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Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux cover

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

Chapter 59: NOTES:
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About This Book

The drama traces an artisan's single-minded pursuit to devise a mechanical method for reproducing manuscripts, a quest that forces him to renounce an imminent marriage and to leave his home workshop and family guardianship of his early tools. Scenes move through multiple cities and periods of turmoil, depicting collaborations and jealousies among apprentices, the strain on loved ones, encounters with patrons and judges, and social upheavals including epidemic and siege. The play examines sacrifice, the tension between private life and public innovation, and the social consequences of introducing a disruptive technology.

[A] Scheffer, Gutenberg.

[B] Gutenberg, Scheffer, Friélo.

SCÈNE IV

DIETHER D'YSSEMBOURG, SCHEFFER, GUTENBERG, CONRAD HUMMER, Hallebardiers

Les hallebardiers se rangent des deux côtés de la porte.

UN SOLDAT, annonçant.

Monseigneur Diether d'Yssembourg, prince électeur, archevêque de Mayence; M. Conrad Hummer, Syndic de la ville!

Le prince électeur et Conrad Hummer entrent[A].

GUTENBERG.

Heureuse et honorée la maison qui reçoit aujourd'hui le souverain de Mayence!... ainsi que toi, mon cher Conrad, toi qui es maintenant le Syndic de notre bonne ville.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Mon cher Gutenberg, mon cher Scheffer, nous laisserons pour un autre moment les cérémonies et les discours. Les circonstances sont graves, et ma visite vous dit assez qu'un grand péril menace la cité. Notre constant ennemi, celui qui, soutenu par le pape, a juré de détruire vos libertés municipales, et d'absorber Mayence dans ses États, a rassemblé toutes ses forces, et il marche sur notre ville. Il ne faut pas nous laisser surprendre. C'est pour cela qu'avec le Syndic de la ville, je viens donner mes instructions aux chefs des gardes civiques auxquels est confiée la défense des dix portes fortifiées de la ville. Vous, Scheffer, et vous, Gutenberg, êtes chargés de garder deux portes, n'est-ce pas?

CONRAD HUMMER.

Oui; Gutenberg et Scheffer doivent se placer, avec les hommes de leur quartier, dans les poternes et bastions qui défendent la troisième et la quatrième porte du côté du Rhin.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Eh! bien, Scheffer, eh! bien, Gutenberg, voici le relevé des forces dont vous disposerez. (Il leur remet à chacun un pli. Gutenberg et Scheffer prennent le pli et s'inclinent.) Dans cette note se trouve le détail des quantités de poudre et de boulets de pierre accompagnant la bombarde qui a été placée sur le rempart, entre la troisième et la quatrième porte du Rhin. Il y a aussi le détail de l'approvisionnement, en grains et fourrages, pour les chevaux, en cas d'une sortie de notre part.

SCHEFFER.

Nous avons ici soixante ouvriers solides, qui peuvent se rendre, avec nous, à la porte du Rhin; mais ils ne sont pas encore armés.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Qu'ils se rendent sur la place du Dom. Là, les piques, les lances et les épées, leur seront délivrées. Nous n'avons, malheureusement pas d'armes à feu portatives, couleuvrines ou arquebuses, à opposer à nos ennemis, qui en ont fait venir d'Espagne. Mais la vaillance elle patriotisme des citoyens suppléeront à l'insuffisance de leurs armes.

Fausse sortie du prince et de Conrad Hummer.

DIETHER D'YSSEMBOURG, revenant.

Ah! un mot encore. Des vedettes sont placées sur les tours des Églises, aux quatre coins de la ville. Elles ont pour mission, dès qu'elles apercevront l'ennemi, de sonner aussitôt le tocsin. Ce sera le signal d'alarme et d'appel pour toutes les gardes civiques et pour les habitants de la ville en état de porter les armes... Ainsi, dès que vous entendrez le tocsin, Scheffer, dès que vous l'entendrez, Gutenberg, n'hésitez pas un instant, courez, volez aux remparts. Seriez-vous près de votre fils nouveau né, seriez-vous au chevet de votre mère mourante, abandonnez tout, courez au combat!

GUTENBERG.

Il s'agit de défendre nos femmes et nos enfants, et de sauver nos libertés civiques. Nos bras, nos forces, notre existence, sont à vous, monseigneur.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je savais que je pouvais compter sur votre courage et votre dévouement. Adieu donc; je vais continuer à donner mes instructions aux chefs des autres bastions et poternes.

