Une fille très-belle, et rien de plus,
Il l'aimait mieux que bien.
POLONIUS, à part.—Encore question de ma fille!
HAMLET.—Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté?
POLONIUS.—Si vous m'appelez Jephté, mon seigneur, j'ai une fille que j'aime mieux que bien.
HAMLET.—Non, cela ne fait pas suite.
POLONIUS.—Qu'est-ce donc qui fait suite, mon seigneur?
HAMLET.—Eh bien!
Comme par hasard,
Dieu le sait!....
Et puis vous savez:
Il advint donc,
Comme on pouvait le croire?
Le premier couplet de la pieuse complainte vous en apprendra plus long, car, regardez! voici venir mon interruption. (Quatre ou cinq comédiens entrent.) Vous êtes les bienvenus, mes maîtres, tous les bienvenus.—Je suis enchanté de te voir bien portant.—Bonjour, mes bons amis.—Oh! mon vieil ami, qu'est-ce donc? ta tête a pris de la frange depuis la dernière fois que je t'ai vu; viens-tu en Danemark pour me faire la barbe? Eh quoi! ma jeune dame et princesse, par Notre-Dame! Votre Seigneurie est plus près du ciel que la dernière fois où je vous vis, de toute la hauteur d'un socque à l'italienne! Dieu veuille que votre voix, comme une pièce d'or qui n'a plus cours, ne se soit pas fêlée au delà de l'anneau7! Mes maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Allons, sus tout de suite, sus, comme des fauconniers de France, et volons au premier gibier que nous voyons. Il nous faut une tirade à l'instant; donnez-nous un avant-goût de votre talent; allons, quelque tirade passionnée.
Note 7: (retour) Cela s'adresse à un jeune acteur chargé des rôles de femmes. Hamlet, le voyant grandi, suppose que sa voix a mué ou va muer et le rendre impropre à ses anciens rôles. C'était la règle, en Angleterre, qu'une pièce d'or n'avait plus cours quand elle était entamée par quelque fêlure au delà du cercle dont l'effigie était entourée.
LE PREMIER COMÉDIEN.—Quelle tirade, mon seigneur?
HAMLET.—Je t'ai entendu une fois dire une tirade, mais elle n'a jamais été jouée sur le théâtre, ou si elle l'a été, elle n'est pas allée au delà d'une fois; car la pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas à la multitude; c'était du caviar pour le plus grand nombre8; mais, à mon avis, et selon d'autres personnes dont les jugements en cette matière donnent le ton aux miens de bien plus haut, c'était une excellente pièce; des scènes bien filées, écrites avec autant de réserve que de finesse. Je me souviens que quelqu'un disait qu'il n'y avait point d'épices dans les vers pour donner à la pensée du montant, ni dans les phrases une pensée qui pût convaincre l'auteur d'affectation; il disait que c'était une oeuvre d'un goût estimable, aussi saine que douce, et bien plutôt belle que parée9. Il y avait surtout un morceau que j'aimais beaucoup; c'était le récit d'Enée à Didon, et surtout le passage où il parle du meurtre de Priam. Si cela vit encore en votre mémoire, commencez à ce vers,... voyons un peu, voyons:
Le hérissé Pyrrhus, pareil à la bête hyrcanienne....
Note 8: (retour) Le caviar, connu depuis peu des Anglais au temps de Shakspeare, faisait les délices des gourmets raffinés, et Ben Jonson a souvent tourné en ridicule l'importance de ces friandises exotiques, anchois, macaroni, caviar, etc.
Note 9: (retour) Les commentateurs sont une race d'hommes à part et capables de tout; il faut être convaincu de cela par avance pour en croire ses yeux, quand on voit un des plus savants et plus fervents interprètes anglais de Shakspeare prétendre qu'il n'y a point d'ironie dans les remarques de Hamlet que nous venons de traduire, ni de parodie dans les tirades qui vont suivre. Autant dire que Molière était de l'avis de Philinte, et non de l'avis d'Alceste, à propos du sonnet d'Oronte. On verra plus loin (acte III, sc. II) ce que Shakspeare pensait des acteurs emphatiques. Ici nous avons son opinion sur les écrivains ampoulés et précieux. Que Shakspeare lui-même soit parfois tombé, en courant, dans quelques-uns des défauts qu'il raille ainsi, on doit l'avouer; mais on n'en doit pas conclure que, de sang-froid, et chez les autres, il ait admiré ces défauts systématiquement entassés et sans aucune beauté qui les compensât. Chacun des éloges mis ici dans la bouche de Hamlet est une contre-vérité sous la plume de Shakspeare. Hamlet annonce comme simples et mesurés les vers où Shakspeare a imité la violence et les faux ornements du style à la mode. A quel point l'intention est satirique et son imitation exacte, on en peut juger par ce fragment de la pièce qu'il a parodiée: Didon, reine de Carthage, tragédie de Christophe Marlowe et de Thomas Nash. Ænée raconte à Didon comment Pyrrhus, dans le palais royal de Troie, répondit aux larmes de Priam et d'Hécube: «N'étant pas du tout ému, souriant de leurs larmes, ce boucher, tandis que Priam tenait encore les mains levées, lui marcha sur la poitrine, et de son épée lui fit voler les mains.... Aussitôt la reine frénétique sauta aux yeux de Pyrrhus, et, se suspendant par les ongles à ses paupières, prolongea un peu la vie de son époux; mais à la fin les soldats la tirèrent par les talons et la balancèrent, haletante, dans le vide qui envoya un écho au roi blessé; alors celui-ci souleva du sol ses membres alités et aurait voulu se colleter avec le fils d'Achille, oubliant à la fois son manque de forces et son manque de mains. Pyrrhus le dédaigne; il balaye autour de lui, avec son épée, dont le choc a fait tomber le vieux roi, et depuis le nombril jusqu'à la gorge, d'un seul coup, il fend le vieux Priam. Au dernier soupir du mourant, la statue de Jupiter commença à baisser son front de marbre, comme en haine de Pyrrhus et de sa méchante action; mais lui, insensible, il prit le drapeau de son père, le plongea dans le sang froid et glacé du vieux roi, et courut eu triomphe vers les rues; il ne put passer à cause des hommes tués: alors, appuyé sur son épée, il se tint aussi immobile qu'une pierre, contemplant le feu dont brûlait la riche Ilion.» Mais, n'êtes-vous pas de l'avis de Didon qui s'écrie, dès que les mains de Priam sont coupées: «Oh! arrêtez.... Je n'en puis entendre davantage?»
Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.
Le hérissé Pyrrhus, dont les armes de sable, noires comme son projet, ressemblaient à la nuit quand il était couché dans le sinistre cheval, porte maintenant ces redoutables et noires couleurs barbouillées d'un blason plus lugubre: de pied en cap, maintenant il est tout gueules, horriblement colorié du sang des pères, des mères, des filles, des fils, cuit et empâté par les rues brûlantes qui prêtent une tyrannique et damnée lueur au meurtre de leur seigneur et maître. Rôti dans son courroux et dans ces flammes, et ainsi bardé de caillots coagulés, avec des yeux semblables à des escarboucles, l'infernal Pyrrhus cherche le vieil ancêtre Priam....»
Continuez, à présent.
POLONIUS.—Devant Dieu! mon seigneur, bien déclamé, avec bon accent et bon discernement!
LE PREMIER COMÉDIEN.—Bientôt il le trouve lançant des coups trop courts aux Grecs; son antique épée, rebelle à son bras, demeure où elle tombe et désobéit au commandement. Inégal adversaire, Pyrrhus pousse à Priam; dans sa rage, il frappe à côté; mais rien qu'au sifflement et au vent de sa féroce épée, le père énervé tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on dirait ému par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses sommets enflammés, et, avec un hideux fracas, fait prisonnière l'oreille de Pyrrhus; car voici: son épée qui allait s'abattant sur la tête, blanche comme le lait, du respectable Priam, sembla adhérer à l'air et s'y fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en peinture, s'arrêta, et comme s'il eût été une personne neutre en présence de sa volonté et de ses intérêts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons souvent, à l'approche de quelque orage, un silence dans les cieux, les nuées arrêtées, les hardis aquilons sans parole, et, au-dessous, le globe aussi muet que la mort, et tout à coup l'effroyable tonnerre déchirant toute la contrée; ainsi, après cette pause de Pyrrhus, un réveil de vengeance le ramène à l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent sur l'armure de Mars, forgée pour être mise à l'épreuve de l'éternité, avec moins de remords que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam. Hors d'ici, hors d'ici, toi, prostituée, ô Fortune! Et vous tous, ô dieux! assemblés en synode général, ôtez-lui son pouvoir; brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue, et faites-en rouler le moyeu arrondi sur la pente des collines du ciel, aussi bas que chez les démons!
