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Gertrude et Veronique

Chapter 12: XI
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About This Book

Set in a rain‑swept Argonne village, the narrative revolves around the Mauprié household as it negotiates limited means, familial obligations and shifting affections after a young niece comes under their care. Domestic scenes trace the rhythms of work, thrift and evening conversation while sibling rivalries, social pride and romantic longings surface between hunting outings and routine chores. The surrounding woods and seasonal light frame quieter revelations: intimate tensions, private resentments and a concealed past gradually emerge, forcing members to reassess responsibility, loyalty and the emotional costs of preserving appearances in a constrained rural community.

—Ne pouvez-vous le garder plus longtemps? dit la jeune fille en rougissant.

—Nenni, car je quitte le pays…

Elle expliqua alors à Gertrude que son mari, le rémouleur, à l'imitation de beaucoup de ses compatriotes, avait résolu d'aller chercher fortune à Paris, et qu'il emmenait avec lui toute sa maisonnée…

—Vous comprenez que j'ai déjà assez de ma petite famille, ajouta-t-elle, et que je ne peux pas encore me charger d'un marmot étranger… D'ailleurs le pauvre petiot en pâtirait tout le premier… C'est pourquoi je vous le rends.

Elle lui présenta l'enfant qui avait cessé de pleurer et qui, la regardant avec des yeux noirs étonnés, agitait vers elle ses petites mains rosées. Gertrude se sentit toute remuée, et bien que la brusque arrivée de ce marmot inattendu compliquât encore l'embarras de sa position, les mines attendrissantes du pauvre abandonné touchèrent cette fibre maternelle qui dort au sein de chaque jeune fille, et la firent vibrer. Elle ne songea plus qu'à choyer l'orphelin comme on réchauffe un oiseau tombé du nid; elle se dit qu'il se trouvait justement dans la maison de son aïeul; qu'après tout cette maison était la sienne, et qu'il avait le droit d'y être bien accueilli… Elle le prit donc courageusement et tendrement dans ses bras, et comme il s'était remis à pleurer, elle le berça à son tour en murmurant un air villageois.

—Mais, s'écria-t-elle, il va falloir une nouvelle nourrice, comment ferons-nous?

—Bah! reprit la paysanne, il a déjà près de six mois et mange la soupe comme un petit homme… D'ailleurs vous trouverez bien dans le village une femme qui pourra l'allaiter.

Gertrude, fort embarrassée, consulta Fanchette qui était restée pour écouter et qui se tenait debout près de la cheminée.

—Dame! dit froidement la servante, il y a la fille du vannier, qui a eu un malheur et qui…

—C'est bien! interrompit Gertrude dont les joues s'empourprèrent, priez-la de passer à l'Abbatiale.

La fille du vannier vint, en effet, et le marché fut vite conclu. Elle s'engagea même à rester à l'Abbatiale pendant un mois ou deux, afin d'aider Gertrude. La femme du rémouleur prit congé le même soir, et la jeune fille se trouva seule avec l'orphelin auquel on avait improvisé un lit dans un cabinet contigu à la chambre à coucher. Le marmot venait de prendre le sein de sa nouvelle nourrice, et réchauffé par les caresses de Gertrude, il s'était doucement endormi, les lèvres encore blanches de lait… Près du lit, à la lueur de la lampe, mademoiselle de Mauprié contemplait ce calme sommeil d'enfant, et plongée dans ses ressouvenirs, songeait aux confidences de l'oncle Renaudin ainsi qu'à la mort de Rose Finoël…

Pendant ce temps, Fanchette, tout ébaubie de l'événement, s'était glissée hors de l'Abbatiale, et d'un pied leste était allée avec sa quenouille et son rouet frapper à la porte d'une voisine. Elle grillait de conter la nouvelle et de la commenter. Tandis que les rouets tournaient, les langues tournèrent plus vite encore, et les deux commères, poussant des ah! et des hélas! égrenèrent tout du long un joli chapelet de médisances.

XI

La nouvelle se répandit à petit bruit dans le village, comme une pluie qui filtre à travers la feuillée épaisse du bois. Ce ne furent d'abord que des chuchotements épars, semblables aux gouttes d'eau roulant de feuille en feuille, puis les rumeurs grossirent en passant d'une rue à l'autre, et bientôt une tumultueuse averse de commérages ruissela de tous côtés. La famille de Gertrude fut instruite l'une des premières, et l'une des premières aussi fit éclater son indignation.

—Oh! oh! dit Gaspard après avoir lancé un juron formidable, on apprend du nouveau tous les jours!.. Où cela s'arrêtera-t-il, bonté divine?…

—C'est une abomination! s'écria Honorine.

—Pour l'honneur de la famille, ajouta sévèrement madame de Mauprié, il faut que ce scandale soit éclairci au plus vite… Dès demain, Honorine, tu te rendras à B…, près de ces modistes, chez lesquelles Gertrude a travaillé…

Le surlendemain matin, Honorine arrivait au magasin des demoiselles Pêche. Elle y fut reçue par la grande Héloïse qui saisit avidement l'occasion de raconter tout ce qu'elle soupçonnait; de sorte que la soeur de Reine revint à Lachalade complètement édifiée sur ce qu'elle nommait déjà la faute de sa malheureuse parente. Lorsqu'au repas du soir, en rougissant vertueusement, elle fit connaître le résultat de son enquête, la veuve poussa de longs gémissements. Elle se fût volontiers couvert la tête d'un sac, comme les Juifs de l'ancien Testament.

—Quelle honte! s'écria-t-elle en marchant avec vivacité à travers la salle, et qui se serait attendu à une pareille affliction?

—Moi, rien ne m'étonne plus! grommela Gaspard.

Reine ne disait rien, mais intérieurement elle regrettait fort l'absence de Xavier. Elle songeait à la figure que ferait son frère en apprenant cet esclandre, et se promettait d'être la première à l'en informer à son retour. En attendant, bien que la veuve eût recommandé avec affectation de jeter un voile sur ce désastre de famille, elle ne laissait échapper aucune occasion de répandre les nouvelles rapportées de B… par Honorine. Madame de Mauprié, du reste, y aidait elle-même. Elle se gardait de dire la chose ouvertement, mais lorsqu'on lui parlait de Gertrude, elle avait une mine si mélancolique, elle poussait de tels hélas! et se servait de si perfides insinuations, que la culpabilité de sa nièce n'en devenait que plus évidente pour l'auditoire.

Bientôt le village entier ne douta plus de la faute de Gertrude.

Celle-ci, confinée dans sa solitude de l'Abbatiale, ignorait tout ce bruit. Très occupée de l'installation de l'enfant, elle avait à peine mis les pieds dehors depuis huit jours. L'orphelin était arrivé nu comme un ver, et il avait tout d'abord fallu s'occuper d'un trousseau. Grâce à la fille du vannier, Gertrude avait mené cette tâche à bonne fin. Maintenant le marmot avait le nécessaire; il était chaudement emmailloté, tendrement choyé par ceux qui l'entouraient, aussi sa figure s'était épanouie; il ne pleurait presque plus, gazouillait comme un jeune merle et se prélassait comme un petit roi dans sa bercelonnette. Sa voix argentine, ses mignonnes façons d'enfant réjouissaient Gertrude et l'empêchaient de penser trop souvent à la confidence embarrassante qu'il faudrait faire à Xavier. Elle tremblait que cette aventure ne lui fût contée par une autre personne, et qu'il n'arrivât à l'Abbatiale déjà prévenu. Elle ne doutait pas un moment qu'il n'acceptât ses sincères explications, mais elle était si fière qu'elle aurait voulu être devinée, sans avoir à s'expliquer. La seule pensée du premier étonnement de Xavier était déjà pénible pour elle, et la seule idée d'un soupçon pouvant traverser le cerveau du bien-aimé, même avec la rapidité de l'éclair, suffisait pour la mettre hors d'elle-même. Elle regrettait maintenant de ne pas lui avoir tout dit lors de sa visite à l'atelier, et elle attendait son retour avec une impatience fiévreuse.

Sachant qu'il devait rentrer le samedi dans la nuit, elle comptait le voir dès le dimanche matin; aussi les cloches de Lachalade n'avaient pas sonné la première messe que sa toilette était déjà faite. L'enfant sommeillait encore dans sa bercelonnette masquée par un grand rideau, et Gertrude achevait de mettre la chambre en ordre, lorsqu'elle entendit tout à coup le bruit d'un pas rapide dans l'escalier… Son coeur battait avec violence. On frappa brusquement à la porte, et, avant qu'elle eût pris le temps de répondre, Xavier s'élança dans la chambre. Il était si pâle et paraissait si agité, que Gertrude poussa un cri de surprise.

—Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle avec inquiétude.

—Avant tout, dit Xavier d'une voix assourdie par l'émotion, réponds-moi… Est-il vrai que tu caches ici un enfant?

Gertrude tressaillit, et regardant son cousin fixement:

—Je ne le cache pas… Le voici!

Elle souleva le rideau et montra l'enfant endormi. Xavier détourna la tête, et faisant un geste de colère:

—Assez! murmura-t-il, cela me suffit.

Puis il marcha dans la chambre, les lèvres serrées. Le regard attristé de Gertrude ne le quittait pas.

—Au moins, reprit-il avec une amère et subite violence, que ne parliez-vous plus tôt? A quoi bon vous jouer de ma tendresse et mentir?…

—Moi, j'ai menti! s'écria la jeune fille indignée.

—Cet enfant n'est-il pas le vôtre?…

Gertrude pâlit d'abord extrêmement, puis une vive rougeur lui remonta au front, toute sa fierté se révolta.

—Vous l'avez cru… et vous osez me le dire!

—Je ne suis pas le seul… Les demoiselles Pêche, ma mère et tout le village vous accusent.

—Vous l'avez cru? répéta-t-elle atterrée.

—Ah! je voudrais ne pas le croire! D'où sort cet enfant?…
Expliquez-vous; j'ai le droit de savoir la vérité… Je l'exige!

—Vous exigez maintenant!…

Elle sourit amèrement, puis faisant un effort pour se contenir, elle ajouta:

—Je n'ai rien à vous dire.

—Quoi, vous refusez de répondre aux accusations répandues contre vous?

—Je les méprise.

—Mais votre famille… mais moi!… nous méprisez-vous aussi?

—Je n'ai qu'une réponse à vous faire, répliqua-t-elle avec fierté, c'est que je ne suis pas la mère de cet enfant.

—Mais enfin vous savez d'où il vient? Vous pouvez prouver votre innocence?…

Elle se tenait debout, les bras croisés, les lèvres serrées. Ses yeux étincelaient, ses narines étaient agitées par un léger tremblement et on devinait les souffrances de son coeur aux mouvements de son corsage… La douleur qu'elle éprouvait était inexprimable: c'était un mélange de honte, de tristesse et d'indignation. Il lui semblait qu'un affreux déchirement venait de se faire en elle, qu'un abîme venait de se creuser sous ses pieds, et que son amour y avait roulé… Tout à coup ses regards sombres se relevèrent et rencontrèrent les regards soupçonneux de Xavier, le sang lui remonta au front et elle eut un nouvel accès d'emportement.

—Vous me demandez des preuves quand je vous donne ma parole?… Vous vous oubliez, mon cousin!

—Je vous en supplie, Gertrude, répondez-moi!

Elle frappa du pied avec colère:

—Laissez-moi… Je n'ai rien de plus à vous dire!

—Gertrude, reprit-il, avant que je repasse le seuil de cette porte, songez aux conséquences du silence que vous vous obstinez à garder… Je voudrais au prix de mon sang avoir une certitude et pouvoir confondre les mauvaises langues… Mais pour cela, il faut des preuves… Ne comprenez-vous pas que vos refus, au lieu de détruire mes doutes, les enfoncent plus douloureusement dans mon coeur?… Je vous en conjure au nom de notre amour, au nom de votre père, répondez-moi afin que je puisse vous défendre!…

—Chacune de vos paroles est une nouvelle offense, répondit-elle, nous ne pouvons pas nous comprendre… Adieu!

—Vous l'avez voulu! murmura Xavier profondément blessé, eh bien! soit!… Adieu pour toujours!

Il s'élança dehors et bientôt elle entendit son pas s'éloigner et s'affaiblir. Alors la douleur de Gertrude, violemment contenue par son orgueilleuse volonté, put faire explosion. Elle tomba à genoux, sa poitrine se dégonfla, les larmes qui l'étouffaient commencèrent à jaillir, et bientôt ses joues furent inondées. Elle se disait que tout était fini… Dans les jours ternes et tristes de sa jeunesse, le seul coin de ciel bleu, le seul rayon de soleil était l'amour de Xavier, et voilà que les nuages s'épaississaient et que le coin d'azur disparaissait pour toujours. Un vent mortel venait de souffler sur ses rêves; l'avenir ne lui apparaissait plus que comme une plaine nue, désolée et glaciale, et elle avait froid au coeur. Le souvenir cuisant de ce qui venait de se passer faisait frémir tout son corps. Elle se reprochait par moments d'avoir été trop emportée et trop fière; elle aurait voulu courir après Xavier, mettre ses mains dans les siennes, appuyer son front à son épaule, et tout lui conter doucement, humblement… Puis tout d'un coup, l'air accusateur, les paroles brèves de son cousin lui revenaient à la mémoire, et son orgueil se réveillait.

—J'ai fait ce que je devais, se disait-elle; s'il a pu me soupçonner un instant, c'est qu'il ne m'estimait pas assez. Si son amour avait été violent comme le mien, aurait-il pu croire à de simples apparences? Il aurait dû tout nier d'abord et me défendre. Il aurait dû accourir vers moi comme un consolateur, et non comme un juge plein de défiance. C'est ce que j'aurais fait moi, si on l'eût calomnié… Je l'aurais soutenu contre les accusations du monde entier… Lui, au contraire, n'a pas même cru à mes affirmations. Il s'est montré plus sensible aux calomnies de mes ennemis qu'à mes protestations énergiques… Non, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée!

De nouvelles larmes plus amères ruisselèrent le long de ses joues, et elle tomba dans un profond désespoir. Elle ne fut tirée des préoccupations de sa douleur que par les cris du marmot qui demandait sa nourrice. Elle courut à lui, le prit dans ses bras et le couvrit de caresses et de larmes.

—Pauvret! lui disait-elle, tu es la cause innocente de mes chagrins, mais je ne t'en veux pas… La promesse que j'ai faite à ton grand-père et à ta mère est le seul lien qui me rattache à la vie… Va, je ne t'abandonnerai pas… Tu seras ma seule consolation!

Xavier, pendant ce temps, rentrait chez lui dans un état à faire pitié. Il était à la fois irrité et désespéré. En franchissant le seuil de l'atelier, il vit les vases de faïence encore garnis des branches de houx dont il les avait parés pour fêter Gertrude. Il arracha les rameaux verts et les foula aux pieds; puis il jeta un marteau tout au travers du panneau qu'il était en train de sculpter.

—Plus de travail! murmurait-il, plus de rêves, plus rien!

Et, ne pouvant plus supporter la vue de l'atelier qui lui rappelait tout ce qu'il voulait oublier, il s'enfuit dans les bois.

Il allait comme un fou, cherchant à ne plus penser, ou du moins à secouer et à confondre ses pensées par l'agitation d'une course fiévreuse. Il plongeait au plus épais du fourré; les branches mortes craquaient sous ses pieds; il brisait les ronces tendues d'arbre en arbre, il heurtait le tronc des bouleaux endormis dans la brume et se déchirait les mains aux buissons de houx. Rien ne ralentissait sa marche, il aurait voulu ne s'arrêter jamais. Le taillis fit place à la futaie; les grands hêtres dressèrent autour de lui leurs longues files de piliers gris et silencieux; leurs ramures, décharnées par le vent du nord, s'étendirent comme une voûte au-dessus de sa tête. Il s'enfonça dans cette ombre, espérant n'en jamais voir la fin. La futaie avait l'aspect désolé que donnent aux bois les journées pluvieuses de l'hiver: un sol jonché de feuilles mortes, des cimes noyées dans le brouillard, pas une herbe, pas un oiseau… Il allait toujours, glissant le long des ravins, franchissant les ruisseaux grossis par les pluies; rien ne le lassait.

—Plus loin! plus loin! se disait-il.

Il finit par atteindre la lisière de la futaie, et aperçut devant lui un plateau nu, solitaire, horriblement triste. Tout à coup les branches d'un roncier s'écartèrent, et Xavier vit bondir dans la bruyère un chevreuil que le bruit de ses pas avait effrayé. Il fut pris d'une sorte de vertige:

—Hallo! s'écria-t-il avec un rire sauvage. Moi aussi, je veux devenir chasseur!

