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Hamlet

Chapter 17: SCÈNE IV
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About This Book

The play follows a young prince who, prompted by an apparition of his murdered father, seeks to expose and avenge a fratricidal plot that placed his uncle on the throne and led to his mother's remarriage. He feigns madness, stages a theatrical trap to gauge guilt, and alternates public performance with solitary, questioning soliloquies that probe conscience and mortality. Intrigues, misread loyalties, and a fatal mistake that kills an innocent courtier provoke a chain of reprisals. A poisoned conspiracy and a duel bring multiple deaths, leaving a somber reflection on revenge, action versus thought, appearance versus reality, and the human cost of indecision.

GUILDENSTERN.—Ah! mon seigneur, si mes devoirs envers le roi me rendent trop hardi, c'est aussi mon amour pour vous qui me rend importun.

HAMLET.—Je n'entends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte?

GUILDENSTERN.—Mon seigneur, je ne puis.

HAMLET.—Je vous prie.

GUILDENSTERN.—Croyez-moi; je ne puis.

HAMLET.—Je vous en conjure.

GUILDENSTERN.—Je n'en connais pas une seule touche, mon seigneur.

HAMLET.—Cela est aussi aisé que de mentir. Gouvernez ces prises d'air avec les doigts et le pouce, animez l'instrument du souffle de votre bouche, et il se mettra à discourir en très-éloquente musique. Voyez-vous? Voici les soupapes.

GUILDENSTERN.—Mais je ne saurais les faire obéir à l'expression d'aucune harmonie. Je n'ai pas le talent requis.

HAMLET.—Eh bien! voyez maintenant quelle indigne chose vous faites de moi! Vous voudriez jouer de moi; vous voudriez avoir l'air de connaître mes soupapes, vous voudriez me tirer de vive force Pâme de mon secret; vous voudriez me faire résonner, depuis ma note la plus basse jusqu'au haut de ma gamme. Il y a beaucoup de musique, il y a une voix excellente dans ce petit tuyau d'orgue; et pourtant vous ne pouvez le faire parler. Par la sang-bleu! pensez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que d'une flûte? Prenez-moi pour tel instrument que vous voudrez; vous pouvez bien tourmenter mes touches, vous ne pouvez pas jouer de moi. (Polonius entre.) Dieu vous bénisse, monsieur!

POLONIUS.—Mon seigneur, la reine voudrait vous parler, et à l'heure même.

HAMLET.—Voyez-vous ce nuage, qui a presque la forme d'un chameau?

POLONIUS.—Par la sainte messe, il ressemble à un chameau, en vérité!

HAMLET.—Je crois qu'il ressemble à une belette.

POLONIUS.—Il a comme un dos de belette.

HAMLET.—Ou de baleine?

POLONIUS,—Oui, tout à fait de baleine.

HAMLET.—Ainsi, j'irai donc trouver ma mère tout à l'heure... L'arc est à bout de corde; ils me tirent à me rendre fou... J'irai tout à l'heure.

POLONIUS—Je le lui dirai.

(Polonius sort.)

HAMLET.—Tout à l'heure est aisé à dire. Laissez-moi, mes amis. (Rosencrantz, Guildenstern, Horatio, etc., sortent.) Voici justement l'heure de la nuit, cette heure qui ensorcelle, l'heure où les cimetières bâillent et où l'enfer même souffle sur ce monde la contagion. Maintenant, je pourrais boire du sang chaud et faire des actions si amères que le jour frémirait de les regarder... Doucement! chez ma mère, maintenant? O mon coeur! ne perds pas ta nature; que jamais l'âme de Néron ne pénètre dans cette ferme poitrine; soyons cruel, mais-non dénaturé: je lui parlerai de poignards, mais je n'en mettrai point en usage. Ma langue et mon âme, soyez hypocrites en ceci, et de quelque façon que mes discours puissent frapper sur elle,—quant à les sceller des sceaux qui font agir, ô mon âme! n'y consens jamais!

(Il sort.)



SCÈNE III

(Un appartement dans le château.)

LE ROI, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN entrent.

LE ROI.—Il m'est déplaisant; et, d'ailleurs, il n'y a point de sûreté pour nous à laisser errer sa folie. Préparez-vous donc; je vais expédier sur-le-champ votre commission, et il partira pour l'Angleterre avec vous. Les intérêts de notre empire ne peuvent endurer ces hasards dangereux, et croissant d'heure en heure, qui naissent de ses accès.

GUILDENSTERN.—Nous allons nous préparer. Elle est très-sainte et religieuse la crainte qui s'éveille pour maintenir saufs tant et tant de corps qui vivent et se nourrissent de Votre Majesté.

ROSENCRANTZ.—La vie isolée et privée est sujette à ce devoir d'employer la force et l'armure entière de l'esprit pour se préserver de toute atteinte; mais bien plus encore cette âme au salut de laquelle se marchent et se fient les vies de beaucoup d'autres. Le fin d'une majesté n'est pas une mort unique; mais, comme un gouffre, elle entraîne avec elle tout ce qui est près d'elle. C'est une roue énorme fixée au sommet de la plus haute montagne; dans ses vastes rayons sont enchâssées et engagées dix mille menues pièces; lorsqu'elle tombe, chaque petit accessoire, conséquence chétive, la suit dans sa bruyante ruine. Jamais ne vont seuls les soupirs du roi, mais toujours avec un gémissement public.

