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Han d'Islande

Chapter 50: XLVII
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About This Book

A youthful, fevered narrative set in a northern port town unfolds through abrupt, episodic scenes that privilege passionate invention over detailed observation. First love and intense feeling propel a series of fantastic and melodramatic incidents populated by vivid but schematic characters, exotic names, and enigmatic epigraphs. The prose alternates striking images and raw candor with awkward transitions and stylistic excesses, revealing an author experimenting boldly with scale and tone. Overall, the work reads as an energetic but uneven exercise in Romantic imagination, where imaginative daring and picturesque detail coexist with the naïveté and roughness of early artistic effort.

XLIV

C’était le malheur qui les rendait égaux.
CHARLES NODIER

C’en est donc fait; tout va s’accomplir, ou plutôt tout est déjà accompli. Il a sauvé le père de celle qu’il aimait, il l’a sauvée elle-même, en lui conservant l’appui paternel. La noble conspiration du jeune homme pour la vie de Schumacker a réussi; maintenant le reste n’est rien; il n’a plus qu’à mourir.

Que ceux qui l’ont cru coupable ou insensé le jugent maintenant, ce généreux Ordener, comme il se juge lui-même dans son âme avec un saint ravissement. Car ce fut toujours sa pensée, en entrant dans les rangs des rebelles, que, s’il ne pouvait empêcher l’exécution du crime de Schumacker, il pourrait du moins en empêcher le châtiment, en l’appelant sur sa propre tête.

—Hélas! s’était-il dit, sans doute Schumacker est coupable; mais, aigri par sa captivité et son malheur, son crime est pardonnable. Il ne veut que sa délivrance; il la tente, même par la rébellion.—D’ailleurs, que deviendra mon Éthel si on lui enlève son père; si elle le perd par l’échafaud, si un nouvel opprobre vient flétrir sa vie, que deviendra-t-elle, sans soutien, sans secours, seule dans son cachot, ou errante dans un monde d’ennemis? Cette pensée l’avait déterminé à son sacrifice, et il s’y était préparé avec joie; car le plus grand bonheur d’un être qui aime est d’immoler son existence, je ne dis pas à l’existence, mais à un sourire, à une larme de l'être aimé.

Il a donc été pris parmi les rebelles, il a été traîné devant les juges qui devaient condamner Schumacker, il a commis son généreux mensonge, il a été condamné, il va mourir d’une mort cruelle, d’un supplice ignominieux, il va laisser une mémoire souillée; mais que lui importe au noble jeune homme? il a sauvé le père de son Éthel.

Il est maintenant assis sur ses chaînes dans un cachot humide, où la lumière et l’air ne pénètrent qu’à peine par de sombres soupiraux; près de lui est la nourriture du reste de son existence, un pain noir, une cruche pleine d’eau. Un collier de fer pèse sur son cou, des bracelets, des carcans de fer pressent ses mains et ses pieds. Chaque heure qui s’écoule lui emporte plus de vie qu’une année n’en enlève aux autres mortels.—Il rêve délicieusement.

—Peut-être mon souvenir ne périra-t-il pas avec moi, du moins dans un des cœurs qui battent parmi les hommes! peut-être daignera-t-elle me donner une larme pour mon sang! peut-être consacrera-t-elle quelquefois un regret à celui qui lui a dévoué sa vie! peut-être, dans ses rêveries virginales, aura-t-elle parfois présente la confuse image de son ami! Qui sait d’ailleurs ce qui est derrière la mort? Qui sait si les âmes délivrées de leur prison matérielle ne peuvent pas quelquefois revenir veiller sur les âmes qu’elles aiment, commercer mystérieusement avec ces douces compagnes encore captives, et leur apporter en secret quelque vertu des anges et quelque joie du ciel?

Toutefois des idées amères se mêlaient à ces consolantes méditations. La haine que Schumacker lui avait témoignée au moment même de son sacrifice oppressait son cœur. Le cri déchirant qu’il avait entendu en même temps que son arrêt de mort l’avait ébranlé profondément; car, seul dans l’auditoire, il avait reconnu cette voix et compris cette douleur. Et puis, ne la reverra-t-il donc plus, son Éthel? ses derniers moments se passeront-ils dans la prison même qui la renferme, sans qu’il puisse encore une fois toucher la douce main, entendre la douce voix de celle pour qui il va mourir?

Il abandonnait ainsi son âme à cette vague et triste rêverie, qui est à la pensée ce que le sommeil est à la vie, quand le cri rauque des vieux verrous rouillés heurta rudement son oreille, déjà en quelque sorte attentive aux concerts de l’autre sphère où il allait s’envoler.—C’était la lourde porte de fer de son cachot, qui s’ouvrait en grondant sur ses gonds. Le jeune condamné se leva tranquille et presque joyeux, car il pensa que c’était le bourreau qui venait le chercher, et il avait déjà dépouillé l’existence comme le manteau qu’il foulait à ses pieds.

Il fut trompé dans son attente; une figure blanche et svelte venait d’apparaître au seuil de son cachot, pareille à une vision lumineuse. Ordener douta de ses yeux, et se demanda s’il n’était pas déjà dans le ciel. C’était elle, c’était son Éthel.

La jeune fille était tombée dans ses bras enchaînés; elle couvrait les mains d’Ordener de larmes, qu’essuyaient les longues tresses noires de ses cheveux épars; baisant les fers du condamné, elle meurtrissait ses lèvres pures sur les infâmes carcans; elle ne parlait pas, mais tout son cœur semblait prêt à s’échapper dans la première parole qui passerait à travers ses sanglots.

Lui, il éprouvait la joie la plus céleste qu’il eût éprouvée depuis sa naissance. Il serrait doucement son Éthel sur sa poitrine, et les forces réunies de la terre et de l’enfer n’eussent pu en ce moment dénouer les deux bras dont il l’environnait. Le sentiment de sa mort prochaine mêlait quelque chose de solennel à son ravissement, et il s’emparait de son Éthel comme s’il en eût déjà pris possession pour l’éternité.

Il ne demanda pas à cet ange comment elle avait pu pénétrer jusqu’à lui. Elle était là, pouvait-il penser à autre chose? D’ailleurs il ne s’en étonnait pas. Il ne se demandait pas comment cette jeune fille proscrite, faible, isolée, avait pu, malgré les triples portes de fer, et les triples rangs de soldats, ouvrir sa propre prison et celle de son amant; cela lui semblait simple; il portait en lui la conscience intime de ce que peut l’amour.

À quoi bon se parler avec la voix quand on se peut parler avec l'âme? Pourquoi ne pas laisser les corps écouter en silence le langage mystérieux des intelligences?—Tous deux se taisaient, parce qu’il y a des émotions qu’on ne saurait exprimer qu’en se taisant.

Cependant la jeune fille souleva enfin sa tête appuyée sur le cœur tumultueux du jeune homme.

—Ordener, dit-elle, je viens te sauver; et elle prononça cette parole d’espérance avec une angoisse douloureuse.

Ordener secoua la tête en souriant.

—Me sauver, Éthel! tu t’abuses; la fuite est impossible.

—Hélas! je le sais trop. Ce château est peuplé de soldats, et toutes les portes qu’il faut traverser pour arriver ici sont gardées par des archers et des geôliers qui ne dorment pas.—Elle ajouta avec effort: Mais je t’apporte un autre moyen de salut.

—Va, ton espérance est vaine. Ne te berce pas de chimères, Éthel; dans quelques heures un coup de hache les dissiperait trop cruellement.

—Oh! n’achève pas! Ordener! tu ne mourras pas. Oh! dérobe-moi cette affreuse pensée, ou plutôt, oui, présente-la-moi dans toute son horreur, pour me donner la force d’accomplir ton salut et mon sacrifice.

Il y avait dans l’accent de la jeune fille une expression indéfinissable, Ordener la regarda doucement:

—Ton sacrifice! que veux-tu dire?

Elle cacha son visage dans ses mains, et sanglota en disant d’une voix inarticulée:—O Dieu!

Cet abattement fut de courte durée; elle se releva; ses yeux brillaient, sa bouche souriait. Elle était belle comme un ange qui remonte de l’enfer au ciel.

—Écoutez, mon Ordener, votre échafaud ne s’élèvera pas. Pour que vous viviez, il suffit que vous promettiez d’épouser Ulrique d’Ahlefeld.

—Ulrique d’Ahlefeld! ce nom dans ta bouche, mon Éthel!

—Ne m’interrompez pas, poursuivit-elle avec le calme d’une martyre qui subit sa dernière torture; je viens ici envoyée par la comtesse d’Ahlefeld. On vous promet d’obtenir votre grâce du roi, si l’on obtient en échange votre main pour la fille du grand-chancelier. Je viens ici vous demander le serment d’épouser Ulrique et de vivre pour elle. On m’a choisie pour messagère, parce qu’on a pensé que ma voix aurait quelque puissance sur vous.

—Éthel, dit le condamné d’une voix glacée, adieu; en sortant de ce cachot, dites qu’on fasse venir le bourreau.

Elle se leva, resta un moment devant lui debout, pâle et tremblante; puis ses genoux fléchirent, elle tomba à genoux sur la pierre en joignant les mains.

—Que lui ai-je fait? murmura-t-elle d’une voix éteinte.

Ordener, muet, fixait son regard sur la pierre.

—Seigneur, dit-elle, se traînant à genoux jusqu’à lui, vous ne me répondez pas? Vous ne voulez donc plus me parler?—Il ne me reste plus qu’à mourir.

Une larme roula dans les yeux du jeune homme.

—Éthel, vous ne m’aimez plus.

—O Dieu! s’écria la pauvre jeune fille, serrant dans ses bras les genoux du prisonnier, je ne l’aime plus! Tu dis que je ne t’aime plus, mon Ordener. Est-il bien vrai que tu as pu dire cela?

—Vous ne m’aimez plus, puisque vous me méprisez.

Il se repentit à l’instant même d’avoir prononcé cette parole cruelle; car l’accent d’Éthel fut déchirant, quand elle jeta ses bras adorés autour de son cou, en criant d’une voix étouffée par les larmes:

—Pardonne-moi, mon bien-aimé Ordener, pardonne-moi comme je te pardonne. Moi! te mépriser, grand Dieu! n’es-tu pas mon bien, mon orgueil, mon idolâtrie?—Dis-moi, est-ce qu’il y avait dans mes paroles autre chose qu’un profond amour, qu’une brûlante admiration pour toi? Hélas! ton langage sévère m’a fait bien du mal, quand je venais pour te sauver, mon Ordener adoré, en immolant tout mon être au tien.

—Eh bien, répondit le jeune homme radouci en essuyant les pleurs d’Éthel avec des baisers, n’était-ce pas me montrer peu d’estime que de me proposer de racheter ma vie par l’abandon de mon Éthel, par un lâche oubli de mes serments, par le sacrifice de mon amour?—Il ajouta, l’œil fixé sur Éthel:—De mon amour, pour lequel je verse aujourd’hui tout mon sang. Un long gémissement précéda la réponse d’Éthel.