Et il se mit follement à la poursuite du gibier.

—Assez de rêves, assez de bois gâté! poursuivait-il, à demi grisé par la course et le grand air. Je veux faire comme Gaspard: je montrerai aux gens que je suis un verrier, que je sais tenir un fusil et vider un verre… Hallo! à moi la forêt et la vie des libres chasseurs!

—Ohé! maître Xavier, cria brusquement une voix rude, quelle mouche vous pique? Un peu plus, vous vous jetiez tête baissée dans mes fournaises!

Xavier s'arrêta comme réveillé en sursaut, et reconnut le maître charbonnier de la Poirière… Puis il pâlit, poussa une faible plainte et tomba évanoui sur le gazon. Au bout d'un quart d'heure, les soins de la charbonnière le rappelèrent à lui; mais il semblait si épuisé, que le charbonnier ordonna à un de ses apprentis de le reconduire à l'atelier. Xavier s'y enferma et resta une semaine entière sans sortir…

Dans le village, le malignité publique commençait à s'exercer aux dépens de Gertrude. Le feu, qui couvait d'abord sous la cendre, ayant été attisé soigneusement par la veuve et ses filles, était devenu un incendie. Tous les paysans, qui détestaient les verriers, et englobaient Gertrude dans la haine qu'ils portaient à sa caste, toutes les vieilles filles jalouses de sa jeunesse, ne cachaient guère leur indignation, et ne se gênaient plus pour parler haut et dru. En se rendant à la messe le dimanche d'après, Gertrude put facilement s'apercevoir de l'irritation des esprits. Tous les yeux courroucés se dirigeaient vers son banc, et quand, après l'office, elle traversa lentement la place, on évita de la saluer, et derrière elle des groupes se formèrent. On se la montrait par gestes et on ricanait. Elle n'en continua pas moins d'assister à la messe chaque dimanche, et cette attitude qu'on taxa d'effronterie et qu'on prit pour une provocation, acheva d'allumer la colère des bonnes âmes:

—Elle n'a pas froid aux yeux! disaient les hommes.

—C'est une honte, reprenaient en choeur les femmes et filles. Les garçons devraient aller lui faire un charivari!

Parmi les plus scandalisées se montrait la propre servante de l'Abbatiale, la revêche et inflexible Franchette. Elle n'avait jamais pu souffrir Gertrude, et rien qu'à la voir installée dans la maison de son maître, elle ne sentait plus de bornes à son courroux. Un soir, n'y tenant plus, elle vint trouver la jeune fille et lui demanda sèchement son compte.

—Pourquoi voulez-vous quitter l'Abbatiale? dit Gertrude.

Et comme entre ses dents la vieille grommelait qu'elle aurait trop à dire, si elle voulait répondre:

—Parlez! je le veux! s'écria mademoiselle de Mauprié.

—Eh bien! je ne me soucie plus de rester à votre service, ni à celui de votre enfant!

Gertrude la chassa, et le soir même fit prier le notaire et le curé de passer à l'Abbatiale. Quand ils furent tous deux assis dans le salon, elle fit entrer Pitois et la nourrice avec le marmot; puis, s'adressant aux deux notables du village:

—Messieurs, dit-elle, d'une voix ferme, vous connaissez les bruits qui circulent dans le pays: on prétend que je suis la mère de cet enfant… L'avez-vous cru, Monsieur le curé?

—Moi? s'écria le curé en levant les mains, me préserve le ciel de me laisser surprendre par des jugements téméraires!

—Et vous, Monsieur Péchenart, l'avez-vous cru?

Le petit notaire la regarda avec ses yeux perçants.

—Mademoiselle, répondit-il, mes fonctions m'ont appris depuis longtemps à ne rien croire que preuves en main… Dans les jugements humains, il y a une bonne moitié qui est fausse, et une autre moitié qui est contestable… Voilà mon opinion.

—Messieurs, poursuivit Gertrude, je ne puis vous dire dans quelles circonstances cet enfant m'a été confié, mais je vous affirme que le public se trompe.

Son livre d'Heures était posé sur la table; elle étendit la main sur les pages ouvertes et reprit:

—Par les saints Évangiles et le nom de mon père, je vous jure que je ne suis pas la mère de cet enfant!

Ils la regardaient d'un air à la fois surpris et subjugué. Tous deux avaient été remués par l'accent de sincérité de ses paroles et par l'éloquence puissante de sa beauté: ils s'inclinèrent silencieusement. Gertrude alors les remercia d'être venus, et après quelques minutes ils se retirèrent.

Quand elle fut seule, elle prit l'enfant des bras de la nourrice et le baisa au front.

—Et maintenant, pauvre petiot, pensa-t-elle, nous voilà liés l'un à l'autre, et je te consacrerai toutes les heures de ma vie.

Elle était plus calme, et se sentait satisfaite d'avoir soulagé son coeur. Elle avait agi comme elle devait; c'était aux autres maintenant à croire ce qui leur semblerait juste et vrai. Elle avait jugé inutile de pousser plus loin ses confidences et de révéler à des étrangers le secret de ce vieillard maintenant étendu sous la terre humide du cimetière. Que lui importait à présent l'opinion du village? Pour un seul être au monde elle aurait consenti à trahir son secret, et celui-là justement lui avait retiré le premier sa confiance… A cette heure elle avait sa conscience pour elle, et dans le naufrage de son amour cet appui lui suffisait.

—Je t'aimerai et je te servirai de mère, disait-elle à l'orphelin en le pressant contre sa poitrine.

Et elle songeait à ces vieilles demoiselles, filles ou soeurs de verriers, dont elle avait vu parfois les portraits ou dont son père lui avait conté l'histoire,—pieuses et nobles filles qui gardaient le célibat et sacrifiaient leur jeunesse par dévouement pour leur maison.

—Je ferai comme elles, pensait-elle tout bas.

Quel que soit le testament de mon oncle, je n'abandonnerai jamais cet enfant.

Ce soir-là elle ne voulut pas le quitter, et fit porter le berceau de l'orphelin près de son propre lit.

XII

Cependant, à travers ces épreuves et ces désillusions, les jours passaient; le printemps commençait à poindre, et l'époque de la majorité de Gertrude se rapprochait. Dans les vergers du village, les pommiers et les cerisiers en fleurs secouaient au vent d'avril leur neige parfumée; à la lisière des bois les hêtres verdoyaient;—de l'herbe humide des prés, de la jeune feuillée des clos ensoleillés, et des profondeurs sonores de l'Argonne sortait une suave haleine de renouveau qui ragaillardissait toutes choses.

Les esprits eux-mêmes subissaient cette salutaire influence du printemps. Il y avait plus d'activité et plus de bonne humeur dans le village, plus de bienveillance dans les coeurs et moins d'âpreté dans les discours. Les rancunes s'étaient adoucies, les colères s'étaient apaisées, et il s'était opéré une réaction en faveur de Gertrude. L'estime dans laquelle le curé et le notaire continuaient à la tenir avait d'abord agi sur les esprits les moins prévenus. Puis, la conduite réservée de la jeune fille, sa bonté, jointe à une grande dignité de manières, imposèrent peu à peu à ceux mêmes qui avaient crié le plus fort. On lui savait gré du dévouement qu'elle montrait pour son enfant adoptif.

—Dans tous les cas, s'il est à elle, disait-on, il faut lui rendre cette justice qu'elle aime bien ce petiot, et qu'elle l'élève avec toute sorte de soins et de tendresses.

Les Mauprié sentirent à leur tour le contrecoup de cette réaction: on les plaignait moins fort et on écoutait moins patiemment leurs doléances. La veuve s'en aperçut la première, et elle cessa ses sourdes attaques contre sa nièce. Quant à Xavier, il était d'autant plus malheureux qu'il se reprochait d'avoir été trop violent avec Gertrude, et qu'il l'aimait toujours avec passion. Il avait d'abord essayé de l'oublier, en se jetant dans les distractions chères à son frère Gaspard; mais il avait bien vite reconnu qu'il n'était pas fait pour ce genre de vie, et il était revenu à son atelier un moment abandonné. Il n'avait plus de courage à rien. Ne se sentant ni assez de calme pour reprendre son travail, ni assez de force pour quitter Lachalade, il restait oisif, se desséchait de tristesse, et vaguait çà et là comme une âme en peine.

Quelques jours avant le 15 mai, le notaire lui envoya, ainsi qu'à madame de Mauprié, une lettre indiquant le jour et l'heure de l'ouverture du testament, et les invitant à assister à cette formalité. Quand madame de Mauprié eut fini de lire cette lettre, elle déposa ses lunettes et coula un regard interrogatif du côté de Gaspard, qui fumait, les pieds sur les chenets.

—C'est pour le 15, dit-elle, à midi… On se réunit à l'Abbatiale.

—Je n'y mettrai pas les pieds! s'écria Gaspard entre deux bouffées, et si vous êtes sages, vous ferez comme moi.

—Je suis de l'avis de mon frère, ajouta Honorine. Si nous sommes avantagés par le testament, on nous en préviendra, et si nous sommes déshérités, nous n'aurons pas du moins à subir les grands airs de mademoiselle Gertrude.

—D'ailleurs, fit Reine en rougissant, après la faute commise par notre cousine, nous ne pouvons plus avoir de rapports avec elle.

—Certes, reprit la veuve en poussant un soupir, si je n'écoutais que mes sentiments, je refuserais de me rencontrer avec cette malheureuse fille; mais il s'agit de la dignité de la famille… Pour l'honneur du nom et le respect de la mémoire de mon frère, il est convenable que j'assiste à cette cérémonie… Seulement, j'y assisterai seule.

Gaspard n'objecta rien; mais la moue d'Honorine et de Reine sembla indiquer qu'elles se repentaient déjà de s'être prononcées d'une façon aussi prompte et aussi absolue.

La veille du 15 mai, Gaspard resta muet toute la soirée. Il avait l'air absorbé, et il tourmentait sa barbe comme s'il eût voulu en faire sortir l'idée qui le tracassait. Le lendemain, après le déjeuner, il annonça très haut qu'il partait en forêt, et sortit en sifflant Phanor. Madame de Mauprié alla faire un peu de toilette, et les deux soeurs restèrent seules dans la salle. Honorine, penchée à la fenêtre, regardait Gaspard s'éloigner.

—Hum! dit-elle à Reine, mon frère s'est fait bien beau pour courir les bois!… Il a mis son feutre neuf, et ses bottes sont cirées.

L'aîné des Mauprié semblait en effet avoir mieux soigné sa tenue que de coutume. Sa veste avait été brossée, et il avait peigné sa barbe. Quand il fut dans la campagne, il fit un brusque crochet, et, tournant le dos au bois, il prit doucement le chemin de l'Abbatiale.

—Il va être onze heures, murmura-t-il en regardant sa montre, elle doit avoir déjeuné, et nous aurons une heure pour causer tranquillement.

Cinq minutes après, il sonnait à la porte de Gertrude et priait Pitois de l'introduire. La jeune fille achevait de disposer le salon où devait se faire la lecture du testament, et comme les grandes pièces de l'Abbatiale étaient humides, elle venait d'allumer du feu, quand Pitois annonça Gaspard. Elle tressaillit, rougit, et salua froidement.

—Cousine, dit celui-ci après avoir posé son feutre sur la cheminée et fait signe à Phanor de se coucher à ses pieds, vous allez sans doute trouver ma visite un peu matinale; mais je désirais arriver avant les autres, afin de causer un moment à coeur ouvert.

—Je vous écoute, répondit Gertrude en lui montrant un fauteuil.

Gaspard s'assit, toussa, se tira la barbe, puis reprit d'un air embarrassé:

—Cousine, j'ai d'abord à vous faire des excuses au sujet de certaines paroles un peu vives qui ont pu m'échapper… Je suis parfois un peu… brusque, je le reconnais, mais au fond je suis bon diable, et si j'ai la tête près du bonnet, j'ai aussi le coeur sur la main.

Gertrude l'écoutait, et attendait d'un air impassible la conclusion de son discours. En présence de cette attitude silencieuse, l'embarras du farouche chasseur redoublait.

—Tenez, reprit-il tout à coup, je vais vous parler franchement et sans barguigner, car je ne sais pas tourner de compliments, et je vais droit au but. J'ignore ce que peut contenir le grimoire qu'on va nous lire tout à l'heure, et je m'en soucie comme d'un fétu…. Aussi, avant qu'on ne puisse dire que j'ai agi par intérêt, je viens vous faire sérieusement une proposition.

Gertrude le regardait d'un air étonné. Gaspard se leva, et rajustant les revers de sa veste:

—Cousine Gertrude, j'ai trente-neuf ans, j'ai bon pied, bon oeil, et je ne suis pas trop dévasté, que vous en semble?

—Vous paraissez en effet très bien portant, répondit-elle en réprimant à grand'peine une envie de rire; mais…

—Eh bien, cousine, sans tant de cérémonie, si vous me croyez assez bon pour faire un mari, je me crois de mine et de force à vous rendre heureuse, et je viens tout carrément vous demander votre main.

Elle eut d'abord un mouvement de stupeur; puis un léger sourire courut sur ses lèvres. Enfin elle retrouva tout son sang-froid, et levant ses grands yeux limpides vers Gaspard, qui attendait sa réponse en se mordant les moustaches:

—Merci, mon cousin,… mais j'ai résolu de rester fille.

Gaspard haussa les épaules et sa figure prit un air de compassion.

—Vous avez là, dit-il sur un ton de condoléance, des scrupules et une délicatesse qui vous honorent; mais si de sottes gens ont pu s'offusquer de ce que votre position a… de singulier, soyez persuadée que tout le monde ne partage pas ces faiblesses-là… Quant à moi, je suis prêt à vous épouser, en dépit de cette ridicule histoire d'enfant..

A chaque mot qu'il prononçait, Gertrude devenait de plus en plus pâle. A la fin, elle l'arrêta d'un geste énergique:

—Assez! s'écria-t-elle d'une voix vibrante; ne comprenez-vous pas que vous m'insultez?

Gaspard, effrayé de l'expression de colère et de dégoût que prenaient les traits de sa cousine, essayait de balbutier des excuses, lorsqu'il fut brusquement interrompu par l'arrivée de madame de Mauprié.

A la vue de son fils aîné en tête-à-tête avec sa nièce, la veuve poussa une exclamation, et un sourire ironique passa sur ses lèvres minces:

—Je te croyais au bois! dit-elle d'un ton sarcastique.

—J'ai changé d'avis, grommela Gaspard en reprenant sa place près de la cheminée.

—Ma nièce, commença madame de Mauprié en s'approchant doucement de Gertrude, au moment où des circonstances douloureuses et solennelles réunissent la famille, je ne veux pas laisser place dans mon coeur à un sentiment de rancune, et je viens vous prier de faire la paix… Je n'ai jamais voulu prêter l'oreille aux mauvais propos, je tiens à vous l'affirmer. Quelles que soient les dispositions du testament qu'on va nous lire, croyez, Gertrude, que vous trouverez toujours en moi la même affection, et que ma maison vous sera toujours ouverte.

—Merci, ma tante, répondit Gertrude. Je ne compte pas rester à
Lachalade. Dès que ma tâche ici sera remplie, je quitterai le pays…
Mais en quelque lieu que j'aille, je me souviendrai de vos bons offices
et de vos bonnes intentions.

Le petit notaire, qui entra au même moment, mit heureusement fin à cet entretien embarrassant pour les deux parties. Ce jour-là, Pitois qui se tenait cérémonieusement sur le palier, devait introduire encore plus d'un visiteur, et il était dit que tous les membres de la famille de Mauprié passeraient, bon gré mal gré, le seuil de l'Abbatiale.—Bien que Xavier rejetât loin de lui l'idée de reparaître dans cette maison d'où il était sorti avec le désespoir au coeur, il ne se sentait pas la force de rester à son atelier, et vers onze heures il partit et se mit à errer comme une âme en peine autour des murs de l'Abbatiale. Tout en marchant, il songeait que Gertrude était là-bas dans cette chambre, dont il apercevait les rideaux blancs soigneusement tirés, qu'ils étaient séparés par une centaine de pas à peine, et que peut-être ils ne se reverraient plus. «Pourtant, murmurait en lui une voix insinuante, tu as là une bonne occasion de la voir une dernière fois, sans paraître chercher une rencontre… Tu as le droit d'assister à cette réunion, puisqu'on t'y a convoqué.»

Au moment où il écoutait les arguments de cette voix tentatrice, il se trouva face à face avec ses deux soeurs qui n'avaient pu demeurer cloîtrées au logis et qui rôdaient autour de l'Abbatiale en s'encourageant mutuellement à braver un moment de fausse honte et à entrer.

—Pourquoi ne serions-nous pas là comme les autres? disait Reine, le bonhomme était si bizarre!… Qui sait? il a pu nous laisser au moins un souvenir…

—Tu penses aux pendants d'émeraude! murmurait Honorine d'un air désillusionné. Au même moment elle reconnut Xavier et, courant à lui:

—Tu vas à l'Abbatiale, toi? s'écria-t-elle.

Xavier surpris hésitait à répondre.

—Tant mieux! dit Reine, tu nous y accompagneras, nous avions peur d'entrer seules…

En même temps elles prirent leur frère par le bras et l'entraînèrent. Le jeune homme se disait qu'il était lâche, qu'il aurait dû résister, que c'était une question de dignité, et en dépit de tout cela, il traversait la cour, il montait les degrés de l'escalier, et Pitois ouvrait devant les nouveaux arrivants la porte du salon… Le notaire, qui mettait ses besicles et dépliait ses papiers, s'arrêta d'un air narquois, la veuve grimaça un sourire de pitié; Gertrude rougit jusqu'au front, puis pâlit brusquement:

—Ah! ah! grogna Gaspard, chambrée complète!

Reine et Honorine avaient fait une révérence et s'étaient assises près de leur frère aîné; Xavier, pâle et embarrassé, se tint debout, à demi-masqué par le grand fauteuil où s'était installée sa soeur cadette.

—Maintenant que tous les ayants droit sont réunis, dit le notaire, je crois que nous pouvons commencer.

Il prit délicatement l'enveloppe cachetée, montra le cachet intact et le brisa. Un silence solennel régnait dans le salon où Pitois s'était glissé. Tous les yeux étaient fixés sur le notaire, et pour la première fois depuis de longues années madame de Mauprié sentit battre son coeur desséché et refroidi.

—Hum! murmura le notaire, le testament est long.

L'attention redoubla et Me Péchenart commença de sa voix la plus claire:

«Je soussigné Jean-Eustache Renaudin, malade de corps et sain d'esprit, ayant l'intention de consigner au présent acte mes dernières volontés, crois devoir préalablement donner quelques explications au sujet de ma vie passée.

«Ma jeunesse n'a pas été exempte de fautes… J'en ai commis une surtout dont je suis cruellement puni par les remords qui tourmentent ma vieillesse. Pendant que j'étais à B…, j'ai eu une liaison avec une ouvrière qui se nommait Rose et que j'ai abandonnée après l'avoir rendue mère…»

En cet endroit madame de Mauprié joignit les mains et poussa un profond soupir, tandis que Gaspard se récriait.

—Silence, fit le notaire et il reprit:

«L'enfant de Rose était une fille. Elle a grandi à son tour et je ne l'ai pas connue; j'avais quitté le pays; plus tard j'ai su qu'elle était mariée à B… et qu'elle n'était pas heureuse; c'est pourquoi j'ai chargé ma nièce Gertrude de s'enquérir de toutes choses et de venir au secours de cette femme…»

Le testateur entrait ensuite dans les détails de la mission confiée à sa nièce, il racontait la naissance de l'enfant de Rose Finoël, la mort de la mère et le dévouement de Gertrude. La plus vive émotion était peinte sur tous les visages. Madame de Mauprié semblait atterrée, Gaspard tordait sa moustache avec furie; Reine et Honorine, ouvrant de grands yeux, chuchotaient en dévisageant Gertrude assise près du notaire. Celle-ci, pâle et toute palpitante, était restée immobile, les yeux baissés, pendant que Me Péchenart proclamait à haute voix sa justification. Elle écoutait avec bonheur les dernières paroles du vieillard, et tout bas elle bénissait la mémoire de M. Renaudin. Une seule fois elle releva la tête et ses yeux contemplèrent rapidement Xavier.—Debout et très pâle, le jeune homme serrait le dossier du fauteuil de sa soeur dans ses mains crispées; il se mordait les lèvres comme pour empêcher un sanglot d'éclater, et de grosses larmes roulaient sur ses joues amaigries. Gertrude ne l'avait jamais vu pleurer. Cette muette et matérielle manifestation de la douleur dans une nature aussi concentrée, aussi peu expansive que celle de Xavier, remua violemment les fibres les plus aimantes du coeur de Gertrude, et fit tomber sa colère. Elle sentit les blessures de son orgueil se cicatriser comme par miracle, et elle oublia sa rancune pour ne plus se souvenir que de l'ancien et persistant amour.

Cependant Me Péchenart continuait sa lecture. Après avoir expliqué que l'enfant de Rose Finoël avait été confié aux soins de la jeune fille et mis en nourrice, le testament se terminait ainsi:

* * * * *

«J'ai la plus grande confiance dans ma nièce Gertrude, et j'ai eu la preuve de son affection pour moi. Si son dévouement doit lui causer plus tard quelque embarras, il est juste qu'elle ait au moins les moyens de remplir sa mission et d'assurer l'avenir de l'enfant. Seule d'ailleurs de toute me famille, elle possède les qualités nécessaires pour faire bon emploi de la fortune que j'ai si péniblement acquise.—En conséquence, j'institue pour ma légataire universelle Marie-Antoinette-Gertrude de Mauprié. J'entends qu'à partir de sa majorité elle ait la pleine et entière disposition de tous mes biens meubles et immeubles, à charge par elle de servir une rente annuelle et viagère de cinq cents francs à mes domestiques Fanchette et Pitois, et de faire dire chaque année, dans l'église de Lachalade, une messe pour le repos de mon âme.

«Lachalade, le 8 décembre 184…

«EUSTACHE RENAUDIN.»

* * * * *

Le notaire parcourut le salon d'un regard souriant et contempla, non sans une certaine satisfaction, les mines allongées des Mauprié, puis il remit galamment le testament entre les mains de Gertrude et la félicita de tout son coeur.

—M. Renaudin, dit-il, a sagement et honnêtement agi en minutant de la sorte son testament.

—Mon frère ne m'a pas nommée! s'écria madame de Mauprié avec amertume… Il n'avait pas le respect de la famille… Cela se voit, du reste, à la façon dont il s'est conduit avec ses bâtards…

—A quoi bon tant de paroles? reprit Gaspard en ricanant, il nous a déshérités, voilà tout… Allons, ma mère, nous n'avons plus rien à faire céans… Prenez mon bras, et partons! Ici, Phanor!

—Attendez un instant, ma tante! dit Gertrude à madame de Mauprié…

Puis se tournant vers le notaire et lui montrant le testament:

—Dites-moi, Me Péchenart, quels droits aurait eus l'orphelin qui m'est confié, dans le cas où ce testament n'aurait pas existé?

—Aucun, répondit le notaire, car sa mère n'avait pas été reconnue… Si M. Renaudin fût mort intestat, sa fortune aurait été partagée par moitié entre vous et madame votre tante.

—Mais aujourd'hui ce testament équivaut à une reconnaissance?…

—C'est douteux, Mademoiselle… Du reste, même si Rose Finoël eût été reconnue, son fils n'aurait droit qu'à la moitié de l'héritage. Le reste reviendrait aux héritiers légitimes.

—C'est bien! dit Gertrude… Mon oncle a obéi à une injuste rancune en déshéritant sa propre soeur; il le reconnaît lui-même sans doute là-haut; je crois donc agir selon Dieu et selon la justice en anéantissant ce testament…

Par un brusque mouvement elle déchira le papier timbré et en jeta les morceaux dans la cheminée.

Gaspard lâcha un juron et madame de Mauprié poussa un cri de joie…

—C'est de la folie; s'écria le notaire stupéfait, et au risque de se brûler, il plongea sa main dans l'âtre et en retira les chiffons enflammés.

—L'animal! grommela Gaspard.

—Il n'y a plus que des lambeaux…, murmura la veuve.

—Les morceaux en sont bons, reprit le notaire en secouant les doigts et en faisant la grimace… Mais sa mine s'allongea de nouveau lorsqu'il parcourut les fragments noircis:

—Il en manque un, dit-il, et c'est l'essentiel! Tout ceci n'est relatif qu'à l'histoire du marmot…

La veuve et Gaspard respirèrent.—Le notaire plia rageusement son portefeuille.

—Vous avez fait là une imprudence, Mademoiselle, et vous vous en mordrez les doigts… On ne badine pas avec un testament en forme, et dans ce monde il faut voir les choses plus sérieusement.

—Ne vous fâchez pas, lui répondit Gertrude en riant, vous le savez, Me Péchenart, nous autres verriers, nous avons une manière à nous de voir les choses…

—Elle a raison, fit Gaspard, qui avait repris son assurance, nos poules chantent un autre air que celles des bourgeois, et nous ne mettons pas, comme on dit, nos oeufs dans les mêmes paniers…

—Oui, répliqua le notaire, les vôtres sont percés…

—Plus un mot, Me Péchenart! dit Gertrude avec fermeté, j'ai agi comme eût fait mon père, et cela me suffit.

—Ma nièce, ajouta madame de Mauprié de sa voix la plus veloutée, vous avez agi comme j'aurais fait moi-même, et vous êtes digne de la famille… Quant à cet orphelin, croyez bien que nous ne souffrirons pas qu'il reste à votre charge… Nous supporterons notre part des embarras qu'il pourra vous causer.

Gertrude sourit:

—Ne vous inquiétez pas de cela, ma tante, cet enfant est une joie et non un embarras… D'ailleurs, je sais quelqu'un qui m'aidera volontiers à l'élever…

Elle alla droit vers Xavier qui était resté cloué derrière son fauteuil, et lui tendant la main:

—Cousin Xavier, lui dit-elle d'une voix légèrement tremblante, ne vous souvient-il plus de la promesse que nous nous sommes faite, à B…, et ne voulez-vous plus de ma main?

Il releva la tête, et vit ses beaux yeux verts, pleins de pardon et de tendresse; d'un bond il s'élança vers elle, la serra dans ses bras et éclata en sanglots…

Alors vinrent les étonnements et les questions. Quand Gertrude eut expliqué à sa tante que Xavier était son fiancé depuis près de deux ans, il fallut subir les compliments de la veuve et les félicitations hypocrites de Reine et d'Honorine.

—Tu sais, lui murmura Reine en l'embrassant, nous n'avons jamais cru un mot des mauvais propos, et nous t'avons vertement défendue, va!

* * * * *

Enfin Xavier et Gertrude restèrent seuls. Ils s'enfuirent au jardin. L'enclos, couronné de grands arbres et bordé de charmilles, était plein de soleil, de bourdonnements d'insectes et de gazouillements de fauvettes. Les poiriers et les cerisiers secouaient en l'air leur blanche floraison, et des papillons couleur de soufre volaient au long des plates-bandes parfumées de giroflées et de lilas. Dans la grande allée, la nourrice promenait l'enfant de Rose Finoël en fredonnant une chanson berceuse, et sa voix claire s'harmonisait avec les épanouissements et les joies du mois de mai. L'enfant tendit les bras vers Gertrude. Xavier le prit dans ses mains, le baisa et, le passant à la jeune fille:

—Il sera à nous deux! dit-il en souriant…

* * * * *

Ils l'ont adopté tous deux en effet, mais il n'a pas été seul à remplir de son bruit joyeux la maison des nouveaux mariés. D'autres enfants sont venus ensuite, plus chers au jeune couple, sinon plus choyés. Xavier, qui n'a pas voulu abandonner ses travaux de sculpture, a pu réaliser son rêve, et un an après les noces, installer Gertrude dans un confortable chalet bâti en face de l'atelier. On a laissé à madame de Mauprié la maison de l'Abbatiale, dont la mine austère s'accorde mieux avec les manières et les habitudes de la veuve. Gaspard s'est piqué d'honneur et s'est remis au travail. Il a remonté la verrerie des Bas-Bruaux et marié sa soeur Reine avec un jeune gentilhomme verrier qui est devenu son associé. Quant à lui, il se trouve trop vieux pour tenter la grande aventure du mariage, et il reste garçon. Lorsqu'on le pousse sur ce chapitre, il se contente de siffler entre ses dents, et il ajoute malicieusement, en regardant d'un air narquois sa soeur Honorine qui tient son ménage:

—Que voulez-vous,… ma soeur et moi nous avons la vocation du célibat.

* * * * *

Avril-mai 1870.

* * * * *

MADAME VÉRONIQUE

I

L'Argonne étend ses masses boisées entre les plateaux du Verdunois et les plaines crayeuses et monotones de la Champagne. Longue de quinze lieues et faisant suite à la chaîne des Ardennes, cette forêt aux terrains tourmentés, aux mornes clairières, aux gorges escarpées, a un caractère de sauvage grandeur. Peu de routes la traversent. A l'exception d'une ancienne voie romaine qu'on nomme la Haute-Chevauchée, on n'y rencontre guère que sentiers abrupts, à demi cachés sous les fougères, et conduisant à quelque scierie installée au bord de l'eau ou à quelque village enfoui en plein bois. Au fond de ces gorges et sur ces clairières vit une population à part: sabotiers nomades, braconniers intrépides, charbonniers maigres et songeurs, verriers pauvres comme Job et fiers comme le Cid;—tous gens hardis, amoureux de liberté et de franches lippées, buvant sec, parlant haut, ayant les jarrets solides, la poigne lourde et le coup d'oeil juste. Au milieu des vulgarités des pays à blé, l'Argonne profonde, solitaire et mystérieuse, s'élève comme une verdoyante forteresse où se sont réfugiés les types romanesques et curieux d'un autre âge. L'automne imprègne ses futaies brumeuses d'une tristesse pénétrante; en hiver, la voix grondante des eaux grossies par la fonte des neiges semble un écho des héroïques combats de 92 dont ses défilés ont été le théâtre; mais quand vient le printemps, toutes ces lignes sévères s'adoucissent, toute cette rudesse s'amollit; les hêtres bourgeonnent, les pentes sablonneuses refleurissent, les sources chantent au lieu de gronder, et l'Argonne, sans cesser d'être sauvage, devient plus fraîche et plus hospitalière.

Par une des dernières soirées du mois de mars, et sans doute pour mieux jouir de cette joyeuse transformation de la forêt, une jeune femme était venue s'asseoir au bas d'un ravin qui débouche brusquement en face de la petite ville de Saint-Gengoult. Le ravin est connu dans le pays sous le nom du Ru des-Sept-Fontaines, et la source qui l'arrose est douée de vertus miraculeuses; elle guérit les peines d'amour et coupe les fièvres intermittentes. La jeune femme lisait au pied des grands hêtres qui abritent la fontaine. Elle était petite, pâle et brune, et paraissait avoir vingt ans.

Une mante de couleur sombre enveloppait sa taille et retombait à longs plis sur sa robe; un voile de dentelle noire, noué en fanchon et encadrant délicatement l'ovale de son visage, complétait cette simple et sobre toilette. Son teint mat, ses lèvres d'un rouge vif,—la supérieure surmontée d'un petit signe brun,—ses grands yeux verts, profonds et humides, donnaient à sa figure un charme saisissant. Un front large et de noirs sourcils corrigeaient par leurs lignes fermes et sévères l'expression passionnée de la bouche et du regard. L'ensemble avait un caractère de vivacité et de retenue, de tristesse et de fierté, qu'on oubliait difficilement.

A l'entrée du ravin, les hêtres, en écartant leurs branches, laissaient voir un paysage aux longues perspectives, et, de la place où se tenait la jeune femme, on pouvait apercevoir la petite ville de Saint-Gengoult étendue sur le flanc d'une colline. Les maisons descendaient en amphithéâtre jusqu'au bord de l'Aire; çà et là, des jardins en terrasse coupaient la monotonie des façades, et quelques sapins aux formes élancées tranchaient sur la couleur foncée des vieux murs. Au sommet du coteau, des toitures aiguës et les ruines grises d'une vieille tour se profilaient doucement sur le fond bleuâtre des collines fuyantes, à l'extrémité desquelles le bourg de Montfaucon se dressait sur sa montagne dénudée.—L'inconnue avait fermé son livre et contemplait le paysage noyé dans les vapeurs du soir, sans se douter qu'elle était elle-même l'objet de la curiosité d'un nouvel arrivant. Un jeune homme de vingt-quatre ans à peine, svelte, leste et bien tourné, vêtu en chasseur et le fusil au dos, s'était arrêté à la crête du ravin, et à demi caché dans les houx, paraissait étudier avec intérêt les traits de la dame à la voilette noire. Pour la voir plus distinctement, il écarta quelques branches et s'approcha. Les feuilles sèches craquèrent sous ses pieds, et la jeune femme, tournant tout à coup la tête, s'aperçut qu'elle n'était plus seule. Alors elle se leva, prit son livre, et lentement, sans affecter de précipiter sa marche, elle s'éloigna dans la direction de Saint-Gengoult.

Le chasseur, debout sur la crête du ravin, suivit des yeux l'inconnue jusqu'à la sortie du bois. Elle passa près d'une vieille femme occupée à couper de la bruyère, lui parla un moment et disparut derrière les arbres. Le jeune homme paraissait piqué et intrigué à la fois par cette retraite rapide. Il descendit et courut à la cueilleuse de bruyères… Celle-ci tressauta, tout effarée, et reconnaissant le chasseur:—Bon Dieu! dit-elle, monsieur La Faucherie, vous m'avez fait peur; j'ai cru que c'était le garde!—Il la questionna sur la personne qui venait de passer et apprit qu'elle habitait Saint-Gengoult, et qu'elle se nommait madame Véronique… La vieille n'en savait pas davantage, et Gérard La Faucherie la quitta pour prendre à son tour la route de Saint-Gengoult. Il marchait d'un bon pas, cherchant à distinguer l'inconnue à travers les premières brumes du crépuscule. Quand il put l'apercevoir de nouveau, elle commençait à gravir l'une des rues escarpées de la petite ville. Ils arrivèrent ainsi à la place Verte.—L'endroit est bien nommé, car le quartier est solitaire et l'herbe pousse si drue autour des pavés, que la place a l'air d'une pelouse.—La jeune femme s'engagea sous une double rangée de tilleuls rabougris, bordant la ligne mélancolique des façades noircies par les vents pluvieux, puis elle reparut près d'une vieille maison à toit d'ardoise, et Gérard reconnut le logis d'un riche marchand de bois appelé M. Obligitte. Au bruit que fit le marteau, la porte massive s'entrebâilla, puis se ferma de nouveau avec un sourd murmure… L'apparition s'était évanouie. Le chasseur passa deux fois devant la maison, mais il ne put rien apercevoir; tout était hermétiquement clos. Il n'osa pas stationner plus longtemps sur cette place où sa présence ne pouvait manquer de faire jaser, et prenant une rue détournée, il regagna la campagne.

Gérard La Faucherie demeurait au Doyenné, à une lieue de la ville, et il faisait nuit quand il entra dans l'avenue de sapins qui précédait sa maison. Il trouva sa mère qui l'attendait impatiemment.—Comme tu reviens tard! dit madame La Faucherie en l'embrassant, j'étais déjà inquiète et je n'ai pas voulu dîner sans toi…

Madame La Faucherie était veuve, et Gérard était son unique enfant. Elle l'avait eu dix ans seulement avant la mort du commandant La Faucherie. Elle l'aimait d'une tendresse passionnée, exclusive, et n'avait jamais voulu se séparer de lui. Quand son fils était arrivé à l'âge où commencent d'ordinaire les études classiques, elle n'avait pu se décider à l'enfermer dans un collège, et faisant choix d'un précepteur instruit et expérimenté, elle s'était enfuie avec son trésor au Doyenné.—C'est là, à deux pas des bois de l'Argonne, en face d'une nature silencieuse et austère, que l'âme de Gérard s'était ouverte aux émotions de la première jeunesse.—Madame La Faucherie avait voulu faire de lui un homme, mais un homme au gré de son imagination maternelle: généreux sans faiblesse, viril sans grossièreté. Pour mettre Gérard en garde contre les plaisirs faciles, elle avait imprégné son coeur de toutes les délicatesses qui sont le privilège des natures féminines. Pour fixer son esprit, elle lui avait inspiré le goût des lectures sérieuses; pour occuper son corps, elle lui avait fait suivre tous les exercices qui donnent la santé, la souplesse et la vigueur. Ainsi, sous l'influence de cet amour fervent, Gérard avait grandi robuste, enthousiaste et fier. Il avait dans le caractère quelque chose de cette verdoyante forêt d'Argonne où il vivait, je ne sais quoi de rêveur et de romanesque, avec une saveur d'âpreté sauvage.—Quand sonna la vingt et unième année, sa mère put déjà se féliciter des résultats de son plan d'éducation. Elle était fière de son fils; elle rêvait maintenant pour lui une jeune fille digne d'être appelée sa femme, qui s'éprendrait de Gérard et lui donnerait toutes les joies de la vie d'intérieur,—et en songe parfois elle se voyait, heureuse aïeule, au milieu d'un beau groupe de petits-enfants.

Cependant la jeunesse, faisant explosion au milieu de cette éducation un peu exceptionnelle, avait amené à sa suite de sourdes et vagues agitations: langueurs fiévreuses, paresseuses rêveries, tristesses inexpliquées… L'image de l'éternel féminin commençait à occuper la pensée de Gérard et à l'agiter. Le fantôme de l'amour le poursuivait dans ses lectures, dans ses courses de chasseur, dans ses rêves de la nuit; son imagination, sans cesse entraînée de ce côté, lui forgeait d'idéales amoureuses. Il souhaitait sérieusement la subite apparition de quelque mystérieuse jeune fille, exilée au fond des bois, comme la Rosalinde de Shakspeare, et souvent il se disait en suivant un sentier perdu: «Vais-je la voir paraître au détour du chemin?» Quelquefois, par de tièdes matinées de printemps, Gérard, fatigué du silence du Doyenné, s'enfuyait vers Saint-Gengoult. Dans les rues solitaires, le son d'un piano touché par quelque main de femme arrivait jusqu'à lui, ou bien une porte s'ouvrait, et une jeune fille, accompagnée de sa mère, un livre de messe à la main, glissait le long des murs fleuris de giroflée, et allait assister à quelque messe matinale. Gérard la suivait des yeux jusqu'au moment où elle disparaissait dans l'obscurité du portail cintré. Alors il quittait rapidement la ville, et poussé d'un besoin de mouvement, il faisait de longues marches dans la forêt. Il traversait avec une activité ardente les sombres tranchées de vieux chênes et les clairières pleines de soleil, puis il se laissait tomber, las et inquiet, sur la jeune herbe des talus; il appelait mentalement l'amoureuse inconnue, et parfois, arrachant à pleines mains les feuilles nouvelles, il les portait à ses lèvres, aspirait avec passion leur verte senteur et les couvrait de baisers… Quand il rentrait au Doyenné, le soir, sa mère, qui l'avait vu partir languissant et ennuyé, lui trouvait le teint animé, les yeux brillants et la parole vibrante:—Qu'as-tu, Gérard? disait-elle.—Le printemps m'a grisé, répondait-il en rougissant.—Et madame La Faucherie fixait sur son fils ses beaux yeux bleus pleins d'inquiétude maternelle. Sa calme figure, jeune et fraîche encore sous ses boucles grises, prenait une expression pensive. Elle sentait que l'heure de la crise était proche et elle soupirait.

Deux années s'étaient ainsi écoulées, et les inquiétudes de madame La Faucherie s'étaient accrues à mesure que redoublait la fièvre de jeunesse dont son fils était tourmenté.—Il faut le marier, se disait-elle,—et elle avait déjà confié ses préoccupations à un vieux voisin de campagne, M. de Vendières. Le vieillard avait souri, puis ils avaient ensemble passé en revue les beaux partis des environs. Au milieu de trois ou quatre demoiselles à marier, M. de Vendières nomma la fille d'un riche marchand de bois, de Saint-Gengoult, Adeline Obligitte.—C'est une jolie personne, ajouta-t-il, seize ans, élevée au Sacré-Coeur, une fortune solide… Nous sommes un peu parents et je pourrais vous servir… Songez-y.—Madame La Faucherie avait promis d'y songer, et ses préoccupations avaient recommencé, compliquées d'hésitations et d'enquêtes matrimoniales, car elle était difficile et aurait voulu trouver une merveille pour son fils…

Les choses en étaient là, quand, le soir où commence ce récit, Gérard, qui était resté longtemps silencieux, après souper, dit tout à coup à sa mère:—Connaissez-vous la famille Obligitte, à Saint-Gengoult?…—A cette question, madame La Faucherie releva la tête, et sa figure s'éclaira d'un sourire. Elle répondit qu'elle avait été élevée au couvent avec madame Obligitte, mais que plus tard elle l'avait perdue de vue; puis elle ajouta;—Aurais-tu rencontré mademoiselle Obligitte? On la dit fort jolie…

Gérard rougit légèrement et se borna à parler du logis Obligitte, dont la physionomie silencieuse l'avait frappé. Il se sentait embarrassé, et je ne sais quelle timidité l'empêcha de conter sa rencontre avec l'inconnue du Ru des Sept-Fontaines. La conversation tomba de nouveau un moment. Madame La Faucherie était restée pensive.

—Dis-moi, Gérard, reprit-elle enfin, as-tu quelquefois songé à te marier?

Cette fois, le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles et fit une réponse évasive.—Eh bien, mon cher enfant, continua sa mère, si tu veux me faire plaisir, tu y songeras sérieusement, et nous en reparlerons; il me tarde de devenir grand'mère.

Il sourit et elle n'ajouta rien de plus, mais quand son fils eut regagné sa chambre, elle resta longtemps encore près du feu demi-éteint, immobile et plongée dans une profonde méditation. Cette allusion de Gérard à la famille Obligitte rappelait à madame La Faucherie sa conversation avec M. de Vendières et les indications données par son voisin de campagne. Cette singulière coïncidence la frappa et ramena plus fortement encore son esprit vers sa préoccupation dominante. Elle avait toujours rêvé de choisir elle-même la jeune fille digne de comprendre et d'aimer Gérard, de frayer elle-même le chemin où les deux jeunes gens pourraient se rencontrer, d'y amener en secret cette fiancée élue entre toutes, charmante entre toutes, et de dire à son fils:—Voici le bonheur, prends-le de ma main. Après avoir consacré à Gérard les belles années de sa seconde jeunesse, et reporté sur la tête de l'unique enfant toutes les tendresses de son coeur, elle voulait faire plus encore, et lui donner le bonheur dans l'amour d'une autre.—Elle voulait trop, car l'amour est un oiseau capricieux qui ne chante qu'à son heure, et ne fait son nid que sur un arbre de son choix.—Elle l'avait su jadis et elle aurait dû s'en souvenir, mais les préoccupations un peu exclusives de la mère avaient effacé les souvenirs de la jeune fille. A cinquante ans, on oublie qu'on voulait aimer et choisir soi-même, quand on en avait vingt. En dépit de sa belle âme, madame La Faucherie était devenue positive; elle plaçait maintenant assez volontiers l'idéal du bonheur dans ce qu'on appelle un beau mariage. De nos jours, cette chimère du mariage riche, où l'amour figure à peine comme accessoire, est le rêve de presque toutes les mères, et cette ardente préoccupation est en train de tarir dans la bourgeoisie française la sève généreuse qui fit sa force et sa grandeur en 1789.—Madame La Faucherie elle-même avait subi l'influence de son temps; elle s'était vouée à la recherche d'un beau parti, et en ce moment il lui semblait voir, comme dans le lointain d'une longue avenue, l'idéal tant poursuivi se dresser enfin au seuil de la maison Obligitte.

Elle était allée aux renseignements, et elle était revenue satisfaite. La famille était bien posée et la fortune bien assise. Les Obligitte ne dépensaient pas leur revenu; ils vivaient honorablement, mais d'une façon très retirée dans leur maison de la place Verte, avec leur fille Adeline et une nièce, nommée Véronique. Cette nièce un peu mystérieuse inquiétait seule madame La Faucherie. Elle n'habitait Saint-Gengoult que depuis un an, et sa brusque installation dans la maison de son oncle avait vivement excité la curiosité de la petite ville, sans la contenter. Personne ne savait rien de précis sur son compte, et la famille Obligitte gardait sur ce point la plus absolue réserve. Les curieux en avaient été pour leurs frais. Tout ce qu'on avait pu apprendre se réduisait à ceci: Véronique était la propre nièce de M. Obligitte; elle avait habité l'Alsace, s'y était mariée assez mal et était devenue veuve au bout d'un an. Du reste, depuis son arrivée à Saint-Gengoult, son attitude fière et réservée, ses goûts sérieux et sa charité pour les pauvres, qu'elle allait visiter et soigner, avaient arrêté les commentaires et imposé silence aux questionneurs indiscrets.—Après tout, pensait madame La Faucherie, je n'ai pas à m'occuper de la nièce; l'important est que la jeune fille aime Gérard et lui convienne.—Quand elle sortit de sa méditation, elle n'hésitait plus; le mariage de Gérard avec Adeline lui apparaissait comme le plus réel bonheur qu'une mère pût souhaiter à son fils, et elle était décidée à faire de sérieux efforts pour arriver à une heureuse conclusion.

Les femmes sont merveilleusement organisées pour cette diplomatie matrimoniale. En huit jours, madame La Faucherie, par l'entremise de M. de Vendières, fit sonder les intentions des parents d'Adeline, et se ménagea une entrevue avec madame Obligitte. Le dimanche suivant, la mère de Gérard alla à Saint-Gengoult, et s'arrangea de façon à voir sortir de la messe Adeline Obligitte qu'elle trouva fraîche et jolie à souhait; le même jour, pendant les vêpres, elle monta jusqu'à la place Verte, mais madame Obligitte était absente et madame La Faucherie se borna à laisser sa carte.

Toutes ces démarches se faisaient à l'insu de Gérard. Madame La Faucherie préférait ne pas l'initier à ces petites manoeuvres préparatoires. Elle craignait de faire naître des répugnances et des hésitations qui l'eussent embarrassée. D'ailleurs, elle désirait, avant de s'engager définitivement, que son fils vît mademoiselle Obligitte et se prononçât lui-même.

La visite de madame La Faucherie fut l'objet d'un long commentaire, le même soir, dans la maison de la place Verte. Dès qu'Adeline se fut retirée dans sa chambre, madame Obligitte, restée seule avec son mari et sa nièce, prit la carte de son amie d'enfance, et réveillant M. Obligitte qui commençait à sommeiller, lui demanda son avis sur cette démarche significative et sur la conduite qu'il fallait tenir. La figure de M. Obligitte s'épanouit. Il trouvait la démarche très flatteuse, et penchait pour qu'on y répondît favorablement.—Qu'en pensez-vous, Véronique? dit-il en se tournant vers sa nièce.

Cette dernière lisait près de la lampe et n'avait rien entendu. Il fallut la mettre au courant.—Adeline sait-elle ce qui se passé? demanda la jeune femme en relevant sa tête pâle.

—Certainement non! s'écria madame Obligitte.

—Ne craignez-vous pas, poursuivit Véronique, que votre réponse ne soit considérée par madame La Faucherie comme un engagement?

—Qu'importe? répondit l'oncle Obligitte, M. Gérard nous convient.

—Convient-il également à ma cousine? répliqua Véronique; puisqu'il s'agit de son avenir, je pense qu'elle doit être consultée la première.

Madame Obligitte se récria.—Ces choses-là se traitaient toujours entre les parents; eux seuls étaient bons juges en si grave matière. Adeline, d'ailleurs, avait été élevée dans des principes d'obéissance chrétienne, et accepterait avec reconnaissance le mari choisi par sa mère.

—Et saura-t-elle aussi accepter la souffrance, si elle s'aperçoit plus tard qu'elle n'aime pas son mari?

—Ma chère Véronique, dit M. Obligitte qui était un petit homme rond et positif, l'essentiel est que toutes les convenances se trouvent réunies… Le mariage n'est pas un roman.

—Est-ce un marché?

—Non, sans doute, répondit-il… Mais M. La Faucherie est un charmant garçon… Il ne peut déplaire à Adeline, et c'est là l'important… L'amour vient ensuite.

—Et s'il ne vient jamais, dit Véronique avec vivacité, si vous liez deux êtres qui se font mutuellement souffrir et ne peuvent plus se quitter?

—Quelle imagination, dit madame Obligitte et comme vous voyez les choses en noir!… M. Gérard est trop bien élevé pour faire un mauvais mari, et je répondrais de lui… D'ailleurs, ma pauvre enfant,—et elle poussa un long soupir—nous devons tous porter patiemment nos croix, le bonheur parfait n'est pas de ce monde, et le mariage amène avec lui de petites misères qu'il faut savoir subir avec résignation.

Véronique secoua la tête. Il y eut un moment de silence.—Voyons, reprit M. Obligitte, nous nous éloignons de la question… Il s'agit de répondre à la démarche de madame La Faucherie!

—J'irai demain au Doyenné, dit la tante, et j'inviterai les La
Faucherie pour la soirée de dimanche.