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Chapter 5: LA CRINOLINE
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About This Book

A veteran circus clown on Montmartre finds a starving, abandoned girl and brings her to share a meal and a bed with his young companion; the evening moves between jocular performance and gentle caretaking. The account contrasts the troupe’s warmth with the city's poverty, tracing the child's shame, ravenous hunger, and the shifting expressions that suggest a precocious, passionate inner life. Small gestures—shared food, bedside watching, a protective embrace—reveal both sincere paternal concern and ambiguous adult feeling, sketching vulnerability, solidarity, and moral uncertainty within a marginal theatrical world.

—Grâce! s'écria Esther prête à pleurer.

J'étais fatigué, avais envie de dormir et je ne me montrai pas impitoyable.

—Relevez-la, dis-je à mes ordonnances et menez-la à la porte.

A mes paroles, elle se releva elle-même et s'enfuit aussi rapide que l'éclair. Elle quitta le soir même Brescia où elle avait tout à redouter de nos ennemis et où les officiers de mon armée eussent peut-être abusé de ses grâces.

J'appris peu de temps après, que sans égard pour la peine que je lui avais infligée on avait assassiné la Camporesi en représailles de sa trahison.

C'est ainsi que mes relations avec ces deux femmes fort séduisantes l'une et l'autre, mais toutes deux d'une vertu peu recommandable, n'eurent pas de suite. Mes amours ne me donnèrent que le délice d'un moment; du moins ne me laissèrent-elles pas d'épines.

Le prince de Reuss avait écouté Haynau fort attentivement.

—Général, dit-il, je vous félicite de votre aventure; mais laissez-moi vous dire que s'il y avait une émeute à Géra, je ne vous chargerais pas de la réprimer.

—Pourquoi, monseigneur?

—Parce que vous la feriez dégénérer en révolution. Herbillon au contraire saurait la traiter doucement et l'apaiser.

Comme Haynau paraissait fort blessé de cette remarque tandis que son compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour atténuer l'effet désobligeant de ses paroles:

—Soyez-en persuadé! dit-il, si des passions féroces soulèvent mon peuple, et qu'il faille une main de fer pour le châtier, nous penserons à vous, Haynau.

—Vous aurez raison, monseigneur, répondit simplement le général, je ne suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie aux fureurs déchaînées de la foule je parviens à rétablir l'ordre et à faire régner la paix.

—Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette bonne déesse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres.

—Ce sont les accidents inévitables de la guerre, répliqua Haynau. Ce n'est pas pour des jeux bénins que les peuples fabriquent des canons et équipent des armées.

LA COMÉDIE CHEZ LA PRINCESSE

Jamais la princesse Daschkoff ne s'était trouvée plus belle qu'à cette petite réception intime, où elle voyait les yeux de ses visiteurs s'allumer de désirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique château de Glinnoë elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe qu'elle avait à Pétersbourg, et elle se sentait plus adorée par les fonctionnaires et les châtelains oisifs du district, plus reine au milieu de cette armée de serviteurs attentifs à ses moindres désirs, prêts à satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle était digne aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette stature massive de certaines Vénus slaves qui semblent avoir échangé les grâces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais fine, souple, élancée, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et cambrées que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tête comme une auréole, toute droite sous une étole étincelante d'émeraudes, elle avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prêtresse à l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait l'expression sévère ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgré ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses hôtes une gamine joueuse et espiègle, à condition que seule elle fût libre et que ses plus grandes audaces de paroles ne fissent point oublier le respect dû à son rang et à sa beauté.

A côté de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin, petite, noirâtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renoncé par suite d'une humilité excessive au moindre succès personnel.

Parmi les visiteurs se trouvaient deux châtelains des environs, le général Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M. Soubotchef qui s'était assis sur un siège très bas, tout près de la princesse et semblait un prêtre en extase devant son Dieu.

—Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas là à nous raser avec les réformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un complot.

—Un complot! s'écrièrent ces messieurs avec surprise.

—Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna, ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xérès et offre des gâteaux à ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer les loisirs ou plutôt distraire les ennuis de Glinnoë, d'une comédie que nous jouerions, que nous inventerions nous-mêmes?

On se regarda en souriant; on était rassuré.

—C'est là le complot?

—Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention d'écrire une pièce, mais de contraindre par une sorte de suggestion des gens à la jouer autour de moi et comme je le voudrais.

—Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie.

—Nullement. Certaines circonstances en déterminent d'autres pour ainsi dire forcément; vous vous rappelez la pièce de Gogol et comment le gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce farceur de Khlestakof pour un inspecteur général et le forcent ainsi à en usurper les façons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos voisins un homme auquel nous composions un rôle sans qu'il s'en doute, et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir.

—Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez là!

—Le plus aisé du monde au contraire. Par exemple, prenons M. Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna. Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau. Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu'à ce que je fasse un signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant. Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans sortir de son caractère!

Tout le monde éclata de rire, même M. Soubotchef qui s'était relevé et avait repris sa place sur le siège bas, auprès de la princesse.

—L'important, pour la réalisation de notre projet, c'est que la personne choisie par nous n'ait pas à sortir de son caractère. Trouvez-moi donc quelqu'un auquel on puisse faire changer brusquement son genre de vie sans qu'il change pour cela de nature.

—Le gouverneur, insinua Kapieff.

—Le nouveau gouverneur? Je ne le connais pas.

—Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur de vous être présenté par le prince à la gare de Kalouga.

—Je ne me le rappelais pas. Il était nuit, j'avais froid, je n'ai pas fait attention à lui, et il n'a pas dû non plus me trouver bien charmante, car j'avais relevé mon collet, baissé ma voilette et je m'étais emmitouflée de fourrures: on ne pouvait seulement découvrir le bout de mon nez.

—Il a dû garder cependant bon souvenir de cette entrevue puisqu'à peine installé à Kalouga il compte venir vous voir aujourd'hui.

—Simple visite de politesse! Cela m'amuserait bien, moi, qu'il se dérangeât pour rien. Maria Pawlovna, veuillez donner l'ordre de ne pas recevoir le gouverneur, ou lui dire que je suis souffrante.

—Et s'il voit nos voitures dans la cour du château?

—Tant pis! il pensera ce qu'il voudra.

—Ce serait pourtant un acteur excellent pour votre comédie.

—Je le regrette. Seulement je ne suis pas en humeur de voir de nouveaux visages.

Mais il était trop tard. Madame Narischkin n'eut pas le temps de gagner l'antichambre que le maître d'hôtel, soulevant les draperies du salon, annonçait l'arrivée de l'importun.

—Son Excellence M. le gouverneur de Kalouga!

Grand et gros, correct et élégant, les yeux fureteurs, les lèvres fines, avec quelque chose de hautain et d'insolent, apparut M. le gouverneur. Devant la princesse il devint humble.

—Je n'ai pas voulu, madame, dit-il en s'inclinant, m'établir à Kalouga sans venir aussitôt vous présenter mes hommages. Il m'a semblé que de vous voir à mon arrivée serait non seulement un grand plaisir mais un gage de bonheur pour mon nouveau gouvernement. Je suis fort superstitieux et, en certaines circonstances, la vue d'une personne belle et aimable m'apparaît comme un heureux présage.

Ces compliments n'eurent aucun effet. Dès qu'elle avait aperçu le gouverneur, la princesse avait pâli, et tandis qu'il parlait, sans paraître se soucier de ces démonstrations de respect, elle le regardait avec stupeur.

—Je vous remercie, dit-elle froidement. Je suis en vérité très satisfaite de vous inspirer tant de confiance dans les agréments d'un séjour en notre district.

Le ton de ses paroles était d'une ironie si blessante, témoignait si évidemment de quelque ressentiment ancien que le gouverneur qui, jusque-là avait tenu les yeux baissés, leva la tête d'un mouvement brusque et regarda son interlocutrice: ce fut à son tour d'être surpris, mais il se remit vite de son étonnement; un sourire narquois effleura ses lèvres, et il commença à examiner la princesse de la tête aux pieds avec l'attention injurieuse d'un fêteur en quête d'une compagne nocturne ou le souci minutieux d'un maître musulman qui veut acheter une esclave saine, solide et bien conformée.

Sous ce regard impudique et retroussent qui détaillait son corps, en violait les charmes secrets, et lui donnait l'impression, malgré jupes, fourrures, étole, d'être nue comme une pauvre créature que le besoin d'une pièce d'or contraint à se livrer aux caprices brutaux d'un débauché, la princesse serrait les dents de rage et pouvait à peine maîtriser sa colère. Elle essaya toutefois, pour donner le change à ses visiteurs, de jouer l'indifférence et de lancer la causerie sur les plaisirs et les ennuis de Kalouga, mais son esprit, si brillant d'ordinaire, parut terne ou distrait; ses paroles devinrent étranges; et comme on n'y répondait que par politesse, la conversation traînait. Il y eut de longs et pénibles silences.

Elle se leva tout à coup.

—Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante. Madame Narischkin, par bonheur, est là et me remplacera auprès de vous avec avantage.

Là-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effarés, très émus du malaise mystérieux que venait de lui causer l'arrivée du gouverneur, et torturant leur imagination pour découvrir les motifs de cette scène inattendue.

Le prince, peu après, fit dire que l'état de la princesse l'obligeait à demeurer auprès d'elle et qu'il ne paraîtrait pas de la soirée. Au lieu du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de réception, ses visiteurs durent se contenter ce soir-là de sandwiches au caviar, de viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de paraître gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait à faire rire.


On remonta très tôt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui à Kalouga. Le trajet fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une parole à son compagnon qui n'osait par déférence l'interroger, quoiqu'il en eût grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait à Kalouga, le gouverneur fit arrêter l'automobile devant le grand hôtel.

—Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinnoë, loin de calmer mon appétit, m'a donné une faim de tigre.

M. Soubotcheff eût jugé malhonnête de refuser l'invitation, et d'ailleurs il était trop content de l'accepter. Il pensait bien que le gouverneur, excité par le vin et la bonne chère, se laisserait facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompée.

A peine à table le gouverneur se frotta les mains.

—Voilà une visite, dit-il, qui me promet des journées assez divertissantes. Jamais je ne me serais imaginé ce matin qui j'allais voir!

Et comme Soubotcheff écarquillait les yeux:

—J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa belle jeunesse qui me rend absolument son maître... Vous tenez à le savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous pouvez en profiter après moi, si bon vous semble, et cela m'amusera, moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soirée ou plutôt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse. Permettez-moi seulement de goûter encore à ces sterlets à la sauce impériale qui sont vraiment exquis.

Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit en quelques bouchées.

Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit:


«Il y a de cela cinq ans. On venait de découvrir un terrible attentat nihiliste. Le train impérial avait été miné. L'explosion devait se produire quelques minutes après le départ. Le Czar, la Czarine et tous ceux qui les accompagnaient auraient été tués. Ce fut le maître d'hôtel, que l'un des conjurés avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le dénonça. Il y eut des arrestations en masse, et la police reçut les ordres les plus sévères. Elle devait étendre partout sa surveillance et non seulement arrêter les suspects, mais punir sans jugement les moindres délits. Une parole imprudente ou irrespectueuse était à ce moment considérée comme une provocation.

«J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus chargé d'assister à un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions libérales, même révolutionnaires, et ses relations avec la société cosmopolite de Pétersbourg.

«Délaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pénétré avec deux ou trois officiers dans une sorte de boudoir où causaient plusieurs jeunes femmes. L'une d'elles, que sa beauté, ses dentelles, ses joyaux, notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent aussitôt remarquer, avait une singulière hardiesse de langage, et étonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'étourderie impertinente de ses réparties. On vint à parler du dernier attentat.

«—Oh! s'écria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit père4, ce ne serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa force.

[4] Le Czar.

«—Vous êtes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un.

«—Moi, répliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les théories des révolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de très honnêtes gens.

«—A part leurs assassinats, répliqua un interlocuteur ironique, je ne vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher.

«—Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou même plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer à l'humanité le bonheur, pourquoi hésiterait-on à sacrifier leur existence?

«—Voici, fis-je à mon voisin, une bien aimable sectaire.

«—C'est la comtesse Pougatscheff, me répondit-il. Son mari n'a pas eu le temps de faire son éducation, car il est mort l'année dernière. Il y avait trois mois qu'il l'avait épousée.

«—Voilà comment elle le pleure!

«—Pougatscheff était vieux et maniaque, et elle avait à peine seize ans.

«—Son père aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer à l'école.

«Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi extravagants. Elle y prenait goût car elle ne sortit du boudoir que pour le souper, et ne quitta la fête que vers quatre heures du matin. On me dit qu'à l'ordinaire elle préférait de beaucoup la danse à la causerie, mais que cette fois, une légère entorse qu'elle s'était donnée en descendant de voiture l'avait contrainte à renoncer à l'un de ses plus grands plaisirs.

«J'attendis son départ, la devançai à la sortie, montai avec l'ivoschik et, dès qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police de Santousky. Elle ne s'aperçut du changement de direction qu'à l'arrêt de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misérable. Comme elle s'attendait à voir l'élégant escalier du palais Pougatscheff elle crut à une erreur du cocher et eut un violent accès de colère.

«—Brute, stupide imbécile! criait-elle, vous vous êtes encore grisé sans doute! Ne connaissez-vous plus le chemin du palais? Allez-vous m'arrêter deux heures devant cette maison infecte et par un froid pareil. Vous mériteriez qu'on vous déchirât la peau!

«—Permettez, madame, dis-je en m'avançant vers elle et en lui offrant le bras, c'est moi qui ai dit à votre cocher de vous conduire au bureau de police. Nous aurions un petit renseignement à vous demander.

«Elle fut si étonnée et même, malgré son assurance de tout à l'heure, si effrayée que je pus l'entraîner sans peine jusqu'au cabinet de travail de Santousky. Un vagabond, la face ensanglantée, et deux rôdeuses de la dernière classe, arrêtés le soir même, considéraient avec étonnement cette femme couverte de diamants, enveloppée des plus magnifiques fourrures et dont le passage laissait dans l'escalier une odeur fine et enivrante.

«Je chuchotai quelques mots à l'oreille de Santousky qui, après un court salut, demanda vivement et d'un ton assez autoritaire à ma comtesse:

«—Vous connaissez des nihilistes?

«Elle répondit en balbutiant:

«—Mais non, monsieur, je vous assure.

«—Pourquoi donc, il n'y a qu'un instant, chez la princesse Youssoupoff, disiez-vous que vous étiez liée avec des révolutionnaires...

«—Et même que c'étaient de braves gens, ajoutai-je.

«Je la vis pâlir et trembler. Elle cherchait du regard une chaise pour s'y reposer, mais il n'y avait dans le cabinet de Santousky d'autre siège que le fauteuil où était assis le chef de police.

«—Oh! fit-elle, je ne sais pas ce que j'ai dit tout à l'heure. Je m'amusais, je plaisantais.

«—Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement inconvenantes, mais criminelles, reprit Santousky. Vous avez manqué de respect à Sa Majesté, vous avez excusé, bien mieux! exalté l'assassinat. De tels discours tenus dans un salon plein de monde, sont une véritable provocation au meurtre. Félicitez-vous que votre rang et votre jeunesse ne vous vaillent cette fois qu'un avertissement.

«Elle regardait la porte avec angoisse, et pensa qu'on allait lui permettre, après cette admonestation honteuse, de se retirer, mais une humiliation autrement cruelle l'attendait.

«—Veuillez, je vous prie, me dit Santousky, débarrasser madame de ses fourrures.

«Je lui enlevai son manteau. Elle était si émue que chef de police dut la soutenir pour l'empêcher de tomber. Soulevant alors une draperie, il l'introduisit dans un petit salon obscur qui se trouvait derrière son fauteuil. Il sonna. J'entendis presque aussitôt un cri étouffé. Je m'approchai. Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit à mes yeux:

«Santousky venait de donner l'électricité et l'étroit salon était en pleine lumière. D'abord je me demandai où était la comtesse. Et voici dans quelle situation je l'aperçus. Sa tête apparaissait au ras du parquet, le cou rentré dans les épaules; ses bras étaient étendus, ses doigts accrochés aux planches. On eût dit qu'on venait de lui trancher le haut du corps et qu'on avait jeté au loin la partie inférieure de sa personne, ou bien encore qu'un enchanteur l'avait privée de ses membres inférieurs, la rendant assez semblable à ces anges qu'on voit sur les rétables des anciennes églises.

«Tandis que je me demandais où étaient passées ses superbes hanches qu'une heure plus tôt, au palais Youssoupoff, j'avais tant admirées, je compris l'aventure. Assez banale au temps de Nicolas, elle est d'un caractère plus surprenant à notre époque, sans être cependant unique. Je l'ai vue, moi qui vous parle, deux fois se renouveler, toujours il est vrai dans des moments de trouble, alors que les différents pouvoirs se trouvent sans contrôle et que les autorités peuvent se permettre les mesures les plus arbitraires pour ramener l'ordre.

«Par excès de zèle, peut-être aussi par vengeance, car j'ai su qu'il avait eu à se plaindre autrefois de la comtesse, Santousky l'avait soumise à une de ces corrections privées, qu'on n'administre plus guère qu'à des filles révoltées, en état d'ivresse ou coupables d'avoir frappé un policier. A un coup de sonnette, le gardien qui se trouvait dans le sous-sol avait fait descendre la trappe du petit salon où Santousky venait de mener la comtesse, de telle sorte que notre belle avait les reins au-dessous du parquet et les épaules au-dessus.

«Je vous assure que je n'ai point assisté à une comédie plus voluptueuse. Figurez-vous, au niveau du plancher, cette tête jeune et aimable dont l'effroi élargissait les yeux et rapetissait le front, la bouche entrouverte montrant les dents fines et claires, et le contraste surprenant d'une expression d'épouvante et d'une tenue de fête: les cheveux savamment crêpés, en boucles sur les tempes, en casque par derrière, illuminés de diamants; le cou entouré d'un collier de quatre rangs de perles; les bras cerclés de bracelets; les doigts chargés de bagues étincelantes, et les traits figés de la face, les crispations des mains, et ce sein soulevé d'émotion! Santousky, les mains collées aux genoux, se penchait sur sa victime et approchait de cette peau nue éblouissante ses souliers mouchetés de boue comme s'il eût voulu en essuyer le cuir sur la chair satinée, comme s'il eût exigé qu'elle y posât ses lèvres!

«Tout à coup ce visage encore charmant malgré sa frayeur, s'allongea puis se contracta en une série de grimaces comiques: les paupières voilaient à demi et découvraient aussitôt les yeux vagues: comme si la comtesse s'attendait à un éternuement qui ne venait pas. Successivement elle serrait les dents, se mordait les lèvres, poussait un soupir. Enfin le cri qu'elle essayait de retenir s'échappa malgré elle, perçant, lamentable. Les yeux étaient grands ouverts, les sourcils arqués jusqu'aux cheveux et, de la bouche à présent, des hurlements montaient toutes les demi-minutes: il semblait qu'en bas le flagellateur voulût mettre un intervalle assez long entre chaque coup, de manière à produire une douleur lente et successive que doublaient les angoisses de l'attente. Santousky sans doute pressé ou qui était d'une cruauté moins raffinée que son bourreau, me dit:

«—Allez donc voir ce que fait cet animal. Je crois qu'il s'endort sur l'ouvrage.

«Je descendis dans la pièce qui était au-dessous du petit salon, aussi basse qu'une cave. L'abat-jour d'une lampe était disposé de façon à réserver toute la lumière pour le milieu de la chambre où de petits pieds chaussés de satin blanc se débattaient, se perdaient dans une longue jupe à traîne qui semblait pendue au plafond. Mais je vis, en m'approchant, que les pieds et la jupe reposaient sur la trappe descendue à quelques centimètres du sol et soutenue par quatre fortes chaînes en fer. Derrière, apparut un homme court et trapu, à la barbe bien fournie et qui tenait une verge épineuse à la main.

«—Y a pas moyen de fouetter cette gaupe-là, excellence, me dit-il. La robe est si lourde qu'elle lui retombe à chaque coup sur le derrière.

«—Eh bien, dis-je, appelle Serge Paulovitch et Ermeleï Serghéitch. L'un tiendra les pieds et l'autre retroussera les jupons, tandis que tu la cingleras.

«Les deux hommes arrivèrent un instant après. Il y eut un violent soubresaut de la comtesse lorsque Serge lui saisit les jambes; ses reins alors se tendirent et nous vîmes se dessiner sous la jupe collante le double relief et le creux profond de la croupe; mais c'est à peine si Ermeleï me laissa le temps d'admirer ce tableau sous son voile à demi transparent, tant il avait hâte probablement de l'étaler en pleine lumière.

«Quand il releva la robe et les dessous neigeux je crus voir s'ouvrir un riche écrin tandis que se répandait dans l'air une onde de parfums. Déjà rouges et pareilles à deux cornalines séparées par un onyx, apparurent les fesses de la Pougatscheff bien présentées par Serge qui, de la tête, à la façon d'un taureau qui assaille une cavale, lui repoussait le ventre de toute sa force et lui tirait les jambes pour qu'elle offrît largement son derrière aux piqûres des verges. Il n'était point si petit que la mignonne tête de la comtesse l'eut fait prévoir; l'exercice du cheval l'avait développé, il eût inspiré l'admiration à des hommes moins rudes que ces policiers si la manière dont Serge l'offrait au regard ne lui avait donné un aspect quasi bouffon.

«Cependant les verges se levèrent, la croupe rougit encore, des gouttes de sang perlaient. Sans retenue dans son supplice, la vaste face lunaire s'agitait, et aux senteurs fines d'essence de fleurs qu'exhalaient les pantalons de dentelles, se mêlait une odeur forte et animale. Les mignons souliers blancs de la victime se levaient comme pour prévenir les coups ou implorer ses bourreaux, et retombaient ensuite avec une lassitude désespérée.

«Je voulus voir l'autre figure et je remontai dans le petit salon. Ce n'était plus le visage audacieux et fier que j'avais contemplé au palais Youssoupoff, mais une mine honteuse et effarée de petite fille. Les larmes faisaient paraître cette face de la comtesse aussi rouge et bouffie que son revers; le fard des lèvres et des joues, le noir des cils se mêlaient à la poudre de riz et formaient ici et là de longues rigoles multicolores. Rien ne subsistait de cette beauté en détresse que son impeccable chevelure blonde dont, par un contraste plaisant, pas une boucle n'était défaite.

«Santousky était toujours penché sur sa victime. Elle lui avait saisi les pieds, les étreignait de ses bras nus et entre deux cris arrachés par le fouet qu'on ne cessait de lui administrer, elle murmurait d'une voix entrecoupée:

«—Grâce! pitié!

«Le chef de police enfin agita une sonnette et le supplice fut arrêté. La comtesse remonta avec sa jupe relevée et ses jupons en désordre, laissant voir sa peau sanglante sur laquelle Santousky ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil.

«Remarquant les souillures qui tachaient ses dessous, il la conduisit haletante, secouée de sanglots, jusqu'à son cabinet de toilette et lui apporta un verre de Xérès.

«—Que cette leçon vous profite, madame! lui dit-il.

«Tout en pleurant elle se lava et s'arrangea tant bien que mal. Je dus lui offrir mon bras pour la conduire jusqu'à sa voiture, et dans l'escalier elle eut à supporter les railleries ignobles des prostituées qui s'amusaient de ses yeux rouges, de ses joues luisantes de larmes, de ses jupons qui traînaient jusque sous ses souliers de satin mouchetés de sang. Santousky nous suivait à quelques pas.

«Lorsqu'elle fut dehors il parut qu'elle ne conservait plus de cette séance si pénible qu'un horrible désir de vengeance; elle reprit son attitude fière, et nous jeta, à Santousky et à moi, un de ces regards qui fixent les traits d'un visage dans la mémoire comme pour les graver. Elle nous en voulait certes! à tous deux, mais bah! il a bien fallu qu'elle nous oubliât. D'ailleurs Santousky est mort comme vous savez, et quelques jours après cette aventure...


—Voudriez-vous dire?... demanda Soubotcheff effrayé.

—Que la comtesse fut pour quelque chose dans cette fin? Non, répliqua le gouverneur en souriant. Il est presque prouvé que Santousky a été assassiné par les nihilistes. Je n'ai jamais eu à me plaindre de la comtesse, et j'ai été bien étonné aujourd'hui de rencontrer à Glinnoë ma touchante fouettée de Pétersbourg.

—Alors cette comtesse Pougatscheff serait...?

—La princesse Daschkoff. Elle a épousé le prince l'année dernière. J'étais alors malade, en congé à Menton. Je n'ai pas assisté à leur mariage. Je n'avais fait qu'entrevoir la princesse, si bien voilée et cachée dans son costume de voyage, qu'elle rendait méconnaissable cette beauté captivante dont j'avais pu découvrir au bureau de police, jusqu'aux charmes les plus secrets, jusqu'aux mystères les moins fastueux de son corps. Vous devez penser si je suis satisfait de cette rencontre, car une connaissance aussi intime n'est pas sans donner quelques droits à une possession complète et je compte bien en user!

—En vérité? s'écria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur fronça les sourcils.

—Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela vous plaise ou non, vous me céderez la place comme c'est le devoir d'un subordonné à l'égard de son supérieur. Vous prendrez plus tard votre revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me dépêcher de jouir de la vie.

A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les deux hommes se séparaient.


Depuis plus d'un mois Soubotcheff était l'amant heureux de la princesse Daschkoff. La jeune femme savait se donner à un homme sans rien perdre de son autorité ni de ses avantages sur lui. En réalité elle ne se donnait point, elle se livrait à des baisers, à des caresses, et demeurait tout de même une maîtresse indépendante, railleuse, parfois impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du plaisir. Obligée à la suite d'un scandale, et pour compenser des prodigalités excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de son mari, elle avait essayé de retrouver aux environs de Kalouga les amusements de Pétersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes gens du voisinage pour être le serviteur docile de ses fantaisies. Habitué à l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne se sentait pas d'orgueil d'avoir été distingué par une telle femme. Elle n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier à son caprice; il lui obéissait naturellement; il était devenu avec délices son esclave.

Mais le zèle n'empêche point la maladresse, et Soubotcheff était un amant aussi inhabile que dévoué. La princesse, pensa-t-il, se doutera de l'indiscrétion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler. Il profita d'une après-midi de congé pour se rendre à Glinnoë.

Le prince était à la chasse et la princesse le reçut avec l'empressement d'une amoureuse longtemps privée. Ils s'embrassèrent et se réjouirent jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa maîtresse, il contempla un instant les beautés majestueuses qu'elle offrait à la vue. Lasse d'étreintes elle s'était tournée vers la muraille pour reposer; sa légère chemisette s'était enroulée sur son dos, et elle présentait ses larges fesses dans toute leur ampleur.

—O belles chairs! s'écria Soubotcheff. Comment des mains barbares ont-elles osé vous déchirer!

La princesse, qui avait un sommeil très léger, se réveilla aux paroles de son amant, et, se tournant vers lui:

—Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquiétude comme si elle pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de désagréable.

—J'admirais, reprit-il avec une sotte assurance, j'admirais votre beauté si parfaite et je me demandais comment il avait pu se trouver sur terre un rustre assez grossier, assez barbare pour se permettre de déchirer ces chairs divines d'une forme et d'un éclat incomparables.

Elle se redressa brusquement:

—Etes-vous fou?

Il sentit bien sa maladresse, mais il était trop tard pour la réparer.

—On m'a conté, balbutia-t-il...

Elle lui mit les mains sur les épaules et le secouant:

—On vous a conté! Qui vous a conté?

—Le gouverneur.

—Et que vous a-t-il conté, le gouverneur?

A présent il n'osait plus répondre.

—Allons, parlez donc, dites-moi les belles choses que son excellence le gouverneur vous a contées.

Il se décida enfin et s'arrêtant après chaque mot:

—Mais il m'a dit qu'après un bal... où vous aviez tenu des propos... imprudents... il vous avait conduite au bureau de police et que là...

—Achevez donc! en vérité vous êtes impatientant.

—Eh bien! il a prétendu qu'il vous avait vue fouetter.

La princesse devint pâle, mais elle ne voulut pas laisser voir son émotion, et avec une colère qui n'était nullement jouée mais qu'on pouvait attribuer aussi bien qu'au ressentiment d'une injure réelle, à l'indignation qu'inspire une calomnie:

—Vous êtes un sot, mon pauvre garçon, oui, un sot, pour croire, comme parole d'évangile, les propos stupides que vous tient le gouverneur. Ah! ce monsieur a beaucoup d'imagination; seulement il devrait s'en servir pour conter des histoires de fées aux petits enfants et non pour essayer de noircir ses contemporains. Ses inventions en vérité sont trop absurdes! Me voyez-vous fouettée, mon pauvre ami, et dans un bureau de police, moi, la princesse Daschkoff, qui suis à la tête de l'aristocratie russe! Moi qui ai du sang royal dans les veines! En vérité M. le gouverneur a des plaisanteries bien amusantes, mais tout de même un peu grosses.

Et comme Soubotcheff restait abasourdi.

—Habillez-vous vite, dit-elle, mon cher, mon mari va rentrer de la chasse et je ne voudrais pas qu'il vous rencontrât dans cette chambre. Ce serait là une mauvaise farce, presque aussi mauvaise que celles de M. le gouverneur.

Soubotcheff en partant voulut l'embrasser, mais elle ne lui laissa même pas baiser sa main.

—Au revoir, au revoir, fit-elle, en le poussant dans le vestibule.

Il s'en alla désolé.

Il était à peine sorti que la princesse fit appeler par un domestique Mme Narischkin alors occupée à lire dans la bibliothèque. Mme Narischkin laissa son livre et accourut aussitôt, comme pour montrer son obéissance et son empressement à se rendre utile.

—Maria Pawlowna, demanda la princesse à demi-voix, as-tu de l'affection pour moi?

—Comment peux-tu m'adresser une pareille question, ma chère Alexandra Mikhailowna, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour mon pauvre père et comment tu m'as retirée moi-même de la pauvreté, m'offrant en partage ton bien-être, ton luxe, tes plaisirs. Oh! oui, je t'aime, tu peux en être sûre!

—Alors, me chère Maria, je vais faire appel à ta reconnaisance. J'attends de toi un grand service.

—Sans savoir ce que c'est, je suis prête à te le rendre, si seulement j'en suis capable!

—Ecoute. On m'a dit qu'autrefois tu accompagnais ton père à la chasse, et que tu étais toi-même une véritable Diane, que tu ne manquais jamais un coup de fusil.

—C'est vrai. Mon frère prétendait qu'il n'avait jamais rencontré d'aussi bon tireur que moi.

—Alors Maria Pawlowna, voilà ce que je veux... je veux mettre ton adresse à l'épreuve.

Et se penchant contre elle, la princesse pendant quelques instants lui parla à voix basse, en tournant de temps à autre des yeux inquiets vers la porte. Madame Narischkin écoutait avec stupeur. Et quand son interlocutrice eut cessé ses chuchotements, elle ne trouva point de réponse.

—Eh bien! demanda la princesse qui parut très anxieuse.

Madame Narischkin eut une hésitation, puis résolument:

—Je t'ai promis, Alexandra, de faire ce que tu voudrais. Dispose de moi!

—Ne t'effraie pas à l'avance, reprit la princesse. Le bois qui entoure le pavillon où tu demeures est vaste. Et sur la lisière habite le vieux Vladimir. On le dit affilié à je ne sais quelle mauvaise secte; le staroste (maire du village) ne pense point de bien de lui. C'est lui qu'on soupçonnera. Je voudrais qu'on osât t'accuser.

—Ce serait possible, Alexandra!

—Non, non. Je suis là, moi, pour te défendre, moi, la princesse Daschkoff. S'il t'arrivait la moindre chose, je parlerais au Czar. Je n'aurais qu'un mot à dire pour te sauver. N'aie donc pas peur! Seulement cette lettre que tu dois remettre au gouverneur...

—Quelle lettre?

—C'est vrai, je ne t'en ai pas parlé! J'ai écrit hier soir, pendant que le prince dormait, une lettre au gouverneur. Tu la porteras à Kalouga; mais, une fois dans la ville, tu descendras dans une petite auberge, tu prendras un cocher et tu l'enverras avec la lettre au gouverneur en lui recommandant de ne pas la laisser et de te la rapporter.

—Mais le gouverneur ne voudra jamais la rendre!

—Si! si! Je lui demande de me répondre au crayon par un mot à diverses questions que je lui pose et sur le papier même que je lui adresse. C'est une mesure de prudence qu'il doit comprendre et je pense qu'il n'y fera pas d'objection. Voici la lettre et des roubles pour le cocher. Va maintenant, et aie confiance!

—Que Dieu nous protège! soupira Madame Narischkin.

Les deux femmes s'étreignirent avant de se séparer.


La princesse savait se dominer et cacher à l'entourage ses plus fortes impressions. Elle était pourtant inquiète et fébrile lorsque le maître d'hôtel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un éclair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitôt dans le petit salon de réception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une élégance calculée et séductrice, en révélant tous ses charmes, répandait sur son passage les plus violents désirs qu'irritait son attitude altière et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de laisser inassouvis.

Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le salut le plus respectueux, et s'avança vers elle d'un pas dégagé.

—Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai été quelque peu surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en m'invitant aujourd'hui à venir vous voir après votre réception plutôt froide de l'autre jour.

—Réception plutôt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne pouvais pas, après ce qui s'était passé entre nous à Pétersbourg, me montrer très empressée, avant de savoir quelles étaient vos nouvelles dispositions à mon égard.

Il eut l'air embarrassé et son visage se tendit en une grimace des moins galantes.

—Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas.

Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son interlocutrice d'un œil observateur et défiant. Il paraissait redouter une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant:

—Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne quelquefois aux écolières, une petite leçon...

—Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle, et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga.

Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui.

—Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg.

—Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels.

—Comment vous soupçonnerait-on, princesse!

—J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise.

—En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de venger une injure personnelle?

—J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous étonner?

—Nullement. Et quel serait le... misérable?

—Vous voulez savoir son nom?

—Oui.

—Vous vous rappelez que tout à l'heure vous vous êtes mis à mes ordres?

—Quels sont-ils?

—De faire arrêter à l'instant les coupables.

—Comme vous y allez!

—Vous les relâcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompée. Vous allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le téléphone. Vous communiquerez avec le bureau central de police.

—Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours défiant, en la regardant avec attention.

Mais la princesse demeurait très sérieuse, et on ne pouvait surprendre dans son visage aucune intention d'ironie.

—Enfin je sers vos rancunes.

—Peut-être, mais vous sauvez aussi votre existence.

Il ne sut pas cacher une soudaine émotion.

—Pourquoi voudraient-ils me tuer?

—N'êtes-vous pas un gouverneur assez sévère, et pensez-vous qu'on ne se souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres détails pour mettre votre vie en sûreté, je puis vous les donner.

Et elle lui dit quelques mots à l'oreille.

Il était de plus en plus inquiet.

—Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'écria-t-il, rouge de colère.

—Voici le téléphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde, j'espère.

—Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les ménager. Quels sont leurs noms?

—Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en communication avec le bureau de police!

—Vous m'avez entendu. Je viens de vous obéir. On vous attend.

—Le premier coupable est Soubotcheff.

—Mon secrétaire!

—Lui-même. En êtes-vous surpris?

—Pas trop. J'ai reçu déjà des lettres sur lui qui me le présentent comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel est l'autre bandit?

—Un fanatique, un paysan de Glinnoë, un certain Vladimir. Dans le village on vous montrera sa demeure.

Le gouverneur lança quelques paroles au téléphone, puis s'approchant doucement de la princesse.

—Vous pensez m'avoir sauvé la vie, dit-il, et cependant après vous avoir vue si bonne et si rayonnante de beauté, il me semble que je ne puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprême sans lequel ceux qui vous ont connue ne peuvent plus espérer le bonheur.

—Comme vous êtes galant aujourd'hui!

Il fut tout démonté de cette réplique.

—Ah! vous raillez encore?

—Pas le moins du monde. Je vous admire.

—Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Pétersbourg. Santousky seul pourtant en était cause.

—Je n'en ai voulu ni à Santousky, ni à vous, croyez-le bien, mon cher gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois qu'on les brutalise et ne gardent point rancune à leurs vainqueurs.

—Hélas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut!

—N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que si j'étais homme, j'aimerais être de la police. Contraindre une femme à se déshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plaît, n'est-ce pas une belle victoire?

—Une victoire dont je me serais bien passé. Si vous croyez que je ne souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beautés!

—Souffrance bénigne, légère; et que, si vous êtes franc, vous appelleriez un plaisir... Je m'étonne que m'ayant ainsi à votre discrétion, vous vous soyez satisfait si vite et à si bon compte.

Il crut pouvoir commencer une déclaration et sottement, sur un ton de prière:

—Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu'à votre générosité une si précieuse faveur!

—A ma générosité! s'écria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez longtemps!

Il sentit soudain la colère et le persiflage de la princesse; il en fut ému un instant, mais songeant combien était grande son autorité et que cette femme, malgré son rang, pouvait être de nouveau à sa merci, il retrouva toute son assurance.

—Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses désirs il peut se satisfaire moins aisément.

Elle laissa passer entre ses lèvres une sifflante injure, il n'y prit pas garde et avec plus d'insolence:

—Qui m'empêche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez de me révéler si imprudemment?

La princesse eut un rire triomphant.

—Le complot! fit-elle. Et si je l'avais inventé, ce complot? Si je m'étais jouée de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre votre toute puissante autorité!

—Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents.

—Vous vous en doutiez. Seulement vous avez téléphoné tout à l'heure à Kalouga; vos ordres ont été exécutés. Soubotcheff est arrêté en ce moment. C'était ce que je voulais.

—Mais je vais le faire relâcher à l'instant!

—Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette du téléphone. Il voulut l'écarter, mais elle saisit un revolver et le dirigea contre lui, prête à tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir le bras, de détourner l'arme; la princesse ne céda pas.

—Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il pâle d'effroi.

—Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon.

Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse.

—Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as besoin pour maîtriser une femme de sentir derrière toi tous tes policiers!

—Grâce! implora-t-il.

—Relève-toi, dit-elle, en lui lançant des coups de pied, relève-toi donc, misérable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en donc.

Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effaré, sans prononcer une parole. Il se trouva dans un étroit escalier qui dépendait des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinnoë. Le gouverneur le prit, croyant que c'était une allée de parc. Avant de s'y engager il se retourna vers la princesse qui d'une fenêtre observait son départ.

—Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sûre que je ne t'oublierai pas dès que je serai à Kalouga!

—Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, répartit la princesse.

Et elle le regarda s'éloigner sous les grands arbres. Déjà la nuit tombait et le chemin devenait obscur. Bientôt elle le perdit de vue. Elle resta à la fenêtre ne pouvant dominer son impatience fébrile, prêtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec une sorte de rage. Soudain une détonation retentit au loin.

—Enfin! dit-elle.

Elle rentra dans son salon, alla s'étendre sur un canapé, les mains sur son cœur qui battait à coups précipités.

La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allumés et donna l'électricité; le maître d'hôtel annonça le dîner; la princesse demeurait toujours dans la même position; seulement de temps à autre elle tournait la tête vers la porte du petit escalier et elle écoutait.

Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra en toute hâte; ses cheveux en désordre, ses traits altérés, sa mise d'ordinaire si soignée et qui paraissait cette fois improvisée brusquement et comme à l'aventure la rendaient méconnaissable.

—C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie.

La princesse lui saisit les mains avec effusion.

—Ah! Merci, merci! s'écria-t-elle. Et comment est-il mort, le misérable?

—Je l'ai atteint à la tête. Il a tourné sur lui-même et est tombé. Il a certainement été tué sur le coup.

—Tant pis!

—Pourquoi tant pis?

—J'aurais voulu qu'il souffrît mille fois ce qu'il m'a fait lui-même souffrir et qu'il vît lentement la mort s'approcher.

—Oui, mais ç'aurait été plus dangereux pour nous. S'il avait appelé au secours et parlé, un domestique, un paysan peut-être aurait pu l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tête, qui a fait de sa figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnaître son cadavre. J'ai eu soin de le déshabiller, d'emporter chez moi ses vêtements et de les brûler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence quand il était avec toi?

La princesse raconta la scène qui s'était passée entre elle et le gouverneur.

—Oh! s'écria Madame Narischkin, pourquoi faire arrêter Soubotcheff?

—Parce que dans un assassinat bien organisé, il faut d'avance choisir le faux coupable sur lequel iront s'égarer les soupçons.

—Mais s'il te dénonce, à son tour?

—Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi.

—Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive.

—Tu le plains?

—Certes! Il était innocent et il avait pour toi un grand amour.

—Il savait mon secret, dit la princesse.


A quelques jours de là, il y avait grande réception au château de Glinnoë. Le général Kapief, qui était parmi les invités, s'approcha de la princesse.

—Eh bien, dit-il, cette fameuse comédie où vous deviez suggérer son rôle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous?

—Mais général, répartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce soir-là, se trouvait au château, vous savez que nous sommes maintenant en plein drame: le secrétaire Soubotcheff est arrêté. On le soupçonne d'avoir fait assassiner le gouverneur. On soupçonne aussi divers paysans du district.

—Ah! ce Soubotcheff, dit le général. J'avais toujours prédit qu'il finirait mal. Il était trop adonné aux femmes! N'importe. Ce sont de vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga.

—Elle était trop tranquille, répliqua la princesse, et le procès qui s'annonce nous promet des séances mouvementées. Je tâcherai d'avoir des cartes pour vous, messieurs.

LA CRINOLINE

Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup:

—Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater mon mariage!

—Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages?

—Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis.

—Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons.

—Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire.

—Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'œil narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la!

—Oui! oui! contez-nous la, reprirent en chœur toutes les femmes, duègnes et amoureuses.

—Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai.

—Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de champagne pour vous rendre la gaieté.

—Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune conjugale:

Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent, avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint qu'à force d'art et d'habileté.

On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle convenait à merveille à la beauté d'Alix.

Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde, pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient, tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums. On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela. Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu, souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré, palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit.

L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes, tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte, le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier:

—Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si nous avions porté ces robes-là dans notre temps!

Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire persistait au mot de la grand'mère:

—J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que les jupes étroites.

Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des amoureuses.

La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage.

Ma fiancée, sortie à peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une femme habituée à la vie mondaine, mais à ses intempérances de langage, à ses réparties trop vives, au ton décidé, impérieux, tranchant de ses confidences qui avaient pour but principal de m'initier à ses fantaisies et à ses volontés, je sentais qu'en dépit de sa gentillesse et de sa grâce, elle allait être pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable despote. Cela excitait bien mon désir de conquérant, mais effaçait toutes mes idées matrimoniales; elle se fût peut-être révélée la plus charmante des maîtresses; au contraire elle promettait à un mari l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures.

Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une manière chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisément persuader par mon amour qu'elle était aussi douce que jolie.

—Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de figurer dans un bal costumé; comme un masque elle se croit tout permis. Plus habituée à ces robes, ou moins fastueusement vêtue, elle sera par là même moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie et adoptera le maintien qui convient à une femme mariée.

Ayant hâte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord avec sa grand'mère pour décider que nous irions passer les premiers jours de notre union en Anjou, dans une vieille propriété de famille et qui faisait partie de sa dot.

Dès que nos noces furent célébrées, immédiatement après la collation, Alix dépouilla son étincelante robe et revêtit un costume de voyage, mais, hélas! s'il était de teinte plus sombre et d'étoffe moins fine, il avait une coupe aussi compliquée, des formes aussi embarrassantes que des toilettes de ville; enfin la jupe était soutenue par l'indispensable, l'inévitable crinoline.

Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles énormes dont on chargea la voiture. Une troupe de théâtre n'emporte pas plus de bagages.

—Mais, demandai-je, nous n'allons pas là-bas donner des réceptions?

—Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous!

Nous arrivâmes assez tard et assez fatigués dans ce château de La Chesnaye où, malgré la lettre de la grand'mère, on ne nous attendait point. Il fallut réveiller les domestiques, préparer des chambres à la hâte. Alix feignit l'embarrassée quand elle vit qu'il n'y avait qu'un lit pour nous deux, mais, comme elle était assez lasse, elle cessa vite ses minauderies et se décida à se déshabiller, tandis que j'allais dans une chambre voisine procéder à ma toilette nocturne.

Elle était déjà couchée lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas trop effarouchée quand je me glissai à ses côtés, mais à peine étais-je dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui brûlait près de nous.

Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui me fermait les paupières.

En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et, une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement, comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il était à mon adresse. Voici ce que j'y lus:

«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous reparlerai jamais.

«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris.

«ALIX»

Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement. «Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la tasse, puis on referma aussitôt.

La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un rôle.

Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute effarée qui sort de sa chambre.

—Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée!

Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit, par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous le large et court jupon: c'était là toute sa toilette.

Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce du vestibule.

J'attendis son retour à la porte de sa chambre.

—Ah! monsieur, c'est lâche! Profiter de ce que je suis malade pour venir ici... Mais vous n'entrerez pas!

—J'entrerai!

Et après des poussées et des repoussées, je parvins à ouvrir, puis, lui saisissant les mains, je l'entraînai avec moi et verrouillai la porte. Elle était ma prisonnière.

—Ah! ah! c'est affreux, c'est infâme, s'écria-t-elle.

J'étais tellement irrité que j'oubliai avec elle les galanteries ordinaires. Le moment des prières, des chatteries était passé; il fallait bien lui parler d'un ton rude, et même, je le devinai de suite, il fallait plus encore pour la soumettre.

«Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obéir comme vous obéissiez à votre grand'mère.»

Du fauteuil où elle s'était laissée tomber, elle eut cette riposte:

«Je ne lui obéissais pas.

—Vous aviez tort, lui répliquai-je à mon tour, mais croyez bien que je ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame.

Elle prit une attitude de défi.

—Pensez-vous que je vous supporterai?

—Je vois ce dont vous avez besoin, m'écriai-je, et je m'élançai sur elle.

—Grand'mère! grand'mère! appela-t-elle, comme si sa grand'mère, de Paris, pouvait l'entendre et voler à son secours.

Elle avait une frayeur extrême, et, cependant, par des coups de pied et des coups de dents, elle essayait de se défendre. Je parvins pourtant à la lever de son fauteuil, à la jeter en travers du lit, à la retourner sur le ventre; en dépit de ses jambes qui les tenaient serrés entre leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dénouai et abaissai jusqu'à ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant à côté de son derrière, je lui enserrai la taille, et, de la main restée libre, je commençai à faire prendre à ses joues inférieures l'empreinte de mes cinq doigts.

Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction, demeura obstinément plaquée sur le haut de sa fesse droite, et que je ne pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la châtier; elle devait sentir mes coups, et elle le témoignait bien par ses soupirs et le battement de ses jambes.

Quand ma colère se fut un peu dissipée, j'éprouvai le besoin de regarder ces beautés secrètes que, durant plusieurs mois, je n'avais même pu deviner sous la robe à crinoline. A la vérité, la petite obstinée à taille mince qui était ma femme possédait des hanches vastes et une croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles, croupe honnête, pleine de gravité bourgeoise et différant fort du reste de sa personne évaporée, croupe qui, honteuse, eût-on dit, de ses proportions, dissimulait sa fente et ses mystères, en rapprochant ses vastes joues.