CONRAD HUMMER, prenant la main de Gutenberg.

Nous nous retrouverons, cher camarade, devant l'ennemi.

GUTENBERG.

Permettez, monseigneur, que je vous reconduise jusqu'à votre carrosse.

Diether sort, suivi de Conrad et de Gutenberg. Les soldats suivent. Scheffer qui les a suivis, rentre en scène.

NOTES:

[A] Gutenberg, Conrad, Diether, Scheffer, Hallebardiers, au fond.

SCÈNE V

SCHEFFER, ANNETTE

ANNETTE, entrant par la droite[A].

C'est le prince électeur et le Syndic de la ville qui sortent d'ici?... Que se passe-t-il donc? Je meurs d'inquiétude.

SCHEFFER.

Des événements très graves se préparent. Le temps presse et je vous prie de m'écouter; car j'ai à vous parler, et de choses sérieuses.

ANNETTE.

Je vous écoute.

SCHEFFER.

Depuis trois ans, je travaille en secret, au perfectionnement de l'imprimerie, et j'ai été assez heureux pour trouver un procédé qui va simplifier extraordinairement la fabrication des caractères. Vous savez que les lettres métalliques dont nous nous servons, sont sculptées une à une. C'est un travail énorme et très dispendieux. Or, j'ai imaginé de graver en acier un type, qui me sert à frapper ensuite un moule à lettres. Je coule dans ce moule l'alliage destiné à former les caractères, et j'obtiens ainsi des lettres ayant toute la perfection désirable, tout en conservant le type primitif en acier.

ANNETTE.

C'est assurément une grande simplification, et je reconnais là votre talent.

SCHEFFER.

Attendez! je n'ai pas fini. Gutenberg emploie, pour imprimer ses livres, les lettres gothiques des anciens manuscrits. Je veux, moi, faire usage des caractères romains, dont la netteté est précieuse, non seulement pour l'imprimeur, car elle simplifie son travail, mais aussi pour le lecteur, car elle facilite la lecture.

ANNETTE.

C'est encore là une belle idée! Mais pourquoi, Scheffer, est-ce à moi que vous parlez de tout cela, au lieu de le communiquer à Gutenberg, à votre associé[B]? S'il est vrai que vous ayez découvert plusieurs perfectionnements utiles à l'art de l'imprimerie, votre devoir serait de les communiquer à Gutenberg, qui, depuis deux ans, n'a aucun secret pour vous, qui vous a initié à ses travaux, et vous a traité comme un fils.

SCHEFFER.

Vous oubliez que je vous aime, dame Annette! C'est pour me rendre digne de vous que j'ai voulu surpasser Gutenberg. Je vous savais ambitieuse de gloire et passionnée pour notre art. C'est pour cela que je viens vous dire: «Gutenberg n'est pas le seul créateur de l'imprimerie. Un autre qui a reçu du ciel ce même don suprême que vous admirez en lui, un autre, après avoir découvert de nouveaux procédés pour l'imprimerie, met à vos pieds ses talents et son cœur». Que me répondrez-vous?

ANNETTE.

Je vous répondrai que celui qui veut, du même coup, ravir le bonheur et la gloire à son bienfaiteur, est un double traître. Je lui dirai qu'il a menti; car l'art de l'imprimerie a été créé par celui là même qu'il veut trahir, comme inventeur et comme époux.

SCHEFFER.

Annette! ne me repoussez pas. Croyez en ma parole, et ne vous abusez pas plus longtemps sur le compte d'un homme qui ne peut plus répondre aux aspirations de votre cœur, ni de votre esprit.

ANNETTE.

Je vous l'ai déjà dit, Scheffer, j'aime Gutenberg pour son génie, pour l'affection qu'il me porte, et je suis véritablement indignée de vos paroles.

SCHEFFER.

Quoi! c'est lorsque j'ai réussi dans mes travaux, au point de surpasser Gutenberg; c'est lorsque je viens vous offrir les prémices de ma découverte et le don de mon cœur, que vous m'écrasez de votre orgueilleuse préférence pour un autre! Ne prononcez plus devant moi le nom de mon rival; car ce nom ne m'inspire que révolte et jalousie! Annette, prenez garde, car maintenant, je hais Gutenberg!...

ANNETTE, elle marche sur Scheffer, qui recule.

Des menaces, Scheffer! des menaces, parce que je refuse de répondre à un amour coupable! Esprit envieux, serpent réchauffé dans le sein de l'amitié, la passion te fait oublier le respect que tu dois à ton maître et à moi[C].

SCHEFFER.

Annette! de grâce, écoutez-moi! Je n'ai pas tout dit... J'ai pris toutes mes dispositions pour créer une imprimerie nouvelle, qui fera une révolution dans cet art. C'est à Francfort que je compte l'établir. Mais j'entends ne conserver aucun rapport avec Gutenberg. Venez avec moi, chère Annette; venez partager la destinée brillante qui m'attend, et laissez s'écouler votre vie, heureuse et tranquille, entre la richesse et la gloire. Que l'amour ardent que je vous ai voué depuis dix années, ait enfin son couronnement!... (Il prend Annette dans ses bras.) Consentez à me suivre. Tout est préparé pour nous rendre ensemble à Francfort.

GUTENBERG, vers les dernières paroles de Scheffer était entré sans rien dire. Il avait ouvert l'armoire, pris son épée et bouclé son ceinturon. Il a entendu les dernières paroles de Scheffer.

Misérable! Tu veux, à la fois, suborner ma femme et me ravir ma gloire! Je suis stupéfait de tant de duplicité et de tant d'audace[D]!

SCHEFFER.

Tu as entendu mes paroles? Tu nous épiais! Eh bien! assez de dissimulation, assez d'ombre et de mystères. Oui, depuis longtemps j'aime Annette, et je ne vois en toi qu'un rival que j'abhorre. Autant que toi, j'ai le génie de l'art, et je te le prouverai en ouvrant à Francfort une imprimerie rivale, qui fera oublier jusqu'à ton nom. Quant à Annette, laisse-la choisir entre nous deux.

GUTENBERG.

Quelle indignité!

SCHEFFER.

Ah! maintenant, rien ne m'arrêtera plus, ni pour parler, ni pour agir. J'aime, je te le répète, Annette de la Porte-de-Fer, et je l'ai toujours aimée. Je l'aimais déjà quand je travaillais sous tes ordres, au couvent de Saint-Arbogast. Je l'aime plus encore depuis que je vis sans cesse près de vous; et toi je te hais, parce que tu es son époux... Ainsi, qu'elle prononce entre nous, qu'elle dise si elle veut, oui ou non, me suivre à Francfort!

GUTENBERG.

Voilà donc tes vrais sentiments! Le voilà donc jeté le masque qui cachait la noirceur de ton âme! Traître, tu ne périras que de ma main!... Défends-toi!

Ils tirent leurs épées, qu'ils portaient à la ceinture, et se battent. Le tocsin sonne.

ANNETTE.

C'est le tocsin! Que veut dire cela?

Ils abaissent leurs épées.

GUTENBERG, avec force.

Cela veut dire que l'ennemi est aux portes de la ville; cela veut dire que le combat va s'engager sous nos murs; cela veut dire qu'il faut, pour le moment, faire trêve à nos querelles, à nos ressentiments, à nos haines, et courir au poste dont le commandement nous a été confié.

Il remet l'épée au fourreau.

SCHEFFER, remettant l'épée au fourreau.

Tu as raison, Gutenberg. Courons où la patrie nous appelle! Et à demain nos querelles et ma vengeance!

GUTENBERG.

Aux remparts! à la poterne!

SCHEFFER.

Aux remparts! à la poterne!

Ils sortent en courant. Le canon gronde pendant la chute du rideau. Annette veut retenir Gutenberg, mais celui-ci la repousse avec colère. Annette tombe au milieu du théâtre.

NOTES:

[A] Scheffer, Annette.

[B] Scheffer, Annette.

[C] Annette, Scheffer.

[D] Scheffer, Gutenberg, Annette.


SIXIÈME TABLEAU

LA PRISE DE MAYENCE

Même décor, mais sans les accessoires.

SCÈNE PREMIÈRE

ANNETTE, FRIÉLO

Au lever du rideau, Annette est agenouillée à droite, devant la fenêtre.—Friélo est au fond, regardant à gauche, à la cantonade.

ANNETTE, priant.

Seigneur! ta colère est terrible! Avec quelle rigueur ton bras s'est abattu sur tes malheureux enfants! Mais tu es aussi le Dieu de clémence et de bonté. Assez de ruines se sont accumulées; assez de sang a coulé de nos veines, assez de larmes sont tombées de nos yeux. Seigneur, suspends les coups dont ta main nous accable. Sauve ce qui reste des personnes et des biens de la pauvre cité de Mayence! (Elle se lève et va à la fenêtre.) Quel affreux spectacle! Le feu est aux quatre coins de la ville. La rue est pleine de fuyards et de soldats, ivres de la victoire, et encore enflammés de la fureur du combat. On n'entend que des cris de douleur et d'épouvante. Partout la désolation, la terreur et la mort!

FRIÉLO, à la porte du fond.

Quel est ce groupe de fuyards?... Ce sont nos ouvriers. Ils sont poursuivis et viennent se réfugier ici...

ANNETTE.

Gutenberg est-il avec eux?

FRIÉLO.

Oui! grâce à Dieu!... Je vois aussi Scheffer!

ANNETTE.

Ah!

FRIÉLO.

Ils ont franchi la porte, ils rentrent! Les voici!

SCÈNE II

ANNETTE, FRIÉLO, Ouvriers, entrant en tumulte par le fond, les habits déchirés, GUTENBERG, SCHEFFER[A]

ANNETTE, courant à Gutenberg.

Dieu soit loué! tu me reviens! Je n'ai pas tout perdu, puisque tu es vivant!

GUTENBERG, tenant son épée nue.

Quelle affreuse journée! La ville a été surprise au milieu de la nuit. Les troupes du comte de Nassau ont franchi les remparts, presque sans résistance, et ont tout envahi, Diether a pu s'enfuir, en franchissant le mur d'enceinte du côté du Rhin, et en prenant une barque. Encore a-t-il failli périr dans le fleuve, au milieu de l'obscurité de la nuit. Cependant il est en sûreté. Par ordre du comte de Nassau, la ville est, depuis ce matin, livrée au pillage, et toutes les horreurs s'y commettent. (Bruit au dehors.) Quels sont ces cris?... (Annette va à la fenêtre, Gutenberg la suit.) Une troupe de volontaires remplit la rue et se dirige vers nous! (Aux ouvriers, à la cantonade.) Barricadez la porte, mes amis...

ANNETTE.

Il serait trop tard! Ils sont là.

NOTES:

[A] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Ouvriers, au fond.

SCÈNE III

Les Mêmes, Soldats DE NASSAU, entrant par le fond, ZUM, et LE PETIT ZUM, les précédant

ZUM, entre par le fond, suivi du petit Zum. Au fond, les soldats se battent avec les ouvriers.

Par ici, mes amis, par ici. Je connais la maison et ses habitants; vous y trouverez, j'en réponds, un riche butin[A].

GUTENBERG, à Zum.

Ah! c'est toi! Tu as donc repris la souquenille du reître?

ZUM.

Oui; quand j'ai appris qu'il y avait guerre et promesse de pillage, j'ai demandé à rentrer dans les troupes volontaires du comte de Nassau... et mon petit frère aussi.

GUTENBERG.

Et vous venez, naturellement, faire ici œuvre de pillards et de bandits! Je te reconnais, misérable, c'est toi qui as tué Dritzen, à Strasbourg, et qui as bien manqué, à Paris, de me frapper traîtreusement.

SCHEFFER.

Et voilà les hommes dont nos ennemis invoquent les services! Ils prennent à leur solde des spadassins et des brigands de grande route!

ZUM.

Tu as le verbe bien haut pour un vaincu et un fuyard! Ton sang va payer tes injures!

Il tire son épée.

SCHEFFER, tirant son épée.

Avance donc!

Zum fond sur lui, l'épée à la main. Ils se battent.

LE PETIT ZUM, se battant avec Gutenberg, tandis que Zum se bat avec Scheffer.

Mon grand frère prétend que je ne suis bon à rien... Nous allons voir... (Tout en se battant avec Gutenberg, il frappe, par derrière, avec son poignard, Scheffer, pendant que ce dernier se bat avec Zum. Scheffer tombe mort.) Voilà, je crois, de l'ouvrage assez propre! Qu'en dis-tu, grand frère?

ZUM, regardant le corps de Scheffer.

Oui, ce n'est pas mal travaillé! (À Gutenberg.) À nous deux, maintenant, Gutenberg!

Friélo entre, avec une arquebuse, dont il menace le petit Zum, pour l'empêcher d'attaquer Gutenberg. Zum, attaque Gutenberg, qui a tiré son épée. Ils se battent[B].

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Zum, petit Zum, Scheffer.

[B] Petit Zum, Zum, Gutenberg, Friélo.

SCÈNE IV

Les Mêmes, CONRAD HUMMER

CONRAD HUMMER, il tient un papier à la main. Il a un bras en écharpe.

Que tout combat cesse! Que toute épée rentre au fourreau. Voici l'ordre, que je viens d'obtenir du comte Adolphe de Nassau, d'arrêter le pillage, et de faire rentrer toutes les troupes dans le camp établi sous les remparts. Les hérauts d'armes proclament dans Mayence la cessation des hostilités, et l'on bat la retraite, pour faire rentrer les troupes.

ZUM, remettant l'épée au fourreau.

On ne peut donc pas nous laisser achever notre besogne, et gagner honnêtement notre solde? (Au petit Zum.) Viens, petit... et rentrons au camp, puisque tel est le bon plaisir de notre seigneur et maître, le comte de Nassau.

Ils sortent, les soldats les suivent.

GUTENBERG, à Conrad Hummer.

Ami, tu as sauvé mes jours, merci! Mais peut-être aurais-je autant aimé perdre la vie que de survivre à la défaite et à la ruine de notre cité... Mais tu es blessé.

CONRAD HUMMER.

Oui, mais qu'importe! c'est notre pauvre ville qu'il faut plaindre. C'est elle qu'il faut songer à sauver, si c'est possible encore... Viens, allons relever nos blessés.

Ils sortent par le fond gauche. La scène reste vide.

SCÈNE V

LE PETIT ZUM, il entre par le fond droit; il tient à la main une torche enflammée. Il s'avance au milieu du théâtre, et s'assure qu'il n'y a personne. Il tâte le corps de Scheffer et s'assure qu'il est mort.

Mon grand frère est un grand entêté. Il m'a encore soutenu, tout à l'heure, que je ne suis bon à rien... Je vais lui prouver le contraire! (Il met le feu à gauche, puis à droite, enfin au fond, et s'enfuit par le fond, en brandissant sa torche allumée.) Voilà qui est fait!

L'incendie éclate.—Tableau.


ACTE CINQUIÈME

JOURS DE MISÈRE

La campagne aux environs de Wiesbade.—À gauche, au premier plan, un tonneau, sur lequel est monté un violonneux.—À gauche, au deuxième plan, des tables occupées par des buveurs.—À droite, au deuxième plan, une autre table.—À droite, au premier plan, l'entrée du cabaret.

SCÈNE PREMIÈRE

CORNÉLIUS, MEYER, MARGUERITE, MEYER, Paysans, Buveurs[A]

Au lever du rideau, le violonneux, monté sur un tonneau, joue, les paysans et paysannes valsent, accompagnés par l'orchestre; Meyer est debout près du violonneux.

CORNÉLIUS, ramenant de la valse, Marguerite.

Oui, il faut valser! oui, il faut danser! oui, il faut s'amuser, rire et boire! car, dans tout le duché, on célèbre aujourd'hui l'anniversaire de la prise de Mayence par notre prince Adolphe de Nassau. Wiesbade est en fête, et notre village de Fremesberg prend sa part aux réjouissances publiques! Donc, monsieur le violonneux, ne laissez pas, je vous prie, reposer votre archet. Nous allons recommencer.

MEYER, au violonneux.

Tenez, rafraîchissez-vous d'un bon verre de cette bière nouvelle; cela vous donnera du cœur pour continuer à râcler vos boyaux. (Il donne un verre de bière au violonneux, qui boit, et s'essuie la bouche avec sa manche.) Mais à propos de la prise de Mayence, il y a une chanson là dessus. Il faudrait nous la chanter!... Mais qui va nous la dire?

CORNÉLIUS.

Pardine! ce n'est pas malin! c'est ta fille Marguerite; elle a la plus jolie voix du village! (À Marguerite.) Allons, Marguerite, la chanson.

MARGUERITE.

Je le veux bien, mais à une condition, monsieur Cornélius, c'est que vous me soufflerez, si je me trompe!

MEYER.

Ne te gêne pas, ma fille, il te faut M. le maître d'école pour te mettre en voix!

MARGUERITE.

Dame!

CORNÉLIUS.

Me voilà, jolie Marguerite! me voilà! et je vous soufflerai tout ce qu'il vous plaira.

MARGUERITE.

Eh bien, je commence!

Elle chante.

LA PRISE DE MAYENCE (Ballade.)[B]

Dans notre joli duché de Nassau,
Sont de frais vallons, de vertes montagnes,
Des champs infinis, de riches campagnes,
Des bois, des blés, de murmurants ruisseaux.

Mais à Mayence on voit de grandes cathédrales,
Des jardins enchantés, des palais somptueux,
Et la place du Dom, avec ses grandes dalles,
Et sous ses murs, le Rhin, aux flots majestueux.

Dans notre joli duché de Nassau,
On voit le dimanche, au bal du village,
Valser doucement, sous le vert feuillage
La jeune fillette et le jouvenceau.

Mais à Mayence on voit grands seigneurs, nobles dames,
En leur palais superbe, aux sons joyeux du cor,
De l'amour et du vin allumant les deux flammes,
Chercher l'heureuse ivresse au fond des coupes d'or.

Notre prince a sonné la fanfare guerrière,
Alors sont accourus ses soldats valeureux,
Les éclairs de la poudre ont brillé dans les cieux,
La bombarde a lancé son lourd boulet de pierre.

Et maintenant, à Nassau conquérant
Sont les palais, la vieille cathédrale
Le marbre et l'or de sa vieille rivale.
Honneur et gloire au prince triomphant!

CORNÉLIUS.

Je ne sais si vous avez remarqué que rien ne donne soif comme une chanson patriotique. On met tant de chaleur à chanter ses victoires, que le gosier se dessèche à un point extraordinaire. Pour moi, je suis au moment d'avaler ma langue.

MEYER.

Il vaut mieux que tu avales ma bière, maître Cornélius. On va t'en servir à discrétion, ainsi qu'à tous nos amis. On paie et chacun est content.

CORNÉLIUS.

Eh bien, vide ta cave sur nos tables, généreux cabaretier!

Tous les paysans s'assoient aux tables de droite et de gauche[C].

MEYER.

Vous qui êtes si savant, monsieur le maître d'école...

MARGUERITE, assis près de Cornélius.

Oh! oui, qu'il est savant, M. le maître d'école!...

Elle le regarde avec admiration.

MEYER.

Pourriez-vous nous dire si la bière nouvelle désaltère davantage que la bière conservée, et si le vin nouveau...

CORNÉLIUS.

Attendez!... Quel est ce singulier équipage qui nous arrive?

NOTES:

[A] Violonneux, Meyer, Marguerite, Cornélius.

[B] Musique de M. Ch. Balanqué, de l'Opéra-Comique de Paris.

[C] Meyer, Marguerite, Cornélius, assis à la même table à droite.

SCÈNE II

Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO

Gutenberg, avec une longue barbe blanche et un bâton à la main, conduit par la bride un cheval, qui traîne une charrette, contenant une presse d'imprimerie, des formes et une casse d'imprimerie. Il arrive par la gauche, et s'arrête au milieu du théâtre.

FRIÉLO.

Nous sommes partis de Wiesbade à six heures du matin; il est quatre heures de l'après-midi, et nous n'avons pas cessé de marcher. Nous n'avons pas recueilli un pfenning, et je ne tiens plus sur mes jambes. Je crois que nous ferons bien de nous arrêter un moment. Au milieu de ce village en fête, nous trouverons bien un coin, pour nous reposer.

GUTENBERG.

Eh bien, va attacher Bijou à un arbre; puis, nous irons nous asseoir au milieu de ces braves gens. (Friélo fait sortir le cheval et la charrette. Ils vont ensuite s'asseoir à gauche au bout d'une table occupée par des buveurs.)[A] On nous permettra sans doute de prendre place ici!

MEYER, s'approche des buveurs de la table de gauche, pour les servir.

Y a-t-il quelque chose encore dans vos verres, gais compagnons?

LE BUVEUR.

Non, nos hanaps sont vides; va les remplir. (Retenant Meyer par la manche.) Mais, dis-moi, quel est cet homme, à barbe blanche, qui vient de s'asseoir là?

Friélo revient.

MEYER.

Ah! ne faites pas attention! C'est un pauvre diable qui est venu déjà ici, dimanche dernier. Sa cervelle est un peu détraquée; mais il ne fait de mal à personne!

LE BUVEUR.

Ah! sa cervelle est détraquée!... Je n'aime pas beaucoup à me trouver près d'un fou.

Il prend son verre, quitte la table, et va se placer à la table de droite. Les autres buveurs, l'ayant vu faire et l'ayant interrogé du regard, quittent tous également la table, et vont se placer à la table de droite.

MEYER.

Eh bien? Eh bien, que se passe-t-il? Pourquoi tout le monde quitte-t-il cette place? (Les buveurs, sans lui répondre, lui montrent Gutenberg.) C'est cet homme à la barbe blanche qui vous fait fuir? Je vais mettre ordre à ça! (Il s'approche de Gutenberg, qui est assis.) Vous ne commandez donc rien, mon brave homme: ni bière, ni pain, ni jambon?

GUTENBERG.

Je n'ai pas d'argent.

FRIÉLO, frappant sur son escarcelle, d'un air piteux.

Ni moi non plus!

MEYER.

Il ne faudrait pas, alors, prendre la place de ceux qui paient! Vous faites fuir tout le monde et vous ne demandez rien?

GUTENBERG.

Vous avez raison, monsieur l'aubergiste; je ne veux pas vous faire du tort. Nous allons partir. (Ils se lèvent.) Seulement, une charité. Donnez-nous à chacun un verre d'eau; car nous mourons de soif.

MEYER, il va à Marguerite, qui est assise près de Cornélius, à la table de droite.

Ce vieux, à la barbe blanche, demande, avant de partir, un verre d'eau. Apporte-le lui, et qu'ils détalent d'ici, car ils font fuir les clients.

Marguerite emplit un verre d'eau et l'apporte à Gutenberg.

GUTENBERG, prenant le verre.

Merci, charmante enfant. (Il va pour boire, Marguerite arrête son bras, prend le verre et jette l'eau.) Que faites-vous?

MARGUERITE.

Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fête, un malheureux n'aura pas trouvé la charité dans notre village.

Elle va remplir un verre de bière, et l'apporte à Gutenberg.

FRIÉLO.

Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en paradis.

MARGUERITE, à Gutenberg.

Comme vous êtes pâle et fatigué! C'est le besoin... la faim, peut-être? Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin à discrétion. Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra en paradis, mon pain et mon jambon. (Marguerite va prendre un plateau contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter à Gutenberg et à Friélo.) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour continuer votre route. (À Meyer, qui s'est levé, pour regarder manger Gutenberg.) Regarde, mon père, avec quel appétit ils font honneur à notre repas.

MEYER, avec humeur.

Oui, oui, un repas qui ne coûte rien, c'est toujours bon; mais ce n'est pas aussi agréable pour l'aubergiste. (À Gutenberg.) Vous savez qu'on attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dépêchez-vous, si c'est possible.

MARGUERITE.

Ah! mon père, tu ne peux donc pas être bon pour les malheureux, une fois dans ta vie!

LES BUVEURS, criant et appelant.

De la bière!... du vin!... De la bière, donc, Marguerite!

MARGUERITE, allant aux buveurs[B].

Voilà! voilà!

Elle sort par la droite, et revient, avec de la bière.

MEYER, qui est resté près de Gutenberg.

Comme ça, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette?

GUTENBERG.

Un matériel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des caractères.

FRIÉLO.

Dans les villages que nous traversons, nous faisons connaître à ceux qui l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement inventé en Allemagne. Cela intéresse quelques personnes, qui nous donnent, en échange, un morceau de pain... comme vous l'avez fait tout à l'heure, mon bon monsieur Meyer.

GUTENBERG.

Tu n'ajoutes pas, Friélo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi! que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence!

MEYER, surpris.

Vous êtes l'inventeur de l'imprimerie! vous êtes gentilhomme! (À part.) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est détraquée. (Haut.) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre somptueux festin, moi, je retourne donner à boire à mes vilains.

Il va à la table de droite.

CORNÉLIUS.

Eh bien, vous avez parlé à cet homme?... Que vous a-t-il dit?

MEYER.

Ah! des folies!... Il prétend être gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et être tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie!

CORNÉLIUS.

Voyez-vous ça! J'ai, en effet, entendu parler, à Mayence, d'un certain Gutenberg; mais il n'était pas gentilhomme, il était orfèvre. Quant à la prétention de ce pauvre diable d'avoir inventé l'imprimerie, ce n'est pas à moi qu'on contera de ces sornettes.

MARGUERITE.

Oh! non, monsieur Cornélius, ce n'est pas à vous! à vous, le maître d'école du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous êtes si savant, monsieur Cornélius!

Elle le regarde avec admiration.

CORNÉLIUS, avec importance.

Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos enfants. (Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de lui.) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pères: d'abord Laurent Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprimé quelques volumes avec des caractères mobiles. Ensuite, le célèbre Jean Fust, qui a imprimé des psautiers, des missels, les Offices de Cicéron et autres ouvrages, et qui est mort de la peste, à Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a perfectionné la manière de fabriquer les caractères, et qui fut tué à la prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau. Nous avons, dans nos écoles, des exemplaires de tous les ouvrages dont je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (Il tire de sa poche trois volumes.) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier de Harlem: Lettres d'Indulgence. Voyez: imprimé par Laurent Coster, à Harlem. (Ils regardent le volume.) Voici l'un des volumes imprimé par Fust, à Mayence (Il leur montre le livre.) et qui porte: Imprimerie de Fust, à Mayence. Voici enfin, la bible imprimée par Scheffer, à Mayence. Aucun livre imprimé ne porte, que je sache, le nom de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: Imprimé par Gutenberg et je vous donnerai raison.

MARGUERITE.

Oui, montrez-lui un livre imprimé par Gutenberg... (Le regardant avec admiration.) Comme il parle bien!... comme il est savant!

MEYER.

Alors, ce vagabond qui se prétend gentilhomme... Attendez, je vais lui dire son fait! (Il va à Gutenberg, qui est toujours assis à la table de gauche.) Vous savez, mon vieux, que vous n'êtes pas plus gentilhomme que ma pantoufle, et vous n'avez rien inventé du tout!... L'imprimerie a eu trois pères... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un marchand d'images.

GUTENBERG.

Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai.

MEYER.

Le second papa a été le célèbre Fust, qui, étant à Paris, a inventé la peste... (Marguerite le tire par la manche.) C'est-à-dire, qui est mort de la peste à Paris.

GUTENBERG, d'un air concentré.

Continue!

MEYER.

Et son troisième papa, c'est Scheffer, qui a fait le siège de Mayence, (Même jeu de Marguerite.) c'est-à-dire qui a été tué au siège de Mayence.

GUTENBERG, d'un air plus concentré.

Après?

MEYER.

Après, c'est tout... (D'un air d'importance.) Montrez-moi un seul livre portant la mention: Imprimé par Gutenberg, et je vous donnerai raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez conté des contes, et ce que vous avez de mieux à faire, c'est de détaler d'ici... Je ne vous reproche pas mon jambon, ni ma bière, mais enfin...

GUTENBERG, se levant et éclatant.

Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'idées? Qui a dit que Gutenberg est menteur et traître? (Il lève son bâton. Les buveurs reculent. Cornélius, Meyer, et Marguerite, s'écartent et vont à l'extrême droite[C].) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et cruels, qui ont envahi, à main armée, notre malheureuse ville, et qui l'ont saccagée. Je suis au milieu de ceux qui ont brûlé mes ateliers, causé ma ruine et tué Pierre Scheffer! (Il brandit son bâton.) Prenez garde à vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous avez ruiné, volé, perdu à jamais, Gutenberg vous menace et vous brave.

Ils s'écartent davantage[C].

MEYER.

Prenons garde, il est complètement fou!

FRIÉLO.

Mon cher maître, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal!

GUTENBERG.

Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons laissé à l'hôtellerie, ma femme, ma chère Annette: cours, Friélo, va lui dire que je veux partir tout de suite, et ramène-la.

FRIÉLO.

L'hôtellerie où nous avons laissé dame Annette, est près d'ici. Dans un quart d'heure, je vous l'amène.

Il sort.

NOTES: