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Germinie Lacerteux

Chapter 59: LV.
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About This Book

A close, quasi-documentary portrait traces the secret life and tragic decline of a working-class woman whose devoutness, confessions, and intimate dependencies expose her to manipulation, vice, and ill health. The authors assemble testimony, household records, and observational detail to reconstruct her daily routines, spiritual struggles, and episodes of moral collapse, offering an unsparing psychological and social case study. Themes include the intersection of faith and vulnerability, the hypocrisy of respectable society, and the novelist's effort to render lower-class experience with scientific sobriety. The narrative aims less at melodrama than at clinical empathy, mapping how private suffering circulates within family, clerical, and urban networks.

LIV.

De cette rupture, Germinie tomba où elle devait tomber, au-dessous de la honte, au-dessous de la nature même. De chute en chute, la misérable et brûlante créature roula à la rue. Elle ramassa les amours qui s'usent en une nuit, ce qui passe, ce qu'on rencontre, ce que le hasard des pavés fait trouver à la femme qui vague. Elle n'avait plus besoin de se donner le temps du désir: son caprice était furieux et soudain, allumé sur l'instant. Affamé du premier venu, elle le regardait à peine, et n'aurait pu le reconnaître. Beauté, jeunesse, ce physique d'un amant où l'amour des femmes les plus dégradées cherche comme un bas idéal, rien de tout cela ne la tentait plus, ne la touchait plus. Ses yeux, dans tous les hommes, ne voyaient plus que l'homme: l'individu lui était égal. La dernière pudeur et le dernier sens humain de la débauche, la préférence, le choix, et jusqu'à ce qui reste aux prostituées pour conscience et pour personnalité, le dégoût, le dégoût même,—elle l'avait perdu!

Et elle s'en allait par les rues, battant la nuit, avec la démarche suspecte et furtive des bêtes qui fouillent l'ombre et dont l'appétit quête. Comme jetée hors de son sexe, elle attaquait elle-même, elle sollicitait la brutalité, elle abusait de l'ivresse, et c'était à elle qu'on cédait. Elle marchait, flairant autour d'elle, allant à ce qu'il y a d'embusqué d'impur dans les terrains vagues, aux occasions du soir et de la solitude, aux mains qui attendaient pour s'abattre sur un châle. Sinistre et frémissante, les passants de minuit la voyaient, à la lueur des réverbères, se glisser et comme ramper, courbée, effacée, les épaules pliées, rasant les ténèbres, avec un de ces airs de folle et de malade, un de ces égarements infinis qui font travailler sur des abîmes de tristesse, le cœur du penseur et la pensée du médecin.

LV.

Un soir qu'elle rôdait, dans la rue du Rocher, en passant devant un marchand de vin, au coin de la rue de Laborde, elle vit le dos d'un homme qui buvait sur le comptoir: c'était Jupillon.

Elle s'arrêta court, tourna du côté de la rue, et s'adossant à la grille du marchand de vin, elle se mit à attendre. Elle avait la lumière de la boutique derrière elle, les épaules contre les barreaux, et elle se tenait immobile, sa jupe retroussée d'une main par devant, son autre main tombant au bout de son bras abandonné. Elle ressemblait à une statue d'ombre assise sur une borne. Dans sa pose, il y avait une résolution terrible et comme l'éternelle patience d'attendre l toujours. Les passants, les voitures, la rue, elle les apercevait vaguement et lointainement. Le cheval de renfort de l'omnibus pour la montée de la rue, un cheval blanc, était devant elle, immobile, éreinté, dormant sur pied, avec la tête et les deux jambes de devant dans la pleine lumière de la porte: elle ne le voyait pas. Il brouillassait. C'était un de ces temps de Paris, sales et pourris, où il semble que l'eau qui tombe soit déjà de la boue avant d'être tombée. Le ruisseau lui montait sur les pieds. Elle demeura ainsi une demi-heure, lamentable à voir, sans mouvement, menaçante et désespérée, toute à contre-jour, sombre et sans visage, pareille à une Fatalité plantée par la Nuit à la porte d'un minzingue!

Enfin Jupillon sortit. Elle se dressa devant lui, les bras croisés:

—Mon argent? lui dit-elle. Elle avait la figure d'une femme qui n'a plus de conscience, pour laquelle il n'y a plus de Dieu, plus de gendarmes, plus de cour d'assises, plus d'échafaud,—plus rien!

Jupillon sentit sa blague s'arrêter dans sa gorge.

—Ton argent? fit-il, ton argent, il n'est pas perdu. Mais il faut le temps… Dans ce moment-ci, je te dirai, ça ne va pas fort l'ouvrage… Il y a longtemps que c'est fini, ma boutique, tu sais… Mais d'ici trois mois, je te promets… Et tu vas bien?

—Canaille, va! Ah! je te tiens donc! Ah! tu voulais filer… Mais c'est toi, mon malheur! c'est toi qui m'as fait comme je suis, brigand! voleur! filou! Ah! c'est toi…

Germinie lui jetait cela au visage, en se poussant contre lui, en lui faisant tête, en avançant sa poitrine contre la sienne. Elle semblait se frotter aux coups qu'elle appelait et provoquait; et elle lui criait, toute tendue vers lui:—Mais bats-moi donc! Qu'est-ce qu'il faut donc que je te dise, dis, pour que tu me battes?

Elle ne pensait plus. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait; seulement elle avait comme un besoin d'être frappée. Il lui était venu une envie instinctive, irraisonnée, d'être brutalisée, meurtrie, de souffrir dans sa chair, de ressentir un choc, une secousse, une douleur qui fît taire ce qui battait dans sa tête. Des coups, elle n'imaginait que cela pour en finir. Puis, après les coups, elle voyait, avec la lucidité d'une hallucination, toutes sortes de choses se passer, la garde arrivant, le poste, le commissaire! le commissaire devant lequel elle pourrait tout dire, son histoire, ses misères, ce que lui avait fait souffrir cet homme, ce qu'il lui avait coûté! Son cœur se dégonflait d'avance l'idée de se vider, avec des cris et des pleurs, de tout ce dont il crevait.

—Mais bats-moi donc, répétait-elle en marchant toujours sur Jupillon, qui cherchait à s'effacer et lui jetait en reculant des mots caressants comme on en jette à une bête qui ne vous reconnaît pas et qui veut mordre. Un rassemblement commençait autour d'eux.

—Allons, vieille pocharde, n'embêtons pas monsieur, fit un sergent de ville qui, empoignant Germinie par un bras, la fit tourner sur elle-même rudement. Sous l'injure brutale de cette main de police, les genoux de Germinie fléchirent: elle crut s'évanouir. Puis elle eut peur, et se mit à courir dans le milieu de la rue.

LVI.

La passion a des retours insensés, des revenez-y inexplicables. Cet amour maudit que Germinie croyait tué par toutes les blessures et tous les coups de Jupillon, il revivait. Elle était épouvantée de le retrouver en elle en rentrant. La seule vue de cet homme, cette approche de quelques minutes, le son de sa voix, la respiration de l'air qu'il respirait, avaient suffi pour lui retourner le cœur et la rendre toute au passé.

Malgré tout, elle n'avait jamais pu arracher tout à fait Jupillon du fond d'elle; il y était resté enraciné. Son premier amour était lui. Elle lui appartenait, contre elle-même, par toutes les faiblesses du souvenir, toutes les lâchetés de l'habitude. D'elle à lui, il y avait tous les liens de torture qui nouent la femme pour toujours, le sacrifice, la souffrance, l'abaissement. Il la possédait pour avoir violé sa conscience, piétiné sur ses illusions, martyrisé sa vie. Elle était à lui, à lui éternellement, comme au maître de toutes ses douleurs.

Et ce choc, cette scène qui aurait dû lui donner l'horreur de le rencontrer jamais, ralluma en elle la frénésie de le revoir. Toute sa passion la reprit. La pensée de Jupillon l'emplit jusqu'à la purifier. Elle arrêta court le vagabondage de ses sens: elle voulut n'être personne, puisque c'était le seul moyen qu'elle eût encore d'être à lui.

Elle se mit à le guetter, à étudier ses heures de sortie, les rues où il passait, les endroits où il allait. Elle le suivit, aux Batignolles, jusqu'à son nouveau logement, marcha derrière lui, contente de mettre le pied où il avait mis le sien, d'être menée par son chemin, de le voir un peu, de saisir un geste qu'il faisait, de lui prendre un de ses regards. C'était tout: elle n'osait lui parler; elle se tenait à distance, allant derrière, comme un chien perdu tout heureux qu'on ne le repousse pas coups de talon.

Elle se fit ainsi, pendant des semaines, l'ombre de cet homme, une ombre humble et peureuse qui reculait et s'éloignait de quelques pas, quand elle se croyait vue; puis se rapprochait à pas timides, et à une marque d'impatience de l'homme, s'arrêtait encore, en paraissant demander grâce.

Quelquefois elle l'attendait à la porte d'une maison où il entrait, le reprenait quand il sortait, le reconduisait chez lui, toujours de loin, sans lui parler, avec l'air d'une mendiante qui mendie des restes et remercie de ce qu'on lui laisse ramasser. Puis au volet du rez-de-chaussée où il demeurait, elle écoutait s'il était seul, s'il n'y avait personne.

Quand il était avec une femme au bras, quoi qu'elle souffrît, elle s'acharnait à le poursuivre. Elle allait où allait le couple, jusqu'au bout. Elle entrait derrière eux dans les jardins publics, dans les bals. Elle marchait dans leurs rires, dans leurs paroles, se déchirait à les voir, à les entendre, et restait là, dans leur dos, à faire saigner toutes ses jalousies.

LVII.

On était au mois de novembre. Depuis trois ou quatre jours, Germinie n'avait point rencontré Jupillon. Elle vint l'épier, le chercher près de son logement. Arrivée à sa rue, elle vit de loin une large raie de lumière filtrant par son volet fermé. Elle approcha et entendit des éclats de rire, des chocs de verre, des femmes, puis une chanson, une voix, une femme, celle qu'elle haïssait avec toutes les haines de son cœur, celle qu'elle eût voulu voir morte, celle dont elle avait tant de fois cherché la mort dans les lignes du sort, elle enfin—sa cousine!

Elle se colla derrière le volet, aspirant ce qu'ils disaient, enfoncée dans la torture de les entendre, affamée et se repaissant de souffrir. Il tombait une pluie froide d'hiver. Elle ne la sentait pas. Tous ses sens étaient à écouter. La voix qu'elle détestait semblait par moments faiblir et s'éteindre sous les baisers, et ce qu'elle chantait s'envolait comme étouffé par une bouche qui se pose sur une chanson. Les heures passaient. Germinie était toujours là. Elle ne pensait pas à s'en aller. Elle attendait sans savoir ce qu'elle attendait. Il lui semblait qu'il fallait qu'elle restât là toujours, jusqu'à la fin. La pluie tombait plus fort. De l'eau, d'une gouttière crevée au-dessus d'elle, lui battait sur les épaules. De grosses gouttes lui glissaient sur la nuque. Un froid de glace lui coulait dans le dos. Sa robe suait l'eau sur le pavé. Elle ne s'en apercevait pas. Elle n'avait plus dans tous les membres que la souffrance de l'âme.

Bien avant dans la nuit, il y eut du bruit, un remuement, des pas vers la porte. Germinie courut se cacher à quelques pas dans le rentrant d'un mur, et elle vit une femme qu'emmenait un jeune homme. Comme elle les regardait s'éloigner, elle sentit sur ses mains quelque chose de doux et de chaud qui lui fit peur d'abord: c'était un chien qui la léchait, un gros chien qu'elle avait tenu tout petit bien des soirées sur ses genoux, dans l'arrière-boutique de la crémière…

—Ici, Molosse! cria deux ou trois fois dans l'ombre de la rue la voix impatientée de Jupillon.

Le chien aboya, se sauva, se retourna en gambadant pour revenir, et rentra. La porte se referma. Les voix et les chansons ramenèrent à la même place, contre le volet, Germinie, que la pluie trempait et qui se laissa tremper en écoutant toujours, jusqu'au matin, jusqu'au petit jour, jusqu'à l'heure où des maçons allant à leur ouvrage, leur pain sous le bras, se mirent à rire en la voyant.

LVIII.

Deux ou trois jours après cette nuit passée sous la pluie, Germinie avait un visage effrayant de souffrance, le teint marbré, les yeux brûlants. Elle ne disait rien, ne se plaignait pas, faisait son service comme à l'ordinaire.

—Ah çà! toi, regarde-moi donc un peu, lui dit mademoiselle; et l'attirant brusquement au jour:

—Qu'est-ce que c'est que ça? cette mine de déterrée-là? Allons, voyons, tu es malade? Mon Dieu! as-tu chaud aux mains!

Elle lui prit le poignet, et lui rejetant le bras au bout d'un instant:

—Comment, chienne de bête! tu as une fièvre de cheval! Et tu gardes ça pour toi!

—Mais non, mademoiselle, balbutia Germinie. Je crois que c'est un gros rhume, tout bonnement… Je me suis endormie, l'autre soir, la fenêtre de ma cuisine ouverte…

—Oh! toi, d'abord, reprit mademoiselle, tu crèverais que tu ne ferais pas seulement: Ouf! Attends…

Et, mettant ses lunettes, roulant vivement son fauteuil à une petite table auprès de la cheminée, elle se mit à écrire quelques lignes de sa grosse écriture.

—Tiens, fit-elle en pliant la lettre, tu vas me faire le plaisir de donner cela à ton amie Adèle pour le faire porter par le portier… Et maintenant, à la paille!

Mais Germinie ne voulut jamais aller se coucher. Ce n'était pas la peine. Elle ne se fatiguerait pas. Elle resterait assise toute la journée. D'ailleurs, le plus fort de son mal était passé; elle allait déjà mieux. Et puis le lit, pour elle, faisait mourir.

Le médecin, appelé par le mot de mademoiselle, vint le soir. Il examina Germinie et ordonna l'application de l'huile de croton. Les désordres de la poitrine étaient tels qu'il ne pouvait encore rien dire. Il fallait attendre l'effet des remèdes.

Il revint au bout de quelques jours, fit coucher Germinie, l'ausculta longuement.—C'est prodigieux, dit-il à mademoiselle quand il fut redescendu, elle a eu une pleurésie, et ne s'est pas alitée un moment… C'est donc une fille de fer?… Oh! l'énergie des femmes!… Quel âge a-t-elle?

—Quarante-et-un ans.

—Quarante-et-un ans? Oh! c'est impossible!… Vous êtes sûre? Elle en paraît cinquante…

—Ah! pour paraître, elle paraît tout… Qu'est-ce que vous voulez? Jamais de santé… toujours à être malade… des chagrins… des misères… et puis un caractère à se tourmenter toujours…

—Quarante-et-un ans! c'est étonnant! répéta le médecin. Il reprit après une seconde de réflexion:

—Y a-t-il eu dans sa famille, à votre connaissance, des affections de poitrine? A-t-elle eu des parents qui soient morts…

—Elle a perdu une sœur d'une pleurésie… mais elle était plus âgée…
Elle avait quarante-huit ans, je crois…

Le médecin était devenu sérieux.—Enfin, la poitrine se dégage, dit-il
d'un ton rassurant. Mais il est de toute nécessité qu'elle se repose…
Et puis envoyez-la-moi une fois par semaine… Qu'elle vienne me voir…
Qu'elle prenne pour cela un beau temps, un jour de soleil.

LIX.

Mademoiselle eut beau parler, prier, vouloir, gronder: elle ne put obtenir de Germinie qu'elle discontinuât son service pendant quelques jours. Germinie ne voulut même point entendre parler d'une aide qui ferait le plus gros de son ouvrage. Elle déclara à mademoiselle que c'était impossible et inutile, qu'elle ne se ferait jamais à l'idée d'une autre femme l'approchant, la servant, la soignant; que rien que cette idée dans son lit lui donnerait la fièvre, qu'elle n'était pas encore morte, et que tant qu'elle pourrait mettre un pied devant l'autre, elle suppliait qu'on la laissât aller. À dire cela, elle mit un accent si tendre, ses yeux priaient si bien, sa voix de malade était si humble et si passionnée dans sa demande, que mademoiselle n'eut pas le courage de la forcer à prendre quelqu'un. Elle la traita seulement «de tête de bois, de bête brute,» qui croyait, comme tous les gens de la campagne, qu'on est mort pour quelques jours passés au lit.

Se soutenant avec une apparence de mieux, due à la médication énergique du médecin, Germinie continuait à faire le lit de mademoiselle qui l'aidait à soulever les matelas. Elle continuait à lui faire à manger, et cela surtout lui était horrible.

Quand elle préparait le déjeuner et le dîner de mademoiselle, elle se sentait mourir dans sa cuisine, une de ces misérables petites cuisines de grande ville, qui font tant de femmes pulmoniques. La braise qu'elle allumait, et d'où se levait lentement un filet de fumée âcre, commençait à lui faire défaillir le cœur; puis bientôt le charbon que lui vendait le charbonnier d'à côté, du fort charbon de Paris, plein de fumerons, l'enveloppait de son odeur entêtante. Le tuyau de tirage, crassé et rabattant, le manteau bas de la cheminée, lui renvoyaient dans la poitrine la malsaine respiration du feu et l'ardeur corrodante du fourneau à hauteur d'appui. Elle suffoquait, elle sentait le rouge et le chaud de tout son sang lui monter à la figure et lui faire des plaques sur le front. La tête lui tournait. Dans la demi-asphyxie des blanchisseuses qui repassent au milieu de la vapeur des réchauds, elle se jetait à la fenêtre, et humait un peu d'air glacé.

Pour souffrir debout, aller toujours malgré ses défaillances, elle avait plus que la répulsion des gens du peuple à s'aliter, plus que la furieuse et jalouse volonté de ne pas laisser les soins d'une autre entourer mademoiselle: elle avait la terreur de la délation, qui pouvait entrer avec une nouvelle domestique. Il fallait qu'elle fût là pour garder mademoiselle et empêcher qu'on approchât d'elle. Puis il fallait encore qu'elle se montrât, que le quartier la vît, et qu'elle n'eût pas un air de morte pour ses créanciers. Il fallait qu'elle fît semblant d'avoir même des forces, qu'elle jouât l'apparence et la gaieté de la vie, qu'elle donnât confiance à toute la rue avec les paroles arrangées du médecin, avec une mine d'espérance, avec la promesse de ne pas mourir. Il fallait qu'elle fît bonne figure pour rassurer ses dettes, pour empêcher les alarmes de l'argent de monter l'escalier et de s'adresser à mademoiselle.

Cette comédie horrible et nécessaire, elle la soutint. Elle fut héroïque à faire mentir tout son corps, redressant, devant les boutiques qui l'épiaient, sa taille affaissée, pressant son pas traînant, se frottant les joues, avant de descendre, avec une serviette rude pour y rappeler la couleur du sang, pour farder sur son visage les pâleurs de son mal et le masque de sa mort!

Malgré la toux atroce qui secouait, toute la nuit, ses insomnies, malgré le dégoût de son estomac repoussant la nourriture, elle passa ainsi tout l'hiver à se vaincre et à se surmonter, à se débattre avec les hauts et les bas de la maladie.

Chaque fois qu'il venait, le médecin disait à mademoiselle qu'il ne voyait chez sa bonne aucun des organes essentiels à la vie attaqué d'une manière grave. Les poumons étaient bien un peu ulcérés en haut; mais on guérit de cela. Seulement c'est un corps bien usé, bien usé, répétait-il avec un certain accent triste, un air presque embarrassé qui frappait mademoiselle. Et il parlait toujours, à la fin de ses visites, de changement d'air, de campagne.

LX.

Au mois d'août, le médecin ne trouvait plus que cela à conseiller, ordonner: la campagne. Malgré la peine qu'ont les vieilles gens à se déplacer, à changer le lieu, les habitudes, les heures de leur vie, en dépit de son humeur casanière et de l'espèce de déchirement qu'elle ressentait à s'arracher de son intérieur, mademoiselle se décida emmener Germinie à la campagne. Elle écrivit à une fille de la Poule, qui habitait, avec une nichée d'enfants, une jolie petite propriété dans un village de la Brie, et qui, depuis de longues années, sollicitait d'elle une longue visite. Elle lui demanda l'hospitalité pendant un mois, six semaines pour elle et sa bonne malade.

On partit. Germinie était heureuse. Arrivée, elle se trouva mieux. Sa maladie, pendant quelques jours, eut l'air de se laisser distraire par le changement. Mais l'été, cette année-là, était incertain, pluvieux, tourmenté de soudaines variations et de souffles brusques. Germinie prit un refroidissement; et mademoiselle entendit bientôt recommencer sur sa tête, juste au-dessus de l'endroit où elle couchait, l'affreuse toux qui lui avait été si insupportable et si douloureuse à Paris. C'étaient des quintes pressées et comme étranglées qui s'arrêtaient un moment, puis reprenaient, des quintes dont les silences laissaient à l'oreille et au cœur une attente nerveuse, anxieuse de ce qui allait revenir et de ce qui revenait toujours, éclatait, se brisait, s'éteignait encore, mais vibrait, même éteint, sans jamais se taire ni vouloir finir.

Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se relevait avec une énergie, une activité qui étonnait et, par moment, rassurait mademoiselle. Elle était debout avec tout le monde. Un matin, à cinq heures, elle alla avec le domestique dans un char-à-banc, à trois lieues de là, chercher du poisson dans un moulin; une autre fois, elle se traîna, avec les bonnes de la maison, au bal de la fête, et ne rentra qu'avec elles au jour. Elle travaillait, aidait les domestiques. Sur un bout de chaise, dans un angle de la cuisine, elle était toujours à faire quelque chose de ses doigts. Mademoiselle fut obligée de la faire sortir, de l'envoyer s'asseoir dans le jardin. Germinie allait alors se mettre sur le banc vert, son ombrelle ouverte sur sa tête, avec du soleil dans sa jupe et sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s'oubliait là à respirer le jour, la lumière, la chaleur, dans une sorte d'aspiration passionnée et de bonheur fiévreux. Sa bouche détendue s'entr'ouvrait à l'haleine du grand air. Ses yeux brûlaient sans remuer; et dans l'ombre éclairée qui glissait de la soie de l'ombrelle, son visage consumé, décharné, funèbre, regardait comme une tête de mort amoureuse.

Toute lasse qu'elle était le soir, rien ne pouvait la décider à se coucher avant sa maîtresse. Elle voulait être là pour la déshabiller. Assise à côté d'elle, de temps en temps elle se soulevait pour la servir comme elle pouvait, l'aidait à ôter un jupon, puis se rasseyait, ramassait un instant ses forces, se relevait, voulait encore servir quelque chose. Il fallait que mademoiselle la rasseyât de force et lui ordonnât de rester tranquille. Et tout le temps que durait cette toilette du soir, c'était toujours dans sa bouche le même rabâchage sur les domestiques de la maison.—Voyez-vous, mademoiselle, vous n'avez pas idée des yeux qu'ils se font quand ils croient qu'on ne les voit pas… la cuisinière et le domestique… Ils se tiennent encore, quand je suis là; mais l'autre jour, je les ai surpris dans la chambre à four… Ils s'embrassaient, figurez-vous! Heureusement que madame ici ne s'en doute pas.—Ah! te voilà encore dans tes histoires! Mais, bon Dieu, faisait mademoiselle, qu'ils se pigeonnent ou qu'ils ne se pigeonnent pas, qu'est-ce que ça te fait? Ils sont bons pour toi, n'est-ce pas? Voil tout ce qu'il faut…—Oh! très-bons, mademoiselle; de ce côté-là, je n'ai rien à dire… La Marie s'est relevée cette nuit pour me donner boire… et lui, quand il reste du dessert, c'est toujours pour moi… Oh! il est très-gentil pour moi… ça n'amuse même pas trop la Marie, qu'il s'occupe comme ça de moi… Dame! vous comprenez, mademoiselle…—Allons, tiens! va te coucher avec toutes tes bêtises, lui disait brusquement sa maîtresse, tristement impatientée de voir chez une personne si malade une occupation si ardente de l'amour des autres.

LXI.

Au retour de la campagne, le médecin, après avoir examiné Germinie, dit à mademoiselle:—Cela a été bien vite, bien vite…. Le poumon gauche est entièrement pris… Le droit est attaqué en haut… et je crains bien qu'il ne soit infiltré dans toute son étendue… C'est une femme perdue… Elle peut vivre encore six semaines, deux mois tout au plus…

—Ah! Seigneur, dit Mlle de Varandeuil, mais tout ce que j'ai aimé y passera donc avant moi! Je m'en irai donc après tout le monde, moi, dites donc?…

—Avez-vous songé à la mettre quelque part, mademoiselle, dit le médecin après un instant de silence… Vous ne pouvez pas la garder… C'est pour vous une trop grande gêne… une douleur de l'avoir là, reprit le médecin à un mouvement de mademoiselle.

—Non, monsieur, non, je n'y ai pas pensé… Ah! oui, que je la fasse partir!… Mais vous avez bien vu, monsieur: ce n'est pas une bonne, ce n'est pas une domestique pour moi, cette fille-là: c'est comme la famille que je n'ai pas eue!… Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise: Va-t'en, à présent! Ah! c'est la première fois que je souffre tant de n'être pas riche, d'avoir un appartement de quatre sous comme j'en ai un… Pour lui en parler, moi, mais c'est impossible!… Et puis où irait-elle? Chez Dubois?… Ah! bien oui, chez Dubois!… Elle y a été voir la bonne que j'avais avant elle et qui y est morte… Autant la tuer!… L'hôpital, alors?… Non, pas là, je ne veux pas qu'elle meure là!

—Mon dieu, mademoiselle, elle y serait cent fois mieux qu'ici… Je la ferais entrer à Lariboisière, dans le service d'un médecin qui est mon ami… Je la recommanderais à un interne qui me doit beaucoup… Elle aurait une très-bonne sœur dans la salle où je la ferais mettre… Au besoin, elle aurait une chambre… Mais je suis sûr qu'elle préférera être dans une salle commune… C'est un parti nécessaire à prendre, voyez-vous, mademoiselle. Elle ne peut pas rester dans cette chambre là-haut… Vous savez ce que sont ces horribles chambres de domestique… Je trouve même que les commissions de salubrité devraient bien, là-dessus, forcer les propriétaires à l'humanité: c'est indigne!… Le froid va venir… il n'y a pas de cheminée; avec la tabatière et le toit, ce sera une glacière… Vous la voyez encore aller… Oh! elle a un courage étonnant, une vitalité nerveuse prodigieuse… Mais, malgré tout, le lit va la prendre dans quelques jours… elle ne se relèvera plus… Voyons, de la raison, mademoiselle… Laissez-moi lui parler, voulez-vous?

—Non, pas encore… Cette idée-là… j'ai besoin de m'y faire… Et puis de la voir autour de moi, je crois qu'elle ne va pas mourir comme ça si vite… Nous aurons toujours le temps… Plus tard, nous verrons… oui, plus tard…

—Pardon, mademoiselle, mais permettez-moi de vous dire qu'à la soigner, vous êtes capable de vous rendre malade…

—Moi?… Oh! moi!… Et Mlle de Varandeuil fit le geste d'une personne dont la vie est toute donnée.

LXII.

Au milieu des inquiétudes désespérées que donnait à Mlle de Varandeuil la maladie de sa bonne, se glissait une impression singulière, une certaine peur devant l'être nouveau, inconnu, mystérieux, que le mal avait fait lever du fond de Germinie. Mademoiselle ressentait comme un malaise auprès de cette figure enfoncée, enterrée, presque disparue dans une implacable dureté, et qui ne semblait revenir à elle-même et se retrouver que fugitivement, par lueurs, dans l'effort d'un pâle sourire. La vieille femme avait vu bien des gens mourir; sa longue et douloureuse mémoire lui rappelait bien des expressions de têtes chères et condamnées, bien des expressions de mort tristes, accablées, désolées, mais aucun des visages dont elle se souvenait n'avait pris en s'éteignant ce sombre caractère d'un visage qui s'enferme et se retire en lui-même.

Toute serrée dans sa souffrance, Germinie se tenait farouche, raidie, concentrée, impénétrable. Elle avait des immobilités de bronze. En la regardant, mademoiselle se demandait ce qu'elle couvait ainsi sans bouger, si c'était la révolte de sa vie, l'horreur de mourir, ou bien un secret, un remords. Rien d'extérieur ne semblait plus toucher la malade. La sensation des choses s'en allait d'elle. Son corps devenait indifférent à tout, ne demandait plus à être soulagé, ne paraissait plus désirer guérir. Elle ne se plaignait de rien, n'avait de plaisir ni de distraction à rien. Ses besoins de tendresse eux-mêmes l'avaient quittée. Elle ne donnait plus signe de caresse, et, chaque jour, quelque chose d'humain quittait cette âme de femme qui paraissait se pétrifier. Souvent, elle s'abîmait dans des silences qui faisaient attendre le déchirement d'un cri, d'une parole; mais, après avoir promené le regard autour d'elle, elle ne disait rien, et recommençait à regarder au même endroit, dans le vide, devant elle, fixement, éternellement.

Quand mademoiselle rentrait de chez l'amie où elle allait dîner, elle trouvait Germinie dans l'obscurité, sans lumière, affaissée dans un fauteuil, les jambes allongées sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine, et si profondément absorbée, que parfois elle n'entendait pas la porte s'ouvrir. Dans la chambre, en avançant, il semblait à Mlle de Varandeuil déranger un épouvantable tête-à-tête de la Maladie et de l'Ombre, où Germinie cherchait déjà dans la terreur de l'invisible l'aveuglement de la tombe et la nuit de la mort.

LXIII.

Tout le mois d'octobre, Germinie s'obstina à ne pas vouloir s'aliter. Chaque jour, cependant, elle était plus faible, plus défaillante, plus abandonnée de son corps. À peine si elle pouvait monter l'étage qui allait à son sixième, en se tirant le long de la rampe. À la fin, elle tombait dans l'escalier: les autres domestiques la ramassaient et la portaient jusqu'à sa chambre. Mais cela ne l'arrêtait pas: le lendemain, elle redescendait avec cette lueur de force que le matin donne aux malades. Elle préparait le déjeuner de mademoiselle, elle faisait un semblant d'ouvrage, elle tournait encore dans l'appartement, s'accrochant aux meubles, se traînant. Mademoiselle en avait pitié: elle la forçait à se jeter sur son propre lit. Germinie y reposait une demi-heure, une heure, sans dormir, ne parlant pas, les yeux ouverts, immobiles et vagues, comme les gens qui souffrent.

Un matin, elle ne descendit pas. Mademoiselle monta au sixième, tourna dans un étroit corridor empesté par des lieux de domestiques, et arriva à la porte de Germinie, la porte 21. Germinie lui demanda bien pardon de l'avoir fait monter. Il lui avait été impossible de mettre les pieds au bas de son lit. Elle avait de grandes douleurs dans le ventre, et le ventre tout enflé. Elle pria mademoiselle de s'asseoir un instant, et retira, pour lui faire place, le chandelier qui était sur la chaise, la tête de son lit.

Mademoiselle s'assit, et resta quelques instants regardant cette misérable chambre de domestique, une de ces chambres où le médecin est obligé de poser son chapeau sur le lit, et où il y a à peine la place pour mourir! C'était une mansarde de quelques pieds carrés sans cheminée, où la tabatière à crémaillère laissait passer l'haleine des saisons, le chaud de l'été, le froid de l'hiver. Les débarras, de vieilles malles, des sacs de nuit, un panier de bain, le petit lit de fer où Germinie avait couché sa nièce, étaient entassés sous le pan coupé du mur. Le lit, une chaise et une petite toilette boiteuse avec une cuvette cassée, faisaient tout le mobilier. Au-dessus du lit était pendu, dans un cadre peint à la façon du palissandre, un daguerréotype d'homme.

Le médecin vint dans la journée.—Ah! de la péronite… fit-il, quand mademoiselle lui eut appris l'état de Germinie.

Il monta voir la malade.—Je crains, dit-il en redescendant, qu'il n'y ait un abcès dans l'intestin communiquant avec un abcès dans la vessie… C'est grave… très-grave… Il faut bien lui recommander de ne faire aucun grand mouvement dans son lit, de se retourner avec précaution… Elle pourrait mourir tout à coup dans les plus affreuses douleurs… Je lui ai proposé d'aller à Lariboisière… elle a accepté tout de suite… Elle n'a aucune répugnance… Seulement, je ne sais pas comment elle supportera le transport… Enfin, elle a tant d'énergie, je n'en ai jamais vu une pareille… Demain matin, vous aurez l'ordre d'admission…

Quand mademoiselle remonta chez Germinie, elle la trouva souriante dans son lit, gaie de l'idée de s'en aller:—Allez, mademoiselle, lui dit-elle, c'est l'affaire de six semaines…

LXIV.

À deux heures, le lendemain, le médecin apporta le billet d'entrée. La malade était prête à partir. Mademoiselle lui proposa de s'en aller sur un brancard qu'on ferait venir de l'hôpital.—Oh! non, dit vivement Germinie, je me croirais morte… Elle pensait à ses dettes; elle avait besoin de se faire voir, à ses créanciers de la rue, vivante et debout jusqu'à la fin!

Elle sortit du lit. Mlle de Varandeuil l'aida à passer son jupon et sa robe. Aussitôt hors du lit, la vie disparut de son visage, la flamme de son teint: il sembla lui monter tout à coup de la terre sous la peau. En s'accrochant à la rampe, elle descendit l'étage raide de l'escalier de service, et arriva à l'appartement. On l'assit dans la salle à manger, sur un fauteuil, près de la fenêtre. Elle voulut passer ses bas toute seule, et en les remontant d'une pauvre main tremblante et dont les doigts se cognaient, elle laissa voir un peu de ses jambes si maigres qu'elles faisaient peur. La femme de ménage mettait pendant ce temps-là, dans un paquet, un peu de linge, un verre, une tasse et un couvert en étain que Germinie avait voulu emporter. Quand ce fut fini, Germinie regarda un moment tout autour d'elle: elle enveloppa la pièce d'un embrassement suprême et qui semblait vouloir emporter les choses. Puis, ses yeux s'arrêtant sur la porte par où la femme de ménage venait de sortir:—Au moins, dit-elle à mademoiselle, je vous laisse quelqu'un d'honnête…

Elle se leva. La porte se ferma derrière elle avec un bruit d'adieu, et soutenue par Mlle de Varandeuil qui la portait presque, elle descendit, par le grand escalier, les cinq étages. À chaque palier, elle s'arrêtait et respirait. Au vestibule, elle trouva le portier qui lui avait apporté une chaise. Elle tomba dessus. Le gros homme, en riant, lui promit la santé dans six semaines. Elle remua la tête en disant un oui, oui étouffé.

Elle était dans le fiacre, à côté de sa maîtresse. Le fiacre était dur et sautait sur le pavé: Elle avait avancé le corps pour n'avoir pas le contre-coup des cahots, et se tenait de la main à la portière, cramponnée. Elle regardait passer les maisons, et ne parlait plus. Arrivée à la porte de l'hôpital, elle ne voulut pas qu'on la portât. Pouvez-vous aller jusque-là?—lui dit le concierge, en lui montrant une vingtaine de pas la salle de réception. Elle fit signe que oui, et marcha: c'était une morte qui allait parce qu'elle voulait aller!

Enfin, elle arriva dans la grande salle haute, froide, rigide, nette, sèche et terrible, dont les bancs de bois faisaient cercle autour du brancard qui attendait. Mlle de Varandeuil la fit asseoir sur un fauteuil de paille, près d'un guichet vitré. Un employé ouvrit le guichet, demanda à Mlle de Varandeuil le nom, l'âge de Germinie, et couvrit d'écriture pendant un quart d'heure une dizaine de papiers marqués en tête d'une image religieuse. Cela fait, Mlle de Varandeuil se retourna, l'embrassa; elle vit un garçon de salle la prendre sous le bras, puis elle ne la vit plus, se sauva, et tombant sur les coussins du fiacre, elle éclata en sanglots et lâcha toutes les larmes dont son cœur étouffait depuis une heure. Sur le siège, le dos du cocher était étonné d'entendre pleurer si fort.

LXV.

Le jour de la visite, le jeudi venu, Mlle de Varandeuil partit pour voir Germinie à midi et demi. Elle voulait être à son lit au moment juste de l'ouverture, à une heure précise. Repassant par les rues où elle avait passé quatre jours avant, elle se rappelait l'affreux voyage du lundi. Il lui semblait, dans la voiture où elle était seule, gêner un corps malade, et elle se tenait dans le coin du fiacre comme pour laisser de la place au souvenir de Germinie. Comment allait-elle la trouver?… La trouverait-elle seulement? Si son lit allait être vide!…

Le fiacre enfila une petite rue toute pleine de charrettes d'oranges et de femmes qui, assises sur le trottoir, vendaient des biscuits dans des paniers. Il y avait je ne sais quoi de misérable et de lugubre dans cet étal en plein vent de fruits et de gâteaux, douceurs de mourants, viatiques de malades, attendus par la fièvre, espérés par l'agonie, et que des mains de travail, toutes noires, prenaient en passant pour porter à l'hôpital et faire bonne bouche à la mort. Des enfants les portaient gravement, presque pieusement, comme s'ils comprenaient, sans y toucher.

Le fiacre s'arrêta devant la grille de la cour. Il était une heure moins cinq minutes. À la porte se pressait une queue de femmes, avec leurs robes des jours ouvriers, serrées, sombres, douloureuses et silencieuses. Mlle de Varandeuil se mit à la queue, avança avec les autres, entra: on la fouilla. Elle demanda la salle Sainte-Joséphine, on lui indiqua le second pavillon au second. Elle trouva la salle, puis le lit, le lit 14 qui était, comme on le lui avait dit, un des derniers droite. D'ailleurs, elle y fut comme appelée, du bout de la salle, par le sourire de Germinie, ce sourire des malades d'hôpital à une visite inattendue qui dit si doucement, dès qu'on entre:—C'est moi, ici…

Elle se pencha sur le lit. Germinie voulut la repousser avec un geste d'humilité et comme une honte de servante.

Mlle de Varandeuil l'embrassa.

—Ah! lui dit Germinie, le temps m'a bien duré hier… Je m'étais figuré que c'était jeudi… et je m'ennuyais après vous…

—Ma pauvre fille!… Et comment te trouves-tu?

—Oh! ça va bien maintenant… mon ventre est dégonflé…. J'ai trois semaines à être ici, voyez-vous, mademoiselle… Ils disent que j'en ai pour un mois, six semaines… mais je me connais… Et puis je suis très-bien, je ne m'ennuie pas… je dors maintenant la nuit… J'avais une soif quand vous m'avez amenée lundi!… Ils ne veulent pas me donner d'eau rougie….

—Qu'est-ce que tu as là à boire?

—Oh! comme chez nous… de l'albumine. Voulez-vous m'en verser, tenez, mademoiselle… c'est si lourd, leurs choses d'étain!

Et se soulevant d'un bras avec le petit bâton pendant au milieu de son lit, avançant l'autre mis à nu par la chemise relevée, tout maigre et grelottant, vers le verre que lui tendait Mlle de Varandeuil, elle but.

—Là, fit-elle, quand elle eut fini, et elle posa ses deux bras étendus, hors du lit, sur le drap. Elle reprit:—Faut-il que je vous dérange comme ça, ma pauvre demoiselle… Ça doit être d'une saleté finie chez nous?

—Ne t'occupe donc pas de ça.

Il y eut un instant de silence. Un sourire décoloré vint aux lèvres de Germinie:—J'ai fait de la contrebande, dit-elle à Mlle de Varandeuil en baissant la voix, je me suis confessée pour être bien…

Puis, avançant la tête sur l'oreiller de façon à être plus près de l'oreille de Mlle de Varandeuil:

—Il y a des histoires ici… J'ai une drôle de voisine, allez, là… Elle indiqua d'un coup d'œil et d'un mouvement d'épaule la malade laquelle elle tournait le dos.—Elle a un homme qui vient la voir ici… Il lui a parlé hier pendant une heure… J'ai entendu qu'ils avaient un enfant… Elle a quitté son mari… Il était comme un fou, cet homme-là, en lui parlant…

Et disant cela, Germinie s'animait comme toute pleine encore et toute tourmentée de cette scène de la veille, toute fiévreuse et toute jalouse, si près de la mort, d'avoir entendu de l'amour à côté d'elle!

Puis tout à coup, elle changea de figure. Il venait une femme vers son lit. La femme parut embarrassée en voyant Mlle de Varandeuil. Au bout de quelques minutes, elle embrassa Germinie, et comme une autre femme venait, elle se hâta de partir. La nouvelle venue fit de même, embrassa Germinie, et la quitta aussitôt. Après les femmes, un homme vint; puis ce fut une autre femme. Tous, au bout d'un instant, se penchaient sur la malade pour l'embrasser, et dans chaque baiser Mlle de Varandeuil percevait vaguement un marmottement de paroles, des mots échangés, une demande sourde de ceux qui embrassaient, une réponse rapide de celle qui était embrassée.

—Eh bien! dit-elle à Germinie, j'espère qu'on te soigne!

—Ah! oui, répéta Germinie, avec une voix singulière, on me soigne!

Elle n'avait plus l'air vivant comme au commencement de la visite. Un peu de sang monté à ses joues y était resté seulement ainsi qu'une tache. Son visage semblait fermé; il était froid et sourd, pareil à un mur. Sa bouche rentrée était comme scellée. Ses traits se cachaient sous le voile d'une souffrance infinie et muette. Il n'y avait plus rien de caressant ni de parlant dans ses yeux immobiles, tout occupés et remplis de la fixité d'une pensée. On eût dit qu'une immense concentration intérieure, une volonté de la dernière heure, ramenait au dedans de sa personne tous les signes extérieurs de ses idées, et que tout son être se tenait désespérément replié sur une douleur attirant tout à elle.

C'est que ces visites qu'elle venait de recevoir, c'étaient la fruitière, l'épicier, la marchande de beurre, la blanchisseuse,—toutes ses dettes vivantes! Ces baisers, c'étaient les baisers de tous ses créanciers venant, dans une embrassade, flairer leurs créances et faire chanter son agonie!

LXVI.

Le samedi matin, mademoiselle venait de se lever. Elle était en train de faire un petit panier de quatre pots de confitures de Bar qu'elle comptait porter le lendemain à Germinie, quand elle entendit des voix basses, un colloque dans la pièce d'entrée entre la femme de ménage et le portier. Puis presque aussitôt la porte s'ouvrit, le portier entra.

—Une triste nouvelle, mademoiselle, dit-il.

Et il lui tendit une lettre qu'il avait à la main; elle portait le timbre de l'hôpital de La Riboisière: Germinie était morte le matin, sept heures.

Mademoiselle prit le papier; elle n'y vit que des lettres qui lui disaient: Morte! morte! Et la lettre avait beau lui répéter: Morte! morte! elle n'y pouvait croire. Comme ceux dont on apprend subitement la fin, Germinie lui apparaissait toute vivante, et sa personne qui n'était plus se représentait à elle avec la présence suprême de l'ombre de quelqu'un. Morte! Elle ne la verrait plus! Il n'y avait donc plus de Germinie au monde! Morte! Elle était morte! Et ce qui allait remuer maintenant dans la cuisine, ce ne serait plus elle; ce qui allait lui ouvrir la porte, ce ne serait plus elle; ce qui trôlerait le matin dans sa chambre, ce serait une autre!—Germinie! Elle cria cela à la fin, avec le cri dont elle l'appelait; puis, se reprenant:—Machine! Chose!… Comment t'appelles-tu, toi? dit-elle durement à la femme de ménage toute troublée. Ma robe… que j'y aille…

Il y avait, dans ce dénouement si rapide de la maladie, une si brusque surprise que sa pensée ne pouvait s'y faire. Elle avait peine concevoir cette mort soudaine, secrète et vague, contenue tout entière pour elle dans ce chiffon de papier. Germinie était-elle vraiment morte? Mademoiselle se le demandait avec le doute des gens qui ont perdu une personne chère au loin, et, ne l'ayant pas vue mourir, ne veulent pas qu'elle soit morte. Ne l'avait-elle pas vue encore toute vivante la dernière fois? Comment cela était-il arrivé? Comment tout à coup était-elle devenue ce qui n'est plus bon qu'à mettre dans la terre? Mademoiselle n'osait y songer, et y songeait. L'inconnu de cette agonie dont elle ignorait tout, l'effrayait et l'attirait. L'anxieuse curiosité de sa tendresse allait vers les dernières heures de sa bonne, et elle essayait d'en soulever à tâtons le voile et l'horreur. Puis il lui prenait une irrésistible envie de tout savoir, d'assister, par ce qu'on lui dirait, à ce qu'elle n'avait pas vu. Il fallait qu'elle apprît si Germinie avait parlé avant de mourir, si elle avait exprimé un désir, témoigné une volonté, laissé échapper un de ces mots qui sont le dernier cri de la vie.

Arrivée à La Riboisière, elle passa devant le concierge, un gros homme puant la vie comme on pue le vin, traversa les corridors où glissaient des convalescentes pâles, et sonna tout au bout de l'hôpital à une porte voilée de rideaux blancs. On ouvrit: elle se trouva dans un parloir éclairé de deux fenêtres, où une sainte Vierge de plâtre était posée sur un autel, entre deux vues du Vésuve qui semblaient frissonner là, contre le mur nu. Derrière elle, d'une porte ouverte, sortait un caquetage de sœurs et de petites filles, un bruit de jeunes voix et de frais rires, la gaieté d'une pièce blanche où le soleil s'amuse avec des enfants qui jouent.

Mademoiselle demanda à parler à la Mère de la salle Sainte-Joséphine. Il vint une sœur petite, à demi bossue, avec une figure laide et bonne, une figure à la grâce de Dieu. Germinie était morte dans ses bras.—Elle ne souffrait presque plus, dit la sœur à mademoiselle; elle se trouvait mieux; elle se sentait soulagée; elle avait de l'espérance. Le matin, vers les sept heures, au moment où son lit venait d'être fait, tout coup, sans se voir mourir, elle a été prise d'un vomissement de sang dans lequel elle a passé.—La sœur ajouta qu'elle n'avait rien dit, rien demandé, rien désiré.

Mademoiselle se leva, délivrée des horribles pensées qu'elle avait eues. Germinie avait été sauvée de toutes les souffrances d'agonie qu'elle lui avait rêvées. Mademoiselle remercia cette mort de la main de Dieu qui cueille l'âme d'un seul coup.

Comme elle sortait de là:—Voulez-vous reconnaître le corps? lui dit un garçon en s'approchant.

Le corps! Ce mot fut affreux pour mademoiselle. Sans attendre sa réponse, le garçon se mit à marcher devant elle jusqu'à une grande porte jaunâtre au-dessus de laquelle était écrit: Amphithéâtre. Il cogna; un homme en bras de chemise, un brûle-gueule à la bouche, entr'ouvrit la porte, et dit d'attendre un instant.

Mademoiselle attendit. Ses pensées lui faisaient peur. Son imagination était de l'autre côté de cette porte d'épouvante. Elle essayait de voir ce qu'elle allait voir. Et toute remplie d'images confuses, de terreurs évoquées, elle frissonnait de l'idée d'entrer là, de reconnaître au milieu d'autres ce visage défiguré,—si encore elle le reconnaissait! Et cependant elle ne pouvait s'arracher de là: elle se disait qu'elle ne la verrait plus jamais!

L'homme au brûle-gueule ouvrit la porte: mademoiselle ne vit rien qu'une bière, dont le couvercle ne montant que jusqu'au cou laissait voir Germinie les yeux ouverts, les cheveux droits sur la tête.

LXVII.

Brisée par ces émotions, par ce dernier spectacle, Mlle de Varandeuil se mit au lit en rentrant chez elle, après avoir donné de l'argent au portier pour les tristes démarches, l'enterrement, la concession. Et quand elle fut dans son lit, ce qu'elle avait vu revint devant elle. Il y avait toujours auprès d'elle la morte horrible, ce visage effrayant dans le cadre de cette bière. Son regard avait emporté au dedans d'elle cette tête inoubliable; sous ses paupières fermées, elle la voyait et en avait peur. Germinie était là, avec le bouleversement de traits d'une figure d'assassinée, avec ses orbites creusés, avec ses yeux qui semblaient avoir reculé dans des trous! Elle était là, avec cette bouche encore tordue d'avoir vomi son dernier souffle! Elle était là, avec ses cheveux, ses cheveux terribles, rebroussés, tout debout sur sa tête!

Ses cheveux! cela surtout poursuivait mademoiselle. La vieille fille pensait, sans y vouloir penser, à des choses tombées dans son oreille d'enfant, à des superstitions de peuple perdues au fond de sa mémoire: elle se demandait si on ne lui avait pas dit que les morts qui ont les cheveux ainsi emportent avec eux un crime en mourant… Et, par moments, c'étaient ces cheveux-là qu'elle voyait à cette tête, des cheveux de crime, tout droits d'épouvante et tout roidis d'horreur devant la justice du ciel, comme les cheveux du condamné à mort devant l'échafaud de la Grève!

Le dimanche, mademoiselle se trouva trop malade pour sortir de son lit. Le lundi, elle voulut se lever pour aller à l'enterrement, mais, prise d'une faiblesse, elle fut obligée de se recoucher.

LXVIII.

—Eh bien! c'est fini? dit de son lit mademoiselle, en voyant entrer chez elle à onze heures le portier qui revenait du cimetière avec une redingote noire et la mine de componction d'un retour d'enterrement.

—Mon Dieu oui, mademoiselle… Dieu merci! la pauvre fille ne souffre plus.

—Tenez! je n'ai pas la tête à moi aujourd'hui… Mettez les quittances et le restant de l'argent sur ma table de nuit… Nous compterons un autre jour.

Le portier restait debout devant elle sans bouger ni s'en aller, en changeant de main une calotte de velours bleu coupée dans la robe d'une fille de la maison. Au bout d'un instant, il se décida à parler:

—C'est cher, mademoiselle, pour se faire enterrer… Il y a d'abord…

—Qu'est-ce qui vous a dit de compter? interrompit Mlle de Varandeuil avec l'orgueil d'une charité superbe.

Le portier continua:—Et puis par là-dessus, une concession perpétuité, comme vous m'aviez dit, ça ne se donne pas… Vous avez beau avoir bon cœur, mademoiselle, vous n'êtes pas trop riche… on sait ça, et alors on s'est dit: Mademoiselle va avoir pas mal à payer… et on connaît mademoiselle, elle payera… Eh bien! si on lui économisait ça?… Ça serait toujours autant… L'autre sera toujours bien sous terre… Et puis, qu'est-ce qui peut lui faire le plus de plaisir là-haut? C'est de savoir qu'elle ne fait de tort à personne, la brave fille…

—Payer… quoi? dit Mlle de Varandeuil, impatientée par les circonlocutions du portier.

—Allez! ça ne fait rien, reprit le portier, elle vous était bien attachée tout de même… Et puis quand elle a été bien malade, ce n'était pas le moment… Oh! mon Dieu, il ne faut pas vous gêner… ça ne presse pas… c'est de l'argent qu'elle devait depuis des temps… C'est ça, tenez…

Et il tira de la poche intérieure de sa redingote un papier timbré.

—Je ne voulais pas qu'elle fît un billet… c'est elle…

Mlle de Varandeuil saisit le papier timbré et vit au bas:

Approuvé l'écriture ci-dessus,

Germinie Lacerteux.

C'était une reconnaissance de trois cents francs payables de mois en mois par à-compte qui devaient être portés au dos du papier.

—Il n'y a rien, vous voyez, dit le portier en retournant le papier.

Mlle de Varandeuil ôta ses lunettes.—Je payerai, dit-elle.

Le portier s'inclina. Elle le regarda: il restait là.

—C'est tout, j'espère?… dit-elle d'un ton brusque.

Le portier avait recommencé à regarder fixement une feuille du parquet.—C'est tout… si on veut…

Mlle de Varandeuil eut peur comme au moment de passer la porte derrière laquelle elle allait voir le corps de sa bonne.

—Mais comment doit-elle tout cela?… s'écria-t-elle… Je lui donnais de bons gages… je l'habillais presque… À quoi son argent passait-il, hein?

—Ah! voilà, mademoiselle… Je n'aurais pas voulu vous le dire… mais autant aujourd'hui que demain… Et puis, il vaut mieux que vous soyez prévenue; quand on sait, on s'arrange… Il y a un compte de la marchande de volailles… La pauvre fille doit un peu partout… elle n'avait pas beaucoup d'ordre dans les derniers temps… La blanchisseuse, la dernière fois, a laissé son livre… Ça va assez haut… je ne sais plus… Il paraît qu'il y a une note chez l'épicier… oh! une vieille note… ça remonte à des années… Il vous apportera son livre…

—Combien l'épicier?

—Dans les deux cent cinquante.

Toutes ces révélations, tombant coup sur coup sur Mlle de Varandeuil, lui arrachaient des exclamations sourdes. Soulevée de son oreiller, elle restait sans paroles devant cette vie dont le voile se déchirait morceau par morceau, dont les hontes s'éclairaient une à une.

—Oui, dans les deux cent cinquante… Il y a beaucoup de vin, à ce qu'il dit…

—J'en ai toujours eu à la cave…

—La crémière… reprit le portier sans répondre, oh! pas grand'chose… la crémière… soixante-quinze francs… Il y a de l'absinthe et de l'eau-de-vie…

—Elle buvait! cria Mlle de Varandeuil qui, sur ce mot, devina tout.

Le portier ne parut pas entendre.

—Ah! voyez-vous, mademoiselle, ç'a été son malheur de connaître les Jupillon… le jeune homme… Ce n'était pas pour elle ce qu'elle en faisait… Et puis le chagrin… Elle s'est mise à boire… Elle espérait l'épouser, faut vous dire… Elle lui avait arrangé une chambre… Quand on se met dans les mobiliers, ça va vite… Elle se détruisait, figurez-vous… J'avais beau lui dire de ne pas s'abîmer boire comme ça… Moi, vous pensez, quand elle rentrait à des six heures du matin, je n'allais pas vous le dire… C'est comme son enfant… Oh! reprit le concierge au geste que fit Mlle de Varandeuil, une fière chance qu'elle soit morte, cette petite… Ça ne fait rien, on peut dire qu'elle a fait la noce… et une rude… Voilà pourquoi le terrain, moi… si j'étais que vous… Elle vous a assez coûté, allez, mademoiselle, tant qu'elle a mangé de votre salade… Et vous pouvez la laisser où elle est… avec tout le monde…

—Ah! c'est comme ça! c'était ça! Ça volait pour des hommes! ça faisait des dettes! Ah! elle a bien fait de crever, la chienne! Et il faut que je paye!… Un enfant! Voyez-vous ça, la guenippe! Ah! bien oui, elle peut pourrir où elle veut, celle-là! Vous avez bien fait, monsieur Henri… Voler! Elle me volait! Dans le trou, parbleu! c'est bon pour elle!… Dire que je lui laissais toutes mes clefs… je ne comptais jamais… Mon Dieu!… Ah! oui, de la confiance… Eh bien! voilà… Je payerai… ce n'est pas pour elle, c'est pour moi… Et moi qui donne ma plus belle paire de draps pour l'enterrer! Ah! si j'avais su, je t'en aurais donné du torchon de cuisine, mademoiselle comme je danse!

Et mademoiselle continua quelques minutes, jusqu'à ce que les mots l'étouffassent et s'étranglassent dans sa gorge.

LXIX.

À la suite de cette scène, Mlle de Varandeuil resta huit jours dans son lit, malade et furieuse, pleine d'une indignation qui lui secouait tout le cœur, lui débordait par la bouche, lui arrachait par instants quelque grosse injure qu'elle crachait dans un cri à la sale mémoire de sa bonne. Nuit et jour, elle se retournait dans la même pensée de malédiction, et ses rêves mêmes agitaient dans son lit la colère de ses membres grêles.

Était-ce possible! Germinie! sa Germinie! Elle n'en revenait pas. Des dettes!… un enfant!… toutes sortes de hontes! La scélérate! Elle l'abhorrait, elle la détestait. Si elle avait vécu, elle aurait été la dénoncer au commissaire de police. Elle eût voulu croire à l'enfer pour la recommander aux supplices qui châtient les morts. Sa bonne, c'était ça! Une fille qui la servait depuis vingt ans! qu'elle avait comblée! L'ivrognerie! elle était descendue jusque-là! L'horreur qu'on a après un mauvais rêve venait à mademoiselle, et tous les dégoûts montant de son âme disaient: Fi! à cette morte dont la tombe avait vomi la vie et rejeté l'ordure.

Comme elle l'avait trompée! Comme elle faisait semblant de l'aimer, la misérable! Et pour se la montrer à elle-même plus ingrate et plus coquine, Mlle de Varandeuil se rappelait ses tendresses, ses soins, ses jalousies qui avaient l'air de l'adorer. Elle la revoyait se penchant sur elle lorsqu'elle était malade. Elle repensait à ses caresses… Tout cela mentait! Son dévouement mentait! Le bonheur de ses baisers, l'amour de ses lèvres mentaient! Mademoiselle se disait cela, se le répétait, se le persuadait; et pourtant, peu à peu, lentement, de ces souvenirs remués, de ces évocations dont elle cherchait l'amertume, de la lointaine douceur des jours passés, il se levait en elle un premier attendrissement de miséricorde.

Elle chassait ces pensées qui laissaient tomber sa colère; mais la rêverie les lui rapportait. Il lui revenait alors des choses auxquelles elle n'avait pas fait attention du vivant de Germinie, de ces riens auxquels le tombeau fait penser et que la mort éclaire. Elle avait un vague ressouvenir de certaines étrangetés de cette fille, d'effusions fiévreuses, d'étreintes troublées, d'agenouillements qu'on eût dit prêts à une confession, de mouvements de lèvres au bord desquelles semblait trembler un secret. Elle retrouvait, avec ces yeux qu'on a pour ceux qui ne sont plus, les regards si tristes de Germinie, des gestes, des poses qu'elle avait, ses visages de désespoir. Et elle devinait là-dessous maintenant des blessures, des plaies, des déchirements, le tourment de ses angoisses et de ses repentirs, les larmes de sang de ses remords, toutes sortes de souffrances étouffées dans toute sa vie et dans toute sa personne, une Passion de honte qui n'osait demander pardon qu'avec son silence!

Puis elle se grondait pour avoir pensé cela et se traitait de vieille bête. Ses instincts rigides et droits, la sévérité de conscience et la dureté de jugement d'une vie sans faute, ce qui chez une honnête femme fait condamner une fille, ce qui chez une sainte comme Mlle de Varandeuil devait être sans pitié pour sa domestique, tout en elle se révoltait contre un pardon. Au dedans d'elle une justice criait, étouffant sa bonté: Jamais! jamais! Et elle chassait, d'un geste implacable, le spectre infâme de Germinie.

Même par instants, pour faire plus irrévocable la damnation et l'exécration de cette mémoire, elle la chargeait, elle l'accablait, elle la calomniait. Elle ajoutait à l'affreuse succession de la morte. Elle reprochait à Germinie plus encore qu'elle n'avait à lui reprocher. Elle prêtait des crimes à la nuit de ses pensées, des désirs assassins l'impatience de ses rêves. Elle voulait penser, elle pensait qu'elle avait souhaité sa mort, qu'elle l'avait attendue.

Mais, à ce moment-là même, dans le plus noir de ses pensées et de ses suppositions, une vision se levait et s'éclairait devant elle. Une image s'approchait, qui semblait s'avancer vers son regard, une image dont elle ne pouvait se défendre et qui traversait les mains dont elle voulait la repousser: Mlle de Varandeuil revoyait sa bonne morte. Elle revoyait ce visage qu'elle avait entrevu à l'amphithéâtre, ce visage crucifié, cette tête suppliciée où étaient montés à la fois le sang et l'agonie d'un cœur. Elle la revoyait avec cette âme que la seconde vue du souvenir dégage des choses. Et cette tête, à mesure qu'elle lui revenait, lui revenait avec moins d'épouvante. Elle lui apparaissait comme se dépouillant de terreur et d'horreur. La souffrance seule y restait, mais une souffrance d'expiation, presque de prière, la souffrance d'un visage de morte qui voudrait pleurer… Et l'expression de cette tête s'adoucissant toujours, mademoiselle finissait par y voir une supplication qui l'implorait, une supplication qui, à la longue, enveloppait sa pitié. Insensiblement, il se glissait dans ses réflexions, des indulgences, des idées d'excuse dont elle s'étonnait elle-même. Elle se demandait si la pauvre fille était aussi coupable que d'autres, si elle avait choisi le mal, si la vie, les circonstances, le malheur de son corps et de sa destinée, n'avaient pas fait d'elle la créature qu'elle avait été, un être d'amour et de douleur… Et tout coup elle s'arrêtait: elle allait pardonner!

Un matin, elle sauta à bas de son lit.

—Eh! vous… l'autre! cria-t-elle à sa femme de ménage, le diable soit de votre nom! Je l'oublie toujours… Vite, mes affaires… j'ai sortir…

—Ah! par exemple, mademoiselle… les toits, regardez donc… ils sont tout blancs.

—Eh bien, il neige, voilà tout.

Dix minutes après, Mlle de Varandeuil disait au cocher de fiacre qu'elle avait envoyé chercher:

—Cimetière Montmartre!

LXX.

Au loin, un mur s'allongeait, un mur de fermeture, tout droit, continuant toujours. Le filet de neige qui lignait son chaperon lui donnait une couleur de rouille sale. Dans son angle, à gauche, trois arbres dépouillés dressaient sur le ciel leurs sèches branches noires. Ils bruissaient tristement avec un son de bois mort entre-choqué par la bise. Au-dessus de ces arbres, derrière le mur et tout contre, se dressaient les deux bras où pendait un des derniers réverbères à l'huile de Paris. Quelques toits tout blancs s'espaçaient çà et là; puis se levait la montée de la butte Montmartre dont le linceul de neige était déchiré par des coulées de terre et des taches sablonneuses. De petits murs gris suivaient l'escarpement, surmontés de maigres arbres décharnés dont les bouquets se violaçaient dans la brume, jusqu'à deux moulins noirs. Le ciel était plombé, lavé des tons bleuâtres et froids de l'encre étendue au pinceau: il avait pour lumière une éclaircie sur Montmartre, toute jaune, de la couleur de l'eau de la Seine après les grandes pluies. Sur ce rayon d'hiver, passaient et repassaient les ailes d'un moulin caché, des ailes lentes, invariables dans le mouvement, et qui semblaient tourner l'éternité.

En avant du mur, contre lequel plaquait un buisson de cyprès morts et roussis par la gelée, s'étendait un grand terrain sur lequel descendaient, comme deux grandes processions de deuil, deux épaisses rangées de croix serrées, pressées, bousculées, renversées. Ces croix se touchaient, se poussaient, se marchaient sur les talons. Elles pliaient, tombaient, s'écrasaient en chemin. Au milieu, il y avait comme un étouffement qui en avait fait sauter en dehors, à côté: on les apercevait recouvertes et levant seulement, avec l'épaisseur de leur bois, la neige sur les chemins, un peu piétinés au milieu, qui allaient le long des deux files. Les rangs brisés ondulaient avec la fluctuation d'une foule, le désordre et le serpentement d'une grande marche. Les croix noires, avec leurs bras étendus, prenaient un air d'ombres et de personnes en détresse. Ces deux colonnes débandées faisaient penser une déroute humaine, à une armée désespérée, effarée. On eût cru voir un épouvantable sauve-qui-peut…

Toutes les croix étaient chargées, de couronnes, de couronnes d'immortelles, de couronnes de papier blanc à fil d'argent, de couronnes noires à fil d'or; mais la neige les laissait voir en dessous usées, et toutes flétries, horribles comme des souvenirs dont ne voulaient pas les autres morts et que l'on avait ramassées pour faire un peu de toilette aux croix avec des glanures de tombes.

Toutes les croix avaient un nom écrit en blanc; mais il y avait aussi des noms qui n'étaient pas même écrits sur un peu de bois: une branche d'arbre cassée, plantée en terre, avec une enveloppe de lettre ficelée autour, c'était un tombeau qu'on pouvait voir là!

À gauche, où l'on creusait une tranchée pour une troisième rangée de croix, la pioche d'un ouvrier rejetait en l'air de la terre noire qui retombait sur le blanc du remblai. Un grand silence, le silence sourd de la neige enveloppait tout, et l'on n'entendait que deux bruits, le bruit mat de la pelletée de terre et le bruit pesant d'un pas régulier: un vieux prêtre, qui était là à attendre, la tête dans un capuchon noir, en camail noir, en étole noire, avec un surplis sale et jauni, essayait de se réchauffer en battant de ses grosses galoches le pavé du grand chemin, devant les croix.

La fosse commune, ce jour-là, c'était cela. Ce terrain, ces croix, ce prêtre disaient: Ici dort la Mort du peuple et le Néant du pauvre.

Ô Paris! tu es le cœur du monde, tu es la grande ville humaine, la grande ville charitable et fraternelle! Tu as des douceurs d'esprit, de vieilles miséricordes de mœurs, des spectacles qui font l'aumône! Le pauvre est ton citoyen comme le riche. Tes églises parlent de Jésus-Christ; tes lois parlent d'égalité; tes journaux parlent de progrès; tous tes gouvernements parlent du peuple; et voilà où tu jettes ceux qui meurent à te servir, ceux qui se tuent à créer ton luxe, ceux qui périssent du mal de tes industries, ceux qui ont sué leur vie travailler pour toi, à te donner ton bien-être, tes plaisirs, tes splendeurs, ceux qui ont fait ton animation, ton bruit, ceux qui ont mis la chaîne de leurs existences dans ta durée de capitale, ceux qui ont été la foule de tes rues et le peuple de ta grandeur! Chacun de tes cimetières a un pareil coin honteux, caché contre un bout de mur, où tu te dépêches de les enfouir, et où tu leur jettes la terre à pelletées si avares que l'on voit passer les pieds de leurs bières! On dirait que ta charité s'arrête à leur dernier soupir, que ton seul gratis est le lit où l'on souffre, et que, passé l'hôpital, toi si énorme et si superbe, tu n'as plus de place pour ces gens-là! Tu les entasses, tu les presses, tu les mêles dans la mort, comme il y a cent ans, sous les draps de tes Hôtels-Dieu, tu les mêlais dans l'agonie! Encore hier, n'avais-tu pas seulement ce prêtre en faction pour jeter un peu d'eau bénite banale tout venant: pas la moindre prière! Cette décence même manquait: Dieu ne se dérangeait pas! Mais ce que ce prêtre bénit, c'est toujours la même chose: un trou où le sapin se cogne, où les morts ne sont pas chez eux! La corruption y est commune; personne n'a la sienne, chacun a celle de tous: c'est la promiscuité du ver! Dans le sol dévorant, un Montfaucon se hâte pour les Catacombes… Car les morts n'ont pas plus ici le temps que l'espace pour pourrir: on leur reprend la terre, avant que la terre n'ait fini! avant que leurs os n'aient une couleur et comme une ancienneté de pierre, avant que les années n'aient effacé sur eux un reste d'humanité et la mémoire d'un corps! Le déblai se fait, quand cette terre est encore eux, et qu'ils sont ce terreau humide où la bêche enfonce… La terre qu'on leur prête? Mais elle n'enferme pas seulement l'odeur de la mort! L'été, le vent qui passe sur cette voirie humaine peine enterrée, en emporte, sur la ville des vivants, le miasme impie. Aux jours brûlants d'août, les gardiens empêchent d'aller jusque-là: il y a des mouches qui ont le poison des charniers, des mouches charbonneuses et qui tuent!

Mademoiselle arriva là, après avoir passé le mur et la voûte qui séparent les concessions à perpétuité des concessions à temps. Sur l'indication d'un gardien, elle monta entre la dernière file de croix et la tranchée nouvellement ouverte. Et là, marchant sur des couronnes ensevelies, sur l'oubli de la neige, elle arriva à un trou, l'ouverture de la fosse. C'était bouché avec de vieilles planches pourries et une feuille de zinc oxydée sur laquelle un terrassier avait jeté sa blouse bleue. La terre coulait derrière jusqu'en bas, où elle laissait à jour trois bois de cercueil dessinés dans leur sinistre élégance: il y en avait un grand et deux plus petits un peu derrière. Les croix de la semaine, de l'avant-veille, de la veille, descendaient la coulée de la terre; elles glissaient, elles enfonçaient, et, comme emportées sur la pente d'un précipice, elles semblaient faire de grandes enjambées.

Mademoiselle se mit à remonter ces croix, se penchant sur chacune, épelant les dates, cherchant les noms avec ses mauvais yeux. Elle arriva à des croix du 8 novembre: c'était la veille de la mort de Germinie, Germinie devait être à côté. Il y avait cinq croix du 9 novembre, cinq croix toutes serrées: Germinie n'était pas dans le tas. Mlle de Varandeuil alla un peu plus loin, aux croix du 10, puis aux croix du 11, puis aux croix du 12. Elle revint au 8, regarda encore partout: il n'y avait rien, absolument rien… Germinie avait été enterrée sans une croix! On n'avait pas même planté un morceau de bois pour la reconnaître!

À la fin, la vieille demoiselle se laissa tomber à genoux dans la neige, entre deux croix dont l'une portait 9 novembre et l'autre 10 novembre. Ce qui devait rester de Germinie devait être à peu près là. Sa tombe vague était ce terrain vague. Pour prier sur elle, il fallait prier au petit bonheur entre deux dates,—comme si la destinée de la pauvre fille avait voulu qu'il n'y eût, sur la terre, pas plus de place pour son corps que pour son cœur!

FIN.