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Han d'Islande

Chapter 10: VII
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About This Book

A youthful, fevered narrative set in a northern port town unfolds through abrupt, episodic scenes that privilege passionate invention over detailed observation. First love and intense feeling propel a series of fantastic and melodramatic incidents populated by vivid but schematic characters, exotic names, and enigmatic epigraphs. The prose alternates striking images and raw candor with awkward transitions and stylistic excesses, revealing an author experimenting boldly with scale and tone. Overall, the work reads as an energetic but uneven exercise in Romantic imagination, where imaginative daring and picturesque detail coexist with the naïveté and roughness of early artistic effort.

PIRRO
Jamais!
ANGELO.
Quoi! je crois que tu veux faire l’homme de
bien. Misérable! si tu dis un seul mot...
PIRRO.
Mais, Angelo, je t’en conjure, pour l’amour de
Dieu...
ANGELO.
Laisse faire ce que tu ne peux empêcher.
PIRRO.
Ah! quand le diable vous tient par un cheveu, il
faut lui abandonner toute la tête. Malheureux que
je suis!
(Émilia Galotti..)

Une heure environ après que le jeune voyageur à la plume noire était sorti du Spladgest, la nuit étant tout à fait tombée et la foule entièrement écoulée, Oglypiglap avait fermé la porte extérieure de l’édifice funèbre, tandis que son maître Spiagudry arrosait pour la dernière fois les corps qui y étaient déposés. Puis tous deux s’étaient retirés dans leur très peu somptueux appartement, et tandis qu’Oglypiglap dormait sur son petit grabat, comme l’un des cadavres confiés à sa garde, le vénérable Spiagudry, assis devant une table de pierre couverte de vieux livres, de plantes desséchées et d’ossements décharnés, s’était plongé dans les graves études qui, bien que réellement fort innocentes, n’avaient pas peu contribué à lui donner parmi le peuple une réputation de sorcellerie et de diablerie, fâcheux apanage de la science à cette époque.

Il y avait plusieurs heures qu’il était absorbé dans ses méditations; et, prêt enfin à quitter ses livres pour son lit, il s’était arrêté à ce passage lugubre de Thormodus Torfœus:

«Quand un homme allume sa lampe, la mort est chez lui avant qu’elle soit éteinte...»

—N’en déplaise au savant docteur, se dit-il à demi-voix, il n’en sera point ainsi chez moi ce soir. Et il prit sa lampe pour la souffler.

—Spiagudry! cria une voix qui sortait de la salle des cadavres.

Le vieux concierge trembla de tous ses membres. Ce n’est pas qu’il crût, comme tout autre peut-être à sa place, que les tristes hôtes du Spladgest s’insurgeaient contre leur gardien. Il était assez savant pour ne pas éprouver de ces terreurs imaginaires; et la sienne n’était si réelle que parce qu’il connaissait trop bien la voix qui l’appelait.

—Spiagudry! répéta violemment la voix, faudra-t-il, pour te faire entendre, que j’aille t’arracher les oreilles?

—Que saint Hospice ait pitié, non de mon âme, mais de mon corps! dit l’effrayé vieillard; et, d’un pas que la peur pressait et ralentissait à la fois, il se dirigea vers la seconde porte latérale, qu’il ouvrit. Nos lecteurs n’ont pas oublié que cette porte communiquait à la salle des morts.

La lampe qu’il portait éclaira alors un tableau bizarrement hideux. D’un côté, le corps maigre, long et légèrement voûté de Spiagudry; de l’autre, un homme petit, épais et trapu, vêtu de la tête aux pieds de peaux de toutes sortes d’animaux encore teintes d’un sang desséché, et debout au pied du cadavre de Gill Stadt, qui, avec ceux de la jeune fille et du capitaine, occupait le fond de la scène. Ces trois muets témoins, ensevelis dans une sorte de pénombre, étaient les seuls qui pussent voir, sans fuir d’épouvante, les deux vivants dont l’entretien commençait.

Les traits du petit homme, que la lumière faisait vivement ressortir, avaient quelque chose d’extraordinairement sauvage. Sa barbe était rousse et touffue, et son front, caché sous un bonnet de peau d’élan, paraissait hérissé de cheveux de même couleur; sa bouche était large, ses lèvres épaisses, ses dents blanches, aiguës et séparées; son nez, recourbé comme le bec de l’aigle; et son œil gris bleu, extrêmement mobile, lançait sur Spiagudry un regard oblique, où la férocité du tigre n’était tempérée que par la malice du singe. Ce personnage singulier était armé d’un large sabre, d’un poignard sans fourreau, et d’une hache à tranchants de pierre, sur le long manche de laquelle il était appuyé; ses mains étaient couvertes de gros gants de peau de renard bleu;

—Ce vieux spectre m’a fait attendre bien longtemps, dit-il, se parlant à lui-même; et il poussa une espèce de rugissement comme une bête des bois.

Spiagudry aurait certainement pâli d’effroi, s’il eût pu pâlir.

—Sais-tu bien, poursuivit le petit homme en s’adressant à lui directement, que je viens des grèves d’Urchtal? Avais-tu donc envie, en me retardant, d’échanger ta couche de paille contre une de ces couches de pierre?

Le tremblement de Spiagudry redoubla; les deux seules dents qui lui restaient s’entre-choquèrent avec violence.

—Pardonnez, maître, dit-il en courbant l’arc de son grand corps jusqu’au niveau du petit homme, je dormais d’un profond sommeil.

—Veux-tu que je te fasse connaître un sommeil plus profond encore?

Spiagudry fit une grimace de terreur, qui seule pouvait être plus plaisante que ses grimaces de gaieté.

—Eh bien! qu’est-ce? continua le petit homme. Qu’as-tu? Est-ce que ma présence ne t’est pas agréable?

—Oh! mon maître et seigneur, répondit le vieux concierge, il n’est certainement pas pour moi de bonheur plus grand que la vue de votre excellence.

Et l’effort qu’il faisait pour donner à sa physionomie effrayée une expression riante eût déridé tout autre que des morts.

—Vieux renard sans queue, mon excellence t’ordonne de me remettre les vêtements de Gill Stadt. En prononçant ce nom, le visage farouche et railleur du petit homme devint sombre et triste.

—Oh! maître, pardonnez, je ne les ai plus, dit Spiagudry; votre grâce sait que nous sommes obligés de livrer au fisc royal les dépouilles des ouvriers des mines, dont le roi hérite en sa qualité de leur tuteur né.

Le petit homme se tourna vers le cadavre, croisa les bras, et dit d’une voix sourde:—Il a raison. Ces misérables mineurs sont comme l’eider [Note: Oiseau qui donne l’edredon. Les paysana norvégiens lui construisent des nids, où ils le suprennent et le plument.]; on lui fait son nid, on lui prend son duvet.

Puis soulevant le cadavre entre ses bras et l’étreignant fortement, il se mit à pousser des cris sauvages d’amour et de douleur, pareils aux grondements d’un ours qui caresse son petit. À ces sons inarticulés, se mêlaient, par intervalles, quelques mots d’un jargon étrange que Spiagudry ne comprenait pas.

Il laissa retomber le cadavre sur la pierre, et se tourna vers le gardien.

—Sais-tu, sorcier maudit, le nom du soldat né sous un mauvais astre qui a eu le malheur d'être préféré à Gill par cette fille?

Et il poussa du pied les restes froids de Guth Stersen.

Spiagudry fit un signe négatif.

—Eh bien! par la hache d’Ingolphe, le chef de ma race, j’exterminerai tous les porteurs de cet uniforme; et il désignait les vêtements de l’officier.—Celui dont je veux la vengeance se trouvera dans le nombre. J’incendierai toute la forêt pour brûler l’arbuste vénéneux qu’elle renferme. Je l’ai juré du jour où Gill est mort; et je lui ai donné déjà un compagnon qui doit réjouir son cadavre.—O Gill! te voilà donc là sans force et sans vie, toi qui atteignais le phoque à la nage, le chamois à la course, toi qui étouffais l’ours des monts de Kolè à la lutte; te voilà immobile, toi qui parcourais le Drontheimhus depuis l’Orkel jusqu’au lac de Smiasen en un jour, toi qui gravissais les pics du Dofre-Field comme l’écureuil gravit le chêne; te voilà muet, Gill, toi qui, debout sur les sommets orageux de Kongsberg, chantais plus haut que le tonnerre. O Gill! c’est donc en vain que j’ai comblé pour toi les mines de Fa-roër; c’est en vain que j’ai incendié l’église cathédrale de Drontheim; toutes mes peines sont perdues, et je ne verrai pas se perpétuer en toi la race des enfants d’Islande, la descendance d’Ingolphe l’Exterminateur; tu n’hériteras pas de ma hache de pierre; et c’est toi au contraire qui me lègues ton crâne pour y boire désormais l’eau des mers et le sang des hommes.

À ces mots, saisissant la tête du cadavre:

—Spiagudry, dit-il, aide-moi. Et arrachant ses gants, il découvrit ses larges mains, armées d’ongles longs, durs et retors comme ceux d’une bête fauve.

Spiagudry, qui le vit prêt à faire sauter avec son sabre le crâne du cadavre, s’écria avec un accent d’horreur qu’il ne put réprimer:—Juste Dieu! maître! un mort!

—Eh bien, répliqua traquillement le petit homme, aimes-tu mieux que cette lame s’aiguise ici sur un vivant?

—Oh! permettez-moi de supplier votre courtoisie... Comment votre excellence peut-elle profaner?... Votre grâce.... Seigneur, votre sérénité ne voudra pas....

—Finiras-tu? ai-je besoin de tous ces titres, squelette vivant, pour croire à ton profond respect pour mon sabre?

—Par saint Waldemar, par saint Usuph, au nom de saint Hospice, épargnez un mort!

—Aide-moi, et ne parle pas des saints au diable.

—Seigneur, poursuivit le suppliant Spiagudry, par votre illustre aïeul saint Ingolphe!...

—Ingolphe l’Exterminateur était un réprouvé comme moi.

—Au nom du ciel, dit le vieillard en se prosternant, c’est cette réprobation que je veux vous éviter.

L’impatience transporta le petit homme. Ses yeux gris et ternes brillèrent comme deux charbons ardents.

—Aide-moi! répéta-t-il en agitant son sabre.

Ces deux mots furent prononcés de la voix dont les prononcerait un lion, s’il parlait. Le concierge, tremblant et à demi mort, s’assit sur la pierre noire, et soutint de ses mains la tête froide et humide de Gill, tandis que le petit homme, à l’aide de son poignard et de son sabre, enlevait le crâne avec une dextérité singulière.

Quand cette opération fut terminée, il considéra quelque temps le crâne sanglant, en proférant des paroles étranges; puis il le remit à Spiagudry pour qu’il le dépouillât et le lavât, et dit en poussant une espèce de hurlement:

—Et moi, je n’aurai pas en mourant la consolation de penser qu’un héritier de l'âme d’Ingolphe boira dans mon crâne le sang des hommes et l’eau des mers.

Après une sinistre rêverie, il continua:

—L’ouragan est suivi de l’ouragan, l’avalanche entraîne l’avalanche, et moi je serai le dernier de ma race. Pourquoi Gill n’a-t-il pas haï comme moi tout ce qui porte la face humaine? Quel démon ennemi du démon d’Ingolphe l’a poussé sous ces fatales mines à la recherche d’un peu d’or?

Spiagudry, qui lui rapportait le crâne de Gill, l’interrompit.

—L’excellence a raison; l’or lui-même, dit Snorro Sturleson, s’achète souvent trop cher.

—Tu me rappelles, dit le petit homme, une commission dont il faut que je te charge; voici une boîte de fer que j’ai trouvée sur cet officier, dont tu n’as pas, comme tu le vois, toutes les dépouilles; elle est si solidement fermée, qu’elle doit renfermer de l’or, seule chose précieuse aux yeux des hommes; tu la remettras à la veuve Stadt, au hameau de Thoctree, pour lui payer son fils.

Il tira alors de son havre-sac de peau de renne un très petit coffre de fer. Spiagudry le reçut, et s’inclina.

—Remplis fidèlement mon ordre, dit le petit homme en lui lançant un regard perçant; songe que rien n’empêche deux démons de se revoir; je te crois encore plus lâche qu’avare, et tu me réponds de ce coffre.

—Oh! maître, sur mon âme.

—Non pas! sur tes os et sur ta chair.

En ce moment, la porte extérieure du Spladgest retentit d’un coup violent. Le petit homme s’étonna, Spiagudry chancela, et couvrit sa lampe de sa main.

—Qu’est-ce? s’écria le petit homme en grondant.

—Et toi, vieux misérable, comment trembleras-tu donc quand tu entendras la trompette du jugement dernier?

Un second coup plus fort se fit entendre.

—C’est quelque mort pressé d’entrer, dit le petit homme.

—Non, maître, murmura Spiagudry, on n’amène point de morts passé minuit.

—Mort ou vivant, il me chasse.—Toi, Spiagudry sois fidèle et muet. Je te jure, par l’esprit d’Ingolphe et le crâne de Gill, que tu passeras dans ton auberge de cadavres tout le régiment de Munckholm en revue.

Et le petit homme, attachant le crâne de Gill à sa ceinture et remettant ses gants, s’élança avec l’agilité d’un chamois, et à l’aide des épaules de Spiagudry, par l’ouverture supérieure, où il disparut.

Un troisième coup ébranla le Spladgest, et une voix du dehors ordonna d’ouvrir aux noms du roi et du vice-roi. Alors le vieux concierge, à la fois agité par deux terreurs différentes, dont on pourrait nommer l’une de souvenir, et l’autre d'espérance, s’achemina vers la porte carrée, et l’ouvrit.

VII

Cette joie à laquelle se réduit la félicité
temporelle, elle s’est fatiguée à la poursuivre
par des sentiers âpres et douloureux, sans avoir
jamais pu l’atteindre.
(Confessions de saint Augustin.)

Rentré dans son cabinet après avoir quitté Poël, le gouverneur de Drontheim s’enfonça dans un large fauteuil, et ordonna, pour se distraire, à l’un de ses secrétaires de lui rendre compte des placets présentés au gouvernement.

Celui-ci, après s'être incliné, commença:

—«1° Le révérend docteur Anglyvius demande qu’il soit pourvu au remplacement du révérend docteur Foxtipp, directeur de la bibliothèque épiscopale, pour cause d’incapacité. L’exposant ignore qui pourra remplacer ledit docteur incapable; il fait seulement savoir que lui, docteur Anglyvius, a longtemps exercé les fonctions de bibliothéc....»

—Renvoyez ce drôle à l’évêque, interrompit le général.

—«2° Athanase Munder, prêtre, ministre des prisons, demande la grâce de douze condamnés pénitents, à l’occasion des glorieuses noces de sa courtoisie Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog, fils du vice-roi, avec noble dame Ulrique d’Ahlefeld, fille de sa grâce le comte grand-chancelier des deux royaumes.»

—Ajournez, dit le général. Je plains les condamnés.

—«3° Fauste-Prudens Destrombidès, sujet norvégien, poëte latin, demande à faire l’épithalame desdits nobles époux.»

—Ah! ah! le brave homme doit être vieux, car c’est le même qui en 1674 avait préparé un épithalame pour le mariage projeté entre Schumacker, alors comte de Griffenfeld, et la princesse Louise-Charlotte de Holstein-Augustenbourg, mariage qui n’eut pas lieu.—Je crains, ajouta le gouverneur entre ses dents, que Fauste-Prudens soit le poëte des mariages rompus.

—Ajournez la demande et poursuivez. On s’informera, à l’occasion dudit poëte, s’il n’y aurait pas un lit vacant à l’hôpital de Drontheim.

—«4° Les mineurs de Guldbranshal, des îles Faroër, du Sund-Moër, de Hubfallo, de Roeraas et de Kongsberg, demandent à être affranchis des charges de la tutelle royale.»

—Ces mineurs sont remuants. On dit même qu’ils commencent déjà à murmurer du long silence gardé sur leur requête. Qu’elle soit réservée pour un mûr examen.

—«5° Braal, pêcheur, déclare, en vertu de l’Odelsrecht [Note: Odelsrecht, loi singulière qui établissait parmi les paysans norvégiens des sortes de majorats. Tout homme qui était contraint de se défaire de son patrimoine pouvait empêcher l’acquéreur de l’aliéner, en déclarant tous les dix ans à l’autorité qu’il était dans l’intention de le racheter.], qu’il persévère dans l’intention de racheter son patrimoine.

—«6° Les syndics de Noes, Loevig, Indal, Skongen, Stod, Sparbo et autres bourgs et villages du Drontheimhus septentrional, demandent que la tête du brigand, assassin et incendiaire Han, natif, dit-on, de Klipstadur en Islande, soit mise à prix.—S’oppose à la requête Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus, qui prétend que Han est sa propriété.—Appuie la requête Benignus Spiagudry, gardien du Spladgest, auquel doit revenir le cadavre.»

—Ce bandit est bien dangereux, dit le général, surtout lorsqu’on craint des troubles parmi les mineurs. Qu’on fasse proclamer sa tête au prix de mille écus royaux.

—«7° Benignus Spiagudry, médecin, antiquaire, sculpteur, minéralogiste, naturaliste, botaniste, légiste, chimiste, mécanicien, physicien, astronome, théologien, grammairien...»

—Eh mais, interrompit le général, est-ce que ce n’est pas le même Spiagudry que le gardien du Spladgest?

—Si vraiment, votre excellence, répondit le secrétaire—«... concierge, pour sa majesté, de l’établissement dit Spladgest, dans la royale ville de Drontheim, expose—que c’est lui, Benignus Spiagudry, qui a découvert que les étoiles appelées fixes n’étaient pas éclairées par l’astre appelé soleil; item, que le vrai nom d’Odin est Frigge, fils de Fridulph; item, que le lombric marin se nourrit de sable; item, que le bruit de la population éloigne les poissons des côtes de Norvège, en sorte que les moyens de subsistance diminuent en proportion de l’accroissement du peuple; item, que le golfe nommé Otte-Sund s’appelait autrefois Limfiord et n’a pris le nom d'Otte-Sund qu’après qu’Othon le Roux y eut jeté sa lance; item, expose que c’est par ses conseils et sous sa direction qu’on a fait d’une vieille statue de Freya la statue de la Justice qui orne la grande place de Drontheim; et qu’on a converti en diable, représentant le crime, le lion qui se trouvait sous les pieds de l’idole; item....

—Ah! faites-nous grâce de ses éminents services. Voyons, que demande-t-il?»

Le secrétaire tourna plusieurs feuillets, et poursuivit:

«.... Le très humble exposant croit pouvoir, en récompense de tant de travaux utiles aux sciences et aux belles-lettres, supplier son excellence d’augmenter la taxe de chaque cadavre mâle et femelle de dix ascalins, ce qui ne peut qu'être agréable aux morts en leur prouvant le cas qu’on fait de leurs personnes.»

Ici la porte du cabinet s’ouvrit, et l’huissier annonça à haute voix la noble dame comtesse d’Ahlefeld. En même temps, une grande dame, portant sur sa tête une petite couronne de comtesse, richement vêtue d’une robe de satin écarlate, bordée d’hermine et de franges d’or, entra, et, acceptant la main que le général lui offrait, vint s’asseoir près de son fauteuil.

La comtesse pouvait avoir cinquante ans. L'âge n’avait, en quelque sorte, rien eu à ajouter aux rides dont les soucis de l’orgueil et de l’ambition avaient depuis si longtemps creusé son visage. Elle attacha sur le vieux gouverneur son regard hautain et son sourire faux.

—Eh bien, seigneur général, votre élève se fait attendre. Il devait être ici avant le coucher du soleil.

—Il y serait, dame comtesse, s’il n’était, en arrivant, allé à Munckholm.

—Comment, à Munckholm! j’espère que ce n’est pas Schumacker qu’il cherche?

—Mais cela se pourrait.

—La première visite du baron de Thorvick aura été pour Schumacker!

—Pourquoi non, comtesse? Schumacker est malheureux.

—Comment, général! le fils du vice-roi est lié avec ce prisonnier d’état!

—Frédéric Guldenlew, en me chargeant de son fils, me pria, noble dame, de l’élever comme j’eusse élevé le mien. J’ai pensé que la connaissance de Schumacker serait utile à Ordener, qui est destiné à être aussi puissant un jour. J’ai en conséquence, avec l’autorisation du vice-roi, demandé à mon frère Grummond de Knud un droit d’entrée pour toutes les prisons, que j’ai donné à Ordener.—Il en use.

—Et depuis quand, noble général, le baron Ordener a-t-il fait cette utile connaissance?

—Depuis un peu plus d’un an, dame comtesse; il paraît que la société de Schumacker lui plut, car elle le fixa assez longtemps à Drontheim; et ce n’est qu’à regret et sur mon invitation expresse qu’il en partit l’année dernière pour visiter la Norvège.

—Et Schumacker sait-il que son consolateur est le fils d’un de ses plus grands ennemis?

—Il sait que c’est un ami, et cela lui suffit, comme à nous.

—Mais vous, seigneur général, dit la comtesse avec un coup d’œil pénétrant, saviez-vous en tolérant, et même en formant cette liaison, que Schumacker avait une fille?

—Je le savais, noble comtesse.

—Et cette circonstance vous a semblé indifférente pour votre élève?

—L’élève de Levin de Knud, le fils de Frédéric Guldenlew est un homme loyal. Ordener connaît la barrière qui le séparé de la fille de Schumacker; il est incapable de séduire, sans but légitime, une fille, et surtout la fille d’un homme malheureux.

La noble comtesse d’Ahlefeld rougit et pâlit; elle tourna la tête, cherchant à éviter le regard calme du vieillard comme celui d’un accusateur.

—Enfin, balbutia-t-elle, cette liaison, général, me semble, souffrez que je le dise, singulière et imprudente. On dit que les mineurs et les peuplades du Nord menacent de se révolter, et que le nom de Schumacker est compromis dans cette affaire.

—Noble dame, vous m’étonnez! s’écria le gouverneur. Schumacker a jusqu’ici supporté tranquillement son malheur. Ce bruit est sans doute peu fondé.

La porte s’ouvrit en ce moment, et l’huissier annonça qu’un messager de sa grâce le grand-chancelier demandait à parler à la noble comtesse.

La comtesse se leva précipitamment, salua le gouverneur, et, tandis qu’il continuait l’examen des placets, se rendit en toute hâte à ses appartements, situés dans une aile du palais, en ordonnant qu’on y envoyât le messager.

Elle était depuis quelques moments assise sur un riche sopha, au milieu de ses femmes, quand le messager entra. La comtesse en l’apercevant fit un mouvement de répugnance qu’elle cacha soudain sous un sourire bienveillant. L’extérieur du messager ne semblait pourtant pas repoussant au premier abord; c’était un homme plutôt petit que grand, et dont l’embonpoint annonçait tout autre chose qu’un messager. Cependant, quand on l’examinait, son visage paraissait ouvert jusqu’à l’impudence, et la gaieté de son regard avait quelque chose de diabolique et de sinistre. Il s’inclina profondément devant la comtesse, et lui présenta un paquet, scellé avec des fils de soie.

—Noble dame, dit-il, daignez me permettre d’oser déposer à vos pieds un précieux message de sa grâce, votre illustre époux, mon vénéré maître.

—Est-ce qu’il ne vient pas lui-même? et comment vous prend-il pour messager? demanda la comtesse.

—Des soins importants diffèrent l’arrivée de sa grâce, cette lettre est pour vous en informer, madame la comtesse; pour moi, je dois, d’après l’ordre de mon noble maître, jouir de l’insigne honneur d’un entretien particulier avec vous.

La comtesse pâlit; elle s’écria d’une voix tremblante:

—Moi! un entretien avec vous, Musdœmon?

—Si cela affligeait en rien la noble dame, son indigne serviteur serait au désespoir.

—M’affliger! non sans doute, reprit la comtesse s’efforçant de sourire; mais cet entretien est-il si nécessaire?

Le messager s’inclina jusqu’à terre.

—Absolument nécessaire! la lettre que l’illustre comtesse a daigné recevoir de mes mains doit en contenir l’injonction formelle.

C’était une chose singulière que de voir la fière comtesse d’Ahlefeld trembler et pâlir devant un serviteur qui lui rendait de si profonds respects. Elle ouvrit lentement le paquet et en lut le contenu. Après l’avoir relu:

—Allons, dit-elle à ses femmes d’une voix faible, qu’on nous laisse seuls.

—Daigne la noble dame, dit le messager fléchissant le genou, me pardonner la liberté que j’ose prendre et la peine que je parais lui causer.

—Croyez au contraire, repartit la comtesse avec un sourire forcé, que j’ai beaucoup de plaisir à vous voir.

Les femmes se retirèrent.

—Elphège, tu as donc oublié qu’il fut un temps où nos tête-à-tête ne te répugnaient pas?

C’était le messager qui parlait à la noble comtesse, et ces paroles étaient accompagnées d’un rire pareil à celui du diable lorsqu’au moment où le pacte expire il saisit l'âme qui s’est donnée à lui.

La puissante dame baissa sa tête humiliée.

—Que ne l’ai-je en effet oublié! murmura-t-elle.

—Pauvre folle! comment peux-tu rougir de choses que nul œil humain n’a vues?

—Ce que les hommes ne voient pas, Dieu le voit.

—Dieu, faible femme! tu n’es pas digne d’avoir trompé ton mari, car il est moins crédule que toi.

—Vous insultez peu généreusement à mes remords, Musdœmon.

—Eh bien! si tu en as, Elphège, pourquoi leur insultes-tu toi-même chaque jour par des crimes nouveaux?

La comtesse d’Ahlefeld cacha sa tête dans ses mains; le messager poursuivit:

—Elphège, il faut choisir: ou le remords et plus de crimes, ou le crime et plus de remords. Fais comme moi, choisis le second parti, c’est le meilleur, le plus gai du moins.

—Puissiez-vous, dit la comtesse à voix basse, ne pas retrouver ces paroles dans l’éternité!

—Allons, ma chère, quittons la plaisanterie. Alors Musdœmon s’asseyant près de la comtesse, et passant ses bras autour de son cou:

—Elphège, dit-il, tâche de rester, par l’esprit du moins, ce que tu étais il y a vingt ans.

L’infortunée comtesse, esclave de son complice, tâcha de répondre à sa repoussante caresse. Il y avait dans cet embrassement adultère de deux êtres qui se méprisaient et s’exécraient mutuellement quelque chose de trop révoltant, même pour ces âmes dégradées. Les caresses illégitimes qui avaient fait leur joie, et que je ne sais quelle horrible convenance les forçait de se prodiguer encore, faisaient maintenant leur torture. Étrange et juste changement des affections coupables! leur crime était devenu leur supplice.

La comtesse, pour abréger ce tourment adultère, demanda enfin à son odieux amant, en s’arrachant de ses bras, de quel message verbal son époux l’avait chargé.

—D’Ahlefeld, dit Musdœmon, au moment de voir son pouvoir s’affermir par le mariage d’Ordener Guldenlew avec notre fille...

—Notre fille! s’écria la hautaine comtesse, et son regard fixé sur Musdœmon reprit une expression d’orgueil et de dédain.

—Eh bien, dit froidement le messager, je crois qu’Ulrique peut m’appartenir au moins autant qu’à lui. Je disais donc que ce mariage ne satisfaisait pas entièrement ton mari, si Schumacker n’était en même temps tout à fait renversé. Du fond de sa prison, ce vieux favori est encore presque aussi redoutable que dans son palais. Il a à la cour des amis obscurs, mais puissants, peut-être parce qu’ils sont obscurs; et le roi, apprenant il y a un mois que les négociations du grand-chancelier avec le duc de Holstein-Ploen ne marchaient pas, s’est écrié avec impatience:—Griffenfeld à lui seul en savait plus qu’eux tous.—Un intrigant nommé Dispolsen, venu de Munckholm à Copenhague, a obtenu de lui plusieurs audiences secrètes, après lesquelles le roi a fait demander à la chancellerie, où ils sont déposés, les titres de noblesse et de propriété de Schumacker. On ignore à quoi Schumacker aspire; mais ne désirerait-il que la liberté, pour un prisonnier d’état c’est désirer le pouvoir.—Il faut donc qu’il meure, et qu’il meure judiciairement; c’est à lui forger un crime que nous travaillons.—Ton mari, Elphège, sous prétexte d’inspecter incognito. provinces du Nord, va s’assurer par lui-même du résultat qu’ont eu nos menées parmi les mineurs, dont nous voulons provoquer, au nom de Schumacker, une insurrection qu’il sera facile ensuite d’étouffer. Ce qui nous inquiète, c’est la perte de plusieurs papiers importants relatifs à ce plan, et que nous avons tout lieu de croire au pouvoir de Dispolsen. Sachant donc qu’il était reparti de Copenhague pour Munckholm, rapportant à Schumacker ses parchemins, ses diplômes, et peut-être ces documents qui peuvent nous perdre ou au moins nous compromettre, nous avons aposté dans les gorges de Kole quelques fidèles, chargés de se défaire de lui, après l’avoir dépouillé de ses papiers. Mais si, comme on l’assure, Dispolsen est venu de Berghen par mer, nos peines seront perdues de ce côté-là.—Pourtant j’ai recueilli en arrivant je ne sais quels bruits d’un assassinat d’un capitaine nommé Dispolsen.—Nous verrons.—Nous sommes en attendant à la recherche d’un brigand fameux, Han, dit d’Islande, que nous voudrions mettre à la tête de la révolte des mines. Et toi, ma chère, quelles nouvelles d’ici me donneras-tu? Le joli oiseau de Munckholm a-t-il été pris dans sa cage? La fille du vieux ministre a-t-elle enfin été la proie de notre falcofulvus, de notre fils Frédéric?

La comtesse, retrouvant sa fierté, se récria encore:

—Notre fils!

—Ma foi, quel âge peut-il avoir? Vingt-quatre ans. Il y en a vingt-six que nous nous connaissons, Elphège.

—Dieu le sait, s’écria la comtesse, mon Frédéric est l’héritier légitime du grand-chancelier.

—Si Dieu le sait, répondit le messager en riant, le diable peut l’ignorer. Au reste, ton Frédéric n’est qu’un étourneau indigne de moi, et ce n’est pas la peine de nous quereller pour si peu de chose. Il n’est bon qu’à séduire une fille. Y est-il parvenu au moins?

—Pas encore, que je sache.

—Mais, Elphège, tâche donc de jouer un rôle moins passif dans nos affaires. Celui du comte et le mien sont, tu le vois, assez actifs. Je retourne dès demain vers ton mari. Pour toi, ne te borne pas, de grâce, à prier pour nos péchés, comme la madone que les Italiens invoquent en assassinant.—Il faut aussi qu’Ahlefeld songe à me récompenser un peu plus magnifiquement qu’il ne l’a fait jusqu’ici. Ma fortune est liée à la vôtre; mais je me lasse d'être le serviteur de l’époux, quand je suis l’amant de la femme, et de n'être que le gouverneur, le précepteur, le pédagogue, quand je suis presque le père.

En ce moment minuit sonna, et une des femmes entra, rappelant à la comtesse que, d’après la règle du palais, toutes les lumières devaient être éteintes à cette heure. La comtesse, heureuse de terminer un entretien pénible, rappela ses suivantes.

—Me permette la gracieuse comtesse, dit Musdœmon en se retirant, de conserver l’espérance de la revoir demain, et de déposer à ses pieds l’hommage de mon profond respect.

VIII

Il faut absolument que tu l’aies massacré; tu as
le regard d’un meurtrier, un air sinistre et
farouche.
SHAKESPEARE, le Songe d’été

—En honneur, vieillard, dit Ordener à Spiagudry, je commençais à croire que c’étaient les cadavres logés dans cet édifice qui étaient chargés d’en ouvrir la porte.

—Pardonnez, seigneur, répondit le concierge ayant encore dans l’oreille les noms du roi et du vice-roi et répétant son excuse banale, je... je dormais profondément.

—En ce cas, il paraît que vos morts ne dorment pas, car c’étaient eux sans doute que j’entendais tout à l’heure causer distinctement.

Spiagudry se troubla.

—Vous avez, seigneur étranger, vous avez entendu?....

—Eh! mon Dieu, oui; mais qu’importe? je ne suis pas venu ici pour m’occuper de vos affaires, mais pour vous occuper des miennes. Entrons.

Spiagudry ne se souciait guère d’introduire le nouveau venu près du corps de Gill; mais ces dernières paroles le rassurèrent un peu, et d’ailleurs, pouvait-il résister?

Il laissa donc passer le jeune homme, et, refermant la porte:

—Benignus Spiagudry, dit-il, est à votre service pour tout ce qui concerne les sciences humaines. Cependant, si, comme votre visite nocturne semble l’annoncer, vous croyez parler à un sorcier, vous avez tort; ne famam credas; je ne suis qu’un savant.—Entrons, seigneur étranger, dans mon laboratoire.

—Non pas, dit Ordener, c’est à ces cadavres qu’il faut nous arrêter.

—À ces cadavres! s’écria Spiagudry, recommençant à trembler. Mais, seigneur, vous ne pouvez les voir.

—Comment, je ne puis voir des corps qui ne sont déposés là que pour être vus! Je vous répète que j’ai des renseignements à vous demander sur l’un d’eux; votre devoir est de me les donner. Obéissez de gré, vieillard, ou vous obéirez de force.

Spiagudry avait un profond respect pour les sabres, et il en voyait briller un au côté d’Ordener.

Nihil non arrogat armis, murmura-t-il; et, fouillant dans le trousseau de ses clefs, il ouvrit la grille à hauteur d’appui, et introduisit l’étranger dans la seconde section de la salle.

—Montrez-moi les vêtements du capitaine, dit celui-ci.

En ce moment, un rayon de la lampe tomba sur la tête sanglante de Gill Stadt.

—Juste Dieu! s’écria Ordener, quelle abominable profanation!

—Grand saint Hospice, ayez pitié de moi! dit à voix basse le vieux concierge.

—Vieillard, poursuivit Ordener d’une voix menaçante, êtes-vous si loin de la tombe, pour violer le respect qu’on lui voue, et ne craignez-vous pas, malheureux, que les vivants ne vous apprennent ce que l’on doit aux morts?

—Oh! s’écria le pauvre concierge, grâce, ce n’est pas moi! Si vous saviez!.... Et il s’arrêta, car il se rappela ces mots du petit homme: Sois fidèle et muet.

—Avez-vous vu quelqu’un sortir par cette ouverture? demanda-t-il d’une voix éteinte.

—Oui. Est-ce ton complice?

—Non, c’est le coupable, le seul coupable! j’en jure par toutes les réprobations infernales, par toutes les bénédictions célestes, par ce corps même si indignement profané!—Et il s’était prosterné sur la pierre devant Ordener.

Tout hideux qu’était Spiagudry, il y avait cependant dans son désespoir, dans ses protestations, un accent de vérité qui persuada le jeune homme.

—Vieillard, dit-il, relève-toi, et si tu n’as point outragé la mort, n’avilis point la vieillesse.

Le concierge se releva. Ordener continua:

—Quel est le coupable?

—Oh! silence, noble jeune seigneur, vous ignorez de qui vous parlez. Silence!

Et Spiagudry se répétait intérieurement: Sois fidèle et muet.

Ordener reprit froidement:

—Quel est le coupable? Je veux le connaître.

—Au nom du ciel, seigneur! ne parlez pas ainsi, taisez-vous, de peur....

—La peur ne me fera point taire et te fera parler.

—Excusez-moi, pardon, mon jeune maître! dit le désolé Spiagudry, je ne puis.

—Tu le peux, car je le veux. Tu nommeras le profanateur!

Spiagudry chercha encore à tergiverser.

—Eh bien! noble maître, le profanateur de ce cadavre est l’assassin de cet officier.

—Cet officier est donc mort assassiné? demanda Ordener, ramené par cette transition au but de sa recherche.

—Oui, sans doute, seigneur.

—Et par qui? par qui?

—Au nom de la sainte que votre mère invoquait en vous donnant le jour, ne cherchez pas à savoir ce nom, mon jeune maître, ne me forcez pas à le révéler.

—Si l’intérêt que j’ai à le savoir avait besoin d'être accru, vous y ajouteriez, vieillard, l’intérêt de la curiosité. Je vous commande de me nommer ce meurtrier.

—Eh bien, dit Spiagudry, remarquez ces profondes déchirures produites par des ongles longs et tranchants sur le corps de ce malheureux. Elles vous nomment l’assassin.

Et le vieillard montrait à Ordener de longues et fortes égratignures sur le cadavre nu et lavé.

—Comment? dit Ordener, est-ce quelque bête fauve?

—Non, mon jeune seigneur.

—Mais, à moins que ce ne soit le diable....

—Chut! prenez garde de trop bien deviner. N’avez-vous jamais entendu parler, poursuivit le concierge à voix basse, d’un homme ou d’un monstre à face humaine, dont les ongles sont aussi longs que ceux d’Astaroth qui nous a perdus, ou de l’Antéchrist qui nous perdra?

—Parlez plus clairement.

—Malheur! dit l’Apocalypse....

—C’est le nom de l’assassin que je vous demande.

—L’assassin... le nom?.... Seigneur, ayez pitié de moi, ayez pitié de vous.

—La seconde de ces prières détruirait la première, quand bien même des motifs graves ne me forceraient pas à t’arracher ce nom. N’abuse pas plus longtemps....

—Eh bien, vous le voulez, jeune homme, dit Spiagudry se redressant et d’une voix haute, ce meurtrier, ce profanateur est Han d’Islande.

Ce nom redoutable n’était pas ignoré d’Ordener.

—Comment! reprit-il, Han! cet exécrable bandit!

—Ne l’appelez pas bandit, car il vit toujours seul.

—Alors, misérable, comment le connaissez-vous? Quels crimes communs vous ont donc rapprochés?

—Oh! noble maître, daignez ne pas croire aux apparences. Le tronc de chêne est-il vénéneux parce que le serpent s’y abrite?

—Point de vaines paroles! un scélérat ne peut avoir d’ami qu’un complice.

—Je ne suis point son ami, et moins encore son complice; et si mes serments ne vous ont pas persuadé, seigneur, veuillez de grâce remarquer que cette profanation détestable m’expose, dans vingt-quatre heures, quand on viendra relever le corps de Gill Stadt, au supplice des sacrilèges, et me jette ainsi dans la plus effroyable inquiétude où innocent se soit jamais trouvé.

Ces considérations d’intérêt personnel firent encore plus sur Ordener que la voix suppliante du pauvre gardien, auquel elles avaient probablement inspiré en bonne partie sa pathétique, quoique inutile résistance au sacrilège du petit homme. Ordener parut méditer un moment, pendant lequel Spiagudry cherchait à lire sur son visage si ce repos déciderait la paix ou ramènerait la tempête.

Enfin il dit d’un ton sévère, mais calme:

—Vieillard, soyez véridique. Ayez-vous trouvé des papiers sur cet officier?

—Aucun, sur mon honneur.

—Savez-vous si Han d’Islande en a trouvé?

—Je vous jure par saint Hospice que je l’ignore.

—Vous l’ignorez? savez-vous où se cache ce Han d’Islande?

—Il ne se cache jamais, il erre toujours.

—Soit; mais enfin quelles sont ses retraites?

—Ce païen, répondit le vieillard à voix basse, a autant de retraites que l'île de Hitteren a de récifs, que l’étoile Sirius a de rayons.

—Je vous engage de nouveau, interrompit Ordener, à parler en termes positifs. Je vais vous donner l’exemple; écoutez. Vous êtes mystérieusement lié avec un brigand dont vous soutenez ne pas être le complice. Si vous le connaissez, vous devez savoir où il s’est maintenant retiré.—Ne m’interrompez pas.—Si vous n'êtes pas son complice, vous n’hésiterez pas à me conduire à sa recherche.

Spiagudry ne put contenir son effroi.

—Vous, noble seigneur, vous, grand Dieu! plein de jeunesse et de vie, provoquer, rechercher ce démoniaque! Quand Ingiald aux quatre bras combattit le géant Nyctolm, du moins avait-il quatre bras.

—Eh bien, dit Ordener en souriant, s’il faut quatre bras, ne serez-vous pas mon guide?

—Moi! votre guide! Comment pouvez-vous vous railler ainsi d’un pauvre vieillard qui a déjà presque besoin d’un guide lui-même?

—Écoutez, reprit Ordener, n’essayez pas vous-même de vous jouer de moi. Si cette profanation, dont je veux bien vous croire innocent, vous expose au châtiment des sacrilèges, vous ne pouvez rester ici. Il vous faut donc fuir. Je vous offre ma sauvegarde, mais à condition que vous me conduirez à la retraite du brigand. Soyez mon guide, je serai votre protecteur. Je dis plus; si j’atteins Han d’Islande, je l’amènerai ici mort ou vif. Vous pourrez prouver votre innocence, et je vous promets de vous faire rentrer dans votre emploi. Voilà, en attendant, plus d’écus royaux qu’il ne vous en rapporte par an.

Ordener, en gardant la bourse pour la fin, avait observé dans ses arguments la gradation voulue par les saines lois de la logique. Cependant ils étaient par eux-mêmes assez forts pour faire rêver Spiagudry. Il commença par prendre l’argent.

—Noble maître, vous avez raison, dit-il ensuite, et son œil, jusqu’alors indécis, se releva sur Ordener. Si je vous suis, je m’expose quelque jour à la vengeance du formidable Han. Si je reste, je tombe demain entre les mains du bourreau Orugix.—Quel est donc déjà le supplice des sacrilèges? N’importe.—Dans les deux cas, ma pauvre vie est en péril; mais comme, d’après la juste observation de Sæmond-Sigfusson, autrement dit le Sage, inter duo pericula æqualia, minus imminens eligendum est, je vous suis.—Oui, seigneur, je serai votre guide. Veuillez ne pas oublier toutefois que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous détourner de votre aventureux dessein.

—Soit, dit Ordener. Vous serez donc mon guide. Vieillard, ajouta-t-il avec un regard expressif, je compte sur votre loyauté.

—Ah! maître, répondit le concierge, la foi de Spiagudry est aussi pure que l’or que vous venez de me donner si gracieusement.

—Qu’il n’en soit pas autrement, car je vous prouverais que le fer que je porte n’est pas de moins bon aloi que mon or.—Où pensez-vous que soit Han d’Islande?

—Mais, comme le midi du Drontheimhus est plein de troupes qu’on y a envoyées sur je ne sais quelle réquisition du grand-chancelier, Han doit s'être dirigé vers la grotte de Walderlong ou vers le lac de Smiasen. Notre route est par Skongen.

—Quand pouvez-vous me suivre?

—Après la journée qui commence, quand la nuit sera close et le Spladgest fermé, votre pauvre serviteur commencera près de vous les fonctions de guide, pour lesquelles il privera les morts de ses soins. Nous chercherons un moyen de cacher pendant tout le jour, aux yeux du peuple, la mutilation du mineur.

—Où vous trouverai-je ce soir?

—Sur la grande place de Drontheim, s’il convient au maitre, près la statue de la Justice, qui fut jadis Freya, et qui me protégera sans doute de son ombre en reconnaissance du beau diable que j’ai fait sculpter sous ses pieds.

Spiagudry allait peut-être répéter verbalement à Ordener les considérants de son placet au gouverneur, si celui-ci ne l’eût interrompu.

—Il suffit, vieillard, le traité est conclu.

—Conclu, répéta le concierge.

Il achevait ce mot, lorsqu’une espèce de grondement se fit entendre comme au-dessus d’eux. Le concierge tressaillit.

—Qu’est cela? dit-il.

—N’y a-t-il ici, dit Ordener également surpris, d’autre habitant vivant que vous?

—Vous me rappelez mon vicaire Oglypiglap, reprit Spiagudry rassuré par cette idée; c’est lui sans doute qui dort bruyamment. Un lapon qui dort, selon l’évêque Arngrim, fait autant de bruit qu’une femme qui veille.

En parlant ainsi, ils s’étaient rapprochés de la porte du Spladgest. Spiagudry l’ouvrit doucement.

—Adieu, mon jeune seigneur, dit-il à Ordener, le ciel vous mette en joie. À ce soir. Si votre chemin vous conduit devant la croix de saint Hospice, daignez prier pour votre misérable serviteur Benignus Spiagudry.

Alors refermant en hâte la porte, autant de crainte d'être aperçu que pour garantir sa lampe des premières brises du matin, il revint près du cadavre de Gill, et s’occupa d’en tourner la tête de manière à en cacher la blessure.

Il avait fallu bien des raisons pour décider le timide concierge à accepter l’offre aventureuse de l’étranger. Dans les motifs de sa téméraire détermination entraient: 1° la crainte d’Ordener présent; 2° celle du bourreau Orugix; 3° une vieille haine pour Han d’Islande, haine qu’il osait à peine s’avouer à lui-même, tant la terreur la comprimait; 4° l’amour pour les sciences, auxquelles son voyage serait si utile; 5° la confiance en son esprit rusé, pour se dérober aux regards de Han; 6° un attrait tout spéculatif pour certain métal que renfermait la bourse du jeune aventurier, et dont paraissait aussi remplie la boîte de fer volée au capitaine et destinée à la veuve Stadt, message qui maintenant courait grand risque de ne jamais quitter le messager.

Une dernière raison enfin, c’était l’espérance bien ou mal fondée de rentrer tôt ou tard dans la place qu’il allait abandonner. Que lui importait d’ailleurs que le brigand tuât le voyageur ou le voyageur le brigand? À ce point de sa rêverie, il ne put s’empêcher de dire à haute voix:

—Cela me fera toujours un cadavre.

Un nouveau grondement se fit encore entendre, et le malheureux concierge frissonna.

—Ce ne sont vraiment point là les ronflements d’Oglypiglap, se dit-il; ce bruit vient du dehors.

Puis, après un moment de réflexion:

—Je suis bien simple de m’effrayer ainsi, c’est sans doute le dogue du port qui se réveille et qui aboie.

Alors il acheva de disposer les membres défigurés de Gill; puis, refermant toutes les portes, vint se délasser sur son grabat des fatigues de la nuit qui s’achevait, et prendre des forces pour celle qui se préparait.

IX