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Gertrude et Veronique

Chapter 17: IV
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About This Book

Set in a rain‑swept Argonne village, the narrative revolves around the Mauprié household as it negotiates limited means, familial obligations and shifting affections after a young niece comes under their care. Domestic scenes trace the rhythms of work, thrift and evening conversation while sibling rivalries, social pride and romantic longings surface between hunting outings and routine chores. The surrounding woods and seasonal light frame quieter revelations: intimate tensions, private resentments and a concealed past gradually emerge, forcing members to reassess responsibility, loyalty and the emotional costs of preserving appearances in a constrained rural community.

II

Le dimanche d'après, le logis Obligitte prit dès le matin un aspect vivant et hospitalier, qui ne lui était pas habituel. Madame Obligitte fit ouvrir le salon, les housses des fauteuils furent enlevées, et Véronique, aidée de sa cousine, garnit la jardinière et les vases avec les premières fleurs d'avril. Quand tout fut prêt, Adeline Obligitte jeta un coup d'oeil sur le vieux salon qui avait pris un air de fête, et s'adressant à la jeune femme:

—Connaissez-vous les La Faucherie, Véronique?… On dit que la mère est très imposante, et que le fils est un ours… Ils ne seront pas très amusants; mais à Saint-Gengoult, il y a si peu de ressources!—Elle fit une légère moue, puis prenant une grappe de lilas blanc, elle la posa dans ses beaux cheveux blonds, se regarda dans la glace, et continua d'un air espiègle:—Comment trouvez-vous ma coiffure?… J'ai l'air d'une mariée, n'est-ce pas?… Ce soir, j'ai envié de me mettre en rose, et je vais essayer ma robe.—Elle fit une folle révérence et sortit en chantant.

Les deux cousines contrastaient non seulement par le visage, mais surtout par les goûts et le caractère. A un fonds de frivolité native, Adeline joignait l'étroitesse d'âme de sa mère et l'esprit positif de M. Obligitte. Les choses sérieuses effrayaient son coeur de papillon, elle aimait le plaisir, et ne secouait sa pensée paresseuse qu'à force de bruit et de dissipation; elle était toujours en mouvement et toujours ennuyée.—Véronique était silencieuse, concentrée, intelligente et énergique; elle aimait à se dévouer, et les obstacles n'arrêtaient pas son activité généreuse; elle les affrontait avec fierté, en femme accoutumée de bonne heure à lutter contre les difficultés de la vie. L'inaction seule lui faisait peur, soit parce qu'elle avait une horreur instinctive de l'oisiveté, soit peut-être parce qu'elle redoutait de se trouver face à face avec de pénibles souvenirs. Elle avait besoin, elle aussi, de se dépenser au dehors, mais son agitation n'était pas stérile. Dès son arrivée à Saint-Gengoult, elle avait pris la direction de la maison, au grand contentement d'Adeline, qui trouvait le ménage fastidieux, et de madame Obligitte, nature apathique et faible, tout occupée de pratiques dévotes et de pieuses méditations. Véronique avait un jugement sûr et prompt, et malgré leur répugnance pour ce qu'ils nommaient ses idées romanesques, son oncle et sa tante la consultaient chaque fois qu'il fallait prendre une décision. Elle dirigeait la vieille servante, tenait les comptes de M. Obligitte, avait l'oeil à tout, et trouvait encore le temps de faire une lecture en se promenant dans la campagne.

Mais cette activité, renfermée le plus souvent dans un cercle étroit de détails matériels, ne suffisait pas à son âme ardente. Elle éprouvait parfois le besoin de s'élancer au delà, de donner une autre visée à sa jeunesse et à son énergie, et chaque fois elle venait se heurter aux réalités de la vie qu'on menait à Saint-Gengoult. La maison de la place Verte était froide et endormie comme un couvent; les journées s'y succédaient, grises et monotones. Les tracas du ménage absorbaient toute la matinée, puis la journée s'achevait presque toujours par un travail de tricot ou de broderie, dans une salle basse donnant sur une cour intérieure.—Ces après-midi paraissaient d'une longueur mortelle à Véronique.—La cour était humide et profonde comme un puits; près des fenêtres, de maigres lilas sans fleurs poussaient en avril une pâle frondaison qui s'effeuillait avant la fin d'août. Par les vitres à petits carreaux verdis, le jour arrivait, terne et maussade, dans la salle dont les panneaux de chêne étaient pleins de craquements mystérieux; au seuil de la porte résonnait l'assoupissante chanson du rouet de la servante. Rarement on se tenait au jardin; le grand air donnait la migraine à madame Obligitte, et l'odeur des plantes l'énervait. Dans cette demeure où les visiteurs étaient rares, où les chambres closes exhalaient une affadissante odeur de renfermé, entre la place Verte silencieuse et un grand jardin abandonné, Véronique sentait avec effroi sa jeunesse s'écouler inféconde et décolorée…

Parfois elle cessait brusquement d'agir et se laissait aller à de longues méditations. Quelles pensées amères, quels souvenirs odieux, quels rêves découragés se remuaient alors dans son cerveau?… Par moments, on pouvait saisir des traces de leur passage sur sa figure expressive. Ses yeux, devenus moins lumineux, prenaient la teinte foncée de ces eaux profondes qui coulent sous une ombre épaisse; son front se penchait, et ses traits se contractaient; un frémissement de mépris et de dégoût passait sur ses lèvres fières et passionnées, puis elle secouait vivement la tête comme pour chasser des souvenirs détestés.—Parfois aussi, mais plus rarement, ses yeux s'illuminaient d'un éclair d'exaltation et de défi, et son front se relevait… On l'eût crue animée d'un esprit de révolte; elle semblait dans l'attente d'une délivrance, ses joues se coloraient et son coeur palpitait impatient… Mais ce violent souffle d'orage passait vite, ses joues reprenaient leur pâleur mate, sa poitrine s'apaisait, et ses longs cils noirs s'abaissaient sur ses yeux résignés.

Telles étaient les agitations de sa pensée, à l'heure même où madame Obligitte s'apprêtait à recevoir ses hôtes. Tout en contemplant tristement le salon paré de fleurs, elle souhaitait que cette journée fût déjà passée; elle maudissait ces heures de cérémonie banale où il faudrait, bon gré mal gré, rire et causer… Le soir, en surveillant les derniers préparatifs de cette ennuyeuse réception, elle se sentait lasse et morose. Le front appuyé contre la vitre, elle regardait le jardin déjà enveloppé par le crépuscule; elle songeait aux grandes routes perdues dans les bois et à la solitude des forêts endormies… Tout à coup elle entendit un bruit de pas au seuil du salon, et, se retournant, elle aperçut madame La Faucherie et Gérard.

Elle tressaillit, un peu surprise; tandis que Gérard la saluait, elle demanda la permission de prévenir sa tante et disparut.—Bientôt tous les Obligitte firent leur entrée. Puis on entendit le son d'une canne dans le corridor, et le vieil ami des deux familles, M. de Vendières, avec sa houppelande grise et sa lanterne sourde, vint compléter la réunion, qui garda ainsi un caractère tout intime.—On avait organisé une table de boston; après les compliments d'usage, M. de Vendières, M. Obligitte et les deux dames s'y assirent. Les trois jeunes gens restèrent seuls devant la cheminée. Véronique à demi plongée dans l'ombre projetée par le piano, Adeline en pleine lumière, et Gérard entre elles deux.

Gérard n'avait pu se défendre d'un mouvement d'admiration pour la jolie figure de mademoiselle Obligitte, mais ce ne fut qu'une impression légère; ses yeux glissèrent vite sur cette beauté trop voyante et trop évaporée, pour aller chercher Véronique dans l'angle où elle se tenait à l'écart, presque confondue avec l'ombre des meubles, tant sa toilette était sombre. C'était vers elle qu'allait tout son intérêt: il lui en voulait de se maintenir dans cette ombre et de se dérober ainsi aux regards et à la conversation.—L'entretien était tombé sur le Doyenné:

—Ce doit être délicieux dans la belle saison, dit Adeline, mais en hiver!… La maison est si seule au milieu des bois!… A votre place, je mourrais de peur.

—Oh! répondit Gérard en riant, nos bois sont sûrs, et les bûcherons sont les plus honnêtes gens du monde…

Alors il se mit à plaider la cause du Doyenné. Excité par les objections de la jeune fille, il perdit peu à peu sa timidité, et laissa voir son amour pour les solitudes de l'Argonne. Il vanta sa vieille maison aux murs vêtus de lierre, aux larges pièces lambrissées de chêne; le plaisir d'entendre, le soir, la chanson du vent dans les sapins de l'avenue; la joie, au printemps, d'ouvrir ses fenêtres et de voir, au loin, les masses verdoyantes de la forêt onduler dans la rosée… Blottie dans son coin, Véronique écoutait, à la fois surprise et satisfaite de trouver Gérard si différent de ce qu'elle avait pensé. Elle l'avait cru pareil aux gentillâtres campagnards de Saint-Gengoult; sa conversation sérieuse, sa figure ouverte, son regard expressif, tout en lui renversait l'image formée dans l'esprit prévenu de la jeune femme. A mesure qu'il parlait, sa nature enthousiaste se révélait, et Véronique l'écoutait avec un intérêt croissant. Son rire d'enfant la charmait; elle admirait cette fraîcheur d'âme, cette poésie native dont nul souffle mauvais n'avait encore enlevé la fleur.—Pendant ce temps, le feu crépitait dans l'âtre; développés par la chaleur, les parfums des plantes printanières imprégnaient l'air tiède du salon; au dehors, on entendait le murmure du vent d'avril dans les tilleuls des jardins… Peu à peu la jeune femme se sentit ranimée et rassurée. Il se faisait en elle un travail semblable à celui de la sève dans les arbres. Quelque chose la poussait à rompre le silence, à se mêler à l'entretien, à montrer à Gérard que dans cette maison Obligitte il y avait une âme qui sympathisait avec la sienne et dépassait le vulgaire niveau de l'esprit d'Adeline.

Celle-ci prêtait aux discours du jeune homme une oreille distraite, et parfois jetait, à tort et à travers, quelques réflexions bien positives, qui tombaient comme une eau glacée sur l'enthousiasme de Gérard.—Moi, dit-elle d'une voix décidée, je n'aimerais pas cette vie de sauvage, et une chaumière au fond des bois ne serait pas mon rêve.

Véronique fit un mouvement brusque, et sa tête sortit de l'ombre. Gérard vit tout à coup ses deux beaux yeux briller plus près de lui.—Et vous, madame? lui demanda-t-il.

—Oh! moi, répondit-elle, je suis accoutumée à la solitude, elle ne m'effraye pas. Tout enfant, l'un de mes rêves était de vivre seule dans une cabane de pêcheur, au bord de la mer…

Au son de cette voix grave et mélodieuse, Gérard releva vivement la tête, et, pour la première fois, contempla à loisir la pâle figure de Véronique. Il fut surtout frappé de l'expression de ses yeux, profonds et colorés comme la mer dont elle parlait…

—Aujourd'hui encore, continua-t-elle mon plus grand désir serait de revoir la mer. Quand je ferme les yeux, c'est toujours elle que j'aperçois dans le fond de mes rêves; tantôt elle est claire et calme, tantôt sombre et grosse d'orage,—et toujours je me retrouve dans ma petite cabane de pêcheur, seule, écoutant les vagues qui retombent sur les galets, et regardant tourner la lumière d'un phare…

—Toujours romanesque! murmura madame Obligitte, qui prêtait l'oreille à tout ce qui se disait près de la cheminée… Véronique, ma chère, soyez donc assez bonne pour vous occuper du thé.

—Pardon! dit Véronique à Gérard.—Ses grands yeux souriants se tournèrent vers ceux du jeune homme en signe d'excuse, puis elle passa dans une pièce voisine, et ne rentra qu'avec les gâteaux et la théière fumante.

Après le thé, madame La Faucherie se leva pour partir. En lui serrant les mains, madame Obligitte lui exprima le désir de la revoir bientôt.—On dit que monsieur votre fils est musicien, ajouta-t-elle, j'espère qu'il voudra bien venir quelquefois faire de la musique avec ma fille et ma nièce.—On était déjà dans le corridor; les regards de Gérard cherchèrent Véronique pour lui dire adieu, mais elle était masquée par madame Obligitte et par Adeline, et il put à peine apercevoir les rubans de sa coiffure.

Ainsi se passa la première entrevue. Gérard et sa mère reprirent silencieusement le chemin du Doyenné. Madame La Faucherie semblait préoccupée de l'impression produite par Adeline.

—Comment la trouves-tu? dit-elle tout à coup à son fils.—Très jolie, répondit laconiquement Gérard.—Il paraissait, lui aussi, très préoccupé, et sa mère ne crut pas devoir pousser ses questions plus avant. Fidèle à son système d'abstention, elle ne voulait pas que Gérard se crût influencé.—Il sera plus heureux, se disait-elle, s'il pense avoir seul gagné la main d'Adeline.—Elle était décidée à se taire et à laisser agir ses deux complices: la jeunesse et l'amour.

A partir de ce jour, Gérard, en effet, passa de longues heures au milieu de la famille Obligitte. L'introduction de ce visiteur inattendu faisait circuler un peu de vie et de gaieté dans le maussade logis de la place Verte, et Véronique fut toute surprise de trouver à la vieille maison un air de fête et de renouveau qu'elle ne lui avait jamais vu. Insensiblement elle se fit une douce habitude de cette visite qui revenait presque à heure fixe. Il y eut un moment dans la journée où elle consulta la pendule avec une certaine impatience et où le bruit du marteau, retombant sur la grand'porte et réveillant un sonore écho dans le long vestibule, ne fut plus accueilli avec une indifférence résignée. Elle reconnaissait Gérard à sa manière de frapper et au bruit de son pas dans le corridor. Lorsqu'il entrait dans le salon sombre et enfumé, un rayon lumineux pénétrait avec lui, et tous les objets assoupis dans l'ombre semblaient sortir d'un long sommeil, comme les habitants du château de la Belle-au-Bois-Dormant à l'arrivée du fils du roi. Le plus souvent Gérard se trouvait seul avec les deux cousines; M. Obligitte était en forêt, et madame Obligitte s'occupait de son ménage ou de l'église. On faisait alors un peu de musique; Gérard chantait et Adeline l'accompagnait, puis Véronique à son tour s'asseyait au piano et jouait une sonate de Mozart ou une romance de Mendelssohn. D'ordinaire, elle se mêlait peu à la conversation. A demi cachée derrière le piano, elle laissait parler les deux jeunes gens, et s'oubliait à observer la nature expansive du fiancé d'Adeline. Elle aimait sa voix sympathique et son enthousiasme. Il lui semblait que Gérard apportait avec lui dans la vieille maison les saines et vivifiantes émanations des bois qu'il venait de traverser. Elle trouvait dans toute sa personne quelque chose de la franchise et de la spontanéité des plantes forestières, une verdeur agreste tempérée par une fleur de délicatesse féminine. Elle se sentait réjouie par le loyal sourire de ses lèvres vermeilles, toutes gonflées du riche sang de la jeunesse; et quand, au milieu de l'entretien, le jeune homme relevait vers elle son front large, encadré de cheveux noirs, et semblait l'interroger des yeux, elle échangeait volontiers avec lui un regard amical. Elle devinait, à certaines paroles, qu'elle avait en lui un allié, que leurs pensées avaient suivi souvent la même pente, et que leurs aspirations avaient pris parfois le même vol… Et cet échange de regards affectueux, cette communauté de sentiments et de sensations donnaient à sa vie un intérêt nouveau.

—Que pensez-vous de M. La Faucherie? lui demanda un jour Adeline, et elle ajouta, sans attendre sa réponse:—Moi, je ne le trouve guère aimable; c'est un sauvage… Avez-vous remarqué comme il noue mal sa cravate?

—Non… ainsi il vous déplaît?

—Lui?… Oh! mon Dieu, pas plus qu'un autre… A propos, continua-t-elle avec une pointe d'ironie, dites-moi, vous qui êtes dans le secret, à quelle époque compte-t-on nous marier?—Et comme Véronique faisait un geste d'étonnement:—Croyez-vous, poursuivit Adeline, que je n'aie rien compris aux airs mystérieux de mon père?… J'ai écouté aux portes et je sais tout.

—Vous épouseriez donc M. La Faucherie sans l'aimer?

—Dieu, que vous êtes sentimentale! dit Adeline en riant aux éclats… M. Gérard ne me déplaît pas, c'est un parti très distingué, comme dit maman… Et puis, le Doyenné est une habitation confortable; la ville est à deux pas, et on a une voiture à deux chevaux… J'ai toujours rêvé de brûler le pavé de Saint-Gengoult dans une calèche bien suspendue… Vous verrez comme je mettrai la maison sur un bon pied, quand je m'appellerai madame La Faucherie!—Et tout en babillant, elle passait et repassait devant la glace, ajustant les plis de sa jupe, relevant sa tête blonde et prenant des airs, puis elle fit une longue glissade en chantant un menuet.

—Ainsi, répéta Véronique, étourdie par tant de légèreté, vous croyez qu'on peut se marier sans aimer son mari?

—Mais ma chère, cela se voit tous les jours; et vous, par exemple…

—Ne parlons pas de moi!… interrompit brusquement la jeune femme; mais que diriez-vous si M. La Faucherie partageait vos idées?

Adeline eut un long sourire d'incrédulité.—Oh! quant à lui, c'est différent… S'il est venu ici, c'est que probablement quelqu'un l'y attirait.

—Vous pensez qu'il vous aime? demanda encore Véronique.

Pour toute réponse, Adeline sourit de nouveau d'un air demi-ironique et demi-mystérieux, puis elle haussa les épaules, et se replaçant devant la glace, souleva ses jolis bras et se mit à renouer ses cheveux… La tête un peu rejetée eu arrière, les lèvres rieuses, le nez au vent et la poitrine doucement soulevée, elle jetait tantôt à la glace et tantôt à sa cousine de petits coups d'oeil interrogateurs. Sa jeune et victorieuse beauté semblait dire:—Peut-on ne pas m'aimer?

Au sortir de cet entretien, Véronique sentit une sourde et douloureuse irritation. Elle était froissée de ce ton de superbe indifférence, et les paroles d'Adeline retentissaient en elle comme un défi dédaigneux. D'où venait cette amertume étrange? Le penchant affectueux qu'elle avait pour Gérard était-il assez puissant déjà pour la faire souffrir à l'idée seule d'un partage possible avec Adeline? La simple affection avait-elle de ces violentes jalousies, et un pareil sentiment pouvait-il s'appeler encore de l'amitié?… Non, c'était de l'amour!—Cette pensée éclata comme un terrible éclair, et illumina tout à coup son coeur d'une clarté cruelle.—Elle se trouvait alors seule dans sa chambre, à la tombée de la nuit. Elle s'assit près de la fenêtre, et couvrit de ses mains sa figure brûlante. Ses tempes battaient et son corps était agité par un léger tremblement.—Il ne fallait plus se leurrer: elle aimait Gérard, et ces joies confuses, ce trouble étrange, cet intérêt jaloux, tout cela, c'était la passion… Mais alors quel odieux rôle allait-elle jouer dans cette maison où Gérard était considéré comme le futur mari de sa cousine? A quels lâches mensonges allait-elle être réduite, et où pouvait aboutir une si avilissante folie?… Tout ce qu'il y avait de fierté en elle se souleva. Elle appela à son aide toute son énergie, et résolut de se vaincre.—Non, dit-elle, je ne trahirai pas l'hospitalité qu'on me donne et je murerai si bien mon coeur que personne ne saura s'il est mort ou vivant.

Le surlendemain, quand Gérard revint chez madame Obligitte, Véronique, pendant toute la durée de sa visite, demeura impassible, silencieuse et comme enfermée dans une glaciale enveloppe d'indifférence. En vain, le jeune homme, désolé de cette froideur, voulut-il chercher son regard et la questionner. Il n'obtint aucune réponse, et quand vint l'heure de rentrer au Doyenné, il s'éloigna pensif et attristé.

Le même soir, Véronique, après cette visite, se promenait au jardin. C'était la première soirée de mai, et sa tante, avec Adeline, s'était rendue pieusement à l'église où l'on célébrait l'ouverture du Mois de Marie.—Elle errait seule le long des sentiers herbeux du verger abandonné; elle se disait que la lutte dont elle venait de sortir victorieuse recommencerait le lendemain, et elle se demandait si elle aurait toujours la même force et le même succès.—Comme pour affaiblir encore son courage, le printemps, alors dans son plein épanouissement, lui envoyait toutes ses tièdes haleines de fleurs demi-closes et de bourgeons entr'ouverts; les vieux pommiers moussus secouaient sur sa tête leur neige odorante, et la jeune lune, qui dressait au-dessus des toits aigus son mince croissant, mettait une tendre et féerique lumière dans la verdure des massifs. Au bas de la terrasse, vers le faubourg, on entendait des rumeurs et des chants lointains… Le jour du 1er mai, dans les villages de l'Argonne, les jeunes garçons vont de porte en porte, des branches vertes à la main, chanter le Mai demander de l'argent ou des oeufs. Les chansons des Trimazeaux (c'est le nom qu'on donne aux quêteurs) bourdonnaient dans l'éloignement, et ajoutaient un élément de plus au charme printanier qui troublait Véronique.—Tandis qu'elle marchait rapidement en s'exhortant à la lutte et en cherchant à secouer la langueur qui la gagnait peu à peu, elle entendit un bruit de pas, et vit Gérard s'avancer sous les pommiers de la grande allée.

Elle s'arrêta brusquement et l'attendit, immobile comme une pâle statue sous les bleuâtres rayons de la lune. Quand il fut près d'elle:

—Ma tante et ma cousine sont sorties, dit-elle d'une voix âpre, ne le saviez-vous pas?

—La servante vient de me l'apprendre, répondit-il, mais elle m'a dit que vous étiez au jardin… et j'ai pensé que vous me permettriez de vous y tenir compagnie.

Un refus aurait pu lui montrer qu'elle avait peur et l'enhardir; elle le comprit et se borna à faire un muet signe de tête, puis elle reprit lentement sa promenade entre les hautes bordures de buis. Gérard marchait à ses côtés, embarrassé de ce long silence et de ce froid accueil, et refoulant au fond de son coeur les sentiments qui l'avaient poussé, par cette soirée de mai, vers la maison de la place Verte.—Par instants, on entendait le bouillonnement lointain de l'Aire qui courait dans les prés, au bas des terrasses du verger. Tout à coup le choeur des Trimazeaux retentit de l'autre côté de la rivière, et l'un des couplets de la chanson monta jusque dans les arbres du jardin:

C'est le joli mois de mai,
L'hiver est passé;
Je n'puis tenir mon coeur de joie aller,
Tant aller, tant danser!…
Vous aller, moi chanter,
Trimazeaux,
C'est le mai, le joli mai.
C'est le joli mois de mai.

—J'aime cette chanson, dit Gérard.—Comme ces voix d'enfants gagnent à être entendues la nuit!… Ne trouvez-vous pas que dans cette musique primitive on sent toute l'impression du printemps sur des coeurs simples?

Véronique répondait brièvement, craignant de laisser percer dans le frémissement de sa voix l'émotion qui la pénétrait. Tandis que Gérard parlait, elle constatait, combien, depuis la veille, son mal avait fait de progrès. Il s'était passé en elle quelque chose de semblable au travail latent d'un incendie qui couve pendant de longues heures, et qui éclate violemment… A peine a-t-on aperçu la première étincelle, que toute la maison est embrasée. Depuis la veille seulement, elle avait conscience de son amour, et déjà elle se sentait possédée tout entière… Sous l'aiguillon de cette pensée, elle pressait le pas comme pour échapper par une marche rapide aux dangers du tête-à-tête. Tout à coup elle poussa un léger cri et posa instinctivement sa main sur le bras du jeune homme; elle venait de se heurter à une souche d'arbre, et son pied avait tourné.

—Vous vous êtes fait mal? dit Gérard en la forçant à prendre son bras.

—Non, répondit-elle, j'ai seulement le pied un peu engourdi.

Elle se remit à marcher, mais plus lentement et sans se séparer de son compagnon. Elle sentait, au tremblement du bras sur lequel se posait le sien, combien Gérard était ému; elle voyait au clair de lune ses lèvres s'entr'ouvrir, prêtes à laisser échapper enfin le mot qu'elle redoutait. Elle fit un effort énergique, et résolut d'aller au-devant du danger. Elle s'arrêta, quitta le bras de Gérard, et le regardant courageusement en face.

—Vous êtes un coeur loyal, monsieur La Faucherie? demanda-t-elle.

—Avez-vous quelque raison d'en douter? dit-il d'une voix troublée.

—J'espère que non, et j'attends de vous une réponse loyale… A quel titre pensez-vous être reçu chez ma tante?

Il rougit et répondit:—Ma mère n'est-elle pas l'amie de madame
Obligitte?

—Et, poursuivit Véronique d'un air incrédule, vous ne vous êtes jamais demandé comment cette maison, fermée à tous, s'était subitement ouverte pour vous seul?… Jamais vous n'avez songé qu'on vous y accueillait comme le futur mari d'Adeline?

La figure de Gérard exprima un naïf et sincère étonnement.—Sa mère ne lui avait jamais dit un mot de ce projet de mariage, et jamais son esprit ne s'était arrêté sur une semblable supposition.

—Ainsi, dit Véronique, vous n'avez pas l'intention d'épouser Adeline?—Gérard protesta énergiquement.—Eh bien! reprit-elle, vous êtes trop honnête pour continuer à tromper une famille qui se repose sur votre honneur… Disons-nous adieu ici et ne revenez plus!

Il la regarda d'un air exalté.—Je vous aime! s'écria-t-il.

Ce cri plein de passion vraie remua profondément Véronique; mais elle se roidit contre sa propre émotion, et d'une voix plus sévère:—Pas un mot de plus! reprit-elle, j'ignore quelle opinion vous avez pu prendre de moi, mais vous devez me rendre cette justice que jamais rien dans ma conduite n'a pu vous autoriser à m'adresser des paroles qui m'offensent… Adieu!

Il lui saisit la main et d'un ton suppliant lui demanda pardon de son audace, puis il protesta de son respect, et, la retenant toujours, il la força d'écouter l'histoire de son amour. Il lui dit comment il l'avait vue pour la première fois, comme il s'était senti attiré vers elle dès ce premier soir, comme son affection pour elle avait grandi jour par jour, tellement qu'il lui était maintenant impossible de la briser.—Véronique était devenue pensive; il la crut ébranlée.—Laissez-moi être votre ami! ajouta-t-il en finissant.

Elle secoua vivement la tête, et retirant sa main:—Je n'ai pas le droit d'avoir un ami, dit-elle durement, partez et ne revenez plus.

—Et si je ne vous écoute pas, s'écria-t-il avec emportement, si je vous force à subir ma présence!

—Je ne la subirai pas, répondit-elle, j'en jure par le ciel que voici!… Je fuirai la maison de ma tante, et c'est vous qui l'aurez voulu.

—Ainsi vous ne m'aimez pas? fit-il désespéré.

Elle rassembla toute son énergie, et le regarda en face:—Non, dit-elle; puis elle s'éloigna par une allée transversale et disparut derrière les massifs.

Quand elle fut certaine qu'il ne la suivait pas, elle s'arrêta. Elle l'entendit bientôt remonter vers la maison, puis la porte du logis retomba sur lui… Alors elle se dit qu'il s'en allait désolé, humilié, souffrant, et tout son coeur se déchira.—En elle, l'amour saignant et meurtri protestait. Elle courut à la terrasse pour entendre encore le bruit mourant de son pas dans la rue déserte qui descendait vers le faubourg; intérieurement elle lui criait de toutes les forces de son âme: «Reviens! J'ai menti et je n'aime que toi!..» Puis soudain elle reculait effrayée; il lui semblait que son être se dédoublait et qu'à ses côtés une voix rude murmurait:—Souffre et tais-toi… Tu ne dois pas l'aimer. Dans ta vie il n'y a plus de place pour l'amour…

Elle restait immobile et comme pétrifiée, et pendant ce temps la chanson des Trimazeaux arrivait jusqu'à elle, apportée par le vent de la nuit de mai:

En passant emmi les champs,
J'ai trouvé les blés si grands;
Les avoines vont se levant,
Les aubépines fleurissant…
Trimazeaux,
C'est le mai, le joli mois de mai.

III

Les coeurs les plus sincèrement épris sont les plus prompts à désespérer; la vivacité de la passion leur enlève, avec le sang-froid, toute leur confiance. Plus maître de lui, Gérard eût remarqué le trouble de Véronique, mais il n'avait entendu que les paroles cruelles qui le bannissaient, et il était revenu désolé au Doyenné.

Le lendemain, au déjeuner, madame La Faucherie vit la tristesse de son fils et remarqua qu'il mangeait à peine. D'ordinaire, après le repas, ils faisaient ensemble une promenade jusqu'à la lisière de la forêt. Ce jour-là, Gérard monta dans sa chambre et s'y enferma.—Sa pensée est ailleurs, se dit madame La Faucherie en souriant tristement, et l'amour lui fait oublier nos vieilles habitudes.—Elle avait entraîné en toute hâte son fils sur le chemin du mariage, et maintenant elle suivait, avec un intérêt mélancolique, ses progrès sur cette route qui l'éloignait d'elle; son coeur de mère était partagé entre deux affections rivales, et, bien qu'elle eût prévu ce déchirement, elle en souffrait. Seulement elle essayait de se consoler en songeant que Gérard lui devrait son bonheur avec Adeline. La tristesse de son fils n'alarma d'abord que très peu sa tendresse; elle l'attribuait à quelque rigueur capricieuse de la jeune fille.—Ce sont bouderies d'amoureux, se disait-elle, et cela passera comme les giboulées de mars.—Mais quand, le lendemain, au lieu de partir pour Saint-Gengoult, Gérard, plus sombre encore, resta au logis, elle commença à s'inquiéter. Le dîner fut silencieux, et vers la fin du repas, madame La Faucherie crut voir une larme dans les yeux de son fils.—Allons, pensa-t-elle, il est temps de parler et de lui demander ses confidences.—Elle s'assit près de lui, et prit ses mains dans les siennes:—Tu es triste, dit-elle, es-tu malade?

Gérard essaya un geste de dénégation, mais elle sourit d'un air incrédule et reprit:—Si fait, tu souffres… N'as-tu pas la permission de conter tes douleurs à ta mère, ou n'as-tu plus confiance en moi?… Voyons, Gérard, tu aimes Adeline Obligitte?

Il releva la tête, et répondit d'une voix ferme:—Non, ma mère.—Et comme elle le regardait d'un air stupéfait, les yeux plongés dans ses yeux, il répéta:—Non, je n'ai jamais songé à mademoiselle Adeline, je ne l'aime pas, et afin que ma conduite n'ait plus rien d'équivoque, je suis décidé à ne plus retourner chez madame Obligitte…

Il se leva et ajouta:—Si vous m'aviez parlé plus tôt de vos projets, ma mère, je vous aurais détournée d'une tentative qui ne devait aboutir à rien de bon.—Il s'arrêta, sentant que, malgré lui, il avait mis un accent de reproche dans ses paroles, et tout confus de l'amertume de sa réponse, il courut embrasser sa mère dont les yeux s'emplissaient de larmes.

—Mais tu souffres, répéta madame La Faucherie, je le vois bien; dis-moi au moins la cause de ton mal!…

—A quoi bon? fit-il, vous ne pourriez rien pour le guérir.

Il sortit. Sa mère resta seule, désolée et portant dans son coeur les débris de son rêve brisé. Elle essayait encore par moments de se faire illusion et de croire à quelque dépit amoureux contre Adeline… Mais non, le doute n'était plus permis; la vérité a un accent tout spécial, et cet accent avait vibré dans la réponse de Gérard. Il n'aimait pas Adeline, et tout l'édifice si laborieusement élevé par madame La Faucherie venait de s'écrouler.—Mais alors, se disait-elle, quelle est cette angoisse qui le tourmente, et qui donc l'a causée?—Cette préoccupation l'obséda toute la nuit et lui ôta le sommeil. Quand elle fermait les yeux, elle revoyait Gérard pâle et morose, et elle se figurait qu'il allait tomber malade. Son cerveau s'empara de cette crainte et se mit à travailler. Vers le milieu de la nuit elle n'y tint plus, prit sa lampe et monta chez son fils. Il dormait. Le sommeil, si fort dans la pleine jeunesse et si irrésistible, avait vaincu le chagrin. Il dormait profondément. Ses yeux étaient clos et ses lèvres s'entr'ouvraient légèrement frémissantes. Madame La Faucherie abaissa l'abat-jour de la lampe, afin de ne pas éveiller Gérard, et le contempla un moment avec bonheur… La petite chambre était un peu en désordre et un rayon de lune tombait sur des livres ouverts. En portant les yeux de ce côté, madame La Faucherie remarqua un bout de ruban violet au milieu d'une touffe de fleurettes fanées. Elle s'approcha, examina curieusement ce ruban et ces petites fleurs bleues. C'étaient des véroniques sauvages, et elle se souvint d'avoir vu la nièce de madame Obligitte porter des rubans pareils à celui qui était là… Aussitôt un éclair traversa son esprit et tout lui fut expliqué.—Ah! le malheureux enfant, s'écria-t-elle, voilà le secret de sa tristesse…

En découvrant la passion de son fils pour Véronique, madame La Faucherie fut prise d'un amer découragement. Depuis deux mois, le mariage qu'elle projetait pour Gérard avait été l'occupation de ses jours et de ses nuits. Le succès de ce projet eût comblé tous ses désirs. Maintes fois déjà, en imagination, elle s'était représenté le jeune ménage établi au Doyenné: Gérard aimé de sa femme, heureux dans son intérieur, influent dans le pays… Afin de tout mener à bien, elle n'avait épargné ni peine, ni démarches, ni précautions adroites. Elle avait réussi à forcer la porte inhospitalière de la maison Obligitte et à y introduire Gérard; elle avait cru donner à cette union, longtemps préparée, les couleurs séduisantes d'un mariage d'inclination, et au moment où, près du but, elle triomphait déjà, voilà que toutes ses précautions et son adresse tournaient contre elle; l'échafaudage de ses combinaisons savantes s'écroulait, et toute cette ruine était l'oeuvre de cette petite femme, pâle et silencieuse, qu'elle avait à peine entrevue!

Malgré sa douceur habituelle, madame La Faucherie ne put se défendre d'un mouvement de colère contre Véronique.—D'où venait-elle, et quels charmes avait-elle mis en oeuvre pour ensorceler Gérard?—C'est sans doute une coquette qui se plaît à le tourmenter! s'écria-t-elle en songeant à la tristesse de son fils… Puis son bon naturel l'emportant sur son dépit:—Qui sait? pensa-t-elle, c'est peut-être une honnête femme qui ne veut pas encourager une folie? Si j'allais la trouver.—Peu à peu l'idée de voir Véronique germa et grandit dans son esprit. Avant de prendre un parti, n'était-il pas nécessaire de connaître celle qui avait causé tout le mal? Si réellement Véronique avait une âme loyale, peut-être, à elles deux, découvriraient-elles un moyen de tout sauver? Mais était-il encore temps? Madame La Faucherie secoua tristement la tête. Elle connaissait la nature à la fois timide et exaltée de Gérard, et elle n'avait qu'une confiance médiocre dans le succès des remèdes vulgaires.—Enfin, reprenait-elle au milieu de ses amères réflexions, elle est veuve, et si la folie de Gérard nous poussait à bout, nous aurions au moins la ressource de les marier…

Madame la Faucherie pensa qu'avant toutes choses il importait d'éloigner son fils. Elle ne voulait pas blesser l'amour-propre des Obligitte en rompant brusquement avec eux. Déjà madame Obligitte avait insinué qu'il était temps de se prononcer catégoriquement; elle trouvait, selon les habitudes françaises, que les deux jeunes gens s'étaient vus suffisamment. Afin de ne pas compromettre sa fille par des assiduités prolongées, elle avait fait savoir qu'elle partait avec Adeline pour un voyage de quelques semaines. Madame La Faucherie insista pour que Gérard s'absentât lui-même momentanément. Elle avait, du côté des Islettes, sur la lisière de la forêt, une ferme dont les bâtiments exigeaient des réparations urgentes. Elle décida, sans trop de peine, son fils à s'occuper personnellement de cette affaire, et un matin il partit, impatient de changer d'air et de secouer par de longues marches l'abattement qui avait suivi la fièvre des premiers jours.

Aussitôt après son départ, madame La Faucherie se rendit au logis de la place Verte. M. Obligitte avait accompagné sa femme et sa fille dans leur excursion, et la jeune femme était seule au logis. Madame La Faucherie se fit conduire à la chambre de Véronique.—C'était une petite pièce, située au premier étage, dont la fenêtre à meneaux de pierre s'ouvrait sur le vaste horizon des bois. Les murs en étaient simplement blanchis à la chaux; dans un angle, une étagère, chargée de livres, faisait face à un pastel encore souriant dans son cadre terni; au fond, se dressait le lit voilé de rideaux blancs; puis venaient une massive armoire de chêne, quelques vieux fauteuils et, non loin de la croisée, un petit guéridon supportant un vase plein de fleurs sauvages.—C'était tout. Véronique, vêtue de noir, lisait près de la croisée entr'ouverte; un ruban pensée nouait ses cheveux bruns, et quelques violettes achevaient de se faner à son corsage. En voyant entrer madame La Faucherie, elle se leva silencieusement.—D'un coup d'oeil la mère de Gérard saisit les moindres détails de cet intérieur simple et harmonieux, et elle se sentit presque rassurée.

—Je viens, dit-elle en s'asseyant, faire près de vous, Madame, une démarche qui vous paraîtra peut-être étrange, mais elle m'est imposée par une nécessité pénible, et vous me la pardonnerez plus tard…

Elle s'arrêta. Véronique pressentit quelque douloureuse explication, et son coeur se mit à battre violemment; mais elle appela toute son énergie à son aide.

—Madame, répondit-elle d'une voix ferme, je suis prête à vous entendre.

—Il s'agit de mon fils, reprit madame La Faucherie, après un moment de silence… Vous n'ignorez pas qu'il est question d'un mariage entre lui et mademoiselle Adeline?

Véronique fit un signe affirmatif.—Depuis quelques jours, continua la mère de Gérard, mon fils est triste et préoccupé, il refuse de retourner chez madame Obligitte et il déclare qu'il n'a jamais songé à se marier avec Adeline.—Elle regarda très fixement Véronique:—Ne connaîtriez-vous pas la cause de cette tristesse et de ce brusque changement?…

—Pardon, madame, permettez-moi à mon tour une question, dit Véronique; M. Gérard était-il instruit de ce projet de mariage lorsqu'il a été introduit chez ma tante?

—Non, j'avais préféré que l'idée lui en vînt naturellement.

—Peut-être avez-vous eu tort, reprit Véronique avec une certaine amertume, et s'il est survenu quelque cruelle méprise, ce n'est pas lui qu'il faut accuser…

—Ni vous-même sans doute! interrompit sévèrement madame La Faucherie.

—Ni moi, répondit-elle avec fierté… Quand j'ai vu qu'il s'abusait, j'ai fait ce que je devais pour le détromper.

—Ah! s'écria madame La Faucherie emportée par sa passion maternelle, pourquoi vous a-t-il rencontrée?… Tout mon bonheur est détruit par ce funeste amour!…

Véronique se leva. Sa souffrance intérieure se révélait par la rougeur de ses joues et le gonflement de sa poitrine.—Madame, fit-elle d'un ton de reproche, vous m'aviez prévenue que vos paroles seraient étranges, mais vous ne m'aviez pas dit qu'elles seraient blessantes…

Madame La Faucherie, en voyant les traits bouleversés de la jeune femme, sentit combien elle avait été cruelle; son coeur se serra et ses beaux yeux bleus devinrent humides.—Pardonnez-moi! s'écria-t-elle en prenant les mains de Véronique; la douleur de voir mes rêves déçus a donné à mes paroles une amertume qui n'est pas dans mon coeur… J'avais mis toutes mes espérances dans ce projet de mariage; j'y voyais la joie de ma vieillesse, le bonheur et l'avenir de Gérard… Je l'aime tant! continua-t-elle avec un accent où l'on devinait toute l'exaltation de son amour, il ne m'a jamais quittée, je l'ai suivi partout. Je ne demandais que deux choses à Dieu: le voir marié, et n'être séparé de lui que par la mort!—Devenant alors plus expansive à mesure qu'elle s'attendrissait, elle se mit à parler longuement de son fils; elle dit comment elle l'avait élevé, avec quelle jalouse inquiétude elle avait veillé sur lui au Doyenné, avec quelle émotion elle avait assisté à l'éclosion de cet amour, qu'elle croyait inspiré par Adeline… Elle se trouvait trop heureuse dans ce temps-là, elle songeait déjà au ménage de Gérard, à la maison pleine d'enfants, à ses calmes joies d'aïeule!…

Véronique s'était rapprochée, et lui tenant encore les mains, semblait suspendue à ses lèvres, tant elle était attentive. Elle écoutait avec un mélange de joie et une douleur aiguë ces révélations intimes sur celui à qui son coeur appartenait maintenant tout entier; elle savourait avec une jouissance indicible cette dernière satisfaction qui consiste à entendre parler d'un être aimé qu'on ne reverra plus.

—Maintenant tous mes rêves ont fait naufrage, murmura madame La
Faucherie, et ses larmes coulèrent abondamment.

En la voyant pleurer, Véronique se sentit prise d'une soudaine tendresse; elle se jeta à ses genoux, et baisa passionnément ses deux mains.

—Pardonnez-moi! s'écria-t-elle.—Madame La Faucherie très émue l'attira doucement vers elle, et la jeune femme se précipitant à son cou la couvrit de caresses. Toutes les glaces de sa réserve et de sa défiance étaient fondues. Elle mettait dans l'expansion de sa tendresse la passion qu'elle sentait pour Gérard, et qu'elle avait comprimée dans son sein. Elle donnait à la mère tout ce qu'elle s'était promis de refuser au fils. Elle baisait, avec une ivresse délicieuse, les yeux humides et les doux cheveux blancs de madame La Faucherie; elle confondait dans ses embrassements son respect et son amour, et elle s'y oubliait.—Pardonnez-moi! répétait-elle d'une voix suppliante, dites-moi ce qu'il faut faire pour tout réparer, et je le ferai.

—Hélas! soupirait la mère, je crains que le mal ne soit sans remède…
Il vous aime trop!

—Quand il ne me verra plus, il m'oubliera.

—Vous ne l'aimez donc pas, vous?

Pour toute réponse, Véronique secoua la tête et redoubla ses baisers.

Sous la chaude influence de ces caresses, madame La Faucherie sentit s'évanouir ses préventions. Elle était entrée chez Véronique le coeur plein de rancune et de froideur; elle avait compté sur un accueil hautain et hostile. Elle se trouvait prise au dépourvu par cette effusion si franche et si inattendue, et se voyait désarmée avant même d'avoir combattu. Bientôt elle répondit elle-même aux caresses par des caresses. En sentant dans ses bras palpiter cette jeune poitrine, et sur sa bouche se presser ces lèvres filiales, elle songeait que ce qu'elle avait surtout désiré, c'était une bru aimante et dévouée, capable de faire le bonheur de Gérard sans lui ravir, à elle, sa part de maternelle affection… Toutes ces choses, Véronique ne les lui donnerait-elle pas mieux qu'Adeline?… Adeline, il est vrai, était riche, et la position de Véronique était peut-être plus que modeste… Mais Gérard avait une fortune suffisante, et d'ailleurs il aimait cette jeune femme. N'était-ce point la plus essentielle condition du bonheur!—Insensiblement madame La Faucherie redevenait ce qu'elle avait été autrefois, une âme noble, généreuse, élevée. On eût dit que chacun des baisers de Véronique faisait éclater, pièce à pièce, les cloisons mesquines et les préjugés bourgeois qui avaient un moment emprisonné son esprit.

—Et pourquoi n'épouseriez-vous pas Gérard?… reprit-elle tout à coup avec un accent où vibrait tout son orgueil de mère, pourquoi ne seriez-vous pas sa femme? Est-ce moi qui vous fais peur, et ne voulez-vous pas être ma fille?…

Elle serra Véronique dans ses bras et la baisa au front, mais la jeune femme, frissonnante, s'arracha brusquement à cette étreinte.

—Non, non! s'écria-t-elle avec une expression déchirante, c'est impossible!

—Impossible?… dit la mère de Gérard en la regardant surprise, impossible, et pourquoi?

—Je ne suis pas libre, répondit Véronique d'une voix sourde, mon mari existe, et nous sommes séparés judiciairement.—Elle s'arrêta un moment, puis, d'un ton plus ferme, elle ajouta:—Ceci suffit pour expliquer mon refus, dispensez-moi d'entrer dans des détails qui me font mal.

Les deux femmes se regardèrent un instant, silencieuses et accablées, l'une par l'aveu qu'elle venait de faire, l'autre par la chute de sa dernière espérance.—Ah! dit enfin madame La Faucherie, notre malheur est complet, et le danger est plus terrible que je ne pensais.

Véronique releva la tête.—Rassurez-vous, madame, je suis forte, je lutterai et je ne succomberai pas.

Madame La Faucherie la regarda d'un air de doute.—Souvenez-vous, répondit-elle, que vous avez vingt ans, que vous êtes aimante et que vous êtes aimée… Si vous êtes assez forte pour ne pas faiblir aujourd'hui, le serez-vous encore demain?… En prononçant votre séparation, les juges vous ont-ils pourvue d'un talisman qui préserve de l'amour?… Ma pauvre enfant, leur sentence vous a exposée aux dangers de la liberté, sans vous rendre, la libre disposition de vous-même.

—Je le sais! répliqua fièrement Véronique, je me le suis dit dès le premier jour, et j'ai juré de montrer au monde que, même dans le chemin périlleux où je suis, on peut marcher droit et tête haute…

Sa taille semblait avoir grandi, ses yeux brillaient, et sa voix était vibrante; il y avait dans toute sa personne un élan énergique et enthousiaste. Les paroles et les caresses maternelles de madame La Faucherie, le souvenir de Gérard évoqué à chaque instant avaient exalté en elle les sentiments de générosité et d'abnégation; elle se sentait capable de tous les courages et de tous les sacrifices.

—Oui, répéta-t-elle, je suis sûre de moi et je ne faillirai pas.

—Et Gérard! dit madame La Faucherie, croyez-vous qu'il se résignera aussi facilement? Vous vivrez à deux pas de lui, il respirera le même air que vous, et pourra se trouver chaque jour dans les rues où vous passerez; pensez-vous que son amour s'éteindra dans de pareilles conditions?… Et si cette passion grandit toujours, s'écria-t-elle avec des larmes dans la voix, quel avenir aura-t-il? Il ne pourra ni vous épouser, puisque vous n'êtes pas libre, ni se marier ailleurs, puisqu'il vous aime… Ah! vous comprendriez que son bonheur est ruiné, si vous l'aimiez comme moi!

—Que faut-il faire? demanda Véronique en prenant la main de madame La
Faucherie.

—Il n'y a qu'un remède, murmura celle-ci.

Véronique plongea ses yeux dans les siens et y saisit sa pensée.—Partir, n'est-ce pas? dit-elle, eh bien! je partirai.

Madame La Faucherie, profondément émue, la serra de nouveau dans ses bras.—Pauvre enfant, s'écria-t-elle enfin, dans votre position, le pourriez-vous!…

Elle eut un sourire amer.—Je puis vivre où bon me semble, c'est la seule liberté que la loi m'ait donnée… Quant aux moyens d'existence, rassurez-vous, les intérêts de ma dot suffiront, et au delà.

—Et où irez-vous?

—Peu importe, pourvu que j'aille assez loin!… Je partirai dès que mon oncle sera de retour.

Elles s'embrassèrent longuement, puis Véronique, s'arrachant la première à cette étreinte:

—Adieu, madame, dit-elle, gardez-moi le secret sur tout ceci, j'ai besoin de toute ma force… Et maintenant quittons-nous… Adieu!

Elles étaient près de la porte. Madame La Faucherie lui envoya un dernier regard plein d'admiration et de reconnaissance, puis s'éloigna sans oser ajouter une parole.

IV

A peine arrivé aux Islettes, Gérard s'était mis à presser, avec une impatience fiévreuse, les travaux qui avaient nécessité son voyage. Il regrettait d'avoir quitté Saint-Gengoult, et il lui tardait d'y revenir. Aussi, dès que sa présence ne fut plus indispensable à la ferme, il résolut de regagner le Doyenné. Bien que la journée fût déjà avancée, il ne voulut pas même attendre au lendemain, et partit à travers bois. Vers le soir, il atteignit les hauteurs qui dominent le village de la Chalade, et comme il s'étonnait de voir le jour s'obscurcir brusquement, il s'aperçut tout à coup, en débouchant dans une clairière, que le ciel était bas et chargé de grosses nuées. En même temps, quelques gouttes larges et tièdes commencèrent à tomber, et, dans l'éloignement, des grondements sourds annoncèrent l'approche d'un orage. Il hâta le pas, et dans sa précipitation, se trompa de sentier, de sorte qu'au bout, de quelques minutes il fut obligé de rebrousser chemin, et se trouva bientôt complètement désorienté. Sous les hautes branches de la futaie l'obscurité devenait très épaisse; de temps en temps, Gérard se heurtait au tronc d'un hêtre ou trébuchait dans un buisson de houx. Il commençait à désespérer de se tirer d'affaire, quand il entendit un bruit de sonnettes, et distingua à travers les arbres les formes vagues d'un convoi de mulets se suivant à la file.—Enfin, murmura-t-il avec un soupir de soulagement, voici des brioleurs!

Dans ces bois privés de chemins d'exploitation les charrois se font presque partout à l'aide de bêtes de somme; de là l'industrie des brioleurs qui transportent à dos de mulets tous les produits forestiers. Sous leurs lourdes charges, les mulets gravissent, sans broncher, les sentiers les plus escarpés, et ils connaissent si bien les moindres passes, que leurs conducteurs les laissent revenir seuls au village. Ceux qui traversaient en ce moment la réserve de La Chalade n'avaient pas de guide, mais Gérard n'hésita pas à les suivre, sûr d'éviter ainsi les fondrières et de trouver à la fin un gîte pour la nuit. A l'approche de ce compagnon inattendu, les mulets firent halte un instant l'un après l'autre, agitèrent leurs frissonnantes clochettes, puis reprirent d'un pas égal leur route dans les ténèbres. Après une demi-heure de marche, Gérard vit les arbres s'éclaircir, et aperçut la lisière du bois. Au même moment, une vacillante lumière trembla entre les hêtres, et un air de chasse fredonné par une voix chevrotante résonna à la tête du convoi; puis le chanteur, s'apercevant que les mulets ne rentraient pas seuls, interrompit sa chanson, releva sa lanterne, et poussa une exclamation joyeuse à l'aspect du jeune homme. A la lueur du falot, Gérard reconnut un ancien piqueur de son père qui habitait La Chalade, et se nommait Cadet Brûlant. Il lui donna une poignée de main, et lui conta son aventure.—Vous et vos mulets, vous êtes arrivés fort à propos, ajouta-t-il en riant… Où sommes-nous ici?

—Verrerie du Four-aux-Moines… trois bonnes lieues de Saint-Gengoult, répondit laconiquement le brioleur; vous trouverez un gîte chez le maître verrier, qui est mon ami, et qui sera enchanté de vous offrir à souper.

Cette hospitalité, annoncée avec une certaine ostentation, ne parut pas du goût de Gérard. Au mot de verrier, il fit la grimace, et dit brusquement qu'il préférait pousser jusqu'à La Chalade et coucher à l'auberge… Au même instant la nuée creva, et Brûlant répondit avec un sifflement significatif:—Par le temps qu'il fait, vous iriez tout droit coucher dans un ravin… D'ailleurs, ajouta-t-il d'un air piqué, le verrier du Four-aux-Moines n'est pas le premier venu… C'est un noble. Il s'appelle Bernard du Tremble, et il a vu du pays… Vous trouverez à qui parler.

—Allons! fit le jeune homme, en suivant son guide d'un air résigné.

A tort ou à raison, certains verriers de l'Argonne jouissaient alors d'une réputation détestable, et Gérard, sur ce point, partageait les préjugés de la bourgeoisie du pays. Tout en gagnant la verrerie dont on voyait les pignons aigus se dessiner sur le ciel, Gérard questionnait le brioleur sur le maître verrier.

—Je n'avais jamais entendu parler de ce du Tremble, reprit-il en se dirigeant vers la verrerie.

—Sa famille est pourtant du canton, répliqua Brûlant, mais il a beaucoup voyagé, et n'est établi ici que depuis six mois… Le charbonnier du Grand-Etang, Joël Dutertre, qui est un ancien verrier, lui a prêté de l'argent pour rallumer les fourneaux de la verrerie, et moi-même j'ai mis mes économies dans l'affaire… Mais nous voici arrivés.

Brûlant poussa une lourde porte aux panneaux de laquelle des chouettes étaient clouées, les ailes en croix, puis il introduisit Gérard dans le logis du verrier. La pièce où ils entrèrent était une grande salle voûtée. Une lampe à bec, nommée dans le pays une âme damnée, se balançait au manteau de la cheminée haute, large et flambante. A l'un des coins de l'âtre, le maître du logis était étendu dans un vieux fauteuil dont l'étoupe perçait de toutes parts l'étoffe en lambeaux. Il fumait en discourant avec un homme d'une cinquantaine d'années, maigre, élancé, ayant la mine et le costume d'un charbonnier. De temps à autre, il s'interrompait pour trinquer avec son interlocuteur et avaler une gorgée d'eau-de-vie. Brûlant présenta Gérard à M. du Tremble, et expliqua brièvement l'incident qui l'amenait au Four-aux-Moines. Le verrier parut d'abord contrarié de cette visite inattendue, mais il se remit promptement et accueillit Gérard avec les manières aisées et polies d'un homme du monde.—Soyez le bienvenu sous mon pauvre toit, lui dit-il, en le forçant à prendre le fauteuil. Puis, se tournant vers le charbonnier:—Un de ces jours, Joël, nous reparlerons de la chose à loisir. Vous comprenez que je ne puis pas ennuyer monsieur avec les détails de notre métier.

—Bien, Bernard, répliqua le charbonnier, n'ai-je pas votre parole?… Cela me suffit… D'ailleurs, les mulets sont de retour, et, avant de regagner le Grand-Etang, il faut toujours que je passe à La Chalade; ma fille aînée, Brunille, y est allée ce soir, et elle est d'âge à ne pas courir les bois toute seule…

Au nom de Brunille, les joues pâles du verrier rougirent légèrement; il se hâta d'ouvrir la porte et reconduisit ses compagnons jusque dans la cour; par la porte entr'ouverte, Gérard entendit les lambeaux de la discussion qui avait recommencé au dehors.—Vous nous promettez, disait le charbonnier, que dès demain vous vous remettrez à souffler la bouteille? Vous savez, Bernard, l'argent est dur à gagner et j'ai trois enfants…—Soyez sans crainte, répondait le verrier, nous allons souffler ferme, et dans un mois je lance ma grande découverte…

Bientôt après, M. du Tremble rentra avec deux bouteilles poudreuses, qu'il déposa avec précaution sur la table; puis il alla chercher dans la maie du pain, un jambon froid et du fromage. Quand tout fut prêt:—Voici votre couvert, dit-il à son hôte, veuillez me pardonner de vous avoir fait attendre, vous devez mourir de faim.

Gérard répondit que la course l'avait mis en appétit, car il avait marché pendant quatre heures à travers bois.—Vous êtes du pays? demanda le verrier en s'asseyant en face de lui.—J'habite le Doyenné, tout près de Saint-Gengoult.

—Ah! s'écria M. du Tremble, et sa figure exprima tout à coup un vif intérêt, ses lèvres frémirent, et il parut faire effort pour retenir une question prête à s'échapper.—Bernard du Tremble, à demi éclairé par la lampe, formait un contraste frappant avec son hôte. Il touchait à la quarantaine et paraissait plus vieux que son âge. C'était un homme de moyenne taille, blond, maigre, au profil froid et acéré comme une lame, au teint brouillé; ses traits délicats étaient fanés et comme usés par la misère ou la maladie; ses yeux d'un bleu gris avaient le regard à la fois inquiet et soupçonneux, ses lèvres minces étaient tantôt agitées par un frémissement nerveux, tantôt effleurées par un pâle sourire. Il y avait, dans l'ensemble de sa personne, un singulier mélange d'élégance et de misère, de recherche et de vulgarité, quelque chose à la fois du cabotin et du gentilhomme:—des manières aimables, un esprit souple et délié, mais un langage prétentieux, des gestes emphatiques et parfois une certaine obséquiosité rampante. Il affectait une politesse excessive, et malgré cela, il avait, par moments, dans le ton, quelque chose de sec et d'impératif trahissant, sous des inflexions câlines, l'égoïsme volontaire et cruel d'un enfant gâté. Tout en servant Gérard, il s'excusait de la pauvreté du souper avec une instance verbeuse qui finit par embarrasser son hôte. Le jeune homme s'aperçut bientôt que son amphitryon n'était plus à jeun et que les libations de la journée augmentaient encore sa loquacité naturelle. Il insistait pour faire boire Gérard:—Goûtez-moi cela, s'écria-t-il en remplissant les verres, c'est un vieux vin du Rhin dont j'ai emporté quelques bouteilles en quittant l'Alsace… Quelle sève, monsieur, quelle liqueur! on se mettrait à genoux pour la boire.

—Vous habitez depuis peu l'Argonne? demanda Gérard.

—Croyez-vous que j'aie toujours vécu dans ce nid à rats!—Il haussa les épaules.—Du temps de mon père, nous faisions une tout autre figure à la grande verrerie de Bronnenthal… N'avez-vous jamais entendu parler des du Tremble?

Le jeune homme répondit négativement.—Ah! fit son interlocuteur d'un air piqué.—Sa figure prit une expression hautaine, il devint silencieux, et vida lentement son verre en jetant un regard oblique du côté de Gérard, puis il reprit avec emphase:—Eh bien, monsieur, ma famille est une des plus anciennes souches de gentilshommes verriers. L'un de mes ancêtres, Jérémie du Tremble, était établi dans l'Argonne en 1555, et nos privilèges ont été confirmés, en 1603, par lettres patentes du roi Henri IV… Dans les mauvais jours, en 90, mon grand'père, David du Tremble, a quitté l'Argonne pour aller défendre la bonne cause sur le Rhin; puis, plus tard, il s'est établi à Bronnenthal… Et c'est là que je serais encore si le guignon ne m'avait poursuivi.

—Vous avez eu des revers de fortune? dit Gérard.

—Je me suis marié, monsieur, et tout mon malheur vient de là!… Il s'arrêta court, et la conversation tomba.—Il s'était remis à boire à petits coups; peu à peu sa langue se délia de nouveau, et il rompit le silence pour se plaindre des événements qui l'avaient réduit à cette vie besogneuse. Une seconde fois, il fit allusion à son mariage; il semblait ramené invinciblement vers ce sujet, et Gérard dut, bon gré mal gré, écouter ses confidences.—Il s'était marié à Bronnenthal. A l'en croire, il avait été indignement joué. On l'avait trompé sur la dot et sur la femme. Au lieu de rencontrer une petite bourgeoise toute simple et toute ronde, il était tombé sur une manière de grande dame, puritaine et entêtée.—Elle avait, disait-il, des délicatesses de l'autre monde, et ne pouvait supporter qu'on traitât une affaire entre deux verres de vin… Et puis, c'était une liseuse et une tête romanesque; il la surprenait sans cesse le nez dans un livre ou le front contre la vitre.—Ces confidences étaient entremêlées de jurons énergiques et de pauses silencieuses. Parfois M. du Tremble, devinant à un geste du jeune homme que cette histoire décousue commençait à l'intéresser, s'interrompait brusquement, se renversait sur son siège, et regardait vaguement les flammes du brasier… Un sourire amer passait sur ses lèvres et il semblait jouir de la curiosité déçue de son auditeur.

—Ne vous mariez jamais, jeune homme! soupira-t-il en jetant dans l'âtre une brassée de ramilles, le mariage ne mène à rien qui vaille! Enfin, j'en suis quitte pour mon compte, et je suis revenu, Gros-Jean comme devant, à la libre vie des bois.

—Madame du Tremble… est morte? hasarda Gérard.

—Qui vous parle de mort? s'écria le verrier en se levant; elle vit comme vous et moi; nous nous sommes quittés, voilà tout…

Il s'interrompit de nouveau et se mordit les lèvres. Il se promenait de long en large, paraissant méditer sur les paroles qui venaient de lui échapper. Puis, tout à coup, il revint s'asseoir, et prenant une mine aimable et câline:—A votre santé! reprit-il en trinquant avec Gérard; mon langage vous surprend peut-être, et vous vous étonnez de mon peu de réserve; mais vous n'êtes pas le premier venu et vous pourrez me rendre un service pour des choses que je vous dirai tout à l'heure… Nous nous comprendrons, car nous sommes du même monde; vous êtes gentilhomme, bien que vous ne portiez pas le de. Les La Faucherie, si je ne me trompe, sont de bonne souche vendéenne?

Gérard inclina la tête d'une manière affirmative. Le verrier, après avoir fait de visibles efforts pour mettre un peu d'ordre dans ses idées, reprit peu à peu le fil de ses confidences. Semblable à ces malades qui n'aiment à parler que de leur maladie, il éprouvait un secret plaisir à exagérer ses ennuis. Il conta à Gérard ses mécomptes industriels, puis revenant tout à coup à son mariage:—A l'époque, dit-il, où je rencontrai ma femme, je m'occupais de chimie, et j'avais trouvé un moyen pour fabriquer le verre mousseline à bon marché. Son amour-propre était flatté, elle était fière d'avoir épousé un savant!… Ma découverte devait, en effet, donner des résultats superbes, mais il fallait de la patience, et c'est une chienne de vertu que je n'ai pas!… Bref, l'entreprise rata, et je jetai le manche après la cognée.

Il souleva son verre, le regarda un moment d'un air sombre, puis remplissant celui de Gérard:—Vive le vin! dit-il, buvons!… «Si l'eau est trouble, au moins que le vin soit clair.» Il n'y a de bonheur qu'au fond de la bouteille. C'est le vin qui m'a consolé de ma femme et guéri de mes ambitions.—Il vida son verre.—Les femmes n'aiment que le succès! continua-t-il, la mienne me le fit bien voir. Quand arriva ma déconfiture, je fus complètement dégoûté des affaires… J'envoyai au diable soufflerie et fourneaux. Ma femme ne dit pas un mot de reproche… Non!… Mais quel dédain dans son silence et ses grands airs résignés! J'étais coulé dans son esprit. Cela m'humiliait, monsieur, et plus j'allais, plus je me sentais poussé à bout.

Il regarda son hôte, qui l'écoutait avec un mélange d'embarras et d'étonnement:—Je vous ennuie? demanda-t-il d'un ton acerbe.

—Non, non, dit Gérard, au contraire!

—Au fait, poursuivit le verrier en ricanant, on a toujours du plaisir à entendre parler du malheur des autres, et on n'est pas fâché de savoir comment les camarades ont roulé au fond du fossé… Moi, j'y suis resté, les genoux dans la vase!…

Il ralluma sa pipe, et, se renversant sur sa chaise, la tête environnée de fumée, il recommença à parler de sa femme. Il mettait à décrire son caractère une animation violente, une sorte d'éloquence sauvage. Il peignait son obstination, sa réserve, son irritante fierté.—Elle n'était pas jolie, reprit-il, mais elle avait je ne sais quoi d'attirant qui vous mettait le diable au corps… Ses grands airs vous tournaient la tête comme les odeurs de certaines herbes… Je vous conte toutes ces choses pour arriver à l'événement qui nous sépara… Un soir, je revenais d'une partie de chasse, la tête un peu chaude… Je rentre et je l'aperçois qui lisait près de la fenêtre… Il me semble que je la vois encore.—Il paraissait, en effet, dominé par les souvenirs qu'il venait d'évoquer, et il entrait dans les moindres détails; il décrivait la fenêtre ouverte, la jeune femme en robe noire avec un ruban dans les cheveux et des violettes au corsage… Il s'était senti devenir tendre, et, la trouvant charmante, il le lui avait dit à sa façon. Pour toute réponse, elle avait froidement fermé son livre et s'était dirigée vers la porte…

—Après tout, continua-t-il, j'étais son mari et je voulus le lui prouver… Ah! monsieur, elle se redressa comme une guêpe en colère, et murmura un mot qui me mit hors des gonds; le sang me monta à la gorge, je levai ma cravache…

—Vous l'avez frappée? s'écria Gérard indigné.

—Je n'ai pas osé, dit le verrier, que le vin et les paroles grisaient de plus en plus… Mais, j'ai eu tort!… Toutes les femmes battues adorent leur mari… Elle se retira dans sa chambre, et le lendemain, il se trouva qu'elle s'était enfuie sans même faire ses paquets… Que vous dirai-je? Les juges s'en mêlèrent… Sévices et injures graves! On me donna tous les torts… La magistrature est galante! Mais mordieu! les justiciards ont eu beau faire, leur grimoire a relâché nos liens sans les briser… Et je reverrai madame Véronique!

—Véronique! répéta Gérard en pâlissant.

Son émotion n'échappa point à M. du Tremble. Le verrier lui lança un regard froid et inquisiteur.—Ah! dit-il, vous la connaissez?… Rien d'étonnant, du reste, puisqu'elle demeure à Saint-Gengoult chez son oncle Obligitte… Et ceci m'amène au service que je voulais vous demander.—Il fit deux ou trois tours d'un air agité, puis s'essuya le front et revint s'asseoir près de son verre.—J'ai besoin, reprit-il, de revoir ma femme, je voudrais tenter une réconciliation, et lui demander sa signature pour remettre mes affaires à flot, car je suis un peu… gêné. Elle-même doit commencer à regretter son coup de tête, et si vous vouliez vous charger d'un message pour son oncle…

Tandis que ces paroles tombaient une à une des lèvres minces du verrier, Gérard sentait le rouge lui monter au front. Il se leva brusquement.—Excusez-moi, monsieur, interrompit-il, je ne puis vous rendre ce service…

—Et pourquoi? demanda M. du Tremble en se mordant les lèvres.

—Parce que, répondit nettement Gérard, je me sens impropre à remplir cette mission.

La figure du verrier prit une expression mauvaise, de dépit et de méfiance. Son regard, fixé sur le visage empourpré de Gérard, parut y lire clairement le vrai motif du refus de son hôte.

—C'est différent, monsieur, dit-il d'une voix âpre… Vous avez des scrupules? N'en parlons plus… Je chargerai l'un de mes amis de cette corvée… Oh! remettez-vous, poursuivit-il d'un air ironique, il n'y a pas là de quoi rougir!

Il y eut entre eux un moment de silence embarrassant, puis Gérard, allant vers la fenêtre et voyant le ciel étoilé, dit au verrier qui le poursuivait de son regard soupçonneux:—L'orage est passé, je puis maintenant reprendre ma route; il ne me reste plus, monsieur, qu'à vous remercier de votre hospitalité.

—Piètre hospitalité! répondit le verrier en ricanant, ma maison est peu confortable et vous y seriez mal à l'aise… Aussi, je n'essayerai pas de vous retenir… Au revoir, monsieur!

—Adieu, monsieur, dit le jeune homme, et ils se séparèrent brusquement.

Quand Gérard fut dehors, il regarda le ciel scintillant et respira avec avidité l'air frais de la nuit. Au sortir des surprises et des émotions pénibles d'un pareil entretien, il éprouvait un soulagement profond à voir les étoiles et à savourer la saine odeur des bois. Il entendit une heure sonner à La Chalade, et sentant un besoin fiévreux d'activité, il résolut de gagner le Doyenné en suivant la Haute-Chevauchée. Le dernier quartier de la lune luisait vivement au-dessus de l'horizon boisé, et la nuit était admirable. Gérard, cette fois, put facilement trouver son chemin. Son cerveau était brûlant et son coeur était serré comme dans un étau. Il s'agitait en lui d'étranges mouvements de pitié, de tendresse et de colère.—Véronique, la fière et pure Véronique, était la femme de cet aventurier dépravé, cynique et déclamateur!… Ce triste gentilhomme se croyait encore des droits sur elle!… A cette pensée, une tempête de violence et de passion lui montait du coeur à la tête et y faisait éclater mille résolutions extrêmes… Il voulait retourner sur ses pas pour provoquer le verrier, l'obliger à se battre, et délivrer ainsi Véronique d'une persécution odieuse.—Non, il doit être lâche, pensa-t-il, et il refuserait le combat; d'ailleurs, ai-je le droit de la défendre, et ne serait-ce pas l'offenser encore?…

La révélation du verrier l'avait rattaché plus solidement que jamais à Véronique. Il la voyait maintenant telle qu'elle était réellement: fière, ardente, et passionnément esclave de son devoir.—Voilà donc, pensait-il en marchant sons les hautes futaies, voilà le mystère qui semblait toujours peser sur ses paroles et sur son silence!… Il se rappela leur entretien dans le verger et ces mots navrants: «Je n'ai pas le droit d'avoir un ami!»—Avait-elle dit alors toute sa pensée?… Pouvait-elle la dire?…

Tandis qu'il roulait douloureusement en lui toutes ces questions, le jour avait peu à peu remplacé la nuit, une verte lumière courait doucement sur les fougères et sur la mousse… Il atteignit la lisière du bois. Devant lui, à une portée de fusil, Saint-Gengoult s'échelonnait sur la colline. Gérard reconnut les toitures brunes et le verger du logis Obligitte. Une brume d'argent flottait, indécise comme un espoir incertain, au-dessus de la maison. Tout à coup le soleil triomphant s'élança de l'horizon; une glorieuse gerbe de rayons s'épandit sur la vallée et enveloppa Gérard de sa jeune clarté. Il regarda le verger et son nimbe de vapeurs:—O Véronique! murmura-t-il, je vous aime! Je veux vous revoir et vous défendre…