POLONIUS.—Ce discours est trop long.
HAMLET.—Il ira chez le barbier en même temps que votre barbe. Je t'en prie, continue; il lui faut quelque gigue ou quelque conte de mauvais lieu; sans cela il s'endort; continue. Passons à Hécube.
LE PREMIER COMÉDIEN.—Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine encapuchonnée...
HAMLET.—La reine encapuchonnée!
POLONIUS.—Est-ce bien? Oui, «reine encapuchonnée» est bien.
LE PREMIER COMÉDIEN.—...courir, pieds nus, çà et là, et, du flux aveugle de ses yeux, menacer les flammes—ayant un chiffon sur sa tête où naguère se tenait le diadème—et en manière de robe, autour de ses reins décharnés et tout fourbus par trop d'enfantements, une courtepointe ramassée dans l'alarme de la peur,—celui qui eût vu cela aurait, avec une langue infusée de venin, prononcé contre l'empire de la fortune le grief de haute trahison. Mais si les dieux eux-mêmes l'avaient vue alors, quand elle vit Pyrrhus se faire un jeu malicieux de réduire en hachis, à coups d'épée, le corps de son mari, le soudain éclat de clameurs qu'elle fit (à moins que les choses mortelles ne les émeuvent pas du tout) aurait pu traire les yeux brûlants du ciel et toute la passion qui est dans les dieux.
POLONIUS.—Regardez s'il n'a pas changé de couleur; il a les larmes aux yeux. Je t'en prie, restons-en là.
HAMLET.—C'est bon! je te ferai bientôt déclamer le reste. Mon bon seigneur, voulez-vous veiller à ce que les comédiens soient bien pourvus? Vous entendez, il faut en user bien avec eux, car ils sont l'essence et la chronique abrégée des temps. Il vaudrait mieux pour vous avoir une méchante épitaphe après votre mort, que d'être maltraité par eux durant votre vie.
POLONIUS.—Mon seigneur, je les traiterai selon leur mérite.
HAMLET.—Eh! l'homme! beaucoup mieux, par la tête-bleu! Traitez-moi chaque homme selon son mérite, et qui donc, en ce cas, échappera aux étrivières? Traitez-les selon votre propre rang et votre dignité; moindres seront leurs droits, plus méritoire sera votre bonté. Emmenez-les.
POLONIUS.—Venez, messieurs.
HAMLET.—Suivez-le, mes amis; nous verrons une pièce demain. Écoute, mon vieil ami: pouvez-vous jouer le Meurtre de Gonzague?
LE PREMIER COMÉDIEN.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Eh bien! nous donnerons cela demain au soir. Vous pourriez, au besoin, étudier un discours de quelques douze ou seize vers que je voudrais mettre par écrit et y insérer? ne pourriez-vous pas?
LE PREMIER COMÉDIEN.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Très-bien. Suivez ce seigneur, et faites attention à ne pas vous moquer de lui. (Polonius et les comédiens sortent.)—(A Rosencrantz et à Guildenstern.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu'à ce soir; vous êtes les bienvenus à Elseneur.
ROSENCRANTZ.—Mon bon seigneur!
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
HAMLET.—Or çà, Dieu soit avec vous!—Maintenant je suis seul. Oh! quel drôle et quel rustre inerte je suis! N'est-ce pas chose monstrueuse que ce comédien que voici, dans une pure fiction, dans une passion rêvée, puisse, selon sa propre idée, contraindre son âme à ce point que, par le travail de son âme, son visage entier blêmisse. Et des pleurs dans ses yeux! l'égarement dans sa physionomie! une voix brisée! et toute son action appropriant les formes à l'idée! Et tout cela pour rien! pour Hécube! Qu'est-ce que lui est Hécube, ou qu'est-ce qu'il est à Hécube, lui, pour qu'il pleure pour elle? Que ferait-il donc s'il avait, pour se passionner, le motif et le mot d'ordre que j'ai? Il inonderait de larmes le théâtre, il déchirerait l'oreille de la multitude par de formidables paroles, il rendrait fou le coupable et épouvanterait l'innocent; il confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur, sur ma parole! les facultés mêmes d'entendre et de voir. Et moi! moi, cependant, plat coquin, courage de boue, je suis là à parler comme un Jeannot rêveur10, mal imprégné de la fécondité de ma cause, et je ne puis rien dire, non, rien pour un roi dont le domaine et la très-chère vie ont subi un infernal échec. Suis-je un lâche? Qui vient m'appeler drôle? se jeter au travers de mon chemin11? m'arracher la barbe et me la souffler à la face? me tirer par le nez? me donner des démentis par la gorge, jusqu'à me les enfoncer dans les poumons? Qui me fait cela? ah! qu'est-ce donc? Je prendrais bien la chose, car il faut assurément que j'aie un foie de pigeonneau, et que je manque du fiel qui doit rendre amère l'oppression; autrement, avant cette heure, j'aurais engraissé déjà tous les vautours de la contrée avec les entrailles de ce laquais! O sanglant, sensuel coquin! Traître sans remords, sans pudeur, dénaturé coquin! Eh bien! quoi? Quel âne suis-je donc? Ceci est très-brave que, moi, fils d'un bien-aimé père assassiné, moi, excité à ma vengeance par le ciel et l'enfer, j'aie besoin comme une catin de décharger mon coeur en paroles et que je tombe dans les malédictions comme une vraie coureuse de rues, comme une fille de cuisine! Fi donc! fi! En avant, mon cerveau! Un instant: j'ai entendu dire que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, avaient, par l'artifice même de la scène, été frappées à l'âme de telle sorte que, sur l'heure, elles avaient déclaré leurs forfaits12. Car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas de langue, saura parler par quelque organe miraculeux. Je ferai jouer, par ces comédiens, quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père, devant mon oncle, et j'observerai son apparence, je le sonderai jusqu'au vif; s'il se trouble, je sais mon chemin. L'esprit que j'ai vu pourrait bien être un démon; le démon a le pouvoir de prendre une forme qui plaît; oui, et peut-être, grâce à ma faiblesse et à ma mélancolie (car il est très-puissant sur les tempéraments ainsi faits), m'abuse-t-il pour me damner. Je veux me fonder sur des preuves plus directes que cela. Oui, cette pièce est le piège où je surprendrai la conscience du roi.
(Il sort.)
Note 10: (retour) John-a-dreams, par allusion à quelque personnage d'une histoire populaire. De même en France, on donnait autrefois, et Brantôme donnait encore le surnom de Guillot le Songeur à ceux qui perdaient leur temps et leurs escrimes à excogiter divers moyens d'agir—en souvenir du chevalier Guillan le Pensif, l'un des personnages de l'Amadis.
Note 11: (retour) Le texte porte:Who calls me villain? breaks my pate across?
Mais il me semble évident qu'il faut lire: my pace où my path. L'extrême négligence avec laquelle ont été imprimées les premières éditions de Shakspeare excuse, et au delà, cette petite correction. Tel quel, le texte voudrait dire: «Qui vient me fendre d'outre en outre la caboche?» Après cela, le nez tiré et les plus profonds démentis seraient peu de chose, et Hamlet ne serait pas très-lâche de prendre bien un traitement qui le mettrait hors d'état de prendre mal quoi que ce fût. Sa folie, si folie il y a, n'est pas si sotte; elle a de la méthode, comme nous l'a dit Polonius. A chaque pensée qu'il conçoit, à chaque fait qu'il imagine, on le voit rapidement aller et rouler de conséquence en conséquence, raisonneur passionné qui s'enivre de ses remarques, de ses calculs, de ses soupçons, du jeu qu'il joue devant les autres, de sa sévérité envers lui-même. Ce cours précipitamment régulier, ces bonds suivis par lesquels avance l'impétueuse logique des pensées et des paroles de Hamlet étaient trop selon le génie de Shakspeare pour n'être pas partout dans le caractère de son héros. Hamlet, dans le passage qui nous occupe ici, se représente une série graduée d'injures dont il se trouve digne; il y pense, il la voit, il y est; son adversaire s'emporte à plus d'insolence à mesure que lui-même il s'abaisse à plus de patience; c'est ainsi que tout se passe dans son esprit. C'est ainsi que, peu de lignes plus haut, quand il suppose un comédien poussé par les motifs qui laissent Hamlet immobile, quand il se représente en même temps l'acteur et les spectateurs sous le coup d'une réalité si poignante, il arrive enfin à «frapper de stupeur les facultés même d'entendre et de voir.» Notez cette abstraction. L'oreille était déjà déchirée, l'oeil déjà épouvanté; mais plus loin encore, tout au fond de la cervelle et de l'âme, Hamlet va chercher la faculté même d'entendre et de voir; c'est la dernière hyperbole d'un analyste furieux. On est trop heureux quand il n'a qu'à traduire avec une véritable exactitude pour reproduire ces nuances admirablement raisonnables de Shakspeare. Quand il n'y a qu'une lettre à changer pour les lui rendre, faut-il respecter jusqu'à la superstition un vieux texte, condamné en cent autres endroits?
Note 12: (retour) > Il est probable que Shakspeare avait en vue une aventure de son temps. La vieille histoire du frère François était jouée par les comédiens du comte de Sussex, à Lynn, dans la province de Norfolk; une femme y était représentée éprise d'un jeune gentilhomme; et, pour mieux s'assurer la possession de son amant, elle avait secrètement assassiné son mari, dont l'ombre la poursuivait et se présentait différentes fois devant elle dans les lieux les plus retirés où elle s'enfermait. Il y avait au spectacle une femme de la ville qui jusqu'alors avait joui d'une bonne réputation, et qui sentit en ce moment sa conscience extrêmement troublée et poussa ce cri soudain: «O mon mari! mon mari!» «Je vois l'ombre de mon mari qui me poursuit et me menace..» A ces cris aigus et inattendus, le peuple qui l'environnait fut étonné, et lui en demanda la raison. Aussitôt, sans autres instances, elle répondit qu'il y avait sept ans que pour jouir d'un jeune amant qu'elle nomma, elle avait empoisonné son mari, dont l'image terrible s'était représentée à elle sous la forme de ce spectre; elle avoua tout devant les juges, et fut condamnée. Les acteurs et plusieurs habitants de la ville furent témoins de ce fait.
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
(Un appartement dans le château.)
LE ROI, LA REINE, POLONIUS, OPHÉLIA, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN entrent.
LE ROI.—Et vous ne pouvez pas, en faisant dériver la conversation, savoir de lui pourquoi il montre ce désordre, déchirant si cruellement tous ses jours de repos par une turbulente et dangereuse démence?
ROSENCRANTZ.—Il avoue bien qu'il se sent lui-même dérouté; mais pour quel motif, il ne veut en aucune façon le dire.
GUILDENSTERN.—Et nous ne le trouvons pas disposé à se laisser sonder; mais avec une folie rusée, il nous échappe, quand nous voudrions l'amener à quelque aveu sur son véritable état.
LA REINE.—Vous a-t-il bien reçus?
ROSENCRANTZ.—Tout à fait en galant homme.
GUILDENSTERN.—Mais avec beaucoup d'effort dans sa manière.
ROSENCRANTZ.—Avare de paroles, mais quant à nos questions seulement; très-libre dans ses répliques.
LA REINE.—L'avez-vous provoqué à quelque passe-temps?
ROSENCRANTZ.—Madame, il s'est justement trouvé que nous avons rencontré sur notre chemin certains comédiens; nous lui avons parlé d'eux, et nous avons cru voir en lui une espèce de joie d'entendre cette nouvelle. Ils sont quelque part dans le palais; et, à ce que je crois, ils ont déjà l'ordre de jouer ce soir devant lui.
POLONIUS.—Cela est très-vrai, et il m'a prié d'engager Vos Majestés à entendre et à voir cette affaire.
LE ROI.—De tout mon coeur, et j'ai beaucoup de contentement à apprendre qu'il soit porté à cela. Mes chers messieurs, aiguisez encore en lui ce goût et poussez plus avant ses projets vers de tels plaisirs.
ROSENCRANTZ.—Ainsi ferons-nous, mon seigneur.
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
LE ROI.—Douce Gertrude, laissez-nous aussi, car nous avons, sans nous découvrir, mandé Hamlet ici, afin qu'il y puisse, comme par hasard, se trouver en face d'Ophélia. Son père et moi, espions sans reproche, nous nous placerons de manière que, voyant sans être vus, nous puissions juger avec certitude de leur rencontre, et conclure d'après lui-même, selon qu'il se sera comporté, si c'est le renversement de son amour, ou non, qui le fait ainsi souffrir.
LA REINE.—Je vais vous obéir. Et quant à vous, Ophélia, je souhaite que vos rares beautés soient l'heureuse cause de l'égarement de Hamlet; car je pourrai ainsi espérer que vos vertus, au grand honneur de tous deux, le remettront dans la bonne voie.
OPHÉLIA.—Madame, je souhaite que cela se puisse.
(La reine sort.)
POLONIUS.—Ophélia, promenez-vous ici.... Gracieux maître, s'il vous plaît, nous irons nous placer. (A Ophélia.) Lisez dans ce livre; cette apparence d'une telle occupation pourra colorer votre solitude.... Nous sommes souvent blâmables en ceci.... la chose n'est que trop démontrée.... avec le visage de la dévotion et une démarche pieuse, nous faisons le diable lui-même blanc et doux comme sucre, de la tête aux pieds.
LE ROI (à part).—Oh! cela est trop vrai! De quelle cuisante lanière ce langage fouette ma conscience! La joue de la prostituée, savamment plâtrée d'une fausse beauté, n'est pas plus laide sous la matière dont elle s'aide, que ne l'est mon action sous mes paroles peintes et repeintes! O pesant fardeau!
POLONIUS.—Je l'entends venir, retirons-nous, mon seigneur. (Le roi et Polonius sortent.) (Hamlet entre).
HAMLET.—Être ou n'être pas, voilà la question.... Qu'y a-t-il de plus noble pour l'âme? supporter les coups de fronde et les flèches de la fortune outrageuse? ou s'armer en guerre contre un océan de misères et, de haute lutte, y couper court?... Mourir.... dormir.... plus rien.... et dire que, par un sommeil, nous mettons fin aux serrements de coeur et à ces mille attaques naturelles qui sont l'héritage de la chair! C'est un dénoûment qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.... dormir.... dormir! rêver peut-être? Ah! là est l'écueil; car dans ce sommeil de la mort, ce qui peut nous venir de rêves, quand nous nous sommes soustraits à tout ce tumulte humain, cela doit nous arrêter. Voilà la réflexion qui nous vaut cette calamité d'une si longue vie! Car qui supporterait les flagellations et les humiliations du présent, l'injustice de l'oppresseur, l'affront de l'homme orgueilleux, les angoisses de l'amour méprisé, les délais de la justice, l'insolence du pouvoir, et les violences que le mérite patient subit de la main des indignes?—quand il pourrait lui-même se donner son congé avec un simple poignard!—Qui voudrait porter ce fardeau, geindre et suer sous une vie accablante, n'était que la crainte de quelque chose après la mort, la contrée non découverte dont la frontière n'est repassée par aucun voyageur, embarrasse la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons, plutôt que de fuir vers ceux que nous ne connaissons pas? Ainsi la conscience fait de nous autant de lâches; ainsi la couleur native de la résolution est toute blêmie par le pâle reflet de la pensée, et telle ou telle entreprise d'un grand élan et d'une grande portée, à cet aspect, se détourne de son cours et manque à mériter le nom d'action.... Doucement, maintenant! Voici la belle Ophélia. Nymphe, dans tes oraisons, puissent tous mes péchés être rappelés!
OPHÉLIA.—Mon bon seigneur, comment se porte Votre Honneur depuis tant de jours?
HAMLET.—Je vous remercie humblement. Bien, bien, bien.
OPHÉLIA.—Mon seigneur, j'ai de vous des souvenirs que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre; je vous prie, recevez-les maintenant.
HAMLET.—Non, ce n'est pas moi; je ne vous ai jamais rien donné.
OPHÉLIA.—Mon honoré seigneur, vous savez bien que si; et même avec ces dons allaient des paroles faites d'une si suave haleine qu'elles rendaient les choses plus précieuses; leur parfum est perdu, reprenez-les; car pour une âme noble, le plus riche bienfait devient pauvre lorsque le bienfaiteur se montre malveillant. Les voici, mon seigneur.
HAMLET.—Ah! ah! êtes-vous honnête?
OPHÉLIA.—Mon seigneur?
HAMLET.—Êtes-vous belle?
OPHÉLIA.—Que veut dire Votre Seigneurie?
HAMLET.—Que si vous êtes honnête et belle, il faut bien prendre garde que votre beauté n'ait aucun commerce avec votre honnêteté.
OPHÉLIA.—Mais la beauté, mon seigneur, peut-elle être en meilleure compagnie qu'avec l'honnêteté?
HAMLET.—Oui, vraiment; car le pouvoir de la beauté aura transformé l'honnêteté, de ce qu'elle est, en une sale entremetteuse plus tôt que la force de l'honnêteté n'aura transfiguré la beauté à son image. C'était, il y a quelque temps, un paradoxe, mais le temps présent le prouve. Je vous ai aimée jadis.
OPHÉLIA.—En vérité, mon seigneur, vous me l'avez fait croire.
HAMLET.—Vous n'auriez pas dû me croire; car la vertu a beau greffer notre vieille souche, nous nous sentirons toujours de noire origine. Je ne vous aimais pas.
OPHÉLIA.—Je n'en ai été que plus déçue.
HAMLET.—Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu te faire mère et nourrice de pécheurs? Je suis moi-même passablement honnête, et pourtant je pourrais m'accuser de choses telles qu'il vaudrait mieux que ma mère ne m'eût pas mis au monde; je suis très-orgueilleux, vindicatif, ambitieux; j'ai en cortège autour de moi plus de péchés que je n'ai de pensées pour les loger, d'imagination pour leur donner une forme, ou de temps pour les commettre. Qu'est-ce que des gens comme moi ont à faire de traînasser entre la terre et le ciel13? Nous sommes tous de fieffés coquins, ne crois aucun de nous. Va-t'en droit ton chemin jusqu'à un cloître. Où est votre père?
Note 13: (retour) Une rencontre de Hamlet et de René dans le même sentiment de tristesse et la même rapide image, une ressemblance de hardiesse familière dans l'expression, entre Shakspeare et Chateaubriand, n'est-ce pas un fait tout naturel et comme un hasard qu'on devait prévoir? Ainsi M. de Chateaubriand, peu d'années avant sa mort (10 août 1840), écrivait à madame Récamier: «Si ce n'était votre belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.» (Souvenirs de madame Récamier, tome II, p. 499.)
OPHÉLIA.—À la maison, mon seigneur.
HAMLET.—Qu'on ferme la porte sur lui, afin qu'il ne puisse pas jouer le rôle d'un sot ailleurs qu'en sa propre maison. Adieu!
OPHÉLIA.—Oh! secourez-le, cieux cléments!
HAMLET.—Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette malédiction; sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie. Va-t'en dans un cloître; adieu! Ou si tu veux à toute force te marier, épouse un sot; car les hommes sages savent bien quels monstres vous faites d'eux. Au cloître, allons, et au plus vite! Adieu.
OPHÉLIA.—O puissances célestes, guérissez-le!
HAMLET.—J'ai aussi entendu parler de vos peintures, bien à ma suffisance. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites vous-mêmes un autre. Vous dansez, vous trottez, vous chuchotez, vous débaptisez les créatures de Dieu, et vous mettez votre frivolité sur le compte de votre ignorance. Allez, je ne veux plus de cela; c'est cela qui m'a rendu fou. Je vous le dis, nous ne ferons plus de mariage; ceux qui sont mariés déjà vivront ainsi, tous, excepté un; les autres resteront comme ils sont. Au cloître! Allez.
(Hamlet sort.)
OPHÉLIA.—Oh! quel noble esprit est là en ruines! Courtisan, soldat, savant, le regard, la langue, l'épée! L'attente et la fleur de ce beau royaume, le miroir de la mode et le moule des bonnes formes, le seul observé de tous les observateurs, tout à fait, tout à fait à bas! Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses voeux mélodieux, maintenant je vois cette noble et tout à fait souveraine raison, telle que les plus douces cloches quand elles se fêlent, rendre des sons faux et durs! cette forme incomparable et ces traits de jeunesse épanouie flétris par de tels transports! Oh! le malheur est sur moi! Avoir vu ce que j'ai vu et voir ce que je vois!
(Le roi et Polonius rentrent.)
LE ROI.—L'amour? non, ses affections ne suivent pas cette route; et ce qu'il disait, quoique manquant un peu de suite, ne ressemblait pas à de la folie. Il y a dans son âme quelque chose sur quoi sa mélancolie s'est établie à couver, et je soupçonne fort que l'éclosion et le produit seront quelque danger. Pour le prévenir, je viens, par une résolution vive, de régler tout ainsi: il partira en hâte pour l'Angleterre, et ira réclamer nos tributs négligés. Peut-être les mers, la différence des pays et la varieté des objets, pourront-elles chasser ce je ne sais quoi qui est l'idée fixe de son coeur et où se heurte sans cesse son cerveau qui le jette ainsi hors de l'usage de lui-même. Qu'en pensez-vous?
POLONIUS.—Cela fera bon effet; mais néanmoins je crois que l'origine et le commencement de son chagrin proviennent d'un amour maltraité.—Eh bien! Ophélia, vous n'avez pas besoin de nous dire ce que le seigneur Hamlet a dit; nous avons tout entendu.—Mon seigneur, agissez comme il vous plait; mais, si vous le trouvez bon, faites qu'après la représentation, la reine sa mère, toute seule avec lui, le presse de dévoiler son chagrin. Qu'elle le traite rondement; et moi, si tel est votre bon plaisir, je me placerai dans le vent de toute leur conversation. Si elle ne le pénètre pas, envoyez-le en Angleterre, ou confinez-le dans le lieu que votre sagesse croira le meilleur.
LE ROI.—C'est ce que nous ferons; la folie d'un homme de haut rang ne peut rester sans surveillance.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
(Une salle dans le château.)
HAMLET entre avec quelques comédiens.
HAMLET.—Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononcé devant vous, en le laissant légèrement courir sur la langue; mais si vous le déclamez à pleine bouche, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aurais tout aussi bien pour agréable que mes vers fussent dits par le crieur de la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec votre main, de cette façon; mais usez de tout sobrement car dans le torrent même et la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de votre passion, vous devez prendre sur vous et garder une tempérance qui puisse lui donner une douceur coulante. Oh! cela me choque dans l'âme d'entendre un robuste gaillard, grossi d'une perruque, déchiqueter une passion, la mettre en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les oreilles du parterre, qui, le plus souvent, n'est à la hauteur que d'une absurde pantomime muette, ou de beaucoup de bruit. Je voudrais qu'un tel gaillard fût fouetté, pour charger ainsi les Termagants;14 c'est se faire plus Hérode qu'Hérode lui-même. Je vous en prie, évitez cela.
Note 14: (retour) Termagant était, dit-on, dans les vieux poëmes romanesques, le nom donné au dieu des tempêtes chez les Sarrasins. De là son nom vint, dans les vieux mystères, partager avec le nom d'Hérode le privilège de désigner un tyran plein de violence et d'ostentatoire orgueil, personnage presque obligé de ce théâtre primitif, sorte de Matamore tragique et toujours pris au sérieux.
PREMIER COMÉDIEN.—J'assure Votre Altesse....
HAMLET.—Ne soyez pas non plus trop apprivoisé, mais que votre propre discernement soit votre guide; réglez l'action sur les paroles, et les paroles sur l'action, avec une attention particulière à n'outre-passer jamais la convenance de la nature; car toute chose ainsi outrée s'écarte de la donnée même du théâtre, dont le but, dès le premier jour comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, pour ainsi parler, un miroir à la nature; de montrer à la vertu ses propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque incarnation du temps sa forme et son empreinte.15 Tout cela donc, si vous outrez ou si vous restez en deçà, quoique cela puisse faire rire l'ignorant, ne peut que faire peine à l'homme judicieux, dont la censure, fût-il seul, doit, dans votre opinion, avoir plus de poids qu'une pleine salle d'autres spectateurs. Oh! il y a des comédiens que j'ai vus jouer,—et je les ai entendu vanter par d'autres personnes, et vanter grandement, pour ne pas dire grossement, qui, n'ayant ni voix de chrétiens, ni démarche de chrétiens, ni de païens, ni d'hommes se carraient et beuglaient au point de m'avoir donné à penser que quelques-uns des manouvriers de la nature avaient fait des hommes et ne les avaient pas bien faits, tant ces gens-là imitaient abominablement l'humanité!
Note 15: (retour) Nous avons adopté ici une légère correction de M. Mason: every âge and body of the time, au lieu de the very age, qui ne donnait aucun sens admissible. Même avec cette correction, le sens est vague. La langue anglaise n'est pas aussi rigoureuse que la langue française, et souvent la plume hâtive de Shakspeare esquisse avec une ampleur flottante telle ou telle idée que nous voudrions plus nettement définie. The time, est-ce seulement le temps même des comédiens et leurs contemporains, ou bien est-ce le passé comme le présent, et l'ensemble de la durée humaine? Every âge, est-ce la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse, ou l'époque du roi Henri VI, celle de Macbeth, celle de Jules César, celle d'Énée et des héros épiques? Sont-ce les diverses générations d'un même siècle, ou les divers siècles de l'histoire? Every body, est-ce chaque personnage saillant, ou chaque caractère personnifié, ou chaque classe, chaque groupe de la société? Tout cela peut et doit, selon nous, être sous-entendu à la fois dans les quelques mots abstraits et incertains de Shakspeare, comme, plus haut, lorsqu'il appelait le théâtre «l'essence et la chronique abrégée du temps.» En somme, every age and body of the time, dans cet autre mauvais langage qui est du XIXe siècle, cela se dirait probablement: chaque phase et chaque type de la vie.
PREMIER COMÉDIEN.—J'espère que nous avons passablement réformé cela chez nous.
HAMLET.—Ah! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent vos clowns n'en disent pas plus qu'on n'en a écrit dans leur rôle; car il y en a qui se mettent à rire eux-mêmes, pour mettre en train de rire un certain nombre de spectateurs imbéciles. Cependant, à ce moment-là même, il y a peut-être quelque situation essentielle de la pièce qui exige l'attention. Cela est détestable, et montre la plus pitoyable prétention de la part du sot qui use de ce moyen. Allez, préparez-vous. (Les comédiens sortent.)—(Polonius, Rosencrantz et Guildenstern entrent.) Où en sommes-nous, mon seigneur? Le roi veut-il entendre ce chef-d'oeuvre?
POLONIUS.—Oui, et la reine aussi, et cela tout de suite.
HAMLET.—Dites aux acteurs de faire hâte. (Polonius sort.) Voulez-vous tous deux aller aussi les presser?
TOUS DEUX.—Oui, mon seigneur.
(Horatio entre.) (Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
HAMLET.—Qu'est-ce? Ah! Horatio!
HORATIO.—Me voici, mon doux seigneur, à votre service.
HAMLET.—Horatio, tu es de tout point l'homme le plus juste que jamais ma pratique du monde m'ait fait rencontrer.
HORATIO.—Oh! mon cher seigneur!
HAMLET.—Non, ne crois pas que je flatte; car quel avantage puis-je espérer de toi qui n'as d'autre revenu que ton bon courage, pour te nourrir et t'habiller? Pourquoi le pauvre serait-il flatté? Non! Que la langue doucereuse aille lécher la pompe stupide! que les charnières moelleuses du genou se courbent là où le profit récompense la servilité!... M'entends-tu bien? depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix et a pu distinguer parmi les hommes, elle t'a pour elle-même marqué du sceau de son élection; car tu as été, en souffrant tout, comme un homme qui ne souffre rien, un homme qui, des rebuffades de la fortune à ses faveurs, a tout pris avec des remerciments égaux; et bénis sont ceux-là dont le sang et le jugement ont été si bien combinés, qu'ils ne sont pas des pipeaux faits pour les doigts de la fortune et prêts à chanter par le trou qui lui plait! Donnez-moi l'homme qui n'est point l'esclave de la passion, et je le porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon coeur, comme je fais de toi.... Mais en voilà un peu trop à ce sujet. On joue ce soir une pièce devant le roi, une des scènes se rapproche fort des circonstances que je t'ai racontées sur la mort de mon père. Je te prie, quand tu verras cet acte en train, aussitôt, avec la plus intime pénétration de ton âme, observe mon oncle. Si son crime caché ne se débusque pas de lui-même, à une certaine tirade, c'est un esprit infernal que nous avons vu, et mes imaginations sont aussi noires que l'enclume de Vulcain. Surveille-le attentivement. Quant à moi, je riverai mes yeux sur son visage, et ensuite, nous réunirons nos deux jugements pour prononcer sur ce qu'il aura laissé voir.
HORATIO.—Bien, mon seigneur. S'il nous dérobe rien, pendant que la pièce sera jouée, et s'il échappe aux recherches, je prends ce vol-là à mon compte.
HAMLET.—Ils viennent pour la pièce; il faut que je flâne; trouvez une place.
(Marche danoise; fanfare. Le roi, la reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz, Guildenstern et autres entrent.)
LE ROI.—Comment se porte notre cousin Hamlet?
HAMLET.—A merveille, sur ma foi! vivant des reliefs du caméléon, je mange de l'air, et je m'engraisse de promesses. Vous ne pourriez pas mettre vos chapons à ce régime.
LE ROI.—Je n'ai rien à voir dans cette réponse, Hamlet; je ne suis pour rien dans ces paroles.
HAMLET.—Ni moi non plus, désormais.16 (À Polonius.) Mon seigneur, vous avez joué la comédie autrefois à l'Université, dites-vous?
Note 16: (retour) Les paroles d'un homme, dit le proverbe anglais, ne lui appartiennent plus dès qu'il les a dites.
POLONIUS.—Oui, mon seigneur, je l'ai jouée, et je passais pour bon acteur.
HAMLET.—Et qu'avez-vous joué?
POLONIUS.—J'ai joué Jules César. Je fus tué au Capitole, Brutus me tua.
HAMLET.—Il joua un rôle de brute, en tuant en pareil lieu un veau d'une si capitale importance.17 Les comédiens sont-ils prêts?
Note 17: (retour) Double jeu de mots entre Brutus et brute, Capitole et capitale.
ROSENCRANTZ.—Oui, mon seigneur, ils n'attendent que votre permission.
LA REINE.—Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.
HAMLET.—Non, ma bonne mère, voici un aimant qui a plus de force d'attraction.
POLONIUS, au roi.—Oh! oh! remarquez-vous ceci?
HAMLET, s'asseyant aux pieds d'Ophélia.—Madame, me coucherai-je entre vos genoux?
OPHÉLIA.—Non, mon seigneur.
HAMLET.—Je veux dire la tête sur vos genoux.
OPHÉLIA.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Pensez-vous donc que j'aie eu dans l'esprit un propos de manant?
OPHÉLIA.—Je ne pense rien, mon seigneur.
HAMLET.—Ce n'est pas une vilaine pensée que celle de s'étendre parmi des jambes de jeunes filles.
OPHÉLIA.—Comment, mon seigneur?
HAMLET.—Rien.
OPHÉLIA.—Vous êtes gai, mon seigneur.
HAMLET.—Qui, moi?
OPHÉLIA.—Oui, mon seigneur.
HAMLET.—Oh! je ne suis que votre bouffon. Qu'est-ce que l'homme peut faire de mieux que de s'égayer? car, voyez comme ma mère a l'air joyeux... et il n'y a pas deux heures que mon père est mort.
OPHÉLIA.—Mais non, mon seigneur, il y a deux mois.
HAMLET.—Si longtemps? eh bien, que le diable porte le noir! Pour moi, je veux avoir un assortiment de martre zibeline.18 Oh, ciel! mort depuis deux mois et pas encore oublié? Alors il y a de l'espoir pour que la mémoire d'un grand homme survive à sa vie la moitié d'une année; mais, par Notre-Dame, il faut alors qu'il bâtisse des églises; autrement, il aura à souffrir du mal de non-souvenance, avec le pauvre dada de bois, dont l'épitaphe est connue:
«Car oh! car oh! le dada de bois, «Le dada de bois est oublié!19»
(Les trompettes sonnent; suit une pantomime: un roi et une reine entrent d'un air fort amoureux. La reine l'embrasse, et il embrasse la reine, elle se met à genoux devant lui, et par gestes lui proteste de son amour. Il la relève, et penche la tête sur son épaule. Il se couche sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle se retire. Alors survient un autre personnage, qui lui enlève sa couronne, la baise, puis verse du poison dans l'oreille du roi, et s'en va. La reine revient, elle trouve le roi mort, et fait des gestes de désespoir. L'empoisonneur arrive avec deux ou trois acteurs muets, et semble se lamenter avec elle. On emporte le corps. L'empoisonneur offre à la reine des présents de mariage; elle paraît un moment les repousser et les refuser; mais à la fin, elle accepte le gage de son amour. Les comédiens sortent.)
Note 18: (retour) Le texte dit: «Let the devil wear black, for I'll have a suit of «sables;» il y a là un de ces jeux de mots qu'il faut expliquer quand on ne peut les traduire. En anglais, sable veut dire la fourrure de la martre zibeline, la plus luxueuse parure au temps de Shakspeare, et en même temps, dans la langue du blason, la couleur noire, comme on a pu deux fois déjà le remarquer dans cette pièce même, à propos de la barbe du roi mort (acte I, sc. II) et à propos de l'armure de Pyrrhus (acte II, sc. II). En employant ce mot, Shakspeare a voulu nous laisser hésiter entre les deux sens. En même temps que nous entendons Hamlet dire à Ophélia: «Au diable le deuil! à moi l'élégance!» nous l'entendons se dire à lui-même, par un subtil calembour, par une contradiction imprévue, par une restriction mentale aussi prompte que l'éclair: «Je parle de belles fourrures à Ophélia, mais c'est un vêtement noir que je veux toujours avoir, et je garde pieusement ce deuil que je semble rejeter et railler.» N'oublions pas que Hamlet vit double: il vit devant des gens qu'il veut sonder et tromper, ennemis ou amis; et il vit en lui-même, s'observant sans cesse, et comme en présence du spectre paternel auquel il veut donner satisfaction. De là, souvent des paroles doubles comme la vie de Hamlet, et adressées en un sens aux personnages réels du drame, en un autre sens à l'invisible témoin du drame intérieur qui se passe dans le coeur de Hamlet. Et nous, admis a suivre ces deux drames, confidents de son secret comme spectateurs de ses actions, tâchons de n'en rien perdre, exerçons-nous à l'écouter avec cette même présence d'esprit si subtile et si soudaine qui aiguise son langage, si nous voulons admirer assez l'art unique de Shakspeare dans la création de Hamlet, tant de suite à travers un tel labyrinthe, l'harmonie de tous ces contrastes, la profondeur de plus d'une puérilité.
Note 19: (retour) Parmi les jeux du mois de mai, populaires dans les villages d'Angleterre, il y avait un cheval de bois, hobby-horse, occasion de diverses farces et d'une danse qui avait reçu le même nom. Mais l'humeur puritaine ayant maudit et proscrit tous ces divertissements, une complainte fut faite sur le pauvre dada mis à mal, et Hamlet la rappelle, opposant l'oubli où était tombée cette innocente victime des sectaires, à l'éternelle mémoire que s'assurait un fondateur d'église, dont le nom avait place dans les prières publiques à la fête du patron.
OPHÉLIA.—Que veut dire cela, mon seigneur?
HAMLET.—Ma foi! c'est l'embûche de la méchanceté; cela veut dire: crime.
OPHÉLIA.—Sans doute cette pantomime indique le sujet de la pièce.
(Le Prologue entre.)
HAMLET.—Nous allons le savoir de ce garçon-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret, ils nous diront tout.
OPHÉLIA.—Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime?
HAMLET.—Oui, et toute autre pantomime que vous voudrez lui mimer. N'ayez pas honte, vous, de faire le spectacle, et lui, il n'aura pas honte de vous faire le commentaire.
OPHÉLIA.—Vous êtes un vaurien, vous êtes un vaurien. Je veux écouter la pièce.
LE PROLOGUE.—Pour nous et pour notre tragédie, nous agenouillant ici devant votre clémence, nous implorons de vous audience et patience.20
Note 20: (retour) L'idée première de cette scène n'est pas de Shakspeare. Avant lui, le poëte Kid, dans sa pièce intitulée la Tragédie espagnole, avait mêlé et fait concourir à l'action principale une autre représentation théâtrale; voici comment: Hiéronimo, vieux maréchal espagnol, a un fils qui est assassiné, mais dont il ne connaît pas les assassins: il se lamente et il cherche, il croit découvrir et hésite encore; enfin la maîtresse de son fils lui révèle les coupables, et pour s'assurer une vengeance éclatante, il complote avec la jeune femme de donner au roi d'Espagne le divertissement d'une tragédie où les meurtriers auront des rôles et trouveront la mort. Le plan s'exécute: Hiéronimo et Belimpéria tuent leurs ennemis, Belimpéria se tue elle-même, toute la cour applaudit le jeu terriblement naturel des acteurs, et alors Hiéronimo s'avance, montre le cadavre de son fils, et le dénoûment de la tragédie devient ainsi celui du drame.—Cela seul suffirait à prouver que Shakspeare a imité Kid, tout en remaniant son idée; mais il y a d'autres ressemblances encore entre les deux pièces: «Je retrouve dans le caractère de Hiéronimo le germe de celui de Hamlet,» écrivait récemment M. Alfred Mézières, dans ses savantes et élégantes études sur les contemporains de Shakspeare; «comme Hamlet, le vieux maréchal espagnol poursuit la vengeance d'un meurtre dont il ne connaît pas avec certitude les auteurs; comme lui, il doute, il hésite; comme lui, il simule la folie pour s'instruire et pour cacher ses projets, en même temps qu'il en éprouve quelquefois les transports par l'excès de son désespoir. Leur démence est une ruse, mais par instants elle devient réelle. Il y a de l'habileté dans leur conduite et de l'égarement dans leur pensée. L'un se sert de la petite pièce, jouée dans la grande, pour amener le dénoûment, l'autre pour convaincre les meurtriers de leur crime. Mais au fond le procédé est le même; si Shakspeare en a tiré un plus grand parti, Kid l'a employé le premier.» (Magasin de librairie, 10 février 1859.)
HAMLET.—Est-ce là un prologue, ou la devise d'une bague?
OPHÉLIA.—C'est bref, mon seigneur.
HAMLET.—Comme l'amour d'une femme.
(Un roi et une reine entrent.)
LE ROI DE LA COMÉDIE.—Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour entier du bassin salé de Neptune et du sol arrondi de Tellus, et trente fois douze lunes, de leur splendeur empruntée, ont marqué autour du monde douze fois trente étapes du temps, depuis que l'amour a uni nos coeurs, et l'hymen nos mains, par la réciprocité des liens les plus sacrés.
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Ah! puissent le soleil et la lune nous faire encore compter leurs voyages en aussi grand nombre, ayant que c'en soit fait de l'amour! mais, malheureuse que je suis! vous êtes si malade depuis quelque temps, si loin de l'allégresse et de votre ancienne façon d'être, que je suis défiante à votre sujet. Cependant, quoique je me défie, cela ne doit en rien, mon seigneur, vous décourager: car les craintes et les tendresses des femmes vont par égales quantités, pareillement nulles, ou pareillement extrêmes. Maintenant, ce qu'est mon amour, l'expérience vous l'a fait connaître, et la mesure de mon amour est celle de ma crainte aussi. Là où l'amour est grand, les plus petits soupçons sont une crainte; là où les petites craintes deviennent grandes, là croissent les grandes amours.
LE ROI DE LA COMÉDIE.—Oui, vraiment, mon amour, je dois te dire adieu, et bientôt sans doute; mes forces actives renoncent à accomplir leurs fonctions; et toi, tu resteras en arrière, à vivre en ce monde si beau, honorée, chérie; et peut-être un autre aussi tendre sera-t-il, par toi, comme époux.....
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Ah! supprimez le reste! Un tel amour, dans mon sein, ne pourrait être qu'une trahison. Un second époux, ah! que je sois maudite en lui! Nulle n'épousa le second sans avoir tué le premier.
HAMLET (à part).—Voilà l'absinthe! voilà l'absinthe!
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Les motifs qui amènent un second mariage sont de basses raisons de gain, non des raisons d'amour. Je tue une seconde fois mon époux mort, quand un second époux m'embrasse dans mon lit.
LE ROI DE LA COMÉDIE.—Je vous crois, vous pensez ce que vous dites maintenant. Mais ce que nous décidons, il nous arrive souvent de l'enfreindre. Un dessein n'est rien de plus qu'un esclave de notre mémoire et, violemment né, est pauvre en validité. Aujourd'hui, comme un fruit vert, il tient à l'arbre; mais il tombe même sans secousse, quand il est mûr. De toute nécessité, nous oublions de nous payer à nous-mêmes la dette où nous sommes seuls nos propres créanciers. Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous-mêmes, devient hors de propos quand la passion est finie. La violence des peines ou des joies, en les détruisant elles-mêmes, détruit aussi les ordonnances qu'elles s'étaient signifiées. Là où la joie s'ébat le plus, là où se lamente le plus la peine, la peine s'égaye et la joie s'attriste au plus léger accident. Ce monde n'est pas pour toujours, et il n'est pas étrange que nos amours mêmes changent avec nos fortunes. Car cette question nous reste encore à décider: Est-ce l'amour qui mène la fortune, ou bien la fortune l'amour? Que le grand homme soit à bas, voyez-vous, son favori s'envole. Que le pauvre monte, il fait de ses ennemis autant d'amis, et jusqu'à ce jour l'amour s'est dirigé d'après la fortune; car celui qui n'a pas besoin ne manque jamais d'un ami, et celui qui, par nécessité, met à l'épreuve une de ces amitiés creuses, la fait aussitôt tourner en inimitié. Mais pour revenir en règle conclure là où j'ai commencé, nos volontés et nos destinées se contrarient tellement dans leur course, que nos plans sont toujours renversés. Nôtres sont nos pensées, mais leur issue n'est pas nôtre. Pense donc que tu ne veux jamais t'unir à un second époux: tes pensées pourront mourir, quand ton premier seigneur sera mort.
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Alors, que la terre ne me donne plus la nourriture, ni le ciel la lumière! Que les jeux et le repos me soient jour et nuit fermés! Puissent en désespoir se changer ma foi et mon espérance! Puisse au fond d'une prison et aux plaisirs d'un anachorète se borner ma carrière! Puissent tous les revers qui décontenancent le visage de la joie rencontrer mes meilleurs souhaits et les détruire! Et que, dans ce monde et dans l'autre, je sois poursuivie par le plus durable tourment, si, veuve une fois, je redeviens jamais femme!
HAMLET, à Ophélia.—Maintenant, si elle manquait à son serment....
LE ROI DE LA COMÉDIE.—Voilà de profonds serments. Douce amie, laisse-moi seul ici pour un peu de temps. Mes esprits s'appesantissent, et je voudrais tromper par le sommeil l'ennui traînant du jour.
(Il s'endort.)
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Que le sommeil berce ton cerveau, et que jamais le malheur ne vienne se glisser entre nous deux.
(Elle sort.)
HAMLET.—Madame, comment vous plaît cette pièce?
LA REINE.—La reine fait trop de protestations, ce me semble.
HAMLET.—Oh! mais elle tiendra sa parole.
LE ROI.—Connaissez-vous le sujet de la pièce? N'y a-t-il rien qui puisse blesser?
HAMLET.—Non, non; ils ne font que rire; ils empoisonnent pour rire; il n'y a rien au monde de blessant.
LE ROI.—Comment appelez-vous la pièce?
HAMLET.—La Souricière. Et pourquoi cela, direz-vous? Par métaphore. Cette pièce est la représentation d'un meurtre commis à Vienne. Le duc s'appelle Gonzague, et sa femme Baptista. Vous verrez tout à l'heure. C'est un chef-d'oeuvre de scélératesse; mais qu'importe? Votre Majesté, et nous, qui avons la conscience libre, cela ne nous touche en rien. Que la haridelle écorchée rue, si le bât la blesse: notre garrot n'est pas entamé. (Lucianus entre.) Celui-là est un certain Lucianus, neveu du roi.
OPHÉLIA.—Vous êtes d'aussi bon secours que le Choeur, mon seigneur.
HAMLET.—Je pourrais dire le dialogue entre vous et votre amant, si je voyais jouer les marionnettes.
OPHÉLIA.—Vous êtes piquant, mon seigneur, vous êtes piquant.
HAMLET.—Il ne vous en coûterait qu'un soupir, et la pointe serait émoussée.
OPHÉLIA.—De mieux en mieux, mais de pis en pis.
HAMLET.—Oui, comme vous vous méprenez quand vous prenez vos maris! Commence donc, assassin! Cesse tes maudites grimaces, et commence. Allons! Le corbeau croassant hurle pour avoir sa vengeance!
LUCIANUS.—Noire pensée, bras dispos, drogue appropriée, moment favorable, occasion complice! Nulle autre créature qui voie! O toi, mélange violent d'herbes sauvages recueillies à minuit, trois fois flétries, trois fois infectées par l'imprécation d'Hécate, que ta nature magique et ta cruelle puissance envahissent sans retard la vie encore saine!
(Il verse du poison dans l'oreille du roi endormi.)
HAMLET.—Il l'empoisonne dans le jardin pour s'emparer de ses possessions.—Son nom est Gonzague. L'histoire existe, écrite en italien, style de premier choix. Vous verrez tout à l'heure comment l'assassin acquiert l'amour delà femme de Gonzague.
OPHÉLIA.—Le roi se lève!
HAMLET.—Quoi! effrayé par un feu follet?
LA REINE.—Qu'avez-vous, mon seigneur?
POLONIUS.—Laissez-là la pièce!
LE ROI.—Donnez-moi de la lumière! Sortons.
POLONIUS.—Des lumières! des lumières! des lumières!
(Tous sortent hormis Hamlet et Horatio.)
HAMLET.—«Eh bien! que le daim frappé s'échappe et pleure; que le cerf non blessé se joue! Les uns doivent veiller, les autres doivent dormir. Ainsi va le monde.» Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'un coup de théâtre comme celui-ci, avec accompagnement d'une forêt de plumes sur la tête, et deux roses de Provins sur des souliers tailladés,21 pourrait, si la fortune, par la suite, me traitait de Turc à More, me faire recevoir compagnon dans une meute de comédiens?
HORATIO.—À demi-part.
HAMLET.—A part entière, vous dis-je!22
«Car tu sais, bien-aimé Damon, que ce royaume démantélé appartenant à Jupiter lui-même, et maintenant règne en ces lieux un vrai... un vrai... un vrai paon.»
HORATIO.—Vous auriez pu mettre la rime.23
Note 21: (retour) Au temps de Shakspeare, sur les souliers élégants, tailladés comme l'étaient souvent les vêtements, pour laisser-voir des crevés d'étoffes brillantes, on portait de gros noeuds de rubans disposés en forme de roses, et la ville de Provins était dès lors partout célèbre par ses roses dont elle fait commerce depuis six siècles, pour la pharmacie comme pour les jardins.
Note 22: (retour) Les acteurs, au temps de Shakspeare, n'avaient pas de traitements annuels et fixes. La somme des bénéfices de la troupe était divisée en un certain nombre départs; l'entrepreneur des spectacles prenait celles qu'il s'était réservées, et chaque acteur, selon son mérite et la convention faite, en recevait, ou plusieurs, ou une, ou quelque partie d'une. Horatio n'attribue à Hamlet qu'une demi-part parce qu'il n'a qu'un droit de collaborateur dans la pièce qu'il a fait jouer; mais Hamlet, estimant davantage la valeur de sa ruse et l'effet dramatique de son succès, réclame une part entière.
Note 23: (retour) Hamlet dit: A very peacock; la rime voulait: A very ass; et Horatio dit à Hamlet que l'indigne roi de Danemark mérite aussi bien le titre d'âne que celui de paon.
HAMLET.—Oh! mon cher Horatio! à présent je tiendrais mille livres sterling sur la parole du fantôme. As-tu remarqué?
HORATIO.—Très-bien, monseigneur.
HAMLET.—Quand il a été question de l'empoisonnement....
HORATIO.—Je l'ai très-bien remarqué!
HAMLET.—Ah! ah!—Allons, un peu de musique! les flageolets!
«Car si le roi n'aime pas la comédie, eh bien! alors probablement.....c'est qu'il ne l'aime pas pardieu!»
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
Allons! un peu de musique.
GUILDENSTERN.—Mon bon seigneur, accordez-moi la grâce de vous dire un mot.
HAMLET.—Toute une histoire, monsieur.
GUILDENSTERN.—Le roi, monsieur....
HAMLET.—Ah! oui, monsieur. Quelles nouvelles de lui?
GUILDENSTERN.—Il est dans son appartement, singulièrement indisposé.
HAMLET.—Par la boisson, monsieur?
GUILDENSTERN.—Non, mon seigneur, par la colère.
HAMLET.—Votre sagesse se serait montrée mieux en fonds, en instruisant de ceci le médecin; car, quant à moi, me charger de lui porter des purgatifs, ce serait peut-être le plonger encore plus avant dans le cholérique.
GUILDENSTERN.—Mon bon seigneur, mettez quelque règle à vos discours, et ne faites pas ces bonds sauvages hors de mon sujet.
HAMLET.—Je suis apprivoisé, monsieur; parlez.
GUILDENSTERN.—La reine votre mère, dans une très-grande affliction d'esprit, m'a envoyé vers vous.
HAMLET.—Vous êtes le bienvenu.
GUILDENSTERN.—Non, mon seigneur, cette courtoisie n'est pas de race franche. S'il vous plaît de me faire une saine réponse, j'exécuterai les ordres de votre mère; sinon, votre pardon et mon retour mettront fin à mon office.
HAMLET.—Monsieur, je ne puis....
GUILDENSTERN.—Quoi, mon seigneur?
HAMLET.—.... Vous faire une saine réponse; mon esprit est malade. Mais, monsieur, ma réponse, telle que je puis la faire, est bien à votre service, ou plutôt, comme vous dites, à celui de ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait: ma mère, dites-vous....?
ROSENCRANTZ.—Voici ce qu'elle dit: votre conduite l'a frappée de surprise et de stupéfaction.
HAMLET.—O fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère! Mais la stupéfaction de cette mère n'a-t-elle pas quelque suite qui lui coure surles talons? Instruisez-moi.
ROSENCRANTZ.—Elle désire causer avec vous dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.
HAMLET.—Nous obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous quelque autre affaire à traiter avec nous?
ROSENCRANTZ.—Mon seigneur, il fut un temps où vous m'aimiez.
HAMLET.—Et je vous aime encore, par la pilleuse que voici et la voleuse que voilà!24
Note 24: (retour) C'est à-dire: «Par mes mains,» et sans doute Hamlet les tend à Rosencrantz. La singulière périphrase dont il se sert vient du catéchisme anglais, qui enseigne au catéchumène, parmi ses devoirs envers son prochain, à abstenir ses mains du pillage et du vol (picking and stealing).
ROSENCRANTZ.—Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble? C'est assurément fermer la porte à votre propre délivrance que de refuser vos chagrins à votre ami.
HAMLET.—Monsieur, ce qui me manque, c'est de l'avancement.
ROSENCRANTZ.—Gomment cela se peut-il, lorsque vous avez la voix du roi lui-même, en gage de votre succession à la couronne du Danemark?25
HAMLET.—Oui; mais «pendant que l'herbe pousse...;26» le proverbe lui-même s'est un peu moisi. (Des comédiens et des joueurs de flageolets entrent.) Ah! les joueurs de flageolets! Voyons-en un. (À Guildenstern.) Me retirer avec vous! Pourquoi tourner autour de moi, et flairer ma piste comme si vous vouliez me pousser dans un piège?
Note 25: (retour) En Danemark, comme dans la plupart des royaumes goths, la royauté était élective; mais c'était la coutume, quand le roi mourait, de choisir son successeur d'après ses conseils et dans sa famille. Bien des détails, dans Hamlet, attestent cette nature complexe de la monarchie danoise. Si elle n'avait pas été jusqu'à un certain point élective, l'oncle de Hamlet n'aurait pu garder à sa cour son neveu frustré; Laërte ne parlerait pas à Ophélia de cette «grande voix du Danemark» qui doit régir la vie de Hamlet (acte I, scène III); Hamlet appellerait formellement son oncle usurpateur, au lieu de l'appeler: «celui qui s'est glissé entre l'élection et mes espérances» (acte V, scène II); il ne prédirait pas, en mourant, que «le choix va tomber sur le jeune «Fortinbras» (acte V, scène n). D'autre part, si la monarchie danoise n'avait pas été jusqu'à un certain point héréditaire, le roi ne dirait pas à Hamlet: «Vous êtes le plus proche de notre «trône» (acte I, scène II); le jeune étudiant de Wittemberg n'aurait point eu de chances à perdre ni de titres à réclamer; et quand les séditieux veulent porter Laërte au trône (acte IV, scène v), le messager ne dirait pas que «l'antiquité est oubliée et la coutume méconnue;» enfin si, en Danemark, la déclaration du dernier roi n'avait pas influé, par force d'habitude et presque de loi, sur l'élection du roi nouveau, il ne serait pas ainsi question, ici même, des promesses faites à Hamlet par son oncle, et Hamlet, quand il meurt (acte V, scène II), ne songerait pas à donner sa voix à Fortinbras, pour lequel elle n'a de prix que comme acte de cette autorité d'un instant dont Hamlet a été à demi investi par les promesses et la mort de Claudius. Shakspeare n'a jamais perdu de vue la triple source du pouvoir royal chez les Danois: élection populaire, demi-hérédité, suffrage du roi défunt. Shakspeare est rempli d'ignorance, de distractions historiques, d'anachronismes; mais quand il sait bien un fait, et une fois qu'il l'a fait entrer dans son drame, ce fait devient comme un personnage du drame et s'y meut sans effort et s'y retrouve partout. L'exemple que nous venons d'en donner nous a paru assez concluant pour être donné tout au long.
Note 26: (retour) Ce proverbe que Hamlet n'achève pas était: «Pendant que l'herbe pousse, le cheval affamé maigrit.» Cachant, sous une impatience ambitieuse, son impatience de se venger, Hamlet va avouer que son oncle, à son gré, vit trop longtemps; tout en dissimulant, il va se trahir; il s'échappe à demi; mais il s'arrête, il tourne court, et Rosencrantz est déjoué.