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Gertrude et Veronique

Chapter 6: V
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About This Book

Set in a rain‑swept Argonne village, the narrative revolves around the Mauprié household as it negotiates limited means, familial obligations and shifting affections after a young niece comes under their care. Domestic scenes trace the rhythms of work, thrift and evening conversation while sibling rivalries, social pride and romantic longings surface between hunting outings and routine chores. The surrounding woods and seasonal light frame quieter revelations: intimate tensions, private resentments and a concealed past gradually emerge, forcing members to reassess responsibility, loyalty and the emotional costs of preserving appearances in a constrained rural community.

IV

Hop! hop!… A travers les hautes forêts de l'Argonne la voiture passait au trot, et la faible lueur des lanternes éclairait vaguement les profondeurs boisées où la brume flottait sur la cime des chênes. Parfois une éclatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la lisière. De larges embrasures se découpaient en noir sur un fond lumineux, et vers le ciel s'élançaient de hautes cheminées surmontées d'une fumée rougeâtre.—C'était une verrerie… Les baies des fenêtres laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumière incandescente et remuant des matières embrasées au bout de longues cannes de fer… C'étaient les verriers, les hâzis maigres et brûlés par les flammes d'enfer de leurs ouvreaux nuit et jour allumés… Et Gertrude songeait à la maison de sa tante, à l'appentis couvert de tuiles moussues et à Xavier. Elle revoyait ce dernier accoudé sur son établi, le menton dans sa main, pensif, concentré, les yeux tournés vers une vision intérieure. Elle le voyait aussi courant dans les bois à la recherche des premières fleurs de la saison, elle entendait encore l'accent profondément triste de sa voix, lorsqu'ils s'étaient dit adieu devant l'auberge… Quelle étrange nature et qu'y avait-il réellement au fond de ce coeur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile à pénétrer, Gertrude devinait une féconde source de tendresse qui jaillirait peut-être un jour.—Et en pensant à toutes ces choses, elle pressait contre ses lèvres le petit bouquet d'anémones, le sauvage bouquet noué avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le printemps.

Hop! hop!… Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les cailloux faisaient jaillir des étincelles. Le ciel terne et sans étoiles bordait confusément un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du berger… Et Gertrude songeait à la vie errante du régiment, quand elle suivait son père d'étape en étape, blottie dans un coin de son manteau, bercée par le roulement du fourgon; elle se souvenait que parfois un gros baiser du capitaine Jacques la réveillait à demi, et qu'entre les plis du manteau elle distinguait un coin du ciel étoilé… Ah! les bons baisers donnés à plein coeur, il y avait longtemps qu'elle ne les connaissait plus! Les petits soins paternels, les dorloteries et les câlineries du réveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela était bien loin!…

Ho, la Grise! holà, Blond!… On était arrivé au relais. Des lumières couraient aux croisées de l'auberge; la porte de la remise s'ouvrait, un garçon d'écurie dételait les chevaux tout fumants et en amenait de frais. Le facteur s'avançait lourdement avec sa sacoche pleine de lettres; une commère recommandait un paquet au conducteur; un homme courbé sous le poids de deux seaux remplis au réservoir prochain se dirigeait lentement vers l'auge. Par la porte ouverte de l'auberge on voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des verres… Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se chauffaient au feu de l'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons du village après une rude journée de labeur; elle se disait qu'elle n'avait plus de chez elle, plus de foyer, plus de maison!…

En route!… et la voiture reprenait le trot.—Encore des champs à perte de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands bois sombres où l'écho répercutait le bruit des roues et des claquements du fouet, puis la voiture enrayée glissa rapidement sur une longue pente. De grands prés s'étendaient au long d'une rivière bordée de peupliers, un moulin apparaissait avec son bief rempli d'eau, des coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au loin, sur une colline, des centaines de lumières scintillaient… C'était la ville.—Les chevaux redoublèrent de vitesse, le conducteur fit claquer son fouet avec frénésie et on traversa les faubourgs… Encore un pont, une large rue plantée d'arbres, puis la voiture s'arrêta brusquement devant un bureau de messageries. On était à B…

Gertrude descendit tout engourdie. Il était trop tard pour aller frapper à la porte des demoiselles Pêche; elle prit une chambre à l'auberge voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard, et lorsqu'elle s'éveilla, il faisait déjà grand jour. Un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui redonnèrent du courage, elle s'habilla rapidement et se fit conduire chez les modistes.

* * * * *

Dans l'atelier des demoiselles Pêche, le poêle de faïence, allumé dès le matin par la vieille servante Scholastique, commençait à répandre une douce chaleur et les ouvrières étaient déjà à la besogne. L'atelier, contigu avec le magasin où on recevait les pratiques, était éclairé par deux fenêtres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponts, la plus animée et la plus commerçante des rues de B… L'ameublement était des plus simples.—Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque côté du poêle, de grandes armoires où l'on serrait les coiffures confectionnées; çà et là, des chaises encombrées de cartons; pour tout ornement, une statuette de la Vierge, coloriée en rouge et en bleu, tenant encore à la main un raisin desséché, offrande de la Notre-Dame d'août; puis, en guise de pendant, une naïve image d'Épinal représentant les vierges sages et les vierges folles et se déroulant aux yeux des apprenties comme une pieuse et salutaire invitation à la vertu.—Devant chaque fenêtre, sur une sorte d'estrade, se dressaient les deux maîtresses chaises de mademoiselle Hortense Pêche, l'aînée, et de mademoiselle Héloïse, sa principale ouvrière. Mademoiselle Héloïse était une fille de vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant à tout. Elle était grande, bien faite, très blanche, très vaine de ses yeux noirs et de ses cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingénument orgueilleuse, folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon coeur, elle représentait le type de la grisette de B…,—une race qui se perd.

A travers les cartons, les chaises et les têtes à bonnet, passant de l'atelier au magasin et du magasin à un ouvroir de couturières, mademoiselle Célénie Pêche allait et venait, brandissant une aune dans sa forte main, s'agitant sans cesse et ne se reposant jamais. Les deux soeurs faisaient un contraste complet:—Mademoiselle Hortense, qui frisait la cinquantaine, ronde, replète, avec des yeux à fleur de tête et un tour de cheveux bruns sous un bonnet à tuyaux, était l'image du calme et de la prudence. Mademoiselle Célénie était grande, robuste et taillée comme un homme; sa taille plate, sa voix mâle et toujours grondante, ses bras osseux et ses grosses mains rouges ajoutaient encore à l'illusion; mais elle était bonne fille, oubliait vite ses colères et n'aurait pas fait de mal à une mouche. La nature, qui avait si maltraité les deux soeurs au point de vue plastique, leur avait donné, par une juste compensation, un goût sûr et des doigts de fée. Les chapeaux montés par mademoiselle Hortense, les robes coupées par mademoiselle Célénie étaient renommées à dix lieues à la ronde, et les demoiselle Pêche avaient la plus belle clientèle de l'arrondissement. Très pieuses, en dépit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforçaient de se faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins assidus à la congrégation du Rosaire, dont elles étaient directrices. Mademoiselle Hortense réservait pour la chapelle de la Vierge du Pont ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mêmes mains qui avaient trop largement échancré un corsage de bal, mademoiselle Célénie, les jours de Fête-Dieu, portait fièrement en tête du cortège la lourde bannière de la congrégation.—En résumé, c'étaient de braves filles, actives comme des abeilles et courageuses comme des fourmis; chacun les estimait, et Gertrude ne pouvait tomber en de meilleures mains.

Ce matin-là mademoiselle Célénie était plus agitée que jamais.

—C'est aujourd'hui que doit arriver la nouvelle ouvrière, dit-elle à sa soeur; puis, s'appuyant sur son aune comme sur une canne:—J'espère, Mesdemoiselles, que vous n'allez pas prendre vos grands airs, et que vous vous montrerez bonnes et serviables… Où la caserons-nous, Hortense?

—Je crois, répondit l'aînée, qu'on pourrait lui faire une petite place à côté d'Héloïse, près de la fenêtre…

La grande Héloïse releva vivement la tête:

—Près de ma fenêtre, fit-elle d'un air piqué, et pourquoi donc pas à la table ronde? Cette demoiselle est une apprentie, après tout!…

—Nous devons des égards à sa famille, reprit tranquillement mademoiselle Hortense.

—Oui, elle est noble! répliqua Héloïse en pinçant dédaigneusement les lèvres. Puis, après un moment de réflexion, elle ajouta:—C'est drôle tout de même qu'une demoiselle dans sa position soit obligée de travailler pour vivre…

—Elle est orpheline, dit mademoiselle Hortense, et sa situation n'en est que plus intéressante…

—N'importe, poursuivit obstinément Héloïse on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a là-dessous quelque chose de louche!…

—Héloïse, s'écria sévèrement mademoiselle Célénie, pas de jugements téméraires, s'il vous plaît!… Cette jeune fille m'est recommandée et je n'entends pas qu'on fasse courir de sottes histoires sur son compte.

—Je crois que la voici, dit mademoiselle Hortense qui venait de jeter un coup d'oeil dans la rue.

Au même moment la sonnette du magasin se mit à tinter, et mademoiselle Célénie alla ouvrir. C'était en effet Gertrude. Scholastique se chargea de son mince bagage et la modiste montra à la jeune fille la chambre qu'elle devait occuper au second étage; puis, après l'avoir mise au courant des habitudes de la maison et l'avoir forcée à boire une tasse de lait chaud, mademoiselle Pêche la cadette, toujours armée de son bâton à auner, introduisit Gertrude dans l'atelier. A son entrée, les ouvrières, dont le babil à mi-voix produisait un bourdonnement pareil à celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent à considérer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait à la fois. Bientôt leurs regards témoignèrent une admiration qui déplut fort à la grande Héloïse. La première ouvrière n'avait pu charitablement s'empêcher de rêver une Gertrude gauche, revêche et guindée. Celle qui arrivait était tout le contraire; en outre, elle avait de magnifiques cheveux blonds et le plus joli teint du monde.—Ce sont là de ces déceptions qu'une femme supporte généralement assez mal, et la grande Héloïse ne se piquait pas de stoïcisme.

Mademoiselle Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le désir de commencer à se rendre utile:

—Tenez, dit mademoiselle Pêche, allez trouver mademoiselle Héloïse; elle vous mettra au courant de la besogne.

Les grands yeux de Gertrude parcoururent l'atelier.

—Là, près de la vitre, prenez un tabouret! lui cria la grosse voix de mademoiselle Célénie, et en même temps, avec son aune, la soeur cadette désignait l'estrade d'Héloïse. Celle-ci, piquée de ce que Gertrude n'avait pas deviné du premier coup qui elle était et ce qu'elle valait, prit son air le plus imposant.

—Vous voulez de la besogne, Mademoiselle, commença-t-elle avec dignité, dites-moi d'abord ce que vous savez faire…

—Peu de chose; répondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne volonté, et avec vos conseils… En même temps elle regarda Héloïse et son regard à la fois si doux et si profond, son regard et le son de sa voix opérèrent comme un charme. Héloïse se sentit gagnée et amollie; elle quitta son grand air et donna d'assez bonne grâce ses instructions à la débutante.

A midi, quand sonna la cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrières s'en allèrent dîner, et dès qu'elles furent dehors, leur conversation roula sur Gertrude. Toutes les fillettes regardaient Héloïse et attendaient qu'elle donnât son avis; mais l'imposante première se bornait à écouter silencieusement. A la fin, une apprentie ayant vanté les beaux yeux de la nouvelle venue, Héloïse plissa les lèvres d'un air dédaigneux:

—Oh! fit-elle, des yeux verts comme les chats… Signe de trahison!—Ce fut tout ce qu'on put tirer d'elle.

La journée se passa tranquillement. Le soir, à la cloche de huit heures, après avoir soupé avec les demoiselles Pêche, Gertrude monta dans sa chambrette haut perchée. Son premier soin fut de prendre le coffret de Xavier et de le contempler longuement. Il avait la forme d'un fragment de grès enveloppé de mousses, de ronces et de fougères: çà et là, dans le fouillis des herbes et des feuilles, quelques insectes avaient été sculptés, et cela avait été exécuté avec une légèreté et une sincérité qui faisaient illusion; on eût dit que les scarabées allaient bourdonner et les fougères frissonner au vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit les anémones qu'elle y avait enfermées; le bouquet flétri avait conservé son odeur forestière, et la jeune fille se sentit de nouveau transportée dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant à Xavier et au petit atelier de Lachalade.

Le lendemain, quand elle s'éveilla vers six heures et qu'elle se pencha à l'étroite fenêtre pour jeter un coup d'oeil sur la ville, elle fut un peu réconfortée par la vue qu'on avait de sa mansarde.—En bas, la rue Entre-Deux-Ponts encore endormie; puis un fouillis de toitures aux profils curieux et, au-dessus, la ville haute avec ses maisons et ses vergers en amphithéâtre. Sur la crête de la colline, la vieille tour de l'horloge se dressait, coiffée de son toit pointu; un long couvent étalait ses rangées de fenêtres étincelantes; au fond, les clochetons de l'église Saint-Étienne se découpaient sur un ciel d'un bleu pâle; à droite et à gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et enfin à l'horizon on apercevait la ligne sombre des grands bois… Il faisait une claire matinée, les moineaux chantaient sur les toits, les laitières criaient leur lait dans la rue, et de tous côtés, les cloches sonnaient la première messe.—Gertrude descendit à l'atelier, plus gaie et plus courageuse.

Elle fut vite au courant, et comme elle joignait à une grande dextérité un goût délicat et une activité prodigieuse, elle fit rapidement la conquête des demoiselles Pêche. Elle accueillait les clients avec un air si avenant et un si joli sourire que chacun se retirait enchanté. Elle s'entendait à merveille à la vente, et lorsqu'il s'agissait de convaincre un acheteur rétif ou d'apaiser une belle dame irritée, mademoiselle Célénie se laissait volontiers suppléer par Gertrude. Bientôt il ne fut bruit dans B… que de la belle modiste du magasin des demoiselles Pêche; on vantait sa grâce et son adresse; on consultait son goût, on ne voulait plus être coiffé que par elle, et les dames à imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de récits romanesques. Le dimanche, à la grand'messe, on se la montrait de loin; et vers quatre heures, chaque jour, les jeunes clercs, les fils de fabricants et les surnuméraires des contributions venaient parader sur le trottoir de la rue Entre-Deux-Ponts, afin de l'entrevoir derrière les rideaux;—ce qui excitait vivement l'indignation de mademoiselle Célénie et lui faisait brandir son aune d'une façon expressive. Tout ce manège, naturellement, agréait très peu à la grande Héloïse. Après avoir trôné seule pendant si longtemps, elle se sentait amoindrie et reléguée au second plan, et son dépit contre Gertrude grandissait de jour en jour.

Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se préoccuper de tout ce bruit, et son succès ne l'enorgueillissait guère. Les oeillades admiratives des jeunes gens de B… ne l'intéressaient que médiocrement; sa pensée était ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche, à passer quelques heures dans un jardin que possédaient les demoiselles Pêche, sur la promenade des Saules. Ce jour-là, après les vêpres, les modistes prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrières et on allait souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu'à un bras de l'Ornain coulant à l'ombre d'une allée de platanes. Il était abondamment planté de néfliers et d'épines roses; on y voyait une maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne vierge, un chambret, comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin de verdure, baigné d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps, les narcisses jaunes et les jacinthes commençaient à s'épanouir et les néfliers étaient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle pensait mieux à Lachalade et à l'Argonne, elle mettait là tous ses rêves, et le bruit de l'eau les berçait. De temps en temps un merle sifflait dans le fourré, un carillon tintait au loin, ou le vent apportait par bouffées les airs sautillants d'un bal champêtre du voisinage,—et Gertrude sentait en elle de mystérieuses espérances palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.

Un soir, comme elle revenait du jardin avec Héloïse et mademoiselle
Célénie, elle aperçut mademoiselle Hortense sur le seuil du magasin.

—Il y a quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci à Gertrude; en même temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier près du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit les deux mains à son cousin, pendant que la grande Héloïse examinait du coin de l'oeil ce joli garçon à l'air mélancolique.

Dès qu'on les eut laissés seuls, Xavier dit à Gertrude:

—Je viens demeurer à B… pour trois mois.

—Vrai! s'écria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc passé depuis mon départ?

—J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as porté bonheur… J'avais déposé chez un marchand de Sainte-Menehould quelques-uns de mes bois sculptés; ils ont plu à un Anglais qui passait et qui les a payés largement, en me faisant une nouvelle commande; grâce à cette aubaine, j'ai pu venir ici où je compte travailler chez un marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils…

—Oh! que je suis contente! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais comme j'ai pensé à Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton coffret!…

Elle s'arrêta court. Xavier la regardait avec tant de vivacité et tant de bonheur qu'elle se mit à rougir, et ils demeurèrent silencieux.

—Tout le monde va bien là-bas? reprit enfin Gertrude, puis elle s'informa de l'oncle Renaudin.—Il se portait assez mal et devenait de plus en plus casanier.

—Il faut que je te fasse faire connaissance avec mademoiselle Célénie, dit ensuite la jeune fille, et elle l'emmena dans l'atelier.

Les demoiselles Pêche firent bon accueil au jeune Mauprié, et, quand, à la nuit, il prit congé des modistes, elles l'invitèrent à venir chez elles chaque dimanche. Gertrude le reconduisit jusqu'au seuil de la porte.

—Je me suis logé à la Ville haute, dit Xavier, près de mon sculpteur… Je viendrai te voir le plus souvent possible… Ah! si tu savais comme le temps me durait là-bas loin de toi!

Il lui serra brusquement la main et disparut dans la nuit…

—Comment s'appelle-t-il, votre cousin? demanda le lendemain Héloïse à
Gertrude.

—Xavier de Mauprié…

—Xavier… C'est un joli nom… Et lui aussi est très bien. Je suis sûre qu'il est amoureux de vous.

—Quelle folie! s'écria Gertrude, et elle essaya de rire, mais en dedans son coeur battait, et elle avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.

V

L'arrivée de Xavier opéra dans l'esprit de Gertrude une métamorphose. Elle commença à trouver la vie plus facile et plus souriante. Les journées lui semblèrent moins longues et ses nuits se peuplèrent de rêves couleur d'espérance. Le matin en nouant ses cheveux, elle voyait de jolis nuages roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer comme de noires flèches devant la croisée. Elle faisait sa toilette avec plus de plaisir, et le soir, lorsque le carillon de Saint-Étienne tintait sur la colline, elle était toute réjouie en songeant que Xavier demeurait à la ville haute et entendait en même temps qu'elle les joyeuses voix des cloches.

Xavier s'était arrangé de façon à passer avec sa cousine tous les dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie; au jardin des Saules, les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches avec impatience: ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain fiévreux. Le lendemain matin, tous deux en s'habillant se promettaient des moments délicieux et se répétaient d'avance tout ce qu'ils auraient à se dire, puis la journée passait comme une ombre, et ils se quittaient le soir, tout étonnés de s'être si peu parlé. Sans que Gertrude s'en rendît compte, ses manières avec Xavier étaient devenues plus réservées; un certain embarras avait succédé à son enjouement habituel. Il s'en aperçut bientôt, et, comme il était tout aussi farouche que par le passé, la réserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de ces natures timides et ombrageuses qui demandent à être fortement encouragées pour devenir expansives. Aussi était-il rare qu'il se montrât complètement lui-même. Pour le mettre en train, il fallait un milieu bruyant et sympathique; pour le rendre joyeux, on devait commencer par rire aux éclats. Chez les demoiselles Pêche, il gardait souvent une attitude silencieuse qui ressemblait à de la bouderie, et il savait un gré infini à la personne qui se chargeait de rompre la glace et de le forcer à parler. On remarquait en lui une singularité toute spéciale aux gens timides: il prenait un biais pour exprimer certaines choses qu'il n'osait dire à sa cousine directement, et il les lançait volontiers dans une conversation avec un indifférent, pourvu que Gertrude fût à portée de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui donnât la réplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la grande Héloïse.

La première ouvrière avait un air bon enfant et un bavardage familier qui mettaient les gens à l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait intriguée; elle le trouvait beau garçon, bien qu'un peu trop mélancolique et ténébreux, et elle résolut de l'apprivoiser. Xavier fut presque heureux de ce secours inattendu, et sans songer à mal, accueillit courtoisement les prévenances de la modiste. Il plaisantait volontiers avec elle; la bonne humeur d'Héloïse le mettait en verve, il devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destinées à Gertrude. Héloïse, qui était peu fine, ne se doutait guère du manège; elle écoutait Xavier bouche béante, sans trop comprendre le plus souvent. Elle voyait la réserve de Gertrude et ne se l'expliquait pas. Sans se mettre martel en tête pour en chercher la cause, elle trouva beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'était trompée, et que sans doute mademoiselle de Mauprié n'avait aucun goût pour son cousin. De là à tenter la conquête du coeur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle l'eut bientôt fait. Fière d'avoir attiré l'attention du jeune sculpteur, elle avait sans cesse le nom de Mauprié à la bouche, et comme son imagination allait vite en besogne, elle se voyait déjà en robe de mariée, au bras d'un gentilhomme, et appelée par toutes ses amies—madame de Mauprié!

Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait à aimer silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en jour plus profonde qui se creusait au coeur de sa cousine. Gertrude avait vu d'abord avec étonnement, puis avec tristesse, la familiarité qui s'était établie entre Xavier et la grande Héloïse. Elle avait peine à croire qu'avec sa réserve et sa sauvagerie, son cousin se fût si facilement laissé prendre aux grâces un peu vulgaires de la grisette; mais elle se sentait devenir jalouse, et la jalousie ne raisonne pas. Elle souffrait: seulement, comme elle était fière à l'excès, elle se serait plutôt laissée mourir à petit feu, que de montrer sa souffrance. Elle prenait mille soins pour la dérober à tous les yeux et surtout à ceux de Xavier. Elle souriait toujours,—un peu plus tristement parfois,—et c'était tout. Mais le soir, dès qu'elle était rentrée dans sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet d'anémones, seul confident de ses douleurs, était tout humide lorsqu'elle le replaçait au fond du coffret.

Cependant, Héloïse continuait ses coquetteries et les semaines passaient. On était arrivé aux premiers jours de juillet, le séjour de Xavier à B… touchait à sa fin. Ce moment de la saison a une importance extraordinaire à B… C'est l'époque de la confection de ces fameuses confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hélas! sa seule célébrité. L'atelier des demoiselles Pêche s'était transformé; les chapeaux et les rubans avaient été mis de côté, et des paniers de groseilles rouges et blanches s'étalaient à la place où se dressaient auparavant les cartons et les têtes à bonnets. Autour de la table ronde, les apprenties, munies de fins ciseaux, détachaient de la grappe les baies une par une, pour les livrer ensuite aux épépineuses; celles-ci, à l'aide d'une plume au bec arrondi, enlevaient délicatement les pépins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine, les demoiselles Pêche, revêtues de tabliers à bavette et armées de spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les réchauds flambaient, une odeur de fruits confits s'exhalait des bassines fumantes et se répandait, dans toute la maison.—L'après-midi du premier dimanche de juillet fut tout entière consacrée à la cueillette des groseilles qui foisonnaient dans le petit jardin des Saules. Héloïse et Gertrude s'étaient chargées de dépouiller un groseillier; la grisette appela Xavier à son aide, et bientôt entre elle et le jeune homme commença un échange de gais propos qui agaça singulièrement Gertrude. De temps en temps Héloïse choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et la plus appétissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la présentait aux lèvres de Xavier. Or il arriva qu'une fois, tout en mordant à la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses lèvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit très haut de ce prétendu baiser dont elle était enchantée… C'en était trop pour Gertrude. Elle se leva brusquement et, quittant le groseillier, elle alla se réfugier sous le chambret de vigne-vierge, au bord de l'eau. Là, elle put pleurer tout à son aise, car elle avait le coeur plein de colère et les yeux gros de larmes.

Son départ avait été trop significatif pour que, cette fois, Xavier ne s'aperçût de rien. Il reçut comme un choc en pleine poitrine, et, sans écouter les récriminations d'Héloïse, il courut à la recherche de Gertrude. Il la découvrit bientôt sous la tonnelle, où il entra si précipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.

D'un bond il fut près d'elle.

—Tu pleures, Gertrude; qu'as-tu?…

—Rien! dit celle-ci en renforçant ses larmes. Mais sa douleur, plus forte que sa volonté, fit de nouveau explosion.

—Gertrude, s'écria Xavier désespéré, parle! Est-ce moi qui suis cause de ton chagrin?

Les larmes étouffaient sa voix et elle restait silencieuse… Elle fit un effort, et, passant sa main sur ses yeux:

—Si tu aimes cette fille, murmura-t-elle entre deux sanglots, au moins ne lui fais pas la cour devant moi!

La figure de Xavier, rembrunie par l'angoisse s'éclaira tout à coup.

—Moi! répliqua-t-il, amoureux de mademoiselle Héloïse, quelle idée!

—N'essaye pas de me tromper, je vois bien qu'elle cherche à te plaire.

—Tu es jalouse d'elle?…

Pour toute réponse, Gertrude couvrit de nouveau sa figure de ses mains.

—Jalouse! s'écria Xavier tout joyeux… Mais alors tu m'aimes donc, toi, Gertrude?…

En même temps, il se rapprocha d'elle, écarta doucement ses mains humides, les prit dans les siennes et se mit à les baiser avec mille protestations passionnées. La glace était enfin brisée; tout son amour lui montait aux lèvres. Il révéla à Gertrude les trésors de tendresse qu'il tenait depuis si longtemps enfouis au fond de son âme. Il était devenu éloquent: il lui contait ses songes d'autrefois, il lui avouait qu'elle avait été son inspiratrice, sa bonne fée, sa seule espérance. C'était pour elle qu'il avait rompu avec l'oisiveté, pour elle qu'il avait travaillé, pour elle qu'il rêvait parfois de fortune et de renommée… Gertrude, ranimée et consolée, l'écoutait en souriant à travers ses dernières larmes. Elle ne fut tout à fait rassurée, cependant, que lorsqu'il lui eut promis de quitter B… sans reparler à Héloïse.—Quand vint le soir, le petit bouquet d'anémones reçut encore une rosée de larmes, mais, cette fois, ce furent des larmes de joie.

Huit jours après, Xavier quitta la ville haute, et Gertrude obtint la permission de l'accompagner jusqu'à la voiture. Avant de monter dans le courrier, Xavier prit la main de sa cousine:

—Gertrude, dit-il, aussitôt arrivé à Lachalade, je vais me construire un atelier et je travaillerai pour nous deux. Promets-moi d'avoir foi en moi comme j'ai confiance en toi, et d'attendre patiemment le jour où nous pourrons nous marier.

—Je t'aime, lui répondit-elle et je ne pense qu'à toi.

—Bien… maintenant embrassons-nous, Gertrude!

Et après avoir pris sur les beaux yeux verts un pur baiser de fiancé, il s'élança dans le courrier, qui disparut bientôt au milieu d'un nuage de poussière.

* * * * *

Le lendemain au soir, comme Héloïse et Gertrude étaient restées seules à l'atelier pour terminer une commande pressée, la première ouvrière dit d'un ton sec à sa compagne:

—Votre cousin est donc parti?

Gertrude répondit affirmativement et essaya de détourner la conversation.

—Il est parti… pour longtemps? reprit obstinément Héloïse.

—Il ne compte plus revenir; son travail ici est terminé et il a des occupations qui l'attendent à Lachalade.

—Ah! ah! fit Héloïse d'une voix un peu altérée.—Elle se pinça les lèvres, tira silencieusement quelques aiguillées, poussa un petit soupir, puis, regardant fixement Gertrude:

—C'est égal, vous conviendrez, ma chère, qu'il aurait bien pu me dire adieu… Il ne sait guère vivre, pour un gentilhomme!

—Xavier était pressé, répondit Gertrude avec hauteur, et il m'a chargée de vous faire ses excuses.

—Vous n'étiez guère pressée de vous acquitter de sa commission, dans ce cas, murmura Héloïse en lançant à sa voisine un regard méfiant… N'importe, on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a un mystère là-dessous… Car, enfin, au point où nous en étions!…

Gertrude, un peu pâle, la regarda d'un air interrogateur.

—Quand vous me dévisagerez avec vos grands yeux étonnés, reprit Héloïse furieuse, chacun sait qu'il me faisait la cour, et que si j'avais voulu… Mais je ne suis ni une enjôleuse ni une sournoise, et je ne me dérangerais pas de ça pour accaparer un amoureux, fût-il noble comme le roi!

Elle fit claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses dents blanches et regarda Gertrude d'une façon provocante. Mais celle-ci était décidée à ne point entamer de querelle. Elle se contenta de sourire, et jetant négligemment les yeux sur le chapeau que façonnait Héloïse:

—Nous causons trop, dit-elle d'un ton un peu railleur, et notre besogne en pâtit… Tenez, voilà que sans vous en apercevoir, vous ourlez ce bavolet vert avec de la soie bleue!.. Croyez-moi, ne plaisantons pas avec les choses sérieuses.

Elles se remirent à travailler en silence, et Gertrude ayant fini sa tâche la première, en profita pour se retirer, laissant son interlocutrice ébahie et tout affairée à défaufiler son bavolet.

—C'est égal, dit mademoiselle Héloïse en agitant le doigt dans la direction de la porte qui venait de se refermer sur Gertrude, c'est égal, je lui revaudrai cela!

VI

Cependant, celui qui venait de jeter la discorde dans le paisible magasin des demoiselles Pêche, Xavier, poursuivait ses projets. Son premier soin avait été de s'occuper de la construction d'un atelier. Un terrain en friche, situé sur la lisière du bois, à une portée de fusil du village, eut bientôt fixé son choix. Tout s'y rencontrait à souhait: un chemin d'exploitation partait de là pour s'enfoncer dans le bois, et un ruisseau descendant de la Gorge-aux-Couleuvres permettait d'y établir une scierie. Grâce à de nouvelles commandes, Xavier put traiter immédiatement avec un entrepreneur, et deux mois après, l'atelier élevait à l'entrée du bois ses murs blanchis à la chaux et son toit de tuiles rouges. Il était vaste, bien éclairé et bien outillé. Au fond, on avait réservé une petite pièce où Xavier couchait, car il s'était décidé à quitter la maison de Lachalade, pour se livrer tout entier à son travail.—Madame de Mauprié avait vivement combattu la résolution de son fils cadet; elle voyait avec peine un de ses enfants devenir «une sorte de menuisier.» Mais le jeune homme avait tenu bon, et comme, au demeurant, il trouvait de l'argent ailleurs que dans le coffre de la famille, on avait fini par le laisser faire;—seulement, ses relations avec ses soeurs et sa mère étaient maintenant moins fréquentes et plus froides.

Ce refroidissement lui eût été pénible autrefois; en ce moment, son esprit et son coeur étaient trop occupés pour en éprouver une grande souffrance. Il emportait avec lui, dans sa solitude, un trésor de pensées et de souvenirs consolants. L'amour de Gertrude lui faisait une compagnie toujours fidèle et toujours joyeuse. Il lui tenait lieu de tout: de parents et d'amis, de plaisirs et de bien-être. C'était un foyer toujours réchauffant et toujours illuminé; un retrait intime et voilé, tout plein de fleurs printanières, d'où sortaient les rêves de la nuit et les premiers sourires des heures matinales;—c'était son enchantement et son seul luxe, son soutien dans les jours de doute, son bon génie dans les moments d'inspiration. Au dedans et au dehors de l'atelier, l'image de Gertrude était toujours présente. Elle se glissait avec les rayons lumineux sous les ramures de la futaie; elle dansait à la lueur des étoiles dans les vapeurs argentées qui s'élevaient du ruisseau; elle peuplait les recoins sombres du bâtiment, et quand Xavier sculptait dans un panneau une tête de nymphe ou de déesse, c'était toujours le visage de Gertrude aux cheveux crépelés qui souriait au milieu des entrelacs et des guirlandes. Les lettres de la jeune fille arrivaient tous les lundis et mettaient l'atelier en fête. Après avoir lu les huit pages d'écriture serrée, Xavier les cachait dans sa poitrine et travaillait ferme jusqu'au soir; puis, à l'heure du soleil couchant, il allait s'asseoir sur le seuil de sa porte et relisait lentement les pages où Gertrude lui racontait sa vie et ses pensées de chaque jour. Le soleil s'enfonçait derrière les bois des Hauts-Bâtis, la vallée était coupée de grandes ombres bleuâtres et le silence du soir s'y faisait peu à peu. On n'entendait plus que le susurrement du ruisseau et la chanson des rainettes au long des talus de la Biesme. C'était l'heure des châteaux en Espagne. Xavier se figurait Gertrude installée à Lachalade; il bâtissait en face de l'atelier un chalet en bois de sapin avec sa galerie extérieure et sa toiture en auvent; il voyait déjà sa mignonne Gertrude accoudée à la balustrade et lui souriant à travers les brins fleuris des plantes grimpantes—et lui-même souriait à son rêve, sans s'apercevoir que la nuit était venue et que les étoiles fourmillaient dans le ciel.

Mais ses pensées n'étaient pas toujours aussi paisibles ni aussi joyeuses. Il avait aussi des heures moroses et découragées. Ce fut surtout à la fin de l'automne, pendant les longues soirées et les jours brumeux, que la mélancolie se mit à hanter l'atelier. Le vent de l'arrière-saison commença à pleurer dans les ramées, les pluies monotones grossirent la voix du ruisseau, les feuilles jaunies tourbillonnaient sous les fenêtres de l'atelier, et Xavier se sentit envahi par la bande des pensées maussades et soupçonneuses. Puis, comme un malheur n'arrive jamais seul, un jour qu'il revenait de Sainte-Menehould, il monta jusqu'aux Islettes dans le cabriolet du courrier de B… Au moment où il mettait pied à terre, le conducteur lui dit:

—N'avez-vous pas de commission pour mademoiselle Gertrude? et comme il voyait la figure de Xavier s'animer:—Ah! continua-t-il, sans flatterie, c'est bien la plus avenante et la plus jolie fille de B…, les garçons de là-bas en sont quasiment fous, et je parle des plus huppés!…—Le conducteur cligna de l'oeil et fit claquer sa langue.—Voyez-vous, vous pouvez être tranquille sur son compte, elle fera un beau mariage!—Il alluma sa pipe, fouetta ses chevaux et partit au trot.

Il n'en fallait pas davantage pour que Xavier eût la mort dans l'âme et martel en tête. Il revint au logis tout travaillé et tout époinçonné par la jalousie.—Le conducteur pouvait avoir raison. Gertrude était belle, jeune, sans expérience de la vie… Lui se trouvait loin d'elle, et d'ailleurs n'étant point fat, il se rendait justice; il ne s'abusait ni sur son mérite ni sur sa beauté. Gertrude pouvait rencontrer là-bas quelque riche et beau fils de famille qui effaçât rapidement le souvenir de son maussade cousin… D'ailleurs, l'amour est le plus capricieux des oiseaux, il s'en va comme il est venu, sans raisons, et Xavier trouvait mille motifs pour que l'absence aliénât celui de Gertrude.—Il passa ainsi plusieurs jours à se forger des fantômes et à broyer du noir. La lettre de sa cousine le surprit dans ces terreurs jalouses et jeta un rayon de soleil à travers les brouillards qu'il avait amassés comme à plaisir. Il eut honte de ses soupçons, et, pour faire amende honorable, il s'en accusa très humblement dans une longue épître à Gertrude.

Celle-ci non plus n'était pas heureuse. Outre qu'elle souffrait de l'absence de Xavier, elle se sentait de jour en jour plus isolée au milieu des modistes de B… Bien que les demoiselles Pêche se louassent fort de ses services, aucune intimité n'avait pu s'établir entre les patronnes et la nouvelle ouvrière. L'éducation et la culture d'esprit de Gertrude contrastaient trop avec les idées étroites et les manières communes de ces bonnes filles. Mademoiselle Hortense, qui était plus fine que sa soeur, se rendait vaguement compte de la supériorité de Gertrude, et cette seule pensée suffisait pour mettre une certaine gêne dans leurs relations. Mademoiselle Célénie, plus ronde et moins susceptible, aurait fort bien passé sur les minuties qui froissaient son aînée; mais ce qui l'offusquait, c'était l'effet trop vite produit par Gertrude sur la partie masculine de la société de B… La grande Héloïse n'épargnait rien, du reste, pour exciter la susceptibilité des deux soeurs et pour ruiner petit à petit la faveur de sa rivale. Héloïse n'était pas méchante, mais elle n'était pas non plus magnanime. Elle ne pouvait pardonner à Gertrude ses succès, ses manières distinguées, et surtout la fameuse déconvenue du mois de juin. Elle ne lui voulait pas de mal au fond, mais elle l'eût volontiers trouvée en faute, sauf à lui tendre ensuite la main pour la tirer du mauvais pas où elle l'aurait jetée. Elle l'épiait, commentait ses moindres mots et ses moindres démarches, et ne laissait jamais perdre une occasion de lui être désagréable.

Gertrude sentait cette antipathie toujours croissante, et une certaine anxiété commençait à s'emparer de son esprit. Elle aurait voulu s'enfuir, se soustraire à un danger vaguement pressenti, et en même temps elle se disait qu'elle était obligée de vivre attachée au magasin des demoiselles Pêche, qu'elle y resterait longtemps encore sans doute, que Xavier était loin et l'avenir incertain… Alors elle pleurait et s'effrayait. Ces larmes, ces agitations contenues, jointes à une vie renfermée et au défaut d'exercice, la rendirent souffrante. Elle pâlit, ses yeux se cernèrent et ses joues se creusèrent légèrement, le tout à la satisfaction de mademoiselle Héloïse, qui n'était pas fâchée de lui voir perdre la fraîcheur de son teint. Chaque fois qu'elle relevait la tête, elle trouvait les yeux noirs de la première ouvrière fixés sur sa figure, et étudiant curieusement les progrès de sa pâleur. Elle fut un jour souffrante au point de garder la chambre.

—Bah! ce ne sera rien, dit Héloïse à mademoiselle Célénie, qui s'en inquiétait; elle s'écoute et se dorlote comme une princesse!

Cependant la mauvaise saison était revenue, et la vieille Scholastique avait rallumé le poêle de faïence. On avait recommencé à veiller dans l'atelier, et les demoiselles Pêche ne faisaient plus que de courtes apparitions à leur jardin des Saules, maintenant tout effeuillé et couvert de givre. Les dimanches se passaient à l'église. Parfois, après les vêpres, mademoiselle Célénie faisait faire à Gertrude un ou deux tours dans la rue de la Rochelle; puis, ennuyée de l'attention trop persistante et des oeillades des jeunes gens, elle la ramenait tambour battant au magasin, où son indignation s'exhalait à son aise contre l'impertinence de la jeunesse. Les journées s'écoulaient monotones, et les seules bonnes heures de Gertrude étaient celles où arrivaient les lettres de Xavier. Alors ses yeux brillaient, une vive teinte rose colorait ses joues pâlies et son coeur battait. Une seule chose gâtait son bonheur: l'excitation produite en elle par l'arrivée hebdomadaire du facteur n'avait pas échappé à Héloïse; les grands yeux inquisiteurs de l'ouvrière suivaient les lettres jusque dans la poche de Gertrude, et semblaient vouloir percer l'enveloppe.

De longs mois se passèrent ainsi sans événements remarquables. Les lettres de Xavier arrivaient toujours ponctuellement et Gertrude répondait avec la même exactitude. Le printemps et l'été fleurirent de nouveau le jardin des Saules; de nouveau on procéda à la fabrication des confitures; puis l'automne revint et les veillées recommencèrent.

Par un jour brumeux de décembre, Gertrude rangeait des cartons dans le magasin. Tout à coup la porte de la rue s'ouvrit, et la jeune fille poussa une exclamation en apercevant Pitois, le domestique de M. Renaudin.

—Comment va mon oncle? s'écria-t-elle.

—Pas trop bien, répondit Pitois. Il désire vous voir, et m'a recommandé de vous ramener aujourd'hui même.

Gertrude courut annoncer la nouvelle à mademoiselle Hortense; puis montant précipitamment dans sa chambre, se prépara pour le voyage et suivit Pitois, dont le cheval attendait tout attelé sous le porche de la Rose d'Or. On partit, et, chemin faisant, le domestique expliqua à la jeune fille la maladie de l'oncle Renaudin.

—Voyez-vous, mademoiselle Gertrude, je crois que la lampe baisse.—Et il se frappa la tête.—M. Renaudin perd le fil de ses idées et rêve les yeux ouverts. Il reste des fois une heure d'horloge immobile et muet comme une souche; puis, crac! comme si un ressort partait, voilà que sa langue se dégourdit et qu'il nous conte des choses de l'autre monde… Hier, à travers ses rêvasseries, il n'avait que votre nom dans la bouche. A la brune, il a rattrapé son bon sens, et, me faisant signe d'approcher, il a tiré de dessous ses draps un papier sur lequel était votre adresse; puis il m'a commandé de courir à B… et de vous ramener vivement, sans en rien souffler à personne.

Pitois exécutait les ordres de son maître à la lettre; il fouaillait son cheval, et la voiture filait comme une flèche. Quand ils entrèrent dans la vallée de la Biesme, la nuit tombait. Gertrude était prise d'une émotion si violente, qu'elle ne pouvait plus parler. Ses yeux cherchaient à distinguer dans l'obscurité l'emplacement de l'atelier. Xavier le lui avait décrit trop souvent, pour qu'elle ne le reconnût pas, malgré la nuit. Elle distingua le toit de tuiles et vit de la lumière à travers les vitraux.—Il était là… il travaillait en songeant à elle, peut-être!—Son coeur se gonfla, et, triste à la pensée de passer si près de lui sans le voir, elle était sur le point de prier Pitois de s'arrêter… Mais on eût dit que le vieux garde prévoyait sa demande, car il fouetta de plus belle la jument, et la voiture franchit bientôt le porche de l'Abbatiale. Tout le village était enveloppé d'ombre, et personne ne fut témoin de l'arrivée de Gertrude.

Dès qu'elle se fut un peu restaurée et réchauffée au feu de la cuisine, Pitois la fit monter chez M. Renaudin. La disposition de la chambre à coucher n'avait pas changé depuis la dernière visite de Gertrude: c'étaient toujours les mêmes rideaux jaunis aux fenêtres, le même foyer sombre où deux tisons se mouraient dans les cendres; seulement le lit était défait, et, dans les couvertures, Eustache Renaudin montrait son profil amaigri et mince comme une lame de couteau. Une chandelle posée sur la table éclairait vaguement la chambre. M. Renaudin, assis sur son séant, tenant les draps dans ses doigts crispés, demeurait immobile et semblait regarder dans le vide. Près de la cheminée, Fanchette le surveillait du coin de l'oeil, tout en préparant une potion pour la nuit. Une odeur pharmaceutique imprégnait l'air.

Gertrude, poussée par Pitois, s'avança sur la pointe des pieds et s'approcha du lit; mais le vieillard ne sembla pas la voir; ses yeux gris continuèrent à poursuivre dans les plis de ses rideaux des visions mystérieuses.

—Mon oncle! mon oncle Renaudin! dit Gertrude, me voici.

Le son de cette voix douce le tira de son immobilité, mais non de son rêve. Ses yeux se tournèrent vers la jeune fille et la contemplèrent avec une fixité effrayante; ses lèvres remuèrent.

—Toujours! murmura-t-il, je la vois maintenant toujours et partout. Ses yeux tristes ne me quittent pas, et le son de sa voix me secoue jusque dans la moelle des os… Mais, reprit-il en reculant vers le mur, jamais je ne l'avais vue si nettement que ce soir… Ses yeux sont pleins de reproches et son silence me donne la fièvre… Non, je ne veux plus qu'elle revienne me reprocher sa misère et son enfant abandonné!… Je ferai un sacrifice, s'il le faut; j'achèterai le repos au poids de l'or… Vite, vite! A-t-on été chercher ma nièce Gertrude?

—Elle est près de vous, Monsieur! cria Pitois.

—Me voici, mon oncle! répéta Gertrude toute tremblante.

Et, surmontant sa peur, elle lui prit la main.

Le vieillard tressaillit, pencha la tête du côté de sa nièce, et parut s'éveiller en sursaut.

—Hein! hein! fit-il, qui a parlé?… Ah! te voici, petite!… Je m'étais assoupi… Es-tu là depuis longtemps?

—Je viens d'arriver, mon oncle.

—Tu as bien fait de venir… Fanchette, mets du bois au feu et laisse-nous. J'ai à causer avec ma nièce.

Ses idées redevenaient lucides. Quand ils furent seuls, il dit à Gertrude de s'asseoir à son chevet, et, lui prenant affectueusement les mains:

—Je suis aise de te voir, commença-t-il. J'ai à t'entretenir de choses sérieuses… Mais ce sont des choses difficiles à dire, et il faudra que tu aies de la patience… Et puis, c'est un secret que tu devras me garder fidèlement. Je m'étais bien promis de le garder moi-même; mais il y a des secrets qu'on porte légèrement quand on est jeune, et qui deviennent trop lourds quand on se fait vieux… Et je vieillis, Gertrude, je m'affaiblis tous les jours, soupira-t-il en regardant ses longs doigts pâles et osseux.—J'ai peut-être encore une dizaine d'années à vivre, tout au plus; puis il me faudra quitter ma maison de l'Abbatiale et mes beaux chênes… Dix ans! à peine dix ans!… La vie est trop courte, on n'a pas le temps de jouir de ce qu'on a amassé!… Mais, vois-tu, je veux passer au moins ces années-là en paix, et pour cela il faut que je me décharge du poids que j'ai sur la poitrine… Il m'étouffe, il me gâte mes jours et mes nuits!

Il s'était mis sur son séant et respirait avec bruit, comme un homme oppressé.

—Tant que j'ai été dans les affaires, continua-t-il, je n'ai pas eu le loisir de penser à cette chose-là. J'allais, je venais, je courais les villages pour acheter de la laine à bon compte, les ballots roulaient dans ma remise, et puis les fabricants arrivaient. On discutait fin contre fin; moi, je leur donnais du fil à retordre et je faisais de beaux gains. Je spéculais, j'achetais pour rien et je revendais cher… Ah! c'était le bon temps! le secret était bien là, au fond de ma mémoire, mais si léger!… Il ne pesait pas plus gros qu'une plume, et c'était à peine si, de fois à autre, je le sentais sur ma conscience… Mais quand je suis venu me reposer ici, croyant y jouir tranquillement de ma fortune, je n'ai plus eu ni paix ni trêve. Toutes les choses d'autrefois se sont réveillées au fond de mon cerveau, et ce qui était léger comme une plume est devenu lourd comme un quintal de fer… Il faut que je traîne cela nuit et jour; je n'ai plus de sommeil!… A tout prix je veux me débarrasser de ce cauchemar qui m'écrase la poitrine! J'ai compté sur toi, Gertrude; j'ai confiance en toi, parce que tu es bonne et courageuse. Veux-tu me rendre un service?

—Oh! de tout mon coeur, mon oncle! s'écria Gertrude attendrie.

La figure altérée du vieillard se rasséréna un peu. Il serra les mains de sa nièce dans les siennes et reprit d'une voix plus calme:

—Écoute d'abord une histoire du temps de ma jeunesse,… car j'ai été jeune, moi aussi, et j'ai été amoureux tout comme un autre. C'était à B…, et celle qui m'aimait était modiste comme toi. Elle était jolie et fière de ses beaux cheveux, pareils aux tiens… C'est cette ressemblance qui m'a tout d'abord intéressé à toi. Elle avait vingt ans et j'en avais trente. Nous étions deux étourdis, et nous nous aimions sans songer à l'avenir… Bref, une faute fut commise, et je ne sais lequel de nous deux fut le plus imprudent… Pourtant, moi, je lui promis le mariage… et ce fut un tort.

Il s'arrêta, un peu embarrassé, en voyant l'expression de tristesse et de reproche qu'avait prise la figure de Gertrude.—L'histoire de M. Renaudin était la banale et navrante histoire des séductions vulgaires. La jeune fille séduite, étant devenue mère, l'avait conjuré de tout réparer par le mariage. Mais ils étaient pauvres tous deux; Renaudin était égoïste et ambitieux: un pareil mariage eût entravé son avenir et gâté sa situation. Il avait quitté B… et s'était établi à Reims. Là, par un soir d'hiver, sa victime était venue de nouveau le supplier. Il avait été sans pitié et lui avait fermé sa porte, la laissant errer, par la pluie et le vent, à travers les rues désertes d'une ville étrangère… Depuis il n'avait jamais entendu parler d'elle, et il avait cru que tout était fini. Mais plus il avait pris d'âge, plus ses remords étaient devenus violents.

—Je crois, disait-il à sa nièce, je crois la revoir à chaque instant… La nuit, quand je veux fermer les yeux, je l'aperçois tout d'un coup là!—et il montrait un coin du rideau.—Elle a la tête nue, et ses cheveux blonds sont soulevés par le vent; ses yeux sont tristes comme des fleurs mouillées… Je n'y tenais plus; j'ai voulu savoir ce qu'elle était devenue, et j'ai fait prendre en secret des renseignements…

—Vous l'avez retrouvée? interrompit Gertrude, dont le coeur battait.

—Elle est morte!… reprit-il d'un air sombre; mais l'enfant, sa fille, existe encore. Elle a grandi, elle vit à B… dans la misère, et c'est sur toi que je compte pour la secourir.

—Oh! mon oncle, parlez, je suis prête à tout faire pour vous!

—Bien! Jure-moi d'abord de me garder le secret le plus absolu, et d'exécuter les choses telles que je te les dirai.

—Je vous le promets, mon oncle!

—Bien!… Tu repartiras demain, avant le jour, avec Pitois. Sitôt arrivée à B…, tu te rendras dans la maison indiquée sur l'adresse que voici. Il tira un papier de dessous son oreiller et le tendit à Gertrude.—C'est dans cette maison que demeure la fille de la morte… Elle est misérable… Tu lui remettras de l'argent, mais tu ne lui diras jamais de quelle part il vient… Tu comprends que si je me nommais, je serais à la merci de ces gens-là. Femme, enfants, mari, j'aurais toute la maisonnée sur les bras… Non, je veux faire du bien sans être connu… Et puis, si la famille de ta tante venait à savoir cette aventure, elle en ferait des gorges chaudes… Non, non, pas de mon vivant!… Après, on verra… Tu agiras prudemment, discrètement, n'est-ce pas, ma mie Gertrude?

—Oui, mon oncle.

—Je compte sur ta parole… Une parole, c'est sacré, petite!

De sa main tremblante il prit une clef sous le traversin et la donna à sa nièce.

—Ouvre le secrétaire et apporte-moi le premier tiroir à gauche!

Elle obéit, et revint avec le tiroir plein de pièces d'or. L'avare le vida avec précaution sur ses draps; puis ses yeux brillèrent, et il passa ses mains amoureusement à travers les louis. Gertrude le regardait ébahie: elle n'avait jamais tant vu de pièces d'or en toute sa vie. M. Renaudin les compta deux fois; puis, prenant trois rouleaux d'or, et geignant profondément, il les déposa dans un petit sac qu'il remit à Gertrude.

—Tiens, dit-il, voici mille écus; serre-les soigneusement… C'est une somme!… Hélas! c'est de bon or fin, gagné à la sueur de mon front… Mais je ne veux rien épargner pour tranquilliser mes vieux jours… Quand je saurai que sa fille est à l'abri du besoin, je serai soulagé et je retrouverai mon sommeil perdu. Écris-moi souvent, tiens-moi au courant de tout, et s'il faut encore de l'argent, eh bien, j'en enverrai encore!… Je veux dormir, dormir en paix!

Gertrude alla fermer le secrétaire et rendit la clef à son oncle.

—Tu es une brave fille, toi, murmura le vieillard. Viens que je t'embrasse!… Et maintenant, va te reposer deux ou trois heures. Dès le fin matin, Pitois te réveillera et vous repartirez vivement.

Elle prit congé de lui, en lui promettant de faire de son mieux pour bien remplir sa mission. Comme elle allait fermer la porte, elle se retourna en entendant M. Renaudin qui l'appelait encore, et elle aperçut le vieillard soulevé sur son séant, pâle, décharné, et dardant vers elle ses yeux soupçonneux.

—Surtout, Gertrude, murmura-t-il en posant un long doigt maigre sur ses lèvres minces, garde-moi le secret!

VII

En promettant à son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle s'était chargée, Gertrude avait suivi la première impulsion de son coeur. Elle avait vu le vieillard malade et tourmenté; il s'agissait de rendre le calme à cette conscience troublée et en même temps de soulager une misère secrète;—sa bonté naturelle avait dicté sa réponse; émue jusqu'aux larmes, sans réfléchir plus longuement, elle avait promis tout ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'après les rapides mouvements de son coeur; le sentiment parlait et elle obéissait brusquement; la réflexion venait plus tard.—Ce fut le lendemain seulement, sur la route de B…, qu'elle commença de songer aux moyens d'exécution. Tout d'abord elle fut arrêtée par une première difficulté: son oncle avait exigé qu'elle tînt la chose secrète; elle se trouvait par conséquent obligée d'agir seule, et de plus, afin de prévenir des questions indiscrètes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de rentrer chez les demoiselles Pêche. Il allait falloir prendre une chambre à l'auberge, ne sortir qu'à la nuit pour éviter les rencontres, en un mot s'entourer de précautions dont les apparences équivoques répugnaient à sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui était odieuse; il lui semblait que Xavier n'eût pas été satisfait de la voir engagée dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrêter à Lachalade et le consulter!… Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois et Fanchette ne l'avaient pas quittée un seul moment.

Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui avait remise. Les indications laconiques, griffonnées sur le papier, étaient ainsi conçues:—«Femme Finoël,—côte de Polval, la dernière maison à gauche en montant vers les bois.»—Heureusement l'endroit était peu fréquenté, et Gertrude en s'y rendant à la brune ne risquait pas d'être reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait s'arrêter à une auberge peu éloignée de la côte de Polval, et que la voiture n'aurait pas à traverser la ville. «D'ailleurs, se disait-elle, dès que j'aurai remis de l'argent à cette pauvre femme, ma tâche sera finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pêche.»

Elle descendit dans le faubourg, au Chêne-Vert, et résolut de monter à Polval sur-le-champ. En décembre la nuit vient vite; dès quatre heures et demie, la jeune fille enveloppée dans sa mante et sa capeline put s'acheminer vers la maison de la femme Finoël. Du reste, le ciel était sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue ôtait aux passants tout désir de curiosité. Tandis qu'elle gravissait la rampe déserte et resserrée entre deux coteaux de vignes, Gertrude se demandait, non sans une vague inquiétude, qui elle allait rencontrer dans cette maison isolée et comment elle y serait reçue. Elle n'était point peureuse, et à Lachalade elle avait l'habitude de sortir seule à toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la rendait anxieuse, c'était le mystère même dont elle était obligée de s'entourer, c'était l'inconnu… Elle frissonnait en apercevant à travers l'obscurité les petites maisons à mine lugubre, adossées aux vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.

Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme de son voyage. Ce devait être là, car plus haut on ne distinguait aucune habitation, et les bois commençaient à une portée de fusil. Elle s'arrêta un moment pour considérer ce logis de pauvre apparence. Les murailles étaient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour elles, les avait rendues toutes ventrues et menaçantes. A travers les volets clos de deux étroites fenêtres, une faible lueur indiquait que la maison était habitée. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes et prêta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le vent soufflait si fort dans la gorge de Polval, qu'elle ne pouvait distinguer si ce gémissement venait de l'intérieur ou du dehors. Elle frappa; point de réponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui céda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur… Les gémissements partaient réellement de la chambre contiguë, dont une ligne lumineuse révélait l'entrée. C'étaient des pleurs de femme mêlés à des cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondément Gertrude qu'elle oublia tout à coup sa peur. Elle ouvrit précipitamment la porte de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.

Une chandelle fumeuse, posée sur un poêle, sans feu, éclairait misérablement la pièce nue et délabrée; entre les fenêtres un métier de tisserand, sur lequel s'enroulait une pièce de cotonnade inachevée, découpait sur le mur le squelette noir de ses barres et de ses leviers; une chaise dépaillée et une table boiteuse étaient rangées le long de la muraille humide; en face du métier, un lit de sangle étalait sa paillasse et sa couverture en lambeaux, et sur ce lit, agenouillée, les cheveux épars, pâle, effrayante, une femme d'une trentaine d'années serrait contre sa poitrine amaigrie un tout petit enfant qui ne poussait plus que des vagissements étouffés… Au bruit de la porte, la mère se tourna vivement vers la nouvelle venue, et avec des yeux démesurément ouverts:

—Vite, venez! cria-t-elle, mon petiot s'en va!…

—Qu'a-t-il et que dois-je faire? demanda Gertrude en prenant l'enfant.
La jeune femme montra avec un geste horrible son sein flétri.

—Je n'ai plus de lait, dit-elle, et mon pauvre petiot meurt de faim et de froid… Ah! il n'y a pas de pitié au monde!…

—Ne vous désolez pas ainsi! reprit Gertrude, je vais quérir de quoi vous ranimer tous les deux… N'avez-vous pas une voisine que je puisse charger d'acheter ce qu'il faut?

—Oui,… la mère Surloppe… Elle demeure en face, mais je ne l'ai plus revue depuis hier…; les pauvres gens sont plus sauvages que des loups affamés, ils se font peur…

—Attendez-moi, je vais l'appeler…

Gertrude enveloppa l'enfant dans sa capeline, le plaça près de la mère qu'elle couvrit de sa mante, et se mit en quête de la vieille voisine qu'elle trouva sommeillant près de son dévidoir. La vue d'une pièce d'or la réveilla et lui mit des ailes aux talons. Elle se chargea volontiers de trouver du lait, des vivres et du bois.

Gertrude retourna près de la malade. L'enfant s'était réchauffé et rendormi; la mère regarda la jeune fille d'un air farouche; sur ce visage altéré, mademoiselle de Mauprié crut reconnaître les principaux traits de la figure de son oncle et sentit sa pitié redoubler.

—Vous vous appelez madame Finoël? demanda-t-elle enfin d'une voix timide.

—Oui… Rose Finoël, murmura la jeune femme, venez-vous de la part du bureau de charité?

—Je suis envoyée par une personne qui connaît vos peines et qui veut les soulager.

La bouche de Rose Finoël prit une expression amère.

—Mes peines!… Et qui donc au monde peut avoir souci de mes peines?

Gertrude lui répondit évasivement que son bienfaiteur désirait ne pas être connu; alors la malade ferma les yeux d'un air de fatigue et d'indifférence.

—Après tout, murmura-t-elle, que me fait son nom?… Tout m'est égal pourvu qu'on sauve mon petiot… Moi, je suis lasse, oh! lasse!…

Elle renversa son front sur le traversin et tomba dans une sorte de torpeur. Gertrude assise près d'elle contemplait ses mains décharnées, son visage aux pommettes saillantes, aux yeux caves, encadré et pâli encore par des flots de cheveux noirs. A l'aspect de cette figure ravagée par la misère et la maladie, la jeune fille fut prise d'une pitié profonde; elle oubliait son isolement, ses craintes, ses souffrances, et, comparant sa vie à celle de cette malheureuse, elle ne se trouvait plus à plaindre… Au bout d'une demi-heure, la mère Surloppe revint avec les provisions, on alluma le poêle, on fit chauffer du bouillon pour la mère et du lait pour l'enfant, puis Gertrude reprit sa mante et sa capeline.

—Vous partez!… vous me laissez? soupira la jeune femme en rouvrant les yeux.

—Non pas, je vais faire une course et je reviens.

Tout en disant cela, Gertrude songeait aux circonstances imprévues qui allaient rendre sa mission plus délicate et plus difficile. La maladie de Rose Finoël, l'existence d'un enfant, compliquaient la situation et alourdissaient la responsabilité de l'orpheline. Elle se sentait solidaire de son oncle et songeait qu'il ne lui serait guère possible de reprendre ses occupations ordinaires, au moins avant que l'enfant fût confié à une nourrice. Elle chargea la vieille voisine de se procurer un matelas et des couvertures, et il fut convenu que Gertrude passerait la nuit près de la malade. Puis elle courut à l'auberge, écrivit à son oncle le récit de sa première visite et lui demanda de nouvelles instructions. Sur ses instances, Pitois reprit le soir même le chemin de Lachalade.

A son retour, Gertrude trouva la chambre de la côte Polval transformée; l'or de l'oncle Renaudin avait fait merveille. Sur la table une petite lampe à la lumière égale et douce remplaçait la chandelle fumeuse; le poêle réveillé d'un long sommeil bourdonnait gaiement et répandait une joyeuse chaleur; le lit avait été regarni, et l'enfant, restauré et réchauffé, s'endormait sur les genoux de la vieille Surloppe, qui, d'une voix chevrotante, lui murmurait une antique chanson berceuse. La mère elle-même semblait moins malade, moins défaite.

Gertrude disposa dans un coin le matelas et les couvertures, posa l'enfant près de sa mère, puis congédia la vieille.

Elle marchait légèrement à travers la chambre, faisant ses préparatifs pour la nuit, ravitaillant le poêle, réchauffant le lait destiné au marmot… La malade, ouvrant à demi ses yeux affaiblis, la regardait curieusement et suivait ses moindres gestes avec une surprise mêlée d'attendrissement. A la fin, Gertrude, ayant achevé de tout préparer, vint s'asseoir au chevet du lit et vit Rose Finoël qui pleurait.

—Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

Pour toute réponse, Rose Finoël prit l'une des mains de son interlocutrice et la couvrit de larmes et de baisers.

—Merci, dit-elle enfin, cela me fait du bien de pleurer. Il y avait si longtemps que personne ne s'inquiétait plus de moi!

—Vous n'avez point d'amis?

—Je suis seule au monde.

—Mais,… le père de cet enfant? hasarda timidement Gertrude.

La figure de la malade reprit une expression de tristesse poignante.

—Celui-là est loin!… Et pourtant, murmura-t-elle d'un air sombre, nous étions mariés, mariés à l'église et à la mairie;… mais la misère l'a effrayé… Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu parler de lui.

Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.

—Il ne faut pas lui en vouloir, s'écria-t-elle vivement, j'ai été bien heureuse avec lui dans les premiers temps!…

—Mais il vous a abandonnée, et c'est une lâcheté!

Rose Finoël haussa les épaules.

—Dans ma famille, c'est notre lot d'être abandonnées… Ma mère l'a été par son amant, moi, par mon mari… Je remercie le bon Dieu de m'avoir donné un garçon,… les filles sont trop malheureuses!…

Elle jeta un regard plus doux sur l'enfant endormi à son côté.

—Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble à son père… Quoique Finoël m'ait laissée là, je ne peux pas lui en vouloir… Je l'aime toujours!… Nous avons été si heureux ensemble dans les commencements! Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la même aune que les gens à l'aise… A quinze ans, j'étais orpheline et je gagnais mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de fabrique pour les filles!… Je m'étonne de n'y être pas devenue plus mauvaise… Quand j'ai connu Finoël, j'avais déjà vingt-sept ans, et lui n'en avait que vingt-trois… J'étais trop vieille pour lui, mais alors je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle… Oh! les premiers temps de notre mariage! Nous allions, le dimanche, goûter dans les petits bois du Juré et nous revenions bras dessus bras dessous par la route de Combles et la Ville-Haute… Comme les tilleuls sentaient bon!… Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout quand je pense à ces six mois-là. Six mois!… et puis on l'a renvoyé de la fabrique, et le cabaret l'a pris. Alors sont arrivés les mauvais jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre location finissait à Noël et on menaçait de nous mettre dehors… Un matin il est parti… On dit qu'il est allé en Alsace… Je lui pardonne tout en pensant à nos six mois de bon temps!

Elle ferma les yeux et reposa sa tête sur le traversin. L'expression farouche de sa physionomie s'était adoucie, et Gertrude, la voyant s'assoupir, se jeta sur le matelas préparé par la voisine. Elle s'endormit profondément et ne s'éveilla le lendemain matin qu'aux cris de l'enfant qui demandait à boire…

Trois jours après, au moment où Gertrude quittait son auberge pour se rendre chez Rose Finoël, le facteur lui apporta une lettre de l'oncle Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mère et de mettre l'enfant en nourrice; il lui indiquait en même temps l'adresse d'une femme de Beauzée, qui se chargerait volontiers du marmot et qui était déjà prévenue de sa prochaine arrivée; enfin, il terminait en lui recommandant prudence et discrétion.—Le même jour, Gertrude, voyant Rose plus calme, lui parla de la nécessité de faire suivre à son enfant un régime plus salutaire et l'amena peu à peu à l'idée d'une séparation. La malade poussa un long soupir:

—Oui, vous avez raison, répondit-elle, il faut qu'une autre femme le nourrisse de son lait… Je ne veux pas qu'il souffre et je consens à tout… Laissez-le-moi seulement encore un jour ou deux. Je sens que je n'irai pas plus loin…

En effet, elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie abandonnait son corps épuisé. Le lendemain, vers le soir, elle appela Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de toute la force de ses yeux déjà voilés par l'agonie, puis elle dit: