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Han d'Islande

Chapter 39: XXXVI
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About This Book

A youthful, fevered narrative set in a northern port town unfolds through abrupt, episodic scenes that privilege passionate invention over detailed observation. First love and intense feeling propel a series of fantastic and melodramatic incidents populated by vivid but schematic characters, exotic names, and enigmatic epigraphs. The prose alternates striking images and raw candor with awkward transitions and stylistic excesses, revealing an author experimenting boldly with scale and tone. Overall, the work reads as an energetic but uneven exercise in Romantic imagination, where imaginative daring and picturesque detail coexist with the naïveté and roughness of early artistic effort.

Le masque approche; c’est Angelo lui-même; le
drôle entend bien son métier; il faut qu’il soit
sûr de son fait.
LESSING

C’est dans une sombre forêt de vieux chênes, où pénètre à peine le pâle crépuscule du matin, qu’un homme de petite taille en aborde un autre qui est seul, et qui paraît l’attendre. L’entretien suivant commence à voix basse:

—Daigne votre grâce me pardonner si je l’ai fait attendre! Plusieurs incidents m’ont retardé.

—Lesquels?

—Le chef des montagnards, Kennybol, n’est arrivé au rendez-vous qu’à minuit; et nous avons en revanche été troublés par un témoin inattendu.

—Qui donc?

—C’est un homme qui s’est jeté comme un fou dans la mine au milieu de notre sanhédrin. J’ai pensé d’abord que c’était un espion, et j’ai voulu le faire poignarder; mais il s’est trouvé porteur de la sauvegarde de je ne sais quel pendu fort respecté de nos mineurs, et ils l’ont pris sous leur protection. Je pense, en y réfléchissant, que ce n’est sans doute qu’un voyageur curieux ou un savant imbécile. En tout cas, j’ai disposé mes mesures à son égard.

—Tout va-t-il bien du reste?

—Fort bien. Les mineurs de Guldbranshal et de Fa-roër, commandés par le jeune Norbith et le vieux Jonas, les montagnards de Kole, conduits par Kennybol, doivent être en marche en ce moment. À quatre milles de l’Étoile-Bleue, leurs compagnons de Hubfallo et de Sund-Moër les joindront; ceux de Kongsberg et la troupe des forgerons du Smiasen, qui ont déjà forcé la garnison de Walhstrom de se retirer, comme le noble comte le sait, les attendent quelques milles plus loin.—Enfin, mon cher et honoré maître, toutes ces bandes réunies feront halte cette nuit à deux milles de Skongen, dans les gorges du Pilier-Noir.

—Mais votre Han d’Islande, comment l’ont-ils reçu?

—Avec une entière crédulité.

—Que ne puis-je venger la mort de mon fils sur ce monstre! Quel malheur qu’il nous ait échappé!

—Mon noble seigneur, usez d’abord du nom de Han d’Islande pour vous venger de Schumacker; vous aviserez ensuite au moyen de vous venger de Han lui-même. Les révoltés marcheront aujourd’hui tout le jour et feront halte ce soir, pour passer la nuit dans le défilé du Pilier-Noir, à deux milles de Skongen.

—Comment! vous laisseriez pénétrer si près de Skongen un rassemblement aussi considérable?—Musdœmon!...

—Un soupçon, noble comte! Que votre grâce daigne envoyer, à l’instant même, un messager au colonel Voethaün, dont le régiment doit être en ce moment à Skongen; informez-le que toutes les forces des insurgés seront campées cette nuit sans défiance dans le défilé du Pilier-Noir, qui semble avoir été créé exprès pour les embuscades.

—Je vous comprends; mais pourquoi, mon cher, avoir tout disposé de façon que les rebelles soient si nombreux?

—Plus l’insurrection sera formidable, seigneur, plus le crime de Schumacker et votre mérite seront grands. D’ailleurs il importe qu’elle soit entièrement éteinte d’un seul coup.

—Bien! mais pourquoi le lieu de la halte est-il si voisin de Skongen?

—Parce que, dans toutes les montagnes, c’est le seul où la défense soit impossible. Il ne sortira de là que ceux qui sont désignés pour figurer devant le tribunal.

—À merveille!—Quelque chose, Musdœmon, me dit de terminer promptement cette affaire. Si tout est rassurant de ce côté, tout est inquiétant de l’autre. Vous savez que nous avons fait faire à Copenhague des recherches secrètes sur les papiers qui pouvaient être tombés au pouvoir de ce Dispolsen?

—Eh bien, seigneur?

—Eh bien, je viens d’apprendre à l’instant que cet intrigant avait eu des rapports mystérieux avec ce maudit astrologue Cumbysulsum.

—Qui est mort dernièrement?

—Oui; et que le vieux sorcier avait en mourant remis à l’agent de Schumacker des papiers.

—Damnation! il avait des lettres de moi, un exposé de notre plan!

—De votre plan, Musdœmon!

—Mille pardons, noble comte! Mais aussi pourquoi votre grâce avait-elle été se livrer à ce charlatan de Cumbysulsum? le vieux traître!

—Écoutez, Musdœmon, je ne suis pas comme vous un être sans croyance et sans foi.—Ce n’est pas sans de justes raisons, mon cher, que j’ai toujours eu confiance dans la science magique du vieux Cumbysulsum.

—Que votre grâce n’a-t-elle eu autant de défiance de sa fidélité que de confiance en sa science? Au surplus, ne nous alarmons pas, mon noble maître, Dispolsen est mort, ses papiers sont perdus; dans quelques jours il ne sera plus question de ceux auxquels ils pourraient servir.

—En tout cas quelle accusation pourrait monter jusqu’à moi?

—Ou jusqu’à moi, protégé par votre grâce?

—Oh oui, mon cher, vous pouvez, certes, compter sur moi; mais hâtons, je vous prie, le dénoûment de tout ceci; je vais envoyer le messager au colonel. Venez, mes gens m’attendent derrière ces halliers, et il faut reprendre le chemin de Drontheim, que le mecklembourgeois a quitté sans doute. Allons, continuez à me bien servir, et, malgré tous les Cumbysulsum et les Dispolsen de la terre, comptez sur moi à la vie et à la mort!

—Je prie votre grâce de croire... Diable!

Ici ils s’enfoncèrent tous deux dans le bois, dans les détours duquel leurs voix s’éteignirent peu à peu; et bientôt après on n’y entendit plus que le bruit des pas des deux chevaux qui s’éloignaient.

XXXV

.... Battez, tambours! ils viennent!
.... Ils ont fait serment tous, et tous le même
serment, de ne pas rentrer en Castille sans le
comte prisonnier, leur seigneur.
Ils ont sa statue de pierre dans un chariot, et
sont résolus à ne retourner en arrière qu’en
voyant la statue s’en retourner elle-même.
Et en signe que celui qui ferait un pas en arrière
serait regardé comme un traître, ils ont tous levé
la main et prêté leur serment.
.............................................
Et ils marchent vers Arlançon, aussi vite que
peuvent aller les bœufs qui traînent le chariot;
ils ne s’arrêtent pas plus que le soleil.
Burgos reste désert; seulement les femmes et les
enfants y sont demeurés; il en est ainsi dans les
environs.
Ils vont causant ensemble du cheval et du faucon,
et se demandant s’il faut affranchir la Castille
du tribut qu’elle paie à Léon.
Et avant d’entrer dans la Navarre, ils rencontrent
sur la frontière...—
Romances espagnoles.

Pendant que la conversation qu’on vient de lire avait lieu dans une des forêts qui avoisinent le Smiasen, les révoltés, divisés en trois colonnes, sortirent de la mine de plomb d’Apsyl-Corh, par l’entrée principale, qui s’ouvre de plain-pied sur un ravin profond. Ordener, qui, malgré son désir de se rapprocher de Kennybol, avait été rangé dans la bande de Norbith, ne vit d’abord qu’une longue procession de torches, dont les feux, luttant avec les premières lueurs du jour, se réfléchissaient sur des haches, des fourches, des pioches, des massues armées de pointes de fer, d’énormes marteaux, des pics, des leviers et toutes les armes grossières que la révolte peut emprunter au travail, mêlées à d’autres armes régulières, qui annonçaient que cette révolte était une conspiration, des mousquets, des piques, des sabres, des carabines et des arquebuses. Quand le soleil eut paru, et que la lumière des torches ne fut plus que de la fumée, il put mieux observer l’aspect de cette singulière armée, qui s’avançait en désordre, avec des chants rauques et des cris sauvages, pareille à un troupeau de loups affamés qui vont à la conquête d’un cadavre. Elle était partagée en trois divisions, ou plutôt en trois foules. D’abord marchaient les montagnards de Kole, commandés par Kennybol, auquel ils ressemblaient tous par leur costume de peaux de bêtes, et presque par leur mine farouche et hardie. Puis venaient les jeunes mineurs de Norbith et les vieux de Jonas, avec leurs grands feutres, leurs larges pantalons, leurs bras entièrement nus et leurs visages noirs, qui tournaient vers le soleil des yeux stupides. Au-dessus de ces bandes tumultueuses flottaient pêle-mêle des bannières couleur de feu, sur lesquelles on lisait différentes devises, telles que: Vive Schumacker!—Délivrons notre libérateur!—Liberté aux mineurs! Liberté au comte de Griffenfeld!—Mort à Guldenlew!—Mort aux oppresseurs! Mort à d’Ahlefeld!—Les rebelles paraissaient plutôt considérer ces enseignes comme des fardeaux que comme des ornements, et elles passaient de main en main quand les porte-étendards étaient fatigués ou voulaient mêler le son discordant de leur trompe aux psalmodies et aux vociférations de leurs camarades.

L’arrière-garde de cette étrange armée se composait de dix chariots traînés par des rennes et de grands ânes, destinés sans doute à porter les munitions; et l’avant-garde, du géant amené par Hacket, qui marchait seul, armé d’une massue et d’une hache, et bien loin duquel venaient, avec une sorte de terreur, les premiers rangs commandés par Kennybol, qui ne le quittait pas des yeux, comme pour pouvoir suivre son chef diabolique dans les diverses transfigurations qu’il lui plairait de subir.

Ce torrent de rebelles descendait ainsi avec une rumeur confuse et en remplissant les bois de pins du bruit de la trompe des montagnes du Drontheimhus septentrional. Il fut bientôt grossi par les diverses bandes de Sund-Moër, de Hubfallo, de Kongsberg, et la troupe des forgerons du Smiasen, qui présentait un contraste bizarre avec le reste des révoltés. C’étaient des hommes grands et forts, armés de pinces et de marteaux, ayant pour cuirasses de larges tabliers de cuir, ne portant pour enseigne qu’une haute croix de bois, qui marchaient gravement et en cadence, avec une régularité plus réligieuse encore que militaire sans autre chant de guerre que les psaumes et les cantiques de la bible. Ils n’avaient de chef que leur porte-croix, qui s’avançait sans armes à leur tête.

Tout ce ramas d’insurgés ne rencontrait pas un être humain sur son passage. À leur approche, le chevrier poussait son troupeau dans une caverne, et le paysan désertait son village; car l’habitant des plaines et des vallées est partout le même, il craint la trompe des bandits de même que le cor des archers.

Ils traversèrent ainsi des collines et des forêts semées de rares bourgades, suivirent des routes sinueuses où l’on voyait plus de traces de bêtes fauves que de pas d’hommes, côtoyèrent des lagunes, franchirent des torrents, des ravins, des marais. Ordener ne connaissait aucun de ces lieux. Une fois seulement, son regard, se levant, rencontra a l’horizon l’apparence lointaine et bleuâtre d’une grande roche courbée. Il se pencha vers un de ses grossiers compagnons de voyage:

—Ami, quel est ce rocher là-bas, au sud, à droite?

—C’est le Cou-de-Vautour, le rocher d’Oëlmoe, répondit l’autre.

Ordener soupira profondément.

XXXVI

Ma fille, Dieu vous garde et vous veuille bénir!
RÉGNIER

Guenon, perroquets, peignes et rubans, tout était prêt chez la comtesse d’Ahlefeld pour recevoir le lieutenant Frédéric. Elle avait fait venir à grands frais le dernier roman de la fameuse Scudéry. On l’avait, par son ordre, revêtu d’une riche reliure à fermoirs de vermeil ciselé, et placé entre les flacons d’essence et les boîtes de mouches, sur l’élégante toilette à pieds dorés, ornée de mosaïque de bois, dont elle avait meublé le boudoir futur de son cher enfant Frédéric. Quand elle eut ainsi parcouru le cercle minutieux de ces petits soins maternels, qui l’avaient un moment distraite de la haine, elle songea qu’elle n’avait plus autre chose à faire que de nuire à Schumacker et à Éthel. Le départ du général Levin les lui livrait sans défense.

Il s’était passé depuis peu dans le donjon de Munckholm une foule de choses sur lesquelles elle n’avait pu obtenir que des données très vagues.—Quel était le serf, vassal ou paysan, qui, à en croire les paroles très ambiguës et très embarrassées de Frédéric, s’était fait aimer de la fille de l’ex-chancelier?—Quels étaient les rapports du baron Ordener avec les prisonniers de Munckholm?—Quels étaient les motifs incompréhensibles de l’absence si singulière d’Ordener, dans un moment où les deux royaumes n’étaient occupés que de son prochain mariage avec cette Ulrique d’Ahlefeld qu’il paraissait dédaigner?—Enfin, que s’était-il passé entre Levin de Knud et Schumacker?—L’esprit de la comtesse se perdait en conjectures. Elle résolut enfin, pour éclaircir tous ces mystères, de hasarder une descente à Munckholm, conseil que lui donnaient à la fois sa curiosité de femme et ses intérêts d’ennemie.

Un soir qu’Éthel, seule dans le jardin du donjon, venait de graver, pour la sixième fois, avec le diamant d’une bague, je ne sais quel chiffre mystérieux sur le pilier noir de la poterne qui avait vu disparaître son Ordener, cette porte s’ouvrit. La jeune fille tressaillit. C’était la première fois que cette poterne s’ouvrait, depuis qu’elle s’était refermée sur lui.

Une grande femme pâle, vêtue de blanc, était devant elle. Elle présentait à Éthel un sourire doux comme du miel empoisonné, et il y avait, derrière son regard paisible et bienveillant, comme une expression de haine, de dépit et d’admiration involontaire.

Éthel la considéra avec étonnement, presque avec crainte. Depuis sa vieille nourrice, qui était morte entre ses bras, c’était la première femme qu’elle voyait dans la sombre enceinte de Munckholm.

—Mon enfant, dit doucement l’étrangère, vous êtes la fille du prisonnier de Munckholm?

Éthel ne put s’empêcher de détourner la tête; quelque chose en elle ne sympathisait pas avec l’étrangère, et il lui semblait qu’il y avait du venin dans le souffle qui accompagnait cette douce voix.—Elle répondit:

—Je m’appelle Éthel Schumacker. Mon père dit qu’on me nommait, dans mon berceau, comtesse de Tongsberg et princesse de Wollin.

—Votre père vous dit cela! s’écria la grande femme avec un accent qu’elle réprima aussitôt. Puis elle ajouta:—Vous avez éprouvé bien des malheurs!

—Le malheur m’a reçue à ma naissance dans ses bras de fer, répondit la jeune prisonnière; mon noble père dit qu’il ne me quittera qu’à ma mort.

Un sourire passa sur les lèvres de l’étrangère, qui reprit du ton de la pitié:

—Et vous ne murmurez pas contre ceux qui ont jeté votre vie dans ce cachot? vous ne maudissez pas les auteurs de votre infortune?

—Non, de peur que notre malédiction n’attire sur eux des maux pareils à ceux qu’ils nous font souffrir.

—Et, continua la femme blanche avec un front impassible, connaissez-vous les auteurs de ces maux dont vous vous plaignez?

Éthel réfléchit un moment et dit:

—Tout s’est fait par la volonté du ciel.

—Votre père ne vous parle jamais du roi?

—Le roi? c’est celui pour lequel je prie matin et soir sans le connaître.

Éthel ne comprit pas pourquoi l’étrangère se mordit les lèvres à cette réponse.

—Votre malheureux père ne vous nomme jamais, dans sa colère, ses implacables ennemis, le général Arensdorf, l’évêque Spollyson, le chancelier d’Ahlefeld?

—J’ignore de qui vous me parlez.

—Et connaissez-vous le nom de Levin de Knud?

Le souvenir de la scène qui s’était passée la surveille entre le gouverneur de Drontheim et Schumacker était trop récent dans l’esprit d’Éthel, pour que le nom de Levin de Knud ne la frappât point.

—Levin de Knud? dit-elle; il me semble que c’est cet homme pour lequel mon père a tant d’estime et presque tant d’affection.

—Comment! s’écria la grande femme.

—Oui, reprit la jeune fille, c’est ce Levin de Knud que mon seigneur et père défendait si vivement avant-hier contre le gouverneur de Drontheim.

Ces paroles redoublèrent la surprise de l’autre:

—Contre le gouverneur de Drontheim! Ne vous jouez pas de moi, ma fille. Ce sont vos intérêts qui m’amènent. Votre père prenait contre le gouverneur de Drontheim le parti du général Levin de Knud!

—Du général! il me semble que c’était du capitaine... Mais non; vous avez raison.—Mon père, poursuivit Éthel, paraissait conserver autant d’attachement à ce général Levin de Knud qu’il témoignait de haine au gouverneur du Drontheimhus.

—Voilà encore un étrange mystère! dit en elle-même la grande femme pâle, dont la curiosité s’allumait de plus en plus.—Ma chère enfant, que s’est-il donc passé entre votre père et le gouverneur de Drontheim?

L’interrogatoire fatiguait la pauvre Éthel, qui regarda fixement la grande femme.

—Suis-je donc une criminelle pour que vous m’interrogiez ainsi?

À ce mot si simple, l’inconnue parut interdite, comme si elle sentait le fruit de son adresse lui échapper. Elle reprit néanmoins, d’une voix légèrement émue:

—Vous ne me parleriez pas ainsi si vous saviez pourquoi et pour qui je viens.

—Quoi! dit Éthel, viendriez-vous de sa part? m’apporteriez-vous un message de lui?

Et tout son sang rougissait son beau visage; et tout son cœur s’était soulevé dans son sein, gonflé d’impatience et d’inquiétude.

—... De qui? demanda l’autre.

La jeune fille s’arrêta au moment de prononcer le nom adoré. Elle avait vu luire dans l’œil de l’étrangère un éclair de sombre joie qui semblait un rayon de l’enfer. Elle dit tristement:

—Vous ne savez pas de qui je veux parler. L’expression de l’attente trompée se peignit pour la seconde fois sur le visage bienveillant de l’autre.

—Pauvre jeune fille! s’écria-t-elle, que pourrais-je faire pour vous?

Éthel n’entendait pas. Sa pensée était derrière les montagnes du septentrion, à la suite de l’aventureux voyageur. Sa tête s’était baissée sur son sein, et ses mains s’étaient jointes comme d’elles-mêmes.

—Votre père espère-t-il sortir de cette prison? Cette question, que l’inconnue répéta deux fois, ramena Éthel à elle-même.

—Oui, dit-elle.

Et une larme roula dans ses yeux.

Ceux de l’étrangère s’étaient animés à cette réponse.

—Il l’espère, dites-moi! et comment? par quel moyen? quand?

—Il espère sortir de cette prison, parce qu’il espère sortir de la vie.

Il y a quelquefois dans la simplicité d’une âme douce et jeune une puissance qui se joue des ruses d’un cœur vieilli dans la méchanceté. Cette pensée parut agiter l’esprit de la grande femme, car l’expression de son visage changea tout à coup; et, posant sa main froide sur le bras d’Éthel:

—Écoutez-moi, dit-elle d’un ton qui était presque de la franchise; avez-vous entendu dire que les jours de votre père sont de nouveau menacés d’une enquête juridique? qu’il est soupçonné d’avoir fomenté une révolte parmi les mineurs du Nord?

Ces mots de révolte et d’enquête n’offraient pas d’idée claire à Éthel; elle leva son grand œil noir sur l’inconnue:

—Que voulez-vous dire?

—Que votre père conspire contre l’état; que son crime est presque découvert; que ce crime entraîne la peine de mort.

—Mort! crime!... s’écria la pauvre enfant.

—Crime et mort, dit gravement la femme étrangère.

—Mon père! mon noble père! poursuivit Éthel.

Hélas! lui qui passe ses jours à m’entendre lire l’Edda et l’Évangile! lui, conspirer! Que vous a-t-il donc fait?

—Ne me regardez pas ainsi; je vous le répète, je suis loin d'être votre ennemie. Votre père est soupçonné d’un grand crime, je vous en avertis. Peut-être, au lieu de ces témoignages de haine, aurais-je droit à quelque reconnaissance.

Ce reproche toucha Éthel.

—Oh! pardon, noble dame! pardon! Jusqu’ici quel être humain avons-nous vu qui ne fût de nos ennemis? J’ai été défiante envers vous; vous me le pardonnez, n’est-ce pas?

L’étrangère sourit.

—Quoi! ma fille! est-ce que jusqu’à ce jour vous n’avez pas encore rencontré un ami?

Une vive rougeur enflamma les joues d’Éthel. Elle hésita un moment.

—Oui.—Dieu connaît la vérité. Nous avons trouvé un ami, noble dame. Un seul!

—Un seul! dit précipitamment la grande femme. Nommez-le-moi, de grâce; vous ne savez pas combien il est important. C’est pour le salut de votre père. Quel est cet ami?

—Je l’ignore, dit Éthel. L’inconnue pâlit.

—Est-ce parce que je veux vous servir que vous vous jouez de moi? Songez qu’il s’agit des jours de votre père. Quel est, dites, quel est l’ami dont vous me parliez?

—Le ciel sait, noble dame, que je ne connais de lui que son nom, qui est Ordener.

Éthel dit ces mots avec cette peine que l’on éprouve à prononcer devant un indifférent le nom sacré qui réveille en nous tout ce qui aime.

—Ordener! Ordener! répéta l’inconnue avec une émotion étrange, tandis que ses mains froissaient vivement la blanche broderie de son voile.—Et quel est le nom de son père? demanda-t-elle d’une voix troublée.

—Je ne sais, répondit la jeune fille. Qu’importent sa famille et son père! Cet Ordener, noble dame, est le plus généreux des hommes.

Hélas! l’accent qui accompagnait cette parole avait livré tout le secret du cœur d’Éthel à la pénétration de l’étrangère.

L’étrangère prit un air calme et composé, et fit cette demande sans quitter la jeune fille du regard:

—Avez-vous entendu parler du prochain mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand-chancelier actuel, d’Ahlefeld?

Il fallut recommencer cette question, pour ramener l’esprit d’Éthel à des idées qui ne semblaient point l’intéresser.

—Je crois que oui, fut toute sa réponse.

Sa tranquillité, son air indifférent parurent surprendre l’inconnue.

—Eh bien! que pensez-vous de ce mariage?

Il lui fut impossible d’apercevoir la moindre altération dans les grands yeux d’Éthel tandis qu’elle répondait:

—En vérité, rien. Puisse leur union être heureuse!

—Les comtes Guldenlew et d’Ahlefeld, pères des deux fiancés, sont deux grands ennemis de votre père.

—Puisse, répéta doucement Éthel, l’union de leurs enfants être heureuse!

—Il me vient une idée, poursuivit l’astucieuse inconnue. Si les jours de votre père sont menacés, vous pourriez, à l’occasion de ce grand mariage, faire obtenir sa grâce par le fils du comte vice-roi.

—Les saints vous récompenseront de tous vos bons soins pour nous, noble dame; mais comment faire parvenir ma prière jusqu’au fils du vice-roi?

Ces paroles étaient prononcées avec tant de bonne foi qu’elles arrachèrent à l’étrangère un geste d’étonnement.

—Quoi! est-ce que vous ne le connaissez pas?

—Ce puissant seigneur! s’écria Éthel; vous oubliez qu’aucun de mes regards n’a encore franchi l’enceinte de cette forteresse.

—Mais vraiment, murmura entre ses dents la grande femme, que me disait donc ce vieux fou de Levin? Elle ne le connaît pas.—Impossible cependant! dit-elle en élevant la voix; vous devez avoir vu le fils du vice-roi, il est venu ici.

—Cela se peut, noble dame; de tous les hommes qui sont venus ici je n’ai jamais vu que lui, mon Ordener.

—Votre Ordener! interrompit l’inconnue.—Elle continua, sans paraître s’apercevoir de la rougeur d’Éthel:—Connaissez-vous un jeune homme au visage noble, à la taille élégante, à la démarche grave et assurée? son œil est doux et austère, son teint frais comme celui d’une jeune fille, ses cheveux châtains.

—Oh! s’écria la pauvre Éthel, c’est lui, c’est mon fiancé, mon adoré Ordener! Dites-moi, noble et chère dame, m’apportez-vous de ses nouvelles? Où l’avez-vous rencontré? Il vous a dit qu’il daignait m’aimer, n’est-il pas vrai? Il vous a dit qu’il avait tout mon amour. Hélas! une malheureuse prisonnière n’a que son amour au monde. Ce noble ami! Il n’y a pas huit jours, je le voyais encore à cette même place, avec son manteau vert, sous lequel bat un si généreux cœur, et cette plume noire qui se balançait avec tant de grâce sur son beau front.

Elle n’acheva pas. Elle vit la grande femme inconnue trembler, pâlir et rougir, et crier d’une voix foudroyante à ses oreilles:

—Malheureuse! tu aimes Ordener Guldenlew, le fiancé d’Ulrique d’Ahlefeld, le fils du mortel ennemi de ton père, du vice-roi de Norvège!

Éthel tomba évanouie.

XXXVII

CAUPOLICAN.
Marchez avec tant de précaution que la terre
elle-même n’entende pas le bruit de vos pas...
Redoublez de soins, mes amis... Si nous arrivons
sans être entendus, je vous réponds de la
victoire.
TUCAPEL.
La nuit a tout couvert de ses voiles; une
obscurité effrayante enveloppe la terre. Nous
n’entendons aucune sentinelle, nous n’avons point
aperçu d’espions.
RINGO.
Avançons!
. . . . . . . . . .
TUCAPEL.
Qu’entends-je? serions-nous découverts?
LOPE DE VEGA, l’Arauque dompté

—Dis-moi, Guldon Stayper, mon vieux camarade, sais-tu que la bise du soir commence à me rabattre vigoureusement les poils de mon bonnet sur le visage?

C’était Kennybol, qui, détachant un moment son regard du géant qui marchait en tête des révoltés, s’était tourné à demi vers l’un des montagnards que le hasard d’une course désordonnée avait placé près de lui.

Celui-ci secoua la tête, et changea d’épaule la bannière qu’il portait, avec un grand soupir de lassitude.

—Hum! je crois, notre capitaine, que dans ces maudites gorges du Pilier-Noir, où le vent se précipite comme un torrent, nous n’aurons pas tout à fait aussi chaud cette nuit qu’une flamme qui danse sur la braise.

—Il faudra faire de tels feux que les vieilles chouettes en soient éveillées au haut des rochers, dans leurs palais de ruines. Je n’aime pas les chouettes; dans cette horrible nuit où j’ai vu la fée Ubfem, elle avait la forme d’une chouette.

—Par saint Sylvestre! interrompit Guldon Stayper en détournant la tête, l’ange du vent nous donne de furieux coups d’ailes!—Si l’on m’en croit, capitaine Kennybol, on mettra le feu à tous les sapins d’une montagne. D’ailleurs ce sera une belle chose à voir qu’une armée se chauffant avec une forêt.

—À Dieu ne plaise, mon cher Guldon! et les chevreuils! et les gerfauts! et les faisans! fais cuire le gibier, à merveille; mais ne le fais pas brûler.

Le vieux Guldon se mit à rire:

—Notre capitaine, tu es bien toujours le même démon Kennybol, le loup des chevreuils, l’ours des loups, et le buffle des ours!

—Sommes-nous encore loin du Pilier-Noir? demanda une voix parmi les chasseurs.

—Compagnon, répondit Kennybol, nous entrerons dans les gorges à la nuit tombante; nous voici dans un instant aux Quatre-Croix. Il se fit un moment de silence, pendant lequel on n’entendit que le bruit multiplié des pas, le gémissement de la bise, et le chant éloigné de la bande des forgerons du lac Smiasen.

—Ami Guldon Stayper, reprit Kennybol après avoir sifflé l’air du chasseur Rollon, tu viens de passer quelques jours à Drontheim?

—Oui, notre capitaine; notre frère Georges Stayper le pêcheur était malade, et j’ai été le remplacer pendant quelque temps dans sa barque, afin que sa pauvre famille ne mourût pas de faim pendant qu’il serait mort de maladie.

—Et puisque tu arrives de Drontheim, as-tu eu occasion de voir ce comte, le prisonnier... Schumacker... Gleffenhem... quel est son nom déjà? cet homme enfin au nom duquel nous nous révoltons contre la tutelle royale, et dont tu portes sans doute les armoiries brodées sur cette grande bannière couleur de feu?

—Elle est bien lourde! dit Guldon.—Tu veux parler du prisonnier du château-fort de Munckholm, le comte?... enfin soit. Et comment veux-tu, notre brave capitaine, que je l’aie vu? il m’aurait fallu, ajouta-t-il en baissant la voix, les yeux de ce démon qui marche devant nous, sans pourtant laisser derrière lui l’odeur du soufre, de ce Han d’Islande qui voit à travers les murs, ou l’anneau de la fée Mab qui passe par le trou des serrures.—Il n’y a en ce moment parmi nous, j’en suis sûr, qu’un seul homme qui ait vu le comte... le prisonnier dont tu me parles.

—Un seul? Ah! le seigneur Hacket? Mais ce Hacket n’est plus parmi nous. Il nous a quittés cette nuit pour retourner...

—Ce n’est point le seigneur Hacket que je veux dire, notre capitaine.

—Et qui donc?

—Ce jeune homme au manteau vert, à la plume noire, qui est tombé au milieu de nous cette nuit.

—Eh bien?

—Eh bien! dit Guldon en se rapprochant de Kennybol, c’est celui-là qui connaît le comte... ce fameux comte, enfin, comme je te connais, notre capitaine Kennybol.

Kennybol regarda Guldon, cligna de l’œil gauche en faisant claquer ses dents, et lui frappa sur l’épaule avec cette exclamation triomphale qui échappe à notre amour-propre, quand nous sommes contents de notre pénétration:—Je m’en doutais!

—Oui, notre capitaine, poursuivit Guldon Stayper en replaçant l’étendard couleur de feu sur l’épaule délassée, je te proteste que le jeune homme vert a vu le comte...—je ne sais comment tu l’appelles, celui donc pour qui nous allons nous battre.—dans le donjon même de Munckholm, et qu’il ne paraissait pas attacher moins d’importance à entrer dans cette prison, que toi ou moi à pénétrer dans un parc royal.

—Et comment sais-tu cela, notre frère Guldon?

Le vieux montagnard saisit le bras de Kennybol, puis, entr’ouvrant sa peau de loutre avec une précaution presque soupçonneuse:—Regarde! lui dit-il.

—Par mon très saint patron! s’écria Kennybol, cela brille comme du diamant!

C’était en effet une riche boucle de diamants, qui attachait le grossier ceinturon de Guldon Stayper.

—Et il est aussi vrai que c’est du diamant, repartit celui-ci en laissant tomber le pan de sa casaque, qu’il est vrai que la lune est à deux journées de marche de la terre, et que le cuir de mon ceinturon est du cuir de buffle mort.

Mais les traits de Kennybol s’étaient rembrunis, et avaient passé de l’étonnement à la sévérité. Il baissa les yeux vers la terre en disant avec une sorte de solennité sauvage:

—Guldon Stayper, du village de Chol-Soe, dans les montagnes de Kole, ton père, Medprath Stayper, est mort à cent deux ans, sans avoir rien à se reprocher, car ce ne sont pas des forfaitures que de tuer par mégarde un daim ou un élan du roi.—Guldon Stayper, tu as sur ta tête grise cinquante-sept bonnes années, ce qui n’est jeunesse que pour le hibou.—Guldon Stayper, notre camarade, j’aimerais mieux pour toi que les diamants de cette boucle fussent des grains de mil, si tu ne l’as pas acquise légitimement, aussi légitimement que le faisan royal acquiert la balle de plomb du mousquet.

En prononçant cette singulière admonestation, il y avait dans l’accent du chef montagnard à la fois de la menace et de l’onction.

—Aussi vrai que notre capitaine Kennybol est le plus hardi chasseur de Kole, répondit Guldon sans s’émouvoir, et que ces diamants sont des diamants, je les possède en légitime propriété.

—Vraiment! reprit Kennybol avec une inflexion de voix qui tenait le milieu entre la confiance et le doute.

—Dieu et mon patron béni savent, reprit Guldon, que c’était un soir, au moment où je venais d’indiquer le Spladgest de Drontheim à des enfants de notre bonne mère la Norvège, qui apportaient le corps d’un officier trouvé sur les grèves d’Urchtal.—Il y a de ceci huit jours environ.—Un jeune homme s’avança vers ma barque:—À Munckholm! me dit-il. Je m’en souciais peu, notre capitaine; un oiseau ne vole pas volontiers autour d’une cage. Cependant le jeune seigneur avait la mine haute et fière, il était suivi d’un domestique qui menait deux chevaux; il avait sauté dans ma barque d’un air d’autorité; je pris mes rames,—c’est-à-dire les rames de mon frère. C’était mon bon ange qui le voulait. En arrivant, le jeune passager, après avoir parlé au seigneur sergent, qui commandait sans doute le fort, m’a jeté pour paiement, et Dieu m’entend, notre capitaine, oui, cette boucle de diamants que je viens de te montrer, et qui eût dû appartenir à mon frère Georges, et non à moi, si, à l’heure où le voyageur, que le ciel assiste, m’a pris, la journée que je faisais pour Georges n’eût été finie. Cela est la vérité, capitaine Kennybol.

—Bien.

Peu à peu la physionomie du chef reprit autant de sérénité que son expression, naturellement sombre et dure, le lui permettait, et il demanda à Guldon, d’une voix radoucie:

—Et tu es sûr, notre vieux camarade, que ce jeune homme est le même qui est maintenant derrière nous avec ceux de Norbith?

—Sûr. Je n’oublierais pas, entre mille visages, le visage de celui qui a fait ma fortune. D’ailleurs, c’est le même manteau, la même plume noire.

—Je te crois, Guldon.

—Et il est clair qu’il allait voir le fameux prisonnier; car, si ce n’eût pas été pour quelque grand mystère, il n’eût point récompensé ainsi le batelier qui l’amenait; et d’ailleurs, maintenant qu’il se retrouve avec nous...

—Tu as raison.

—Et j’imagine, notre capitaine, que le jeune étranger est peut-être bien plus en crédit auprès du comte que nous allons délivrer, que le seigneur Hacket, qui ne me semble bon, sur mon âme, qu’à miauler comme un chat sauvage.

Kennybol fit un signe de tête expressif.

—Notre camarade, tu as dit ce que j’allais dire. Je serais, dans toute cette affaire, bien plus tenté d’obéir à ce jeune seigneur qu’à l’envoyé Hacket. Que saint Sylvestre et saint Olaüs me soient en aide; si le démon islandais nous commande, je pense, camarade Guldon, que nous le devons beaucoup moins au corbeau bavard Hacket, qu’à cet inconnu.

—Vrai, notre capitaine? demanda Guldon. Kennybol ouvrait la bouche pour répondre, quand il se sentit frapper sur l’épaule. C’était Norbith.

—Kennybol, nous sommes trahis! Gormon Woëstroem vient du sud. Tout le régiment des arquebusiers marche contre nous. Les hulans de Slesvig sont à Sparbo; trois compagnies de dragons danois attendent des chevaux au village de Loevig. Tout le long de la route, il a vu autant de casaques vertes que de buissons. Hâtons-nous de gagner Skongen; ne faisons point halte avant d’y être entrés. Là, du moins, nous pourrons nous défendre. Encore, Gormon croit-il avoir vu des mousquetons briller à travers les broussailles, en longeant les gorges du Pilier-Noir.

Le jeune chef était pâle, agité; cependant son regard et le son de sa voix annonçaient encore l’audace et la résolution.

—Impossible! s’écria Kennybol.

—Certain! certain! dit Norbith.

—Mais le seigneur Hacket...

—Est un traître ou un lâche. Sois sûr de ce que je dis, camarade Kennybol.—Où est-il, ce Hacket?

En ce moment le vieux Jonas aborda les deux chefs. Au découragement profond empreint dans tous ses traits, il était facile de voir qu’il était instruit de la fatale nouvelle.

Les regards des deux vieillards, Jonas et Kennybol, se rencontrèrent, et tous deux se mirent à hocher la tête comme d’un mutuel accord.

—Eh bien! Jonas? Eh bien! Kennybol? dit Norbith.

Cependant le vieux chef des mineurs de Fa-roër avait passé lentement sa main sur son front ridé, et il répondait à voix basse au coup d’œil du vieux chef des montagnards de Kole:

—Oui, cela est trop vrai, cela est trop sûr. C’est Gormon Woëstroem qui les a vus.

—Si la chose est ainsi, dit Kennybol, que faire?

—Que faire? répliqua Jonas.

—J’estime, camarade Jonas, que nous agirions sagement de nous arrêter.

—Et plus sagement encore, notre frère Kennybol, de reculer.

—S’arrêter! reculer! s’écria Norbith. Il faut avancer!

Les deux vieillards tournèrent vers le jeune homme un regard froid et surpris.

—Avancer! dit Kennybol. Et les arquebusiers de Munckholm!

—Et les hulans de Slesvig! ajouta Jonas.

—Et les dragons danois! reprit Kennybol. Norbith frappa la terre du pied.

—Et la tutelle royale! et ma mère, qui meurt de faim et de froid!

—Démons! la tutelle royale! dit le mineur Jonas, avec une sorte de frémissement.

—Qu’importe! dit le montagnard Kennybol. Jonas prit Kennybol par la main.

—Notre compagnon le chasseur, vous n’avez pas l’honneur d'être pupille de notre glorieux souverain Christiern IV. Puisse le saint roi Olaüs, qui est au ciel, nous délivrer de la tutelle!

—Demande ce bienfait à ton sabre! dit Norbith d’une voix farouche.

—Les paroles hardies coûtent peu à un jeune homme, camarade Norbith, répondit Kennybol, mais songez que si nous allons plus loin, toutes ces casaques vertes...

—Je songe que nous aurons beau rentrer dans nos montagnes, comme des renards devant les loups, on connaît nos noms et notre révolte; et, mourir pour mourir, j’aime mieux la balle d’une arquebuse que la corde d’un gibet.

Jonas remua la tête de haut en bas en signe d’adhésion.

—Diable! la tutelle pour nos frères! le gibet pour nous! Norbith pourrait bien avoir raison.

—Donne-moi la main, mon brave Norbith, dit Kennybol; il y a danger des deux côtés. Il vaut mieux marcher droit au précipice qu’y tomber à reculons.

—Allons! allons donc! s’écria le vieux Jonas, en faisant sonner le pommeau de son sabre.

Norbith leur serra vivement la main.

—Frères, écoutez! Soyez audacieux comme moi, je serai prudent comme vous. Ne nous arrêtons aujourd’hui qu’à Skongen; la garnison est faible et nous l’écraserons. Franchissons, puisqu’il le faut, les défilés du Pilier-Noir, mais dans un profond silence. Il faut les traverser, quand même ils seraient surveillés par l’ennemi.

—Je crois que les arquebusiers ne sont pas encore au pont de l’Ordals, avant Skongen. Mais, n’importe. Silence!

—Silence! soit, répéta Kennybol.

—Maintenant, Jonas, reprit Norbith, retournons tous deux à notre poste. Demain peut-être nous serons à Drontheim, malgré les arquebusiers, les hulans, les dragons et tous les justaucorps verts du midi.

Les trois chefs se quittèrent. Bientôt le mot d’ordre silence! passa de rang en rang, et cette bande de rebelles, un moment auparavant si tumultueuse, ne fut plus, dans ces déserts rembrunis par les approches de la nuit, que comme une troupe de fantômes muets, qui se promène sans bruit dans les sentiers tortueux d’un cimetière.

Cependant la route qu’ils suivaient se rétrécissait de moment en moment, et semblait s’enfoncer par degrés entre deux remparts de rochers qui devenaient de plus en plus escarpés. À l’instant où la lune rougeâtre se leva au milieu d’un amas froid de nuages qui déroulaient autour d’elle leurs formes bizarres avec une mobilité fantastique, Kennybol s’inclina vers Guldon Stayper:

—Nous allons entrer dans le défilé du Pilier-Noir. Silence!

En effet, on entendait déjà le bruit du torrent qui suit entre les deux montagnes tous les détours du chemin, et l’on voyait au midi l’énorme pyramide oblongue de granit, qu’on a nommée le Pilier-Noir, se dessiner sur le gris du ciel et sur la neige des montagnes environnantes; tandis que l’horizon de l’ouest, chargé de brouillards, était borné par l’extrémité de la forêt du Sparbo et par un long amphithéâtre de rochers, étagés comme un escalier de géants.

Les révoltés, contraints d’allonger leurs colonnes dans ces routes tortueuses étranglées entre deux montagnes, continuèrent leur marche. Ils pénétrèrent dans ces gorges profondes sans allumer de torches, sans pousser de clameurs. Le bruit même de leurs pas ne s’entendait point au milieu du fracas assourdissant des cascades et des rugissements d’un vent violent qui ployait les forêts druidiques et faisait tournoyer les nuées autour des pitons revêtus de glace et de neige. Perdue dans les sombres profondeurs du défilé, la lumière souvent voilée de la lune, ne descendait pas jusqu’aux fers de leurs piques, et les aigles blancs qui passaient par intervalles au-dessus de leurs têtes ne se doutaient pas qu’une aussi grande multitude d’hommes troublât en ce moment leurs solitudes.

Une fois le vieux Guldon Stayper toucha l’épaule de Kennybol de la crosse de sa carabine.

—Capitaine! notre capitaine! je vois quelque chose reluire derrière cette touffe de houx et de genêts.

—Je le vois également, répondit le chef montagnard; c’est l’eau du torrent qui réfléchit les nuages.

Et l’on passa outre.

Une autre fois Guldon arrêta brusquement son chef par le bras.

—Regarde, lui dit-il, ne sont-ce pas des mousquetons qui brillent là-haut dans l’ombre de ce rocher?

Kennybol secoua la tête, puis après un moment d’attention:—Rassure-toi, frère Guldon. C’est un rayon de la lune qui tombe sur un pic de glace.

Aucun sujet d’alarme ne se présenta plus autour d’eux, et les diverses bandes, paisiblement déroulées dans les sinuosités du défilé, oublièrent insensiblement tout ce que la position du lieu présentait de danger.

Après deux heures de marche souvent pénible, au milieu des troncs d’arbres et des quartiers de granit dont le chemin était obstrué, l’avant-garde entra dans le montueux bouquet de sapins qui termine la gorge du Pilier-Noir, et au-dessus duquel pendent de hauts rochers noirs et moussus.

Guldon Stayper se rapprocha de Kennybol, affirmant qu’il se félicitait d'être enfin sur le point de sortir de ce maudit coupe-gorge, et qu’il fallait rendre grâce à saint Silvestre de ce que le Pilier-Noir ne leur avait pas été fatal.

Kennybol se mit à rire, jurant qu’il n’avait jamais partagé ces terreurs de vieilles femmes; car pour la plupart des hommes, quand le péril est passé, il n’a point existé, et l’on cherche alors à prouver, par l’incrédulité que l’on montre, le courage qu’on n’aurait peut-être pas montré.

En ce moment, deux petites lueurs rondes, pareilles à deux charbons ardents, qui se mouvaient dans l’épaisseur du taillis, appelèrent son attention.

—Par le salut de mon âme! dit-il à voix basse, en secouant le bras de Guldon, voilà, certes, deux yeux de braise qui doivent appartenir au plus beau chatpard qui ait jamais miaulé dans un hallier.

—Tu as raison, répondit le vieux Stayper, et s’il ne marchait pas devant nous, je croirais plutôt que ce sont les yeux maudits du démon d’Isl...

—Chut! cria Kennybol.

Puis, saisissant sa carabine:

—En vérité, poursuivit-il, il ne sera pas dit qu’une aussi belle pièce aura passé impunément sous les yeux de Kennybol.

Le coup était parti avant que Guldon Stayper, qui s’était jeté sur le bras de l’imprudent chasseur, eût pu l’arrêter.—Ce ne fut pas la plainte aiguë d’un chat sauvage qui répondit à la bruyante détonation de la carabine, ce fut un affreux grondement de tigre, suivi d’un éclat de rire humain, plus affreux encore.

On n’entendit pas le retentissement du coup de feu se prolonger, et mourir d’écho en écho dans les profondeurs des montagnes; car à peine la lumière de la carabine eut-elle brillé dans la nuit, à peine le bruit fatal de la poudre eut-il éclaté dans le silence, qu’un millier de voix formidables s’élevèrent inattendues sur les monts, dans les gorges, dans les forêts; qu’un cri de vive le Roi! immense comme un tonnerre, roula sur la tête des rebelles, à leurs côtés, devant et derrière eux, et que la lueur meurtrière d’une mousqueterie terrible, éclatant de toutes parts, les frappant et les éclairant à la fois, leur fit voir, parmi les rouges tourbillons de fumée, un bataillon derrière chaque rocher, et un soldat derrière chaque arbre.

XXXVIII