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Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux cover

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

Chapter 39: SCÈNE III
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About This Book

The drama traces an artisan's single-minded pursuit to devise a mechanical method for reproducing manuscripts, a quest that forces him to renounce an imminent marriage and to leave his home workshop and family guardianship of his early tools. Scenes move through multiple cities and periods of turmoil, depicting collaborations and jealousies among apprentices, the strain on loved ones, encounters with patrons and judges, and social upheavals including epidemic and siege. The play examines sacrifice, the tension between private life and public innovation, and the social consequences of introducing a disruptive technology.

[A] Gutenberg, Annette.

[B] Gutenberg, Annette.

SCÈNE XII

GUTENBERG, COSTER, entrant par le fond

COSTER.

Non!... en même temps qu'il t'avait promis la main de sa fille, le vieil imagier t'avait promis le secret de son art. Il tiendra sa parole... Tu ne peux plus épouser Martha, ma fille vient de me le déclarer en pleurant; mais tu restes toujours mon élève bien-aimé... Je veux que dans l'avenir, les noms de Coster et de Gutenberg soient unis, comme le furent leurs cœurs... Je suis vieux, la mort me menace: c'est à toi que je laisse le soin de continuer et de faire vivre éternellement mon œuvre. (Il lui remet un rouleau de parchemin.) Tiens! voilà le secret de Coster, voilà le secret de l'imprimerie! Tu trouveras dans cet écrit, l'explication complète de cet art, qui se résume dans les caractères mobiles, que j'ai le premier inventés et appliqués à composer des livres. Mais mon invention a besoin de grands progrès. Je m'en rapporte, pour la développer et la perfectionner, à ton naissant génie.

GUTENBERG.

Merci, Laurent Coster! Je partirai puisqu'il le faut, mais mon âme restera ici! Ah! nous étions tous si heureux ce matin!

COSTER.

Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et savants! Le ciel ne t'a pas envoyé sur la terre pour goûter les charmes de l'existence. Il t'a envoyé pour consacrer les forces de ton corps à un travail opiniâtre, et pour livrer ton âme à toutes les souffrances... À ceux qui cherchent, à ceux qui pensent, à ceux qui créent, reviennent les difficultés, les tortures, les amertumes de la vie. À eux la jalousie des grands, la haine des petits, le mépris des ignorants. Mais à eux aussi le rayon divin qui réchauffe, élève et fortifie les âmes. À eux les nuits sans ténèbres, illuminées par le travail et l'espérance. À eux les illusions suprêmes, qui donnent à l'esprit une jeunesse éternelle. À eux les joies de l'artiste, les extases du poète et le sourire des anges!... Pars, Gutenberg! Pendant que je m'endormirai de l'éternel sommeil, tu traceras le sillon glorieux dans lequel l'humanité doit marcher aux siècles à venir!...

GUTENBERG.

Merci, Laurent Coster. Je jure d'achever votre œuvre, et de répandre par toute la terre le trésor que vous léguez, par mes mains, à la postérité!

Il sort par le fond.

SCÈNE XIII

COSTER, MARTHA, entrant par la gauche

COSTER.

Te voilà toute triste, ma chère enfant![A]

MARTHA.

Oui, ces préparatifs de départ, que je viens de voir, l'air embarrassé de Friélo, et cette lettre qu'il m'a remise, en s'empressant de me quitter aussitôt, tout cela m'émeut et m'inquiète... Qui peut m'écrire?... L'écriture de Gutenberg!... Ah! ma main tremble, et je puis à peine lire... (Lisant.) «Chère Martha... c'est le cœur déchiré que je vous adresse ces lignes; mais un serment m'oblige à retourner immédiatement à Mayence! Adieu donc, et pour toujours! Dieu fasse que je survive à ma douleur!...» (Elle laisse tomber la lettre.) Ah! mon père! (Ou entend un bruit de grelots.) Il est parti!... Je ne le reverrai plus!...

Elle se jette dans ses bras.

NOTES:

[A] Martha, Coster.


ACTE TROISIÈME

TROISIÈME TABLEAU

LE COUVENT DE SAINT-ARBOGAST, À STRASBOURG.

Une salle voûtée du couvent de Saint-Arbogast.—Au fond, une porte.—À gauche, un bureau couvert de papiers et d'épreuves d'imprimerie.—À droite, au fond, en pan coupé, une fenêtre, et près de la fenêtre, une presse d'imprimerie.—Au premier plan, à droite, une casse.—Portes latérales.—Une cloche près de la porte du fond, avec sa corde.

SCÈNE PREMIÈRE

ANDRÉ DRITZEN, GUTENBERG, FRIÉLO, Ouvriers imprimeurs

Au lever du rideau, trois ouvriers tirent des feuilles à la presse, deux autres sont debout, devant la casse d'imprimerie, à droite, et composent. Deux autres, à gauche, au fond, près de la porte latérale, serrent des formes, à coups de marteau.—Gutenberg est assis devant le bureau et Dritzen se tient debout, devant le même bureau. Friélo est près de la presse.

Un ouvrier arrivant de droite, premier plan, porte une épreuve à Friélo, qui la remet à Dritzen[A].

FRIÉLO.

Maître, voici les épreuves de la composition d'hier.

DRITZEN.

C'est bien! (Il la parcourt des yeux.) Descendez-les à Riff, pour la correction.

L'ouvrier sort par la gauche, deuxième plan, avec les épreuves.—Un deuxième ouvrier, qui était occupé au fond, à droite, à tirer des épreuves à la presse, remet une feuille à Friélo, qui la porte à Dritzen.

FRIÉLO.

Maître, l'encre du tampon ne prend plus sur le papier.

DRITZEN.

Prenez le pot de l'encre de Leipzig tenue en réserve. Allez et dépêchez-vous.

Le deuxième ouvrier sort par la gauche, deuxième plan.—Un troisième ouvrier, arrivant par le fond, remet à Friélo un papier, que Friélo donne à Dritzen.

FRIÉLO.

Maître, il est impossible de serrer les formes: les cadres sont trop larges.

DRITZEN.

Ne pouvez-vous pas réduire votre cadre?

FRIÉLO.

On n'a pas les outils nécessaires.

DRITZEN.

Nous allons voir cela.

Il sort par le fond, avec le troisième ouvrier.

FRIÉLO, quittant la presse au fond à droite.—À Gutenberg.

On a tiré deux cents feuilles; faut-il continuer?

GUTENBERG.

Non, c'est assez!

Friélo revient à la presse.

DRITZEN, rentrant par la fond.—À Gutenberg.

Mon cher Jean, voici un contre-temps: un de nos ouvriers veut absolument partir.

GUTENBERG, toujours assis à la table, à gauche.

Quel est cet ouvrier?

DRITZEN.

Pierre Scheffer.

GUTENBERG.

Ce jeune calligraphe qui nous est venu de Mayence?

DRITZEN.

Oui; et il va bien nous manquer, car il n'a pas son égal pour le dessin des lettres gothiques et ornées qui servent de modèles à nos graveurs de caractères.

GUTENBERG.

Sans compter qu'il y a un véritable danger pour nous à le laisser sortir. Le lui as-tu bien fait comprendre? Lui as-tu rappelé le serment qu'il a fait en entrant ici?

DRITZEN.

Je lui ai dit tout ce qui pouvait l'empêcher de partir; mais rien n'a pu changer sa résolution!... Du reste, il est là... Je lui ai fait dire que nous l'attendions ici. Tu pourras lui parler à ton tour.

GUTENBERG.

Eh bien! fais-le venir.

DRITZEN, parlant à la cantonade.

Entre, Pierre Scheffer.

NOTES:

[A] Gutenberg, Dritzen, ouvriers, Friélo.

SCÈNE II

GUTENBERG. ANDRÉ DRITZEN, FRIÉLO, Ouvriers, PIERRE SCHEFFER, entrant par le fond

GUTENBERG, il se lève[A].

C'est donc toi, Pierre Scheffer, qui veux nous quitter et abandonner tes camarades, au moment où notre œuvre touche à sa fin?

SCHEFFER.

Pardonnez-moi, maître, mais il m'est impossible de rester plus longtemps ici.

GUTENBERG.

Comment ne peux-tu supporter le régime auquel se soumettent tous les autres ouvriers? N'as-tu pas juré, en entrant ici, de n'en pas sortir avant que nous t'ayons rendu la liberté? Ne trouves-tu pas dans les salles, les cours, les jardins de ce vaste couvent, les moyens de repos et de distraction, quand ils te sont nécessaires. Es-tu mécontent du salaire convenu? Je peux l'augmenter, si tu le désires; mais, je t'en conjure, ne donne pas l'exemple de la désertion. Tu sais que les accusations de sorcellerie qui ont accueilli nos premiers essais à Mayence, nous poursuivent à Strasbourg, et que nous sommes forcés de dérober aux yeux du monde notre travail et notre entreprise, jusqu'au moment, peu éloigné du reste, où nous pourrons montrer nos livres imprimés, les répandre, et repousser ainsi, par la simple vue de nos productions, des soupçons ridicules et odieux. C'est pour cela que tous nos ouvriers ont consenti à s'enfermer avec nous, dans ce couvent abandonné. C'est pour cela qu'ils n'en sortent, ni jour ni nuit, et qu'ils ne rentreront à Strasbourg qu'au jour de l'achèvement de notre œuvre. Voudrais-tu donc, ami Scheffer, (Il lui met la main sur l'épaule.) donner seul le triste exemple de la défection[B]?

SCHEFFER.

Vos paroles me remuent le cœur, maître!... Mais je suis forcé d'insister, pour vous demander ma liberté. Un avis m'est parvenu, m'annonçant que ma mère est au lit de mort, et qu'elle demande à me voir et à m'embrasser à ses derniers instants. Voilà pourquoi je viens vous supplier de me laisser partir.

Gutenberg et Dritzen se consultant à voix basse.

DRITZEN.

Eh bien! puisque c'est le vœu d'une mourante qui t'appelle, tu partiras. Mais avant de nous quitter, tu vas jurer sur l'évangile (Dritzen va prendre l'évangile, et le tient ouvert sur ses deux mains.) que tu ne révéleras à personne ce que tes yeux ont vu dans ce couvent, ce que tes mains ont fait dans cet atelier.

SCHEFFER, étendant la main sur la Bible.

Sur l'Évangile ouvert, devant Dieu qui m'entend, je vous jure, Jean Gutenberg, je vous jure André Dritzen, de ne révéler à qui que ce soit au monde, ce que mes yeux ont vu dans ce couvent, ce que mes mains ont fait dans cet atelier.

GUTENBERG.

C'est bien, Scheffer, tu peux partir, (Scheffer s'incline et sort par le fond. Dritzen remet l'évangile sur le bureau.—Un ouvrier vient sonner la cloche.) Voilà la cloche qui appelle les ouvriers au repas du soir. Allez, mes enfants, allez au réfectoire. (Les ouvriers sortent par le fond gauche. Dritzen les suit. À Friélo, qui est resté à droite, premier plan, occupé à travailler devant la casse.) Eh! bien, Friélo, tu ne suis pas tes camarades? Tu ne veux pas prendre ta part du souper en commun?

FRIÉLO.

Je n'ai pas faim, maître Jean; je n'ai jamais faim, depuis que je suis enfermé dans ce sombre couvent, sans pouvoir en franchir le seuil. Je pense que la jolie Rosette se désole, que la jeune Gretschen m'accuse d'inconstance et que la belle madame Marsh déssèche sur pied... Et tout cela m'ôte l'appétit... J'aime mieux rester à travailler, puisqu'il n'y a pas d'autre manière de s'amuser ici.

GUTENBERG, va à son bureau. Friélo le suit.

Eh! bien, (Il lui donne une forme de caractères.) voici des lignes à distribuer!

FRIÉLO, prenant la forme, et allant à la casse, à droite.

Allons, autant cela qu'autre chose! Je vais distribuer, comme vous dites. (Distribuant les lettres dans la casse.) A (Il jette la lettre dans la casse.) O (Il jette la lettre dans la casse.) R. S. T... Comme c'est amusant!... (Prenant une lettre.) Le voilà donc, ce fameux secret, que maître Laurent Coster vous a si noblement révélé, malgré l'affront que vous lui aviez fait de refuser la main de sa fille!... Des lettres mobiles, en métal, et ornées d'une queue aussi longue que celle d'une poêle, voilà le secret de l'imprimerie.

GUTENBERG.

Oui, monsieur Friélo, des lettres mobiles en métal, et posées à l'extrémité d'une queue... comme vous le dites, voilà le secret de l'imprimerie; et ce secret est plus précieux que tous les joyaux de la couronne d'Allemagne.

FRIÉLO, distribuant toujours les lettres.

J'ignore ce qu'elles vous rapporteront un jour, mais jusqu'ici, depuis votre association avec vos trois amis, elles ne vous ont causé que beaucoup de dépenses, et votre réclusion dans ce couvent, où vous tremblez sans cesse que l'on vienne vous surprendre, pour vous accuser d'un travail diabolique, d'une œuvre de sorcellerie, que menacent les foudres de la sainte église romaine... Qu'est devenu le temps où, libres et joyeux, nous n'avions d'autre souci que de ciseler, en chantant, de riches bijoux, pour les belles filles de Mayence?... Aujourd'hui, nous passons ici nos journées, vous à tailler et à fondre des moules de lettres, vos ouvriers à en composer des lignes, et moi à les distribuer dans ces casses... Ah! c'était bien la peine de travailler nuit et jour, de suer sang et eau, de vous mettre enfin la cervelle à l'envers, pour venir vous cacher derrière les murs de ce triste couvent.

GUTENBERG.

Un peu de patience, Friélo, et tu verras l'invention de l'imprimerie faire ma fortune et ma gloire.

FRIÉLO.

A-t-elle fait la fortune de Laurent Coster?

GUTENBERG.

Non, car les caractères qu'employait Laurent Coster étaient en fonte, c'est-à-dire cassants. Ils déchiraient le papier et s'écrasaient sous la presse; tandis que ceux-ci, (Il prend des caractères et vient en scène.) composés d'un alliage de plomb et d'antimoine, ont le degré convenable de dureté et de souplesse... L'avenir de l'imprimerie est tout entier dans cet alliage, Friélo! Seulement, mon invention ressemble à une dérision de la fortune, puisque je suis forcé de la dérober à tous les yeux, jusqu'au moment où je pourrai montrer publiquement nos livres imprimés... Ce qui me rend triste et rêveur, ami Friélo, ce n'est pas la crainte d'être surpris dans mon mystérieux travail, c'est le souvenir de mon amour perdu!...

FRIÉLO.

Cependant, puisque vous avez épousé damoiselle Annette, il me semble que vous devriez oublier la fille de l'imagier de Harlem... Vous me direz peut-être que, moi aussi, je pense à la jolie Rosette, à la jeune Gretschen, et même à la sensible madame Marsh: c'est possible, mais je n'ai épousé aucune des trois.

GUTENBERG.

Ah! Friélo, jamais je n'oublierai ma douce Martha.

FRIÉLO.

Mais voilà mon travail terminé; je puis aller rejoindre mes camarades au réfectoire. Ils vont se lever de table; je ne trouverai que des croûtes et des noisettes.

Il sort par la gauche.

NOTES:

[A] Gutenberg, Scheffer, Dritzen.

[B] Dritzen, Gutenberg, Scheffer.

SCÈNE III

GUTENBERG, seul. Il s'approche de la croisée de droite.

Oui, là-bas, bien loin, sous le sombre ciel de la Hollande, au fond d'un triste atelier, languit, comme une pauvre fleur privée de soleil, la tendre enfant dont le souvenir rayonne en mon esprit, comme une vision céleste. Mon amour pour celle que je ne dois plus revoir, et mon indifférence pour celle qui s'est attachée à ma destinée, feront-ils donc toujours le tourment de ma vie?

Il reste la tête appuyée sur la main.—La nuit arrive.

SCÈNE IV

GUTENBERG, puis MARTHA

MARTHA, en longue robe blanche de laine. Elle entre par le fond; elle s'avance lentement, et s'arrête au milieu du théâtre, éclairée par les rayons de la lune qui viennent de la croisée ouverte.

GUTENBERG, regardant Martha avec surprise, et se levant. Avec émotion.

Si c'est une vision, prolongez-la, Seigneur! Ne la faites pas disparaître avant que je lui aie dit mes souffrances, et qu'elle m'ait accordé son pardon.

MARTHA.

Ce n'est pas un rêve, c'est bien moi, c'est Martha[A].

GUTENBERG.

Mais comment se fait-il?...

MARTHA.

N'ayant pu vous appartenir, j'ai voulu appartenir à Dieu!... Il y a un an, je perdis mon père.

GUTENBERG.

Eh! quoi! Laurent Coster, mon maître?...

MARTHA, tristement.

J'ai reçu son dernier soupir... Et rien ne me retenant à Harlem, sachant que vous avez épousé Annette de la-Porte-de-Fer, j'entrai au couvent de Sainte-Claire de Mayence...

GUTENBERG.

Religieuse!... (À part.) Ah! elle est perdue pour moi.

MARTHA.

Je n'ai pas encore prononcé mes vœux, je suis simple novice, et notre sainte abbesse m'envoie souvent de Mayence à Strasbourg, secourir des malheureux. Je vois quelquefois à Mayence, votre sœur Hébèle, et nous parlons de vous. Elle m'a dit qu'un avenir brillant de fortune et de gloire vous attend ici; elle ne m'a rien dit de votre bonheur.

GUTENBERG.

Depuis que je vous ai quittée, Martha, j'ai renoncé à l'espoir d'être jamais heureux. Qu'avez-vous pensé de mon brusque départ? (Tristement.) Vous m'avez accusé d'ingratitude, de trahison.

MARTHA.

Vous accuser! Pourquoi? Les serments qui vous liaient à Annette, n'étaient-ils pas antérieurs à votre séjour en Hollande? Croyez-le bien, Jean, après votre départ, votre image me souriait encore; je lui parlais, elle était devenue ma confidente et ma compagne.

GUTENBERG.

Ah! chère Martha!... que votre voix est douce! Parlez, parlez encore.

MARTHA.

Nous avions fait ensemble un doux rêve, oublions-le.

GUTENBERG.

Est-ce bien toi, Martha, qui m'ordonnes de t'oublier. T'oublier? Est-ce possible?

MARTHA.

Ne me faites pas regretter d'avoir eu confiance en votre loyauté. Écoutez-moi, Jean, je ne suis pas venue pour vous rappeler l'amour de nos jeunes années; car nos cœurs ne nous appartiennent plus... Le vôtre est à Annette, le mien est à Dieu... Mais je viens vous dire de ne pas vous abandonner à la tristesse, au désespoir. Annette est une femme à l'âme forte et résolue. Elle vous guidera, vous soutiendra dans les difficultés et les périls de votre carrière. Je ne suis, moi, qu'une humble servante de Dieu; mais mon cœur ne se détachera jamais de celui qui fut l'amour de ma jeunesse. Je veillerai sur vous, je prierai Dieu pour qu'il écarte de votre chemin les embûches et les trahisons. Je serai l'ange gardien de votre vie. Je vous éclairerai de mes conseils... Et je viens commencer dès aujourd'hui... Apprenez qu'une conspiration secrète vous menace. Fust, l'argentier de Mayence, dont vous avez, peut-être à tort, dédaigné les offres, est animé contre vous d'une violente haine, et il travaille sourdement à votre perte. Il a juré de s'emparer, par ruse ou par violence, du secret que vous avez refusé de lui communiquer, et tous les moyens lui seront bons pour vous attaquer, car il est méchant et impitoyable. Il fait circuler dans Strasbourg, des bruits calomnieux contre l'œuvre que vous poursuivez à l'ombre de ce cloître. Il prétend qu'il se trame sous ses arceaux, une œuvre de magie; et déjà, dit-on, le tribunal criminel de Strasbourg est entré en campagne... C'est pour cela que je suis venue vous dire: «Veillez, car vos ennemis s'agitent et vous menacent.»

GUTENBERG.

Merci, chère Martha, merci de votre bon avis.

MARTHA.

Et maintenant il faut nous séparer. Persévérez dans l'entreprise glorieuse qui sera l'honneur de votre vie. Mon père vous a légué le secret de l'imprimerie. Marchez sur ses traces, imitez-le. À votre tour, travaillez, cherchez, inventez... trouvez!... Adieu, Jean Gutenberg.

GUTENBERG.

De grâce, un moment encore!

MARTHA.

Le destin nous sépare ici-bas. Acceptons ses décrets. Les joies sont pour là-haut.

Elle montre le ciel, puis elle se dirige vers la porte et sort par le fond.

GUTENBERG.

Martha! Martha!

Il s'assied, accablé, à gauche, près de la porte du fond.

NOTES:

[A] Martha, Gutenberg.

SCÈNE V

GUTENBERG, assis près de la porte du fond, ZUM, LE PETIT ZUM. Il fait nuit.

ZUM, entrant par la fenêtre, à droite.

M'y voilà! À toi, petit frère.

LE PETIT ZUM, tiré par la main par Zum.

Et m'y voilà aussi! Merci, grand frère! Il s'agit d'abord de se reconnaître, car il fait ici, noir comme dans un four.

Il se heurte à un escabeau.

ZUM.

Tu as ta lanterne?

LE PETIT ZUM, il tire une lanterne allumée de dessous son manteau.

Voilà! (Le jour revient.) Tous les ouvriers sont au dortoir; nous pouvons nous cacher derrière quelque meuble, en attendant l'arrivée de nos compagnons.

ZUM.

Ah! commençons par le commencement.

Il monte sur un escabeau et coupe, avec son poignard, la corde de la cloche.

GUTENBERG, qui s'est levé, au bruit fait par Zum, en coupant la corde[A].

Qui va là? Quels sont ces hommes qui pénètrent ainsi par les fenêtres, quand tout dort dans le couvent?

ZUM.

Gutenberg!

GUTENBERG.

Tu ne t'attendais pas à me trouver là?

ZUM.

Non! mais qu'importe!... Tu nous demandes qui nous sommes? Tu ne nous as donc pas reconnus?

GUTENBERG.

Je ne connais pas les voleurs de nuit.

LE PETIT ZUM.

As-tu donc oublié l'émeute populaire de Mayence, du mois de juillet 1440, et les hommes qui criaient contre toi haine et vengeance!

ZUM.

Nous étions parmi ces hommes, moi et mon petit frère... que je te présente. (Le petit Zum salue.) Nous étions alors copistes à l'archevêché. Mais ta diable d'invention d'écriture mécanique nous a fait perdre notre métier; car sur le seul bruit de ton art prétendu, la moitié des copistes de Mayence a été renvoyée des couvents... Alors, nous nous sommes faits soldats. Nous sommes entrés, comme volontaires, dans les troupes du comte Adolphe de Nassau.

GUTENBERG.

L'ennemi de votre ville? le compétiteur de notre archevêque, Diether d'Yssembourg! Voilà du patriotisme!... Il est vrai que soldats volontaires, cela veut dire reîtres, bandits et pillards.

LE PETIT ZUM.

Peut-être; mais le métier de soldat a fini par nous ennuyer; et nous avons envoyé au diable la souquenille du reître.

ZUM.

Nous n'avons gardé que notre épée.

GUTENBERG.

Pour l'offrir à qui veut la payer?

LE PETIT ZUM.

Tu l'as dit[B]. Et sais-tu qui a accepté nos services?

GUTENBERG.

Vos services de spadassins et d'espions?

ZUM.

Comme tu voudras... c'est une personne de ta connaissance, mais non pas de tes amis... l'argentier Fust.

GUTENBERG.

Oui, je sais qu'il trame dans l'ombre quelque perfidie contre moi.

LE PETIT ZUM.

Et nous sommes ici pour le seconder.

GUTENBERG.

Mais, au fait, comment êtes-vous entrés? La porte est aussi solide que celle d'un château fort. Elle a herse, fossé et pont-levis, et de plus, deux guichets, auxquels se tiennent, jour et nuit, deux de nos hommes, demandant à ceux qui entrent ou qui sortent le mot d'ordre et la consigne. Je ne puis donc comprendre...

ZUM.

Dis-moi, Gutenberg, quand on enferme des oiseaux, est-il prudent d'ouvrir la porte de la cage?

GUTENBERG.

Que veux-tu dire?

LE PETIT ZUM.

Que ce matin, tu as ouvert la porte de ta cage, et qu'un de tes prisonniers s'est envolé. Or, l'oiseau est bavard; il a jasé.

ZUM.

Il a dit à notre maître, Fust, tout ce que notre maître voulait savoir: le mot d'ordre et la consigne, la manière de faire abattre herse et pont-levis, l'heure favorable pour pénétrer en ce mystérieux manoir, enfin le chemin à suivre pour arriver au pied de cette fenêtre.

GUTENBERG.

Ce matin, dites-vous? Mais ce matin, Pierre Scheffer seul a quitté le couvent, et Pierre Scheffer n'est ni un traître, ni un parjure. Il a juré devant moi, sur l'Évangile ouvert, de se taire sur tout ce qu'il a vu ici.

ZUM.

Pierre Scheffer ne s'inquiète guère de l'Évangile.

LE PETIT ZUM.

Il est juif.

Ils rient.

GUTENBERG.

Ah ça! mes drôles, est-ce que vous êtes fous, et moi aussi? Vous entrez chez moi par la fenêtre, au milieu de la nuit; vous me racontez tranquillement vos projets, et comment vous êtes attachés à l'entreprise de ruse et de brigandage qui me menace; et vous n'avez pas l'air de vous douter qu'à quelques pas d'ici, il a y trente ouvriers à ma solde, et que je n'ai qu'à sonner cette cloche, pour les faire accourir?

ZUM.

Nous le savons; essaie d'appeler.

GUTENBERG, il va à la corde de la cloche, qu'il trouve coupée.

Les misérables! Ils ont coupé la corde de la cloche. (Allant vers la porte de gauche.) N'importe, je vais chercher mon monde.

ZUM, tirant son poignard, et se plaçant devant la porte.

Si tu fais un pas, tu es mort! (Au petit Zum.) Et toi, petit frère, donne le signal à nos compagnons.

Le petit Zum détache la ceinture qu'il porte autour du corps, monte sur l'appui de la fenêtre de droite, et agite la ceinture.

LE PETIT ZUM.

Voilà, grand, frère!

ZUM, tenant toujours le poignard devant la poitrine de Gutenberg.

Et maintenant, va ouvrir cette porte à nos amis. Inutile, n'est-ce pas, d'enfoncer du dehors une porte, quand on peut l'ouvrir du dedans...

Le petit Zum sort par la porte du fond, et rentre avec tout le monde.

NOTES:

[A] Zum, Gutenberg, le petit Zum.

[B] Gutenberg, le petit Zum, Zum.

SCÈNE VI

FUST. Entrée générale, Un Juge Criminel, Soldats, Un Juge Ecclésiastique. Les soldats se rangent au fond[A]

FUST.

Seigneur, juge criminel, Seigneur juge de l'officialité, j'avais pris, comme vous le voyez, toutes les mesures pour surprendre ici les preuves du travail secret auquel se livre Gutenberg, assisté de sa bande de complices. On travaille ici par le secours du diable! (Il montre les épreuves restées sur le bureau de Gutenberg.) Voyez ces pages et ces caractères, si parfaitement semblables les uns aux autres qu'il est impossible qu'ils proviennent de l'industrie humaine. Voyez ces lettres rouges, évidemment obtenues avec le sang de tous ces réprouvés, et dites-moi si ce n'est pas avec raison que j'ai dénoncé au tribunal ecclésiastique de Strasbourg, ainsi qu'au tribunal criminel, cette entreprise de sortilège et de magie. Je vous ai demandé, Seigneurs juges, d'en venir saisir les pièces et les auteurs. Vous voyez que je ne vous ai pas trompés!

PETIT ZUM, aux soldats, en leur désignant le côté gauche.

Par ici, mes amis!

FUST, à part.

Pierre Scheffer m'avait bien renseigné.

FRIÉLO, apparaissant à la fenêtre de droite, au-dehors.

Que se passe-t-il ici?... Des soldats, des juges! mon maître menacé! Vite au dortoir, pour appeler les camarades!

LE JUGE CRIMINEL.

Soldats, emparez-vous de cette presse, de ces caractères, et de tous les objets qui tomberont sous votre main, et transportez-les au greffe du tribunal.

FUST.

Monsieur le juge criminel, si vous le permettez, je désirerais que tout cela fût transporté dans ma maison. Je vous en rendrai bon compte.

LE JUGE CRIMINEL, aux soldats.

Ces papiers, cette presse, ces outils, seront transportés dans la demeure de messire Fust, l'argentier, ici présent.

NOTES:

[A] Zum, Gutenberg, Fust, Juge criminel, Juge ecclésiastique, petit Zum.

SCÈNE VII

Les Mêmes, DRITZEN, puis Ouvriers, entrant par la gauche

DRITZEN.

Jean, voici vos ouvriers!

GUTENBERG.

Dieu soit loué! nous allons pouvoir jeter par-dessus les murs, cette bande de pillards et de traîtres!

FUST, à Zum, en montrant Dritzen et Gutenberg.

Il me faut la vie de ces deux hommes!

ZUM.

C'est bien, maître! (Au petit Zum.) À toi, Gutenberg, à moi, Dritzen.

Il s'élance vers Dritzen.

LE PETIT ZUM.

Tes ouvriers arriveront trop tard.

Il frappa Dritzen, qui tombe mort.

ZUM, s'élance vers Gutenberg, le poignard levé.

Maintenant, à toi, Gutenberg.

LES SOLDATS.

Mort à l'hérétique! mort au sacrilège!

SCÈNE VIII

Les Mêmes, MARTHA, entrant par le fond[A]. Elle présente sa croix aux hommes qui entourent Gutenberg.

«Mort à l'hérétique» dites-vous, «mort au sacrilège!...» Appelez-vous hérétique et sacrilège, celui qui met son travail et son œuvre sous les auspices de Dieu, celui qui s'enferme dans un couvent, pour travailler à la gloire de l'Éternel?... Savez-vous de quelle œuvre on s'occupe dans ce cloître?... (Elle a pris sur la presse la Bible.) Inclinez-vous, c'est le livre divin; c'est la sainte Bible, que l'on s'attache ici à multiplier, pour le bien de la religion et la gloire du Christ!

LE JUGE CRIMINEL.

Nous te remercions, sainte fille du Seigneur, de nous avoir éclairés, et d'avoir épargné un crime à notre conscience.

Rideau.

NOTES:

[A] Petit Zum, Zum, Friélo, Martha, Gutenberg, Juge criminel, Juge ecclésiastique.


QUATRIÈME TABLEAU

LA PESTE À PARIS

Un magasin de librairie, à Paris.—Contre les murs, des armoires pleines de livres.—Comptoir au fond.—À droite, au premier plan, une chaise longue.—À gauche, au premier plan, un banc de bois sculpté.

SCÈNE PREMIÈRE

ZUM, LE PETIT ZUM.

Au lever du rideau, Zum est devant le comptoir et le petit Zum devant l'armoire. Ils descendent en scène.

LE PETIT ZUM.

Nous voilà donc à Paris, grand frère!

ZUM.

Et dans un magasin de librairie, à la place Maubert[A]!

LE PETIT ZUM.

Qui nous aurait dit cela, il y a huit ans, quand nous fîmes cette brillante expédition nocturne au couvent de Saint-Arbogast à Strasbourg, sous la conduite de Fust?

ZUM.

Quel malin que ce père Fust!

LE PETIT ZUM.

Oui, il est assez retors. Après avoir fait saisir les outils, les instruments et le matériel de Gutenberg, sous prétexte qu'ils servaient à une œuvre de sorcellerie et de magie, il n'a eu rien de plus pressé que de faire reprendre à Mayence les mêmes travaux, par les mêmes ouvriers.

ZUM.

Seulement, pour dérober son travail aux yeux des curieux, il a fait plus que Gutenberg: il a enfermé les ouvriers dans les caves, et les a tenus sous clef, nuit et jour.

LE PETIT ZUM.

Et au lieu de leur faire jurer sur la Bible de garder le silence, il leur a fait signer des billets, dont il réclamera le montant, en cas d'indiscrétion.

ZUM.

C'est ainsi qu'il est parvenu à faire imprimer mystérieusement, à Mayence, plusieurs livres, qu'il a apportés à Paris, pour les vendre.

LE PETIT ZUM.

Et il les vend, le traître, comme des manuscrits; ce qui lui procure des bénéfices énormes. Les acheteurs encombrent sa boutique, et quand la boutique est pleine, il vient des amateurs jusque dans la salle où nous sommes.

ZUM, regardant en bas.

Voici justement un acheteur... c'est-à-dire une acheteuse, qui monte l'escalier... Elle est accompagnée de Scheffer.

LE PETIT ZUM.

Scheffer, l'ancien calligraphe?... Je n'aime pas beaucoup cet homme, qui, autrefois simple ouvrier de Gutenberg, au couvent de Saint-Arbogast, semble aujourd'hui commander en maître, chez Fust.

ZUM.

N'est-il pas son associé dans l'imprimerie de Mayence?

LE PETIT ZUM.

Oui, Fust a reconnu de cette manière, le service qu'il reçut de Scheffer, quand ce traître nous ouvrit les portes du couvent d'Arbogast. Et sa trahison semble lui avoir porté bonheur, car le père Fust ne voit que par ses yeux, et le laisse maître absolu de ses affaires. On dit même qu'il veut lui faire épouser sa fille Christine.

ZUM.

Ce mariage n'est pas encore fait. J'ai idée que Scheffer a le cœur pris d'un tout autre côté... Mais, silence!... le voici.

Ils remontent tous les deux au comptoir.

NOTES: