WeRead Powered by ReaderPub
Guerre et révolution cover

Guerre et révolution

Chapter 26: XI CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION
Open in WeRead

About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

XI
CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION

Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la civilisation ?

C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes. Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a donné.

« Comment ! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité ? » Parfaitement, répondrai-je ; vos villes avec leurs quartiers de misérables, les slums de Londres, de New-York et des autres grands centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les prisons et les échafauds, les millions de soldats ; oui, on peut sans regret supprimer tout cela.

« Notre civilisation est un grand bienfait », répètent ces hommes. Mais ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent par elle dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que cette civilisation existe.

Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres, fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs, médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.

Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,—slave, chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,—si la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien ou non ? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens : elles diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais, d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes, d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les lieux par les paysans eux-mêmes.

Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la voit sous son vrai côté : débauche des villes, iniquité des juges, prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays étrangers. Elle dira : si c’est là votre civilisation, non seulement elle est inutile, mais encore nuisible.

Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle est un grand bien pour toute l’humanité ; mais ils ne sauraient être dans cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.

Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique. Mais qui a fait ce chemin ? L’infinie minorité qui vit en parasite des travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.

Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une minorité, en jouissent ; il faut que la masse ne soit pas obligée de se dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.

Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers ! Autour d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le soleil ; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine et pénible.

N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se glorifie des insanités qu’elle commet ? On pourrait citer bien d’autres exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien les pyramides d’Égypte.

Les défenseurs de la civilisation disent encore : « Nous sommes tout prêts à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui a été acquis par l’humanité. »

C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.

Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.

La faute inconsciente,—et parfois consciente,—que commettent les défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.

La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés. Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée, terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées, mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et pernicieuses.

La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.

Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation, ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit nombre de privilégiés.

Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons nous efforcer de sortir.

Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous, mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme, serait-ce à quatre pattes.

L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens : ou bien s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la misère et l’esclavage ; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre, et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.