—Promettez-moi de le porter vous-même à la nourrice… Pauvre petiot, je meurs trop tôt pour lui!… Je ne sais pas qui vous a poussée à me vouloir du bien, mais je vous en supplie, n'abandonnez pas mon enfant!… Si je m'en vais avec l'idée que vous aurez soin de lui, je mourrai tranquille.
Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-même sur l'orphelin.
—Merci, reprit Rose Finoël en cherchant la main de la jeune fille et en essayant de la serrer dans sa main glacée, vous êtes bonne, vous!… Je souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de bon… le reste n'a été que fatigue et misère… un cauchemar après six mois de beaux rêves!… A cause de ce bon temps-là je pardonne à ceux qui m'ont mise au monde… Mais je suis lasse, bien lasse… Donnez-moi encore le petiot que je l'embrasse… Et maintenant adieu à tout!
Après une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprême…
Tandis que la vieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au bureau de la voiture de Clermont et retenait une place pour Beauzée. On lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du bureau, une femme surgit de l'ombre du porche et parut l'examiner. Gertrude hâta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle était suivie; en effet, en tournant la tête, elle aperçut une forme vague qui marchait dans la même direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se mit à courir, et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent Polval, elle ne suspendit sa course qu'après avoir eu la certitude qu'on avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son désir de partir au plus vite et de sortir enfin de la situation fausse où elle se trouvait.
L'enterrement eut lieu le lendemain: Gertrude n'y assista pas. Le soir venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit, elle partit avec l'orphelin, chaudement emmailloté, qui se plaignait doucement et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.
Le trajet de B… à Beauzée n'est pas bien long et la nuit n'était pas trop avancée quand Gertrude frappa à la porte de la nourrice. C'était une forte gaillarde, femme d'un rémouleur. Comme elle était prévenue, elle reçut l'enfant sans trop d'étonnement ni de questions. Elle avait l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme s'il eût été à elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda, et, après lui avoir indiqué son adressa à B… et lui avoir fait de minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.
Il lui tardait de rentrer à son magasin. Pâlie et affaiblie par plusieurs nuits de veille, elle éprouvait néanmoins une certaine satisfaction en se sentant secouée par les cahots du courrier. Elle se disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin pouvoir reprendre sa vie régulière, et qu'elle pourrait penser librement et tout le jour à Xavier. Elle se sentait soulagée d'un poids énorme, et quand la voiture s'arrêta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet à l'auberge, et se dirigea vers la maison des demoiselles Pêche.
VIII
L'atelier était dans un état de sourde effervescence. La veille au soir, Héloïse, après avoir porté un chapeau à une pratique, était rentrée avec un air de consternation tragique où perçait néanmoins une certain pointe de satisfaction. Elle s'était assise bruyamment et avait repris son ouvrage en poussant de gros soupirs.
—Qu'y a-t-il donc, Héloïse? demanda mademoiselle Hortense, qui savait les façons de son ouvrière et à qui cette mise en scène n'avait pas échappé.
—Ah! soupira de nouveau celle-ci, on a bien raison de dire que les apparences sont trompeuses… Les fruits qui ont meilleure mine sont les plus véreux, et il faut manger un boisseau de sel avec les gens avant de les connaître…
Intriguées par ce préambule, toutes les ouvrières avaient relevé la tête et regardaient Héloïse.
—Quant à moi, continua-t-elle, on conviendra au moins que je n'y ai pas été prise et que je me suis tenue sur mes gardes.
Mademoiselle Célénie agita nerveusement son aune, et de sa voix la plus virile:
—Héloïse, s'écria-t-elle impatientée, vous avez une manière de dire les choses qui me fait bouillir le sang… Où voulez-vous en venir avec vos proverbes?
—Pardon, Mademoiselle, laissez-moi un peu respirer… Je suis encore ahurie de ce que j'ai vu.
—Vu, quoi?… reprit mademoiselle Célénie.
Héloïse coiffa solennellement une tête de carton avec le chapeau qu'elle était en train de confectionner, puis regardant son auditoire:
—Eh bien! commença-t-elle enfin, que diriez-vous si vous appreniez que mademoiselle de Mauprié n'a pas bougé de la ville, et que son prétendu voyage à Lachalade n'était qu'une invention?
Elle secoua la tête et ses regards triomphants firent le tour de l'atelier.
—Qu'est-ce que vous me contez là? s'écria mademoiselle Célénie en haussant les épaules.
—Je n'ai pas l'habitude de faire des contes, répliqua Héloïse piquée au vif, et je ne dis que ce que j'ai vu. Voici au surplus comment la chose est arrivée. Vous savez qu'hier j'ai été porter un chapeau à la diligence de Clermont; je m'en revenais et j'étais déjà sous le porche, quand j'ai entendu dans le bureau une voix qui ne m'était pas inconnue… La personne qui parlait au facteur des messageries retenait une place pour le lendemain dans le courrier qui passe à Beauzée. J'aurais juré que c'était la voix de Gertrude, et pour m'en assurer, j'ai attendu sous le porche. La personne est sortie. C'était une femme dont la tête était enveloppée dans une capeline et dont la tournure ressemblait à celle de mademoiselle de Mauprié. Intriguée, j'ai voulu voir où elle allait, mais elle s'est aperçue, sans doute, que je la suivais; elle a pris ses jambes à son cou et je l'ai perdue dans les petites ruelles qui montent à la Ville-Haute… J'ai voulu en avoir le coeur net, et ce soir, à l'heure du courrier, je suis allée me camper derrière la grande porte des messageries; là j'ai vu, comme je vous vois, Gertrude revenir et monter en voiture, mais cette fois, elle n'était pas seule…
Héloïse fit une pause et poussa un long soupir. Toutes les têtes se tournèrent de son côté.
—Elle portait dans ses bras, continua-t-elle, un petit enfant qui criait faiblement comme font les nouveau-nés.
Un murmure courut dans l'atelier, et il y eut un moment de silence.
—L'aventure est étrange, reprit mademoiselle Hortense, mais, comme vous le disiez tout à l'heure, les apparences sont trompeuses, et je ne puis pas croire que Gertrude…
—Je ne suis pas médisante, répliqua Héloïse, mais dame! vous conviendrez, Mademoiselle, que cela donne à penser… Une fille noble qui laisse sa famille et son pays pour se faire ouvrière; ce cousin qui arrive et s'en va, on ne sait pourquoi; ce prétendu départ, puis ce marmot qui tombe du ciel… Avez-vous remarqué comme Gertrude pâlissait et maigrissait depuis le printemps dernier?
—Ça, c'est un fait! murmurèrent les apprenties autour de la table ronde.
Mademoiselle Célénie rétablit le silence en frappant le parquet avec son aune.
—Héloïse, ma fille, s'écria-t-elle d'une voix sévère, je vous ai déjà dit que vous étiez trop prompte à juger votre prochain!… Votre histoire est étrange, j'en conviens, mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, et, pour se prononcer, il faut attendre les explications de mademoiselle de Mauprié… D'ici là, Mesdemoiselles, je désire qu'on garde le silence, et je renverrai la première péronnelle dont la mauvaise langue tournera de travers!
Cette menace énergique mit un terme aux bavardages, mais n'empêcha nullement toutes ces cervelles féminines de travailler. Quand, le surlendemain, Gertrude entra dans l'atelier, tous les yeux épièrent ses moindres gestes. Les fillettes de la table ronde échangèrent des coups de coude significatifs et commentèrent en chuchotant la pâleur et l'air fatigué de la voyageuse. L'accueil fait à la jeune fille était trop froid pour qu'elle ne le remarquât pas; il était si différent de celui qu'elle avait reçu jadis à son arrivée dans ce même atelier! Le poêle de faïence bourdonnait pourtant encore comme autrefois, comme autrefois un clair soleil d'hiver, se glissant à travers les rideaux de mousseline, faisait miroiter les panneaux des armoires et chatoyer les vives couleurs des rubans et des fleurs artificielles; seules, les figures penchées au-dessus des têtes de carton ne se déridaient pas. Toutes les bouches étaient pincées et tous les yeux baissés. Mademoiselle Hortense ne se leva pas pour baiser au front la nouvelle arrivante; mademoiselle Célénie demeura muette et sembla plus occupée que jamais à tailler des patrons de robe. Gertrude alla se débarrasser de son costume de voyage, et lorsque, après quelques instants passés dans sa chambre, elle reprit sa place près de l'estrade d'Héloïse, celle-ci, rassemblant précipitamment ses ciseaux, ses rubans et sa boîte à ouvrage, recula sa chaise et ramena les plis de sa jupe, comme si elle eût craint le contact d'une pestiférée.
Cependant Héloïse était démangée de l'envie de parler; il lui tardait de prendre sa revanche, de confondre sa rivale par une parole bien sentie et de lui prouver qu'elle n'était pas dupe. Dès qu'elle vit Gertrude installée, elle profita du plus beau moment de silence, et d'une voix ironiquement mordante:
—J'espère, dit-elle très haut, que vous avez fait un bon voyage, mademoiselle… Comment se porte votre cousin?…
—Héloïse! interrompit mademoiselle Célénie.
Jamais l'organe viril de mademoiselle Pêche cadette n'avait encore donné un volume de son aussi formidable. Ce fut comme un coup de tonnerre. La grande Héloïse obéit à cette foudroyante injonction et se renferma de nouveau dans un superbe silence. Quant à Gertrude, aussi étonnée de la colère de mademoiselle Pêche que de l'ironie de sa voisine, elle rougit et promena autour d'elle ses beaux yeux surpris. Mais tous les regards semblaient éviter les siens, et toutes les têtes se penchaient plus attentivement sur les coiffures et les noeuds de ruban. Un silence profond régna dans l'atelier. Consternée et ne comprenant rien à ces façons étranges, Gertrude essayait en vain de se remettre à la besogne; ces démonstrations inexplicables l'avaient frappée au coeur. Ses mains tremblaient, et elle parvenait à grand'peine à enfoncer son aiguille dans la soie. Deux mortelles heures se passèrent ainsi, puis midi sonna. Héloïse descendit majestueusement de son estrade, les apprenties déposèrent leur ouvrage et toutes s'en allèrent dîner. Gertrude, restée seule avec les demoiselles Pêche, se leva à son tour, et ses yeux, où roulaient des larmes, interrogèrent les deux vieilles filles qui se tenaient devant elle et se regardaient d'un air grave.
Le moment d'une explication était venu.
—Mademoiselle,… commença solennellement Hortense Pêche en quittant ses lunettes; mais elle fut interrompue par son impétueuse soeur.
—Hortense, dit mademoiselle Célénie, laisse-moi d'abord poser une question à mademoiselle de Mauprié… Gertrude, poursuivit-elle de sa voix la moins rude, ayez confiance en moi et parlez franchement: où êtes-vous allée en quittant la maison, la semaine dernière?
—A Lachalade, répondit Gertrude, non sans rougir.
—Ah!… Et vous y êtes restée tout le temps?
La jeune fille réfléchit un moment, puis répondit d'une voix ferme:
—Non, Mademoiselle.
—A la bonne heure… On prétend que vous n'avez pas quitté la ville… Certes, nous n'avons nul droit de nous mêler de vos affaires, mais nous sommes responsables de vous jusqu'à un certain point; c'est pourquoi je me permettrai d'insister… Pouvez-vous me rendre compte de l'emploi de votre temps?
La figure de Gertrude prit une expression plus inquiète. Elle commençait à comprendre dans quel embarras elle s'était jetée, et cependant elle hésitait encore à répondre d'une façon explicite.
—Non, répondit-elle d'une voix tremblante, je ne puis malheureusement entrer dans aucun détail… Il est vrai que je suis restée à B…, les affaires qui m'y ont retenue ne sont pas les miennes, et j'ai promis de me taire… Pardon, Mademoiselle, je dois tenir ma promesse… Mais je vous jure que je n'ai rien à me reprocher.
Mademoiselle Hortense poussa un soupir et Mademoiselle Célénie fronça les sourcils.
—Tant mieux pour vous, reprit celle-ci durement, si votre conscience est en repos; mais cela ne suffit pas aux yeux du monde, et le scandale n'en existe pas moins.
—Le scandale! s'écria Gertrude.
Mademoiselle Célénie, dardant ses yeux gris sur la figure de la jeune fille, se tenait devant l'image des vierges sages et des vierges folles, que le soleil éclairait en ce moment de sa pleine lumière, et la terrible demoiselle Pêche avait l'air de commenter avec son aune la parabole évangélique; ou plutôt elle semblait elle-même une des triomphantes vierges sages, descendue de la vieille image d'Épinal…—Le scandale! répéta Gertrude atterrée… Elle frémissait de la tête aux pieds et la voix lui manqua. Le scandale! Ce seul mot avait révolté toute sa fierté, mais sa consternation était si grande que pas une parole ne pouvait sortir de sa gorge étranglée par l'émotion. Enfin, ses dents se desserrèrent et elle dit en relevant les yeux vers la vieille fille:
—Que me reproche-t-on, et qu'a le monde à faire avec ce qui s'est passé?
—A tort ou à raison, répliqua mademoiselle Célénie, le monde jase… Tout se sait. On a appris que vous étiez restée à B… clandestinement, on vous a surprise portant en cachette un enfant nouveau-né dans vos bras… Est-ce vrai?
—C'est vrai… Mais je ne comprends pas…
—Vous ne comprenez pas! s'écria mademoiselle Célénie. Comment, vous êtes jolie… Vos manières distinguées,—coquettes même,—n'ont que trop attiré l'attention sur vous… Vous vous absentez mystérieusement, puis on vous rencontre la nuit avec un enfant sur les bras, et vous ne comprenez pas qu'on va dire que cet enfant est à vous?…
—A moi! fit Gertrude indignée.
Elle était pâle comme une morte et elle fut obligée de s'appuyer contre la table. Ses yeux étincelants allaient de mademoiselle Hortense à mademoiselle Célénie, qui toutes deux la regardaient en secouant la tête.
—Mais c'est une calomnie, dit-elle enfin, cela n'est pas!… Vous ne le croyez pas, vous ne pouvez pas croire une chose pareille!
Il y avait un tel accent de sincérité dans cette protestation, qu'elle ébranla la conviction grandissante de la soeur aînée.
—Certainement, commença-t-elle, nous avons toujours eu de l'estime pour vous et nous ne demandons pas mieux que d'être convaincues de votre innocence; mais le monde est méchant, il croit le mal facilement, et les apparences sont contre vous, Gertrude!
—Où est la mère de cet enfant? reprit mademoiselle Célénie.
—Elle est morte.
—Et le père?
—Il a quitté la ville.
—Mais, vous, comment vous êtes-vous occupée de cette affaire et qui vous a jetée dans une pareille aventure?
—Cela, je ne puis le dire, répondit Gertrude accablée; je le répète, j'ai promis le secret.
—Comment voulez-vous qu'on se contente d'une réponse semblable? reprit mademoiselle Célénie brusquement; vous le voyez, tout vous accuse…
Gertrude commençait en effet à reconnaître que la vieille fille avait raison, et des sanglots agitaient convulsivement ses lèvres.
—Mais, s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir, je ne mens pas, moi!… D'ailleurs il y a des témoins qui peuvent affirmer la vérité de ce que je dis… Il y a une vieille femme qui a vu naître l'enfant et mourir la mère… Elle demeure à Polval et s'appelle la mère Surloppe.
En entendant ce nom, les deux soeurs échangèrent de nouveau un regard attristé, puis mademoiselle Hortense répliqua froidement:
—Ce témoignage-là vous serait plus nuisible qu'utile, ma chère. La vieille femme dont vous parlez a une mauvaise réputation et personne n'ajouterait foi à ses propos… D'ailleurs, il vous resterait à expliquer comment vous avez été mêlée à de pareilles gens… Pouvez-vous le faire?
Gertrude resta muette.
—Non?… Eh bien! j'en suis désolée, mais dans la circonstance, nous sommes obligées de prendre une décision sévère… Il y a eu scandale…
—Et notre maison ne doit pas même être soupçonnée! acheva d'une voix mâle mademoiselle Célénie, sans se douter qu'elle répétait le mot de César.
Mademoiselle Hortense poussa un profond soupir.
—Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfant, vous le voyez.
—Je vois que je suis perdue! murmura Gertrude, et en même temps son visage fut inondé de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle se tordait les mains; tout à coup sa tête se pencha en arrière, ses genoux ployèrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et la secousse violente produite par cette dernière scène venaient de déterminer une crise nerveuse.
—Ah! mon Dieu, elle se trouve mal! s'écria mademoiselle Célénie, nous avons été trop dures aussi… Hortense, cours vite chercher le vinaigre des quatre voleurs!
En même temps elle s'agenouilla près de Gertrude, la soutint dans ses bras, déboutonna sa robe, et finalement se mit à lui baiser affectueusement le front en lui prodiguant de doux noms enfantins.—Sous ses manières de gendarme, mademoiselle Célénie cachait des trésors de tendresse maternelle.—Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre et la mit au lit, puis elle la confia à la garde de la vieille Scholastique et courut chez le pharmacien… En revenant à elle, la jeune fille vit la vieille bonne à son chevet. Elle était encore trop faible pour pouvoir parler; on lui fit avaler un cordial et elle s'endormit profondément; quand elle se réveilla, il faisait nuit et la tranquillité de la rue indiquait une heure avancée. Une veilleuse éclairait la chambre, et dans un grand fauteuil mademoiselle Célénie, tout habillée, sommeillait bruyamment. Gertrude passa les mains sur son front, se rappela la scène de la matinée et se sentit prise d'un nouvel accès de désespoir.—Elle, si pure et si fière de sa pureté, se trouvait soupçonnée d'une faute dont la seul pensée la faisait frémir d'indignation; les demoiselles Pêche la croyaient coupable et tout l'atelier sans doute partageait cette conviction… Et demain son nom—le nom de Mauprié!—courrait la ville escorté de bruits calomnieux, et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu'à Xavier!… A cette idée son coeur fut déchiré et elle se remit à pleurer… Certes, Xavier avait l'esprit trop élevé et trop de confiance en elle pour croire aussi facilement une calomnie; mais il était jaloux et soupçonneux… Un doute pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'était-ce pas déjà trop?… Rien qu'en y songeant, Gertrude sentait toute sa fierté se soulever… Elle se disait qu'un soupçon de la part de Xavier suffirait pour creuser entre eux un abîme,—et elle pleurait sur son amour, sur son seul bonheur cruellement menacé…
—Non, pensait-elle, je ne veux pas être soupçonnée; il faut que celui qui a fait le mal le répare… J'irai trouver mon oncle, et je le supplierai de parler…
Toute la nuit se passa de la sorte. Enfin l'aube grise d'un jour de décembre commença d'éclairer les vitres des fenêtres… Le froid du matin réveilla mademoiselle Célénie, qui étira un moment ses grands bras, courut au chevet de la jeune fille, et lui demanda comment elle se trouvait.
—Mieux, Mademoiselle, merci! répondit Gertrude.
Puis essuyant ses larmes:
—Mademoiselle, je ne suis pas coupable, je vous le jure!… Il y a une personne qui peut d'un mot éclairer tout ce qui paraît équivoque dans ma conduite, et me justifier aux yeux du monde… Je veux aller trouver cette personne, elle ne refusera pas de me dégager de mon serment, et je serai lavée de ces soupçons calomnieux… Ayez la bonté de me procurer une voiture de louage.
—Mais vous êtes trop faible pour vous mettre en route ce matin! s'écria mademoiselle Célénie.
—Il le faut, et je me sens plus forte… Je ne puis supporter les doutes qui pèsent sur moi… J'en mourrais!
Mademoiselle Célénie se laissa convaincre, et Gertrude s'habilla. Vers midi une vieille calèche s'arrêta devant le magasin et la jeune fille, encore un peu faible et très pâle, y monta après avoir embrassé les demoiselles Pêche.
Le cheval de louage était vieux et assez mauvais trotteur; le conducteur assoupi sur son siège le fouettait mollement; aussi 8 heures sonnaient quand on entra à Lachalade. A cette heure, tout le monde devait être couché dans la maison de l'oncle Renaudin, et Gertrude pensa qu'il était préférable de remettre au lendemain la démarche qu'elle se proposait de faire. Bien qu'il lui en coûtât, elle résolut de demander l'hospitalité à sa tante et dit au conducteur d'arrêter son cheval devant le logis Mauprié. Une lumière brillait entre les fentes des volets du rez-de-chaussée; Gertrude frappa timidement et attendit toute frissonnante.
Au bout de quelques instants, la porte s'entr'ouvrit et Honorine parut sur le seuil. Elle poussa une exclamation en voyant Gertrude; celle-ci prit son paquet des mains du conducteur et suivit silencieusement sa cousine jusque dans la salle à manger.
La salle avait toujours le même aspect, et les mêmes figures entouraient la table de toile cirée;—Xavier était seul absent.—Madame de Mauprié, son mouchoir à la main, lisait gravement son livre d'heures; Gaspard frottait son fusil et sifflait d'un air triomphant, tandis que Phanor sommeillait devant l'âtre, et que Reine, debout devant la vieille glace, essayait un bonnet de crêpe noir.
—C'est Gertrude! dit Honorine, en poussant sa cousine devant elle.
La veuve se leva d'un air solennel. Reine fit une légère exclamation, et
Gaspard regarda la jeune fille d'un air ironique:
—C'est affaire à toi, s'écria-t-il, et tu n'as pas perdu de temps!
Gertrude ne lui répondit pas et, s'avançant vers madame de Mauprié:
—Je suis venue, ma tante, vous demander l'hospitalité pour cette nuit; je désire avoir demain un entretien avec mon oncle Renaudin.
Gaspard haussa les épaules et madame de Mauprié passa son mouchoir sur ses yeux.
—Tu viens trop tard! soupira Honorine.
Gertrude les regardait tous sans bien comprendre de quoi il s'agissait.
—Qu'y a-t-il donc? murmura-t-elle enfin.
—Votre oncle est mort la nuit dernière, ma nièce.
—Il a rendu sa vieille âme à Dieu! continua Gaspard d'un ton qui n'avait rien d'attristé.
—Nous héritons, ma chère! s'écria Reine.
—Mort! dit Gertrude accablée… Elle s'assit sur une chaise et s'évanouit.
IX
Le lendemain les cloches de Lachalade se mirent à sonner en mort dès le matin et réveillèrent Gertrude, qui s'habilla rapidement et descendit, encore endolorie par les secousses de la veille. En entrant dans la salle elle fut prise de violentes palpitations; elle venait d'apercevoir Xavier, seul, assis tout rêveur près du feu.
Bien des fois, pendant de longues journées de travail ou, le soir dans sa petite chambre, elle avait rêvé à ce moment du retour et au bonheur de revoir le bien-aimé. Cette réunion tant souhaitée lui était souvent apparue comme une fête merveilleuse, pleine de lumière, de musique et de joyeuses effusions; et voilà qu'elle avait lieu dans cette sombre chambre du logis Mauprié, par un jour de deuil et sous une impression d'angoisse et de terreur. Gertrude portait dans son coeur, encore saignant des douleurs de la veille, un secret pesant que la mort de M. Renaudin venait d'y sceller à jamais. Ce pénible fardeau paralysait tout élan et arrêtait toute effusion.
Xavier s'élança vers elle et lui prit les mains:
—Chère Gertrude, dit-il, j'aurais voulu que notre réunion fût amenée par un moins lugubre événement.
—Moi aussi, murmura-t-elle en secouant la tête.
—Tes mains sont glacées, continua Xavier, et tu es toute pâle?
Gertrude répondit avec embarras qu'elle avait été un peu souffrante dans les derniers temps.
—L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes couleurs, car tu ne retourneras plus à ton magasin… Te voilà riche maintenant, Gertrude!… Ma mère et toi, vous étiez les deux plus proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le bonhomme ait déshérité sa famille.
Gertrude demeurait silencieuse.
—A-t-il beaucoup souffert pour mourir? demanda-t-elle enfin.
—Non, il s'est éteint doucement… Quand ma mère a été appelée à l'Abbatiale, il venait de rendre le dernier soupir.
L'entretien fut interrompu par l'entrée de madame de Mauprié suivie de Gaspard en grand deuil. Pour la première fois, depuis longtemps, le farouche chasseur avait endossé une redingote noire; aussi paraissait-il fort mal à son aise dans ce vêtement qui gênait ses mouvements brusques. Cette gêne donnait seule à sa figure une expression un peu attristée, car, bien qu'il fît des efforts pour prendre un air grave et recueilli, on devinait au fond de lui une joie qui ne demandait qu'à déborder. L'hypocrisie n'était pas son défaut, et il avait grand'peine à ne pas siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et semblait déconcerté à la vue de son maître ainsi accoutré. Bientôt Reine et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crêpe noir, et après un rapide déjeuner, toute la famille prit silencieusement le chemin de la maison mortuaire.
L'Abbatiale avait ce jour-là l'air plus désolé que d'ordinaire. Le brouillard de décembre l'enveloppait, et, à travers la brume, les voix traînantes et plaintives des cloches ajoutaient encore à la tristesse de son aspect. Dans une chambre du rez-de-chaussée le cercueil d'Eustache Renaudin, sous un poêle de deuil, entre quatre cierges mélancoliques, attendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la bière avec le goupillon bénit, puis les hommes se réunissaient autour de Gaspard, et les femmes montaient au premier étage, près de madame de Mauprié. Bien que le défunt fût peu aimé dans le pays, où il avait vécu comme un ours, néanmoins tout le village était là. A la campagne, l'esprit de communauté subsiste encore assez pour qu'en certaines circonstances solennelles, tous les habitants du même bourg se considèrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes verriers du voisinage étaient venus aussi avec leurs femmes et leurs filles; la veuve Mauprié recevait ces dernières comme des personnes de marque. A leur arrivée elle se levait à demi, se laissait embrasser, puis retombait sur son siège en poussant un sanglot étouffé, auquel répondaient deux profonds soupirs modulés par Reine et Honorine. Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbée par ses préoccupations et aussi par le souvenir de sa dernière visite dans cette chambre, maintenant remplie d'indifférents.
Le chant des prêtres résonna dans la cour et le convoi se mit en marche; chemin faisant, le cortège grossissait, chaque porte du village s'ouvrant pour laisser passer une femme ou deux. Aussi l'église était-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetière, plus de deux cents personnes formaient la procession de l'enterrement. Il pleuvait et l'on voyait deux longues files de parapluies trancher avec leurs couleurs crues sur les vêtements noirs des gens en deuil. «Les vivants n'aiment pas à être mouillés,» se dit philosophiquement Gaspard en considérant le cortège et en sentant la pluie sur sa tête nue.—Le convoi longeait de larges pièces de terre labourées, contiguës à l'Abbatiale et achetées l'année d'avant par le bonhomme Renaudin. Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fumée; d'un coup d'oeil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges… «Il n'aura pas eu le temps de voir son blé pousser!» songeait-il, puis sa pensée distraite, suivant cette nouvelle pente, il se voyait lui, chassant le long des sillons, ayant Phanor à ses côtés et un bon fusil sous le bras. «J'achèterai un lefaucheux, se disait-il, et je ferai bâtir un chenil à l'Abbatiale… Car j'aurai une meute: deux bassets et deux vendéens pour le bois; deux chiens d'arrêt pour tenir compagnie à Phanor, plus un épagneul pour le marais. J'affermerai la chasse du bois des Hauts-Bâtis, et alors on verra de belles parties et de beaux coups de fusil… Mon lefaucheux aura une garniture en argent, et sur la crosse je ferai graver les armes de notre famille; car maintenant c'est mon devoir de relever le nom de Mauprié… Eh! eh! qui sait?—Je remonterai peut-être la verrerie des Bas-Bruaux? Alors les des Encherins et les du Houx n'auront qu'à se bien tenir!…» Il n'interrompit son rêve qu'en apercevant la grille du cimetière.
On entendait le bourdonnement des psaumes, et entre les branches des sapins on voyait flotter les surplis blancs des prêtres. Les hommes s'étaient éparpillés autour des tombes; les femmes formaient au milieu de l'allée un groupe sombre en tête duquel se tenaient Gertrude, madame de Mauprié et ses filles. La veuve était à demi affaissée dans une attitude douloureuse… «Si iniquitates observaveris…» psalmodiait le prêtre.—«Mon Dieu, que votre volonté soit faite, songeait madame de Mauprié, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la pauvreté et l'humiliation. Maintenant, que vous avez rappelé à vous mon pauvre frère, nous aurons enfin de meilleurs jours; je reprendrai dans le monde la position qui nous appartient; je trouverai un mari pour Reine, et qui sait?… peut-être aussi pour Honorine… Nous nous installerons à l'Abbatiale, la maison est assez bien montée pour que l'installation soit peu coûteuse… Il est vrai qu'il faudra tout partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous administrerons sa part, et puis… il y aurait peut-être moyen de tout arranger en la mariant à Gaspard… C'est un projet à mûrir et j'y réfléchirai…
Les porteurs avaient étendu le poêle sur la terre humide et les fossoyeurs faisaient glisser la bière dans la fosse. Les sanglots retentirent plus forts dans le groupe des femmes. Reine et Honorine y allaient de tout coeur; tout en s'essuyant les yeux, elles pensaient à l'héritage, aux armoires pleines de linge, aux coffres pleins d'argenterie, et aux nouvelles perspectives que leur avaient ouvertes l'oncle Renaudin en partant pour l'autre monde. Reine se disait que le deuil d'un oncle ne se porte que trois mois, et songeait déjà aux robes de demi-deuil; elle combinait des toilettes triomphantes pour conquérir le mari de ses rêves… «Tout cela sera trop beau pour Lachalade, pensait-elle, mais je déciderai ma mère à passer une saison aux eaux de Plombières…»
Gertrude, agenouillée sur la pierre d'une tombe, écoutait le bruit sourd de la bière et songeait aux derniers moments du mort. L'idée de la réparation tentée au logis de Polval avait-elle au moins adouci les souffrances de l'heure suprême? Le vieillard s'était-il endormi avec une conscience apaisée?… Du moins lui, il en avait fini avec les tourments de cette vie; pour elle, au contraire, les épreuves allaient commencer seulement. Cette promesse dont elle avait espéré se faire relever par l'oncle Renaudin, cette promesse la liait pour toujours désormais. Déjà sa réputation était menacée… Quelles autres souffrances lui réservait l'avenir? Courberait-elle silencieusement la tête devant toutes ces accusations injurieuses? Était-elle à ce point liée par un serment imprudemment fait? Ne devait-elle pas au contraire préserver avant tout la pureté de sa réputation?… Alors elle revoyait le vieux Renaudin se dressant à demi sur son lit, mettant un doigt sur ses lèvres blêmes et lui répétant: «Une promesse, c'est sacré!»—Et elle frissonnait en écoutant les paroles latines murmurées au-dessus de la fosse, et en songeant aux châtiments réservés aux parjures…
Pendant ce temps, Xavier contemplait sa cousine agenouillée auprès d'un grand sapin et la trouvait plus charmante que jamais dans ces vêtements noirs. Les épais bandeaux de cheveux blonds crépelés se laissaient voir à demi sous le voile, et le profil pensif de la jeune fille se détachait doucement du fond sombre des sapins. Le jeune homme savourait délicieusement le bonheur de l'admirer et la joie de songer qu'il pourrait maintenant jouir de ce bonheur-là tous les jours. Il sentait que l'absence avait doublé sa passion, qu'il aimait Gertrude plus violemment encore que l'an passé, et qu'il avait mis toute sa vie en elle. Elle était si belle et si aimante!… Il l'avait trouvée, à la vérité, un peu froide, avant l'enterrement, mais il expliquait son air préoccupé et contraint par l'émotion, et il l'excusait volontiers de ne pas s'être montrée plus expansive.
—«Requiescat in pace!» dit une dernière fois le curé, en secouant l'aspersoir au-dessus de la fosse; il le passa à Gaspard et s'éloigna. Les assistants défilèrent près de la fosse et agitèrent tour à tour le goupillon humide, puis la foule se dispersa. Madame de Mauprié suivit avec son fils et ses filles le chemin de l'Abbatiale; il lui tardait de prendre possession du logis avant l'arrivée du juge de paix de Varennes, qui avait été mandé la veille. Les mains lui démangeaient, elle aurait déjà voulu sentir entre ses doigts le trousseau des clefs de la maison. Gaspard et ses soeurs avaient la même préoccupation, et tous hâtaient le pas, de telle sorte que Xavier et Gertrude restèrent seuls sur le chemin du cimetière. Xavier mit le bras de sa cousine sur le sien, et tous deux s'acheminèrent vers l'Abbatiale, en longeant les haies brillantes de gouttelettes argentées. La pluie avait cessé, et le soleil hasardait quelques pâles rayons entre deux nuées. Cette éclaircie suffit néanmoins pour égayer un peu l'austérité de la campagne environnante. Les prés jaunis et mouillés scintillaient; les terres de labour les entouraient de leurs bruns et gras sillons où verdoyait le blé semé en octobre; et tout au fond, les grandes futaies sombres fumaient à l'horizon.
Gertrude avait rejeté son voile en arrière, et Xavier admirait ses bandeaux semés de gouttes de pluie, ses yeux verts encore humides et ses joues d'un rose pâle:
—Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Gertrude? murmura-t-il brusquement.
La jeune fille releva vers lui ses yeux mélancoliques.
—Est-ce que tu as pu en douter, Xavier?
—Non, mais tu es si belle et je me sens si indigne de toi, que parfois j'ai peur;… je tremble que tu ne t'aperçoives de mon obscurité, que le prisme ne se brise et que tu ne songes à aimer quelqu'un de plus brillant que moi. Gertrude secoua pensivement la tête:
—N'est-ce pas toi plutôt qui me vois à travers un prisme?… et qui sait si un jour ce ne sera pas toi qui me trouveras indigne de ton amour?
Xavier, souriait d'un air incrédule, sa cousine reprit sur un ton grave:
—Xavier, tu auras toujours confiance en moi, n'est-ce pas?
Le jeune homme saisit la main de Gertrude et la serrant:
—Cette petite main, dit-il, est celle d'une amie qui ne sait pas tromper; je crois sentir en elle les moindres mouvements de ton coeur loyal.
—Pourquoi me défierais-je de toi?
—N'importe; si un jour quelqu'un m'accusait, promets de ne pas douter de moi un seul moment, de ne pas me juger avant de m'avoir entendue…
Xavier la regarda d'un air inquiet.
—Je te le promets, reprit-il enfin… mais à quel propos?…
Gertrude baissait les yeux et gardait le silence… On était arrivé devant la porte de l'Abbatiale.
—Entrons! dit Xavier, on va procéder sans doute à quelque formalité judiciaire, et ta présence est indispensable.
Devant l'âtre de la cuisine, Fanchette et Pitois, se chauffaient, chacun dans un coin, regardant le brasier sans souffler mot, Xavier s'étant informé de la présence de sa mère:
—Ils sont tous là-haut, dans la chambre de réserve, murmura Pitois.
—Ils n'ont pas perdu de temps, grogna Fanchette; c'est comme une bande de moineaux dans un champ de colza… Il faut les voir fouiller les armoires; rien que ça serait capable de faire sortir notre pauvre monsieur du cercueil!
La chambre de réserve semblait en effet livrée au pillage. Toutes les armoires étaient ouvertes, et chacun des membres de la famille de Mauprié y furetait avidement en poussant des exclamations. La veuve, montée sur une chaise, comptait les piles de linge; Gaspard soupesait l'argenterie, et les deux soeurs visitaient les tiroirs des commodes.
—Tout est par douzaine, disait la veuve, et presque rien n'a servi… Ah! mon pauvre frère était économe et il avait du beau… Voyez-moi ces serviettes de toiles des Vosges, comme c'est ouvré et comme la damassure est fine!
—L'argenterie est à l'ancien titre et elle pèse lourd, reprit Gaspard en frottant les couverts avec le pan de sa redingote, je suis d'avis que nous la conservions, après y avoir fait graver notre chiffre…
Il fut interrompu par une exclamation joyeuse de Reine.
—Venez voir ma trouvaille! s'écria la jeune fille, tenez, voici des pièces de dentelles… Est-ce beau?… Voici des crêpes de Chine, et puis dans ces petits écrins… Oh! des colliers de perles et des pendants d'oreille en pierres fines!
Madame de Mauprié était descendue rapidement, Gaspard s'était rapproché et Honorine ouvrait de grands yeux. Ils étaient tellement affairés, qu'aucun d'eux ne s'aperçut de l'arrivée de Gertrude et de Xavier. Les deux jeunes gens, debout près de la porte d'entrée, contemplaient cette scène avec tristesse, et Xavier fronçait les sourcils d'un air de désapprobation.
—Voyez un peu! dit Honorine en joignant les mains, qui aurait jamais soupçonné notre oncle de posséder de si belles choses?
—Oh! moi, fit Gaspard, j'ai toujours pensé que le vieux ladre prêtait sur gages!
—Fi! Gaspard, pouvez-vous avoir de pareilles idées? s'écria la veuve en examinant à son tour un crêpe de Chine, je crois plutôt que mon frère avait autrefois ruminé quelque projet de mariage, et que ces bijoux étaient destinés à sa future.
—On n'aura pas voulu de lui, répliqua Gaspard, et c'est fort heureux…
Si, au lieu d'être laid comme une chenille, M. Renaudin eût été un
Adonis, nous ne viderions pas aujourd'hui ses tiroirs!
—Comme ces émeraudes me vont bien! dit Reine en essayant des pendants d'oreille devant un grand miroir, j'ai envie de les garder!…
—Malheureusement, Mademoiselle, cela n'est pas possible pour le moment! soupira une voix flûtée qui partait de l'entrée de la chambre.
Ils se retournèrent tous stupéfaits et aperçurent le notaire de Lachalade dont la grosse figure souriante s'encadrait dans le chambranle de la porte entre-bâillée. Derrière lui on distinguait la tête pointue et chauve du juge de paix et la face enluminée de son greffier.—À l'aspect de ce trio, les traits de madame de Mauprié s'étaient allongés, et Gaspard avait fait un geste d'impatience.
—Nous sommes en affaires, Monsieur, dit-il au notaire de son ton le plus hautain, et à moins de choses urgentes, nous aimerions à ne pas être dérangés.
—Je vous demande mille pardons, reprit le tabellion sans s'émouvoir, mais il s'agit de formalités qui ne souffrent aucun délai, et qui auraient été remplies dès hier, sans l'éloignement de M. le juge de paix.
Le juge, long et maigre comme un fil, s'inclina silencieusement; Gaspard toisait le notaire des pieds à la tête et se mordait les lèvres.
—De quelles formalités parlez-vous? demanda-t-il sèchement.
—Oh! de simples mesures conservatoires… dans l'intérêt de l'héritière mineure, car si je ne me trompe, il y a minorité de l'une des héritières présomptives. Je dis présomptives, ajouta-t-il en passant en revue les assistants avec ses gros yeux ronds, parce que nous ne connaissons pas encore les dernières volontés du défunt.
—Ses dernières volontés! répéta madame de Mauprié interdite; supposeriez-vous, Monsieur, l'existence d'un testament?
—Je ne la suppose pas, Madame, répondit le notaire en s'inclinant, je l'affirme…
—Un testament! grommela Gaspard, à quoi bon?
—Je l'ignore, Monsieur, mais si vous le permettez, nous allons vous donner lecture de l'acte.
Il tira de son portefeuille une enveloppe cachetée.
—Ceci est un testament olographe, déposé en mon étude par feu M.
Renaudin, mon client.
Il promena un moment l'enveloppe sous les yeux des héritiers, puis il la décacheta et remit au juge de paix une feuille de papier timbré, en le priant d'en prendre connaissance.
—Le testament est en bonne forme, murmura le juge.
Le notaire avait toussé et avait mis ses lunettes. Madame de Mauprié, pâle et crispée, était appuyée à un fauteuil; Gaspard se tenait debout, les bras croisés; Reine et Honorine contemplaient les gens de justice d'un air effaré, sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Quant à Xavier et à Gertrude, ils étaient assis l'un près de l'autre et se regardaient avec une expression de tristesse attendrie.
Le notaire, d'une voix claire, se mit à lire ce document, qui était un simple codicille révélant l'existence d'un testament caché dans le secrétaire du défunt.
En outre, afin de prévenir toute difficulté, Eustache Renaudin ordonnait que l'ouverture de ce testament n'eût pas lieu avant la majorité de sa nièce Gertrude de Mauprié. Il nommait pour exécuteur testamentaire et administrateur provisoire, son notaire, Me Péchenart. Enfin, il exprimait le désir que Gertrude habitât l'Abbatiale et jouît des revenus de la succession, «à l'exclusion de tous autres, jusqu'au jour où elle serait majeure.»
Après avoir soigneusement replié le papier timbré, Me Péchenart parcourut de nouveau l'auditoire avec son regard éveillé: la surprise était peinte sur tous les visages.
—Peste soit du ladre vert! s'écria enfin Gaspard, et il accompagna ces paroles d'un juron énergique.
—Si vous le voulez bien, dit le notaire, sans s'inquiéter autrement de la colère de l'aîné des Mauprié, nous allons pratiquer les recherches nécessaires dans le meuble désigné par le défunt.
On passa dans la chambre à coucher. La veuve lançait à sa nièce des regards méfiants; quant à Gertrude, rougissante et interdite, elle assistait à cette scène sans trop se rendre compte encore de ce qu'elle signifiait. Xavier considérait sa cousine d'un air embarrassé; Reine et Honorine chuchotaient avec Gaspard, qui leur expliquait sans doute les conséquences probables de l'acte qu'on venait de lire, car elles dardaient à leur tour à Gertrude des oeillades foudroyantes.
La recherche du notaire ne fut pas longue, et le testament fut trouvé à l'endroit indiqué. Le notaire en fit parapher l'enveloppe cachetée par le juge de paix, puis se tournant vers Gertrude, il lui demanda quel était son âge.
—J'ai eu vingt ans le quinze mai dernier, murmura la jeune fille.
—Fort bien, le quinze mai prochain, à midi, nous procéderons à l'ouverture du testament, qui restera déposé au nombre de mes minutes. D'ici là, rien ne s'opposera à ce que nous nous occupions de l'inventaire… Monsieur le juge, vous penserez sans doute qu'il convient d'apposer les scellés…
Le greffier avait déjà préparé la cire et les bandes de toile; le notaire s'avança galamment vers Reine, et tout en souriant, désigna les pendants d'émeraude qui se balançaient encore à ses oreilles.
—Désolé! Mademoiselle, lui dit-il, nous serons obligés de réintégrer ces bagatelles parmi les objets mobiliers de la succession.
Reine détacha les boucles d'oreille et les jeta avec dépit sur la table, puis n'y tenant plus, elle s'élança vers sa mère et se mit à fondre en larmes.
—C'est une indignité! s'écria madame de Mauprié suffoquée.
—Le testament est un nouveau tour de ce fesse-mathieu, et toutes ces précautions sont injurieuses! hurla Gaspard, rouge de fureur.
Le notaire plia les épaules et sourit d'un air indifférent.
—Ma tante, dit Gertrude en tendant la main à madame de Mauprié, je ne comprends rien à tout ce qui se passe… Je suis désolée de l'ennui qui vous arrive, et je donnerais beaucoup pour que les choses fussent arrangées autrement.
—Laissez-moi, ma nièce! répliqua la veuve en la repoussant avec un geste sévère, je ne vois pas bien clair dans tout ceci, mais je me doute de quelque intrigue… Vous êtes ici chez vous et nous n'avons plus qu'à vous céder la place… Adieu, ma nièce!
Elle s'éloigna d'un air superbe.
—Ma tante, reprit Gertrude désespérée, ne m'abandonnez pas ainsi!…
Cousine Reine, cousin Gaspard, vous ne me croyez pas capable!…
—Moi! fit Gaspard en éclatant, je te crois capable de tout, avec tes façons de sainte nitouche… Ah! ah! il y a longtemps que je l'ai dit; tu es fine, toi, sans en avoir l'air!… Tu es une embobelineuse, et quand je t'ai vue arriver hier à la nuit sans que nous t'ayons écrit, je me suis bien douté de quelque aventure…
—Tu te trompes, Gaspard, interrompit soudain Xavier, Gertrude avait été prévenue… Je lui avais écrit la maladie de notre oncle.
En même temps il regardait tristement sa cousine qui se troublait de plus en plus et devenait vermeille. Gaspard resta un moment interdit, puis faisant un geste d'impatience:
—Suffit, dit-il, assez parlé!… Nous ne sommes plus rien ici, détalons, et laissons ces messieurs griffonner leur grimoire… Si j'avais su tout cela, je n'aurais même pas mis les pieds dans cette maison… Ma mère, prenez mon bras, et décampons!
Sans plus regarder Gertrude et les gens de loi, il saisit le bras de sa mère et se dirigea vers la porte, suivi de ses deux soeurs.
—Mauvaise parente! murmura Reine en passant près de sa cousine.
Xavier était demeuré le dernier; il était sombre et préoccupé.
—Xavier! fit Gertrude.
Il alla vers elle et lui tendit la main.
—Xavier, répéta-t-elle avec des larmes plein la voix, j'ai besoin de te parler, reste demain à ton atelier.
Madame de Mauprié reparut sur le seuil de la chambre.
—Xavier! dit-elle d'une voix sévère, nous t'attendons!
Xavier serra la main de sa cousine et s'éloigna à son tour.
X
La santé de Gertrude, déjà altérée depuis quelque temps, ne résista pas aux secousses produites par cette pénible scène. Le soir même, la jeune fille fut prise d'une fièvre violente, et Fanchette fut obligée de l'aider à se mettre au lit. Le lendemain, le mal au lieu de diminuer s'aggrava; le médecin que Pitois était allé chercher en toute hâte, reconnut les symptômes d'une fièvre muqueuse et déclara que l'état de Gertrude réclamait les soins les plus assidus, ainsi que les plus grandes précautions. On se procura une garde, et Pitois fit sentinelle dans la cour, bien résolu à jeter à la porte le premier Mauprié qui s'aviserait de venir troubler la malade.
Pendant ce temps Xavier se promenait à travers son atelier, attendant la visite promise, et jetant à chaque minute un coup d'oeil sur la route. Les événements de la veille l'avaient profondément bouleversé. Toujours, dans ses châteaux en Espagne, lorsqu'il bâtissait en l'air l'avenir de sa cousine et le sien, il avait distribué les rôles autrement. Il avait rêvé de subvenir seul aux charges de mariage, de gagner une fortune à l'aide de sa sculpture, puis de courir à B… et de dire à Gertrude: «Maintenant me voilà riche, laisse là ton magasin et sois ma femme!»—La mort de l'oncle Renaudin et le singulier testament du vieillard venait d'intervertir les rôles. Il était probable que les dernières dispositions du défunt ne seraient que la confirmation de ce premier testament, et que Gertrude serait instituée légataire universelle… Elle deviendrait riche et lui resterait pauvre… Il aimait trop sa cousine pour lui en vouloir à cause de ce brusque changement, mais il n'en éprouvait pas moins une déception douloureuse. Il ne pouvait plus offrir sa main à Gertrude; il aurait eu l'air de réclamer l'exécution d'un engagement devenu avantageux pour lui; il se croyait obligé d'attendre que la jeune fille vînt spontanément lui rappeler sa promesse, et il se disait que, même dans ce cas, il aurait encore l'air de faire un mariage intéressé.
Il songeait à tout cela et sentait son agitation s'accroître à mesure que s'approchait l'heure probable de la visite attendue. Il avait disposé son atelier avec une certaine coquetterie, afin que les moindres objets eussent l'air de fêter la bienvenue de Gertrude. Les grands vases de faïence, qui se dressaient aux quatre coins, avaient été garnis de branches de houx aux baies rouges. Les panneaux sculptés les mieux réussis avaient été placés aux endroits les mieux éclairés; le grand dressoir avait été épousseté et frotté dès le matin, et un bon feu faisait bourdonner le poêle… Cependant l'après-midi avançait, le coucou rustique avait déjà sonné deux heures, puis trois, puis quatre, et personne ne venait. Xavier se promenait fiévreusement à travers l'atelier, puis collant son front au vitrage du châssis, parcourait d'un regard inquiet la route déserte… Personne! Il prêtait l'oreille et n'entendait que le bruit du vent dans la futaie voisine ou le murmure grossissant du ruisseau de la Gorge-aux-Couleuvres. Enfin la nuit vint et l'atelier s'emplit d'obscurité; seule, la flamme du brasier qu'on apercevait par la petite porte du poêle jetait encore çà et là de mourantes lueurs. Le jeune homme commença alors à désespérer. «Elle ne viendra plus maintenant se disait-il, est-ce qu'elle serait déjà embarrassée de tenir sa promesse?… Sa nouvelle fortune l'aurait-elle changée à ce point?… Non, non, c'est impossible!…» Et il recommençait sa promenade agitée autour des établis silencieux…
Quand la femme chargée de son ménage lui apporta à souper, elle le trouva assis tout morose près du poêle éteint. Il ne mangea pas et ne put dormir. Sitôt le jour levé, il courut frapper à la porte de l'Abbatiale. Pitois lui répondit par le guichet:
—Mademoiselle de Mauprié est très malade…
Là-dessus le guichet se referma impitoyablement, et Xavier, plus tourmenté que jamais, résolut de passer chez sa mère.
Honorine préparait le café du matin, tandis que Gaspard bouclait ses guêtres et que la veuve dévidait un écheveau de laine.
—Savez-vous que Gertrude est malade? dit Xavier en entrant.
—Je l'ai appris hier, répliqua madame de Mauprié, et comme je ne transige jamais avec un devoir de famille, je suis allée à l'Abbatiale avec Reine offrir mes services; mais nous avons été reçues par ce manant de Pitois qui ne nous a même pas laissées entrer dans la cour.
—Parbleu! elle est fine, l'enjôleuse!… s'écria Gaspard; cette maladie est un prétexte pour éviter les explications et se rendre intéressante. Vous avez été bien bonne de vous déranger, ma mère, surtout après ce que nous avons su hier soir au sujet de notre gracieuse cousine!
—Qu'y a-t-il donc? demanda Xavier.
—Il y a, reprit Honorine, que huit jours avant la mort de notre oncle, mademoiselle Gertrude est venue ici en cachette et a passé toute une nuit au chevet du bonhomme.
—Quel conte! fit Xavier en haussant les épaules.
—C'est l'exacte vérité, dit madame de Mauprié, je tiens le détail de la propre cousine de Fanchette…
—C'est tout bonnement une captation, reprit Gaspard en ricanant; mais patience! tout n'est pas dit et je ferai casser le testament!
—Déjeunes-tu avec nous? demanda Honorine.
—Merci!… Et Xavier s'enfuit désolé à son atelier.
Il ne pouvait croire à une pareille trahison. Gertrude était certainement calomniée. Il se rappela alors que sa cousine lui avait dit en sortant du cimetière: «Si quelqu'un m'accusait, ne me juge pas avant de m'avoir entendue.»—Oui, pensa-t-il, je veux avoir confiance, et j'attendrai qu'elle puisse s'expliquer. Mais en me faisant cette recommandation, elle prévoyait donc qu'on pourrait l'accuser?…—Il avait beau lutter, les soupçons revenaient toujours, et son inquiétude grandissait. Il n'avait plus de goût pour le travail, passait la plupart de ses journées accoudé sur son établi, et ne reprenait un peu d'animation que le soir, à l'heure où il montait à l'Abbatiale pour avoir des nouvelles. La réponse que lui faisait l'inflexible Pitois variait peu et n'était guère encourageante. Cependant un matin de la fin de janvier, la figure du vieux garde parut moins farouche. «Il y a du mieux,» répondit-il à Xavier en refermant la porte plus doucement que d'habitude.
La fièvre en effet avait disparu, et Gertrude commençait à entrer en convalescence. Elle était encore très faible et ne pouvait se lever, mais sa tête était redevenue libre. Sa première pensée fut pour Xavier. «Comment doit-il me juger?» se demandait-elle en soulevant sur l'oreiller, sa figure pâle comme une fleur de narcisse. Il lui tardait de le voir, et chaque jour elle questionnait le médecin sur l'époque où elle pourrait sortir. Celui-ci l'exhortait à la patience, puis il recommandait à Pitois de tenir ferme et d'éviter à la convalescente toute espèce d'émotion.
Les Mauprié ne s'étaient plus représentés à l'Abbatiale, mais ils n'épargnaient guère Gertrude, et un nouvel incident avait encore alimenté leurs médisances. Un beau matin, le commissionnaire des Islettes avait envoyé la malle que Gertrude avait laissée chez les demoiselles Pêche, et cet envoi était accompagné d'une lettre fort sèche de mademoiselle Hortense, adressée à madame de Mauprié. Dans cette épître, peu bienveillante, mademoiselle Pêche aînée annonçait que «les absences trop fréquentes» de Gertrude avaient déterminé le remplacement de la jeune fille, «le premier devoir des ouvrières de la maison étant, avec la moralité, la plus ponctuelle exactitude.»
Le jour même de la réception de cette missive, Reine et sa soeur daignèrent honorer d'une visite l'atelier de leur frère. Leur instinct féminin ne les avait pas trompées sur l'intérêt que Xavier portait à Gertrude, et elles lui communiquèrent triomphalement la lettre de mademoiselle Hortense Pêche.
—Tu vois, dit Honorine, la modiste parle des absences fréquentes de
Gertrude… Mademoiselle voyageait pour ses intérêts.
—Pourquoi ne lui avez-vous pas donné connaissance de cette lettre?
—Est-ce qu'on peut entrer chez elle? reprit Reine ironiquement, elle fait défendre sa porte.
—Elle est malade, objecta Xavier.
—Oh! malade… reprit Honorine en hochant la tête, je ne crois guère à cette maladie; d'ailleurs son mal ne l'empêche pas de se lever, car on l'a vue aller et venir dans la maison…
Cette visite laissa à Xavier une sourde irritation. La lecture de cette lettre avait exaspéré tous ses soupçons. Il se rappelait avec amertume la froide attitude de sa cousine le jour de l'enterrement, l'embarras avec lequel elle avait accueilli certaines questions, puis il se souvenait des propos échappés un jour au courrier de Sainte-Menehould, et dans tous ces menus détails il trouvait un aliment pour sa jalousie naissante. Il avait cessé d'aller chaque soir à l'Abbatiale, et vivait de plus en plus solitaire, évitant avec le même soin la maison de sa mère et celle de sa cousine…
Cependant, avec le mois de février, de plus claires journées étaient venues. L'air s'était attiédi, la neige s'était fondue dans les prés; un doux vent avait balayé les nuages, et le ciel était bleu par places. Au bord des haies, les chatons des noisetiers commençaient à jaunir, et les fleurs des cornouillers ouvraient leurs étamines d'or aux noeuds des branches nues. Une après-midi, le vent du sud envoyait de si caressantes brises, que Xavier entre-bâilla les vitres du châssis, et par cette ouverture les rayons du soleil envahirent l'atelier. Xavier, rêveur, avait déposé son maillet et son ciseau, et s'accoudant à l'établi, il s'était mis à songer au temps passé,—à la soirée où il avait dit adieu à Gertrude tandis que les chevaux piaffaient devant l'auberge des Islettes,—à la journée d'été où il avait déclaré son amour sous la tonnelle des demoiselles Pêche… Il repassait avec mélancolie tous ces souvenirs si lumineux, il regardait à travers les vitres les nuages blancs fuir sur le bleu du ciel, et il se demandait si ce n'était point là l'image de son bonheur évanoui, quand tout à coup le loquet s'agita, la porte de l'atelier s'ouvrit timidement, et une svelte figure de jeune fille apparut dans un rayon de soleil.
—Gertrude! s'écria Xavier.
C'était elle en effet, enveloppée dans une longue mante de drap noir; elle était encore pâle, mais elle souriait. D'un bond il fut près d'elle, et en un instant ses rancunes, ses soupçons, ses pensées mauvaises se dissipèrent comme une fumée. Il lui prit les mains et la fit asseoir.
—J'ai voulu te donner ma première sortie, dit-elle de sa voix sympathique, car, tu sais, j'ai été bien malade depuis le jour de l'enterrement.
—Ma pauvre Gertrude!.. Je suis allé souvent à l'Abbatiale, mais on n'a pas voulu me laisser entrer… Voyons, si tu es bien changée?
Il examina ses mains amaigries, son visage un peu allongé, ses beaux yeux vert de mer, et reprit en souriant:
—Tu es toujours la même charmante Gertrude!… Seulement tu es un peu pâlie; ton teint ressemble aux anémones sauvages: il est blanc avec une légère nuance rose…
—A propos d'anémones, répliqua Gertrude en écartant les plis de sa mante, je veux payer mes dettes. Il y a deux ans, tu m'as donné un bouquet aux Islettes; je t'apporte les premières fleurs de l'Abbatiale.
Elle lui offrit son bouquet composé de primevères et de ces hépatiques bleues qu'on nomme dans le pays des fils-avant-le-père, parce qu'elles poussent avant les feuilles.
—Tu es bonne, Gertrude, tu vaux mieux que moi! s'écria Xavier en rougissant… Maintenant reste un peu enveloppée dans ta mante, tandis que je vais rallumer le poêle.
—A quoi bon? ne vois-tu pas le soleil?… On se sent revivre.
—Non, non, je ne veux pas que tu te refroidisses!… Ce sera bon d'entendre le poêle ronfler tandis que nous causerons près des vitres ouvertes.
Il se mit à fendre du menu bois et à bourrer le poêle. Quand une jolie flamme commença de flamber:
—A présent, reprit Gertrude, montre-moi toutes les belles choses que tu as faites.
Il la promena autour de l'atelier, lui montrant les panneaux sculptés, expliquant les motifs, les emblèmes, les feuillages… Gertrude se récriait et ne cessait de le questionner.
—Sais-tu que tu es maintenant un grand artiste? s'écria-t-elle en le regardant avec ses beaux yeux pleins d'admiration.
—Flatteuse! tu as entendu dire que les artistes sont avides de compliments, comme les mouches sont friandes de lait, et tu essayes de me prendre par mon faible.
—Je ne mens jamais, Monsieur!
Il enfonça ses sombres regards dans les yeux profonds de la jeune fille qui s'arrêta et rougit… Après un moment de silence, elle reprit:
—Du reste, j'ai toujours eu confiance en ton talent. Chaque fois que je regardais le coffret que tu me donnas aux Islettes, je me sentais rassurée et j'avais bon espoir pour ton avenir.
—Tu l'as donc encore, ma première oeuvre?… demanda-t-il en riant.
—Certainement… J'ai pensé au coffret pendant toute ma maladie… Je m'imaginais l'avoir perdu… Heureusement les demoiselles Pêche me l'ont renvoyé…
Elle s'interrompit brusquement… Elle était sur le point de tout raconter à Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle n'oserait jamais. Il lui coûtait de gâter cette première heure de tendresse par des explications pénibles. Elle, si courageuse d'ordinaire, devint lâche en songeant que tout son bonheur à venir était suspendu aux conséquences d'un aveu qui serait peut-être mal compris. «Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui… Goûtons paisiblement cette première entrevue… La prochaine fois je lui dirai mon secret.»
Xavier, de son côté, avait été retenu par une timidité farouche et n'avait osé questionner Gertrude. Tous deux résolurent tacitement d'ajourner toute explication, et se livrèrent sans arrière-pensée au bonheur de se revoir… Cet après-midi de février leur apparaissait comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils glissaient ensemble.
Ils revinrent s'asseoir sur le petit banc adossé à l'établi et se remirent à causer du passé, tandis que le soleil souriait au dehors, que le poêle chantait mélodieusement, et que le tic-tac du coucou rythmait familièrement les rapides instants de leur bonheur. Ainsi s'écoulèrent les heures, et ils furent tout étonnés en relevant la tête, de voir que le soleil avait disparu et que l'ombre commençait à envahir l'atelier. Jusque-là ils avaient d'un commun accord évité de parler des derniers événements et des éventualités des semaines à venir. Il fallut bien cependant toucher aux choses actuelles.
—Quand nous reverrons-nous? demanda Xavier à Gertrude qui se levait pour partir, ton cerbère me laissera-t-il jamais entrer à l'Abbatiale?
Gertrude resta un moment pensive.
—Écoute, reprit-elle enfin, puisque ma tante a cessé de me voir, notre situation devient plus difficile et nous devons éviter les commérages… Soyons patients; le 15 mai prochain je serai majeure et je pourrai disposer de moi-même… Ce jour-là nous nous prononcerons ouvertement, mais jusqu'à cette époque nous ferons bien de ne nous voir que rarement… Il faut être sage, mon Xavier!
Elle lui serra la main: il était devenu rêveur.
—Mais, dit-il, ce jour-là, selon toute apparence, tu seras l'unique héritière de l'oncle Renaudin; tu seras riche… et j'aurai l'air d'un coureur de dot!
Elle se mit à rire.
—Si mon oncle avait fait la folie de déshériter sa soeur, je te jure que je n'accepterais rien, plutôt que de priver ma tante de sa part légitime… Ainsi, rassure-toi, orgueilleux gentilhomme! ta dignité ne sera pas humiliée.
—Je dois, dit Xavier en lui tendant la main, m'absenter pendant une quinzaine pour aller poser des panneaux dans un château de la vallée de la Meuse; je serai de retour de dimanche en quinze et j'irai te voir… D'ici là, pense à moi!
—Et toi, travaille bien!… Mon petit bouquet te parlera de moi… Il te donnera courage et patience.
En même temps, et par un de ces gestes enfantins qui lui étaient familiers, elle prit le verre où trempait le bouquet et posa un baiser sur les fleurettes; puis s'enveloppant dans sa mante, elle s'enfuit légèrement et disparut.
Elle s'en revint d'un pas lent à l'Abbatiale, tandis que Xavier, émerveillé et transporté de joie, prenait à son tour le bouquet d'hépatiques et meurtrissait les fleurs en les pressant sur ses lèvres…
Dès le lendemain, Gertrude, dont les forces étaient revenues, commença de s'installer à l'Abbatiale. Les scellés venaient d'être levés et l'inventaire était clos; elle put arranger à son gré la chambre qu'elle avait choisie. C'était une pièce assez gaie, située au midi, et dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur le jardin et les bois. Elle y fit transporter quelques meubles, mit des rideaux à la fenêtre, des fleurs dans les vases, sur la cheminée le coffret de Xavier, et finit par donner un air de gaieté à cette partie de la vieille maison. Cet arrangement lui prit huit jours. Elle songeait déjà au dimanche où elle devait revoir Xavier, quand un incident nouveau vint bouleverser la tranquillité de sa vie. Un matin, tandis qu'elle était occupée à coudre, Fanchette monta précipitamment dans sa chambre et lui annonça d'une mine effarouchée qu'une femme la demandait en bas.
—Ne peut-elle monter? dit Gertrude.
—C'est moi qui l'en ai empêchée, elle a avec elle un enfant qui braille comme un petit sauvage.
—Un enfant!
Gertrude descendit précipitamment et se trouva face à face avec la nourrice de Beauzée, portant l'enfant de Rose Finoël. Le marmot menait grand bruit, en effet, et la paysanne, pour l'apaiser, se promenait de long en large en chantant à tue-tête une chanson patoise. Les cris de l'enfant et la complainte de la nourrice faisaient un duo si discordant et si comique que Gertrude, malgré la contrariété qu'elle éprouvait, ne put retenir un éclat de rire.
—Bonjour donc, Madame, s'écria la nourrice en s'arrêtant tout court, j'ai eu bien des maux à vous trouver!… Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous demeuriez à Lachalade, je ne serais pas allée me casser le nez à B…?
—Vous êtes allée chez les demoiselles Pêche? demanda Gertrude.
—Oui-da… J'ai même été assez mal reçue par une grande femme qui brandissait son aune, comme pour prendre mesure de mes épaules…
Elle a fini par me donner votre adresse, et me voici… Je vous rapporte le petiot.