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Han d'Islande

Chapter 26: XXIII
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About This Book

A youthful, fevered narrative set in a northern port town unfolds through abrupt, episodic scenes that privilege passionate invention over detailed observation. First love and intense feeling propel a series of fantastic and melodramatic incidents populated by vivid but schematic characters, exotic names, and enigmatic epigraphs. The prose alternates striking images and raw candor with awkward transitions and stylistic excesses, revealing an author experimenting boldly with scale and tone. Overall, the work reads as an energetic but uneven exercise in Romantic imagination, where imaginative daring and picturesque detail coexist with the naïveté and roughness of early artistic effort.

Voici l’heure où le lion rugit,
Où le loup hurle à la lune,
Tandis que le laboureur ronfle,
Épuisé de sa pénible tâche.
Maintenant les tisons consumés brillent dans le foyer;
La chouette poussant son cri sinistre,
Rappelle aux malheureux, couchés dans les douleurs,
Le souvenir d’un drap funèbre.
Voici le temps de la nuit
Où les tombeaux, tous entr’ouverts,
Laissent échapper chacun son spectre,
Qui va errer dans les sentiers des cimetières.
SHAKESPEARE. Le Songe d’été.

Retournons sur nos pas. Nous avons laissé Ordener et Spiagudry gravissant avec assez de peine, au lever de la lune, la croupe du rocher courbé d’Oëlmoe. Ce rocher, chauve à l’origine de sa courbure, était appelé alors par les paysans norvégiens le Cou-de-Vautour, dénomination qui représente en effet assez bien la figure qu’offre de loin cette masse énorme de granit.

À mesure que nos voyageurs s’élevaient vers la partie nue du rocher, la forêt se changeait en bruyère. Les mousses succédaient aux herbes; les églantiers sauvages, les genêts, les houx, aux chênes et aux bouleaux; appauvrissement de végétation qui, sur les hautes montagnes, indique toujours la proximité du sommet, en annonçant l’amincissement graduel de la couche de terre dont ce qu’on pourrait appeler l’ossement du mont est revêtu.

—Seigneur Ordener, disait Spiagudry, dont l’esprit mobile était comme sans cesse entraîné dans un tourbillon d’idées diverses, cette pente est bien fatigante, et, pour vous avoir suivi, il faut tout le dévouement....

—Mais il me semble que je vois là, à droite, un magnifique convolvulus; je voudrais bien pouvoir l’examiner. Pourquoi ne fait-il pas grand jour?—Savez-vous que c’est une chose bien impertinente que d’évaluer un savant tel que moi quatre méchants écus? Il est vrai que le fameux Phèdre était esclave, et qu’Ésope, si nous en croyons le docte Planude, fut vendu dans une foire comme une bête ou une chose. Et qui ne serait fier d’avoir un rapport quelconque avec le grand Ésope?

—Et avec le célèbre Han? ajouta Ordener en souriant.

—Par saint Hospice, répondit le concierge, ne prononcez pas ce nom ainsi; je me passerais bien, je vous jure, seigneur, de cette dernière conformité. Mais ne serait-ce pas une chose singulière, que le prix de sa tête revînt à Benignus Spiagudry, son compagnond’infortune?—Seigneur Ordener, vous êtes plus noble que Jason, qui ne donna pas la toison d’or au pilote d’Argo; et certes votre entreprise, dont je ne devine pas positivement le but, n’est pas moins périlleuse que celle de Jason.

—Mais, dit Ordener, puisque vous connaissez Han d’Islande, donnez-moi donc quelques détails sur lui. Vous m’avez déjà appris que ce n’est pas un géant, comme on le croit le plus communément.

Spiagudry l’interrompit.

—Arrêtez, maître! n’entendez-vous point un bruit de pas derrière nous?

—Oui, répondit tranquillement le jeune homme. Ne vous alarmez pas; c’est quelque bête fauve que notre approche effarouche, et qui se retire en froissant les halliers.

—Vous avez raison, mon jeune César; il y a si longtemps que ces bois n’ont vu d'êtres humains! Si l’on en juge à la pesanteur des pas, l’animal doit être gros. C’est un élan ou un renne; cette partie de la Norvège en est peuplée. On y trouve aussi des chatpards. J’en ai vu un, entre autres, qu’on avait amené à Copenhague; il était d’une grandeur monstrueuse. Il faut que je vous fasse la description de ce féroce animal.

—Mon cher guide, dit Ordener, j’aimerais mieux que vous me fissiez la description d’un autre monstre non moins féroce, de cet horrible Han.

—Baissez la voix, seigneur! Comme le jeune maître prononce paisiblement un tel nom! Vous ne savez pas....—Dieu! seigneur, écoutez!

Spiagudry se rapprocha, en disant ces mots, d’Ordener, qui venait d’entendre en effet très distinctement un cri pareil à l’espèce de rugissement qui, si le lecteur se le rappelle, avait si fort effrayé le timide concierge dans cette soirée orageuse où ils avaient quitté Drontheim.

—Avez-vous entendu? murmura celui-ci, tout haletant de crainte.

—Sans doute, dit Ordener, et je ne vois pas pourquoi vous tremblez. C’est un hurlement de bête sauvage, peut-être tout simplement le cri d’un de ces chatpards dont vous parliez tout à l’heure. Comptiez-vous traverser à cette heure un pareil endroit sans être averti en rien de la présence des hôtes que vous troublez? Je vous proteste, vieillard, qu’ils sont plus effrayés encore que vous.

Spiagudry, en voyant le calme de son jeune compagnon, se rassura un peu.

—Allons, il pourrait bien se faire, seigneur, que vous eussiez encore raison. Mais ce cri de bête ressemble horriblement à une voix.... Vous avez été fâcheusement inspiré, souffrez que je vous le dise, seigneur, de vouloir monter à ce château de Vermund. Je crains qu’il ne nous arrive malheur sur le Cou-de-Vautour.

—Ne craignez rien tant que vous serez avec moi, répondit Ordener.

—Oh! rien ne vous alarme; mais, seigneur, il n’y a que le bienheureux saint Paul qui puisse prendre des vipères sans se blesser.—Vous n’avez seulement pas remarqué, quand nous sommes entrés dans ce maudit sentier, qu’il paraissait frayé depuis peu, et que les herbes foulées n’avaient même pas eu le temps de se relever depuis qu’on y avait passé.

—J’avoue que tout cela me frappe peu, et que le calme de mon esprit ne dépend pas du plus ou moins de courbure d’un brin d’herbe. Voici que nous allons quitter la bruyère; nous n’entendrons plus de pas ni de cris de bêtes; je ne vous dirai donc plus, mon brave guide, de rassembler votre courage, mais de ramasser vos forces, car le sentier, taillé dans le roc, sera sans doute plus difficile que celui-ci.

—Ce n’est pas, seigneur, qu’il soit plus escarpé, mais le savant voyageur Suckson conte qu’il est souvent embarrassé d’éclats de roches ou de lourdes pierres qu’on ne peut soulever et qu’il n’est pas aisé de franchir. Il y a entre autres, un peu au delà de la poterne de Malaër, dont nous approchons, un énorme bloc triangulaire de granit que j’ai toujours vivement désiré voir. Schoenning affirme y avoir retrouvé les trois caractères runiques primitifs.

Il y avait déjà quelque temps que les voyageurs gravissaient la roche nue; ils atteignirent une petite tour écroulée, à travers laquelle il fallait passer, et que Spiagudry fit remarquer à Ordener.

—C’est la poterne de Malaër, seigneur. Ce chemin creusé à vif présente plusieurs autres constructions curieuses, qui montrent quelles étaient les anciennes fortifications de nos manoirs norvégiens! Cette poterne, qui était toujours gardée par quatre hommes d’armes, était le premier ouvrage avancé du fort de Vermund. À propos de porte ou poterne, le moine Urensius fait une remarque singulière; le mot janua, qui vient de Janus, dont le temple avait des portes si célèbres, n’a-t-il pas engendré le mot janissaire, gardien de la porte du sultan? Il serait assez curieux que le nom du prince le plus doux de l’histoire eût passé aux soldats les plus féroces de la terre.

Au milieu de tout le fatras scientifique du concierge, ils avançaient assez péniblement sur des pierres roulantes et des cailloux tranchants, mêlés de ce gazon court et glissant qui croît quelquefois sur les rochers. Ordener oubliait la fatigue en songeant au bonheur de revoir ce Munckholm, si éloigné; tout à coup Spiagudry s’écria:

—Ah! je l’aperçois! cette seule vue me dédommage de toute ma peine. Je la vois, seigneur, je la vois!

—Qui donc? dit Ordener, qui pensait en ce moment à son Éthel.

—Eh! seigneur, la pyramide triangulaire dont parle Schoenning! Je serai, avec le professeur Schoenning et l’évêque Isleif, le troisième savant qui aura eu le bonheur de l’examiner. Seulement il est fâcheux que ce ne soit qu’au clair de lune.

En approchant du fameux bloc, Spiagudry poussa un cri de douleur et d’épouvante à la fois. Ordener, surpris, s’informa avec intérêt du nouveau sujet de son émotion; mais le concierge archéologue fut quelque temps avant de pouvoir lui répondre.

—Vous croyiez, disait Ordener, que cette pierre barrait le chemin; vous devez, au contraire, reconnaître avec plaisir qu’elle le laisse parfaitement libre.

—Et c’est justement ce qui me désespère! dit Benignus d’une voix lamentable.

—Comment?

—Quoi! seigneur, reprit le concierge, ne voyez-vous pas que cette pyramide a été dérangée de sa position; que la base, qui était assise sur le sentier, est maintenant exposée à l’air, tandis que le bloc est précisément appuyé contre terre, sur la face où Schoenning avait découvert les caractères runiques primordiaux?—Je suis bien malheureux!

—C’est jouer de malheur, en effet, dit le jeune homme.

—Et ajoutez à cela, reprit vivement Spiagudry, que le dérangement de cette masse prouve ici la présence de quelque être surhumain. À moins que ce ne soit le diable, il n’y a en Norvège qu’un seul homme dont le bras puisse...

—Mon pauvre guide, vous revenez encore à vos terreurs paniques. Qui sait si cette pierre n’est pas ainsi depuis plus d’un siècle?

—Il y a cent cinquante ans, à la vérité, dit Spiagudry d’une voix plus calme, que le dernier observateur l’a étudiée. Mais il me semble qu’elle est fraîchement remuée; la place qu’elle occupait est encore humide. Voyez, seigneur.

Ordener, impatient d’arriver aux ruines, arracha son guide d’auprès de la pyramide merveilleuse, et parvint, par de sages paroles, à dissiper les nouvelles craintes que cet étrange déplacement avait inspirées au vieux savant.

—Écoutez, vieillard, vous pourrez vous fixer au bord de ce lac, et vous livrer à votre aise à vos importantes études, quand vous aurez reçu les mille écus royaux que vous rapportera la tête de Han.

—Vous avez raison, noble seigneur; mais ne parlez pas si légèrement d’une victoire bien douteuse. Il faut que je vous donne un conseil pour que vous vous rendiez plus aisément maître du monstre.

Ordener se rapprocha vivement de Spiagudry.

—Un conseil! lequel?

—Le brigand, dit celui-ci à voix basse et en jetant des regards inquiets autour de lui, le brigand porte à sa ceinture un crâne dans lequel il a coutume de boire. Ce crâne est le crâne de son fils, dont le cadavre est celui pour la profanation duquel je suis poursuivi.

—Haussez un peu la voix et ne craignez rien, je vous entends à peine. Eh bien! ce crâne?

—C’est de ce crâne, dit Spiagudry en se penchant à l’oreille du jeune homme, qu’il faut tâcher de vous emparer. Le monstre y attache je ne sais quelles idées superstitieuses. Quand le crâne de son fils sera en votre pouvoir, vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

—Cela est bien, mon brave homme; mais comment s’emparer de ce crâne?

—Par la ruse, seigneur; pendant le sommeil du monstre, peut-être...

Ordener l’interrompit.

—Il suffit. Votre bon conseil ne peut me servir; je ne dois pas savoir si un ennemi dort. Je ne connais pour combattre que mon épée.

—Seigneur, seigneur! il n’est pas prouvé que l’archange Michel n’ait pas usé de ruse pour terrasser Satan.

Ici Spiagudry s’arrêta tout à coup, et étendit ses deux mains devant lui, en s’écriant d’une voix presque éteinte:

—O ciel! ô ciel! qu’est-ce que je vois là-bas? Voyez, maître, n’est-ce pas un petit homme qui marche dans ce même sentier devant nous?

—Ma foi, dit Ordener en levant les yeux, je ne vois rien.

—Rien, seigneur?—En effet, le sentier tourne, et il a disparu derrière ce rocher.—N’allons pas plus loin, seigneur, je vous en conjure.

—En vérité, si ce personnage prétendu a si vite disparu, cela n’annonce pas qu’il ait l’intention de nous attendre; et s’il fuit, ce n’est pas une raison pour nous de fuir.

—Veille sur nous, saint Hospice! dit Spiagudry, qui, dans toutes les occasions périlleuses, se souvenait de son patron favori.

—Vous aurez pris, ajouta Ordener, l’ombre mouvante d’une chouette effrayée pour un homme.

—J’ai pourtant bien cru voir un petit homme; il est vrai que le clair de lune produit souvent des illusions singulières. C’est à cette lumière que Baldan, sire de Merneugh, prit le rideau blanc de son lit pour l’ombre de sa mère; ce qui le décida à aller, le lendemain, déclarer son parricide aux juges de Christiania, qui allaient condamner le page innocent de la défunte. Ainsi, l’on peut dire que le clair de lune a sauvé la vie à ce page.

Personne n’oubliait mieux que Spiagudry le présent dans le passé. Un souvenir de sa vaste mémoire suffisait pour bannir toutes les impressions du moment. Aussi l’histoire de Baldan dissipa-t-elle sa frayeur. Il reprit d’une voix tranquille:

—Il est possible que le clair de lune m’ait trompé de même.

Cependant ils atteignaient le sommet du Cou-de-Vautour, et commençaient à revoir le faîte des ruines, que la courbure du rocher leur avait cachées pendant qu’ils montaient.

Que le lecteur ne s’étonne pas si nous rencontrons souvent des ruines à la cime des monts de Norvège. Quiconque a parcouru des montagnes en Europe n’aura pas manqué de remarquer fréquemment des restes de forts et de châteaux, suspendus à la crête des pics les plus élevés, comme d’anciens nids de vautours ou des aires d’aigles morts. En Norvège surtout, au siècle où nous nous sommes transportés, ces sortes de constructions aériennes étonnaient autant par leur variété que par leur nombre. C’étaient tantôt de longues murailles démantelées, se roulant en ceinture autour d’un roc; tantôt des tourelles grêles et aiguës surmontant la pointe d’un pic, comme une couronne; ou, sur la tête blanche d’une haute montagne, de grosses tours groupées autour d’un grand donjon, et présentant de loin l’aspect d’une vieille tiare. On voyait près des frêles arcades ogives d’un cloître gothique, les lourds piliers égyptiens d’une église saxonne; près de la citadelle à tours carrées d’un chef païen, la forteresse à créneaux d’un sire chrétien; près d’un château-fort ruiné par le temps, un monastère détruit par la guerre. Tous ces édifices, mélange d’architectures singulières et presque ignorées aujourd’hui, construits hardiment sur des lieux en apparence inaccessibles, n’y avaient plus laissé que des débris, pour rendre en quelque sorte à la fois témoignage de la puissance et du néant de l’homme. Peut-être s’était-il passé dans leur enceinte bien des choses plus dignes d'être racontées que tout ce qu’on raconte à la terre; mais les événements s’écoulent, les yeux qui les ont vus se ferment; les traditions s’éteignent avec les ans, comme un feu qu’on n’a point recueilli; et qui pourrait ensuite pénétrer le secret des siècles?

Le manoir de Vermund le Proscrit, où nos deux voyageurs arrivaient en ce moment, était un de ceux auxquels la superstition rattachait le plus d’histoires surprenantes et d’aventures miraculeuses. À ces murailles de cailloux noyés dans un ciment devenu plus dur que la pierre, on reconnaissait aisément qu’il avait été bâti vers le cinquième ou le sixième siècle. De ses cinq tours, une seulement était encore debout dans toute sa hauteur; les quatre autres, plus ou moins dégradées, et couvrant de leurs débris le sommet du rocher, étaient liées entre elles par des lignes de ruines, lesquelles indiquaient également les anciennes limites des cours dans l’enceinte du château. Il était très difficile de pénétrer dans cette enceinte, obstruée de pierres, de quartiers de rochers, et d’arbustes de toute espèce, qui, rampant de ruine en ruine, surmontaient de leurs touffes les murailles tombées, ou laissaient pendre jusque dans le précipice leurs longs bras flexibles. C’est à ces tresses de rameaux que venaient souvent, disait-on, se balancer, au clair de lune, des âmes bleuâtres, esprits coupables de ceux qui s’étaient volontairement noyés dans le Sparbo, ou que le farfadet du lac attachait le nuage qui devait le remmener au lever du soleil. Mystères effrayants, dont avaient été plus d’une fois témoins de hardis pêcheurs, quand, pour profiter du sommeil des chiens de mer, [Note: Les chiens de mer sont redoutés des pêcheurs, parce qu’ils effraient les poissons.] ils osaient la nuit pousser leur barque jusque sous le rocher d’Oëlmoe, qui s’arrondissait dans l’ombre, au-dessus de leur tête, comme l’arche rompue d’un pont gigantesque.

Nos deux aventuriers franchirent, non sans peine, la muraille du manoir, à travers une crevasse, car l’ancienne porte était encombrée de ruines. La seule tour qui, ainsi que nous l’avons dit, fût restée debout, était située à l’extrémité du rocher. C’était, dit Spiagudry à Ordener, celle du sommet de laquelle on apercevait le fanal de Munckholm. Ils s’y dirigèrent, quoique l’obscurité fût en ce moment complète. La lune était entièrement cachée par un gros nuage noir. Ils allaient gravir la brèche d’un autre mur, pour pénétrer dans ce qui avait été la seconde cour du château, quand Benignus s’arrêta tout court, et saisit brusquement le bras d’Ordener, d’une main qui tremblait si fort, que le jeune homme lui-même en était ébranlé.

—Quoi donc?... dit Ordener surpris.

Benignus, sans répondre, pressa son bras plus vivement encore, comme pour lui demander du silence.

—Mais.... reprit le jeune homme.

Une nouvelle pression, accompagnée d’un gros soupir mal étouffé, le décida à attendre patiemment que ce nouvel effroi fût passé.

Enfin Spiagudry, d’une voix oppressée:

—Eh bien! maître, qu’en dites-vous?

—De quoi? dit Ordener.

—Oui, seigneur, continua l’autre du même ton, vous vous repentez bien maintenant d'être monté ici!

—Non, en vérité, mon brave guide, j’espère bien monter plus haut encore. Pourquoi voulez-vous que je m’en repente?

—Comment, seigneur, vous n’avez donc point vu?...

—Vu! quoi?

—Vous n’avez point vu! répéta l’honnête concierge, avec un accès toujours croissant de terreur.

—Mais non vraiment! répondit Ordener d’un ton d’impatience; je n’ai rien vu, et je n’ai entendu que le bruit de vos dents que la peur faisait claquer violemment.

—Quoi! là, derrière ce mur, dans l’ombre, ces deux yeux flamboyants comme des comètes, qui se sont fixés sur nous. Vous ne les avez point vus?

—En honneur, non.

—Vous ne les avez point vus errer, monter, descendre et disparaître enfin dans les ruines?

—Je ne sais ce que vous voulez dire. Qu’importe, d’ailleurs?

—Comment! seigneur Ordener, savez-vous qu’il n’y a en Norvège qu’un seul homme dont les yeux rayonnent ainsi dans les ténèbres?

—Allons, qu’importe encore! Quel est donc cet homme aux yeux de chat? Est-ce Han, votre formidable islandais? Tant mieux, s’il est ici! cela nous épargnera le voyage de Walderhog.

Ce tant mieux n’était point du goût de Spiagudry, qui ne put s’empêcher de révéler sa pensée secrète par cette exclamation involontaire:

—Ah! seigneur, vous m’aviez promis de me laisser au village de Surb, à un mille du lieu du combat.

Le bon et noble Ordener comprit et sourit.

—Vous avez raison, vieillard; il serait injuste de vous mêler à mes dangers. Ne craignez donc rien. Vous voyez ce Han d’Islande partout. Est-ce qu’il ne peut pas y avoir dans ces ruines quelque chat sauvage, dont les yeux soient aussi brillants que ceux de cet homme!

Pour la cinquième fois, Spiagudry parvint à se rassurer, soit que l’explication d’Ordener lui parût en effet naturelle, soit que la tranquillité de son jeune compagnon eût quelque chose de contagieux.

—Ah! seigneur, sans vous je serais dix fois mort de peur en gravissant ces roches.—Il est vrai que, sans vous, je ne l’aurais pas tenté.

La lune, qui reparut, leur laissa voir l’entrée de la plus haute tour, au bas de laquelle ils étaient parvenus. Ils y pénétrèrent en soulevant un épais rideau de lierre, qui fit pleuvoir sur eux des lézards endormis et de vieux nids d’oiseaux funèbres. Le concierge ramassa deux cailloux qu’il choqua, en laissant tomber les étincelles sur un tas de feuilles mortes et de branches sèches recueillies par Ordener. En peu d’instants une flamme claire s’éleva; et, dissipant les ténèbres qui les entouraient, elle leur permit d’observer l’intérieur de la tour.

Il n’en restait plus que la muraille circulaire, qui était très épaisse et revêtue de lierre et de mousse. Les plafonds de ses quatre étages s’étaient successivement écroulés au rez-de-chaussée, où ils formaient un amas énorme de décombres. Un escalier étroit et sans rampe, rompu en plusieurs endroits, tournait en spirale sur la surface intérieure de la muraille, au sommet de laquelle il aboutissait. Aux premiers pétillements du feu, une nuée de chats-huants et d’orfraies s’envolèrent lourdement, avec des cris étonnés et lugubres, et de grandes chauves-souris vinrent par intervalles effleurer la flamme de leurs ailes couleur de cendre.

—Voici des hôtes qui ne nous reçoivent pas très gaiement, dit Ordener; mais n’allez pas vous effrayer encore.

—Moi, seigneur, reprit Spiagudry, en s’asseyant près du feu, moi craindre un hibou ou une chauve-souris! Je vivais avec des cadavres, et je ne craignais pas les vampires. Ah! je ne redoute que les vivants! Je ne suis pas brave, j’en conviens; mais je ne suis pas superstitieux.—Tenez, si vous m’en croyez, seigneur, rions de ces dames aux ailes noires et aux chants rauques, et songeons à souper.

Ordener ne songeait qu’à Munckholm.

—J’ai bien là quelques provisions, dit Spiagudry en tirant son havre-sac de dessous son manteau; mais, si votre appétit égale le mien, ce pain noir et ce fromage rance auront bientôt disparu. Je vois que nous serons obligés de rester encore fort loin des limites de la loi du roi français Philippe le Bel: Nemo audeat comedere praeter duo fercula cum potagio. Il doit bien y avoir au sommet de cette tour des nids de mouettes ou de faisans; mais comment y arriver par un escalier branlant qui ne pourrait tout au plus porter que des sylphes?

—Cependant, reprit Ordener, il faudra bien qu’il me porte; car je monterai certainement au faîte de cette tour.

—Quoi! maître, pour avoir des nids de mouettes?

—Ne faites pas, de grâce, cette imprudence. Il ne faut pas se tuer pour mieux souper. Songez d’ailleurs que vous pourriez vous tromper, et prendre des nids de chats-huants.

—C’est bien de vos nids que je m’embarrasse! Ne m’avez-vous pas dit que du haut de cette tour on apercevait le donjon de Munckholm?

—Cela est vrai, jeune maître; au sud. Je vois bien que le désir de fixer ce point important pour la science géographique a été le motif de ce fatigant voyage au château de Vermund. Mais daignez réfléchir, noble seigneur Ordener, que le devoir d’un savant zélé peut être quelquefois de braver la fatigue, mais jamais le danger. Je vous en supplie, ne tentez pas cette méchante ruine d’escalier sur laquelle un corbeau n’oserait se percher.

Benignus ne se souciait nullement de rester seul dans le bas de la tour. Comme il se levait pour prendre la main d’Ordener, son havre-sac, placé sur les pointes de ses genoux, tomba dans les pierres et rendit un son clair.

—Qu’est-ce donc qui résonne ainsi dans ce havre-sac? demanda Ordener.

Cette question sur un point si délicat pour Spiagudry, lui ôta l’envie de retenir son jeune compagnon.

—Allons, dit-il sans répondre à la question, puisque, malgré mes prières, vous vous obstinez à monter au haut de cette tour, prenez garde aux crevasses de l’escalier.

—Mais, reprit Ordener, qu’y a-t-il donc dans votre havre-sac, pour lui faire rendre, ce son métallique?

Cette insistance indiscrète déplut souverainement au vieux gardien qui maudit le questionneur du fond de l'âme.

—Eh! noble maître, répondit-il, comment pouvez-vous vous occuper d’un méchant plat à barbe de fer, qui retentit contre un caillou?—Puisque je ne puis vous fléchir, se hâta-t-il d’ajouter, ne tardez pas à redescendre, et ayez soin de vous tenir aux lierres qui tapissent la muraille. Vous verrez le fanal de Munckholm entre les deux Escabelles de Frigge, au midi.

Spiagudry n’aurait rien pu dire de plus adroit pour bannir toute autre idée de l’esprit du jeune homme. Ordener, se débarrassant de son manteau, s’élança vers l’escalier, sur lequel le concierge le suivit des yeux, jusqu’à ce qu’il ne le vît plus que glisser, comme une ombre vague, au plus haut de la muraille, à peine éclairée à son sommet par la lueur agitée du foyer et le reflet immobile de la lune.

Alors, se rasseyant et ramassant son havre-sac:

—Mon cher Benignus Spiagudry, dit-il, pendant que ce jeune lynx ne vous voit pas et que vous êtes seul, hâtez-vous de briser l’incommode enveloppe de fer qui vous empêche de prendre possession, oculis et manu, du trésor renfermé sans doute dans cette cassette. Quand il sera délivré de cette prison, il sera moins lourd à porter et plus aisé à cacher.

Déjà, armé d’une grosse pierre, il s’apprêtait à briser le couvercle du coffre, quand un rayon de lumière tombant sur le sceau de fer qui le fermait, arrêta tout à coup le concierge antiquaire.

—Par saint Willebrod le Numismate, je ne me trompe pas, s’écriait-il en frottant vivement le couvercle rouillé, ce sont bien là les armes de Griffenfeld. J’allais faire une grande folie de rompre ce sceau. Voilà peut-être le seul modèle qui reste de ces armoiries fameuses, brisées en 1676 par la main du bourreau. Diable! ne touchons pas à ce couvercle. Quelle que soit la valeur des objets qu’il cache, à moins que, contre toute probabilité, ce ne soient des monnaies de Palmyre ou des médailles carthaginoises, il est certainement plus précieux encore. Me voici donc seul propriétaire des armes maintenant abolies de Griffenfeld! Cachons soigneusement ce trésor.—Aussi bien je trouverai peut-être quelque secret pour ouvrir la cassette, sans commettre de vandalisme. Les armoiries de Griffenfeld! Oh oui! voilà bien la main de justice, la balance sur champ de gueules. Quel bonheur!

À chaque nouvelle découverte héraldique qu’il faisait en dérouillant le vieux cachet, il poussait un cri d’admiration ou une exclamation de contentement.

—Au moyen d’un dissolvant, j’ouvrirai la serrure sans briser le sceau. Ce sont sans doute les trésors de l’ex-chancelier.—Si quelqu’un, tenté par l’appât des quatre écus syndicaux, me reconnaît et m’arrête, il ne me sera pas difficile de me racheter.—Ainsi, cette bienheureuse cassette m’aura sauvé.

En parlant ainsi, son regard se leva machinalement.

—Tout à coup son visage grotesque passa en un clin d’œil de l’expression d’une joie folle à celle d’une terreur stupide. Tous ses membres tremblèrent convulsivement. Ses yeux devinrent fixes, son front se rida, sa bouche demeura béante, et sa voix s’éteignit dans son gosier, comme une lumière qu’on souffle.

En face de lui, de l’autre côté du foyer, un petit homme était debout, les bras croisés. À ses vêtements de peaux ensanglantées, à sa hache de pierre, à sa barbe rousse, et à ce regard dévorant fixé sur lui, le malheureux concierge avait reconnu du premier coup d’œil l’effrayant personnage dont il avait reçu la dernière visite au Spladgest de Drontheim.

—C’est moi! dit le petit homme d’un air terrible.

—Cette cassette t’aura sauvé, ajouta-t-il avec un affreux sourire ironique. Spiagudry! est-ce ici le chemin de Thoctree?

L’infortuné essaya d’articuler quelques paroles.

—Thoctree!... Seigneur... Mon seigneur maître... j’y allais...

—Tu allais à Walderhog, répondit l’autre d’une voix de tonnerre.

Spiagudry terrifié ramassa toutes ses forces pour faire un signe de tête négatif.

—Tu me conduisais un ennemi; merci! ce sera un vivant de moins. Ne crains rien, fidèle guide, il te suivra.

Le malheureux gardien voulut pousser un cri et put à peine faire entendre un murmure vague et confus.

—Pourquoi t’effraies-tu de ma présence? Tu me cherchais.—Écoute, ne crie pas, ou tu es mort.

Le petit homme agita sa hache de pierre au-dessus de la tête du concierge; il poursuivit, d’une voix qui sortait de sa poitrine comme le bruit d’un torrent sort d’une caverne:

—Tu m’as trahi.

—Non, votre grâce, non, excellence... dit enfin Benignus pouvant à peine articuler ces paroles suppliantes. L’autre fit entendre comme un rugissement sourd.

—Ah! tu voudrais me tromper encore! Ne l’espère plus.—Écoute, j’étais sur le toit du Spladgest quand tu as scellé ton pacte avec cet insensé; c’est moi dont tu as deux fois entendu la voix. C’est moi que tu as encore entendu dans l’orage sur la route; c’est moi que tu as retrouvé dans la tour de Vygla; c’est moi qui t’ai dit: Au revoir!

Le concierge épouvanté jeta un regard égaré autour de lui, comme pour appeler du secours. Le petit homme continua:

—Je ne voulais pas laisser échapper ces soldats qui te poursuivaient. Ils étaient du régiment de Munckholm.

—Pour toi, je ne pouvais te perdre.—Spiagudry, c’est moi que tu as revu au village d’Oëlmoe sous ce feutre de mineur; c’est moi dont tu as entendu les pas et la voix, dont tu as reconnu les yeux en montant à ces ruines; c’est moi!

Hélas! l’infortuné n’en était que trop convaincu; il se roula à terre, aux pieds de son formidable juge, en s’écriant d’une voix déchirante et étouffée:—Grâce!

Le petit homme, les bras toujours croisés, attachait sur lui un regard de sang, plus ardent que la flamme du foyer.

—Demande ton salut à cette cassette dont tu l’attends, dit-il ironiquement.

—Grâce, seigneur! Grâce! répéta le mourant Spiagudry.

—Je t’avais recommandé d'être fidèle et muet, tu n’as pu être fidèle; à l’avenir je te proteste que tu seras muet.

Le concierge, entrevoyant l’horrible sens de ces paroles, poussa un long gémissement.

—Ne crains rien, dit l’homme, je ne te séparerai pas de ton trésor.

À ces mots, dénouant sa ceinture de cuir, il la passa dans l’anneau de la cassette, et la suspendit ainsi au cou de Spiagudry, qui fléchissait sous le poids.

—Allons! reprit l’autre, quel est le diable auquel tu désires donner ton âme? Hâte-toi de l’appeler, afin qu’un autre démon dont tu ne te soucierais pas ne s’en empare point avant lui.

Le désespéré vieillard, hors d’état de prononcer une parole, tomba aux genoux du petit homme, en faisant mille signes de prière et d’épouvante.

—Non, non! dit celui-ci; écoute, fidèle Spiagudry, ne te désole pas de laisser ainsi ton jeune compagnon sans guide. Je te promets qu’il ira où tu vas. Suis-moi, tu ne fais que lui montrer le chemin.—Allons!

À ces mots, saisissant le misérable dans ses bras de fer, il l’emporta hors de la tour comme un tigre emporte une longue couleuvre; et un moment après il s’éleva dans les ruines un grand cri, auquel se mêla un effroyable éclat de rire.

XXIII

Oui, l’on peut bien montrer à l’œil éploré de
l’amant fidèle l’objet éloigné de son idolâtrie.
Mais, hélas! les scènes de l’attente, des adieux,
les pensées, les souvenirs doux et amers, les
rêves enchanteurs des êtres qui aiment! qui peut
les rendre?
MATURIN. Bertram.

Cependant l’aventureux Ordener, après avoir vingt fois failli tomber dans sa périlleuse ascension, était parvenu sur le haut du mur épais et circulaire de la tour. À son arrivée inattendue, de noires chouettes centenaires, brusquement troublées dans leurs ruines, s’enfuirent d’un vol oblique, en tournant vers lui leur regard fixe, et des pierres roulantes, heurtées par son pied, tombèrent dans le gouffre en bondissant sur les saillies des rochers avec des bruits sourds et lointains.

En tout autre instant, Ordener eût longtemps laissé errer sa vue et sa rêverie sur la profondeur de l’abîme, accrue de la profondeur de la nuit. Son œil, observant à l’horizon toutes ces grandes ombres, dont une lune nébuleuse blanchissait à peine les sombres contours, eût longtemps cherché à distinguer les vapeurs parmi les rochers et les montagnes parmi les nuages; son imagination eût animé toutes les formes gigantesques, toutes les apparences fantastiques que le clair de lune prête aux monts et aux brouillards. Il eût écouté de loin la plainte confuse du lac et des forêts, mêlée au sifflement aigu des herbes sèches que le vent tourmentait à ses pieds, entre les fentes des pierres; et son esprit eût donné un langage à toutes ces voix mortes que la nature matérielle élève pendant le sommeil de l’homme et le silence de la nuit. Mais, quoique cette scène agît à son insu sur son être entier, d’autres pensées le remplissaient. À peine son pied s’était-il posé sur le faîte de la muraille, que son œil s’était tourné vers le sud du ciel, et qu’une joie indicible l’avait transporté en apercevant, au delà de l’angle de deux montagnes, un point lumineux rayonner à l’horizon comme une étoile rouge.—C’était le fanal de Munckholm.

Ceux-là ne sont pas destinés à goûter les vraies joies de la vie, qui ne comprendront pas le bonheur qu’éprouva le jeune homme. Tout son cœur se souleva de ravissement; son sein gonflé, palpitant avec force, respirait à peine. Immobile, l’œil tendu, il contemplait l’astre de consolation et d’espérance. Il lui semblait que ce rayon de lumière, venant au sein de la nuit du séjour qui contenait toute sa félicité, lui apportait quelque chose de son Éthel. Ah! n’en doutons pas, à travers les temps et les espaces, les âmes ont quelquefois des correspondances mystérieuses. En vain le monde réel élève ses barrières entre deux êtres qui s’aiment; habitants de la vie idéale, ils s’apparaissent dans l’absence, ils s’unissent dans la mort. Que peuvent en effet les séparations corporelles, les distances physiques sur deux cœurs liés invinciblement par une même pensée et un commun désir?—Le véritable amour peut souffrir, mais non mourir.

Qui ne s’est point arrêté cent fois durant les nuits pluvieuses sous quelque fenêtre à peine éclairée? Qui n’a point passé et repassé devant une porte, erré avec délices autour d’une maison? Qui ne s’est point brusquement retourné de son chemin pour suivre, le soir, dans les détours d’une rue déserte, une robe flottante, un voile blanc tout à coup reconnu dans l’ombre? Celui qui ne connaît pas ces émotions peut dire qu’il n’a jamais aimé.

En présence du fanal lointain de Munckholm, Ordener méditait. À sa première joie avait succédé un contentement triste et ironique; mille sentiments divers se pressaient dans son âme tumultueuse.—Oui, se disait-il, il faut que l’homme gravisse longtemps et péniblement pour voir enfin un point de bonheur dans l’immense nuit.—Elle est donc là! elle dort, elle rêve, elle pense à moi, peut-être!—Mais qui lui dira que son Ordener est maintenant, triste et isolé, suspendu dans l’ombre au-dessus d’un abîme? son Ordener, qui n’a plus d’elle qu’une boucle de cheveux sur son sein, et une lueur vague à l’horizon!—Puis, laissant tomber un coup d’œil sur les rayons rougeâtres du grand feu allumé dans la tour, qui s’échappaient au dehors à travers les crevasses de la muraille:

—Peut-être, murmura-t-il, de l’une des fenêtres de sa prison, jette-t-elle un regard indifférent sur la flamme lointaine de ce foyer.

Tout à coup un grand cri et un long éclat de rire se firent entendre, comme au-dessous de lui, sur le bord de l’abîme; il se détourna brusquement, et vit l’intérieur de la tour désert. Alors, inquiet pour le vieillard, il se hâta de descendre; mais à peine avait-il franchi quelques marches de l’escalier, qu’un bruit sourd, pareil à celui d’un corps pesant qui serait tombé dans les eaux profondes du lac, monta jusqu’à lui.

XXIV

Le comte don Sancho Diaz, seigneur de Saldana,
répandait d’amères larmes dans sa prison.
Plein de désespoir, il exhalait, ses plaintes dans
la solitude contre le roi Alphonse.
«O tristes moments, où mes cheveux blancs me
rappellent combien d’années j’ai déjà passées dans
cette prison horrible!»
Romances espagnoles.

Le soleil se couchait; ses rayons horizontaux dessinaient sur la simarre de laine de Schumacker et sur la robe de crêpe d’Éthel, l’ombre noire des barreaux de leur fenêtre. Tous deux étaient assis près de la haute croisée en ogive, le vieillard sur un grand fauteuil gothique, la jeune fille sur un tabouret, à ses pieds. Le prisonnier paraissait rêver dans sa position favorite et mélancolique. Son front chauve et ridé était appuyé sur ses mains et l’on ne voyait de son visage que sa barbe blanche qui pendait en désordre sur sa poitrine.

—Mon père, dit Éthel qui cherchait tous les moyens de le distraire, mon seigneur et père, j’ai fait cette nuit un songe d’heureux avenir.—Voyez, levez les yeux, mon noble père, regardez ce beau ciel.

—Je ne vois le ciel, répondit le vieillard, qu’à travers les barreaux de ma prison, comme je ne vois votre avenir, Éthel, qu’à travers mes malheurs.

Puis sa tête, un moment soulevée, retomba sur ses mains, et tous deux se turent.

—Mon seigneur et père, reprit la jeune fille un moment après et d’une voix timide, est-ce au seigneur Ordener que vous pensez?

—Ordener, dit le vieillard, comme cherchant à se rappeler de qui on lui parlait.—Ah! je sais qui vous voulez dire. Eh bien?

—Pensez-vous qu’il revienne bientôt, mon père? il y a longtemps déjà qu’il est parti. Voici le quatrième jour.

Le vieillard secoua tristement la tête.

—Je crois que, lorsque nous aurons compté la quatrième année depuis son départ, nous serons aussi près de son retour qu’aujourd’hui.

Éthel pâlit.

—Dieu! croyez-vous donc qu’il ne reviendra pas? Schumacker ne répondit point. La jeune fille répéta sa question avec un accent suppliant et inquiet.

—N’a-t-il donc pas promis qu’il reviendrait? dit brusquement le prisonnier.

—Oui, sans doute, seigneur! reprit Éthel empressée.

—Eh bien! comment pouvez-vous compter sur son retour? n’est-ce pas un homme? Je crois que le vautour pourra retourner au cadavre, mais je ne crois pas au retour du printemps dans l’année qui décline.

Éthel, voyant son père retomber dans ses mélancolies, se rassura; il y avait dans son cœur de vierge et d’enfant une voix qui démentait impérieusement la philosophie chagrine du vieillard.

—Mon père, dit-elle avec fermeté, le seigneur Ordener reviendra; ce n’est pas un homme comme les autres hommes.

—Qu’en savez-vous, jeune fille?

—Ce que vous en savez vous-même, mon seigneur et père.

—Je ne sais rien, dit le vieillard. J’ai entendu des paroles d’un homme qui annonçaient des actions d’un dieu.

Puis il ajouta, avec un rire amer:

—J’ai réfléchi sur cela, et j’ai vu que c’était trop beau pour y croire.

—Et moi, seigneur, j’y ai cru, précisément parce que c’était beau.

—Oh! jeune fille, si vous étiez ce que vous deviez être, comtesse de Tongsberg et princesse de Wollin, entourée, comme vous le seriez, d’une cour de beaux traîtres et d’adorateurs intéressés, cette crédulité serait d’un grand danger pour vous.

—Mon père et seigneur, ce n’est pas crédulité, c’est confiance.

—On s’aperçoit aisément, Éthel, qu’il y a du sang français dans vos veines.

Cette idée ramena le vieillard, par une transition imperceptible, à des souvenirs, et il continua avec une sorte de complaisance:

—Car ceux qui ont dégradé votre père plus qu’il n’avait été élevé, ne pourront empêcher que vous ne soyez fille de Charlotte, princesse de Tarente, et que l’une de vos aïeules ne soit Adèle ou Édèle, comtesse de Flandre, dont vous portez le nom.

Éthel pensait à toute autre chose.

—Mon père, vous jugez mal le noble Ordener.

—Noble, ma fille! quel sens donnez-vous à ce mot? J’ai fait des nobles qui ont été bien vils.

—Je ne veux point dire, seigneur, qu’il soit noble de la noblesse qui se donne.

—Est-ce donc que vous savez qu’il descend d’un jarl ou d’un hersa? [Note: Les anciens seigneurs en Norvège, avant que Griffenfeld fondât une noblesse régulière, portaient les titres de hersa (baron), ou jarl (comte). C’est de ce dernier mot qu’est formé le mot anglais earl (comte).]

—Je l’ignore comme vous, mon père. Il est peut-être, poursuivit-elle en baissant les yeux, le fils d’un serf ou d’un vassal. Hélas! on peint des couronnes et des lyres sur le velours d’un marchepied. Je veux dire seulement d’après vous, mon vénéré seigneur, qu’il est noble de cœur.

De tous les hommes qu’elle avait vus, Ordener était celui qu’Éthel connaissait le plus et le moins tout ensemble. Il était apparu dans sa destinée, pour ainsi dire, comme ces anges qui visitaient les premiers hommes, en s’enveloppant à la fois de clartés et de mystères. Leur seule présence révélait leur nature, et l’on adorait. Ainsi Ordener avait laissé voir à Éthel ce que les hommes cachent le plus, son cœur; il avait gardé le silence sur ce dont ils se vantent assez volontiers, sa patrie et sa famille; son regard avait suffi à Éthel, et elle avait eu foi en ses paroles. Elle l’aimait, elle lui avait donné sa vie, elle n’ignorait rien de son âme, et ne savait pas son nom.

—Noble de cœur! répéta le vieillard, noble de cœur! Cette noblesse est au-dessus de celle que donnent les rois; c’est Dieu qui la donne. Il la prodigue moins qu’eux.

Ici le prisonnier leva les yeux vers ses armoiries brisées, en ajoutant:

—Et il ne la reprend jamais.

—Aussi, mon père, dit la jeune fille, celui qui garde l’une se console-t-il aisément d’avoir perdu l’autre.

Cette parole fit tressaillir le père et lui rendit son courage. Il reprit d’une voix ferme:

—Vous avez raison, jeune fille. Mais vous ne savez pas que la disgrâce jugée injuste par le monde est quelquefois justifiée par notre intime conscience. Telle est notre misérable nature; une fois malheureux, il s’élève en nous-mêmes, pour nous reprocher des fautes et des erreurs, une foule de voix qui dormaient dans la prospérité.

—Ne parlez pas ainsi, mon illustre père, dit Éthel, profondément émue; car, à la voix altérée du vieillard, elle sentait qu’il avait laissé échapper le secret de l’une de ses douleurs. Elle leva ses yeux sur lui, et, baisant sa main froide et ridée, elle reprit doucement:

—Vous jugez bien sévèrement deux hommes nobles, le seigneur Ordener et vous, mon vénéré père.

—Vous décidez légèrement, Éthel. On dirait que vous ne savez pas que la vie est une chose grave.

—Ai-je donc mal fait, seigneur, de rendre justice au généreux Ordener?

Schumacker fronça le sourcil d’un air mécontent.

—Je ne puis vous approuver, ma fille, d’attacher ainsi votre admiration à un inconnu, que vous ne reverrez jamais sans doute.

—Oh! dit la jeune fille, sur laquelle ces paroles glacées tombaient comme un poids, ne croyez pas cela. Nous le reverrons. N’est-ce pas pour vous qu’il va affronter ce danger?

—Je me suis comme vous, je l’avoue, laissé prendre d’abord à ses promesses. Mais non, il n’ira pas, et alors il ne reviendra pas vers nous.

—Il ira, seigneur, il ira!

Le ton dont la jeune fille prononça ces mots était presque celui de l’offense. Elle se sentait outragée dans son Ordener. Hélas! elle était trop sûre dans son âme de ce qu’elle affirmait!

Le prisonnier reprit, sans paraître ému:

—Eh bien! s’il va combattre ce brigand, s’il se dévoue à ce danger, il en sera de même; il ne reviendra pas.

Pauvre Éthel!—combien une parole dite avec indifférence peut quelquefois froisser douloureusement la plaie secrète d’un cœur inquiet et déchiré! Elle baissa son visage pâle, pour dérober au regard froid de son père deux larmes qui s’échappaient malgré elle de ses paupières gonflées.

—O mon père! murmura-t-elle, au moment où vous parlez ainsi, peut-être ce noble infortuné meurt-il pour vous!

Le vieux ministre secoua la tête en signe de doute.

—Je ne le crois pas plus que je ne le désire; et d’ailleurs, où serait mon crime? J’aurais été ingrat envers ce jeune homme, comme tant d’autres l’ont été envers moi.

Un soupir profond fut la seule réponse d’Éthel; et Schumacker, se penchant vers son bureau, continua de déchirer d’un air distrait quelques feuillets des Vies des Hommes illustres de Plutarque, dont le volume, déjà lacéré en vingt endroits, et surchargé de notes, était devant lui.

Un moment après, le bruit de la porte qui s’ouvrait se fit entendre, et Schumacker, sans se détourner, cria sa défense habituelle:—Qu’on n’entre pas! laissez-moi; je ne veux pas qu’on entre.

—C’est son excellence le gouverneur, répondit la voix de l’huissier.

En effet, un vieillard, revêtu d’un grand habit de général, portant à son cou les colliers de l’éléphant, de dannebrog et de la toison d’or, s’avança vers Schumacker, qui se leva à demi, en répétant entre ses dents:

—Le gouverneur! le gouverneur!—Le général salua avec respect Éthel, qui, debout près de son père, le considérait d’un air inquiet et craintif.

Peut-être, avant d’aller plus loin, n’est-il pas inutile de rappeler en quelques mots les motifs de cette visite du général Levin à Munckholm. Le lecteur n’a pas oublié les fâcheuses nouvelles qui tourmentaient le vieux gouverneur, au chapitre XX de cette véritable histoire. En les recevant, la nécessité d’interroger Schumacker s’était d’abord présentée à l’esprit du général; mais il n’avait pu s’y décider sans une extrême répugnance. L’idée d’aller tourmenter un infortuné prisonnier, déjà livré à tant de tourments, et qu’il avait vu si puissant, de scruter sévèrement les secrets du malheur, même coupable, déplaisait à son âme bonne et généreuse. Cependant le service du roi l’exigeait; il ne devait pas quitter Drontheim sans emporter les nouvelles lueurs qui pouvaient jaillir de l’interrogatoire de l’auteur apparent de l’insurrection des mineurs. C’était donc le soir qui devait précéder son départ qu’après un entretien long et confidentiel avec la comtesse d’Ahlefeld, le gouverneur s’était résigné à voir le captif. En se rendant au château, l’idée des intérêts de l’état, du parti que ses nombreux ennemis personnels pourraient tirer de ce qu’on nommerait sa négligence, et peut-être aussi d’astucieuses paroles de la grande-chancelière, avaient fermenté dans sa tête et l’avaient ramené à la fermeté. Il était donc monté au donjon du Lion de Slesvig avec des projets de sévérité; il se promettait d'être avec le conspirateur Schumacker comme s’il n’avait jamais connu le chancelier Griffenfeld, de dépouiller tous ses souvenirs et jusqu’à son caractère, et de parler en juge inflexible à cet ancien confrère de faveur et de puissance.

Cependant, à peine entré dans l’appartement de l’ex-chancelier, le visage, vénérable, quoique morose, du vieillard l’avait frappé; la figure douce, quoique fière, d’Éthel l’avait attendri; et le premier aspect des deux prisonniers avait déjà dissipé la moitié de sa sévérité.

Il s’avança vers le ministre tombé, et lui tendit involontairement la main en disant, sans s’apercevoir que l’autre ne répondait pas à sa politesse:

—Salut, comte de Griffenf...—C’était la surprise d’une vieille habitude. Il se reprit précipitamment:

—Seigneur Schumacker!—Puis il s’arrêta, tout satisfait et tout épuisé d’un tel effort.

Il se fit une pause. Le général cherchait dans sa tête quelles paroles assez sévères pourraient dignement répondre à la dureté de ce début.

—Eh bien, dit enfin Schumacker, vous êtes le gouverneur du Drontheimhus?

Le général, un peu surpris de se voir questionné par celui qu’il venait interroger, fit un signe affirmatif.

—En ce cas, reprit le prisonnier, j’ai une plainte à vous faire.

—Une plainte! laquelle? laquelle? et le visage du noble Levin prenait une expression d’intérêt.

Schumacker continua d’un air d’humeur:

—Un ordre du vice-roi prescrit qu’on me laisse libre et tranquille dans ce donjon.

—Je connais cet ordre.

—Seigneur gouverneur, on se permet pourtant de m’importuner et de pénétrer dans ma prison.

—Qui donc? s’écria le général; nommez-moi celui qui ose...

—Vous, seigneur gouverneur.

Ces paroles, prononcées d’un ton hautain, blessèrent le général. Il répondit d’une voix presque irritée:

—Vous oubliez que mon pouvoir, lorsqu’il s’agit de servir le roi, ne connaît point de limites.

—Si ce n’est, dit Schumacker, celles du respect qu’on doit au malheur. Mais les hommes ne savent pas cela.

L’ex-grand-chancelier parlait ainsi, comme s’il se fût parlé à lui-même. Il fut entendu du gouverneur.

—Si vraiment, si vraiment! J’ai eu tort, comte de Griff.... seigneur Schumacker, veux-je dire; je devais vous laisser la colère, puisque j’ai la puissance.

Schumacker se tut un instant.

—Il y a, reprit-il pensif, dans votre visage et dans votre voix, seigneur gouverneur, quelque chose d’un homme que j’ai connu jadis. Il y a bien longtemps. Il n’y a que moi qui me souvienne de ce temps-là. C’était dans ma prospérité. C’était un certain Levin de Knud, du Mecklembourg. Avez-vous connu ce fou?

—Je l’ai connu, répliqua le général sans s’émouvoir.

—Ah! vous vous le rappelez. Je croyais qu’on ne se souvenait des hommes que dans l’adversité.

—N’était-ce pas un capitaine de la milice royale? poursuivit le gouverneur.

—Oui, un simple capitaine, bien que le roi l’aimât beaucoup. Mais il ne songeait qu’aux plaisirs et ne montrait pas d’ambition. C’était une tête singulièrement extravagante. Conçoit-on une pareille modération de désirs dans un favori?

—Mais cela peut se concevoir.

—Je l’aimais assez, ce Levin de Knud, parce qu’il ne m’inquiétait pas. Il était l’ami du roi comme d’un autre homme. On eût dit qu’il ne l’aimait que pour son plaisir particulier, et nullement pour sa fortune.

Le général voulut interrompre Schumacker; mais celui-ci continua avec quelque opiniâtreté, soit par esprit de contrariété, soit que le souvenir réveillé en lui lui plût en effet:

—Puisque vous avez connu ce capitaine Levin, seigneur gouverneur, vous savez sans doute qu’il eut un fils, lequel même est mort tout jeune. Mais vous souvenez-vous de ce qui se passa à la naissance de ce fils?

—Je me souviens bien plus de ce qui se passa à sa mort, dit le général, en cachant ses yeux de sa main et d’une voix altérée.

—Mais, poursuivit l’indifférent Schumacker, c’est un fait connu de peu de personnes, et qui vous peindra toute la bizarrerie de ce Levin. Le roi voulait tenir l’enfant sur les fonts de baptême; croiriez-vous que Levin refusa? Il fit bien plus encore; il choisit pour le parrain de son fils un vieux mendiant qui se traînait aux portes du palais. Je n’ai jamais pu comprendre le motif d’un pareil acte de démence.

—Je vais vous le dire, répondit le général. En choisissant un protecteur à l'âme de son fils, ce capitaine Levin pensait sans doute qu’un pauvre est plus puissant auprès de Dieu qu’un roi.

Schumacker réfléchit un instant et dit:

—Vous avez raison.

Le gouverneur voulut encore ramener la conversation au but de sa visite. Mais Schumacker l’arrêta.

—De grâce, s’il est vrai que ce Levin du Mecklembourg ne vous soit pas inconnu, laissez-moi parler de lui. De tous les hommes que j’ai vus dans mes temps de grandeur, c’est le seul dont le souvenir ne m’apporte ni dégoût ni horreur. S’il poussait la singularité jusqu’à la folie, il n’en était pas moins, par ses nobles qualités, un homme tel qu’il y en a bien peu.

—Je ne pense pas de même. Ce Levin n’avait rien de plus que les autres hommes. Il y en a beaucoup même qui valent mieux que lui.

Schumacker croisa les bras, en levant les yeux au ciel.

—Oui, voilà bien comme ils sont tous! On ne peut louer devant eux un homme digne de louange, qu’ils ne cherchent aussitôt à le noircir. Ils empoisonnent jusqu’au plaisir de louer justement. Il est cependant assez rare.

—Si vous me connaissiez, vous ne m’accuseriez pas de noirceur envers le gén...—c’est-à-dire, le capitaine Levin.

—Laissez-moi, laissez-moi, dit le prisonnier, pour la loyauté et la générosité il n’y a jamais eu deux hommes comme ce Levin de Knud, et dire le contraire, c’est à la fois le calomnier et louer démesurément cette exécrable race humaine!

—Je vous assure, reprit le gouverneur, cherchant à calmer la colère de Schumacker, que je n’ai eu contre Levin de Knud aucune intention perfide.

—Ne dites pas cela. Bien qu’il fût insensé, tous les hommes sont loin de lui ressembler. Ils sont faux, ingrats, envieux, calomniateurs. Savez-vous que Levin de Knud donnait aux hôpitaux de Copenhague plus de la moitié de son revenu?

—J’ignorais que vous en fussiez instruit.

—C’est cela! s’écria le vieillard d’un air triomphant. Il espérait pouvoir le flétrir en toute sûreté, dans la confiance que j’ignorais les bonnes actions de ce pauvre Levin!

—Mais non, mais non!

—Pensez-vous que je ne sais pas encore qu’il fit donner le régiment que le roi lui destinait, à un officier qui l’avait blessé en duel, lui, Levin de Knud, parce que, disait-il, l’autre était plus ancien que lui?

—Je croyais cependant cette action secrète.

—Dites-moi donc, seigneur gouverneur du Drontheimhus, est-ce que pour cela elle en est moins belle? Parce que Levin cachait ses vertus, est-ce une raison pour les nier? Oh! que les hommes sont bien les mêmes! Oser confondre avec eux le noble Levin, lui qui, n’ayant pu sauver un soldat convaincu d’avoir voulu l’assassiner, fit une pension à la veuve de son meurtrier!

—Eh! qui n’en eût pas fait autant? Ici Schumacker éclata.

—Qui? vous! moi! tous les hommes, seigneur gouverneur! Parce que vous portez le brillant costume de général et des plaques d’honneur sur votre poitrine, croyez-vous donc à votre mérite? Vous êtes général, et le malheureux Levin sera mort capitaine. Il est vrai que c’était un fou, et qu’il ne songeait pas à son avancement.

—S’il n’y a point songé lui-même, la bonté du roi y a songé pour lui.

—La bonté? dites la justice! si pourtant on peut dire la justice d’un roi. Eh bien! quelle insigne récompense lui a-t-on donnée?

—Sa majesté a payé Levin de Knud bien au delà de son mérite.

—À merveille! s’écria le vieux ministre en frappant des mains. Un loyal capitaine vient peut-être, après trente ans de service, d'être nommé major, et cette haute faveur vous porte ombrage, noble général? Un proverbe persan a raison de dire que le soleil couchant est jaloux de la lune qui se lève.

Schumacker était tellement irrité que le général put à peine faire entendre ces paroles:—Si vous m’interrompez sans cesse... vous m’empêchez de vous expliquer...

—Non, non! poursuivit l’autre, j’avais cru, seigneur général, saisir, au premier abord, quelques traits de ressemblance entre vous et le bon Levin; mais, allez! il n’en existe aucun.

—Mais, écoutez-moi...

—Vous écouter! pour que vous me disiez que Levin de Knud est indigne de quelque misérable récompense!

—Je vous jure que ce n’est pas...

—Vous en viendriez bientôt, je vous devine, vous autres hommes, à me soutenir qu’il est, comme vous tous, fourbe, hypocrite, méchant.

—En vérité, non.

—Que sais-je? peut-être qu’il a trahi un ami, persécuté un bienfaiteur, comme vous l’avez tous fait?—ou empoisonné son père, ou assassiné sa mère?

—Vous êtes dans une erreur...—Je suis loin de vouloir...

—Savez-vous que ce fut lui qui détermina le vice-chancelier Wind, ainsi que Scheel, Vinding et le justicier Lasson, trois de mes juges, à ne point opiner pour la peine de mort? Et vous voulez que je vous entende, de sang-froid, le calomnier! Oui, c’est ainsi qu’il a agi envers moi, et pourtant je lui avais toujours fait plutôt du mal que du bien; car je suis semblable à vous, vil et méchant.

Le noble Levin éprouvait, durant cet étrange entretien, une émotion singulière. Objet à la fois des outrages les plus directs et de la louange la plus sincère, il ne savait quelle contenance faire à d’aussi rudes compliments, à tant de flatteuses injures. Il était choqué et attendri. Tantôt il voulait s’emporter, tantôt remercier Schumacker. Présent et inconnu, il aimait à voir le farouche Schumacker défendre en lui, et contre lui, un ami et un absent; seulement, il eût voulu que son avocat mît un peu moins d’amertume et d'âcreté dans son panégyrique. Mais, au fond de l'âme, les éloges furieux donnés au capitaine Levin le touchaient plus que les injures adressées au gouverneur de Drontheim ne le blessaient. Attachant sur le favori disgracié son regard bienveillant, il prit le parti de lui laisser exhaler son indignation et sa reconnaissance. Celui-ci enfin, après une longue déclamation contre l’ingratitude humaine, tomba épuisé sur son fauteuil, dans les bras de la tremblante Éthel, en disant d’une voix douloureuse:—O hommes! que vous ai-je donc fait pour vous être fait connaître à moi?

Le général n’avait pas encore pu arriver au sujet important de sa descente à Munckholm. Toute sa répugnance à tourmenter le captif d’un interrogatoire lui était revenue; à sa pitié et à son attendrissement se joignaient deux raisons assez fortes; l’état d’agitation où était tombé Schumacker ne laissait pas espérer qu’il pût répondre d’une façon satisfaisante; et d’ailleurs, en envisageant l’affaire en elle-même, il ne semblait pas au confiant Levin qu’un pareil homme pût être un conspirateur. Néanmoins, comment partir de Drontheim sans avoir interrogé Schumacker? Cette nécessité fâcheuse de sa position de gouverneur vainquit une fois encore toutes ses hésitations, et ce fut ainsi qu’il commença, en adoucissant le plus possible l’accent de sa voix:

—Veuillez calmer un peu votre agitation, comte Schumacker.

C’était d’inspiration que le bon gouverneur avait trouvé cette qualification, comme pour concilier le respect dû au jugement de dégradation avec les égards réclamés par le malheur du dégradé, en unissant son titre nobiliaire à son nom roturier. Il continua:

—C’est un devoir pénible pour moi que de venir....

—Avant tout, interrompit le prisonnier, permettez-moi, seigneur gouverneur, de vous reparler d’une chose qui m’intéresse beaucoup plus que tout ce que votre excellence peut avoir à me dire. Vous m’avez assuré tout à l’heure qu’on avait récompensé ce fou de Levin de ses services. Je désirerais vivement savoir comment.

—Sa majesté, seigneur de Griffenfeld, a élevé Levin au rang de général, et depuis plus de vingt ans ce fou vieillit paisiblement, honoré de cette dignité militaire et de la bienveillance de son roi.

Schumacker baissa la tête:

—Oui, ce fou de Levin, auquel il importait si peu de vieillir capitaine, mourra général, et le sage Schumacker, qui comptait mourir grand-chancelier, vieillit prisonnier d’état.

En parlant ainsi, le captif couvrit son visage de ses mains, et de longs soupirs s’échappaient de sa vieille poitrine. Éthel, qui ne comprenait de l’entretien que ce qui attristait son père, chercha sur-le-champ à le distraire.

—Mon père, voyez donc là-bas, au nord, on voit briller une lumière que je n’ai pas remarquée les soirées précédentes.

En effet, la nuit, qui était tout à fait tombée, faisait ressortir à l’horizon une lumière faible et lointaine, qui semblait partir du sommet de quelque montagne éloignée. Mais l’œil et l’esprit de Schumacker ne se dirigeaient pas incessamment comme ceux d’Éthel vers le nord; aussi ne répondit-il point. Le général seul fut frappé de l’observation de la jeune fille.—C’est peut-être, se dit-il en lui-même, un feu allumé par les révoltés; et cette idée lui rappelant avec force le but de sa présence, il adressa la parole au prisonnier:

—Seigneur Griffenfeld, je suis fâché de vous tourmenter; mais il faut que vous subissiez....

—J’entends, seigneur gouverneur, ce n’est pas assez de passer mes jours dans ce donjon, de vivre flétri et abandonné, de n’avoir plus à moi que des souvenirs amers de grandeur et de puissance; il faut encore que vous violiez ma solitude pour scruter mes douleurs et jouir de mon infortune. Puisque ce noble Levin de Knud, que plusieurs traits extérieurs de votre personne m’ont rappelé, est général comme vous, il eût été trop heureux pour moi qu’on lui donnât le poste que vous occupez; car ce n’est pas lui, je vous jure, seigneur gouverneur, qui fût venu tourmenter un infortuné dans sa prison.

Durant le cours de cet entretien bizarre, le général avait été plus d’une fois sur le point de se nommer afin de le faire cesser. Ce reproche indirect de Schumacker lui en ôta le pouvoir. Il s’accordait si bien avec ses sentiments intérieurs, qu’il lui inspira comme un sentiment de honte de lui-même. Il essaya néanmoins de répondre à la supposition accablante de Schumacker. Chose étrange! par la seule différence de leur caractère, ces deux hommes avaient changé réciproquement de position. Le juge était en quelque sorte réduit à se justifier devant l’accusé.

—Mais, dit le général, si le devoir l’y eût contraint, ne doutez pas que Levin de Knud....

—J’en doute, noble gouverneur! s’écria Schumacker; ne doutez pas vous-même qu’il n’eût rejeté, avec toute la généreuse indignation de son âme, l’emploi d’épier et d’accroître les tortures d’un malheureux captif! Allez, je le connais mieux que vous; en aucun cas il n’eût accepté les fonctions de bourreau. Maintenant, seigneur général, je vous écoute. Faites ce que vous appelez votre devoir. Que veut de moi votre excellence?

Et le vieux ministre attachait son regard fier sur le gouverneur. Toute la résolution de celui-ci était tombée. Ses premières répugnances s’étaient réveillées, et réveillées invincibles.

—Il a raison, se disait-il en lui-même; venir tourmenter un malheureux sur de simples soupçons! Qu’on en charge un autre que moi!

L’effet de ces réflexions fut prompt; il s’avança vers Schumacker étonné et lui serra la main. Puis, sortant précipitamment:

—Comte Schumacker, dit-il, conservez toujours la même estime à Levin de Knud.