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Germinie Lacerteux

Chapter 57: LIII.
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About This Book

A close, quasi-documentary portrait traces the secret life and tragic decline of a working-class woman whose devoutness, confessions, and intimate dependencies expose her to manipulation, vice, and ill health. The authors assemble testimony, household records, and observational detail to reconstruct her daily routines, spiritual struggles, and episodes of moral collapse, offering an unsparing psychological and social case study. Themes include the intersection of faith and vulnerability, the hypocrisy of respectable society, and the novelist's effort to render lower-class experience with scientific sobriety. The narrative aims less at melodrama than at clinical empathy, mapping how private suffering circulates within family, clerical, and urban networks.

XLII.

Bientôt mademoiselle s'étonna d'un entier changement dans la manière d'être, les habitudes de sa bonne. Germinie n'eut plus ses maussaderies, ses humeurs farouches, ses rébellions, ces mâchonnements de mots où grognait son mécontentement. Elle sortit tout à coup de sa paresse, reprit le zèle de son ouvrage. Elle ne resta plus des heures à faire son marché; elle semblait fuir la rue. Le soir, elle ne sortait plus; peine si elle bougeait d'auprès de mademoiselle, l'entourant, la gardant de son lever à son coucher, prenant d'elle un soin continu, incessant, presque irritant, ne la laissant pas se lever, pas même allonger la main pour prendre quelque chose, la servant, la veillant comme un enfant. Par moments, fatiguée d'elle, lasse de cette éternelle occupation de sa personne, mademoiselle ouvrait la bouche pour lui dire: Ah çà! vas-tu bientôt décampiller d'ici? Mais Germinie levait sur elle son sourire, un sourire si triste et si doux, qu'il arrêtait l'impatience sur les lèvres de la vieille fille. Et elle continuait à demeurer près d'elle, avec une espèce d'air charmé et divinement hébété, dans l'immobilité d'une adoration profonde, l'enfoncement d'une contemplation presque idiote.

C'est qu'en ce moment toute l'affection de la pauvre fille se retournait vers mademoiselle. Sa voix, ses gestes, ses yeux, son silence, sa pensée, allaient à la personne de sa maîtresse avec l'ardeur d'une expiation, la contrition d'une prière, l'élancement d'un culte. Elle l'aimait avec toutes les tendres violences de sa nature. Elle l'aimait avec toutes les déceptions de sa passion. Elle voulait lui rendre tout ce qu'elle ne lui avait pas donné, tout ce que d'autres lui avaient pris. Chaque jour son amour embrassait plus étroitement, plus religieusement la vieille demoiselle qui se sentait pressée, enveloppée, mollement réchauffée par la chaleur de ces deux bras jetés autour de sa vieillesse.

XLIII.

Mais le passé et ses dettes étaient toujours là, et lui répétaient toute heure:—Si mademoiselle savait!

Elle vivait dans des transes de criminelle, dans un tremblement de tous les instants. On ne sonnait pas à la porte sans qu'elle se dît: C'est ça! Les lettres d'une écriture inconnue la remplissaient d'anxiété. Elle en tourmentait la cire avec ses doigts, elle les renfonçait dans sa poche, elle hésitait à les donner, et le moment où mademoiselle ouvrait le terrible papier, le parcourait de l'œil froid des vieilles gens, avait pour elle l'émotion d'un arrêt de mort qu'on attend. Elle sentait son secret et son mensonge dans la main de tout le monde. La maison l'avait vue et pouvait parler. Le quartier la connaissait. Autour d'elle, il n'y avait plus que sa maîtresse dont elle pût voler l'estime!

En montant, en descendant, elle trouvait le regard du portier, un regard qui souriait, un regard qui lui disait: Je sais. Elle n'osait plus l'appeler: Mon Pipelet. Quand elle rentrait, il regardait dans son panier:—Moi qui aime tant ça! disait la portière quand il y avait quelque bon morceau. Le soir elle leur descendait les restes. Elle ne mangeait plus. Elle finit par les nourrir.

Toute la rue lui faisait peur comme l'escalier et la loge. Il y avait dans chaque boutique un visage qui lui renvoyait sa honte et spéculait sur sa faute. À chaque pas, il lui fallait acheter le silence à prix de bassesse et de soumission. Les fournisseurs qu'elle n'avait pu rembourser, la tenaient. Si elle trouvait quelque chose trop cher, une goguenardise lui rappelait qu'ils étaient ses maîtres, et qu'il fallait payer si elle ne voulait pas être dénoncée. Une plaisanterie, une allusion la faisait pâlir. Elle était liée là, obligée de s'y fournir, de s'y laisser fouiller aux poches comme par des complices. La remplaçante de Mme Jupillon, partie pour aller tenir une épicerie Bar-sur-Aube, la nouvelle crémière lui passait son mauvais lait, et quand elle lui disait que mademoiselle s'en plaignait, qu'elle avait des reproches tous les matins:—Votre mademoiselle, répondait la crémière, avec ça qu'elle vous gêne! Chez la fruitière, quand elle sentait un poisson et qu'elle lui disait: Il a été sur la glace celui-là…—Bon! faisait la fruitière, dites tout de suite que je l'y mets des influences de la lune dans les ouïes pour le faire paraître frais!… On est donc dans ses jours difficiles, aujourd'hui, ma biche? Mademoiselle voulait pour un dîner qu'elle allât à la Halle; elle en parla devant la fruitière:—Ah! bien oui, à la Halle! Je voudrais vous voir aller à la Halle! Et elle lui lança un coup d'œil où Germinie vit son compte monté chez sa maîtresse. L'épicier lui vendait son café qui sentait le tabac priser, ses pruneaux avariés, son riz éventé, ses vieux biscuits. Quand elle s'enhardissait à lui faire une observation:—Ah! bah! disait-il, une vieille pratique comme vous, vous ne voudriez pas me faire des traits… Puisque je vous dis que je vous donne bon… Et il lui pesait cyniquement à faux poids ce qu'elle demandait et ce qu'il lui faisait demander.

XLIV.

Une grande douleur de Germinie,—une douleur qu'elle cherchait pourtant,—était de repasser, en revenant de chercher le journal du soir pour mademoiselle, avant dîner, dans une rue où était une école de petites filles. Souvent elle se trouvait devant la porte à l'heure de la sortie; elle voulait se sauver,—et s'arrêtait.

C'était d'abord le bruit d'un essaim, un bourdonnement, une envolée, une de ces grandes joies d'enfants qui font gazouiller la rue à Paris. De l'allée étroite et noire qui suivait la classe, les petites se sauvaient comme d'une cage ouverte, s'échappaient pêle-mêle, couraient en avant, gaminaient au soleil. Elles se poussaient, se bousculaient, faisaient sauter au-dessus de leurs têtes leurs paniers vides. Puis les groupes s'appelaient et se formaient; les petites mains allaient à d'autres petites mains; les amies se donnaient le bras, des couples se prenaient par la taille, se tenaient par le cou, et se mettaient à aller en mordant à la même tartine. La bande bientôt marchait, et toutes remontaient la rue sale, lentement, en musardant. Les plus grandes, qui avaient dix ans, s'arrêtaient pour causer, comme de petites femmes, aux portes cochères. D'autres faisaient halte pour boire à la bouteille de leur goûter. Les plus petites s'amusaient à mouiller dans le ruisseau la semelle de leurs souliers. Et il y en avait qui se coiffaient d'une feuille de chou ramassée par terre, vert bonnet du bon Dieu sous lequel riait leur frais petit visage.

Germinie les regardait toutes et marchait avec elles: elle se mettait dans les rangs pour avoir le frôlement de leurs tabliers. Elle ne pouvait quitter des yeux ces petits bras sous lesquels sautait le carton de l'école, ces petites robes brunes à pois, ces petits pantalons noirs, ces petites jambes dans ces petits bas de laine. Il y avait pour elle comme un jour divin sur toutes ces petites têtes de blondines aux doux cheveux d'enfant Jésus. Une petite mèche folle sur un petit cou, un rien de chair d'enfant au haut d'un bout de chemise, au bas d'une manche, par instants elle ne voyait plus que cela: c'était pour elle tout le soleil de la rue,—et le ciel!

Cependant la troupe diminuait. Chaque rue prenait les enfants des rues voisines. L'école se dispersait sur le chemin. La gaieté de tous ces petits pas s'éteignait peu à peu. Les petites robes disparaissaient une à une. Germinie suivait les dernières; elle s'attachait à celles qui allaient le plus loin.

Une fois qu'elle marchait ainsi, dévorant des yeux le souvenir de sa fille, tout à coup prise d'une rage d'embrasser, elle se jeta sur une des petites, l'empoigna par le bras, avec le geste d'une voleuse d'enfant…—Maman! maman! cria et pleura la petite en s'échappant. Germinie se sauva.

XLV.

Les jours succédaient aux jours pour Germinie, pareils, également désolés et sombres. Elle avait fini par ne plus rien attendre du hasard et ne plus rien demander à l'imprévu. Sa vie lui semblait enfermée jamais dans son désespoir: elle devait continuer à être toujours la même chose implacable, la même route de malheur, toute plate et toute droite, le même chemin d'ombre, avec la mort au bout. Dans le temps, il n'y avait plus d'avenir pour elle.

Et pourtant, dans la désespérance où elle s'accroupissait, des pensées la traversaient encore par instants, qui lui faisaient relever la tête et regarder devant elle au delà de son présent. Par instants, l'illusion d'une dernière espérance lui souriait. Il lui semblait qu'elle pouvait encore être heureuse, et que si certaines choses arrivaient, elle le serait. Alors elle imaginait ces choses. Elle disposait les accidents, les catastrophes. Elle enchaînait l'impossible à l'impossible. Elle refaisait toutes les chances de sa vie. Et son espérance enfiévrée se mettant à créer à l'horizon des événements de son désir, s'enivrait bientôt de la folle vision de ses hypothèses.

Puis peu à peu ce délire d'espoir quittait Germinie. Elle se disait que c'était impossible, que rien de ce qu'elle rêvait ne pouvait arriver, et elle restait à réfléchir, affaissée sur sa chaise. Bientôt, au bout de quelques instants, elle se levait, allait, lente et incertaine, à la cheminée, tâtonnait sur le manteau la cafetière et se décidait à la prendre: elle allait savoir le restant de sa vie. Son bonheur, son malheur, tout ce qui devait lui arriver était là, dans cette bonne aventure de la femme du peuple, sur cette assiette où elle venait de verser le marc du café…

Elle égouttait l'eau du marc, attendait quelques minutes, respirait dessus avec le souffle religieux dont sa bouche d'enfant touchait la patène à l'église de son village. Puis, se penchant, elle se tenait la tête en avant, effrayante d'immobilité, les yeux fixes et perdus sur la traînée de noir éparpillée en mouchetures sur l'assiette. Elle cherchait ce qu'elle avait vu trouver à des tireuses de cartes dans les granulations et le pointillé presque imperceptible que le résidu du café laisse en s'écoulant. Elle s'usait la vue sur ces milliers de petites taches, y déterrait des formes, des lettres, des signes. Elle isolait avec le doigt des grains pour se les montrer plus clairs et plus nets. Elle tournait et roulait lentement l'assiette entre ses mains, interrogeait son mystère de tous les côtés, et poursuivait dans son cercle des apparences, des images, des rudiments de nom, des ombres d'initiales, des ressemblances de quelqu'un, des ébauches de quelque chose, des embryons de présages, des figurations de rien qui lui annonçaient qu'elle serait victorieuse. Elle voulait voir, et se forçait à deviner. Sous la tension de son regard, la porcelaine s'animait des visions de ses insomnies; ses chagrins, ses haines, les visages qu'elle détestait, se levaient peu à peu de l'assiette magique et des dessins du hasard. À côté d'elle la chandelle, qu'elle oubliait de moucher, jetait sa lueur intermittente et mourante: la lumière baissait dans le silence, l'heure tombait dans la nuit, et comme pétrifiée dans un arrêt d'angoisse, Germinie restait toujours clouée là, seule et face à face avec la terreur de l'avenir, essayant de démêler dans les salissures du café le visage brouillé de son destin, jusqu'à ce qu'elle crut apercevoir une croix à côté d'une femme ayant l'air de la cousine de Jupillon,—une croix, c'est-à-dire une mort prochaine.

XLVI.

L'amour qui lui manquait, et auquel elle avait la volonté de se refuser, devint alors la torture de sa vie, un supplice incessant et abominable. Elle eut à se défendre contre les fièvres de son corps, et les irritations du dehors, contre les émotions faciles et les molles lâchetés de sa chair, contre toutes les sollicitations de nature qui l'assaillaient. Il lui fallut lutter avec les chaleurs de la journée, avec les suggestions de la nuit, avec les tiédeurs moites des temps d'orage, avec le souffle de son passé et de ses souvenirs, avec les choses peintes tout à coup au fond d'elle, avec les voix qui l'embrassaient tout bas à l'oreille, avec les frémissements qui faisaient passer de la tendresse dans tous ses membres.

Des semaines, des mois, des années, l'affreuse tentation dura pour elle, sans qu'elle y cédât, sans qu'elle prît un autre amant. Se craignant elle-même, elle fuyait l'homme et se sauvait de sa vue. Elle restait casanière et sauvage, enfermée chez mademoiselle, ou bien en haut dans sa chambre: le dimanche elle ne sortait plus. Elle avait cessé de voir les bonnes de la maison, et, pour s'occuper et s'oublier, elle s'abîmait dans de grands travaux de couture, ou s'enfonçait dans le sommeil. Quand des musiciens venaient dans la cour, elle fermait les fenêtres pour ne pas les entendre: la volupté de la musique lui mouillait l'âme.

Malgré tout, elle ne pouvait s'apaiser ni se refroidir. Ses mauvaises pensées se rallumaient toutes seules, vivaient et s'agitaient sur elles-mêmes. À toute heure, l'idée fixe du désir se levait de tout son être, devenait dans toute sa personne ce tourment fou qui ne finit pas, ce transport des sens au cerveau: l'obsession,—l'obsession que rien ne chasse et qui revient toujours, l'obsession impudique, acharnée, fourmillante d'images, l'obsession qui approche l'amour de tous les sens de la femme, l'apporte à ses yeux fermés, le roule fumant dans sa tête, le charrie tout chaud dans ses artères!

À la longue, l'ébranlement nerveux de ces assauts continuels, l'irritation de cette douloureuse continence, mettaient un commencement de trouble dans les perceptions de Germinie. Son regard croyait toucher ses tentations: une hallucination épouvantable approchait de ses sens la réalité de leurs rêves. Il arrivait qu'à de certains moments ce qu'elle voyait, ce qui était là, les chandeliers, les pieds des meubles, les bras des fauteuils, tout autour d'elle prenait des apparences, des formes d'impureté. L'obscénité surgissait de toutes choses sous ses yeux et venait à elle. Alors, regardant l'heure au coucou de sa cuisine comme une condamnée qui n'a plus son corps à elle, elle disait: Dans cinq minutes, je vais descendre dans la rue…—Et, les cinq minutes passées, elle restait et ne descendait pas.

XLVII.

Une heure arrivait dans cette vie où Germinie renonçait à la lutte. Sa conscience se courbait, sa volonté se pliait, elle s'inclinait sous le sort de sa vie. Ce qui lui restait de résolution, d'énergie, de courage, s'en allait sous le sentiment, la conviction désespérée de son impuissance à se sauver d'elle-même. Elle se sentait dans le courant de quelque chose allant toujours, qu'il était inutile, presque impie, de vouloir arrêter. Cette grande force du monde qui fait souffrir, la puissance mauvaise qui porte le nom d'un dieu sur le marbre des tragédies antiques, et qui s'appelle Pas-de-Chance sur le front tatoué des bagnes, la Fatalité l'écrasait, et Germinie baissait la tête sous son pied.

Quand, à ses heures découragées, elle retrouvait par le souvenir les amertumes de son passé, quand elle suivait depuis son enfance l'enchaînement de sa lamentable existence, cette file de douleurs qui avait suivi ses années et grandi avec elles, tout ce qui s'était succédé dans son existence comme une rencontre et un arrangement de misère, sans que jamais elle y eût vu apparaître la main de cette Providence dont on lui avait tant parlé, elle se disait qu'elle était de ces malheureuses vouées en naissant à une éternité de misère, de celles pour lesquelles le bonheur n'est pas fait et qui ne le connaissent qu'en l'enviant aux autres. Elle se repaissait et se nourrissait de cette idée, et à force d'en creuser le désespoir, à force de ressasser en elle-même la continuité de son infortune et la succession de ses chagrins, elle arrivait à voir une persécution de sa malechance dans les plus petits malheurs de sa vie, de son service. Un peu d'argent qu'elle prêtait et qu'on ne lui rendait pas, une pièce fausse qu'on lui faisait passer dans une boutique, une commission qu'elle faisait mal, un achat où on la trompait, tout cela pour elle ne venait jamais de sa faute, ni d'un hasard. C'était la suite du reste. La vie était conjurée contre elle et la persécutait en tout, partout, du petit au grand, de sa fille qui était morte, à l'épicerie qui était mauvaise. Il y avait des jours où elle cassait tout ce qu'elle touchait: elle s'imaginait alors être maudite jusqu'au bout des doigts. Maudite! presque damnée, elle se persuadait qu'elle l'était bien réellement, lorsqu'elle interrogeait son corps, lorsqu'elle sondait ses sens. Dans la flamme de son sang, l'appétit de ses organes, sa faiblesse ardente, ne sentait-elle point s'agiter la Fatalité de l'Amour, le mystère et la possession d'une maladie, plus forte que sa pudeur et sa raison, l'ayant déjà livrée aux hontes de la passion, et devant—elle le pressentait—l'y livrer encore?

Aussi n'avait-elle plus qu'une phrase à la bouche, une phrase qui était le refrain de ses pensées: Que voulez-vous? je suis malheureuse… Je n'ai pas de chance… Moi d'abord rien ne me réussit. Elle disait cela comme une femme qui a renoncé à espérer. Avec la pensée chaque jour, plus fixe d'être née sous un signe défavorable, d'appartenir à des haines et à des vengeances plus hautes qu'elle, la terreur était venue Germinie de tout ce qui arrive dans la vie. Elle vivait dans cette lâche inquiétude où l'imprévu est redouté comme une calamité qui va entrer, où un coup de sonnette fait peur, où on retourne une lettre, en en pesant l'inconnu, sans oser l'ouvrir, où la nouvelle qu'on va vous dire, la bouche qui s'ouvre pour vous parler, vous fait passer une sueur sur les tempes. Elle en était à cet état de défiance, de tressaillement, de tremblement devant la destinée, où le malheur ne voit que le malheur, et où l'on voudrait arrêter sa vie pour qu'elle ne marche plus et qu'elle n'aille pas devant elle, là où la poussent tous les vœux et toutes les attentes des autres.

À la fin, elle arrivait par les larmes à ce dédain suprême, à ce faîte de la souffrance, où l'excès de la douleur semble une ironie, où le chagrin, dépassant la mesure des forces de l'être humain, dépasse sa sensibilité, et où le cœur frappé et qui ne sent plus les coups, dit au ciel qu'il défie: Encore!

XLVIII.

—Où vas-tu comme ça? dit un dimanche matin Germinie à Adèle qui passait en grande toilette dans le corridor du sixième, devant la porte de sa chambre ouverte.

—Ah! voilà! je vais à une fière noce, va! Nous sommes un tas… la grosse Marie, le gros tampon, tu sais bien… Élisa, du 41, la grande et la petite Badinier… et des hommes avec ça! D'abord moi je suis avec mon marchand de mort subite… Eh bien, oui… Ah! tu ne sais pas?… mon nouveau, le maître d'armes du 24e… et puis un de ses amis, un peintre, un vrai Père la Joie… Nous allons à Vincennes… Chacun apporte quelque chose… Nous dînerons sur l'herbe… c'est les messieurs qui payent à boire… et on va s'en donner, je t'en réponds!

—J'y vais, dit Germinie.

—Toi? allons donc!… c'est plus des parties pour toi…

—Quand je te dis que j'y vais… fit Germinie avec une brusquerie décidée. Le temps de prévenir mademoiselle, de passer une robe… Attends-moi, je vais prendre une moitié de homard chez le charcutier…

Une demi-heure après, les deux femmes partaient, remontaient le long du mur de l'octroi et trouvaient, au boulevard de la Chopinette, le reste de la société attablé à l'extérieur d'un café. Après une tournée de cassis, on montait dans deux grands fiacres, et l'on roulait. Arrivé Vincennes, devant le fort, on descendait, et toute la troupe se mettait à marcher en bande le long du talus du fossé. En passant devant le mur du fort, à un artilleur en faction à côté d'un canon, l'ami du maître d'armes, le peintre cria:—Hein! mon vieux, tu aimerais mieux en boire un que de le garder!

—Est-il drôle! dit Adèle à Germinie, en lui donnant un grand coup de coude.

Et bientôt l'on fut en plein bois de Vincennes.

D'étroits sentiers, à la terre piétinée, talée et durcie, pleins de traces, se croisaient dans tous les sens. Dans l'intervalle de tous ces petits chemins, il s'étendait, par places, de l'herbe, mais une herbe écrasée, desséchée, jaunie et morte, éparpillée comme une litière, et dont les brins, couleur de paille, s'emmêlaient de tous côtés aux broussailles, entre le vert triste des orties. On reconnaissait là un de ces lieux champêtres où vont se vautrer les dimanches des grands faubourgs, et qui restent comme un gazon piétiné par une foule après un feu d'artifice. Des arbres s'espaçaient, tordus et mal venus, de petits ormes au tronc gris, tachés d'une lèpre jaune, ébranchés jusqu'à hauteur d'homme, des chênes malingres, mangés de chenilles et n'ayant plus que la dentelle de leurs feuilles. La verdure était pauvre, souffrante, et toute à jour; le feuillage en l'air se voyait tout mince; les frondaisons rabougries, fripées et brûlées, ne faisaient que persiller le ciel. De volantes poussières de grandes routes enveloppaient de gris les fonds. Tout avait la misère et la maigreur d'une végétation foulée et qui ne respire pas, la tristesse de la verdure à la barrière: la Nature semblait y sortir des pavés. Point de chant dans les branches, point d'insecte sur le sol battu; le bruit des tapissières étourdissait l'oiseau; l'orgue faisait taire le silence et le frisson du bois; la rue passait et chantait dans le paysage. Aux arbres pendaient des chapeaux de femmes attachés dans un mouchoir avec quatre épingles; le pompon d'un artilleur éclatait de rouge à chaque instant entre des découpures de feuilles; des marchands de gauffres se levaient des fourrés; sur les pelouses pelées, des enfants en blouse taillaient des branches, des ménages d'ouvriers baguenaudaient en mangeant du plaisir, des casquettes de voyou attrapaient des papillons. C'était un de ces bois la façon de l'ancien bois de Boulogne, poudreux et grillé, une promenade banale et violée, un de ces endroits d'ombre avare où le peuple va se balader à la porte des capitales, parodies de forêts, pleines de bouchons, où l'on trouve dans les taillis des côtes de melon et des pendus!

La chaleur, ce jour-là, était étouffante; il faisait un soleil sourd et roulant dans les nuages, une lumière orageuse, voilée et diffuse, qui aveuglait presque le regard. L'air avait une lourdeur morte; rien ne remuait; les verdures avec leurs petites ombres sèches ne bougeaient pas, le bois était las et comme accablé sous le ciel pesant. Par moments seulement un souffle se levait, qui traînait et rasait le sol. Un vent du midi passait, un de ces vents d'énervement, fauves et fades, qui soufflent sur les sens et roulent dans du feu l'haleine du désir. Sans savoir d'où cela venait, Germinie sentait alors passer sur tout son corps quelque chose de pareil au chatouillement du duvet d'une pêche mûre contre la peau.

On allait toujours gaiement, avec cette activité un peu enivrée que donne la campagne aux gens du peuple. Les hommes couraient, les femmes les rattrapaient en sautillant. On jouait à se rouler. Il y avait dans la société des impatiences de danser, des envies de grimper aux arbres; et de loin, le peintre s'amusait à jeter dans les meurtrières des portes du fort des cailloux qu'il y faisait toujours entrer.

À la fin, tout le monde s'assit dans une espèce de clairière, au pied d'un bouquet de chênes dont le soleil couchant allongeait l'ombre. Les hommes, allumant une allumette sur le coutil de leur pantalon, se mirent à fumer. Les femmes bavardaient, riaient, se renversaient à chaque minute dans de gros accès d'hilarité bête, et dans de criards éclats de joie. Seule, Germinie restait sans parler et sans rire. Elle n'écoutait pas, elle ne regardait pas. Ses yeux, sous ses paupières baissées, étaient fixement attachés au bout de ses bottines. Abîmée en elle-même, on l'eût dit absente du lieu et du moment où elle se trouvait. Allongée, étendue tout de son long sur l'herbe, la tête un peu relevée par une motte de terre, elle ne faisait d'autre mouvement que de poser à plat, côté d'elle, sur l'herbe, la paume de ses mains; puis, au bout d'un peu de temps, elle les retournait sur le dos et les reposait de même, recommençant toujours à chercher la fraîcheur de la terre pour éteindre le brûlement de sa peau.

—En v'là une feignante! tu pionces? lui dit Adèle.

Germinie ouvrit tout grands des yeux de feu, sans lui répondre, et jusqu'au dîner elle demeura dans la même pose, le même silence, la même torpeur, tâtonnant autour d'elle les places où n'avait point encore posé la fièvre de ses mains.

—Dédèle! dit une voix de femme, chante-nous quelque chose…

—Ah! répondit Adèle, je n'ai pas le vent avant manger…

Tout à coup un gros pavé, lancé en l'air, tomba à côté de Germinie, près de sa tête; en même temps elle entendit la voix du peintre qui lui criait: As pas peur! c'est votre chaise…

Chacun mit son mouchoir par terre en guise de nappe. On détortilla les mangeailles des papiers gras. Des litres débouchés, le vin coula à la ronde, moussant dans les verres calés entre des touffes d'herbe, et l'on se mit à manger des morceaux de charcuterie sur des tartines de pain qui servaient d'assiettes. Le peintre découpait, faisait des bateaux en papier pour mettre le sel, imitait les commandes des garçons de café, criait: Boum!… Pavillon!… Servez! Peu à peu, la société s'animait. L'air, le petit bleu, la nourriture fouettait la gaieté de la table en plein vent. Les mains voisinaient, les bouches se rencontraient, de gros mots se disaient à l'oreille, des manches de chemises, un instant, entouraient les tailles, et, de temps en temps, dans des embrassades pleine empoigne, résonnaient des baisers goulus.

Germinie ne disait rien et buvait. Le peintre, qui s'était mis à côté d'elle, se sentait devenir froid et gêné auprès de cette singulière voisine qui s'amusait «si en dedans.» Soudain, il se mit à battre avec son couteau contre son verre un larifla qui couvrit le bruit de la société; et se levant sur les deux genoux:

—Mesdames! dit-il, avec la voix d'un perroquet qui a trop chanté, à la santé d'un homme dans le malheur: à la mienne! Ça me portera peut-être bonheur!… Lâché, oui, mesdames; eh bien, oui, on m'a lâché! je suis veuf! mais veuf comme tout, razibus! C'est moi qui suis ahuri comme un fondeur de cloches… Ce n'est pas que j'y tenais, mais l'habitude, cette vieille canaille d'habitude! Enfin je m'ennuie comme une punaise dans un ressort de montre… Depuis quinze jours, l'existence pour moi, tenez, ça ressemble à un café sans gloria! Moi qui aime l'amour comme s'il m'avait fait! Pas de femme! En voilà un sevrage pour un homme mûr! c'est-à-dire que depuis que je sais ce que c'est, je salue les curés: ils me font de la peine, parole d'honneur! Plus de femme! et il y en a tant! Je ne peux pourtant pas me promener avec un écriteau: Un homme vacant à louer. Présentement s'adresser… D'abord, faudrait être plaqué par m'sieu le préfet, et puis on est si bête, ça ferait des rassemblements! Tout ça, mesdames, c'est à cette fin de vous faire assavoir que si, dans les personnes que vous avez celui de connaître, il y en avait comme ça une qui voulût faire une connaissance… honnête… un bon petit mariage à la détrempe… faut pas se gêner! je suis là… Victor Médéric Gautruche! un homme d'attache, un vrai lierre d'appartement pour le sentiment! On n'a qu'à demander à mon ancien hôtel de la Clef de Sûreté… Et rigolo comme un bossu qui vient de noyer sa femme! Gautruche, dit Gogo-la-Gaieté, quoi! Un joli garçon à la coule qui ne bricole pas de casse-têtes, un bon zig qui se la passe douce, et qui ne se donnera pas de colique avec cette anisette de barbillon-là… Sur ce mot, il envoya sauter à vingt pas une bouteille d'eau qui était à côté de lui.—Et vive les murs! Ça, c'est à papa comme le ciel au bon Dieu! Gogo-la-Gaieté les peint la semaine, Gogo-la-Gaieté les bat le lundi! Avec ça pas jaloux, pas méchant, pas cogneur, un vrai amour d'homme qui n'a jamais fait un bleu à une personne du sexe!… Au physique, parbleu! c'est moi!

Il se leva tout debout, et dressant son grand corps dégingandé dans son vieil habit bleu à boutons d'or, montrant sous son chapeau gris, qu'il leva, son crâne chauve, poli et suant, relevant sa tête de vieux gamin déplumé:—Vous voyez ce que c'est! Ce n'est pas une propriété d'agrément; ce n'est pas flatteur à montrer… Mais c'est de rapport, un peu démeublé, mais bien bâti… Dame! on vous a ses petits quarante-neuf ans… pas plus de cheveux que sur une bille de billard, une barbe de chiendent qu'on en ferait de la tisane, des fondations pas trop tassées, des pieds longs comme la Villette… avec ça maigre à prendre un bain dans un canon de fusil… Voilà le déballage! Passez le prospectus! Si une femme veut de tout ça en bloc… une personne rangée… pas trop jeune… et qui ne s'amuse pas à me badigeonner trop en jaune… Vous comprenez, je ne demande pas une princesse de Batignolles… Eh bien, vrai, ça y est!

Germinie empoigna le verre de Gautruche, le but à moitié d'un trait, et le lui tendit du côté où elle avait bu.

* * * * *

Le soir tombant, la société s'en revint à pied. Au mur des fortifications, Gautruche dessina avec l'entaille de son couteau, sur la pierre, un grand cœur dans lequel on mit le nom de tout le monde au-dessous de la date.

À la nuit, Gautruche et Germinie étaient sur les boulevards extérieurs, à la hauteur de la barrière Rochechouart. À côté d'une maison basse où on lisait sur un panneau de plâtre: Mme Merlin. Robes taillées et essayées, deux francs, ils s'arrêtèrent devant un petit escalier de pierre entrant, après les trois premières marches, dans de la nuit où saignait tout au fond la lumière rouge d'un quinquet. À l'entrée, sur une traverse de bois, était écrit en noir:

Hôtel de la petite main bleue.

XLIX.

Médéric Gautruche était l'ouvrier noceur, gouapeur, rigoleur, l'ouvrier faisant de sa vie un lundi. Rempli de la joie du vin, les lèvres perpétuellement humides d'une dernière goutte, les entrailles crassées de tartre comme une vieille futaille, il était de ceux que la Bourgogne appelle énergiquement des boyaux rouges. Toujours un peu ivre, ivre de la veille quand il ne l'était pas du jour, il voyait l'existence au travers du coup de soleil qu'il avait dans la tête. Il souriait à son sort, il s'y laissait aller avec l'abandon de l'ivrogne, souriant sur le pas du marchand de vin vaguement aux choses, à la vie, au chemin qui s'allonge dans la nuit. L'ennui, les soucis, la dèche n'avaient pas prise sur lui; et quand par hasard il lui venait une idée noire ou sérieuse, il détournait la tête, faisait un certain psitt! qui était sa manière de dire zut! et levant le bras droit au ciel en caricaturant le geste d'un danseur espagnol, il envoyait par dessus l'épaule sa mélancolie à tous les diables. Il avait la superbe philosophie d'après boire, la sérénité gaillarde de la bouteille. Il ne connaissait ni envie ni désir. Ses rêves lui étaient servis sur le comptoir. Pour trois sous, il était sûr d'avoir un petit verre de bonheur, pour douze un litre d'idéal. Content de tout, il aimait tout, trouvait à rire et à s'amuser de tout. Rien ne lui semblait triste dans le monde—qu'un verre d'eau.

À cet épanouissement de pochard, à la gaieté de sa santé, de son tempérament, Gautruche joignait la gaieté de son état, la bonne humeur et l'entrain, de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiments, il faisait la lettre. Il était le seul, l'unique homme à Paris qui attaquât l'enseigne sans mesure à la ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui du premier coup mît à sa place chacune des lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute à les ranger, filât la majuscule à main levée. Il avait encore la renommée pour les lettres monstres, les lettres de caprice, les lettres ombrées, repiquées en ton de bronze ou d'or, en imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze à vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les marchands de vin.

C'était un homme élevé par la rue. La rue avait été sa mère, sa nourrice et son école. La rue lui avait donné son assurance, sa langue et son esprit. Tout ce qu'une intelligence de peuple ramasse sur le pavé de Paris, il l'avait ramassé. Ce qui tombe du haut d'une grande ville en bas, les filtrations, les dégagements, les miettes d'idées et de connaissances, ce que roule l'air subtil et le ruisseau chargé d'une capitale, le frottement à l'imprimé, des bouts de feuilletons avalés entre deux chopes, des morceaux de drames entendus au boulevard, avait mis en lui cette intelligence de raccroc qui, sans éducation, s'apprend tout. Il possédait une platine inépuisable, imperturbable. Sa parole abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout débordant d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche répertoire de scies de la peinture en bâtiments. Membre de ces bas caveaux qu'on appelle des lices, il connaissait tous les airs, toutes les chansons, et il chantait sans se lasser. Il était drolatique enfin des pieds à la tête. Et rien qu'à le voir, on riait de lui comme d'un acteur qui fait rire.

Un homme de cette gaieté, de cet entrain, «allait» à Germinie.

Germinie n'était pas la bête de service qui n'a rien que son ouvrage dans la tête. Elle n'était pas la domestique «qui reste de là» avec la figure alarmée et le dandinement balourd de l'inintelligence devant des paroles de maîtres qui lui passent devant le nez. Elle aussi s'était dégrossie, s'était formée, s'était ouverte à l'éducation de Paris. Mlle de Varandeuil, inoccupée, curieuse à la façon d'une vieille fille des histoires du quartier, lui avait longtemps fait raconter ce qu'elle glanait de nouvelles, ce qu'elle savait des locataires, toute la chronique de la maison et de la rue; et cette habitude de conter, de causer comme une sorte de demoiselle de compagnie avec sa maîtresse, de peindre les gens, d'esquisser les silhouettes, avait développé à la longue en elle une facilité d'expressions vives, de traits heureux et échappés, un piquant et parfois un mordant d'observation singuliers dans une bouche de servante. Elle était arrivée à surprendre souvent Mlle de Varandeuil par sa vivacité de compréhension, sa promptitude à saisir des choses à demi dites, son bonheur et sa facilité à trouver des mots de belle parleuse. Elle savait plaisanter. Elle comprenait un jeu de mots. Elle s'exprimait sans cuir, et quand il y avait une discussion d'orthographe chez la crémière, elle décidait avec une autorité égale celle de l'employé aux décès de la Mairie qui venait y déjeuner. Elle avait aussi ce fond de lectures brouillées qu'ont les femmes de sa classe quand elles lisent. Chez les deux ou trois femmes entretenues qu'elle avait servies, elle avait passé ses nuits à dévorer des romans; depuis elle avait continué à lire les feuilletons coupés au bas des journaux par toutes ses connaissances; et elle en avait retenu comme une vague idée de beaucoup de choses, et de quelques rois de France. Il lui en était resté ce qu'il faut pour avoir envie d'en parler avec d'autres. Par une femme de la maison qui faisait dans la rue le ménage d'un auteur, et qui avait des billets, elle avait été souvent au spectacle; elle en revenait en se rappelant toute la pièce, et les noms des acteurs qu'elle avait vus sur le programme. Elle aimait à acheter des chansons, des romances à un sou, et à les lire.

L'air, le souffle vif du quartier Breda plein de la verve de l'artiste et de l'atelier, de l'art et du vice, avait aiguisé, dans Germinie, ces goûts d'esprit, et lui avait créé des besoins, des exigences. Bien avant ses désordres, elle s'était détachée des sociétés honnêtes, des personnes «bien» de son état et de sa caste, des braves gens imbéciles et niais. Elle s'était écartée des milieux de probité rangée et terre terre, des causeries endormantes autour des thés que donnaient les vieux domestiques des vieilles gens que connaissait mademoiselle. Elle avait fui l'ennui des bonnes hébétées par la conscience de leur service et la fascination de la caisse d'épargne. Elle en était venue à exiger des gens pour en faire sa société une certaine intelligence répondant à la sienne et capable de la comprendre. Et maintenant, quand elle sortait de son abrutissement, quand, dans la distraction et le plaisir, elle se retrouvait et renaissait, il fallait qu'elle pût s'amuser avec des égaux à sa portée. Elle voulait, autour d'elle, des hommes qui la fissent rire, des gaietés violentes, de l'esprit spiritueux qui la grisât avec le vin qu'on lui versait. Et c'est ainsi qu'elle roulait vers cette bohème canaille du peuple, bruyante, étourdissante, enivrante comme toutes les bohèmes: c'est ainsi qu'elle tombait à un Gautruche.

L.

Comme Germinie rentrait un matin au petit jour, elle entendit, dans l'ombre de la porte cochère refermée sur elle, une voix lui crier: Qui va là? Elle se jeta dans l'escalier de service; mais elle se sentit poursuivie et bientôt saisie à un tournant de palier par la main du portier. Aussitôt qu'il l'eut reconnue: Ah! dit-il, excusez, c'est vous; ne vous gênez pas!… En voilà une noceuse!… Ça vous étonne, hein? de me voir sur pied si matin?… C'est pour le vol qu'on a fait ces jours-ci dans la chambre de la cuisinière du second… Allons, bonne nuit! vous avez de la chance par exemple que je ne sois pas bavard.

Quelques jours après, Germinie apprit par Adèle que le mari de la cuisinière volée disait qu'il n'y avait pas à chercher bien loin; que la voleuse était dans la maison, qu'on savait ce qu'on savait. Adèle ajouta que cela remuait beaucoup dans la rue, et qu'il y avait des gens pour le répéter, pour le croire. Germinie indignée alla tout conter à sa maîtresse. Mademoiselle, indignée plus qu'elle, et personnellement touchée de son injure, écrivit sur l'heure à la maîtresse du domestique qu'elle eût à faire cesser immédiatement les calomnies dirigées contre une fille qu'elle avait chez elle depuis vingt ans, et dont elle répondait comme d'elle-même. Le domestique fut réprimandé. Dans sa colère, il parla encore plus fort. Il cria et répandit pendant plusieurs jours dans toute la maison son projet d'aller chez le commissaire de police, et de faire demander par lui à Germinie avec quel argent elle avait meublé le fils de la crémière, avec quel argent elle lui avait acheté un remplaçant, avec quel argent elle payait les dépenses des hommes qu'elle avait. Toute une semaine, la terrible menace pesa sur la tête de Germinie. Enfin le voleur fut découvert, et la menace tomba. Mais elle avait eu son effet sur la pauvre fille. Elle avait fait tout son mal dans ce cerveau trouble où, sous l'affluence et la soudaine montée du sang, la raison chancelait, se voilait au moindre choc de la vie. Elle avait bouleversé cette tête si prompte à s'égarer dans la peur ou la contrariété, perdant si vite le jugement, le discernement, la netteté de vue et d'appréciation des choses, se grossissant tout elle-même, se jetant aux alarmes folles, aux prévisions mauvaises, aux perspectives désespérées, touchant à ses terreurs comme à des réalités, et à tout moment perdue dans le pessimisme de cette espèce de délire au bout duquel elle ne trouvait que cette phrase et ce salut: Bah! je me tuerai!

Toute la semaine, la fièvre de son cerveau la fit passer par toutes les péripéties de ce qu'elle s'imaginait devoir arriver. Le jour, la nuit, elle voyait sa honte exposée, publique; elle voyait son secret, ses lâchetés, ses fautes, tout ce qu'elle portait caché sur elle et cousu dans son cœur, elle le voyait montré, étalé, découvert, découvert mademoiselle! Ses dettes pour Jupillon augmentées de ses dettes de boisson et de mangeailles pour Gautruche, de tout ce qu'elle achetait maintenant à crédit, ses dettes chez le portier, chez les fournisseurs, allaient éclater et la perdre! Un froid à cette pensée lui passait dans le dos: elle sentait mademoiselle la chasser! Toute la semaine, elle se figura, à toutes les minutes de sa pensée, être devant le commissaire de police. Huit jours entiers, elle roula cette idée et ce mot: la Justice! la Justice telle que se la figure l'imagination des basses classes, quelque chose de terrible, d'indéfini, d'inévitable, qui est partout et dans l'ombre de tout, une toute-puissance de malheur qui apparaît vaguement dans le noir de la robe d'un juge, entre le sergent de ville et le bourreau, avec les mains de la police et les bras de la guillotine! Elle qui avait tous les instincts de ces terreurs de peuple, elle qui répétait souvent qu'elle aimerait mieux mourir que d'aller en justice, elle s'apparaissait assise sur un banc, entre des gendarmes! dans un tribunal, au milieu de tout ce grand inconnu de la loi dont son ignorance lui faisait une épouvante… Toute la semaine, ses oreilles entendirent dans l'escalier des pas qui venaient l'arrêter!