—Écoute-moi encore, mon Ordener, ne m’accuse pas si vite. J’ai peut-être plus de force qu’il n’appartient d’ordinaire à une pauvre femme.—Du haut de notre donjon on voit construire, dans la place d’Armes l’échafaud qui t’est destiné. Ordener! tu ne connais pas cette affreuse douleur de voir lentement se préparer la mort de celui qui porte avec lui notre vie! La comtesse d’Ahlefeld, près de laquelle j’étais quand j’ai entendu prononcer ton arrêt funèbre, est venue me trouver au donjon, où j’étais rentrée avec mon père. Elle m’a demandé si je voulais te sauver, elle m’a offert cet odieux moyen; mon Ordener, il fallait détruire ma pauvre destinée, renoncer à toi, te perdre pour jamais, donner à une autre cet Ordener, toute la félicité de la délaissée Éthel, ou te livrer au supplice; on me laissait le choix entre mon malheur et ta mort; je n’ai pas balancé.

Il baisa avec respect la main de cet ange.

—Je ne balance pas non plus, Éthel. Tu ne serais pas venue m’offrir la vie avec la main d’Ulrique d’Ahlefeld si tu avais su comment il se fait que je meurs.

—Quoi? Quel mystère?....

—Permets-moi d’avoir un secret pour toi, mon Éthel bien-aimée. Je veux mourir sans que tu saches si tu me dois de la reconnaissance ou de la haine pour ma mort.

—Tu veux mourir! Tu veux donc mourir! O Dieu! et cela est vrai, et l’échafaud se dresse en ce moment, et aucune puissance humaine ne peut délivrer mon Ordener qu’on va tuer! Dis-moi, jette un regard sur ton esclave, sur ta compagne, et promets-moi, bien-aimé Ordener, de m’entendre sans colère. Es-tu bien sûr, réponds à ton Éthel comme à Dieu, que tu ne pourrais mener une vie heureuse auprès de cette femme, de cette Ulrique d’Ahlefeld? en es-tu bien sûr, Ordener? Elle est peut-être, sans doute même, belle, douce, vertueuse; elle vaut mieux que celle pour qui tu péris.—Ne détourne pas la tête, cher ami, mon Ordener. Tu es si noble et si jeune pour monter sur un échafaud! Eh bien! tu irais vivre avec elle dans quelque brillante ville où tu ne penserais plus à ce funeste donjon; tu laisserais couler paisiblement tes jours sans t’informer de moi; j’y consens, tu me chasserais de ton cœur, même de ton souvenir, Ordener. Mais vis, laisse-moi ici seule, c’est à moi de mourir. Et, crois-moi, quand je te saurai dans les bras d’une autre, tu n’auras pas besoin de t’inquiéter de moi; je ne souffrirai pas longtemps.

Elle s’arrêta; sa voix se perdait dans les larmes. Cependant on lisait dans son regard désolé le désir douloureux de remporter la victoire fatale dont elle devait mourir.

Ordener lui dit:

—Éthel, ne me parle plus de cela. Qu’il ne sorte en ce moment de nos bouches d’autres noms que le tien et le mien.

—Ainsi, reprit-elle, hélas! hélas! tu veux donc mourir?

—Il le faut. J’irai avec joie à l’échafaud pour toi; j’irais avec horreur à l’autel pour toute autre femme. Ne m’en parle plus; tu m’affliges et tu m’offenses.

Elle pleurait en murmurant toujours:—Il va mourir, ô Dieu! et d’une mort infâme!

Le condamné répondit avec un sourire:

—Crois-moi, Éthel, il y a moins de déshonneur dans ma mort que dans la vie telle que tu me la proposes.

En ce moment, son regard, se détachant de son Éthel éplorée, aperçut un vieillard vêtu d’habits ecclésiastiques, qui se tenait debout dans l’ombre, sous la voûte basse de la porte:

—Que voulez-vous? dit-il brusquement.

—Seigneur, je suis venu avec l’envoyée de la comtesse d’Ahlefeld. Vous ne m’avez point aperçu, et j’attendais en silence que vos yeux tombassent sur moi.

En effet, Ordener n’avait vu que son Éthel, et celle-ci, voyant Ordener, avait oublié son compagnon.

—Je suis, continua le vieillard, le ministre chargé....

—J’entends, dit le jeune homme. Je suis prêt.

Le ministre s’avança vers lui.

—Dieu est prêt aussi à vous recevoir, mon fils.

—Seigneur ministre, reprit Ordener, votre visage ne m’est pas inconnu. Je vous ai vu quelque part. Le ministre s’inclina.

—Je vous reconnais aussi, mon fils. C’était dans la tour de Vygla. Nous avons tous deux montré ce jour-là combien les paroles humaines ont peu de certitude. Vous m’avez promis la grâce de douze malheureux condamnés, et moi je n’ai point cru en votre promesse, ne pouvant deviner que vous fussiez ce que vous êtes, le fils du vice-roi; et vous, seigneur, qui comptiez sur votre puissance et sur votre rang, en me donnant cette assurance....

Ordener acheva la pensée qu’Athanase Munder n’osait compléter.

—Je ne puis aujourd’hui obtenir aucune grâce, pas même la mienne; vous avez raison, seigneur ministre. Je respectais trop peu l’avenir; il m’en a puni, en me montrant sa puissance supérieure à la mienne.

Le ministre baissa la tête.

—Dieu est fort, dit-il.

Puis il releva ses yeux bienveillants sur Ordener en ajoutant:

—Dieu est bon.

Ordener, qui paraissait préoccupé, s’écria, après un court silence:

—Écoutez, seigneur ministre, je veux tenir la promesse que je vous ai faite dans la tour de Vygla. Quand je serai mort, allez trouver à Berghen mon père, le vice-roi de Norvège, et dites-lui que la dernière grâce que lui demande son fils, c’est celle de vos douze protégés. Il vous l’accordera, j’en suis sûr.

Une larme d’attendrissement mouilla le visage vénérable d’Athanase.

—Mon fils, il faut que de nobles pensées remplissent votre âme, pour savoir, dans la même heure, rejeter avec courage votre propre grâce et solliciter avec bonté celle des autres. Car j’ai entendu vos refus; et, tout en blâmant le dangereux excès d’une passion humaine, j’en ai été profondément touché. Maintenant je me dis: Unde scelus? Comment se fait-il qu’un homme qui approche tant du vrai juste se soit souillé du crime pour lequel il est condamné?

—Mon père, je ne l’ai point dit à cet ange, je ne puis vous le dire. Croyez seulement que la cause de ma condamnation n’est point un crime.

—Comment? expliquez-vous, mon fils.

—Ne me pressez pas, répondit le jeune homme avec fermeté. Laissez-moi emporter dans le tombeau le secret de ma mort.

—Ce jeune homme ne peut être coupable, murmura le ministre.

Alors il tira de son sein un crucifix noir, qu’il plaça sur une sorte d’autel grossièrement formé d’une dalle de granit adossée au mur humide de la prison. Près du crucifix il posa une petite lampe de fer allumée, qu’il avait apportée avec lui, et une bible ouverte.

—Mon fils, priez et méditez. Je reviendrai dans quelques heures.—Allons, ajouta-t-il, se tournant vers Éthel, qui, pendant tout l’entretien d’Ordener et d’Athanase, avait gardé le silence du recueillement, il faut quitter le prisonnier. Le temps s’écoule.

Elle se leva radieuse et tranquille; quelque chose de divin enflammait son regard:

—Seigneur ministre, je ne puis vous suivre encore. Il faut auparavant que vous ayez uni Éthel Schumacker à son époux Ordener Guldenlew.

Elle regarda Ordener:

—Si tu étais encore puissant, libre et glorieux, mon Ordener, je pleurerais et j’éloignerais ma fatale destinée de la tienne.—Mais maintenant que tu ne crains plus la contagion de mon malheur, que tu es ainsi que moi captif, flétri, opprimé, maintenant que tu vas mourir, je viens à toi, espérant que tu daigneras du moins, Ordener, mon seigneur, permettre à celle qui n’aurait pu être la compagne de ta vie, d'être la compagne de ta mort; car tu m’aimes assez, n’est-il pas vrai, pour n’avoir pas douté un instant que je n’expire en même temps que toi?

Le condamné tomba à ses pieds et baisa le bas de sa robe.

—Vous, vieillard, continua-t-elle, vous allez nous tenir lieu de familles et de pères; ce cachot sera le temple; cette pierre, l’autel. Voici mon anneau, nous sommes à genoux devant Dieu et devant vous. Bénissez-nous et lisez les paroles saintes qui vont unir Éthel Schumacker à Ordener Guldenlew, son seigneur.

Et ils s’étaient agenouillés ensemble devant le prêtre, qui les contemplait avec un étonnement mêlé de pitié.

—Comment, mes enfants! que faites-vous?

—Mon père, dit la jeune fille, le temps presse. Dieu et la mort nous attendent.

On rencontre quelquefois dans la vie des puissances irrésistibles, des volontés auxquelles on cède soudain comme si elles avaient quelque chose de plus que les volontés humaines. Le prêtre leva les yeux en soupirant.

—Que le Seigneur me pardonne si ma condescendance est coupable! Vous vous aimez, vous n’avez plus que bien peu de temps à vous aimer sur la terre; je ne crois pas manquer à nos saints devoirs en légitimant votre amour.

La douce et redoutable cérémonie s’accomplit. Ils se levèrent tous deux sous la dernière bénédiction du prêtre; ils étaient époux.

Le visage du condamné brillait d’une douloureuse joie; on eût dit qu’il commençait à sentir l’amertume de la mort, à présent qu’il essayait la félicité de la vie. Les traits de sa compagne étaient sublimes de grandeur et de simplicité; elle était encore modeste comme une jeune vierge, et déjà presque fière comme une jeune épouse.

—Écoute-moi, mon Ordener, dit-elle; n’est-il pas vrai que nous sommes maintenant heureux de mourir, puisque la vie ne pouvait nous réunir? Tu ne sais pas, ami, ce que je ferai,—je me placerai aux fenêtres du donjon de manière à te voir monter sur l’échafaud, afin que nos âmes s’envolent ensemble dans le ciel. Si j’expire avant que la hache ne tombe, je t’attendrai; car nous sommes époux, mon Ordener adoré, et ce soir le cercueil sera notre lit nuptial.

Il la pressa sur son cœur gonflé et ne put prononcer que ces mots, qui étaient l’idée de toute son existence:

—Éthel, tu es donc à moi!

—Mes enfants, dit la voix attendrie de l’aumônier, dites-vous adieu. Il est temps.

—Hélas! s’écria Éthel.

Toute sa force d’ange lui revint, et elle se prosterna devant le condamné:

—Adieu! mon Ordener bien-aimé; mon seigneur, donnez-moi votre bénédiction.

Le prisonnier accomplit ce vœu touchant, puis il se retourna pour saluer le vénérable Athanase Munder. Le vieillard était également agenouillé devant lui.

—Qu’attendez-vous, mon père? demanda-t-il surpris.

Le vieillard le regarda d’un air humble et doux:

—Votre bénédiction, mon fils.

—Que le ciel vous bénisse et appelle sur vous toutes les félicités que vos prières appellent sur vos frères les autres hommes, répondit Ordener d’un accent ému et solennel.

Bientôt la voûte sépulcrale entendit les derniers adieux et les derniers baisers; bientôt les durs verrous se refermèrent bruyamment, et la porte de fer sépara les deux jeunes époux, qui allaient mourir après s'être donné rendez-vous dans l’éternité.

XLV

À qui me livrera Louis Perez, mort ou vif,
Je lui donne deux mille écus.
CALDERON. Louis Perez de Galice

—Baron Voethaün, colonel des arquebusiers de Munckholm, quel est celui des soldats qui ont combattu sous vos ordres au Pilier-Noir, qui a fait Han d’Islande prisonnier? Nommez-le au tribunal, afin qu’il reçoive les mille écus royaux promis pour cette capture.

Ainsi parle au colonel des arquebusiers le président du tribunal. Le tribunal est assemblé; car, selon l’usage ancien de Norvège, les juges qui prononcent sans appel doivent rester sur leurs sièges jusqu’à ce que l’arrêt qu’ils ont rendu soit exécuté. Devant eux est le géant, qu’on vient de ramener, portant à son cou la corde qui doit le porter à son tour dans quelques heures.

Le colonel, assis près de la table du secrétaire intime, se lève. Il salue le tribunal et l’évêque, qui est remonté sur son trône.

—Seigneurs juges, le soldat qui a pris Han d’Islande est dans cette enceinte. Il se nomme Toric Belfast, second arquebusier de mon régiment.

—Qu’il vienne donc, reprend le président, recevoir la récompense promise.

Un jeune soldat, en uniforme d’arquebusier de Munckholm, se présente.

—Vous êtes Toric Belfast? demande le président.

—Oui, votre grâce.

—C’est vous qui avez fait Han d’Islande prisonnier?

—Oui, avec l’aide de saint Belzébuth, s’il plaît à votre excellence.

On apporte sur le tribunal un sac pesant.

—Vous reconnaissez bien cet homme pour le fameux Han d’Islande? ajoute le président, montrant le géant enchaîné.

—Je connaissais mieux le minois de la jolie Cattie que celui de Han d’Islande; mais j’affirme, par la gloire de saint Belphégor, que, si Han d’Islande est quelque part, c’est sous la forme de ce grand démon.

—Approchez, Toric Belfast, reprit le président. Voici les mille écus promis par le haut-syndic.

Le soldat s’avançait précipitamment vers le tribunal, quand une voix s’éleva dans la foule:

—Arquebusier de Munckholm, ce n’est pas toi qui as pris Han d’Islande!

—Par tous les bienheureux diables, s’écria le soldat en se retournant, je n’ai en propriété que ma pipe et la minute où je parle, mais je promets de donner dix mille écus d’or à celui qui vient de dire cela, s’il peut prouver ce qu’il a dit.

Et, croisant les deux bras, il promenait un regard assuré sur l’auditoire.

—Eh bien! que celui qui vient de parler se montre donc!

—C’est moi! dit un petit homme qui fendait la presse pour pénétrer dans l’enceinte.

Ce nouveau personnage était enveloppé d’une natte de jonc et de poil de veau marin, vêtement des Groënlandais, qui tombait autour de lui comme le toit conique d’une hutte. Sa barbe était noire, et d’épais cheveux de même couleur, couvrant ses sourcils roux, cachaient son visage, dont tout ce qu’on distinguait était hideux. On ne voyait ni ses bras ni ses mains.

—Ah! c’est toi? dit le soldat avec un éclat de rire. Et qui donc, selon toi, mon beau sire, a eu l’honneur de prendre ce diabolique géant?

Le petit homme secoua la tête et dit avec une sorte de sourire malicieux:

—C’est moi!

En ce moment, le baron Voethaün crut reconnaître en cet homme singulier l'être mystérieux qui lui avait donné à Skongen l’avis de l’arrivée des rebelles; le chancelier d’Ahlefeld, l’hôte de la ruine d’Arbar; et le secrétaire intime, un certain paysan d’Oëlmoe, qui portait une natte pareille et lui avait si bien indiqué la retraite de Han d’Islande. Mais, séparés tous trois, ils ne purent se communiquer leur impression fugitive, que les différences de costume et de traits qu’ils remarquèrent ensuite eurent bientôt effacée.

—Vraiment, c’est toi! répondit le soldat ironiquement.—Sans ton costume de phoque du Groënland, au regard que tu me lances, je serais tenté de reconnaître en toi un autre nain grotesque, qui m’a de même cherché querelle dans le Spladgest, il y a environ quinze jours;—c’était le jour où on apporta le cadavre du mineur Gill Stadt.

—Gill Stadt! interrompit le petit homme en tressaillant.

—Oui, Gill Stadt, affirma le soldat avec indifférence, l’amoureux rebuté d’une fille qui était la maîtresse d’un de nos camarades, et pour laquelle il est mort comme un sot.

Le petit homme dit sourdement:

—N’y avait-il pas aussi au Spladgest le corps d’un officier de ton régiment?

—Précisément, je me rappellerai toute ma vie ce jour-là; j’ai oublié l’heure de la retraite dans le Spladgest, et j’ai failli être dégradé en rentrant au fort. Cet officier, c’était le capitaine Dispolsen.

À ce nom le secrétaire intime se leva.

—Ces deux individus abusent de la patience du tribunal. Nous prions le seigneur président d’abréger cet entretien inutile.

—Par l’honneur de ma Cattie, je ne demande pas mieux, dit Toric Belfast, pourvu que vos courtoisies m’adjugent les mille écus promis pour la tête de Han, car c’est moi qui l’ai fait prisonnier.

—Tu mens! s’écria le petit homme.

Le soldat chercha son sabre à son côté.

—Tu es bien heureux, drôle, que nous soyons devant la justice, en présence de laquelle un soldat, fût-il arquebusier de Munckholm, doit se tenir désarmé comme un vieux coq.

—C’est à moi, dit froidement le petit homme, qu’appartient le salaire, car sans moi on n’aurait pas la tête de Han d’Islande.

Le soldat furieux jura que c’était lui qui avait pris Han d’Islande lorsque, tombé sur le champ de bataille, il commençait à rouvrir les yeux.

—Eh bien, dit son adversaire, il se peut que ce soit toi qui l’aies pris, mais c’est moi qui l’ai terrassé; sans moi tu n’aurais pu l’emmener prisonnier; donc les mille écus m’appartiennent.

—Cela est faux, répliqua le soldat, ce n’est pas toi qui l’as terrassé, c’est un esprit vêtu de peaux de bêtes.

—C’est moi!

—Non, non.

Le président ordonna aux deux parties de se taire; puis, demandant de nouveau au colonel Voethaün si c’était bien Toric Belfast qui lui avait amené Han d’Islande prisonnier, sur la réponse affirmative, il déclara que la récompense appartenait au soldat.

Le petit homme grinça des dents, et l’arquebusier étendit avidement les mains pour recevoir le sac.

—Un instant! cria le petit homme.—Sire président, cette somme, d’après l’édit du haut-syndic, n’appartient qu’à celui qui livrera Han d’Islande.

—Eh bien? dirent les juges.

Le petit homme se tourna vers le géant:

—Cet homme n’est pas Han d’Islande.

Un murmure d’étonnement parcourut la salle. Le président et le secrétaire intime s’agitaient sur leurs sièges.

—Non, répéta avec force le petit homme, l’argent n’appartient pas à l’arquebusier maudit de Munckholm, car cet homme n’est point Han d’Islande.

—Hallebardiers, dit le président, qu’on emmène ce furieux, il a perdu la raison.

L’évêque éleva la voix:

—Me permette le respectable président de lui faire observer qu’on peut, en refusant d’entendre cet homme, briser la planche du salut sous les pieds du condamné ici présent. Je demande au contraire que la confrontation continue.

—Révérend évêque, le tribunal va vous satisfaire, répondit le président; et s’adressant au géant:—Vous avez déclaré être Han d’Islande; confirmez-vous devant la mort votre déclaration?

—Le condamné répondit:—Je la confirme, je suis Han d’Islande.

—Vous entendez, seigneur évêque?

Le petit homme criait en même temps que le président:

—Tu mens, montagnard de Kole! tu mens! Ne t’obstine pas à porter un nom qui t’écrase; souviens-toi qu’il t’a déjà été funeste.

—Je suis Han, de Klipstadur, en Islande, répéta le géant, l’œil fixé sur le secrétaire intime.

Le petit homme s’approcha du soldat de Munckholm, qui, comme l’auditoire, observait cette scène avec curiosité.

—Montagnard de Kole, on dit que Han d’Islande boit du sang humain. Si tu l’es, bois-en.—En voici.

Et à peine ces paroles étaient-elles prononcées, qu’écartant son manteau de natte, il avait plongé un poignard dans le cœur de l’arquebusier, et jeté le cadavre aux pieds du géant.

Un cri d’effroi et d’horreur s’éleva; les soldats qui gardaient le géant reculèrent. Le petit homme, prompt comme le tonnerre, s’élança sur le montagnard découvert, et d’un nouveau coup de poignard il le fit tomber sur le corps du soldat. Alors, dépouillant sa natte de jonc, sa fausse chevelure et sa barbe noire, il dévoila ses membres nerveux, hideusement revêtus de peaux de bêtes, et un visage qui répandit plus d’horreur encore parmi les assistants que le poignard sanglant dont il élevait le fer dégouttant de deux meurtres.

—Hé! juges, où est Han d’Islande?

—Gardes, qu’on saisisse ce monstre! cria le président épouvanté.

Han jeta dans la salle son poignard.

—Il m’est inutile, s’il n’y a plus ici de soldats de Munckholm. En parlant ainsi, il se livra sans résistance aux hallebardiers et aux archers qui l’entouraient, se préparant à l’assiéger comme une ville. On enchaîna le monstre sur le banc des accusés, et une litière emporta ses deux victimes, dont l’une, le montagnard, respirait encore.

Il est impossible de peindre les divers mouvements de terreur, d’étonnement et d’indignation qui, pendant cette scène horrible, avaient agité le peuple, les gardes et les juges. Quand le brigand eut pris place, calme et impassible, sur le banc fatal, le sentiment de la curiosité imposa silence à toute autre impression, et l’attention rétablit la tranquillité.

L’évêque vénérable se leva:

—Seigneurs juges.... dit-il.

Le brigand l’interrompit:

—Évêque de Drontheim, je suis Han d’Islande; ne prends pas la peine de me défendre.

Le secrétaire intime se leva.

—Noble président....

Le monstre lui coupa la parole:

—Secrétaire intime, je suis Han d’Islande; ne prends pas le soin de m’accuser.

Alors, les pieds dans le sang, il promena son œil farouche et hardi sur le tribunal, les archers et la foule, et l’on eût dit que tous ces hommes palpitaient d’épouvante sous le regard de cet homme désarmé, seul et enchaîné.

—Écoutez, juges, n’attendez pas de moi de longues paroles. Je suis le démon de Klipstadur. Ma mère est cette vieille Islande, l'île des volcans. Elle ne formait autrefois qu’une montagne, mais elle a été écrasée par la main d’un géant qui s’appuya sur sa cime en tombant du ciel. Je n’ai pas besoin de vous parler de moi; je suis le descendant d’Ingolphe l’Exterminateur, et je porte en moi son esprit. J’ai commis plus de meurtres et allumé plus d’incendies que vous n’avez à vous tous prononcé d’arrêts iniques dans votre vie. J’ai des secrets communs avec le chancelier d’Ahlefeld.—Je boirais tout le sang qui coule dans vos veines avec délices. Ma nature est de haïr les hommes, ma mission de leur nuire. Colonel des arquebusiers de Munckholm, c’est moi qui t’ai donné avis du passage des mineurs au Pilier-Noir, certain que tu tuerais un grand nombre d’hommes dans ces gorges; c’est moi qui ai écrasé un bataillon de ton régiment avec des quartiers de rochers; je vengeais mon fils.—Maintenant, juges, mon fils est mort; je viens ici chercher la mort. L'âme d’Ingolphe me pèse, parce que je la porte seul et que je ne pourrai la transmettre à aucun héritier. Je suis las de la vie, puisqu’elle ne peut plus être l’exemple et la leçon d’un successeur. J’ai assez bu de sang; je n’ai plus soif. À présent, me voici; vous pouvez boire le mien.

Il se tut, et toutes les voix répétèrent sourdement chacune de ses effroyables paroles.

L’évêque lui dit:

—Mon fils, dans quelle intention avez-vous donc commis tant de crimes?

Le brigand se mit à rire.

—Ma foi, je te jure, révérend évêque, que ce n’était pas, comme ton confrère l’évêque de Borglum, dans l’intention de m’enrichir. [Note: Quelques chroniqueurs affirment qu’en 1525 un évêque de Borglum se rendit fameux par divers brigandages. Il soudoyait des pirates, disent-ils, qui infestaient les côtes de Norvège.] Quelque chose était en moi, qui me poussait.

—Dieu ne réside pas toujours dans tous ses ministres, répondit humblement le saint vieillard. Vous voulez m’insulter, je voudrais pouvoir vous défendre.

—Ta révérence perd son temps. Va demander à ton autre confrère l’évêque de Scalholt, en Islande. Par Ingolphe, ce sera une chose étrange que deux évêques aient pris soin de ma vie, l’un près de mon berceau, l’autre près de mon sépulcre.—Évêque, tu es un vieux fou.

—Mon fils, croyez-vous en Dieu?

—Pourquoi non? Je veux qu’il soit un Dieu pour pouvoir blasphémer.

—Arrêtez, malheureux! vous allez mourir, et vous ne baisez pas les pieds du Christ!

Han d’Islande haussa les épaules.

—Si je le faisais, ce serait à la manière du gendarme de Roll, qui fit tomber le roi en lui baisant le pied.

L’évêque se rassit, profondément ému.

—Allons, juges, poursuivit Han d’Islande, qu’attendez-vous? Si j’avais été à votre place et vous à la mienne, je ne vous aurais point fait attendre si longtemps votre arrêt de mort. Le tribunal se retira. Après une courte délibération, il rentra dans l’audience, et le président lut à haute voix une sentence qui, selon les formules, condamnait Han d’Islande à être pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuivît.

—Voilà qui est bien, dit le brigand. Chancelier d’Ahlefeld, j’en sais assez sur ton compte pour t’en faire obtenir autant. Mais vis, puisque tu fais du mal aux hommes.—Allons, je suis sûr maintenant de ne point aller dans le Nysthiem. [Note: Selon les croyances populaires, le Nysthiem était l’enfer de ceux qui mouraient de maladie ou de vieillesse.]

Le secrétaire intime ordonna aux gardes qui l’emmenaient de le déposer dans le donjon du Lion de Slesvig, pendant qu’on lui préparerait un cachot, pour y attendre son exécution, dans le quartier des arquebusiers de Munckholm.

—Dans le quartier des arquebusiers de Munckholm! répéta le monstre avec un grondement de joie.

XLVI

Cependant le cadavre de Ponce de Léon qui était
resté auprès de la fontaine, ayant été défiguré
par le soleil, les Maures des Alpuxares s’en
emparèrent et le portèrent à Grenade.
E.H. Le Captif d’Ochali

Cependant, avant l’aube du jour dans lequel nous sommes déjà assez avancés, à l’heure même où la sentence d’Ordener se prononçait à Munckholm, le nouveau gardien du Spladgest de Drontheim, l’ancien lieutenant et le successeur actuel de Benignus Spiagudry, Oglypiglap, avait été brusquement réveillé sur son grabat par le retentissement de la porte de l’édifice sous plusieurs coups violents. Il s’était levé à regret, avait pris sa lampe de cuivre dont la faible lumière blessait ses yeux endormis, et était allé, en jurant de l’humidité de la salle des morts, ouvrir à ceux qui l’arrachaient si tôt à son sommeil.

C’étaient des pêcheurs du lac de Sparbo, qui apportaient sur une litière couverte de joncs, d’algues et de limoselle des marais, un cadavre trouvé dans les eaux du lac.

Ils déposèrent leur fardeau dans l’intérieur de l’édifice funèbre, et Oglypiglap leur donna un reçu du mort afin qu’ils pussent réclamer leur salaire.

Resté seul dans le Spladgest, il commença à déshabiller le cadavre, qui était remarquable par sa longueur et sa maigreur. Le premier objet qui se présenta à ses yeux, quand il eut soulevé le voile dont il était enveloppé, fut une énorme perruque.

—En vérité, se dit-il, cette perruque de forme étrangère m’a déjà passé par les mains, c’était celle de ce jeune élégant français... Mais, continua-t-il en poursuivant ses opérations, voici les bottes fortes du pauvre postillon Cramner que ses chevaux ont écrasé, et...—que diable est-ce que cela signifie?—l’habit noir complet du professeur Syngramtax, ce vieux savant qui s’est noyé dernièrement.—Quel est donc ce nouveau venu qui m’arrive avec la dépouille de toutes mes vieilles connaissances?

