de fouet d'une joie bestiale. Et dans les avant-deux, l'on entendait des adresses se donner: Impasse du Dépotoir.

Ce fut là que Germinie entra, au moment où finissait le quadrille sur l'air de la Casquette du père Bugeaud, dans lequel les cymbales, les grelots de poste, le tambour, avaient donné à la danse l'étourdissement et la folie de leur bruit. D'un regard elle embrassa la salle, tous les hommes ramenant leurs danseuses à la place marquée par leurs casquettes: on l'avait trompée; il n'y était pas, elle ne le vit pas. Cependant elle attendit. Elle entra dans l'enceinte du bal, et s'assit, en tâchant de ne pas avoir l'air trop gêné, sur le bord d'une banquette. À leurs bonnets de linge, elle avait jugé que les femmes assises en file à côté d'elle étaient des domestiques comme elle: des camarades l'intimidaient moins que ces petites filles du bal, en cheveux et en filet, les mains dans les poches de leur paletot, l'œil effronté, la bouche chantonnante. Mais bientôt elle éveilla, même sur son banc, une attention malveillante. Son chapeau,—une douzaine de femmes seulement dans le bal portaient chapeau,—son jupon à dents dont le blanc passait sous sa robe, la broche d'or de son châle, firent autour d'elle une curiosité hostile. On lui jeta des regards, des sourires qui lui voulaient du mal. Toutes les femmes avaient l'air de se demander d'où sortait cette nouvelle venue, et de se dire qu'elle venait prendre les amants des autres. Des amies qui se promenaient dans la salle, nouées comme pour une valse, avec leurs mains glissées à la taille, en passant devant elle, lui faisaient baisser les yeux, puis s'éloignaient avec des haussements d'épaule, en tournant la tête.

Elle changeait de place: elle retrouvait les mêmes sourires, la même hostilité, les mêmes chuchotements. Elle alla jusqu'au fond de la salle: tous ces yeux de femmes l'y suivaient; elle se sentait enveloppée de regards de méchanceté et d'envie, depuis le bas de sa robe jusqu'aux fleurs de son chapeau. Elle était rouge. Par moments elle craignait de pleurer. Elle voulait s'en aller, mais le courage lui masquait pour traverser la salle toute seule.

Elle se mit à regarder machinalement une vieille femme faisant lentement le tour de la salle d'un pas silencieux comme le vol d'un oiseau de nuit qui tourne. Un chapeau noir, couleur de papier brûlé, enfermait ses bandeaux de cheveux grisonnants. De ses épaules d'homme, carrées et remontées, pendait un tartan écossais aux couleurs mortes. Arrivée à la porte, elle jeta un dernier regard dans la salle, et l'embrassa toute de l'œil d'un vautour qui cherche de la viande, et n'en trouve pas.

Tout à coup, on cria: c'était un garde de Paris, qui jetait à la porte un petit jeune homme essayant de lui mordre les mains, et se cramponnant aux tables contre lesquelles, en tombant, il faisait le bruit sec d'une chose qui se casse…

Comme Germinie détournait la tête, elle aperçut Jupillon: il était là, dans un rentrant de fenêtre, à une table verte, fumant, entre deux femmes. L'une était une grande blonde, aux cheveux de chanvre rares et frisotés, la figure plate et bête, les yeux ronds. Une chemise de flanelle rouge lui plissait au dos, et elle faisait sauter avec les deux mains les deux poches d'un tablier noir sur sa jupe marron. L'autre, petite, noireaude, toute rouge de s'être débarbouillée au savon, était encapuchonnée, avec une coquetterie de harangère, dans une capeline de tricot blanc à bordure bleue.

Jupillon avait reconnu Germinie. Quand il la vit se lever et venir lui, les yeux fixes, il se pencha à l'oreille de la femme à la capeline, et se carrant dans sa pose, les deux coudes sur la table, il attendit.

—Tiens! te v'la, fit-il quand Germinie fut devant lui immobile, droite, muette. En voilà une, de surprise!… Garçon! un autre saladier!

Et vidant le saladier de vin sucré dans le verre des deux femmes:—Voyons, reprit-il, ne fais pas ta tête… Mets-toi là…

Et comme Germinie ne bougeait pas;—Va donc! C'est des dames à mes amis… demande-leur!—Mélie, dit à l'autre femme la femme à la capeline, avec sa voix de mauvaise gale, tu ne vois donc pas? C'est la mère à monsieur! Fais y donc place à c'te dame, puisqu'elle veut bien boire avec nous…

Germinie jeta à la femme un regard d'assassin.

—Eh bien! quoi? reprit la femme; ça vous vexe, madame? Excusez! fallait prévenir… Quel âge donc qu'elle se croit, hein, Mélie? Sapristi! Tu les choisis jeunes, toi, tu ne te gênes pas!…

Jupillon souriait en dessous, se dandinait, ricanait en dedans. Toute sa personne laissait percer la joie lâche qu'ont les méchants à voir souffrir ceux qui souffrent de les aimer.

—J'ai à te parler… à toi… pas ici… en bas, lui dit Germinie.

—Bien de l'agrément! Arrives-tu, Mélie? dit la femme à la capeline en rallumant un bout de cigare éteint, oublié par Jupillon sur la table, près d'un rond de citron.

—Qu'est-ce que tu veux? fit Jupillon remué malgré lui par l'accent de
Germinie.

—Viens!

Et elle se mit à marcher devant lui. Sur son passage, on se pressait, on riait. Elle entendait des voix, des phrases, un murmure de huées.

XVII.

Jupillon promit à Germinie de ne plus retourner au bal. Mais le jeune homme avait un commencement de réputation à la Brididi, dans ces bastringues de barrière, à la Boule-Noire, à la Reine Blanche, l'Ermitage. Il était devenu le danseur qui fait lever les consommateurs des tables, le danseur qui suspend toute une salle à la semelle de sa botte jetée à deux pouces au-dessus de sa tête, le danseur qu'invitent et que rafraîchissent quelquefois, pour danser avec elles, les danseuses de l'endroit. Le bal pour lui n'était plus seulement le bal, c'était un théâtre, un public, une popularité, des applaudissements, le murmure flatteur de son nom dans des groupes, l'ovation d'une gloire de cancan dans le feu des quinquets.

Le dimanche, il n'alla pas à la Boule-Noire; mais le jeudi qui suivit ce dimanche, il y retourna; et Germinie, voyant bien qu'elle ne pouvait l'empêcher d'y aller, se décida à l'y suivre et à y rester tout le temps qu'il y restait. Assise à une table, au fond, dans le coin le moins éclairé de la salle, elle le suivait et le guettait des yeux pendant toute la contre-danse; et le quadrille fini, s'il tardait, elle allait le reprendre, le retirer presque de force des mains et des caresses des femmes s'obstinant à le tirailler, à le retenir par un jeu de méchanceté.

Comme bientôt on la connut, l'injure autour d'elle ne fut plus vague, sourde, lointaine, comme au premier bal. Les paroles l'attaquèrent en face, les rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligée de passer ses trois heures dans des risées qui la désignaient, la montraient du doigt, la nommaient, lui clouaient son âge sur la figure. Elle était à tout moment obligée d'essuyer ce mot: la vieille! que les jeunes drôlesses lui crachaient en passant, par-dessus l'épaule. Encore celles-là la regardaient-elles; mais souvent des danseuses invitées à boire par Jupillon, amenées par lui à la table où était Germinie, buvant le saladier de vin chaud qu'elle payait, restaient accoudées, la joue sur la main, paraissant ne pas voir qu'il y avait une femme là, avançant sur sa place comme sur une place vide, et ne lui répondant pas quand elle leur parlait. Germinie eût tué ces femmes que Jupillon lui faisait régaler et qui la méprisaient tant qu'elles ne s'apercevaient pas seulement de sa présence.

Il arriva qu'à bout de souffrances, révoltée de tout ce qu'elle buvait là d'humiliations, elle eut l'idée de danser, elle aussi. Elle ne voyait que ce moyen de ne pas laisser son amant à d'autres, de le tenir toute la soirée, peut-être de l'attacher à son succès si elle avait la chance de réussir. Tout un mois elle travailla, en cachette, pour arriver danser. Elle répéta les figures, les pas. Elle força son corps, elle sua à chercher ces coups de reins, ces tours de jupe qu'elle voyait applaudir. Au bout de cela, elle se risqua: mais tout la démonta et ajouta à sa gaucherie, le milieu hostile dans lequel elle se sentait, les sourires d'étonnement et de pitié qui avaient couru sur les lèvres lorsqu'elle avait pris place dans l'enceinte de la danse. Elle fut si ridicule et si moquée qu'elle n'eut pas le courage de recommencer. Elle se renfonça sombrement dans son coin obscur, n'en sortant que pour aller chercher et ramener Jupillon avec la muette violence d'une femme qui arrache son homme au cabaret et le remporte par le bras.

Le bruit se répandit bientôt dans la rue que Germinie allait à ces bals, qu'elle n'en manquait pas un. La fruitière, chez laquelle Adèle avait déjà bavardé, envoya son fils «pour voir;» il revint en disant que c'était vrai, et raconta toutes les misères qu'on faisait à Germinie et qui ne l'empêchaient pas de revenir. Alors il n'y eut plus de doute dans le quartier sur les relations de la domestique de mademoiselle avec Jupillon, relations que quelques âmes charitables contestaient encore. Le scandale éclata, et, en une semaine, la pauvre fille, traînée dans toutes les médisances du quartier, baptisée et saluée des plus sales noms de la langue des rues, tomba d'un coup, de l'estime la plus hautement témoignée, au mépris le plus brutalement affiché.

Jusque-là son orgueil—et il était grand—avait joui de ce respect, de cette considération qui entoure, dans les quartiers de lorettes, la domestique qui sert honnêtement une personne honnête. On l'avait habituée à des égards, à des déférences, à des attentions. Elle était part de ses camarades. Sa probité insoupçonnable, sa conduite dont il n'y avait rien à dire, sa position de confiance chez mademoiselle, ce qui rejaillissait sur elle de l'honorabilité de sa maîtresse, faisaient que les marchands la traitaient sur un autre pied que les autres bonnes. Ou lui parlait la casquette à la main; on lui disait toujours: mademoiselle Germinie. On se dépêchait de la servir; on lui avançait l'unique chaise de la boutique pour la faire attendre. Lors même qu'elle marchandait, on restait poli avec elle, et on ne l'appelait pas râleuse. Les plaisanteries un peu trop vives s'arrêtaient devant elle. Elle était invitée aux grands repas, aux fêtes de famille, consultée sur les affaires.

Tout changea dès que furent connues ses relations avec Jupillon, ses assiduités à la Boule-Noire. Le quartier se vengea de l'avoir respectée. Les bonnes éhontées de la maison s'approchèrent d'elle comme d'une semblable. Une, dont l'amant était à Mazas, lui dit: «Ma chère.» Les hommes l'abordèrent avec familiarité, la tutoyèrent du regard, du ton, du geste, de la main. Les enfants mêmes, sur le trottoir, autrefois dressés à lui faire «un beau serviteur,» se sauvèrent d'elle comme d'une personne dont on leur avait dit d'avoir peur. Elle se sentait traitée sous la main, servie à la diable. Elle ne pouvait faire un pas sans marcher dans le mépris, et recevoir sa honte sur la joue.

Ce fut pour elle une horrible déchéance d'elle-même. Elle souffrit comme si on lui arrachait, lambeau à lambeau, son honneur dans le ruisseau. Mais à mesure qu'elle souffrait, elle se serrait contre son amour et se cramponnait à lui. Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui reprochait rien. Elle s'y attachait par toutes les larmes qu'il faisait pleurer son orgueil. Et toute repliée, resserrée sur sa faute, on la voyait dans cette rue où elle passait tout à l'heure fière, et le front haut, aller furtive et fuyante, l'échine basse, le regard oblique, inquiète d'être reconnue, pressant le pas devant les boutiques qui lui balayaient leurs médisances sur les talons.

XVIII.

Jupillon se plaignait sans cesse de l'ennui de travailler pour les autres, de ne pas être «à ses pièces,» de ne pouvoir trouver dans la bourse de sa mère quinze ou dix-huit cents francs. Il ne demandait pas une plus grosse somme pour louer deux chambres, au rez-de-chaussée et monter un petit fonds de ganterie. Et déjà il faisait ses plans et ses rêves: il s'établirait dans le quartier, quartier excellent pour son commerce, plein d'acheteuses et de gâcheuses de chevreaux à cinq francs. Aux gants, il joindrait bientôt la parfumerie, les cravates; puis avec de gros bénéfices, son fonds revendu, il irait prendre un magasin rue Richelieu.

Chaque fois qu'il parlait de cela, Germinie lui demandait mille explications. Elle voulait savoir tout ce qu'il faut pour s'établir. Elle se faisait nommer les outils, les accessoires, indiquer leurs prix, leurs débitants. Elle l'interrogeait sur son état, son travail, si curieusement, si longuement, qu'à la fin Jupillon impatienté finissait par lui dire:—Qu'est-ce que ça te fait tout ça? L'ouvrage m'embête déj assez; ne m'en parle pas!

Un dimanche, elle montait avec lui vers Montmartre. Au lieu de prendre par la rue Frochot, elle prit par la rue Pigalle.

—Mais ce n'est pas par là, lui dit Jupillon.—Je sais bien, dit-elle, viens toujours.

Elle lui avait pris le bras et marchait en se détournant un peu de lui pour qu'il ne vît pas ce qui passait sur son visage. Au milieu de la rue Fontaine-Saint-Georges, elle l'arrêta brusquement devant deux fenêtres de rez-de-chaussée, et lui dit:

—Tiens! Elle tremblait de joie.

Jupillon regarda: il vit entre les deux fenêtres sur une plaque lettres de cuivre qui brillaient:

Magasin de Ganterie.

JUPILLON.

Il vit des rideaux blancs à la première fenêtre. À travers les carreaux de la seconde, il aperçut des casiers, des cartons, et devant, le petit établi de son état, avec les grands ciseaux, le pot à retailles, et le couteau à piquer pour déborder les peaux.

—Ta clef est chez le portier, lui dit-elle.

Ils entrèrent dans la première pièce, dans le magasin.

Elle se mit à vouloir tout lui montrer. Elle lui ouvrait les cartons, et elle riait. Puis poussant la porte de l'autre chambre:—Vois-tu, tu n'étoufferas pas là comme dans la soupente de ta mère… Ça te plaît-il? Oh! ce n'est pas beau, mais c'est propre… Je t'aurais voulu de l'acajou…. Ça te plaît-il, cette descente de lit là?… Et le papier… je je n'y pensais plus… Elle lui mit dans la main une quittance de loyer.—Tiens! c'est pour six mois… Ah! dame, il faut que tu te mettes tout de suite à gagner de l'argent… Voilà mes quatre sous de la caisse d'épargne finis du coup… Ah! tiens, laisse-moi m'asseoir… T'as l'air si content… ça me fait un effet… ça me tourne… je n'ai plus de jambes….

Et elle se laissa glisser sur une chaise. Jupillon se pencha sur elle pour l'embrasser.

—Ah! oui, il n'y en a plus, lui dit-elle, en lui voyant chercher de l'œil ses boucles d'oreilles, c'est comme mes bagues… Tiens, vois-tu, plus rien…

Et elle lui montra ses mains dégarnies des pauvres bijoux qu'elle avait travaillé si longtemps à s'acheter.—Ç'a été le fauteuil, tout ça, vois-tu… mais il est tout crin…

Et comme Jupillon restait devant elle avec l'air d'un homme embarrassé qui cherche les phrases d'un remerciement:

—Mais tu es tout drôle… Qu'est-ce que tu as?… Ah! c'est pour ça?…
Et elle lui montra la chambre.—T'es bête!… je t'aime, n'est-ce pas?
Eh bien?

Germinie dit cela simplement, comme le cœur dit les choses sublimes.

XIX.

Elle devint enceinte.

D'abord elle douta, elle n'osait le croire. Puis, quand elle fut certaine d'être grosse, une immense joie la remplit, une joie qui lui noya l'âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu'il étouffa d'un seul coup les angoisses, les craintes, le tremblement de pensées qui se mêle d'ordinaire à la maternité des femmes non mariées et leur empoisonne l'attente de l'enfantement, la divine espérance vivante et remuante en elles. L'idée du scandale de sa liaison découverte, de l'éclat de sa faute dans le quartier, l'idée de cette chose abominable qui l'avait fait toujours penser au suicide: le déshonneur, même la peur de se voir découverte par mademoiselle, d'être chassée par elle, rien de tout cela ne put toucher à sa félicité. Comme si elle l'eût déjà soulevé dans ses bras devant elle, l'enfant qu'elle attendait ne lui laissait rien voir que lui; et se cachant à peine, elle portait presque fièrement, sous les regards de la rue, sa honte de femme dans l'orgueil et le rayonnement de la mère qu'elle allait être.

Elle se désolait seulement d'avoir dépensé toutes ses économies, d'être sans argent et en avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa maîtresse. Elle regrettait amèrement d'être pauvre pour recevoir son enfant. Souvent, en passant rue Saint-Lazare, elle s'arrêtait devant un magasin de blanc à l'étalage duquel étaient exposées des layettes d'enfants riches. Elle dévorait des yeux tout ce joli linge ouvragé et coquet, les bavettes de piqué, la longue robe à courte taille garnie de broderies anglaises, toute cette toilette de chérubin et de poupée. Une terrible envie, l'envie d'une femme grosse, la prenait de briser la glace et de voler tout cela: derrière l'échafaudage de l'étalage, les commis habitués à la voir stationner se la montraient en riant.

Puis encore par instants, dans ce bonheur qui l'inondait, dans ce ravissement de joie qui soulevait tout son être, une inquiétude la traversait. Elle se demandait comment le père accepterait son enfant. Deux ou trois fois, elle avait voulu lui annoncer sa grossesse, et n'avait pas osé. Enfin un jour, lui voyant la figure qu'elle attendait depuis si longtemps pour lui tout dire, une figure où il y avait un peu de tendresse, elle lui avoua, en rougissant et comme en lui demandant pardon, ce qui la rendait si heureuse.—En voilà une idée! fit Jupillon.

Puis, quand elle l'eut assuré que ce n'était pas une idée, qu'elle était positivement grosse de cinq mois:—De la chance! reprit le jeune homme.—Merci! Et il jura.—Veux-tu me dire un peu, qu'est-ce qui lui donnera la becquée, à ce moineau-là?

—Oh! sois tranquille!… il ne pâtira pas, ça me regarde… Et puis ça sera si gentil!… N'aie pas peur, on ne saura rien… Je m'arrangerai… Tiens! les derniers jours, je marcherai comme ça, la tête en arrière… je ne porterai plus de jupons… je me serrerai, tu verras!… On ne s'apercevra de rien, je te dis…. Un petit enfant, nous deux, songe donc!

—Enfin puisque ça y est, ça y est, n'est-ce pas? fit le jeune homme.

—Dis donc, hasarda timidement Germinie, si tu le disais à ta mère?

—À m'man?…. Ah! non, par exemple… Il faut que tu accouches…. Ensuite de ça, nous apporterons le moutard à la maison… Ça lui donnera un coup, et peut-être qu'elle nous lâchera son consentement.

XX.

Le jour des Rois arriva. C'était le jour d'un grand dîner donné régulièrement chaque année par Mlle de Varandeuil. Elle invitait ce jour-là tous les enfants de sa famille, ou de ses amitiés, petits ou grands. À peine si le petit appartement pouvait les contenir. On était obligé de mettre une partie des meubles sur le carré. Et l'on dressait une table dans chacune des deux pièces qui formaient tout l'appartement de mademoiselle. Pour les enfants, ce jour était une grande joie qu'ils se promettaient huit jours d'avance. Ils montaient en courant l'escalier, derrière les garçons pâtissiers. À table, ils mangeaient trop sans être grondés. Le soir ils ne voulaient pas se coucher, grimpaient sur les chaises, et faisaient un tapage qui donnait toujours à Mlle de Varandeuil une migraine le lendemain; mais elle ne leur en voulait pas: elle avait eu les bonheurs d'une fête de grand'mère à les entendre, à les voir, à leur nouer par derrière la serviette blanche qui les faisait paraître si roses. Et pour rien au monde elle n'eût manqué de donner ce dîner, qui remplissait son appartement de vieille fille de toutes ces petites têtes blondes de petits diables, et y mettait en un jour du bruit, de la jeunesse et des rires pour un an.

Germinie était en train de faire ce dîner. Elle fouettait une crème dans une terrine sur ses genoux, quand tout à coup elle sentit les premières douleurs. Elle se regarda dans le bout de glace cassée qu'elle avait au-dessus de son buffet de cuisine: elle se vit pâle. Elle descendit chez Adèle:—Donne-moi le rouge à ta maîtresse, lui dit-elle. Et elle s'en mit sur les joues. Puis elle remonta, et ne voulant pas s'écouter souffrir, elle finit son dîner. Il fallait le servir, elle le servit. Au dessert, pour donner des assiettes, elle s'appuyait aux meubles, se retenait au dossier des chaises, cachant sa torture avec l'horrible sourire crispé des gens dont les entrailles se tordent.

—Ah! çà, tu es malade?… lui dit sa maîtresse en la regardant.

—Oui, mademoiselle un peu… c'est peut-être le charbon, la cuisine…

—Allons, va te coucher… on n'a plus besoin de toi, tu desserviras demain.

Elle redescendit chez Adèle.

—Ça y est, lui dit-elle, vite un fiacre… C'est rue de la Huchette, que tu m'as dit, en face d'un planeur de cuivre, ta sage-femme, n'est-ce pas? Tu n'as pas une plume, du papier?

Et elle se mit à écrire un mot pour sa maîtresse. Elle lui disait qu'elle était trop souffrante, qu'elle allait à l'hôpital, qu'elle ne lui disait pas où, parce qu'elle se fatiguerait à venir la voir, que dans huit jours elle serait revenue.

—Voilà! fit Adèle essoufflée en lui donnant le numéro du fiacre.

—Je peux y rester… lui dit Germinie, pas un mot à mademoiselle…
Voilà tout… Jure-moi, pas un mot!

Elle descendait l'escalier, lorsqu'elle rencontra Jupillon:

—Tiens! fit-il, où vas-tu? tu sors?

—Je vais accoucher… Ça m'a pris dans la journée… Il y avait un grand dîner… Ah! ç'a été dur!… Pourquoi viens-tu? Je t'avais dit de ne jamais venir, je ne veux pas!

—C'est que… je vais te dire… dans ce moment-ci j'ai absolument besoin de quarante francs. Mais là, vrai, absolument besoin.

—Quarante francs! Mais je n'ai que juste pour la sage-femme…

—C'est embêtant… voilà! Que veux-tu? Et il lui donna le bras pour l'aider à descendre.—Cristi! je vais avoir du mal à les avoir tout de même.

Il avait ouvert la portière de la voiture:—Où faut-il qu'il te mène?

—À la Bourbe… lui dit Germinie. Et elle lui glissa les quarante francs dans la main.

—Laisse donc, fit Jupillon.

—Ah! va… là ou autre part! Et puis j'ai encore sept francs.

Le fiacre partit.

Jupillon resta un moment immobile sur le trottoir, regardant les deux napoléons dans sa main. Puis il se mit à courir après le fiacre, et, l'arrêtant, il dit à Germinie par la portière:

—Au moins, je vais te conduire?

—Non, je souffre trop… J'aime mieux être seule, lui répondit
Germinie, en se tortillant sur les coussins du fiacre.

Au bout d'une éternelle demi-heure, le fiacre s'arrêta rue de Port-Royal, devant une porte noire surmontée d'une lanterne violette qui annonçait aux étudiants en médecine de passage dans la rue qu'il y avait, cette nuit-là et dans ce moment-là, la curiosité et l'intérêt d'un accouchement laborieux à la Maternité.

Le cocher descendit de son siège et sonna. Le concierge, aidé d'une fille de salle, prenant Germinie sous les bras, la monta à l'un des quatre lits de la salle d'accouchement. Une fois dans le lit, ses douleurs se calmèrent un peu. Elle regarda autour d'elle, vit les autres lits vides, et au fond de l'immense pièce, une grande cheminée de campagne flambante d'un grand feu devant lequel, accrochés à une barre de fer, séchaient des langes, des draps, des alèses.

Une demi-heure après, Germinie accouchait; elle mit au monde une petite fille. On roula son lit dans une autre salle. Elle était là depuis plusieurs heures, abîmée dans ce doux affaissement de la délivrance qui suit les épouvantables déchirements de l'enfantement, tout heureuse et tout étonnée de vivre encore, nageant dans le soulagement et profondément pénétrée du vague bonheur d'avoir créé. Tout à coup, un cri:—Je me meurs! lui fit regarder à côté d'elle: elle vit une de ses voisines jeter ses bras autour du cou d'une élève sage-femme de garde, retomber presque aussitôt, remuer un instant sous les draps, puis ne plus bouger. Presque au même instant, d'un lit à côté, il s'éleva un autre, cri horrible, perçant, terrifié, le cri de quelqu'un qui voit la mort: c'était une femme qui appelait avec des mains désespérées la jeune élève; l'élève accourut, se pencha, et tomba raide évanouie par terre.

Alors le silence revint; mais entre ces deux mortes et cette demi-morte que le froid du carreau mit plus d'une heure à faire revenir, Germinie et les autres femmes encore vivantes dans la salle restèrent sans même oser tirer la sonnette d'appel et de secours pendue dans chaque lit.

Il y avait alors à la Maternité une de ces terribles épidémies puerpérales qui soufflent la mort sur la fécondité humaine, un de ces empoisonnements de l'air qui vident, en courant, par rangées, les lits des accouchées, et qui autrefois faisaient fermer la Clinique: on croirait voir passer la peste, une peste qui noircit les visages en quelques heures, enlève tout, emporte les plus fortes, les plus jeunes, une peste qui sort des berceaux, la Peste noire des mères! C'était tout autour de Germinie, à toute heure, la nuit surtout, des morts telles qu'en fait la fièvre de lait, des morts qui semblaient violer la nature, des morts tourmentées, furieuses de cris, troublées d'hallucination et de délire, des agonies auxquelles il fallait mettre la camisole de force de la folie, des agonies qui s'élançaient tout à coup, hors d'un lit, en emportant les draps, et faisaient frissonner toute la salle de l'idée de voir revenir les mortes de l'amphithéâtre! La vie s'en allait là comme arrachée du corps. La maladie même y avait une forme d'horreur et une monstruosité d'apparence. Dans les lits, aux lueurs des lampes, les draps se soulevaient vaguement et horriblement, au milieu, sous les enflures de la péritonite.

Pendant cinq jours, Germinie, pelotonnée et se ramassant dans son lit, fermant comme elle pouvait les yeux et les oreilles, eut la force de combattre toutes ces terreurs et de n'y céder que par moments. Elle voulait vivre et elle se rattachait à ses forces par la pensée de son enfant, par le souvenir de mademoiselle. Mais le sixième jour, elle fut à bout d'énergie, son courage l'abandonna. Un froid lui passa dans l'âme. Elle se dit que tout était fini. Cette main que la mort vous pose sur l'épaule, le pressentiment de mourir, la touchait déjà. Elle sentait cette première atteinte de l'épidémie, la croyance de lui appartenir et l'impression d'en être déjà à demi possédée. Sans se résigner, elle s'abandonnait. À peine si sa vie, vaincue d'avance, faisait encore l'effort de se débattre. Elle en était là, lorsqu'une tête se pencha, comme une lumière, sur son lit.

C'était la tête de la plus jeune des élèves, une tête blonde, aux grands cheveux d'or, aux yeux bleus si doux que les mourantes voyaient le ciel s'y ouvrir. En l'apercevant, les femmes dans le délire disaient:—Tiens! la sainte Vierge!

—Mon enfant, dit l'élève à Germinie, vous allez demander tout de suite votre permis. Il faut vous en aller. Vous vous mettrez bien chaudement. Vous vous garnirez bien… Aussitôt que vous serez chez vous couchée, vous prendrez quelque chose de bouillant, de la tisane, du tilleul… Vous tâcherez de suer… Comme ça, vous n'aurez pas de mal… Mais allez-vous-en… Ici, cette nuit, fit-elle en promenant son regard sur les lits, il ne ferait pas bon pour vous… Ne dites pas que c'est moi qui vous fais partir: vous me feriez mettre à la porte…

XXI.

Germinie se rétablit en quelques jours. La joie et l'orgueil d'avoir donné le jour à une petite créature où sa chair était mêlée à la chair de l'homme qu'elle aimait, le bonheur d'être mère, la sauvèrent des suites d'une couche mal soignée. Elle revint à la santé, et elle eut vivre un air de plaisir que sa maîtresse ne lui avait jamais vu.

Tous les dimanches, quelque temps qu'il fît, elle s'en allait sur les onze heures: mademoiselle croyait qu'elle allait voir une amie à la campagne, et elle était enchantée du bien que faisaient à sa bonne ces journées au grand air. Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener sans trop rechigner, et ils partaient pour Pommeuse où était l'enfant, et, où les attendait un bon déjeuner commandé par la mère. Une fois dans le wagon du chemin de fer de Mulhouse, Germinie ne parlait plus, ne répondait plus. Penchée à la portière, elle semblait avoir toutes ses pensées devant elle. Elle regardait, comme si son désir voulait dépasser la vapeur. Le train à peine arrêté, elle sautait, jetait son billet l'homme des billets, et courait dans le chemin de Pommeuse, laissant Jupillon derrière elle. Elle approchait, elle arrivait, elle y était: c'était là! Elle fondait sur son enfant, l'enlevait des bras de la nourrice avec des mains jalouses,—des mains de mère!—le pressait, le serrait, l'embrassait, le dévorait de baisers, de regards, de rires! Elle l'admirait un instant, puis égarée, bienheureuse, folle d'amour, le couvrait jusqu'au bout de ses petits pieds nus des tendresses de sa bouche. On déjeunait. Elle s'attablait, l'enfant sur ses genoux, et ne mangeait pas: elle l'avait tant embrassé qu'elle ne l'avait pas encore vu, et elle se mettait à chercher, à détailler la ressemblance de la petite avec eux deux. Un trait était à lui, un autre à elle:—C'est ton nez… c'est mes yeux… Elle aura les cheveux comme les tiens avec le temps… Ils friseront!… Vois-tu, voilà tes mains… c'est tout toi… Et c'était pendant des heures ce radotage intarissable et charmant des femmes qui veulent faire à un homme la part de leur fille. Jupillon se prêtait à tout cela sans trop d'impatience, grâce à des cigares à trois sous que Germinie tirait de sa poche et qu'elle lui donnait un à un. Puis il avait trouvé une distraction: au bout du jardin passait le Morin. Jupillon était parisien: il aimait la pêche à la ligne.

Et l'été venu, ils se tenaient là toute la journée, au fond du jardin, au bord de l'eau, Jupillon sur une planche à laver jetée sur deux piquets, sa ligne à la main, Germinie, son enfant dans sa jupe, assise par terre sous le néflier penché sur la rivière. Le jour étincelait; le soleil brûlait la grande eau courante d'où se levaient des éclairs de miroir. C'était comme une joie de feu du ciel et de la rivière, au milieu de laquelle Germinie tenait sa fille debout et la faisait piétiner sur elle, nue et rose, avec sa brassière écourtée, la peau tremblante de soleil par places, la chair frappée de rayons comme de la chair d'ange qu'elle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait de divines douceurs, quand la petite, avec ces mains tâtillonnantes des enfants qui ne parlent pas encore, lui touchait le menton, la bouche, les joues, s'obstinait à lui mettre les doigts dans les yeux, les arrêtait, en jouant, sur son regard, et promenait sur tout son visage le chatouillement et le tourment de ces chères petites menottes qui semblent chercher à l'aveuglette la face d'une mère: c'était comme si la vie et la chaleur de son enfant lui erraient sur la figure. De temps en temps, envoyant par-dessus la tête de la petite la moitié de son sourire à Jupillon, elle lui criait:—Mais regarde-la donc!

Puis, l'enfant s'endormait avec cette bouche ouverte qui rit au sommeil. Germinie se penchait sur son souffle; elle écoutait son repos. Et peu peu bercée à cette respiration d'enfant, elle s'oubliait délicieusement à regarder ce pauvre lieu de son bonheur, le jardin agreste, les pommiers aux feuilles garnies de petits escargots jaunes, aux pommes rosées du côté du midi, les rames où s'enroulaient, au pied, tordues et grillées, les tiges de pois, le carré de choux, les quatre tournesols dans le petit rond au milieu de l'allée; puis, tout près d'elle, au bord de la rivière, les places d'herbe remplies de foirolle, les têtes blanches des orties contre le mur, les boîtes de laveuses et les bouteilles d'eau de lessive, la botte de paille éparpillée par la folie d'un jeune chien sortant de l'eau. Elle regardait et rêvait. Elle songeait au passé, en ayant son avenir sur les genoux. De l'herbe, des arbres, de la rivière qui étaient là, elle refaisait, avec le souvenir, le rustique jardin de sa rustique enfance. Elle revoyait les deux pierres descendant à l'eau où sa mère, avant de la coucher, l'été, lui lavait les pieds quand elle était toute petite…

—Dites donc, père Remalard, dit, par une des plus chaudes journées d'août, Jupillon, posté sur sa planche, au bonhomme qui le regardait,—savez-vous que ça ne pique pas pour un liard avec le ver rouge?

—Y faudrait de l'asticot, dit sentencieusement le paysan.

—Eh bien! on se payera de l'asticot! Père Remalard, faut avoir un mou de veau jeudi, vous m'accrocherez ça dans c't arbre… et dimanche nous verrons bien.

Le dimanche, Jupillon fit une pêche miraculeuse, et Germinie entendit la première syllabe sortir de la bouche de sa fille.

XXII.

Le mercredi matin, en descendant, Germinie trouva une lettre pour elle. Dans cette lettre, écrite au revers d'une quittance de blanchisseur, la femme Remalard lui disait que son enfant était tombée malade presque aussitôt qu'elle était partie; que depuis elle allait toujours plus mal; qu'elle avait consulté le docteur; qu'il lui avait parlé d'une mauvaise mouche qui avait piqué la petite; qu'elle avait été la faire voir une seconde fois; qu'elle ne savait plus que faire; qu'elle avait fait faire des pèlerinages pour elle. La lettre finissait: «Si vous voyiez comme j'ai de l'embarras pour votre petite… si vous voyiez comme elle est gentille quand elle n'endure pas de mal!»

Cette lettre fit à Germinie l'effet d'un grand coup qui vous pousse en avant. Elle sortit et se dirigea machinalement du côté du chemin de fer qui menait chez sa petite. Elle était en cheveux et en pantoufles; mais elle n'y songeait pas. Il fallait qu'elle vît son enfant, qu'elle le vît tout de suite. Après, elle reviendrait. Elle pensa un moment au déjeuner de mademoiselle, puis l'oublia. Tout à coup, à mi-chemin dans la rue, elle vit l'heure à l'horloge d'un bureau de fiacres: elle se rappela qu'il n'y avait pas de départ à cette heure-là. Elle retourna sur ses pas, se dit qu'elle allait bâcler le déjeuner, puis qu'elle trouverait un prétexte pour être libre le reste de la journée. Mais le déjeuner servi, elle ne trouva rien: elle avait la tête si pleine de son enfant qu'elle ne put inventer un mensonge; son imagination était stupide. Et puis, si elle avait parlé, demandé, elle aurait éclaté; elle se sentait sur les lèvres: C'est pour voir ma petite! La nuit, elle n'osa se sauver; mademoiselle avait été un peu souffrante la nuit précédente: elle avait peur qu'elle n'eût besoin d'elle.

Le lendemain, quand elle entra chez mademoiselle avec une histoire imaginée la nuit, toute prête à lui demander à sortir, mademoiselle lui dit, en lisant la lettre qu'elle lui avait remontée de chez le portier:—Ah! c'est ma vieille de Belleuse qui a besoin de toi toute la journée pour l'aider à ses confitures… Allons, mes deux œufs, en poste, et décampe… Hein, quoi, ça te chiffonne?.. Qu'est-ce qu'il y a?

—Moi?.. mais pas du tout, eut la force de dire Germinie.

Tout ce long jour, elle le passa au feu des bassines, au ficèlement des pots, dans la torture des gens que la vie cloue loin du mal de ceux qu'ils aiment. Elle eut le déchirement des malheureux qui ne peuvent aller où sont leurs inquiétudes, et creusant jusqu'au fond le désespoir de l'éloignement et de l'incertitude, se figurent à toute minute qu'on va mourir sans eux.

En ne trouvant pas de lettre le jeudi soir, pas de lettre le vendredi matin, elle se rassura. Si la petite allait plus mal, la nourrice lui aurait écrit. La petite allait mieux; elle se la figurait sauvée, guérie. Cela manque toujours de mourir, et cela reprend si vite, les enfants! Et puis la sienne était forte. Elle se décida à attendre, patienter jusqu'au dimanche dont elle n'était plus séparée que par quarante-huit heures, trompant le reste de ses craintes avec les superstitions qui disent oui à l'espérance, se persuadant que sa fille était «réchappée,» parce que le matin la première personne qu'elle avait rencontrée était un homme, parce qu'elle avait vu dans la rue un cheval rouge, parce qu'elle avait deviné qu'un passant tournerait à telle rue, parce qu'elle avait remonté un étage en tant d'enjambées.

Le samedi, dans la matinée, en entrant chez la mère Jupillon, elle la trouva en train de pleurer de grosses larmes sur une motte de beurre qu'elle recouvrait d'un linge mouillé.

—Ah! c'est vous, fit la mère Jupillon. Cette pauvre charbonnière!… J'en pleure, tenez! Elle sort d'ici… C'est que vous ne savez pas… Ils ne peuvent se faire la figure propre dans leur état qu'avec du beurre… Et voilà que son amour de petite fille… Elle est à la mort, vous savez, ce chéri d'enfant… Ce que c'est que de nous! Ah! mon Dieu, oui… Eh bien! elle lui a dit comme ça tout à l'heure: Maman, je veux que tu me débarbouilles au beurre, tout de suite… pour le bon Dieu… Hi! hi!

Et la mère Jupillon se mit à sangloter.

Germinie s'était sauvée. De la journée elle ne put tenir en place. À tout moment, elle montait dans sa chambre préparer les petites affaires qu'elle voulait apporter à sa petite le lendemain, pour la mettre «blanchement,» lui faire une petite toilette de ressuscitée. Comme elle redescendait le soir pour aller coucher mademoiselle, Adèle lui remit une lettre qu'elle avait trouvée pour elle en bas.

XXIII.

Mademoiselle avait commencé à se déshabiller, quand Germinie entra dans sa chambre, fît quelques pas, se laissa tomber sur une chaise, et presque aussitôt, après deux ou trois soupirs, longs, profonds, arrachés et douloureux, mademoiselle la vit, se renversant et se tordant, rouler à bas de la chaise et tomber à terre. Elle voulut la relever; mais Germinie était agitée de mouvements convulsifs si violents que la vieille femme fut obligée de laisser retomber sur le parquet ce corps furieux dont tous les membres contractés et ramassés un moment sur eux-mêmes se lançaient à droite, à gauche, au hasard, partaient avec le bruit sec de la détente d'un ressort, jetaient à bas tout ce qu'ils cognaient. Aux cris de mademoiselle sur le carré, une bonne courut chez un médecin d'à côté qu'elle ne trouva pas; quatre autres femmes de la maison aidèrent mademoiselle à enlever Germinie et à la porter sur le lit de sa chambre, où on l'étendit, après lui avoir coupé les lacets de son corset.

Les terribles secousses, les détentes nerveuses des membres, les craquements de tendons avaient cessé; mais sur le cou, sur la poitrine que découvrait la robe dégrafée, passaient des mouvements ondulatoires pareils à des vagues levées sous la peau et que l'on voyait courir jusqu'aux pieds, dans un frémissement de jupe. La tête renversée, la figure rouge, les yeux pleins d'une tendresse triste, de cette angoisse douce qu'ont les yeux des blessés, de grosses veines se dessinant sous le menton, haletante et ne répondant pas aux questions, Germinie portait les deux mains à sa gorge, à son cou, et les égratignait; elle semblait vouloir arracher de là la sensation de quelque chose montant et descendant au dedans d'elle. Vainement on lui faisait respirer de l'éther, boire de l'eau de fleur d'oranger: les ondes de douleur qui passaient dans son corps continuaient à le parcourir; et dans son visage persistait cette même expression de douceur mélancolique et d'anxiété sentimentale qui semblait mettre une souffrance d'âme sur la souffrance de chair de tous ses traits. Longtemps, tout parut blesser ses sens et les affecter douloureusement, l'éclat de la lumière, le bruit des voix, le parfum des choses. Enfin, au bout d'une heure, tout à coup des pleurs, un déluge s'échappant de ses yeux, emportait la terrible crise. Ce ne fut plus qu'un tressaillement de loin en loin, dans ce corps accablé, bientôt apaisé par la lassitude, par un brisement général. Il fallut porter Germinie dans sa chambre.

La lettre que lui avait remise Adèle, était la nouvelle de la mort de sa fille.

XXIV.

À la suite de cette crise, Germinie tomba dans un abrutissement de douleur. Pendant des mois, elle resta insensible à tout; pendant des mois, envahie et remplie tout entière par la pensée du petit être qui n'était plus, elle porta dans ses entrailles la mort de son enfant comme elle avait porté sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait dans sa chambre, elle tirait de la malle placée au pied de son lit le béguin et la brassière de sa pauvre chérie. Elle les regardait, elle les touchait; elle les étendait sur sa couverture; elle restait des heures à pleurer dessus, à les baiser, à leur parler, à leur dire les mots qui font causer le chagrin d'une mère avec l'ombre d'une petite fille.

Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait elle-même. Une voix lui murmurait que, cet enfant vivant, elle était sauvée; que cet enfant aimer, c'était sa Providence; que tout ce qu'elle redoutait d'elle-même irait sur cette tête et s'y sanctifierait, ses tendresses, ses élancements, ses ardeurs, tous les feux de sa nature. Il lui semblait sentir d'avance son cœur de mère apaiser et purifier son cœur de femme. Dans sa fille, elle voyait je ne sais quoi de céleste qui la rachèterait et la guérirait, comme un petit ange de délivrance, sorti de ses fautes pour la disputer et la reprendre aux influences mauvaises qui la poursuivaient et dont elle se croyait parfois possédée.

Quand elle commença à sortir de ce premier anéantissement de son désespoir, quand, la perception de la vie et la sensation des choses lui revenant, elle regarda autour d'elle avec des yeux qui voyaient, elle fut réveillée de sa douleur par une amertume plus aiguë.

Devenue trop grosse, trop lourde pour le service de sa crémerie, et trouvant qu'elle avait encore trop à faire malgré tout ce que faisait Germinie, Mme Jupillon avait fait venir pour l'aider une nièce de son pays. C'était la jeunesse de la campagne que cette petite, une femme où il y avait encore de l'enfant, vive et vivace, les yeux noirs et pleins de soleil, les lèvres comme une chair de cerise, pleines, rondes et rouges, l'été de son pays dans le teint, la chaleur de la santé dans le sang. Ardente et naïve, la jeune fille était allée, aux premiers jours, vers son cousin, simplement, naturellement, par cette pente d'un même âge qui fait chercher la jeunesse à la jeunesse. Elle s'était jetée au-devant de lui avec l'impudeur de l'innocence, une effronterie candide, les libertés qu'apprennent les champs, la folie heureuse d'une riche nature, toutes sortes d'audaces, d'ignorances, d'ingénuités hardies et de coquetteries rustiques contre lesquelles la vanité de son cousin n'avait point su se défendre. À côté de cette enfant, Germinie n'eut plus de repos. La jeune fille la blessait à toutes les minutes, par sa présence, son contact, ses caresses, tout ce qui avouait l'amour dans son corps amoureux. L'occupation qu'elle avait de Jupillon, le service qui l'approchait de lui, les émerveillements de provinciale qu'elle lui montrait, les demi-confidences qu'elle laissait venir à ses lèvres, le jeune homme sorti, sa gaîté, ses plaisanteries, sa bonne humeur bien portante, tout exaspérait Germinie, tout soulevait en elle de sourdes colères; tout blessait ce cœur entier et si jaloux que les animaux mêmes le faisaient souffrir en paraissant aimer quelqu'un qu'il aimait.

Elle n'osait parler à la mère Jupillon, lui dénoncer la petite, de peur de se trahir; mais toutes les fois qu'elle se trouvait seule avec Jupillon, elle éclatait en récriminations, en plaintes, en querelles. Elle lui rappelait une circonstance, un mot, quelque chose qu'il avait fait, dit, répondu, un rien oublié par lui, et qui saignait toujours en elle.—Es-tu folle? lui disait Jupillon, une gamine!…—Une gamine, ça?… laisse donc! qu'elle a des yeux que tous les hommes la regardent dans la rue!.. L'autre jour je suis sortie avec elle… j'étais honteuse… Je ne sais pas comment elle a fait, nous avons été suivies tout le temps par un monsieur…—Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Elle est jolie, voilà!—Jolie! jolie! Et sur ce mot Germinie se jetait, comme coups de griffes, sur la figure de la jeune fille, et la déchirait en paroles enragées.

Souvent elle finissait par dire à Jupillon:—Tiens! tu l'aimes!—Eh bien! après? répondait Jupillon auquel ne déplaisaient pas ces disputes, la vue et le jeu de cette colère qu'il piquait avec des taquineries, l'amusement de cette femme qu'il voyait, sous ses sarcasmes et son sang-froid, perdre à demi la raison, s'égarer, trébucher dans un commencement de folie, donner de la tête contre les murs.

À la suite de ces scènes, qui se répétaient, revenaient presque chaque jour, une révolution se faisait dans ce caractère mobile, extrême et sans milieu, dans cette âme où les violences se touchaient. Longuement empoisonné, l'amour se décomposait et se tournait en haine. Germinie se mettait à détester son amant, à chercher tout ce qui pouvait le lui faire détester davantage. Et sa pensée revenant à sa fille, à la perte de son enfant, à la cause de sa mort, elle se persuadait que c'était lui qui l'avait tuée. Elle lui voyait des mains d'assassin. Elle le prenait en horreur, elle s'éloignait, se sauvait de lui comme de la malédiction de sa vie, avec l'épouvante qu'on a de quelqu'un qui est votre Malheur!

XXV.

Un matin, après une nuit où elle avait retourné en elle toutes ses idées de désolation et de haine, entrant chez la crémière prendre ses quatre sous de lait, Germinie trouva dans l'arrière-boutique deux ou trois bonnes de la rue qui «tuaient le ver.» Attablées, elles sirotaient des cancans et des liqueurs.

—Tiens! dit Adèle, en frappant de son verre contre la table, te v'l déjà, mademoiselle de Varandeuil?

—Qu'est-ce que c'est que ça? fit Germinie en prenant le verre d'Adèle.
J'en veux…

—T'as si soif que ça à ce matin?… De l'eau-de-vie et de l'absinthe, rien que ça!… le mélo de mon piou, tu sais bien? le militaire… il ne buvait que ça… C'est raide, hein?

—Ah! oui, dit Germinie avec le mouvement de lèvres et le plissement d'yeux d'un enfant auquel on donne un verre de liqueur au dessert d'un grand dîner.

—C'est bon tout de même…—Son cœur se levait.—Madame Jupillon… la bouteille par ici… je paye.

Et elle jeta de l'argent sur la table. Au bout de trois verres, elle cria:—Je suis paf! Et elle partit d'un éclat de rire.

Mlle de Varandeuil avait été ce matin-là toucher son petit semestre de rentes. Quand elle rentra à onze heures, elle sonna une fois, deux fois: rien ne vint. Ah! se dit-elle, elle sera descendue. Elle ouvrit avec sa clef, alla à sa chambre, entra: les matelas et les draps de son lit en train d'être fait retombaient jetés sur deux chaises; et Germinie était étendue en travers de la paillasse, dormant inerte, comme une masse, dans l'avachissement d'une soudaine léthargie.

Au bruit de mademoiselle, Germinie se releva d'un bond, passa sa main sur ses yeux:—Hein? fit-elle, comme si on l'appelait; son regard rêvait.

—Qu'est-ce qu'il y a? fit Mlle de Varandeuil effrayée. Tu es tombée?
As-tu quelque chose?

—Moi! non, répondit Germinie, j'ai dormi… Quelle heure est-il? Ce n'est rien… Ah! c'est bête…

Et elle se mit à fourrager la paillasse en tournant le dos à sa maîtresse pour lui cacher le rouge de la boisson sur son visage.

XXVI.

Un dimanche matin, Jupillon s'habillait dans la chambre que lui avait meublée Germinie. Sa mère assise le contemplait avec cet ébahissement d'orgueil qu'ont les yeux des mères du peuple devant un fils qui se met en monsieur.—C'est que t'es mis comme le jeune homme du premier! lui dit-elle. On dirait son paletot… C'est pas pour dire, mais le riche te va joliment, à toi…

Jupillon, en train de faire le nœud de sa cravate, ne répondit pas.

—Tu vas en faire, de ces malheureuses! reprit la mère Jupillon, et donnant à sa voix un ton d'insinuation caressante:—Dis donc, bibi, que je te dise, grand mauvais sujet: les jeunesses qui fautent, tant pis pour elles! ça les regarde, c'est leur affaire… Tu es un homme, n'est-ce pas?… t'as l'âge, t'as le physique, t'as tout… Moi je peux pas toujours te tenir à l'attache… Alors, que je m'ai dit, autant l'une que l'autre… Va pour celle-là… Et j'ai fait celle qui ne voit rien… Eh bien! oui, pour Germinie… Comme t'avais là ton agrément… Ça t'empêchait de manger ton argent avec de mauvaises femmes… et puis je n'y voyais pas d'inconvénients à cette fille, jusqu'à maintenant… Mais c'est plus ça à c't'heure… Ils font des histoires dans le quartier… un tas d'horreurs qu'ils disent sur nous… Des vipères, quoi!… Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais bien… Quand on a été honnête toute sa vie, Dieu merci!… Mais on ne sait jamais ce qui retourne: mademoiselle n'aurait qu'à mettre le nez dans les affaires de sa bonne… Moi d'abord la justice, rien que l'idée, ça me retourne les sens… Qu'est-ce que tu dis de ça, hein, bibi?

—Dame, maman… ce que tu voudras.

—Ah! je savais bien que tu l'aimais, ta bonne chérie de maman! fit en l'embrassant la monstrueuse femme.—Eh bien! invite-la à dîner ce soir… Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel… du deux francs… de celui qui tape… Et qu'elle vienne sûr… Fais-lui des yeux… qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grand jour… Mets tes beaux gants: tu seras plus révérend…

Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie, tout espérante, la tête remplie de rêves par l'air de mystère mis par Jupillon à l'invitation de sa mère. L'on dîna, l'on but, l'on rit. La mère Jupillon commença à laisser tomber des regards émus, mouillés, noyés sur le couple assis en face d'elle. Au café, elle dit, comme pour rester seule avec Germinie:—Bibi, tu sais que tu as une course à faire ce soir…

Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son café à petites gorgées, tourna alors vers Germinie le visage d'une mère qui demande le secret d'une fille, et enveloppe d'avance sa confession du pardon de ses indulgences. Un instant, les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses, l'une attendant que l'autre parlât, l'autre ayant le cri de son cœur au bord de ses lèvres. Tout à coup Germinie s'élança de sa chaise et se précipita dans les bras de la grosse femme:—Si vous saviez, Mme Jupillon!…

Elle parlait, pleurait, embrassait.—Oh! vous ne m'en voudrez pas!… Eh bien! oui, je l'aime… j'en ai eu un enfant… C'est vrai, je l'aime… Voilà trois ans…

À chaque mot, la figure de Mme Jupillon s'était refroidie et glacée. Elle écarta sèchement Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un accent de lamentation et de désolation désespérée, elle se mit à dire comme une personne qui suffoque:—Oh! mon Dieu!… vous!… me dire des choses comme ça!… à moi!… à sa mère!… en face! Mon Dieu, faut-il!… Mon fils… un enfant… un innocent d'enfant! Vous avez eu le front de me le débaucher!… Et vous me dites encore que c'est vous! Non, ce n'est pas Dieu possible!… Moi qui avais si confiance… C'est à ne plus pouvoir vivre… Il n'y a donc plus de sûreté en ce monde!… Ah! mademoiselle, tout de même, je n'aurais jamais cru ça de vous!… Bon! voilà des choses qui me tournent… Ah! tenez, ça me fait une révolution… je me connais, je suis capable d'en faire une maladie!

—Madame Jupillon! madame Jupillon! murmurait d'un ton d'imploration
Germinie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise où elle
était retombée. Je vous demande pardon… Ç'a été plus fort que moi…
Et puis je pensais… j'avais cru…

—Vous aviez cru!… Ah! mon Dieu, vous aviez cru! Qu'est-ce que vous aviez cru? Vous la femme de mon fils, n'est-ce pas? Ah! Seigneur Dieu! c'est-il possible, ma pauvre enfant?

Et prenant, à mesure qu'elle lançait à Germinie de ces mots qui font plaie, une voix plus plaintive et plus gémissante, la mère Jupillon reprit:—Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une raison… Qu'est-ce que j'ai toujours dit? Que ça serait à faire, si vous aviez dix ans de moins sur votre naissance. Voyons, votre date, c'est 1820 que vous m'avez dit… et nous voilà en 49… Vous marchez sur vos trente ans, savez-vous, ma brave enfant… Tenez! ça me fait mal de vous dire ça… Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine… Mais il n'y a qu' vous voir, ma pauvre demoiselle… Que voulez-vous? C'est l'âge… Vos cheveux… on mettrait un doigt dans votre raie…

—Mais, dit Germinie en qui une noire colère commençait à gronder, ce qu'il me doit, votre fils?… Mon argent? L'argent que j'ai retiré de la caisse d'épargne, l'argent que j'ai emprunté pour lui, l'argent que j'ai…

—Ah! de l'argent? il vous doit? Ah! oui, ce que vous lui avez prêté pour commencer à travailler… Eh bien! v'la-t-il pas! Est-ce que vous croyez avoir affaire à des voleurs? Est-ce qu'on a envie de vous le nier, votre argent, quoiqu'il n'y ait pas de papier… à preuve que l'autre jour… ça me revient… cet honnête homme d'enfant voulait faire l'écrit de ça, au cas qu'il viendrait à mourir… Mais tout de suite, on est des filous, voilà, ça ne fait pas un pli! Ah! mon Dieu, si c'est la peine de vivre dans un temps comme ça! Ah! je suis bien punie de m'être attachée à vous! Mais tenez, voilà que j'y vois clair présent… Ah! vous êtes politique, vous!… Vous avez voulu vous payer mon fils, et pour toute la vie!… Excusez! Ah! bien merci… C'est moins cher de vous le rendre, votre argent… Le reste d'un garçon de café!… mon pauvre cher enfant!… Dieu l'en préserve!

Germinie avait arraché de la patère son châle et son chapeau. Elle était dehors.

XXVII.

Mademoiselle était assise dans son grand fauteuil au coin de la cheminée où dormait toujours un peu de braise sous les cendres. Son serre-tête noir, abaissé sur les rides de son front, lui descendait presque jusqu'aux yeux. Sa robe noire, en forme de fourreau, laissait pointer ses os, plissait maigrement sur la maigreur de son corps et tombait tout droit de ses genoux. Un petit châle noir croisé était noué derrière son dos à la façon des petites filles. Elle avait posé sur ses cuisses ses mains retournées et à demi ouvertes, de pauvres mains de vieille femme, gauches et raidies, enflées aux articulations et aux nœuds des doigts par la goutte. Enfoncée dans la pose fléchie et cassée qui fait soulever la tête aux vieillards pour vous voir et vous parler, elle se tenait ramassée et comme enterrée dans tout ce noir d'où ne sortaient que son visage jauni par la bile des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude de son regard brun. À la voir, à voir ces yeux vivants et gais, ce corps misérable, cette robe de pauvreté, cette noblesse à porter l'âge en tous ses deuils, on eût cru voir une fée aux Petits-Ménages.

Germinie était à côté d'elle. La vieille demoiselle se mit à lui dire:—Il y est toujours le bourrelet sous la porte, hein, Germinie?

—Oui, mademoiselle.

—Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil après un silence, sais-tu que quand on est né dans un des plus beaux hôtels de la rue Royale… qu'on a dû posséder le Grand et le Petit-Charolais… qu'on a dû avoir pour campagne le château de Clichy-la-Garenne… qu'il fallait deux domestiques pour porter le plat d'argent sur lequel on servait le rôti chez votre grand'mère… sais-tu qu'il faut encore pas mal de philosophie,—et mademoiselle se passa avec difficulté une main sur les épaules,—pour se voir finir ici… dans ce diable de nid à rhumatismes où, malgré tous les bourrelets du monde, il vous passe de ces gueux de courants d'air… C'est cela, ranime un peu le feu…

Et allongeant ses pieds vers Germinie agenouillée devant la cheminée, les lui mettant, en riant, sous le nez:—Sais-tu qu'il en faut pas mal de cette philosophie-là… pour porter des bas percés!… Bête! ce n'est pas pour te gronder; je sais bien, tu ne peux tout faire… Par exemple, tu pourrais bien faire venir une femme pour raccommoder… Ce n'est pas bien difficile… Pourquoi ne dis-tu pas à cette petite qui est venue l'année dernière? Elle avait une figure qui me revenait.

—Oh! elle était noire comme une taupe, mademoiselle.

—Bon! j'étais sûre… Toi d'abord, tu ne trouves jamais personne de bien… Ce n'est pas vrai ça? Mais est-ce que ce n'était pas une nièce la mère Jupillon? On pourrait la prendre un jour… deux jours par semaine…

—Jamais cette traînée-là ne remettra les pieds ici.

—Allons, encore des histoires! Tu es étonnante toi pour adorer les gens, et puis ne plus pouvoir les voir… Qu'est-ce qu'elle t'a fait?

—C'est une perdue, je vous dis.

—Bah! qu'est-ce que ça fait à mon linge!

—Mais, mademoiselle…

—Eh bien! trouves-m'en une autre… Je n'y tiens pas à celle-là… Mais trouves-m'en une.

—Oh! les femmes qu'on fait venir ne travaillent pas… Je vous raccommoderai, moi… Il n'y a besoin de personne.

—Toi?… Oh! si nous comptons sur ton aiguille!… dit gaiement mademoiselle; et puis est-ce que la mère Jupillon te laissera jamais le temps…

—Madame Jupillon?… Ah! pour la poussière que je ferai maintenant chez elle!…

—Bah! Comment? Elle aussi! la voilà dans les lanlaire?… Oh! oh!
Dépêche-toi de faire une autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de
Dieu! nous allons avoir de vilains jours!