LE ROI.—Équipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage; car nous voulons mettre des entraves à cette crainte qui maintenant marche d'un pied trop libre.

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.—Nous allons nous hâter.

(Rosencrantz et Guildenstern sortent; Polonius entre.)

POLONIUS.—Mon seigneur, il se rend dans le cabinet de sa mère: je me placerai derrière la tapisserie pour entendre la conversation. Je garantis qu'elle va le réprimander sans cérémonie; mais, comme vous l'avez dit, et cela était très-sagement dit, il est à propos que quelque autre auditoire qu'une mère (puisque la nature rend les mères partiales) soit là pour constater leurs discours à l'occasion. Adieu, mon souverain, j'irai vous trouver avant que vous vous mettiez au lit, et vous dire ce que j'aurai su.

LE ROI.—Merci, mon cher seigneur. (Polonius sort.) Oh! mon crime est sauvage; son odeur impure va jusqu'au ciel. Il porte avec lui la première, la plus ancienne des malédictions: le meurtre d'un frère!... Prier, je ne le puis, malgré le penchant qui m'y porte aussi vivement que la volonté; ma faute plus forte triomphe de ma forte intention, et, comme un homme astreint à une double tâche, je demeure en suspens, ne sachant par où commencer, et je néglige l'une et l'autre. Eh quoi? quand même cette main maudite serait plus épaisse du sang d'un frère que de sa propre chair, n'y a-t-il pas assez de pluie dans les cieux cléments pour la rendre aussi blanche que la neige? A quoi sert la miséricorde, si ce n'est à tenir tête à la face du péché? et qu'y a-t-il dans la prière, sinon cette double force de nous retenir avant que nous en venions à tomber, ou de nous faire pardonner quand nous sommes à bas? Je lèverai donc les yeux; ma faute est passée... Mais hélas! quelle forme de prière peut servir ma cause?... Pardonne-moi mon infâme meurtre. Cela ne se peut, puisque je suis encore en possession de ces résultats pour lesquels j'ai commis le meurtre... ma couronne, mon ambition propre, et ma reine. Peut-on être pardonné et garder ce qui fait l'offense? Dans le train corrompu de ce monde, la main dorée du crime peut écarter la justice, et souvent on a vu les profits criminels employés eux-mêmes à se racheter de la loi; mais il n'en est pas ainsi là-haut. Là, point de subterfuges. Là est exposée l'action, dans toute la vérité de sa nature, et nous sommes contraints de comparaître nous-mêmes, devant le front découvert de nos fautes et comme à portée de leurs dents, et de rendre témoignage!... Quoi donc alors? Que me reste-t-il? Essayer ce que peut la repentance? Et que ne peut-elle pas? Que peut-elle cependant, quand on ne peut se repentir? Oh! l'état misérable! ô conscience aussi noire que la mort! ô âme engluée, qui, te débattant pour te délivrer, n'es que plus engagée! Secourez-moi, ô anges! faites effort! Pliez, genoux roides, et toi, coeur aux fibres d'acier, sois tendre comme les nerfs de l'enfant nouveau-né! Alors tout pourra aller bien.

(Il s'éloigne et se met à genoux.) (Hamlet entre.)

HAMLET.—Maintenant je puis le faire, fort à propos; maintenant il est en prières; et maintenant, je vais le faire... et ainsi il va au ciel, et moi, suis-je ainsi vengé? Ceci veut être examiné. Un scélérat tue mon père, et pour cela, moi, son fils unique, j'envoie ce même scélérat droit au ciel! Eh! mais ce serait salaire et profit, et non vengeance. Il a surpris mon père brutalement, plein de pain,27 quand tous ses péchés étaient largement épanouis et frais comme le mois de mai... Et comment ses comptes se balancent, qui le sait, hormis le ciel? Mais, du point de vue où nous sommes et dans notre ordre de pensées, la charge est lourde pour lui. Serai-je donc vengé en surprenant celui-ci au moment où il purifie son âme, lorsqu'il est prêt et accommodé pour le voyage? Non. Halte-là, mon épée, et médite une plus horrible atteinte. Quand il sera ivre, endormi, ou dans sa rage, ou dans les plaisirs incestueux de son lit; jouant ou jurant, ou en train de quelque action qui n'ait aucun parfum de salut; alors, abats-le, de façon que ses talons ruent vers le ciel et que son âme soit aussi damnée et aussi noire que l'enfer où elle va.—Ma mère attend.—Ce cordial, vois-tu, ne fait que prolonger tes jours incurables.

(Il sort.) (Le roi se lève et revient.)

LE ROI.—Mes paroles s'envolent, mes pensées demeurent ici-bas. Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.

(Il sort.)

Note 27: (retour) Expression biblique empruntée à Ézéchiel, XVI, 49: «Voici! ç'a été ici l'iniquité de Sodome, ta soeur: l'orgueil, la plénitude de pain et une molle oisiveté.»


SCÈNE IV

(Un autre appartement dans le château.)

LA REINE ET POLONIUS entrent.

POLONIUS.—Il va venir tout de suite. N'oubliez pas de le réprimander sans cérémonie. Dites-lui que ses écarts se sont donné trop large carrière pour être supportés, et que Votre Grâce a eu à se dresser comme abri entre lui et une grande chaleur de colère. Je rentre en silence, ici même; mais, je vous en prie, menez-le rondement.

LA REINE.—Je vous le garantis, ne craignez rien de ma part. Retirez-vous, je l'entends venir.

(Hamlet entre.)

HAMLET.—Eh bien! ma mère, de quoi s'agit-il?

LA REINE.—Hamlet, tu as beaucoup offensé ton père.

HAMLET.—Ma mère, vous avez beaucoup offensé mon père.

LA REINE.—Allons, allons, vous me répondez d'une langue oiseuse.

HAMLET.—Allez, allez, vous m'interrogez d'une langue méchante.

LA REINE.—Comment! Qu'est-ce donc, Hamlet?

HAMLET.—De quoi s'agit-il donc?

LA REINE.—Avez-vous oublié qui je suis?

HAMLET.—Non, par la sainte croix, non, vraiment! Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari.... et... plût au ciel que cela ne fût pas!... vous êtes ma mère.

LA REINE.—Eh bien! je vais vous adresser des gens qui sauront vous parler.

HAMLET.—Allons, allons, asseyez-vous; vous ne bougerez pas; ne sortez pas que je ne vous aie présenté un miroir, où vous pourrez voir le plus intime fond de vous-même.

L'A REINE.—Que veux-tu faire? tu ne veux pas m'assassiner? Au secours! au secours! Holà!

POLONIUS (derrière la tapisserie),—Qu'y a-t-il? Holà! au secours!

HAMLET.—Qu'est-ce donc? un rat!28 (Il donne un coup d'épèe à travers la tapisserie.) Mort! un ducat qu'il est mort!

Note 28: (retour) Le traducteur anglais des Histoires tragiques de Belleforest avait ajouté au récit ce cri de Hamlet, qui était ainsi devenu une donnée du sujet, et que Shakspeare ne pouvait se dispenser de reproduire; mais comme il en a préparé l'explication et l'effet! À la fin du premier acte, Hamlet a dit que la pièce était le piège où se prendrait la conscience du roi. Pendant la représentation, il dit au roi que la pièce s'appelle: la Souricière. De sorte que ce cri, qui est pour la reine un trait de folie, nous dit tout de suite que Hamlet croit tuer en embuscade le roi qu'il n'a pas voulu tuer à genoux. C'est ainsi que Molière, dans le Festin de Pierre, conservait toutes les circonstances qui avaient frappé l'attention du public et qui venaient d'être consacrées par la vogue des pièces jouées sur le même sujet aux autres théâtres.

POLONIUS (derrière la tapisserie).—Ah! je suis assassiné!

(Il tombe et meurt.)

LA REINE.—Malheur à moi! Qu'as-tu fait?

HAMLET.—Ma foi, je n'en sais rien. Est-ce le roi?

(Il lève la tapisserie et tire le corps de Polonius.)

LA REINE.—Ah! quelle furieuse et sanglante action est ceci!

HAMLET.—Une action sanglante?... presque aussi mauvaise, ma bonne mère, que de tuer un roi et d'épouser son frère.

LA REINE.—Que de tuer un roi?

HAMLET.—Oui, madame, c'est le mot dont je me suis servi. (À Polonius.) Et toi, misérable, absurde, importun imbécile, adieu! Je t'ai pris pour quelqu'un de meilleur que toi; prends ton sort comme il est: tu t'aperçois qu'à faire trop l'empressé il y a quelque danger... Cessez de vous tordre ainsi les mains. Paix! asseyez-vous, et attendez-vous à avoir le coeur tordu par moi, car c'est ce que je vais faire s'il n'est pas d'une matière impénétrable, si l'infernale habitude ne l'a pas bronzé de telle sorte qu'il soit à l'épreuve et fortifié contre tout sentiment.

LA REINE.—Qu'ai-je donc fait, pour que tu oses darder ta langue avec un bruit si rude contre moi?

HAMLET.—Une action telle qu'elle souille la grâce et la rougeur de la pudeur; qu'elle donne à la vertu le nom d'hypocrite; qu'elle ôte la rose au front serein d'un innocent amour, et met là un ulcère; qu'elle rend les voeux du mariage aussi faux que les serments d'un joueur; oh! une action telle, que, des formes et du corps du contrat, elle retire leur âme même, et fait de la douce religion une rapsodie de mots! La face du ciel s'en est enflammée; oui, en vérité, cette masse compacte et solide, avec un visage triste, comme à la menace du jugement dernier, est malade de penser à cet acte.

LA REINE.—Hélas! quelle est cette action qui gronde si haut et qui tonne déjà pour s'annoncer?