Il promena sa lampe sur le visage du mort, mais inutilement; les traits, déjà décomposés, avaient perdu leur forme et leur couleur. Il fouilla dans les poches de l’habit, et en tira quelques vieux parchemins imprégnés d’eau et souillés de vase; il les essuya fortement avec son tablier de cuir, et parvint à lire sur l’un d’eux ces mots sans suite à demi effacés: «—Rudbeck. Saxon le grammairien. Arngrim, évêque de Holum.—Il n’y a en Norvège que deux comtés, Larvig et Jarlsberg, et une baronnie...—On ne trouve de mines d’argent qu’à Kongsberg; de l’aimant, des aspestes, qu’à Sundmoër; de l’améthyste, qu’à Guldbranshal; des calcédoines, des agates, du jaspe, qu’aux îles Fa-roër.—À Noukahiva, en temps de famine, les hommes mangent leurs femmes et leurs enfants.—Thormodus Thorfœus; Isleif, évêque de Scalholt, premier historien islandais.—Mercure joua aux échecs avec la Lune, et lui gagna la soixante-douzième partie du jour.—Malstrom, gouffre.—Hirundo, hirudo.—Cicéron, pois chiche; gloire.—Frode le savant.—Odin consultait la tête de Mimer, sage.—(Mahomet et son pigeon, Sertorius et sa biche).—Plus le sol... moins il renferme de gypse...»

—Je ne puis en croire encore mes yeux! s’écria-t-il, laissant tomber le parchemin; c’est l’écriture de mon ancien maître, Benignus Spiagudry!

Alors, examinant de nouveau le cadavre, il reconnut les longues mains, les cheveux rares, et toute l’habitude du corps de l’infortuné.

—Ce n’est pas à tort, pensa-t-il en secouant la tête, qu’on a lancé contre lui une accusation de sacrilège et de nécromancie. Le diable l’a enlevé pour le noyer dans le Sparbo.—Ce que c’est que de nous! qui eût jamais pensé que le docteur Spiagudry, après avoir si longtemps gardé les autres dans cette hôtellerie des morts, viendrait un jour de loin s’y faire garder lui-même!

Le petit lapon philosophe soulevait le corps pour le porter sur l’une de ses six couches de granit, lorsqu’il s’aperçut que quelque chose de lourd était attaché par un lien de cuir au cou du malheureux Spiagudry.

—C’est sans doute la pierre avec laquelle le démon l’a précipité dans le lac, murmura-t-il.

Il se trompait; c’était une petite cassette de fer, sur laquelle, en la regardant de près, après l’avoir soigneusement essuyée, il remarqua un large fermoir en écusson.

—Il y a sans doute quelque diablerie dans cette boîte, se dit-il; cet homme était sacrilège et sorcier. Allons déposer cette cassette chez l’évêque, elle renferme peut-être un démon.

Alors, la détachant du cadavre, qu’il déposa dans la salle d’exposition, il sortit en toute hâte pour se rendre au palais épiscopal, murmurant en chemin quelques prières contre la redoutable boîte qu’il portait.

XLVII

Est-ce un homme ou un esprit infernal qui parle
ainsi? Quel est donc l’esprit malfaisant qui te
tourmente? Montre-moi l’ennemi implacable qui
habite ton cœur.
MATURIN

Han d’Islande et Schumacker sont dans la même salle du donjon de Slesvig. L’ex-chancelier absous se promène à pas lents, les yeux chargés de pleurs amers; le brigand condamné rit de ses chaînes, environné de gardes.

Les deux prisonniers s’observent longtemps en silence; on dirait qu’ils se sentent tous deux et se reconnaissent mutuellement ennemis des hommes.

—Qui es-tu? demande enfin l’ex-chancelier au brigand.

—Je te dirai mon nom, reprit l’autre, pour te faire fuir. Je suis Han d’Islande.

Schumacker s’avance vers lui:

—Prends ma main! dit-il.

—Est-ce que tu veux que je la dévore?

—Han d’Islande, reprend Schumacker, je t’aime parce que tu hais les hommes.

—Voilà pourquoi je te hais.

—Écoute, je hais les hommes, comme toi, parce que je leur ai fait du bien, et qu’ils m’ont fait du mal.

—Tu ne les hais pas comme moi; je les hais, moi, parce qu’ils m’ont fait du bien, et que je leur ai rendu du mal.

Schumacker frémit du regard du monstre. Il a beau vaincre sa nature, son âme ne peut sympathiser avec celle-là.

—Oui, s’écrie-t-il, j’exècre les hommes, parce qu’ils sont fourbes, ingrats, cruels. Je leur ai dû tout le malheur de ma vie.

—Tant mieux!—je leur ai dû, moi, tout le bonheur de la mienne.

—Quel bonheur?

—Le bonheur de sentir des chairs palpitantes frémir sous ma dent, un sang fumant réchauffer mon gosier altéré; la volupté de briser des êtres vivants contre des pointes de rochers, et d’entendre le cri de la victime se mêler au bruit des membres fracassés. Voilà les plaisirs que m’ont procurés les hommes.

Schumacker recula avec épouvante devant le monstre dont il s’était approché presque avec l’orgueil de lui ressembler. Pénétré de honte, il voila son visage vénérable de ses mains; car ses yeux étaient pleins de larmes d’indignation, non contre la race humaine, mais contre lui-même. Son cœur noble et grand commençait à s’effrayer de la haine qu’il portait aux hommes depuis si longtemps en la voyant reproduite dans le cœur de Han d’Islande comme par un miroir effrayant.

—Eh bien! dit le monstre en riant, ennemi des hommes, oses-tu te vanter d'être semblable à moi?

Le vieillard frissonna.

—O Dieu! plutôt que de les haïr comme toi, j’aimerais mieux les aimer.

Les gardes vinrent chercher le monstre, pour l’emmener dans un cachot plus sûr. Schumacker rêveur resta seul dans le donjon; mais il n’y restait plus d’ennemi des hommes.

XLVIII