La secousse était trop forte pour des nerfs aussi malades que les siens. L'ébranlement moral de ces huit jours d'angoisse la jetait et la livrait à une idée qui n'avait fait jusque-là que tourner autour d'elle: l'idée du suicide. Elle se mettait à écouter, la tête dans les deux mains, ce qui lui parlait de délivrance. Elle laissait venir à son oreille ce bruit doux de la mort qu'on entend derrière la vie comme une chute lointaine de grandes eaux qui tombent, en s'éteignant, dans du vide. Les tentations qui parlent au découragement de tout ce qui tue si vite et si facilement, de tout ce qui ôte la souffrance avec la main, la sollicitaient et la poursuivaient. Son regard s'arrêtait et traînait autour d'elle sur toutes les choses qui peuvent guérir de la vie. Elle y habituait ses doigts, ses lèvres. Elle les touchait, les maniait, les approchait d'elle. Elle y cherchait l'essai de son courage et l'avant-goût de sa mort. Pendant des heures, elle restait à la fenêtre de sa cuisine, les yeux fixés au bas des cinq étages sur les pavés de la cour, des pavés qu'elle connaissait, qu'elle eût reconnus! À mesure que le jour baissait, elle se penchait davantage, se pliait toute sur la barre mal affermie de la fenêtre, espérant toujours que cette barre allait crouler et l'entraîner, priant pour mourir, sans avoir besoin de cet élancement désespéré dans l'espace dont elle ne se sentait pas la force…

—Mais tu vas tomber! lui dit un jour mademoiselle en la reprenant par la jupe, d'un premier mouvement effrayé. Qu'est-ce que tu regardes donc dans la cour?

—Moi, rien…, les pavés.

—Voyons, es-tu folle? Tu m'as fait une peur!…

—Oh! on ne tombe pas comme ça, dit Germinie avec un accent singulier.
Allez! pour tomber, mademoiselle, il faut une fière envie!

LI.

Germinie n'avait pu obtenir que Gautruche, poursuivi par une ancienne maîtresse, lui donnât la clef de sa chambre. Quand il n'était pas rentré, elle était obligée de l'attendre en bas, dehors, dans la rue, la nuit, l'hiver.

Elle se promenait d'abord de long en large devant la maison. Elle passait et repassait, faisait vingt pas, revenait. Puis, comme si elle allongeait son attente, elle faisait un tour plus long, et, allant toujours plus loin, finissait par toucher aux deux bouts du boulevard. Elle marchait ainsi souvent des heures, honteuse et crottée, sous le ciel brouillé, dans la suspecte horreur d'une avenue de barrière et de l'ombre de toutes choses. Elle suivait les maisons rouges des marchands de vin, les tonnelles nues, les treillages de guinguettes étayés des arbres morts qu'ont les fosses aux ours, les masures basses et plates trouées au hasard de fenêtres sans persienne, les fabriques de casquettes où l'on vend des chemises, les hôtels sinistres où l'on loge à la nuit. Elle passait devant des boutiques fermées, scellées, noires de faillites, devant des pans de mur maudits, devant des allées noires barrées de fer, devant des fenêtres murées, devant des entrées qui semblaient mener à ces logements de meurtre dont on fait passer le plan, en cour d'assises, à messieurs les jurés. C'était, à mesure qu'elle allait, des jardinets mortuaires, des bâtisses de guingois, des architectures ignobles, de grandes portes cochères moisies, des palissades enfermant dans un terrain vague l'inquiétante blancheur des pierres la nuit, des angles de bâtisses aux puanteurs salpêtrées, des murs salis d'affiches honteuses et de lambeaux d'annonces déchirées où la publicité pourrie était comme une lèpre. De temps en temps, à un brusque tournant, des ruelles s'ouvraient qui semblaient à quelques pas s'enfouir dans un trou, et d'où sortait un souffle de cave; des culs-de-sac mettaient sur le bleu du ciel la rigidité noire d'un grand mur; des rues montaient vaguement, où suintait de loin en loin, sur le plâtre blafard des maisons, la lueur d'un réverbère.

Germinie continuait à aller. Elle battait tout l'espace où la crapule soûle ses lundis et trouve ses amours, entre un hôpital, une tuerie et un cimetière: La Riboisière, l'Abattoir et Montmartre.

Les passants qui passent là, l'ouvrier qui remonte de Paris en sifflant, l'ouvrière qui revient, sa journée finie, les mains sous les aisselles pour se tenir chaud, la prostituée en bonnet noir qui erre, la croisaient et la regardaient. Les inconnus avaient l'air de la reconnaître; la lumière lui faisait honte. Elle se sauvait de l'autre côté du boulevard, et longeait contre le mur de ronde la chaussée ténébreuse et déserte; mais elle en était bientôt chassée par d'horribles ombres d'hommes et des mains brutalement amoureuses…

Elle voulait s'en aller; elle s'injuriait au dedans d'elle; elle s'appelait lâche et misérable; elle se jurait que c'était le dernier tour, qu'elle irait encore jusqu'à cet arbre, et puis que ce serait tout, que s'il n'était pas rentré, c'était fini, elle s'en irait. Et elle ne s'en allait pas; elle marchait toujours, elle attendait toujours, plus dévorée, à mesure qu'il tardait, du désir et de la fureur de le voir.

À la fin, les heures s'écoulant, le boulevard se dégarnissant de passants, Germinie épuisée, éreintée de fatigue, se rapprochait des maisons. Elle se traînait de boutique en boutique, elle allait machinalement là où brûlait encore du gaz, et elle restait stupide devant le flamboiement des devantures. Elle s'étourdissait les yeux, elle tâchait de tuer son impatience en l'hébétant. Ce qu'on voit au travers des carreaux suants des marchands de vin, les batteries de cuisine, les bols de punch étagés entre deux bouteilles vides d'où sort un brin de laurier, les vitrines où les liqueurs mettent leurs couleurs dans un éclair, une choppe pleine de petites cuillers de Ruolz, cela l'arrêtait longuement. Elle épelait les vieux arrêtés de tirage de loterie placardés au fond d'un cabaret, les annonces de gloria, les inscriptions portant en lettres jaunes: Vin nouveau, pur sang, 70 centimes. Elle regardait un quart d'heure une arrière-salle où étaient un homme en blouse assis sur un tabouret devant une table, un tuyau de poêle, une ardoise et deux plateaux noirs au mur. Son regard fixe et perdu allait, au travers d'une buée rousse, à des silhouettes troubles de choumaques penchés sur leurs établis. Il tombait et s'oubliait sur un comptoir qu'on lavait, sur deux mains qui comptaient les sous de la journée, sur un entonnoir qu'on récurait, sur un broc qu'on passait au grès. Elle ne pensait plus. Elle demeurait là, clouée et faiblissante, sentant son cœur s'en aller de la fatigue d'être sur ses pieds, ne voyant plus que dans une sorte d'évanouissement, n'entendant plus que dans un bourdonnement les fiacres emboués roulant sur le boulevard mou, prête à tomber et forcée par instants de s'étayer de l'épaule aux murs.

Dans l'état d'ébranlement et de maladie où elle était, avec cette demi-hallucination du vertige qui la rendait si peureuse de passer la Seine et la faisait se cramponner aux balustrades des ponts, il arrivait que certains soirs, lorsqu'il pleuvait, ces défaillances qu'elle avait sur le boulevard extérieur prenaient les terreurs d'un cauchemar. Quand la flamme des réverbères, tremblante dans une vapeur d'eau, allongeait et balançait, comme dans le miroitement d'une rivière, son reflet sur le sol mouillé; quand les pavés, les trottoirs, la terre, semblaient disparaître et mollir sous la pluie, et que rien ne paraissait plus solide dans la nuit noyée, la pauvre misérable, presque folle de fatigue, croyait voir se gonfler un déluge dans le ruisseau. Un mirage d'épouvante lui montrait tout à coup de l'eau tout autour d'elle, de l'eau qui marchait, de l'eau qui s'approchait de partout. Elle fermait les yeux, n'osait plus bouger, craignait de sentir son pas glisser sous elle, se mettait à pleurer, et pleurait jusqu'à ce que quelqu'un passât et voulût bien lui donner le bras jusqu'à l'Hôtel de la petite main bleue.

LII.

Elle montait alors dans l'escalier, c'était son dernier refuge. Elle s'y sauvait de la pluie, de la neige, du froid, de la peur, du désespoir, de la fatigue. Elle montait et s'asseyait sur une marche contre la porte fermée de Gautruche, serrait son châle et sa jupe pour laisser passage aux allants et venants le long de cette raide échelle, ramassait sa personne et se rencognait pour rapetisser sur l'étroit palier la place de sa honte.

Des portes ouvertes, sortait et se répandait sur l'escalier l'odeur des cabinets sans air, des familles tassées dans une seule chambre, l'exhalaison des industries malsaines, les fumées graisseuses et animalisées des cuisines de réchaud chauffées sur le carré, une puanteur de loques, l'humide fadeur de linges séchant sur des ficelles. La fenêtre aux carreaux cassés que Germinie avait derrière elle lui envoyait la fétidité d'un plomb où toute la maison vidait ses ordures et son fumier coulant. À tout moment, sous une bouffée d'infection, son cœur se levait: elle était obligée de prendre dans sa poche un flacon d'eau de mélisse qu'elle avait toujours sur elle, et d'en boire une gorgée pour ne pas se trouver mal.

Mais l'escalier avait, lui aussi, ses passants: d'honnêtes femmes d'ouvriers remontaient avec un boisseau de charbon ou le litre du souper. Elles la frôlaient du pied, et tout le temps qu'elles mettaient à monter, Germinie sentait leur regard de mépris tourner autour de la cage de l'escalier et l'écraser de plus haut à chaque étage. Des enfants, des petites filles en fanchon qui passaient dans l'escalier noir avec la lumière d'une fleur, des petites filles qui lui faisaient revoir, comme la lui montraient souvent ses rêves, sa petite fille vivante et grandie, elle les voyait s'arrêter à la regarder avec de grands yeux qui se reculaient d'elle; puis les petites se sauvaient et s'essoufflaient à monter, et quand elles étaient tout en haut, se penchant presque par-dessus la rampe, elles lui jetaient des sottises impures, des injures d'enfants du peuple… L'insulte, crachée par ces bouches de roses, tombait sur Germinie plus douloureusement que tout. Elle se soulevait à demi, un moment; puis accablée, s'abandonnant, elle retombait sur elle-même, et remontant son tartan sur sa tête pour s'y cacher et s'y ensevelir, elle restait comme une morte, affaissée, inerte, insensible, repliée sur son ombre, pareille à un paquet jeté l et sur lequel tout le monde pouvait marcher, n'ayant plus de sens, ne vivant plus de tout le corps que pour un bruit de pas qu'elle écoutait venir—et qui ne venait pas.

Enfin, après des heures, des heures qu'elle ne pouvait pas compter, il lui semblait entendre, dans la rue, un trébuchement de pas; puis une voix avinée montait l'escalier en bégayant:—Canaille!… canaille ed' d' marchand de vin!… tu m'as vendu du vin qui soûle!

C'était lui.

Et presque tous les jours recommençait la même scène.

—Ah! t'étais là, ma Germinie, disait-il en la reconnaissant. Voilà ce que c'est… je vais te dire… On s'est un peu submergé… Et mettant la clef dans la serrure:—Je vas te dire… C'est pas ma faute…

Il entrait, repoussait d'un coup de pied une tourterelle aux ailes rognées qui sautillait en boitant, et fermant la porte:—Vois-tu? Ce n'est pas moi… C'est Paillon, tu sais bien Paillon?… ce petit gros qui est gras comme un chien de fou… Eh bien! c'est lui, vrai d'honneur… Il a voulu me payer un litre à seize… Il m'a offert l'honnêteté, j'y ai roffert la politesse… Là-dessus naturellement, nous avons consolé notre café, consolé consoleras-tu!… Et d'alors en alors… nous nous sommes tombés dessus!… Un carnage de possédé!… À preuve que ce carcan de marchand de vin nous a jetés à la porte comme des épluchures d'homard!

Germinie, pendant l'explication, avait allumé la chandelle fichée dans un chandelier de cuivre jaune. À la lueur de la lumière vacillante, apparaissait le sale papier de la chambre, couvert de caricatures du Charivari, déchirées du journal et collées au mur.

—Tiens! t'es un amour, lui disait Gautruche en lui voyant poser sur la table un poulet froid et trois bouteilles de vin. Car faut te dire… pour ce que j'ai dans l'estomac… un méchant bouillon… voilà tout… Ah! celui-là, il aurait fallu un fier maître d'armes pour lui crever les yeux!

Et il se mettait à manger. Germinie buvait, les coudes sur la table, en le regardant, et son regard devenait noir.

* * * * *

—Bon! toutes les négresses sont mortes… faisait à la fin Gautruche en égouttant une à une les bouteilles. Au dodo, les enfants!

* * * * *

Et c'étaient, entre ces deux êtres, des amours terribles, acharnés et funèbres, des ardeurs et des assouvissements sauvages, des voluptés furieuses, des caresses qui avaient les brutalités et les colères du vin, des baisers qui semblaient chercher le sang sous la peau comme la langue d'une bête féroce, des anéantissements qui les engloutissaient et ne leur laissaient que le cadavre de leurs corps.

À cette débauche, Germinie apportait je ne sais quoi de fou, de délirant, de désespéré, une sorte de frénésie suprême. Ses sens exaspérés se retournaient contre eux-mêmes, et, sortant des appétits de leur nature, ils se poussaient à souffrir. La satiété les usait, sans les éteindre; et dépassant l'excès, ils se forçaient jusqu'au déchirement. Dans le paroxysme d'excitation où était la malheureuse créature, sa tête, ses nerfs, l'imagination de son corps enragé, ne cherchaient plus même le plaisir dans le plaisir, mais quelque chose au delà de plus âpre, de plus poignant, de plus cuisant: la douleur dans la volupté. Et à tout moment, le mot «mourir» s'échappait de ses lèvres serrées, comme si tout bas elle invoquait la mort et cherchait l'étreindre dans les agonies de l'amour!

Quelquefois, la nuit, tout à coup, se dressant sur le bord du lit, elle mettait ses pieds nus sur le froid du carreau, et restait là, farouche, penchée sur ce qui respire dans une chambre qui dort. Et peu à peu ce qui était autour d'elle, l'obscurité de l'heure, semblait l'envelopper. Elle se paraissait à elle-même tomber et rouler dans l'inconscience et l'aveuglement de la nuit. La volonté de ses idées s'éteignait. Toutes sortes de choses noires, ayant comme des ailes et des voix, lui battaient contre les tempes. Les sombres tentations qui montrent vaguement le crime à la folie lui faisaient passer devant les yeux, tout près d'elle, une lumière rouge, l'éclair d'un meurtre; et il y avait dans son dos des mains qui la poussaient, par derrière, vers la table sur laquelle étaient les couteaux… Elle fermait les yeux, bougeait un pied; puis, ayant peur, se retenait aux draps; et à la fin, se retournant, elle retombait dans le lit, et renouait son sommeil au sommeil de l'homme qu'elle avait voulu assassiner; pourquoi? elle ne le savait; pour rien,—pour tuer!

Et ainsi jusqu'au jour, dans le mauvais cabinet garni, se débattaient la rage et la lutte de ces mortelles amours,—tandis que la pauvre colombe éclopée et boiteuse, l'infirme oiseau de Vénus, nichée dans un vieux soulier de Gautruche, jetait de temps en temps, en s'éveillant au bruit, un roucoulement effaré.

LIII.

Dans ce temps-là, Gautruche fut un peu dégoûté de boire. Il venait d'éprouver la première atteinte de la maladie de foie qui couvait depuis longtemps dans son sang brûlé et alcoolisé, sous le rouge briqueté de ses pommettes. Les affreuses souffrances qui lui avaient mordu le côté et tordu le creux de l'estomac pendant une huitaine de jours, lui avaient fait faire des réflexions. Il lui était venu, avec des résolutions de sagesse, des idées d'avenir presque sentimentales. Il s'était dit qu'il fallait mettre un peu plus d'eau dans sa vie, s'il voulait faire de vieux os. Pendant qu'il se retournait dans son lit et qu'il se pelotonnait, les genoux remontés pour moins souffrir, il avait regardé son taudis, ces quatre murs où il remisait ses nuits, où il rentrait le soir ses ivresses, quelquefois sans chandelle, dont il se sauvait le matin au jour; et il avait pensé à se faire un intérieur. Il avait pensé à une chambre, où il aurait une femme, une femme qui lui ferait un bon pot-au-feu, le soignerait s'il était souffrant, raccommoderait ses affaires, tiendrait son linge en état, l'empêcherait d'aller recommencer une ardoise chez un marchand de vin, une femme enfin qui aurait pour lui tous les bons côtés du ménage, et qui par là-dessus ne serait pas une bête, le comprendrait, rirait avec lui. Cette femme était toute trouvée: c'était Germinie. Elle devait avoir un petit magot, quelques sous d'amassés depuis le temps qu'elle servait chez sa vieille demoiselle; et avec ce qu'il gagnait, lui, ils vivraient à l'aise et «bouloteraient.» Il ne doutait pas de son consentement; il était sûr d'avance qu'elle accepterait. Et d'ailleurs, ses scrupules, si elle en avait, ne résisteraient pas à la perspective du mariage qu'il comptait lui faire luire au bout de leur liaison.

Un lundi, elle venait d'arriver chez lui.

—Dis donc, Germinie, commença Gautruche, qu'est-ce que tu dirais de ça, hein? Une bonne chambre… pas comme ce bahut-là… une vraie, avec un cabinet… à Montmartre, et deux fenêtres, rien que ça!… rue de l'Empereur… avec une vue qu'un Anglais vous en donnerait cinq mille francs pour l'emporter! Enfin, quelque chose de chouette et de gai, qu'on y passerait toute la journée sans s'embêter… Parce que moi, je vais te dire… je commence à en avoir assez de déménager pour changer de puces. Et puis, ce n'est pas tout ça: je m'embête d'être branché en garni, je m'embête d'être tout seul… Les amis, c'est pas une société… Ils vous tombent, comme des mouches, dans votre verre, quand c'est vous qui payez, et puis voilà!… D'abord, je ne veux plus boire, vrai de vrai, que je ne veux plus, tu verras! Tu comprends que je ne veux pas me payer cette existence-là, à m'en faire crever… Pas de ça! Attention! Il ne faut pas s'abîmer le coco… Il me semblait ces jours-ci que j'avais avalé des tire-bouchons… Et je n'ai pas envie de frapper au monument encore tout de suite… Alors, de fil en aiguille, voilà ce qui m'a poussé: Je vas faire la proposition à Germinie… Je me fendrais d'un peu de mobilier… Toi, tu as ce que tu as dans ta chambre… Tu sais que je ne suis pas trop feignant, je n'ai pas du poil dans la main pour l'ouvrage… Puis, on pourrait voir à n'être pas toujours à travailler pour les autres, à prendre une boîte de cambrousier… Toi, si tu avais quelque chose de côté, ça aiderait… Nous nous mettrions ensemble gentiment, quitte à nous faire régulariser un jour devant M. le maire… Ce n'est pas si bête, tout ça, hein? ma grosse, n'est-ce pas?… Et on va un peu quitter sa vieille de ce coup-là, pas vrai! pour son vieux chéri de Gautruche?

Germinie, qui avait écouté Gautruche, la tête avancée vers lui, le menton appuyé sur la paume de la main, se renversa dans un éclat de rire strident:

—Ah! ah! ah! Tu as cru!… Et tu me dis ça comme ça!… Tu as cru que je la quitterais, elle! mademoiselle! Vrai, tu l'as cru?… Tu es bête, sais-tu! Mais tu aurais des mille et des cents, tu serais tout cousu d'or, entends-tu? tout cousu… C'est de la farce, hein?… Mademoiselle? Mais tu ne sais donc pas, je ne t'ai pas dit… Ah! je voudrais bien qu'elle meure, et que ces mains-là ne soient pas là pour lui fermer les yeux! Il faudrait voir!… Voyons, là vraiment, tu l'as cru?

—Dame! je m'étais figuré… De la façon que tu étais avec moi… Je croyais que tu tenais plus à moi que ça… enfin que tu m'aimais… fit le peintre, démonté par l'ironie terrible et sifflante des paroles de Germinie.

—Ah! tu croyais encore ça; que je t'aimais!

Et, comme si tout à coup elle arrachait du fond de son cœur le remords et la plaie de ses amours:—Eh bien! oui, tiens! je t'aime… je t'aime, comme tu m'aimes, là! autant! et voilà tout! Je t'aime comme ce qu'on a sous la main, et dont on se sert parce que c'est là!… J'ai l'habitude de toi comme d'une vieille robe qu'on remet toujours… Voilà comme je t'aime!… Qu'est-ce que tu veux que je tienne à toi? Toi ou un autre… je te demande un peu ce que ça peut me faire?… Car, enfin, qu'est-ce que tu as été plus qu'un autre pour moi? Eh bien! oui, tu m'as prise… Et après? C'est-il assez pour que je t'aime?… Mais qu'est-ce que tu m'as donc fait pour m'attacher, veux-tu me le dire? M'as-tu jamais sacrifié un verre de vin? As-tu eu seulement pitié de moi, quand je trimais dans la boue, dans la neige, au risque de crever? Ah! bien oui! Et ce qu'on me disait, ce qu'on me crachait sur la tête, que mon sang ne faisait qu'un bouillon d'un bout à l'autre!… Tout ce que j'ai mangé d'affronts à t'attendre, c'est toi qui t'en fichais pas mal! Allons donc!… C'est qu'il y a longtemps que je veux te dire tout ça… et que j'en ai gros là, va! Voyons, dit-elle avec un sourire atroce, est-ce que tu crois que tu m'as rendue folle avec ton physique, avec tes cheveux, que tu n'as plus, avec cette tête-là? Plus souvent! Je t'ai pris… j'aurais pris n'importe qui! J'étais dans mes jours où il me faut quelqu'un! Je ne sais plus alors, je ne vois plus… Ce n'est plus moi qui veux… Je t'ai pris parce qu'il faisait chaud, tiens!

Elle se tut un instant.

—Va toujours, dit Gautruche, aplatis-moi sur toutes les coutures… Ne te gêne pas pendant que tu y es…

—Hein? reprit Germinie, comme tu te figurais que j'allais être enchantée de me mettre avec toi? Tu te disais: cette bonne bête-là! va-t-elle être contente! Et puis, je n'aurai qu'à lui promettre de l'épouser… Elle laissera sa place en plan. Elle lâchera sa maîtresse… Voyez-vous ça! Mademoiselle! mademoiselle qui n'a que moi! Ah! tiens, tu ne sais rien… Et puis, tu ne comprendrais pas… Mademoiselle qui est tout pour moi! Mais, depuis ma mère, je n'ai eu qu'elle, je n'ai trouvé qu'elle de bonne! Sauf elle, qu'est-ce qui m'a dit quand j'étais triste: tu es triste? Et quand j'étais malade: tu es malade? Personne! Il n'y a eu qu'elle, rien qu'elle pour me soigner, pour s'occuper de moi… Tiens! toi qui parles d'aimer pour ce qu'il y a entre nous… Ah! voilà quelqu'un qui m'a aimée, mademoiselle! Oh! oui, aimée! Et je meurs de ça, sais-tu? d'être devenue une misérable comme je suis, une…—Elle dit le mot.—Et de la tromper, de lui voler son affection, de la laisser toujours m'aimer comme sa fille, moi! moi! Ah! si jamais elle apprenait quelque chose… va, sois tranquille! ça ne serait pas long… Il y en a une qui ferait un joli saut du cinquième, vrai comme Dieu est mon maître! Mais figure-toi bien… toi encore, tu n'es pas mon cœur, tu n'es pas ma vie, tu n'es que mon plaisir… Mais j'ai eu un homme… Ah! je ne sais pas si je l'ai aimé celui-là! On m'aurait charcuté pour lui, sans que je dise rien… Enfin, l'homme de mon malheur!… Eh bien! vois-tu, au plus fort que j'étais pincée pour lui, quand je ne soufflais que lorsqu'il voulait, quand j'étais folle et qu'il m'aurait marché sur le ventre, je l'aurais laissé marcher!… Eh bien! oui, à ce moment-là, mademoiselle eût été malade, elle m'eût fait signe du petit doigt, que je serais revenue… Oui, pour elle, je l'aurais quitté! Je te dis, je l'aurais quitté!

—Alors… Puisque c'est à ce point-là, ma chère, qu'on l'aime tant sa vieille, il n'y a plus qu'une chose que je te conseille: il ne faut plus la quitter, ta bonne dame, vois-tu?

—C'est mon congé? dit Germinie en se levant.

—Ma foi! ça y ressemble.

—Eh bien! adieu… Ça me va!

Et, allant droit à la porte, elle sortit sans un mot.