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Han d'Islande

Chapter 17: XIV
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About This Book

A youthful, fevered narrative set in a northern port town unfolds through abrupt, episodic scenes that privilege passionate invention over detailed observation. First love and intense feeling propel a series of fantastic and melodramatic incidents populated by vivid but schematic characters, exotic names, and enigmatic epigraphs. The prose alternates striking images and raw candor with awkward transitions and stylistic excesses, revealing an author experimenting boldly with scale and tone. Overall, the work reads as an energetic but uneven exercise in Romantic imagination, where imaginative daring and picturesque detail coexist with the naïveté and roughness of early artistic effort.

Il ne faut qu’un homme, un signal; les éléments
d’une révolution sont tout prêts. Qui commencera?
Dès qu’il y aura un point d’appui, tout
s’ébranlera.
BONAPARTE

Loevig est un gros bourg situé sur la rive septentrionale du golfe de Drontheim, et adossé à une chaîne basse de collines nues et bizarrement bariolées par diverses sortes de cultures, pareilles à de grands pans de mosaïque appuyés à l’horizon. L’aspect du bourg est triste; la cabane de bois et de jonc du pêcheur, la hutte conique bâtie de terre et de cailloux où le mineur invalide passe le peu de vieux jours que ses épargnes lui permettent de donner au soleil et au repos, la frêle charpente abandonnée que le chasseur de chamois revêt à son tour d’un toit de paille et de murs de peaux de bêtes, bordent des rues plus longues que le bourg, parce qu’elles sont étroites et tortueuses. Sur une place où l’on ne voit plus aujourd’hui que les vestiges d’une grosse tour, s’élevait alors l’ancienne forteresse bâtie par Horda le Fin-Archer, seigneur de Loevig et frère d’armes du roi païen Halfdan, et occupée en 1698 par le syndic du bourg, lequel en eût été l’habitant le mieux logé, sans la cigogne argentée qui venait tous les étés se percher à l’extrémité du clocher pointu de l’église, pareille à la perle blanche au sommet du bonnet aigu d’un mandarin.

Le matin même du jour où Ordener était arrivé à Drontheim, un personnage était débarqué, également incognito, à Loevig. Sa litière dorée, quoique sans armoiries, ses quatre grands laquais armés jusqu’aux dents, avaient soudain fait le sujet de toutes les conversations et de toutes les curiosités. L’hôte de la Mouette d’or, petite taverne où le grand personnage était descendu, avait pris lui-même un air mystérieux et répondait à toutes les questions: Je ne sais pas, d’un air qui voulait dire: Je sais tout, mais vous ne saurez rien. Les grands laquais étaient plus muets que des poissons, et plus sombres que les bouches d’une mine. Le syndic s’était d’abord renfermé dans sa tour, attendant dans sa dignité la première visite de l’étranger; mais bientôt les habitants l’avaient vu avec surprise se présenter deux fois inutilement à la Mouette d’or, et le soir épier un salut du voyageur appuyé sur sa fenêtre entrouverte. Les commères inféraient de là que le personnage avait fait connaître son haut rang au seigneur syndic. Elles se trompaient. Un messager expédié par l’étranger s’était présenté chez le syndic pour y faire viser son droit de passe, et le syndic avait remarqué sur le grand cachet de cire verte du paquet qu’il portait deux mains de justice croisées soutenant un manteau d’hermine surmonté d’une couronne de comte imposée à un écusson autour duquel pendaient les colliers de l’Éléphant et de Dannebrog. Cette observation avait suffi au syndic, qui désirait vivement obtenir de la grande chancellerie le haut syndicat du Drontheimhus. Mais il avait perdu ses avances, car le noble inconnu ne voulait voir personne.

Le second jour de l’arrivée de ce voyageur à Loevig tirait à sa fin, lorsque l’hôte entra dans sa chambre en disant, après une inclination profonde, que le messager attendu de sa courtoisie venait d’arriver.

—Eh bien, dit sa courtoisie, qu’il monte.

Un instant après, le messager entra, ferma soigneusement la porte, puis saluant jusqu’à terre l’étranger qui s’était à demi tourné vers lui, attendit dans un silence respectueux qu’il lui adressât la parole.

—Je vous espérais ce matin, dit celui-ci; qui donc vous a retenu?

—Les intérêts de votre grâce, seigneur comte; ai-je un autre souci?

—Que fait Elphège? que fait Frédéric?

—Ils sont bien portants.

—Bien! bien! interrompit le maître; n’avez-vous rien de plus intéressant à m’apprendre? Quoi de nouveau à Drontheim?

—Rien, sinon que le baron de Thorvick y est arrivé hier.

—Oui, je sais qu’il a voulu consulter ce vieux mecklembourgeois Levin sur le mariage projeté. Savez-vous quel a été le résultat de son entrevue avec le gouverneur?

—Aujourd’hui à midi, heure de mon départ, il n’avait point encore vu le général.

—Comment! arrivé de la veille! Vous m’étonnez, Musdœmon. Et avait-il vu la comtesse?

—Encore moins, seigneur.

—C’est donc vous qui l’avez vu?

—Non, mon noble maître; et d’ailleurs je ne le connais pas.

—Et comment, si personne ne l’a vu, savez-vous qu’il est à Drontheim?

—Par son domestique, qui est descendu hier au palais du gouverneur.

—Mais lui, est-il donc descendu ailleurs?

—Son domestique assure qu’en arrivant il s’est embarqué pour Munckholm, après être entré dans le Spladgest.

Le regard du comte s’enflamma.

—Pour Munckholm! pour la prison de Schumacker! en êtes-vous certain? J’ai toujours pensé que cet honnête Levin était un traître. Pour Munckholm! Qui peut l’attirer là? va-t-il demander aussi des conseils à Schumacker? va-t-il?...

—Noble seigneur, interrompit Musdœmon, il n’est pas sûr qu’il y soit allé.

—Quoi! et que me disiez-vous donc? vous jouez-vous de moi?

—Pardon, votre grâce, je répétais au seigneur comte ce que disait le domestique du seigneur baron. Mais le seigneur Frédéric, qui était hier de garde au donjon, n’y a point vu le baron Ordener.

—Belle preuve! mon fils ne connaît pas le fils du vice-roi. Ordener a pu entrer au fort incognito.

—Oui, seigneur; mais le seigneur Frédéric affirme n’avoir vu personne.

Le comte parut se calmer.

—Cela est différent; mon fils l’affirme-t-il en effet?

—Il me l’a assuré à trois reprises; et l’intérêt du seigneur Frédéric est ici le même que celui de sa grâce.

Cette réflexion du messager rassura complètement le comte.

—Ah! dit-il, je comprends. Le baron, en arrivant, aura voulu se promener un peu sur le golfe, et le domestique se sera persuadé qu’il allait à Munckholm. En effet, qu’irait-il faire là? j’étais bien sot de m’alarmer. Cette nonchalance de mon gendre à voir le vieux Levin prouve au contraire que son affection pour lui n’est pas si vive que je le craignais. Vous ne croiriez pas, mon cher Musdœmon, poursuivit le comte avec un sourire, que je m’imaginais déjà Ordener amoureux d’Éthel Schumacker, et que je bâtissais un roman et une intrigue sur ce voyage à Munckholm. Mais, Dieu merci, Ordener est moins fou que moi.—À propos, mon cher, que devient cette jeune Danaé entre les mains de Frédéric?

Musdœmon avait conçu les mêmes alarmes que son maître touchant Éthel Schumacker, et les avait combattues sans pouvoir les vaincre aussi aisément. Cependant, charmé de voir son maître sourire, il se garda bien de troubler sa sécurité et chercha au contraire à l’accroître, afin d’accroître cette sérénité si précieuse dans les grands pour leurs favoris.

—Noble comte, votre fils a échoué près de la fille de Schumacker; mais il paraît qu’un autre a été plus heureux.

Le comte l’interrompit vivement.

—Un autre! quel autre?

—Eh! mais, je ne sais quel serf, paysan ou vassal...

—Dites-vous vrai? s’écria le comte, dont la figure dure et sombre était devenue radieuse.

—Le seigneur Frédéric me l’a affirmé, ainsi qu’à la noble comtesse.

Le comte se leva et se mit à parcourir la chambre en se frottant les mains.

—Musdœmon, mon cher Musdœmon, encore un effort et nous sommes au but. Le rejeton de l’arbre est flétri; il ne nous reste plus qu’à renverser le tronc.—Avez-vous encore quelque bonne nouvelle?

—Dispolsen a été assassiné.

Le visage du comte se dérida entièrement.

—Ah! vous verrez que nous marcherons de triomphe en triomphe. A-t-on ses papiers? a-t-on surtout ce coffre de fer?

—J’annonce avec peine à votre grâce que le meurtre n’a point été commis par les nôtres. Il a été tué et dépouillé sur les grèves d’Urchtal, et l’on attribue cet exploit à Han d’Islande.

—Han d’Islande! reprit le maître, dont le visage s’était rembruni; quoi! ce brigand célèbre que nous voulons mettre à la tête de nos révoltés!

—Lui-même, noble comte; et je crains, d’après ce que j’en ai entendu dire, que nous n’ayons de la peine à le trouver. En tout cas, je me suis assuré d’un chef qui prendra son nom et pourra le remplacer. C’est un farouche montagnard, haut et dur comme un chêne, féroce et hardi comme un loup dans un désert de neige; il est impossible que ce formidable géant ne ressemble pas à Han d’Islande.

—Ce Han d’Islande, demanda le comte, est donc de haute taille?

—C’est le bruit le plus populaire, votre grâce.

—J’admire toujours, mon cher Musdœmon, l’art avec lequel vous disposez vos plans. Quand éclate l’insurrection?

—Oh! très prochainement, votre grâce; en ce moment peut-être. La tutelle royale pèse depuis longtemps aux mineurs; tous saisissent avec joie l’idée d’un soulèvement. L’incendie commencera par Guldbranshal, s’étendra à Sund-Moër, gagnera Kongsberg. Deux mille mineurs peuvent être sur pied en trois jours. La révolte se fera au nom de Schumacker; c’est en ce nom que leur parlent nos émissaires. Les réserves du Midi et la garnison de Drontheim et de Skongen s’ébranleront; et vous serez ici justement pour étouffer la rébellion, nouveau et insigne service aux yeux du roi, et pour le délivrer de ce Schumacker si inquiétant pour son trône. Voilà sur quelles indestructibles bases s’élèvera l’édifice que couronnera le mariage de la noble dame Ulrique avec le baron de Thorvick.

L’entretien intime de deux scélérats n’est jamais long, parce que ce qu’il y a d’homme en eux s’effraie bien vite de ce qu’il y a d’infernal. Quand deux âmes perverses s’étalent réciproquement leur impudique nudité, leurs mutuelles laideurs les révoltent. Le crime fait horreur au crime même; et deux méchants qui conversent, avec tout le cynisme du tête-à-tête, de leurs passions, de leurs plaisirs, de leurs intérêts, se sont l’un à l’autre comme un effroyable miroir. Leur propre bassesse les humilie dans autrui, leur propre orgueil les confond, leur propre néant les épouvante; et ils ne peuvent se fuir, se désavouer eux-mêmes dans leur semblable; car chaque rapport odieux, chaque affreuse coïncidence, chaque hideuse parité trouve en eux une voix toujours infatigable qui la dénonce à leur oreille sans cesse fatiguée. Quelque secret que soit leur entretien, il a toujours deux insupportables témoins;—Dieu, qu’ils ne voient pas; et la conscience, qu’ils sentent.

Les conversations confidentielles de Musdœmon étaient d’autant plus fatigantes pour le comte qu’il mettait toujours sans ménagements son maître de moitié dans les crimes entrepris ou à entreprendre. Bien des courtisans croient adroit de sauver aux grands l’apparence des mauvaises actions; ils prennent sur eux la responsabilité du mal, et laissent même souvent à la pudeur du patron la consolation d’avoir semblé résister à un crime profitable. Musdœmon, par un raffinement d’adresse, suivait la marche contraire. Il voulait paraître conseiller rarement et toujours obéir. Il connaissait l'âme de son maître comme son maître connaissait la sienne; aussi ne se compromettait-il qu’en compromettant le comte. La tête que le comte aurait le plus volontiers fait tomber, après celle de Schumacker, c’était celle de Musdœmon; il le savait comme si son maître le lui eût dit, et son maître savait qu’il le savait.

Le comte avait appris ce qu’il voulait apprendre. Il était satisfait. Il ne lui restait plus qu’à congédier Musdœmon.

—Musdœmon, dit-il avec un sourire gracieux, vous êtes le plus fidèle et le plus zélé de mes serviteurs. Tout va bien et je le dois à vos soins. Je vous fais secrétaire intime de la grande chancellerie.

Musdœmon s’inclina profondément.

—Ce n’est pas tout, poursuivit le comte, je vais demander pour vous une troisième fois l’ordre de Dannebrog; mais je crains toujours que votre naissance, votre indigne parenté...

Musdœmon rougit, pâlit, et cacha les altérations de son visage en s’inclinant de nouveau.

—Allez, dit le comte lui présentant sa main à baiser, allez, seigneur secrétaire intime, rédiger votre placeat. Il trouvera peut-être le roi dans un moment de bonne humeur.

—Que sa majesté l’accorde ou non, je suis confus et fier des bontés de votre grâce.

—Dépêchez-vous, mon cher, car je suis pressé de partir. Il faut tâcher encore d’avoir des renseignements précis sur ce Han.

Musdœmon, après une troisième révérence, entr’ouvrit la porte.

—Ah! dit le comte, j’oubliais... En votre qualité nouvelle de secrétaire intime, vous écrirez à la chancellerie pour qu’on envoie sa destitution à ce syndic de Loevig, qui compromet son rang dans le canton par une foule de bassesses envers les étrangers qu’il ne connaît pas.

XIV

Le religieux qui visite à minuit le reliquaire,
Le chevalier qui dompte un coursier belliqueux,
Celui qui meurt au son redouté de la trompette,
Celui qui meurt au bruit pacifique des oraisons.
Sont l’objet de tes soins, prodigués également
À l’homme pieux, sous le casque ou sous la tonsure.
Hymne à saint Anselme.

—Oui, maître, nous devons en vérité un pèlerinage à la grotte de Lynrass. Eût-on cru que cet ermite, que je maudissais comme un esprit infernal, serait notre ange sauveur, et que la lance qui semblait nous menacer à tout moment nous servirait de pont pour franchir le précipice?

C’est en ces termes assez burlesquement figurés que Benignus Spiagudry faisait éclater aux oreilles d’Ordener sa joie, son admiration et sa reconnaissance pour l’ermite mystérieux. On devine que nos deux voyageurs sont sortis de la Tour-Maudite. Au point où nous les retrouvons, ils ont même déjà laissé assez loin derrière eux le hameau de Vygla et suivent péniblement une route montueuse, entrecoupée de mares ou embarrassée de grosses pierres que les torrents passagers de l’orage ont déposées sur la terre humide et visqueuse. Le jour ne paraît pas encore; seulement les buissons qui couronnent les rochers des deux côtés du chemin se détachent du ciel déjà blanchâtre comme des découpures noires, et l’œil voit les objets, encore sans couleurs, reprendre par degrés leurs formes à cette lumière terne, et en quelque sorte épaisse, que le crépuscule du nord verse à travers les froids brouillards du matin.

Ordener gardait le silence, car depuis quelques instants il s’était doucement livré à ce demi-sommeil que le mouvement machinal de la marche permet quelquefois. Il n’avait pas dormi depuis la veille où il avait donné au repos, dans une barque de pêcheur amarrée au port de Drontheim, le peu d’heures qui avaient séparé sa sortie du Spladgest de son retour à Munckholm. Aussi, tandis que son corps s’avançait vers Skongen, son esprit s’était envolé au golfe de Drontheim, dans cette sombre prison, sous ces lugubres tours qui renfermaient le seul être auquel il pût dans le monde attacher l’idée d’espérance et de bonheur. Éveillé, le souvenir de son Éthel dominait toutes ses pensées; endormi, ce souvenir devenait comme une image fantastique qui illuminait tous ses rêves. Dans cette seconde vie du sommeil, où l'âme existe un moment seule, où l'être physique avec tous ses maux matériels semble s'être évanoui, il voyait cette vierge bien aimée, non plus belle, non plus pure, mais plus libre, plus heureuse, plus à lui. Seulement, sur la route de Skongen, l’oubli de son corps, l’engourdissement de ses facultés ne pouvaient être complets; car de temps en temps une fondrière, une pierre, une branche d’arbre, heurtant ses pieds, le rappelaient brusquement de l’idéal au réel. Il relevait alors la tête, entr’ouvrait ses yeux fatigués, et regrettait d'être retombé de son beau voyage céleste dans son pénible voyage terrestre, où rien ne le dédommageait de ses illusions enfuies que l’idée de sentir contre son cœur cette boucle de cheveux qui lui appartenait en attendant qu’Éthel tout entière fût à lui. Puis ce souvenir ramenait la charmante image fantastique, et il remontait mollement, non dans son rêve, mais dans sa vague et opiniâtre rêverie.

—Maître, répéta Spiagudry d’une voix plus forte, qui, jointe au choc d’un tronc d’arbre, réveilla Ordener, ne craignez rien. Les archers ont pris sur la droite avec l’ermite en sortant de la tour, et nous sommes assez loin d’eux pour pouvoir parler. Il est vrai que jusqu’ici le silence était prudent.

—Vraiment, dit Ordener en bâillant, vous poussez la prudence un peu loin. Il y a trois heures au moins que nous avons quitté la tour et les archers.

—Cela est vrai, seigneur; mais prudence ne nuit jamais. Voyez, si je m’étais nommé au moment où le chef de cette infernale escouade a demandé Benignus Spiagudry, d’une voix pareille à celle dont Saturne demandait son fils nouveau-né pour le dévorer; si, même, en ce moment terrible, je n’avais eu recours à une taciturnité prudente, où serais-je, mon noble maître?

—Ma foi, vieillard, je crois qu’en ce moment-là nul n’eût pu obtenir de vous votre nom, eût-on employé des tenailles pour vous l’arracher.

—Avais-je tort, maître? Si j’avais parlé, l’ermite, que saint Hospice et saint Usbald le solitaire bénissent! l’ermite n’aurait pas eu le temps de demander au chef des archers si son escouade n’était pas composée de soldats de la garnison de Munckholm, question insignifiante, faite uniquement pour gagner du temps. Avez-vous remarqué, jeune seigneur, après la réponse affirmative de ce stupide archer, avec quel sourire singulier l’ermite l’a invité à le suivre, en lui disant qu’il connaissait la retraite du fugitif Benignus Spiagudry?

Ici le concierge s’arrêta un moment comme pour prendre de l’élan, car il reprit soudain d’une voix larmoyante d’enthousiasme:

—Bon prêtre! digne et vertueux anachorète, pratiquant les principes de l’humanité chrétienne et de la charité évangélique! Et moi qui m’effrayais de ses dehors, assez sinistres à la vérité; mais ils cachent une si belle âme! Avez-vous encore remarqué, mon noble maître, qu’il y avait quelque chose de singulier dans l’accent dont il m’a dit: au revoir! en emmenant les archers? Dans un autre moment, cet accent m’eût alarmé; mais ce n’est pas la faute du pieux et excellent ermite. La solitude donne sans doute à la voix ce timbre étrange; car je connais, seigneur,—ici la voix de Benignus devint plus basse—je connais un autre solitaire, ce formidable vivant que... Mais non, par respect pour le vénérable ermite de Lynrass, je ne ferai pas cet odieux rapprochement. Les gants n’ont également rien d’extraordinaire, il fait assez froid pour qu’on en porte; et sa boisson salée ne m’étonne pas davantage. Les cénobites catholiques ont souvent des règles singulières; celle-là même, maître, se trouve indiquée dans ce vers du célèbre Urensius, religieux du mont Caucase:

Rivos despiciens, maris undam polat amaram.

Comment ne me suis-je pas rappelé ce vers dans cette maudite ruine de Vygla! un peu plus de mémoire m’aurait épargné de bien folles alarmes. Il est vrai qu’il est difficile, n’est-ce pas, seigneur, d’avoir ses idées nettes dans un pareil repaire, assis à la table d’un bourreau! d’un bourreau! d’un être voué au mépris et à l’exécration universelle, qui ne diffère de l’assassin que par la fréquence et l’impunité de ses meurtres, dont le cœur, à toute l’atrocité des plus affreux brigands, réunit la lâcheté que du moins leurs crimes aventureux ne leur permettent pas! d’un être qui offre à manger et verse à boire de la même main qui fait jouer des instruments de torture et crier les os des misérables entre les ais rapprochés d’un chevalet! Respirer le même air qu’un bourreau! Et le plus vil mendiant, si ce contact impur l’a souillé, abandonne avec horreur les derniers haillons qui protégeaient contre l’hiver ses maladies et ses nudités! Et le chancelier, après avoir scellé ses lettres d’office, les jette sous la table des sceaux, en signe de dégoût et de malédiction! Et en France, quand le bourreau est mort à son tour, les sergents de la prévôté aiment mieux payer une amende de quarante livres que de lui succéder! Et à Pesth, le condamné Chorchill, auquel on offrait sa grâce avec des lettres d’exécuteur, préféra le rôle de patient au métier de bourreau! N’est-il pas encore notoire, noble jeune seigneur, que Turmeryn, évêque de Maëstricht, fit purifier une église où était entré le bourreau, et que la czarine Petrowna se lavait le visage chaque fois qu’elle revenait d’une exécution? Vous savez également que les rois de France, pour honorer les gens de guerre, veulent qu’ils soient punis par leurs camarades, afin que ces nobles hommes, même lorsqu’ils sont criminels, ne deviennent pas infâmes par l’attouchement d’un bourreau. Et enfin, ce qui est décisif, dans la Descente de saint Georges aux enfers, par le savant Melasius Iturham, Caron ne donne-t-il pas au brigand Robin Hood le pas sur le bourreau Phlipcrass?—Vraiment, maître, si jamais je deviens puissant—ce que Dieu seul peut savoir—je supprime les bourreaux et je rétablis l’ancienne coutume et les vieux tarifs. Pour le meurtre d’un prince, on paiera, comme en 1150, quatorze cent quarante doubles écus royaux; pour le meurtre d’un comte, quatorze cent quarante écus simples; pour celui d’un baron, quatorze cent quarante bas écus; le meurtre d’un simple noble sera taxé à quatorze cent quarante ascalins; et celui d’un bourgeois....

—N’entends-je pas le pas d’un cheval qui vient à nous? interrompit Ordener.

Ils tournèrent la tête, et, comme le jour avait paru pendant le long soliloque scientifique de Spiagudry, ils purent distinguer en effet, à cent pas en arrière, un homme vêtu de noir, agitant un bras vers eux, et pressant de l’autre un de ces petits chevaux d’un blanc sale que l’on rencontre souvent, domptés ou sauvages, dans les montagnes basses de la Norvège.

—De grâce, maître, dit le peureux concierge, pressons le pas, cet homme noir m’a tout l’air d’un archer.

—Comment, vieillard, nous sommes deux, et nous fuirions devant un seul homme!

—Hélas! vingt éperviers fuient devant un hibou. Quelle gloire y a-t-il à attendre un officier de justice?

—Et qui vous dit que c’en est un? reprit Ordener, dont les yeux n’étaient pas troublés par la peur. Rassurez-vous, mon brave guide; je reconnais ce voyageur.—Arrêtons-nous.

Il fallut céder. Un moment après, le cavalier les aborda; et Spiagudry cessa de trembler en reconnaissant la figure grave et sereine de l’aumônier Athanase Munder.

Celui-ci les salua en souriant, et arrêta sa monture, en disant d’une voix que son essoufflement entrecoupait:

—Mes chers enfants, c’est pour vous que je reviens sur mes pas; et le Seigneur ne permettra sans doute pas que mon absence, prolongée dans une intention de charité, soit préjudiciable à ceux auxquels ma présence est utile.

—Seigneur ministre, répondit Ordener, nous serions heureux de pouvoir vous servir en quelque chose.

—C’est moi, au contraire, noble jeune homme, qui veux vous servir. Daigneriez-vous me dire quel est le but de votre voyage?

—Révérend aumônier, je ne puis.

—Je désire qu’en effet, mon fils, il y ait de votre part impuissance et non défiance. Car alors malheur à moi! malheur à celui dont l’homme de bien se défie, même quand il ne l’a vu qu’une fois!

L’humilité et l’onction du prêtre touchèrent vivement Ordener.

—Tout ce que je puis vous dire, mon père, c’est que nous visitons les montagnes du nord.

—C’est ce que je pensais, mon fils, et voilà pourquoi je viens à vous. Il y a dans ces montagnes des bandes de mineurs et de chasseurs, souvent redoutables aux voyageurs.

—Eh bien?

—Eh bien,—je sais qu’il ne faut pas essayer de détourner de sa route un noble jeune homme qui va chercher un danger,—mais l’estime que j’ai conçue pour vous m’a inspiré un autre moyen de vous être utile. Le malheureux faux monnayeur auquel j’ai porté hier les dernières consolations de mon Dieu avait été mineur. Au moment de la mort, il m’a donné ce parchemin sur lequel son nom est écrit, disant que cette passe me préserverait de tout danger, si jamais je voyageais dans ces montagnes. Hélas! à quoi cela pourrait-il servir à un pauvre prêtre qui vivra et mourra avec des prisonniers, et qui d’ailleurs, inter castra latronum, ne doit chercher de défense que dans la patience et la prière, seules armes de Dieu! Si je n’ai pas refusé cette passe, c’est qu’il ne faut point affliger par un refus le cœur de celui qui, dans peu d’instants, n’aura plus rien à recevoir et à donner sur la terre. Le bon Dieu daignait m’inspirer, car aujourd’hui je puis vous apporter ce parchemin, afin qu’il vous accompagne dans les hasards de votre route, et que le don du mourant soit un bienfait pour le voyageur.

Ordener reçut avec attendrissement le présent du vieux prêtre.

—Seigneur aumônier, dit-il, Dieu veuille que votre désir soit exaucé! Merci. Pourtant, ajouta-t-il, mettant la main sur son sabre, je portais déjà mon droit de passe à mon côté.

—Jeune homme, dit le prêtre, peut-être ce frêle parchemin vous protégera-t-il mieux que votre épée de fer. Le regard d’un pénitent est plus puissant que le glaive même de l’archange. Adieu. Mes prisonniers m’attendent. Veuillez prier quelquefois pour eux et pour moi.

—Saint prêtre, reprit Ordener en souriant, je vous ai dit que vos condamnés auraient leur grâce; ils l’auront.

—Oh! ne parlez pas avec cette assurance, mon fils. Ne tentez pas le Seigneur. Un homme ne sait pas ce qui se passe dans le cœur d’un autre homme, et vous ignorez encore ce que décidera le fils du vice-roi. Peut-être, hélas! ne daignera-t-il jamais admettre devant lui un humble aumônier. Adieu, mon fils; que votre voyage soit béni, et que parfois il sorte de votre belle âme un souvenir pour le pauvre prêtre et une prière pour les pauvres prisonniers.

XV

Sois le bienvenu, Hugo; dis-moi, toi... as-tu
jamais vu un orage aussi terrible?
MATURIN, Bertram

Dans une salle attenante aux appartements du gouverneur de Drontheim, trois des secrétaires de son excellence venaient de s’asseoir devant une table noire, chargée de parchemins, de papier, de cachets et d’écritoires, et près de laquelle un quatrième tabouret resté vide annonçait qu’un des scribes était en retard. Ils étaient déjà depuis quelque temps méditant et écrivant chacun de leur côté, quand l’un d’eux s’écria:

—Savez-vous, Wapherney, que ce pauvre bibliothécaire Foxtipp va, dit-on, être renvoyé par l’évêque, grâce à la lettre de recommandation dont vous avez appuyé la requête du docteur Anglyvius?

—Que nous contez-vous là, Richard? dit vivement celui des deux autres secrétaires auquel ne s’adressait point Richard, Wapherney n’a pu écrire en faveur d’Anglyvius, car la pétition de cet homme a révolté le général quand je la lui ai lue.

—Vous me l’aviez dit, en effet, reprit Wapherney; mais j’ai trouvé sur la pétition le mot tribuatur, de la main de son excellence.

—En vérité! s’écria l’autre.

—Oui, mon cher; et plusieurs autres décisions de son excellence, dont vous m’aviez parlé, sont également changées dans les apostilles. Ainsi, sur la requête des mineurs, le général a écrit: negetur.

—Comment! mais je n’y comprends rien; le général craignait l’esprit turbulent de ces mineurs.

—Il a peut-être voulu les effrayer par la sévérité. Ce qui me le ferait croire, c’est que le placet de l’aumônier Munder pour les douze condamnés est également mis à néant.

Le secrétaire auquel Wapherney parlait se leva ici brusquement.

—Oh! pour le coup, je ne peux vous croire. Le gouverneur est trop bon et m’a montré trop de pitié envers ces condamnés pour....

—Eh bien, Arthur, reprit Wapherney, lisez vous-même.

Arthur prit le placet et vit le fatal signe de réprobation.

—Vraiment, dit-il, j’en crois à peine mes yeux. Je veux représenter le placet au général. Quel jour son excellence a-t-elle donc apostillé ces pièces?

—Mais, répondit Wapherney, je crois qu’il y a trois jours.

—Ç'a été, reprit Richard à voix basse, dans la matinée qui a précédé l’apparition si courte et la disparition si mystérieusement subite du baron Ordener.

—Tenez, s’écria vivement Wapherney avant qu’Arthur eût eu le temps de répondre, ne voilà-t-il pas encore un tribuatur sur la burlesque requête de ce Benignus Spiagudry!

Richard éclata de rire.

—N’est-ce pas ce vieux gardien de cadavres qui a également disparu d’une manière si singulière?

—Oui, reprit Arthur; on a trouvé dans son charnier un cadavre mutilé, en sorte que la justice le fait poursuivre comme sacrilège. Mais un petit lapon, qui le servait et qui est resté seul au Spladgest, pense, avec tout le peuple, que le diable l’a emporté comme sorcier.

—Voilà, dit Wapherney en riant, un personnage qui laisse une bonne réputation!

Il achevait à peine son éclat de rire quand le quatrième secrétaire entra.

—En honneur, Gustave, vous arrivez bien tard ce matin. Vous seriez-vous marié par hasard hier?

—Eh non! reprit Wapherney, c’est qu’il aura pris le chemin le plus long pour passer, avec son manteau neuf, sous les fenêtres de l’aimable Rosily.

—Wapherney, dit le nouveau venu, je voudrais que vous eussiez deviné. Mais la cause de mon retard est certes moins agréable; et je doute que mon manteau neuf ait produit quelque effet sur les personnages que je viens de visiter.

—D’où venez-vous donc? demanda Arthur.

—Du Spladgest.

—Dieu m’est témoin, s’écria Wapherney laissant tomber sa plume, que nous en parlions tout à l’heure! Mais si l’on peut en parler par passe-temps, je ne conçois pas comment on y entre.

—Et bien moins encore, dit Richard, comment on s’y arrête. Mais, mon cher Gustave, qu’y avez-vous donc vu?

—Oui, dit Gustave, vous êtes curieux, sinon de voir, du moins d’entendre; et vous seriez bien punis si je refusais de vous décrire ces horreurs, auxquelles vous frémiriez d’assister.

Les trois secrétaires pressèrent vivement Gustave, qui se fit un peu prier, quoique son désir de leur raconter ce qu’il avait vu ne fût pas intérieurement moins vif que leur envie de le savoir.

—Allons, Wapherney, vous pourrez transmettre mon récit à votre jeune sœur, qui aime tant les choses effrayantes. J’ai été entraîné dans le Spladgest par la foule qui s’y pressait. On vient d’y apporter les cadavres de trois soldats du régiment de Munckholm et de deux archers, trouvés hier à quatre lieues dans les gorges, au fond du précipice de Cascadthymore. Quelques spectateurs assurent que ces malheureux composaient l’escouade envoyée, il y a trois jours, dans la direction de Skongen, à la recherche du concierge fugitif du Spladgest. Si cela est vrai, on ne peut concevoir comment tant d’hommes armés ont pu être assassinés. La mutilation des corps paraît prouver qu’ils ont été précipités du haut des rochers. Cela fait dresser les cheveux.

—Quoi! Gustave, vous les avez vus? demanda vivement Wapherney.

—Je les ai encore devant les yeux.

—Et présume-t-on quels sont les auteurs de cet attentat?

—Quelques personnes pensaient que ce pouvait être une bande de mineurs, et assuraient qu’on avait entendu hier, dans les montagnes, les sons de la corne avec laquelle ils s’appellent.

—En vérité! dit Arthur.

—Oui; mais un vieux paysan a détruit cette conjecture en faisant observer qu’il n’y avait ni mines ni mineurs du côté de Cascadthymore.

—Et qui serait-ce donc?

—On ne sait; si les corps n’étaient entiers, on pourrait croire que ce sont quelques bêtes féroces, car ils portent sur leurs membres de longues et profondes égratignures. Il en est de même du cadavre d’un vieillard à barbe blanche qu’on a apporté au Spladgest avant-hier matin, à la suite de cet affreux orage qui vous a empêché, mon cher Léandre Wapherney, d’aller visiter, sur l’autre rive du golfe, votre Héro du coteau de Larsynn.

—Bien! bien! Gustave, dit Wapherney en riant; mais quel est ce vieillard?

—À sa haute taille, à sa longue barbe blanche, à un chapelet qu’il tient encore fortement serré entre ses mains, quoiqu’il ait été trouvé du reste absolument dépouillé, on a reconnu, dit-on, un certain ermite des environs; je crois qu’on l’appelle l’ermite de Lynrass. Il est évident que le pauvre homme a été également assassiné; mais dans quel but? On n’égorge plus maintenant pour opinion religieuse, et le vieil ermite ne possédait au monde que sa robe de bure et la bienveillance publique.

—Et vous dites, reprit Richard, que ce corps est déchiré, ainsi que ceux des soldats, comme par les ongles d’une bête féroce?

—Oui, mon cher; et un pêcheur affirmait avoir remarqué des traces pareilles sur le corps d’un officier trouvé, il y a plusieurs jours, assassiné, vers les grèves d’Urchtal.

—Cela est singulier, dit Arthur.

—Cela est effroyable, dit Richard.

—Allons, reprit Wapherney, silence et travail, car je crois que le général va bientôt venir.—Mon cher Gustave, je suis bien curieux de voir ces corps; si vous voulez, ce soir, en sortant, nous entrerons un moment au Spladgest.

XVI

Elle eût été si facilement heureuse! une simple
cabane dans une vallée des Alpes, quelques
occupations domestiques auraient suffi pour
satisfaire ses modestes désirs et remplir sa douce
vie; mais moi, l’ennemi de Dieu, je n’ai pas eu de
repos que je n’aie brisé son cœur, que je n’aie
fait tomber en ruine sa destinée. Il faut qu’elle
soit la victime de l’enfer.
GOETHE, Faust

En 1675, c’est-à-dire vingt-quatre années avant l’époque où se passe cette histoire, hélas! ç'avait été une fête charmante pour tout le hameau de Thoctree, que le mariage de la douce Lucy Pelnyrh, et du beau, du grand, de l’excellent jeune homme Caroll Stadt. Il est vrai de dire qu’ils s’aimaient depuis longtemps; et comment tous les cœurs ne se seraient-ils pas intéressés aux deux jeunes amants le jour où tant d’ardents désirs, tant d’inquiètes espérances allaient enfin se changer en bonheur! Nés dans le même village, élevés dans les mêmes champs, bien souvent, dans leur enfance, Caroll s’était endormi après leurs jeux sur le sein de Lucy; bien souvent, dans leur adolescence, Lucy s’était, après leurs travaux, appuyée sur le bras de Caroll. Lucy était la plus timide et la plus jolie des filles du pays, Caroll le plus brave et le plus noble des garçons du canton; ils s’aimaient, et ils n’auraient pas mieux pu se rappeler le jour où ils avaient commencé d’aimer, que le jour où ils avaient commencé de vivre.

Mais leur mariage n’était pas venu comme leur amour, doucement et de lui-même. Il y avait eu des intérêts domestiques, des haines de famille, des parents, des obstacles; une année entière ils avaient été séparés, et Caroll avait bien souffert loin de sa Lucy, et Lucy avait bien pleuré loin de son Caroll, avant le jour bienheureux qui les réunissait, pour désormais ne plus souffrir et pleurer qu’ensemble.

C’était en la sauvant d’un grand péril que Caroll avait enfin obtenu sa Lucy. Un jour il avait entendu des cris dans un bois; c’était sa Lucy qu’un brigand, redouté de tous les montagnards, avait surprise et paraissait vouloir enlever. Caroll attaqua hardiment ce monstre à face humaine, auquel le singulier rugissement qu’il poussait comme une bête féroce avait fait donner le nom de Han. Oui, il attaqua celui que personne n’osait attaquer; mais l’amour lui donnait des forces de lion. Il délivra sa bien-aimée Lucy, la rendit à son père, et le père la lui donna.

Or tout le village fut joyeux le jour où l’on unit ces deux fiancés. Lucy, seule, paraissait sombre. Jamais pourtant elle n’avait attaché un regard plus tendre sur son cher Caroll; mais ce regard était aussi triste que tendre, et, dans la joie universelle, c’était un sujet d’étonnement. De moment en moment, plus le bonheur de son ami semblait croître, plus ses yeux exprimaient de douleur et d’amour.—O ma Lucy, lui dit Caroll après la sainte cérémonie, la présence de ce brigand, qui est un malheur pour toute la contrée, aura donc été un bonheur pour moi!—On remarqua qu’elle secoua la tête et ne répondit rien.

Le soir vint; on les laissa seuls dans leur chaumière neuve, et les danses et les jeux redoublèrent sur la place du village, pour célébrer la félicité des deux époux.

Le lendemain matin, Caroll Stadt avait disparu; quelques mots de sa main furent remis au père de Lucy Pelnyrh par un chasseur des monts de Kole, qui l’avait rencontré avant l’aube, errant sur les grèves du golfe. Le vieux Will Pelnyrh montra ce papier au pasteur et au syndic, et il ne resta de la fête de la veille que l’abattement et le morne désespoir de Lucy.

Cette catastrophe mystérieuse consterna tout le village, et l’on s’efforça vainement de l’expliquer. Des prières pour l'âme de Caroll furent dites dans la même église où, quelques jours auparavant, lui-même avait chanté des cantiques d’actions de grâces sur son bonheur. On ne sait ce qui retint à la vie la veuve Stadt. Au bout de neuf mois de solitude et de deuil, elle mit au monde un fils, et, le jour même, le village de Golyn fut écrasé par la chute du rocher pendant qui le dominait.

La naissance de ce fils ne dissipa point la douleur sombre de sa mère. Gill Stadt n’annonçait en rien qu’il dût ressembler à Caroll. Son enfance farouche semblait promettre une vie plus farouche encore. Quelquefois un petit homme sauvage—dans lequel des montagnards qui l’avaient vu de loin affirmaient reconnaître le fameux Han d’Islande—venait dans la cabane déserte de la veuve de Caroll, et ceux qui passaient alors près de là en entendaient sortir des plaintes de femme et des rugissements de tigre. L’homme emmenait le jeune Gill, et des mois s’écoulaient; puis il le rendait à sa mère, plus sombre et plus effrayant encore.

La veuve Stadt avait pour cet enfant un mélange d’horreur et de tendresse. Quelquefois elle le serrait dans ses bras de mère, comme le seul lien qui l’attachât encore à la vie; d’autres fois elle le repoussait avec épouvante en appelant Caroll, son cher Caroll. Nul être au monde ne savait ce qui bouleversait son cœur.

Gill avait passé sa vingt-troisième année; il vit Guth Stersen, et l’aima avec fureur. Guth Stersen était riche, et il était pauvre. Alors, il partit pour Roeraas afin de se faire mineur et de gagner de l’or. Depuis lors sa mère n’en avait plus entendu parler.

Une nuit, assise devant le rouet qui la nourrissait, elle veillait, avec sa lampe à demi éteinte, dans sa cabane, sous ces murs vieillis comme elle dans la solitude et le deuil, muets témoins de la mystérieuse nuit de ses noces. Inquiète, elle pensait à son fils, dont la présence, si vivement désirée, allait lui rappeler, et peut-être lui apporter bien des douleurs. Cette pauvre mère aimait son fils, tout ingrat qu’il était. Et comment ne l’aurait-elle pas aimé? elle avait tant souffert pour lui!

Elle se leva, alla prendre au fond d’une vieille armoire un crucifix rouillé dans la poussière. Un moment elle le considéra d’un œil suppliant; puis tout à coup, le repoussant avec effroi:—Prier! cria-t-elle; est-ce que je puis prier?—Tu n’as plus à prier que l’enfer, malheureuse! c’est à l’enfer que tu appartiens.

Elle retombait dans sa sombre rêverie, lorsqu’on frappa à la porte.

C’était un événement rare chez la veuve Stadt; car, depuis longues années, grâce à ce que sa vie offrait d’extraordinaire, tout le village de Thoctree la croyait en commerce avec les esprits infernaux. Aussi nul n’approchait de sa cabane. Étranges superstitions de ce siècle et de ce pays d’ignorance! elle devait au malheur la même réputation de sorcellerie que le concierge du Spladgest devait à la science!

—Si c’était mon fils, si c’était Gill! s’écria-t-elle; et elle s’élança vers la porte.

Hélas! ce n’était pas son fils. C’était un petit ermite vêtu de bure, dont le capuchon rabattu ne laissait voir que la barbe noire.

—Saint homme, dit la veuve, que demandez-vous? Vous ne savez pas à quelle maison vous vous adressez.

—Si vraiment! répliqua l’ermite, d’une voix rauque et trop connue.

Et, arrachant ses gants, sa barbe noire et son capuchon, il découvrit un atroce visage, une barbe rousse et des mains armées d’ongles hideux.

—Oh! cria la veuve, et elle cacha sa tête dans ses mains.

—Eh bien! dit le petit homme, est-ce que, depuis vingt-quatre ans, tu ne t’es pas encore habituée à voir l’époux que tu dois contempler durant toute l’éternité?

Elle murmura avec épouvante:—L’éternité!

—Écoute, Lucy Pelnyrh, je t’apporte des nouvelles de ton fils.

—De mon fils! où est-il? pourquoi ne vient-il pas?

—Il ne peut.

—Mais vous avez de ses nouvelles. Je vous rends grâces. Hélas! vous pouvez donc m’apporter du bonheur!

—C’est le bonheur en effet que je t’apporte, dit l’homme d’une voix sourde; car tu es une faible femme, et je m’étonne que ton ventre ait pu porter un pareil fils. Réjouis-toi donc. Tu craignais que ton fils ne marchât sur ma trace; ne crains plus rien.

—Quoi! s’écria la mère avec ravissement, mon fils, mon bien-aimé Gill est donc changé?

L’ermite regardait sa joie avec un rire funeste.

—Oh! bien changé! dit-il.

—Et pourquoi n’est-il pas accouru dans mes bras? Où l’avez-vous vu? que faisait-il?

—Il dormait.

La veuve, dans l’excès de sa joie, ne remarquait ni le regard sinistre, ni l’air horriblement railleur du petit homme.

—Pourquoi ne l’avoir pas réveillé, ne lui avoir pas dit: Gill, viens voir ta mère?

—Son sommeil était profond.

—Oh! quand viendra-t-il? Apprenez-moi, je vous en supplie, si je le reverrai bientôt.

Le faux ermite tira de dessous sa robe une espèce de coupe d’une forme singulière.

—Eh bien! veuve, dit-il, bois au prochain retour de ton fils!

La veuve poussa un cri d’horreur. C’était un crâne humain. Elle fit un geste d’épouvante et ne put proférer une parole.

—Non, non! cria tout à coup l’homme avec une voix terrible, ne détourne pas les yeux, femme; regarde. Tu demandes à revoir ton fils? Regarde, te dis-je! car voilà tout ce qui en reste.

Et, aux lueurs de la lampe rougeâtre, il présentait aux lèvres pâles de la mère le crâne nu et desséché de son fils.

Trop de malheurs avaient passé sur cette âme pour qu’un malheur de plus la brisât. Elle éleva sur le farouche ermite un regard fixe et stupide.

—Oh! la mort! dit-elle faiblement; la mort! laissez-moi mourir.

—Meurs si tu veux!—Mais souviens-toi, Lucy Pelnyrh, du bois de Thoetree; souviens-toi du jour où le démon, en s’emparant de ton corps, a donné ton âme à l’enfer! Je suis le démon, Lucy, et tu es mon épouse éternelle! Maintenant, meurs, si tu veux.

C’était une croyance, dans ces contrées superstitieuses, que des esprits infernaux apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre des vies de crime et de calamité. Entre autres fameux scélérats, Han d’Islande avait cette effrayante renommée. On croyait encore que la femme qui, par séduction ou par violence, était la proie d’un de ces démons à forme humaine, devenait irrévocablement par ce malheur sa compagne de damnation.

Les événements que l’ermite rappelait à la veuve parurent réveiller en elle ces idées.

—Hélas! dit-elle douloureusement, je ne puis donc échapper à l’existence!—Et qu’ai-je fait? car tu le sais, mon bien-aimé Caroll, je suis innocente. Le bras d’une jeune fille n’a point la force du bras d’un démon.

Elle poursuivit; ses regards étaient pleins de délire, et ses paroles incohérentes semblaient nées du tremblement convulsif de ses lèvres.

—Oui, Caroll, depuis ce jour je suis impure et innocente; et le démon me demande si je me le rappelle, cet horrible jour!—Mon Caroll, je ne t’ai point trompé; tu es venu trop tard; j’étais à lui avant d'être à toi, hélas!—Hélas! et je serai punie éternellement. Non, je ne vous rejoindrai pas, vous que je pleure. À quoi bon mourir? J’irai avec ce monstre, dans un monde qui lui ressemble, dans le monde des réprouvés! et qu’ai-je donc fait? Mes malheurs dans la vie seront mes crimes dans l’éternité.

Le petit ermite appuyait sur elle un regard de triomphe et d’autorité.

—Ah! s’écria-t-elle tout à coup en se tournant vers lui, ah! dites-moi, ceci n’est-il pas quelque rêve affreux que votre présence m’apporte? car, vous le savez, hélas! depuis le jour de ma perte, toutes les fatales nuits où votre esprit m’a visitée ont été marquées pour moi par d’impures apparitions, d’effrayants songes et des visions épouvantables.

—Femme, femme, reviens à la raison. Il est aussi vrai que tu es éveillée, qu’il est vrai que Gill est mort.

Le souvenir de ses anciennes infortunes avait comme effacé en cette mère celui de son nouveau malheur; ces paroles le lui rendirent.

—O mon fils! mon fils! dit-elle; et le son de sa voix aurait ému tout autre que l'être méchant qui l’écoutait. Non, il reviendra; il n’est pas mort; je ne puis croire qu’il est mort.

—Eh bien! va le demander aux rochers de Roeraas, qui l’ont écrasé, au golfe de Drontheim, qui l’a enseveli. La veuve tomba à genoux et cria avec effort:

—Dieu, grand Dieu!

—Tais-toi, servante de l’enfer!

La malheureuse se tut. Il poursuivit.

—Ne doute pas de la mort de ton fils. Il a été puni par où son père a failli. Il a laissé amollir son cœur de granit par un regard de femme. Moi, je t’ai possédée, mais je ne t’ai jamais aimée. Le malheur de ton Caroll est retombé sur lui.—Mon fils et le tien a été trompé par sa fiancée, par celle pour qui il est mort.

—Mort! reprit-elle, mort! Cela est donc vrai?—O Gill, tu étais né de mon malheur; tu avais été conçu dans l’épouvante et enfanté dans le deuil; ta bouche avait déchiré mon sein; enfant, jamais tes caresses n’avaient répondu à mes caresses, tes embrassements à mes embrassements; tu as toujours fui et repoussé ta mère, ta mère si seule et si abandonnée dans la vie! Tu ne cherchais à me faire oublier mes maux passés qu’en me créant de nouvelles douleurs; tu me délaissais pour le démon auteur de ton existence et de mon veuvage; jamais, durant de longues années, Gill, jamais une joie ne m’est venue de toi; et cependant aujourd’hui ta mort, mon fils, me semble la plus insupportable de mes afflictions, aujourd’hui ton souvenir me semble un souvenir d’enchantement et de consolation. Hélas!

Elle ne put continuer; elle cacha sa tête dans son voile de bure noire, et on l’entendait sangloter douloureusement.

—Faible femme! murmura l’ermite; puis il reprit d’une voix forte:—Dompte ta douleur, je me suis joué de la mienne. Écoute, Lucy Pelnyrh, pendant que tu pleures encore ton fils, j’ai déjà commencé à le venger. C’est pour un soldat de la garnison de Munckholm que sa fiancée l’a trompé. Tout le régiment périra par mes mains.—Vois, Lucy Pelnyrh. Il avait relevé les manches de sa robe, et montrait à la veuve ses bras difformes teints de sang.

—Oui, dit-il en poussant une sorte de rugissement, c’est aux grèves d’Urchtal, c’est aux gorges de Cascadthymore, que l’esprit de Gill doit se promener avec joie.—Allons, femme, ne vois-tu pas ce sang? Console-toi donc!

Puis tout à coup, comme frappé d’un souvenir, il s’interrompit:

—Veuve, ne t’a-t-on pas remis de ma part un coffre de fer?—Quoi! je t’ai envoyé de l’or et je t’apporte du sang, et tu pleures encore! Tu n’es donc pas de la race des hommes?

La veuve, absorbée dans son désespoir, gardait le silence.

—Allons! dit-il avec un rire farouche, muette et immobile! tu n’es donc pas non plus de la race des femmes, Lucy Pelnyrh!—Et il secouait son bras pour qu’elle l’écoutât.—Est-ce qu’un messager ne t’a pas apporté un coffre de fer scellé?

La veuve, lui accordant une attention passagère, fit un signe de tête négatif, et retomba dans sa morne rêverie.

—Ah! le misérable! cria le petit homme, le misérable infidèle! Spiagudry, cet or te coûtera cher!

Et, dépouillant sa robe d’ermite, il s’élança hors de la cabane avec le grondement d’une hyène qui cherche un cadavre.

XVII