HAMLET.—Regardez ici, ce tableau d'abord, puis celui-ci, cette confrontation simulée de deux frères... Voyez quelle grâce résidait sur ce visage; les bouches d'Apollon, le front de Jupiter lui-même, l'oeil semblable à celui de Mars pour la menace et pour le commandement; une stature semblable à celle du héraut Mercure, quand il vient d'abattre son vol sur une hauteur qui baise le bord du ciel; un ensemble et une forme, en vérité, où chaque dieu semblait avoir mis son cachet, afin de donner au monde la certitude de voir un homme: c'était votre mari. Regardez maintenant ce qui suit: voici votre mari, pareil à l'épi corrompu par la nielle, qui dévora son frère florissant... Avez-vous des yeux? avez-vous pu quitter les pâturages de cette belle montagne, pour aller vous engraisser dans ce marais? Ah! avez-vous des yeux? vous ne pouvez appeler cela de l'amour; car, à votre âge, la fermentation du sang est domptée; il est humble, il est au service de la raison. Et quelle raison voudrait passer de celui-ci à celui-là? Assurément, vous avez la faculté de sentir; sans quoi vous n'auriez pas celle de vous mouvoir; mais, assurément, cette faculté de sentir est, chez vous, frappée d'apoplexie, car la folie elle-même ne se tromperait pas de la sorte, et jamais les sens n'ont été asservis à un tel transport, qu'il ne leur restât pas une certaine dose de discernement pour apercevoir une telle différence. Quel démon vous a ainsi jouée à ce jeu de colin-maillard? Les yeux sans le toucher, le toucher sans la vue, les oreilles sans les mains ni les yeux, l'odorat sans rien autre, ou même ne fût-ce qu'une moitié infirme d'un seul de nos véritables sens, ne pourraient pas être hébétés à ce point... O honte! où est ta rougeur? O enfer révolté! si tu peux mutiner ainsi la moelle des os d'une matrone, souffrons désormais que, pour la jeunesse brûlante, la vertu soit comme une cire et fonde à son propre feu! Ne proclamez plus qu'il y a honte quand la tyrannique ardeur de l'âge donne l'assaut, puisque la glace elle-même est aussi active à brûler, et que la raison s'entremet à prostituer la volonté!

LA REINE.—O Hamlet! n'en dis pas davantage. Tu tournes mes yeux vers le fond de mon âme, et j'y aperçois des places si noires et si pénétrées de noirceur, qu'elles n'en pourront jamais perdre la teinte.

HAMLET.—Et cela pour vivre dans l'infecte moiteur d'un lit souillé, toute confite en joies dans la corruption, s'emmiellant les lèvres, et faisant l'amour sur un sale fumier!

LA REINE.—Oh! ne m'en dis pas davantage! Ces paroles sont comme des poignards qui entrent dans mes oreilles. Assez, mon doux Hamlet.

HAMLET.—Un meurtrier et un scélérat! un laquais qui n'est pas le vingtième de la dîme de ce que valait votre premier maître! un roi de carnaval!29 un coupe-bourse de l'empire et des lois, qui a pris sur une planche le précieux diadème, et l'a mis dans sa poche!

Note 29: (retour) A vice of kings..... et plus bas: A king of shreds and patches, double allusion au personnage du fou, du bouffon, qui s'appelait he vice, dans les farces anglaises, et dont le costume était composé d'étoffes diverses et bariolées comme celui d'Arlequin.

LA REINE.—Assez!

HAMLET.—Un roi de pièces et de morceaux!... (Le fantôme entre.) Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, célestes gardiens!... Que veut votre gracieuse apparition?

LA REINE.—Hélas, il est fou!

HAMLET.—Ne venez-vous pas gourmander votre fils tardif, qui, faisant défaut à l'heure propice et à l'élan du coeur, laisse s'éloigner l'importante exécution de vos ordres révérés? Ah! parlez.

LE FANTÔME.—N'oublie pas. Cette visite n'est faite que pour rafraîchir le souvenir presque effacé de ton dessein. Mais, regarde! la stupeur s'est emparée de ta mère. Ah! place-toi entre elle et son âme qui combat: c'est dans les plus faibles corps que l'imagination opère le plus fortement. Parle-lui, Hamlet.

HAMLET.—Qu'avez-vous, madame?

LA REINE.—Hélas! qu'avez-vous vous-même, pour tendre ainsi vos regards dans le vide, et pour converser ainsi avec l'air incorporel? Vos esprits vitaux se sont élancés dans vos yeux, et, de là, épient sauvagement, tandis que, pareils aux soldats endormis quand vient l'alarme, vos cheveux d'abord couchés, se soulèvent maintenant, comme si leur végétation prenait vie, et se tiennent debout. O mon doux fils, répands sur cette chaleur et ces flammes de ton transport la patience d'un sang plus froid. Que regardes-tu donc?

HAMLET.—Lui, lui! Regardez comme il brille d'un pâle éclat! Une telle forme et une telle cause, réunies pour prêcher à des pierres, les rendraient sensibles.... Ne me regarde pas, de peur que, par cette démarche pitoyable, tu n'altères la fermeté de mes actes: ce que j'ai à faire y perdrait peut-être sa vraie couleur; ce seraient des larmes, peut-être; au lieu de sang.

LA REINE.—A qui dites-vous cela?

HAMLET.—Ne voyez-vous rien ici?

LA REINE.—Rien du tout: et cependant, tout ce qui est ici, je le vois.

HAMLET.—Et n'avez-vous, non plus, rien entendu?

LA REINE.—Non, rien que nos propres paroles.

HAMLET.—Eh bien! regardez là, regardez, comme il se retire, mon père, dans le costume qu'il avait durant sa vie! Regardez, il s'en va, à ce moment même, vers le portail!

(Le fantôme sort.)

LA REINE.—C'est votre cerveau même qui se frappe de cette image; le délire est très-adroit à ces créations sans corps.

HAMLET.—Le délire! mon pouls, comme le vôtre, bat tranquillement sa mesure et ne chante pas une moins saine musique. Ce n'est point la folie qui m'a fait parler: mettez-moi à l'épreuve, et je répéterai la chose mot pour mot, tandis que la folie ne ferait que s'en écarter par gambades. Mère, pour l'amour de votre salut! ne mettez pas ce baume flatteur sur votre âme, ne croyez pas que ce soit, au lieu de votre faute, ma folie qui vous parle; ce ne serait que cacher et masquer la place de l'ulcère, pendant que la corruption infecte, minant tout au dedans, travaille à empoisonner sans être vue. Confessez-vous au ciel, repentez-vous du passé, gardez-vous de l'avenir, et ne répandez pas l'engrais sur les herbes mauvaises, qui deviendraient plus fortes... Pardonnez-moi ces devoirs de ma vertu; car telle est la douillette enflure de ce siècle poussif que la vertu même doit demander pardon au vice, oui, c'est elle qui doit se courber et supplier pour obtenir la permission de lui faire du bien.

LA REINE.—O Hamlet, tu as brisé mon coeur en deux.

HAMLET.—Ah! rejetez-en la pire partie, et vivez, d'autant plus pure, avec l'autre moitié. Bonne nuit, mais n'allez pas au lit de mon oncle; faites-vous une vertu, si vous ne l'avez pas. L'habitude, ce monstre qui dévore toute raison à l'ordinaire démon, est pourtant un ange en ceci; il nous donne aussi, pour la pratique des belles et bonnes actions un vêtement, une livrée, qui s'ajuste heureusement. Abstenez-vous ce soir, et cela prêtera une sorte de facilité à la prochaine abstinence; la suivante sera plus facile encore, car l'usage peut presque changer l'empreinte de la nature, soumettre le démon, ou même le chasser, par une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit, et quand vous désirerez d'être bénie, je viendrai vous demander votre bénédiction. Quant à ce même seigneur de tout à l'heure (montrant Polonius), je me repens; mais il a plu ainsi aux cieux de me punir par lui, et lui par moi; j'ai dû être leur fléau et leur ministre. Je me charge de lui, et je répondrai de la mort que je lui ai donnée. Ainsi, encore une fois, bonne nuit; je dois être cruel, mais seulement pour être humain: le mal vient de commencer, et le pire reste encore à suivre.

LA REINE.—Que vais-je faire?

HAMLET.—Rien, en aucune façon, de ce que je vous ai dit de faire. Non, laissez ce roi bouffi vous attirer encore au lit, vous pincer gaiement la joue, vous appeler sa petite souris; laissez-le, pour une paire de baisers fumeux, ou pour quelques jeux de ces doigts damnés sur votre cou, vous amener à lui révéler toute cette affaire, comme quoi je ne suis pas réellement en démence, mais fou par artifice. Il serait bon que vous le lui fissiez connaître; car quelle femme, à moins d'être une belle, chaste et sage reine, voudrait cacher à un tel crapaud, à une telle chauve-souris, à un tel matou, des secrets qui l'intéressent si chèrement? qui voudrait en user ainsi? Non, en dépit du bon sens et de la discrétion, allez, sur le toit de la maison, ôter la cheville qui fermait la cage; laissez s'envoler les oiseaux; et puis, comme le singe fameux, glissez-vous dans la cage pour en faire l'essai, et rompez vous vous-même le col à terre30.

Note 30: (retour) Un autre auteur anglais, du commencement du XVIIe siècle sir John Suckling, dans une de ses lettres, semble faire allusion à la même histoire enfantine ou populaire d'où provenait ce passage de Shakspeare: «C'est, dit sir J. Suckling, l'histoire des singes et des perdrix: tu restes tout ébahi à contempler une beauté jusqu'à ce qu'elle soit perdue pour toi, et alors tu en laisses sortir une autre et tu la contemples encore jusqu'à ce qu'elle soit partie aussi.»

LA REINE.—Sois assuré que, si les paroles sont faites de souffle et si le souffle est fait de vie, je n'ai pas de vie pour exhaler un souffle de ce que tu m'as dit.

HAMLET.—Il faut que je parte pour l'Angleterre, vous le savez?

LA REINE.—Hélas! je l'avais oublié. Cela a été décidé?

HAMLET.—Les lettres sont déjà scellées! et mes deux camarades d'études,—à qui je me fierai comme je me fierai à des vipères armées de leurs crocs,—portent le mandat; ils doivent me frayer le chemin, et me guider vers l'embuscade! laissons faire, car là est l'amusement: faire sauter l'ingénieur par son propre pétard! Ou la besogne sera bien dure, ou je creuserai à une toise au-dessous de leur mine, et je les lancerai dans la lune. Oh! cela est bien doux, lorsque deux ruses se rencontrent juste en droite ligne!—Cet homme va me mettre en train de faire mes paquets; je vais traîner cette panse jusque dans la chambre voisine31. Bonsoir, ma mère... Vraiment, ce conseiller est maintenant bien tranquille, bien discret et bien grave, lui qui fut, en sa vie, un drôle si niais et si babillard. Allons, monsieur, tâchons d'en finir avec vous. Bonsoir, ma mère.

(Ils s'en vont, chacun de son côté; Hamlet traînant le corps de Polonius.)

Note 31: (retour)

Le texte porte:

I'll lug the guts into the neighbour room.

Faut-il traduire à la lettre? Guts, les boyaux. Voilà un de ces vers qui irritent les gens de goût contre Shakspeare et contre ses admirateurs. Mais la plupart du temps on ne s'irrite que faute de comprendre, et ici, par exemple, Shakspeare n'a pas même besoin d'être excusé, pourvu qu'on ne traduise pas inconsidérément la langue du XVIe siècle avec les dictionnaires du XIXe. De même qu'en France on disait estomac, là où il faudrait aujourd'hui dire coeur, de même en Angleterre, là où il faudrait aujourd'hui dire entrails, on disait guts au temps de Shakspeare; un Corneille anglais n'aurait pas hésité à l'employer alors, pour peindre Rome

...de ses propres mains déchirant ses entrailles,

et n'eût point été accusé de tomber dans la bassesse du langage, car les euphuïstes eux-mêmes s'en servaient sans scrupule, quoique ces précieux et précieuses d'outre-Manche fussent aussi célèbres que nos femmes savantes

Par les proscriptions de tous les maux divers

Dont ils voulaient purger et la prose et les vers.

Mais en même temps que je me reporte à la date du texte que je traduis, il faut que je me pénètre de l'intention de l'auteur; ce n'est pas seulement d'un siècle à un autre siècle que le sens d'un mot peut changer, mais aussi d'une page à l'autre, surtout dans la variété du drame, de ses scènes et de ses personnages: guts n'est pas grossier, au temps de Shakspeare, mais il est sarcastique dans la bouche de Hamlet; traduire par boyaux serait un contre-sens contre le XVIe siècle; par entrailles, un contre-sens contre Hamlet et contre son mépris de Polonius; il ne regarde Polonius que comme un gros corps à tête vide, et il l'appelle «cette panse,» à peu près comme, selon saint Paul, Épiménide ou Callimaque appelait les Crétois: «mauvaises bêtes, ventres paresseux» (Ép. à Tite, I, 12). Sans doute, Hamlet aurait pu se dispenser de cette dernière insulte à un cadavre: mais ne soyons pas trop prompts à blâmer Shakspeare, quand il y a un mort sur le théâtre; de son temps, les acteurs étaient peu nombreux dans les troupes, les personnages très-nombreux dans les pièces, de sorte que chaque comédien avait plusieurs rôles à remplir et que les comparses mêmes suffisaient difficilement à leur tâche multipliée; de plus, il n'y avait pas d'entr'actes, puisqu'il n'y avait pas d'actes, et les scènes se suivaient sans interruption; aussi quand un des personnages venait de mourir devant le public, la plus pressante affaire était de le faire rentrer dans les coulisses, afin que le cadavre redevînt un acteur et passât à un autre rôle; quand, pour satisfaire à cette nécessité, l'auteur ne pouvait introduire un comparse à cause du caractère intime de la scène, comme dans le cas présent, ou pour toute autre cause, il fallait bien qu'un des interlocuteurs se chargeât de tirer ou d'emporter le mort, et il fallait sauver tant bien que mal l'invraisemblance. Shakspeare tâchait toujours d'accommoder à la situation et aux personnages les expédients que cette gêne scénique l'obligeait à inventer; il en a de toute sorte: railleries, imprécations, adieux pathétiques, promesses de vengeance, précautions du meurtrier, etc., etc., toujours quelques paroles qui conviennent à l'action du moment accompagnent le cadavre emporté et motivent l'incident; rien que dans la trilogie de Henri VI, on en peut remarquer neuf exemples (part. I, act. I, sc. IV; act. II, sc. V; act. IV; sc. VII;—part. II, act. IV, sc. I; act. IV, sc. X; act. V, sc. II;—part. III, act II, sc. V, deux fois dans la même scène; et act. V, sc. VI). Si quelques-uns trouvent indigne de Shakspeare son attention à de telles minuties, ou si d'autres trouvent mal dissimulées les ruses qu'il imagine pour sortir d'embarras, nous ne sommes ni de l'un ni de l'autre avis. Passionnément inspiré et profondément moraliste, Shakspeare nous semble encore admirable par cela même qu'il se rappelle à chaque instant qu'il écrit pour le théâtre, et parce qu'il prépare de détails en détails l'effet de la représentation, tout en se livrant à sa verve de poëte et en développant sa connaissance du coeur humain; et en même temps il a raison de traiter les expédients comme des expédients; il a raison de ne pas ciseler avec un art prétentieux les chevilles nécessaires à ses grandes charpentes; quand quelque chose manque à ses ressources d'impresario, il a raison d'y suppléer par l'adresse, mais simplement, et de n'y point attarder son génie.

FIN DU TROISIÈME ACTE.



ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

Le château.

LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN entrent.

LE ROI.—Ces sanglots ont une cause; ces profonds soulèvements de votre coeur, il faut les expliquer; il est à propos que nous les comprenions. Où est votre fils?

LA REINE, à Rosencrantz et à Guildenstern.—Laissez-nous un moment. (Ils s'en vont.) Ah! mon bon seigneur, qu'ai-je vu ce soir?

LE ROI.—Quoi, Gertrude! comment va Hamlet?

LA REINE.—Fou, comme la mer et le vent, lorsqu'ils luttent ensemble à qui sera le plus puissant. Dans son accès effréné, entendant remuer quelque chose derrière la tapisserie, de sa rapière tirée il fouette l'air, il crie: «Un rat! un rat!» et dans ce saisissement de son cerveau, il tue le bon vieillard sans le voir.

LE ROI.—O lourd forfait! Il nous en serait arrivé autant si nous avions été là. Sa liberté est pour tous pleine de menaces; pour vous-même, pour nous, pour tout le monde. Hélas! comment répondre à ce sanglant événement? Il retombera sur nous, dont la prévoyance aurait dû tenir de court, en bride et loin de toute hantise, ce jeune homme en démence. Mais tel était notre amour que nous ne voulions pas comprendre ce qu'il était à propos de faire, et nous avons agi comme un homme affligé d'une honteuse maladie, et qui, pour éviter de la divulguer, la laisse se nourrir de la moelle même de sa vie. Où est-il allé?

LA REINE.—Tirer à l'écart le corps qu'il a tué; et sur ce corps sa folie même, comme un peu d'or dans un minerai de vils métaux, se montre pure. Il pleure de ce qu'il a fait.

LE ROI.—O Gertrude, venez! Le soleil n'aura pas plutôt touché les montagnes, que nous le ferons embarquer. Quant à cette affreuse action, nous devons tous deux employer toute notre majesté et notre adresse à la couvrir et à l'excuser.—Holà! Guildenstern (Rosencrantz et Guildenstern entrent.) Amis, allez tous deux, prenez avec vous quelque renfort; Hamlet, dans son délire, a tué Polonius, et l'a traîné hors du cabinet de sa mère. Allez, cherchez-le; parlez-lui comme il faut; et portez le corps dans la chapelle: je vous prie, faites diligence. (Rosencrantz et Guildenstern sortent.) Venez, Gertrude; nous convoquerons nos plus sages amis, et nous leur ferons connaître en même temps ce que nous comptons faire et ce qui est malheureusement déjà fait. Ainsi nous avons chance que la calomnie,—dont le murmure, parcourant la circonférence du monde, lance, aussi droit que le canon à son but, sa charge empoisonnée,—manque pourtant notre nom, et ne frappe que l'air insensible. Oh! venez; mon âme est pleine de discorde et d'effroi.

(Ils sortent.)



SCÈNE II

Un autre appartement dans le château.

HAMLET entre.

HAMLET.—Déposé en lieu sûr...

ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN, derrière la scène.—Hamlet! seigneur Hamlet!

HAMLET.—Mais doucement! Quel est ce bruit? qui appelle Hamlet? Oh! ils viennent ici!

(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)

ROSENCRANTZ.—Qu'avez-vous fait du cadavre, monseigneur?

HAMLET.—Confondu avec la poussière, dont il est parent.

ROSENCRANTZ.—Dites-nous où il est, pour que nous puissions le tirer de là et le porter à la chapelle.

HAMLET.—N'allez pas croire cela.

ROSENCRANTZ.—Croire quoi?

HAMLET.—Que je puisse garder votre secret et non le mien. Et puis, être importuné par une éponge! Quelle réponse doit faire à cela le fils d'un roi?

ROSENCRANTZ.—Me prenez-vous pour une éponge, mon seigneur?

HAMLET.—Oui, monsieur, une éponge qui pompe la physionomie du roi, ses faveurs, son autorité. Mais de tels officiers rendent en définitive de grands services au roi; il les tient en réserve, comme ferait un singe avec des noisettes, dans le coin de sa mâchoire—embouchés tout d'abord, pour être avalés au dernier moment;—quand il a besoin de ce que vous avez recueilli, il n'a qu'à vous presser un peu, éponge, et vous redevenez sèche.

ROSENCRANTZ.—Je ne vous comprends pas, mon seigneur.

HAMLET.—Cela me fait grand plaisir; un méchant propos doit mourir dans une sotte oreille.

ROSENCRANTZ.—Mon seigneur, il faut nous dire où est le corps, et venir avec nous chez le roi.

HAMLET.—Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps. Le roi est une chose...

GUILDENSTERN.—Une chose, mon seigneur?

HAMLET.—...de rien. Conduisez-moi vers lui. Cache-toi, renard! et tous en chasse!32

(Ils sortent.)

Note 32: (retour) Remarquez-vous comme les paroles de Hamlet deviennent tantôt plus hardies, tant plus obscures, à mesure que l'action avance? De plus en plus obsédé par la certitude croissante du crime qu'il doit punir, par les émotions qui se multiplient, par les pièges qui s'ouvrent sous ses pas, par la haine qu'il voit s'amonceler sur lui, par l'idée de la vengeance dont il est, de minute en minute, plus altéré et plus effrayé tout ensemble, parce que chaque minute l'a retardée et la rapproche, il parle comme il sent, et les saccades de son langage reproduisent le tumulte de son âme. La plupart de ses répliques aux courtisans ont un sens confus et une portée manifeste: on voit plus d'ombre envahir son esprit et plus d'amertume jaillir de son coeur. Il faut renoncer à expliquer des phrases comme: «Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps.» Veut-il dire que le cadavre est dans le palais, comme le roi, maïs que le roi a encore à mourir, comme Polonius, et à rejoindre de plus près le cadavre? Ou bien parle-t-il tour à tour des deux rois, du faux roi vivant, son oncle, et du vrai roi mort, son père? Mais à, quoi bon expliquer? Il ne veut pas être compris et ne peut pas se retenir d'être menaçant. Il appelle le roi une chose, les courtisans l'interrompent à ce mot méprisant, et il coupe court aux périls de l'entretien, mais par une pire insolence: «Le roi est une chose de rien,» expression toute faite et courante chez tous les poëtes du même temps et qui leur venait, comme tant d'autres, de la Bible, du quatrième verset du psaume CXLIV, où il est dit, selon la traduction anglaise: «L'homme est comme une chose de rien.» Quant aux derniers mots de Hamlet, c'est le refrain du jeu des enfants anglais qui correspond à notre cache-cache. Les sources de la langue de Shakspeare sont aussi diverses que les courants des pensées de Hamlet.


SCÈNE III

Un autre appartement dans le château.

LE ROI entre avec sa suite.

LE ROI.—Je l'ai envoyé quérir, et l'on cherche le corps. Combien il est dangereux que cet homme aille en liberté! Il ne faut pas, cependant, lui appliquer la loi rigoureuse; il est aimé de la multitude désordonnée, qui aime, non d'après son jugement, mais d'après ses yeux; et là où il en est ainsi, on pèse le fléau qui frappe l'offenseur, jamais on ne pèse l'offense. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que cet éloignement soudain paraisse une décision réfléchie. Les maux qui sont devenus désespérés veulent des remèdes désespérés pour être guéris ou ne le sont pas du tout. (Rosencrantz entre.) Eh bien! qu'est-il arrivé?

ROSENCRANTZ.—Où le corps est-il déposé? c'est ce que nous ne pouvons tirer de lui, mon seigneur.

LE ROI.—Mais lui, où est-il?

ROSENCRANTZ.—À la porte, mon seigneur; on le garde et l'on attend vos ordres.

LE ROI.—Amenez-le devant nous.

ROSENCRANTZ.—Holà! Guildenstern, faites entrer mon seigneur.

(Hamlet et Guildenstern entrent.)

LE ROI.—Voyons, Hamlet, où est Polonius?

HAMLET.—À souper.

LE ROI.—A souper? où donc?

HAMLET.—Non pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où il est mangé: il y a un certain congrès de vermine politique qui est en affaire avec lui en ce moment même. Votre ver est l'empereur qui préside seul à toute votre diète:33 nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les asticots. Votre roi bien gras et votre mendiant bien maigre ne font qu'un service différent; deux plats, mais pour la même table: c'est la la fin de tout.

Note 33: (retour) Les vers, en anglais: the worms. On sait que c'est dans la ville de Worms que furent tenues, par les empereurs d'Allemagne, plusieurs des diètes les plus célèbres, entre autres celle de 1521, fameuse en tout pays protestant comme ayant eu pour conséquence l'édit de Worms contre Luther. On comprendra donc sans peine comment, dans le texte des sinistres plaisanteries de Hamlet se mêlent et jouent les vers, l'empereur et la diète. Toute votre diète, c'est-à-dire toutes vos habitudes de nourriture et de vie, selon l'ancien sens du mot, que l'usage a maintenant réduit au point de le changer tout à fait et de le, rendre presque synonyme de jeune.

LE ROI.—Hélas! hélas!

HAMLET.—Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d'un roi, et manger le poisson qui s'est nourri de ce ver.

LE ROI.—Que veux-tu dire par là?

HAMLET.—Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les entrailles d'un mendiant.

LE ROI.—Où est Polonius?

HAMLET.—Dans le ciel: envoyez-y voir. Si votre messager ne le trouve pas là, allez vous-même le chercher à l'autre endroit. Mais, en vérité, si vous ne le trouvez pas d'ici à un mois, vous le flairerez en montant l'escalier de la galerie.

LE ROI, à quelqu'un de sa suite.—Allez le chercher là.

HAMLET.—Oh! il attendra bien jusqu'à votre arrivée.

(Quelques hommes de la suite sortent.)

LE ROI.—Hamlet, pour ta propre sûreté, qui nous occupe aussi tendrement que nous afflige ce que tu as fait, cette action exige que tu partes d'ici avec la promptitude de l'éclair. Ainsi prépare-toi: la barque est prête, et le vent est favorable, tes compagnons t'attendent, et toutes choses sont disposées pour ton voyage en Angleterre.

HAMLET.—En Angleterre?

LE ROI.—Oui, Hamlet.

HAMLET.—C'est bon.

LE ROI.—Tu dis vrai; si tu connais nos projets.

HAMLET.—Je vois un ange qui les voit. Mais allons, en Angleterre! Adieu, mère chérie.

LE ROI.—Et ton père qui t'aime, Hamlet?

HAMLET.—Ma mère! père et mère sont mari et femme; mari et femme ne sont qu'une même chair; et ainsi, ma mère.....Allons, en Angleterre!

(Il sort.)

LE ROI.—Suivez-le pas à pas; attirez-le en toute hâte à bord. Ne différez pas; je veux qu'il soit hors d'ici ce soir. Allez, car tout ce qui touche, d'ailleurs, à cette affaire est fait et scellé; je vous prie, hâtez-vous. (Rosencrantz et Guildenstern sortent.) Et toi, Angleterre, si tu tiens mon amitié pour quelque chose (comme ma grande puissance peut te rendre ce point sensible, puisque ta cicatrice se montre encore vive et rouge là où a passé l'épée danoise, et puisque le libre mouvement de ta crainte nous rend hommage), tu n'accueilleras pas froidement notre message souverain, qui implique nettement, par lettres instantes à cet effet, la mort immédiate de Hamlet; entends-moi, Angleterre! car il fait rage comme la fièvre dans mon sang, et il faut que tu me guérisses. Jusqu'à ce que je sache que c'en est fait, quoi qu'il m'arrive, mes joies ne recommenceront pas.

(Il sort.)