WeRead Powered by ReaderPub
Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux cover

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

Chapter 18: NOTES:
Open in WeRead

About This Book

The drama traces an artisan's single-minded pursuit to devise a mechanical method for reproducing manuscripts, a quest that forces him to renounce an imminent marriage and to leave his home workshop and family guardianship of his early tools. Scenes move through multiple cities and periods of turmoil, depicting collaborations and jealousies among apprentices, the strain on loved ones, encounters with patrons and judges, and social upheavals including epidemic and siege. The play examines sacrifice, the tension between private life and public innovation, and the social consequences of introducing a disruptive technology.

[A] Le petit Zum, Zum.

[B] Zum, le petit Zum.

SCÈNE XII

Les Mêmes, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN, sortant de la boutique de Gutenberg.

Conrad Hummer et André Dritzen sont entrés à la fin de la scène précédente, et ont entendu les dernières paroles des deux Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par un bras.

CONRAD HUMMER.

Ah! mes drôles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous complotiez ainsi[A].

LE PETIT ZUM.

Vous vous trompez! Vous avez espionné tout de travers. Nous ne parlions pas du tout de faire du mal à votre ami.

ANDRÉ DRITZEN.

Et que disiez-vous donc?

ZUM, dégageant son bras de l'étreinte de Dritzen, et allant devant la boutique du marchand d'estampes, (avec force.)

Nous disions que celui qui a fait et exposé ces feuillets d'écriture, est un mécréant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en créer de pareils. J'en appelle à tout le monde[B]. Je demande à tous les bourgeois de la ville (Montrant les feuillets.) si ce n'est pas là une œuvre magique et diabolique.

NOTES:

[A] Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.

[B] Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.

SCÈNE XIII

Les Mêmes, FRIÉLO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, puis FUST et GUTENBERG

Pendant les dernières paroles de Zum, des bourgeois, des passants sont entrés, et se sont peu à peu rassemblés devant la boutique de Grimmel.

LE PETIT ZUM.

Mon doux Jésus! Que restera-t-il aux honnêtes copistes pour vivre, si les mécréants se mettent à faire leur besogne? En écrivant du matin au soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas à copier les manuscrits que Jean Gensfleich a livrés ce matin à ce marchand d'estampes.

FRIÉLO, à Gutenberg[A].

Hélas! maître, à quoi cela vous servira-t-il, sinon à vous faire brûler comme sorcier, de pouvoir écrire plus vite que personne? Le monde en ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en commençant par nous. Renoncez à vos projets, il en est temps encore. Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus!

GUTENBERG, à Friélo.

Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (Au peuple.) Qu'y a-t-il? que me voulez-vous? Amis, répondez. De quoi m'accuse-t-on?

ZUM.

On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le démon qui ait pu, sans l'aide d'une main humaine, tracer des caractères semblables. Tes feuillets sentent le roussi: ce sont des œuvres d'enfer!

LE PETIT ZUM.

Hésiterez-vous à condamner comme sorcier, celui qui écrit à l'aide de maléfices?

LE PEUPLE.

Mort au renégat! mort à Gensfleisch!... mort à Gutenberg! À mort! à mort!

FUST, s'avançant vers Gutenberg.

Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton œuvre allez périr ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaçant se prosterne devant toi. Une dernière fois, je t'offre mon appui. Veux-tu me confier ton secret?

GUTENBERG.

Jamais!

Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la droite.

LES DEUX ZUM et LE PEUPLE.

Mort à l'hérétique!... À mort! à mort!

Annette et Hébèle sortent de la boutique d'orfèvre; Friélo leur montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent.

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et bourgeois au fond.

SCÈNE XIV

Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG

Diether est précédé de soldats, qui font reculer le peuple à droite et à gauche, et restent au fond.[A]

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?... Silence, bourgeois et manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre père, qui ai seul ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est coupable, il sera condamné; s'il est innocent, pourquoi ces menaces? Justice sera faite. Retirez-vous un moment (Le peuple se retire au fond du théâtre. Friélo s'approche de Zum, et revient près de Conrad et Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un mouvement menaçant de Zum, il s'écarte.—À Gutenberg.) Je sais, jeune homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais fait aucune œuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant à des essais nouveaux, tu obéis à une noble ambition. Il m'a été facile de te préserver tout à l'heure de l'émeute populaire; mais la bourgeoisie de Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conquérir ton père et de ton mérite personnel, ne te pardonnera pas de sitôt une découverte appelée à illustrer ton nom... Je ne te dirai pas de renoncer à une idée, que je tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire régner l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la surexcitation du peuple. (Mouvement de Gutenberg.) Pars pour la Hollande. Tu trouveras à Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumières et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre à comprendre et à encourager tes travaux. Présente-toi à lui de ma part. Sois toujours laborieux et honnête, et lorsque tu reviendras, la ville, apaisée, te fera bon accueil, je te le promets.

GUTENBERG.

Mon intention était de partir, pour aller perfectionner mon invention loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annoncé ce matin à ma sœur, à mes amis; mais je n'avais pas encore de résidence déterminée. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en m'engageant à me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre à mon pays l'art merveilleux dont j'emporte le germe.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Compte toujours sur ma protection et mon appui.

Conrad va remercier Diether; Diether remonte près de Conrad.

GUTENBERG, à Diether.

Merci, mille fois, monseigneur. (À Hébèle.) Ne pleure pas, Hébèle. La prière et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous nous reverrons. (À Annette.) Ne veux-tu pas me serrer la main, Annette?

ANNETTE.

Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu... c'est avec orgueil!

HÉBÈLE.

Cher frère!

GUTENBERG, à Conrad Hummer et à André Dritzen, et saluant Diether.

Adieu! Conrad. Adieu, André. Pensez un peu à l'ami absent, qui ne vous oubliera jamais.

Fausse sortie.

FRIÉLO, courant après Gutenberg, d'une voix piteuse.

Vous oubliez quelqu'un, maître!

GUTENBERG, revenant.

C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Friélo. (Il lui tend la main.) Que la providence veille sur toi!

FRIÉLO.

Ce n'est pas ça, mon cher maître; vos adieux ne me feront pas le cœur plus content. Ce que je désire, c'est aller avec vous chez Laurent Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer à partir seul? Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous à Mayence!

GUTENBERG.

Toi, Friélo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de ton pays, tu consentirais à aller jusqu'en Hollande?

FRIÉLO.

Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes amourettes, il y a mon frère de lait, il y a mon maître. Me conduiriez-vous en enfer? (À part.) je sais bien qu'il n'ira jamais de ce vilain côté. (Haut.) je vous suivrais partout!

GUTENBERG.

Eh bien, mon garçon, tu me suivras, puisque tu le veux.

LE PETIT ZUM, sortant de la foule restée au fond, à Diether.

Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez décidé contre ce mécréant.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je lui ai ordonné de partir, de quitter Mayence.

ZUM, s'avançant.

Et de n'y jamais rentrer, nous l'espérons! (La foule vient se ranger autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air menaçant.) Qu'il parte à l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos coups.

LE PEUPLE.

À mort! à mort!

GUTENBERG.

Malheur à qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant. (Écartant de la main le peuple qui se range aux deux côtés du théâtre.) Place, bourgeois ingrats et félons! Je méprise vos injures et brave vos menaces.... Viens, Friélo!

Il pose son bras sur l'épaule de Friélo, traverse la scène, et sort, entre la double rangée du peuple et des bourgeois.

TOUS.

Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg!

NOTES:

[A] Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.


ACTE DEUXIÈME

DEUXIÈME TABLEAU

L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER, À HARLEM

Une salle de l'imagerie de Laurent Coster, à Harlem.—Au fond, une porte.—De chaque coté de la porte, un vitrage, sur lequel sont accrochées des images.—Portes latérales.—À droite, un dressoir, couvert de vaisselle.—À gauche, un bahut, sur lequel sont un vase de fleurs et un sablier.—Près du bahut, un guéridon, avec ce qu'il faut pour écrire.—Au milieu du théâtre, une table.—Escabeaux, etc.

SCÈNE PREMIÈRE

MARTHA, elle met le couvert, en allant du dressoir à la table.—Gaiment

Mon père m'a dit: «Martha, mets à la broche le poulet le plus gras; monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus belle toile de notre Hollande, des assiettes de faïence et des gobelets d'argent, car j'ai à déjeuner quelqu'un que je désire bien traiter, et que tu ne seras pas fâchée de voir à notre table.» Pour accueillir ainsi un convive, il faut que mon père le tienne en grand estime. (Pensive.) Si c'était Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre pourrait mériter mieux que lui l'amitié de mon père! Depuis que ce jeune homme est entré à l'imagerie, il ne s'est pas attiré un seul reproche, et j'ai souvent entendu dire à mon père qu'il est au-dessus du rôle de contre-maître qu'il remplit ici... Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg qu'il s'agit. (Elle approche un escabeau de la table.) C'est Jean qui s'assiéra là. (Elle met un pâté sur la table.) Toutes ces bonnes choses seront pour lui... Il va venir!... (Elle regarde au vitrage.) Jamais le ciel ne me parut si beau. (S'approchant du vase, prenant une fleur et la respirant.) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi parfumées. (Elle met la fleur à sa ceinture.) Jamais enfin, je ne me suis sentie si heureuse de vivre, et si fière d'être la fille de Laurent Coster... Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime à rêver pendant de longues heures... Pourquoi? (Elle s'assied.—Après un silence.) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit à me faire rougir, (Elle se lève.) et à la pensée de le voir, mon cœur bat à briser ma poitrine. (Elle s'approche du sablier.) Je renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et cependant je voudrais qu'il marquât déjà l'heure de midi!... Quel est donc le sentiment étrange, qui me fait à la fois redouter et souhaiter la présence de Gutenberg?... Pourquoi, en l'attendant, suis-je si émue? Je me sens frémir, comme une feuille qui tremble au vent...

SCÈNE II

FRIÉLO, MARTHA

FRIÉLO, entrant par la droite, portant des feuilles et des images.

Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystérieux s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni médecin, ni sorcier.... Il faut seulement trouver un cœur qui réponde au sien. (Mouvement de Martha.) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre amour est de ceux qui peuvent s'avouer à la face de tous. La fille de Laurent Coster, l'imagier, n'a point à se cacher d'aimer Jean Gutenberg! Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prêtre mettra dans la main loyale de mon maître. (Plaçant les feuillets au vitrage.) Là!

Il sort par la gauche.

SCÈNE III

MARTHA, pensive

C'est de l'amour, a dit Friélo!... J'aurais de l'amour pour Gutenberg! Mais lui, m'aime-t-il?... Friélo ne l'a pas dit!...

Coster arrive par le fond.

SCÈNE IV

MARTHA, COSTER

COSTER.

Tout est-il prêt, mon enfant?

MARTHA.

Oui, mon père.

COSTER, il l'embrasse.

Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaçao.

MARTHA.

J'y vais, mon père.

Elle sort par la gauche.

COSTER, seul.—Il ferme la porte du fond, va à la porte de droite, puis à celle de gauche.—Regardant autour de lui.

Je suis seul!... bien seul!... Vous savez, sainte dame, la vierge, si j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon invention comme un second enfant, qui, autant que ma fille, a droit à ma tendresse... (Il ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie.) Mon invention, la voilà! (Il pose la casse sur le guéridon.) Jusqu'ici, l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffisante pour transcrire une bible ou un livre d'heures; mais désormais, grâce à mes caractères mobiles, on pourra reproduire mécaniquement les manuscrits. (Il prend quelques caractères dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied près du guéridon.) Chers caractères, enfants de mon esprit, fruits de mes veilles et de mes labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant quarante années, quel bonheur j'éprouve à vous contempler!... À vous appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les plus opposés de l'âme humaine!... La science, l'histoire, la poésie, naîtront, tour à tour, de votre arrangement multiple... En vous, l'écolier épèlera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le vieillard relira ses prières... Aux financiers, vous parlerez de chiffres; aux femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs. Vous chanterez l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raconterez à l'avenir, les événements du passé... À vous reviendra l'honneur de régénérer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la voix universelle de l'humanité!... Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!... (Il se lève et va remettre les caractères dans la casse, puis il replace la casse dans le tiroir du bahut.) Personne ne connaît mon secret. Si mon imagerie est ouverte et accessible à chacun, l'atelier où je cisèle et fonds mes caractères, est fermé à tous les regards. Là, comme en un sanctuaire, où l'on aime à prier seul, je travaille dans la solitude et le silence... Mais, à mon âge, la mort est proche, et je dois léguer ma découverte à un héritier capable de la faire grandir... Lorsque Gutenberg est arrivé à Harlem, il m'a semblé que le ciel l'envoyait; car le feu sacré de l'artiste brûle dans l'âme honnête de ce jeune ouvrier. Il aimera ma fille et perfectionnera mon œuvre. Je quitterai la terre avec moins de regret, lorsque j'aurai assuré le bonheur de Martha et l'avenir de l'imprimerie. (Apercevant à travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du fond gauche.) Gutenberg!

SCÈNE V

COSTER, GUTENBERG

COSTER, tendant la main à Gutenberg.

Arrive donc, mon ami... aurais-tu oublié que tu déjeunes avec moi?

GUTENBERG, souriant.

Non, maître, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout mon cœur, de l'honneur que vous me faites.

COSTER.

Alors, à table! (Ils se mettent à table.)[A] Dès le jour où tu es entré ici, j'ai vu que tu n'étais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai voué une affection paternelle.

GUTENBERG.

Je suis fier de posséder votre estime, maître Coster; et je me souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans, à la porte de votre maison.

COSTER.

C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrivée, mon imagerie n'a cessé de prospérer.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

SCÈNE VI

Les Mêmes, MARTHA

Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de curaçao, qu'elle place sur le bahut, à gauche.—Elle fait une révérence à Gutenberg.—Gutenberg la salue et ne la quitte pas des yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les mains.

COSTER, à Gutenberg[A].

Une coutume qui nous est douce, à nous, bourgeois de la Hollande, c'est de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin semblent meilleurs lorsque c'est une main chérie qui vous les présente... Verse-nous à boire, Martha. (Martha remplit les verres de vin.—Élevant son verre.) À notre belle et bonne imagerie!

GUTENBERG, élevant son verre.

Oui, à l'imagerie de Harlem!...

Martha sert Coster et Gutenberg.—Gutenberg mange, les yeux toujours attachés sur Martha.

COSTER, regardant Gutenberg d'un air satisfait.—À part.

Allons, allons, je ne me suis pas trompé... (À Martha.) Martha, fais-moi passer ce curaçao. (Martha va prendre le cruchon.) Il date de ta naissance. Si notre convive a dans le cœur quelque tendre sentiment, qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette précieuse liqueur lui donnera peut-être la force de l'exprimer.

Il verse du curaçao dans un petit verre, et le présente à Gutenberg.

GUTENBERG.

Un tendre sentiment? Ah! oui, maître, (Il regarde Martha.) bien tendre!... (À Coster.) Et puisque vous le permettez, (Élevant son verre.) je boirai à... à... (Regardant Martha.—À part.) Non, je n'oserais jamais...

Il remet son verre sur la table.

COSTER.

Eh bien!... Tu ne bois pas?

GUTENBERG, prenant une résolution subite.

Si!... (Il se lève, prenant son verre.) À Hébèle, à ma chère, à ma bien-aimée sœur! (Il boit, mouvement de Coster.—À Coster.) Je suis orphelin, messire, et ma sœur a été la seule tendresse de mon enfance... (À Martha.) Quand je quittai Mayence, ma sœur avait votre âge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant à elle, il me semble que c'est à vous que je bois... Voulez-vous me permettre de prendre votre main, comme je prenais la sienne, (Il lui tend la main.) et de vous dire qu'en m'apparaissant à travers votre visage, le souvenir de ma sœur me devient plus cher encore.

COSTER, à part.

Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer... Allons, c'est à moi de le faire parler. (Il se lève. Appelant à la porte de gauche.) Friélo! Friélo!

FRIÉLO, entrant par la gauche.

Que voulez-vous, maître?[B]

COSTER.

Que tu aides Martha à emporter cette table.

FRIÉLO, enlève la chaise de gauche: Gutenberg écarte celle de droite.

Avec plaisir.

COSTER, à Martha.

Mon enfant, le déjeuner est fini, et Friélo t'attend, pour desservir.

MARTHA, sortant comme d'un rêve.

Ah!...

Elle emporte la table, avec Friélo, et sort, avec lui, par la gauche.—Gutenberg la suit des yeux.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond.

[B] Friélo, Coster, Martha, Gutenberg.

SCÈNE VII

COSTER, GUTENBERG

COSTER.

L'heure que marque ce sablier (Il montra du doigt le sablier.) est solennelle, Jean; car elle va décider de notre bonheur à tous. J'ai cru comprendre que Martha ne t'est pas indifférente!

GUTENBERG, vivement.

Qui pourrait rester insensible à la grâce, à la beauté, à la candeur, de cette nature angélique? Ce que j'éprouve pour Martha, c'est plus que de l'amour, c'est de l'adoration[A].

COSTER.

As-tu révélé à Martha ce tendre sentiment?

GUTENBERG.

Non, car dans ma famille, on sait obéir au devoir, et refouler dans son cœur les désirs qu'on ne peut réaliser... Martha est riche, je suis pauvre. Elle entre à peine dans l'existence, et ma jeunesse s'est déjà à demi envolée. Elle a pour père le premier imagier de la Hollande, je ne suis moi, qu'un pauvre artiste... Voilà pourquoi j'ai gardé jusqu'ici en mon cœur le secret de cet amour.

COSTER.

Eh bien! Jean, si je venais te dire: «Tu peux aimer ma fille...» Et si, avec la main de Martha, je te livrais le fruit de ma pensée, c'est-à-dire le procédé qui a servi à imprimer ces livres? (Il indique de la main les livres posés sur la bahut.) Si je te disais: «Sois doublement mon enfant, et par l'affection et par l'intelligence... Que me répondrais-tu?»

GUTENBERG.

Vous me donneriez à la fois et la main de Martha et le secret de l'imprimerie?

COSTER.

Oui, mon fils... (Il lui serre la main.) puisque je veux t'appeler ainsi.

GUTENBERG.

Ah! messire, tous mes vœux sont donc comblés!

COSTER.

Quand je pense que j'ai pu être jaloux de toi!

GUTENBERG.

De moi?

COSTER.

Oui, lorsque tu arrivas ici, tu te présentas avec la recommandation du prince électeur, l'archevêque de Mayence, et comme l'auteur d'un procédé mécanique pour imiter les manuscrits. J'eus peur, un moment, je l'avoue, que ta découverte ne fût rivale de la mienne. Mais cette crainte fit place à une satisfaction immense, lorsque je vis que tu n'employais que des planches de bois sculptées en relief!... (Avec dédain.) Des planches de bois sculptées!

GUTENBERG.

Je sais combien ce procédé est imparfait, messire, mais, je n'en connais pas d'autre, et je ne peux comprendre encore le moyen merveilleux que vous avez trouvé... Et vous me livreriez ce secret?

COSTER.

Oui, le jour de ton mariage.

GUTENBERG.

Comment vous prouver ma reconnaissance?

COSTER.

En faisant le bonheur de Martha.

Il lui prend les mains.

GUTENBERG.

Ah! venez![B] Allons la trouver. C'est devant vous que je veux lui jurer un amour éternel.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

[B] Gutenberg, Coster.

SCÈNE VIII

Les Mêmes, FRIÉLO

FRIÉLO, arrêtant Gutenberg, au moment où il va sortir par la gauche, avec Coster.

Maître, une dame voilée demande à vous parler.

GUTENBERG.

C'est sans doute quelque étrangère qui vient acheter des missels... Montre-lui les plus beaux, Friélo, et prie-la de vouloir bien m'attendre. (À Coster.) Venez, messire, je ne veux pas retarder le moment de vous entendre répéter à Martha les paroles qui assurent le bonheur de ma vie.

Gutenberg et Coster sortant ensemble, par la gauche.

SCÈNE IX

FRIÉLO, puis ANNETTE, voilée

FRIÉLO, parlant à la cantonade, à Annette, qui entre par le fond.

Par ici, damoiselle, par ici. (À Annette, qui entre et regarde autour d'elle.—À part.) Je ne connais pas cette acheteuse. (Haut.) Vous n'êtes pas de Harlem, n'est-ce pas, damoiselle[A]?...

ANNETTE.

Non, j'arrive de Mayence, et je voudrais parler à messire Jean Gutenberg.

FRIÉLO.

Messire Jean Gutenberg n'est pas là, en ce moment; mais, si vous désirez acheter des livres d'heures, je puis vous en montrer.

ANNETTE, sans l'écouter, à elle-même.

C'est donc ici que Gutenberg oublie ses serments et renie sa patrie?

FRIÉLO.

Est-ce un psautier fleurdelisé, qu'il vous faut? Je puis vous faire voir des psautiers.

Il va prendre un psautier, et l'apporte.

ANNETTE, sans l'écouter, à elle-même.

La richesse et le bonheur l'attendent dans sa ville natale; et il préfère rester à travailler, obscur et pauvre, au fond d'une imagerie de la Hollande! Il y a là-dessous un mystère!

FRIÉLO.

Si vous souhaitez une Bible en gros caractères, avec des encadrements, nous avons de fort belles Bibles!

Il va prendre une Bible, et l'apporte.

ANNETTE, sans l'écouter, à elle-même.

Ce mystère, je le découvrirai!

FRIÉLO, présentant à Annette un missel.

Tenez, damoiselle, voilà un missel rempli d'images... Si vous voulez le feuilleter.

ANNETTE, repoussant le missel.

Je ne suis pas venue pour acheter des missels! (Friélo remet le missel au vitrage.) Je vous l'ai dit, je viens pour parler à Jean Gutenberg. Il n'est pas là, je l'attendrai!

Elle s'assied à gauche, près du guéridon, et ôte son voile.

FRIÉLO, la reconnaissant.

Ah! mon Dieu! c'est damoiselle Annette de la Porte-de-Fer! Que vient-elle faire ici?... Le temps est à l'orage... Sauve qui peut!

Il sort par la droite.

ANNETTE, seule.

Serait-il retenu dans les griffes du diable... je saurai l'en arracher!

NOTES:

[A] Annette, Friélo.

SCÈNE X

ANNETTE, MARTHA, entrant par la gauche

MARTHA.

Il m'a dit: «Je vous aime!» Mon père a ajouté: «Tu peux l'aimer!» Et devant tant de bonheur, je m'arrête, étonnée et craintive... (Apercevant Annette.) Ah! damoiselle!...

Elle fait une révérence.

ANNETTE, se levant, et toisant Martha avec méfiance.

Qui es-tu, mignonne[A]?

MARTHA, avec dignité.

Je m'appelle Martha, et je suis la fille de Laurent Coster, le maître de cette imagerie... Voulez-vous une belle image, représentant les anges du paradis, ou un almanach, avec messire saint Jacques, prieur de l'ermitage de Compostelle?

ANNETTE, brusquement.

Non, ce n'est pas là ce que je veux.

MARTHA.

Eh bien, damoiselle, Jean va venir; et mieux que moi, il trouvera dans l'imagerie, de belles miniatures qui vous plairont.

ANNETTE, vivement.

Jean, dites-vous? Quel Jean?... Serait-ce messire Jean Gutenberg, de Mayence?

MARTHA.

Oui, damoiselle.

ANNETTE, avec véhémence.

Je trouve étrange que vous osiez parler avec cette familiarité d'un homme qui n'est ni de votre pays, ni de votre famille!

MARTHA, s'excusant.

Mais, damoiselle, Jean Gutenberg est le contre-maître de cet atelier... mon père lui a accordé ma main, et je vais l'épouser.

ANNETTE.

L'épouser?... Toi?... (Lui prenant brusquement les mains, et l'amenant au milieu du théâtre). Fille de Laurent Coster, sais-tu qui je suis?... Je suis, depuis huit ans, la fiancée de Jean Gutenberg. (Mouvement de Martha.) Et grâce à sainte Anne, ma patronne, j'arrive ici à temps pour faire valoir mes droits.

MARTHA.

Vos droits? Mais Gutenberg m'a juré un amour éternel.

ANNETTE.

C'est possible; mais à la Pâques fleuries de 1437, c'était à moi qu'il jurait un amour éternel. Ce jour-là, il passa à mon doigt, un anneau... «Ennel, me dit-il, voilà l'anneau d'argent des fiançailles. Je le remplacerai bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Il y a huit ans de cela!... Je viens réclamer l'anneau d'or.

MARTHA, douloureusement, s'appuyant sur le dossier de la chaise, à gauche.

Mon Dieu!

ANNETTE.

Jean n'a pu te dire une seule parole d'amour qu'il ne me l'aie déjà dite à moi-même (Martha s'affaisse sur la chaise.) Il ne peut te faire un serment qu'il ne m'ait déjà fait. Et si ses yeux se fixent tendrement sur les tiens, c'est qu'ils ont conservé le reflet de mes yeux... J'ai été la passion et l'orgueil de sa jeunesse... Jamais il ne t'aimera autant qu'il m'a aimée... Pourrais-tu faire revivre en son cœur les souvenirs d'un premier amour? Pourrais-tu lui rappeler les danses du dimanche, dans la salle de la maison du Taureau-Noir, les promenades du soir, au bord de notre grand fleuve, et les doux refrains que nous chantions ensemble aux veillées de l'hiver? Pourrais-tu l'aimer comme je l'ai aimé?... comme je l'aime encore?

MARTHA, se levant.

J'aime assez Gutenberg pour lui faire le sacrifice de ma vie!

ANNETTE.

Fais-lui le sacrifice de ton amour, c'est plus simple.

Elle passe à droite[B].

MARTHA.

S'il me fallait renoncer à lui, j'en mourrais.

ANNETTE.

Oui, mais Gutenberg vivrait pour la postérité!

MARTHA, anxieuse.

Que voulez-vous dire?

ANNETTE.

Écoute, jeune fille, celui que nous aimons toutes les deux a reçu du ciel le don du génie... C'est son génie qu'il faut aimer. Ton tranquille amour amollirait son âme; tandis que moi, je saurai le conduire à la fortune, à la gloire, à l'immortalité.

MARTHA.

Et moi, damoiselle, je l'aurais conduit au bonheur.

ANNETTE.

Ah! sache-le bien, toute lutte contre moi est impossible... J'aime Gutenberg sous la foi des serments; je l'aime de toute la force de mon droit, et rien, entends-tu, rien ne pourra m'empêcher de l'épouser.

MARTHA, s'incline et se dirige vers la porte de gauche.

C'est bien, damoiselle, Gutenberg décidera entre nous deux. (Pleurant.) Ah! mon Jean adoré!

Elle sort.

ANNETTE, seule, elle hausse les épaules.

Elle prétend aimer Gutenberg, et elle n'a rien dit de ses travaux, de son art, de son génie!... Elle prétend l'aimer, et elle courbe la tête, elle pleure, elle s'enfuit!... Ce n'est qu'une enfant.

NOTES:

[A] Martha, Annette.

[B] Martha, Annette.

SCÈNE XI

ANNETTE, GUTENBERG, il entre par la gauche, deuxième plan

GUTENBERG[A].

Friélo m'a dit qu'une étrangère me demandait.

ANNETTE, à part.

Lui!... (Se retournant. Haut.) L'étrangère, c'est moi!

GUTENBERG, stupéfait.

Annette!

ANNETTE.

Vous ne m'attendiez pas?

GUTENBERG.

Non, je l'avoue... Et quel motif vous amène?

ANNETTE.

Vous le demandez?... (Tendrement et presque bas, se rapprochant de Gutenberg.) Tu le demandes?

GUTENBERG, embarrassé.

Vous ne m'avez jamais écrit, Annette; et, ne recevant de vous aucune nouvelle, j'ai cru que vous m'aviez rendu ma liberté.

ANNETTE.

Mais vous-même, vous ne m'avez jamais écrit, et je ne vous ai pas fait l'injure de douter de votre fidélité.

GUTENBERG, avec désespoir.

Ah! si j'avais reçu une seule lettre de vous!

ANNETTE.

Je n'avais pas promis d'écrire, j'avais promis d'agir, j'ai agi... «Ma vie appartient à l'art que j'ai créé,» m'as-tu dit, en quittant Mayence. Eh bien! si je suis venue à Harlem, c'est pour te soustraire à un labeur ingrat et subalterne; c'est pour te rendre à ton art.

GUTENBERG.

Je ne vous comprends pas.

ANNETTE.

Je vais m'expliquer... Vous savez que ma famille occupe un rang élevé à Strasbourg. Là, grâce à l'influence de l'échevin, mon oncle, j'ai décidé trois de nos amis, Jean Riff, André Dritzen, et André Heilmann, à s'associer avec toi, pour créer l'art nouveau de l'imprimerie. (Mouvement de Gutenberg.) Il y a près de Strasbourg, à la montagne verte, un vieux couvent abandonné. Ses murs silencieux se cachent sous un épais manteau de mousse. Les oiseaux font, sans bruit, leurs nids, sous ses ombrages, et tout autour, un ruisseau glisse doucement à travers la prairie. Le couvent de Saint-Arbogast est le refuge tranquille que j'ai choisi pour te servir d'atelier. C'est là que tu pourras, en toute sécurité, te livrer, avec tes trois amis, au perfectionnement de ton art. (Mouvement de Gutenberg.) Tes premiers essais à Mayence ont fait naître des défiances, des menaces! Il faut donc, pour assurer le succès de ton œuvre, travailler dans l'ombre. Tes futurs associés y sont bien décidés. Vous serez censés former une société pour exploiter quelque industrie. Riff étant marchand de papiers, Dritzen fabricant de miroirs, et toi, orfèvre, la chose sera toute simple. Cent soixante florins vous seront comptés le jour de ton arrivée à Strasbourg, afin que tu puisses te mettre à l'œuvre sans retard... Et maintenant hésiteras-tu à me suivre? Quel est ici ton avenir? Qu'as-tu appris? qu'as-tu recueilli, depuis cinq ans, que tu vis en Hollande, sous les ordres d'un vieil imagier?

GUTENBERG.

Dites-moi, Annette, avant de récolter, n'est-il pas d'usage d'ensemencer? et ne doit-on pas préparer le terrain avant les semailles?

ANNETTE.

D'accord.

GUTENBERG.

Eh! bien, le moment de la moisson est arrivé pour moi. (Il prend les livres sur le bahut, et les lui montre.) Voyez ces livres, imprimés par Laurent Coster. Ne laissent-ils pas bien loin mes pauvres feuillets de Mayence? Ne trouvez-vous pas leurs caractères nets, précis, admirables? Eh! bien, ce matin même, maître Coster m'a promis de me révéler le secret de son art. Ce secret, Annette, vaut mieux que l'or de mes amis de Strasbourg. Remerciez-les donc pour moi, et dites-leur que je reste à Harlem, à Harlem, le berceau de l'imprimerie.

ANNETTE, froidement.

Vous oubliez de me dire une chose, Jean, c'est qu'en vous promettant son secret, Coster vous promet aussi la main de sa fille. (Se dressant devant Gutenberg.) Et moi, je ne compte donc pour rien?... Vous avez cru pouvoir me jurer un amour éternel, puis m'abandonner, me renier, et donner votre nom à une étrangère? Heureusement, la tendre et timide Ennel est devenue une femme énergique et résolue? Reconnaissez-vous cette promesse de mariage. (Elle lui montre un parchemin, qu'elle retire de son corsage.) Ignorez-vous que cet écrit me donne le droit de vous poursuivre en tous lieux, et de vous imposer ma main? Voulez-vous que j'aille trouver les juges, et préféreriez-vous le scandale d'un procès à l'association honorable que je viens vous proposer?

GUTENBERG, se laissant tomber sur une chaise, près du guéridon, et posant sa tête sur sa main.

Ah! doux mirage d'un bonheur paisible, qu'êtes-vous devenu? Vers quels horizons lointains vous êtes-vous à jamais envolé?

ANNETTE, posant la main sur son épaule.

Tu crois aimer la fille de Laurent Coster, tu te trompes. Un jour viendra où tu comprendras que Martha n'est qu'une de ces poupées charmantes dont l'unique rôle est d'embellir le logis... Crois-moi, ce n'est pas un de ces timides anges du foyer qu'il te faut pour compagne: c'est une femme énergique et fière, qui puisse s'associer à tes pensées, encourager tes travaux, te soutenir dans tes luttes, applaudir à tes succès...

GUTENBERG, se levant.

Quitter Martha, me serait impossible. Annette, je vous en supplie, n'exigez pas de moi ce sacrifice.

ANNETTE, amèrement.

Vous m'aimiez bien aussi, à la Pâques fleuries de 1437! Je veux apprendre à Martha la durée de vos serments. Je veux lui montrer la promesse de mariage écrite, il y a huit ans, par la main que vous lui offrez aujourd'hui.

GUTENBERG.

Ah! Annette! par pitié! pas un mot à Martha! Son âme est frêle et délicate. Qu'elle ignore les chaînes qui m'attachent à vous.

ANNETTE.

Je garderai le silence, mais à une condition. Adressez vos adieux à Martha, écrivez-lui et partons. (Elle donne une plume à Gutenberg, qui s'assied près du guéridon. Annette penchée sur son épaule, le regarde d'un air inspiré.) Sache-le, Jean, ce n'est pas un sentiment égoïste, ce n'est pas une jalousie mesquine, ce n'est pas un calcul personnel, indigne de mon cœur, qui m'ont conduit vers toi. La passion qui m'anime est plus sainte et plus ardente que l'amour même. Ce qui me fait abaisser mon orgueil à les pieds, c'est ma foi, c'est mon enthousiasme, pour ton art et pour ton génie. (Elle se penche vers lui et, peu à peu, se met à genoux à sa droite.) Reviens dans notre vieille Allemagne. Qu'as-tu besoin du secret de Coster? Ne sauras-tu pas trouver toi-même ce qu'il a découvert? Voudrais-tu que l'art de l'imprimerie, déjà conçu dans ton esprit, aux jours de ta jeunesse, eût deux pères, au lieu d'un, et partager avec un autre l'honneur d'une aussi noble invention? (Elle se relève.) Vois-tu, Jean, la meilleure partie de l'âme d'un artiste passe dans son œuvre. Travaille, et cherche toi-même à pénétrer un secret dont la découverte rendra ton nom immortel!

Gutenberg qui a relevé peu à peu la tête, écoute attentivement et se lève.

GUTENBERG[B].

Ta voix me rend à l'honneur; elle me rappelle dans ma patrie. Le cœur de l'artiste est tissu de cordes sensibles, que le moindre choc fait vibrer: elles dormaient en moi, tu les as réveillées!... Annette, je consens à te suivre!

Il écrit.

ANNETTE.

Merci pour toi-même, Jean! Ce que tu traces en ce moment c'est le premier sillon de ta gloire. (À part.) Je savais bien que je te ramènerais.

GUTENBERG, lui montrant la lettre.

On remettra à Martha cette lettre, après mon départ.

ANNETTE, prenant vivement la lettre.

Je me charge de la faire parvenir... Et maintenant je vais tout disposer pour notre départ.

Elle sort par la gauche.

GUTENBERG, seul.

Et en perdant Martha, je perds aussi le secret de l'imprimerie. Tout m'accable à la fois!

Il s'assied à droite, accablé.

NOTES: