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Han d'Islande

Chapter 54: LI
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About This Book

A youthful, fevered narrative set in a northern port town unfolds through abrupt, episodic scenes that privilege passionate invention over detailed observation. First love and intense feeling propel a series of fantastic and melodramatic incidents populated by vivid but schematic characters, exotic names, and enigmatic epigraphs. The prose alternates striking images and raw candor with awkward transitions and stylistic excesses, revealing an author experimenting boldly with scale and tone. Overall, the work reads as an energetic but uneven exercise in Romantic imagination, where imaginative daring and picturesque detail coexist with the naïveté and roughness of early artistic effort.

...... Quand le méchant m’épie,
Me ferez-vous tomber,
Seigneur, entre ses mains?
C’est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins.
Ne me châtiez point, car mon crime est son crime.
A. DE VIGNY

L’heure fatale était arrivée; le soleil ne montrait plus que la moitié de son disque au-dessus de l’horizon. Les postes étaient doublés dans tout le château fort de Munckholm; devant chaque porte se promenaient des sentinelles silencieuses et farouches. La rumeur de la ville arrivait plus tumultueuse et plus bruyante aux sombres tours de la forteresse, livrée elle-même à une agitation extraordinaire. On entendait dans toutes les cours le bruit lugubre des tambours voilés de crêpes; le canon de la tour basse grondait par intervalles; la lourde cloche du donjon se balançait lentement avec des sons graves et prolongés, et, de tous les points du port, des embarcations chargées de peuple se pressaient vers le redoutable rocher. Un échafaud tendu de noir, autour duquel s’épaississait et se grossissait sans cesse une foule impatiente, s’élevait dans la place d’armes du château, au centre d’un carré de soldats. Sur l’échafaud se promenait un homme vêtu de serge rouge, tantôt s’appuyant sur une hache qu’il tenait à la main, tantôt remuant un billot et une claie que portait l’estrade funèbre. Près de là était préparé un bûcher devant lequel brûlaient quelques torches de résine. Entre l’échafaud et le bûcher, on avait planté un pieu auquel était suspendu un écriteau: Ordener Guldenlew, traître.—On apercevait, de la place d’Armes, flotter au haut du donjon de Slesvig un grand drapeau noir.

C’est dans ce moment que parut, devant le tribunal toujours assemblé dans la salle d’audience, Ordener condamné. L’évêque seulement était absent; son ministère de défenseur avait cessé.

Le fils du vice-roi était vêtu de noir, et portait à son cou le collier de Dannebrog. Son visage était pâle, mais fier. Il était seul; car on était venu le chercher pour le supplice avant que l’aumônier Athanase Munder fût revenu dans son cachot.

Ordener avait déjà consommé intérieurement son sacrifice. Cependant l’époux d’Éthel songeait encore avec quelque amertume à la vie, et eût peut-être voulu pouvoir choisir pour sa première nuit de noces une autre nuit que celle du tombeau. Il avait prié et surtout rêvé dans sa prison. Maintenant il était debout devant le terme de toute prière et de tout rêve. Il se sentait fort de la force que donnent Dieu et l’amour. La foule, plus émue que le condamné, le considérait avec une attention avide. L’éclat de son rang, l’horreur de son sort, éveillaient toutes les envies et toutes les pitiés. Chacun assistait à son châtiment sans s’expliquer son crime. Il y a au fond des hommes un sentiment étrange qui les pousse, ainsi qu’à des plaisirs, au spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui qui va mourir, comme si quelque révélation du ciel ou de l’enfer devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable; comme pour voir quelle ombre jette l’aile de la mort planant sur une tête humaine; comme pour examiner ce qui reste d’un homme quand l’espérance l’a quitté. Cet être, plein de force et de santé, qui se meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se mouvoir, de respirer, de vivre, environné d'êtres pareils à lui, auxquels il n’a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le secourra; ce malheureux, mourant sans être moribond, courbé à la fois sous une puissance matérielle et sous un pouvoir invisible; cette vie que la société n’a pu donner, et qu’elle prend avec appareil, toute cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire, ébranlent vivement les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis, c’est pour nous un objet de curiosité étrange et douloureuse, que l’infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être levé.

On se souvient qu’avant d’aller à l’échafaud Ordener devait être amené devant le tribunal, pour être dégradé de ses titres et de ses honneurs. À peine le mouvement excité dans l’assemblée par son arrivée eut-il fait place au calme, que le président se fit apporter le livre héraldique des deux royaumes, et les statuts de l’ordre de Dannebrog.

Alors, ayant invité le condamné à mettre un genou en terre, il recommanda aux assistants le silence et le respect, ouvrit le livre des chevaliers de Dannebrog, et commença à lire d’une voix haute et sévère:

«—Christiern, par la grâce et miséricorde du Tout-Puissant, roi de Danemark et de Norvège, des Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de Holstein, de Stormarie et de Dytmarse, comte d’Oldenbourg et de Delmenhurst, savoir faisons—qu’ayant rétabli, sur la proposition de notre grand-chancelier, comte de Griffenfeld (la voix du président passa si rapidement sur ce nom qu’on l’entendit à peine), l’ordre royal de Dannebrog, fondé par notre illustre aïeul saint Waldemar,

«Sur ce que nous avons considéré que cet ordre vénérable ayant été créé en souvenir de l’étendard Dannebrog, envoyé du ciel à notre royaume béni,

«Ce serait mentir à la divine institution de l’ordre si quelqu’un des chevaliers pouvait impunément forfaire à l’honneur et aux saintes lois de l’église et de l’état.

Nous ordonnons, à genoux devant Dieu, que quiconque, parmi les chevaliers de l’ordre, aura livré son âme au démon par quelque félonie ou trahison, après avoir été blâmé publiquement par un juge, sera à jamais dégradé du rang de chevalier de notre royal ordre de Dannebrog.»

Le président referma le livre.

—Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog, vous vous êtes rendu coupable de haute trahison, crime pour lequel votre tête va être tranchée, votre corps brûlé, et votre cendre jetée au vent.—Ordener Guldenlew, traître, vous vous êtes rendu indigne de prendre rang parmi les chevaliers de Dannebrog. Je vous invite à vous humilier, car je vais vous dégrader publiquement au nom du roi.

Le président étendit la main sur le livre de l’ordre, et s’apprêtait à prononcer la formule fatale sur Ordener, calme et immobile, lorsqu’une porte latérale s’ouvrit à droite du tribunal. Un huissier ecclésiastique parut, annonçant sa révérence l’évêque de Drontheimhus.

C’était lui en effet. Il entra précipitamment dans la salle, accompagné d’un autre ecclésiastique qui le soutenait.

—Arrêtez! seigneur président, cria-t-il avec une force qui semblait n'être plus de son âge; arrêtez!—Le ciel soit béni! j’arrive à temps:

L’assemblée redoubla d’attention, prévoyant quelque nouvel événement.

Le président se tourna vers l’évêque avec humeur:

—Votre révérence me permettra de lui faire remarquer, que sa présence est inutile ici. Le tribunal va dégrader le condamné, qui touche au moment de subir sa peine.

—Gardez-vous, dit l’évêque, de toucher à celui qui est pur devant le Seigneur. Ce condamné est innocent. Rien ne peut se comparer au cri d’étonnement qui retentit dans l’auditoire, si ce n’est le cri d’épouvante que poussèrent le président et le secrétaire intime.

—Oui, tremblez, juges, poursuivit l’évêque avant que le président eût eu le temps de reprendre son sang-froid; tremblez! car vous alliez verser le sang innocent.

Pendant que l’émotion du président se calmait, Ordener s’était levé consterné. Le noble jeune homme craignait que sa généreuse ruse ne fût découverte, et qu’on n’eût trouvé des preuves de la culpabilité de Schumacker.

—Seigneur évêque, dit le président, dans cette affaire, le crime semble vouloir nous échapper, en passant de tête en tête. Ne vous fiez pas à quelque vaine apparence. Si Ordener Guldenlew est innocent, quel est donc alors le coupable?

—Votre grâce va le savoir, répondit l’évêque.—Puis, montrant au tribunal une cassette de fer qu’un serviteur portait derrière lui:—Nobles seigneurs, vous avez jugé dans les ténèbres; dans cette cassette est la lumière miraculeuse qui doit les dissiper.

Le président, le secrétaire intime et Ordener parurent frappés en même temps, à l’aspect de la mystérieuse cassette. L’évêque poursuivit:

—Nobles juges, écoutez-nous. Aujourd’hui, au moment où nous rentrions dans notre palais épiscopal, afin de nous reposer des fatigues de la nuit, et de prier pour les condamnés, on nous a remis cette boîte de fer scellée. Le gardien du Spladgest l’avait, nous a-t-on dit, apportée ce matin à notre palais pour qu’elle nous fût remise, affirmant qu’elle renfermait sans doute quelque mystère satanique, attendu qu’il l’avait trouvée sur le corps du sacrilège Benignus Spiagudry, dont on a retiré le cadavre du Sparbo.

L’attention d’Ordener redoubla. Tout l’auditoire se taisait religieusement. Le président et le secrétaire courbaient la tête comme deux condamnés. On eût dit qu’ils avaient tous deux oublié leur astuce et leur audace. Il y a un moment dans la vie du méchant où sa puissance s’en va.

—Après avoir béni cette cassette, continua l’évêque, nous en avons brisé le sceau, qui portait, comme vous pouvez le voir encore, les anciennes armoiries abolies de Griffenfeld. Nous y avons trouvé en effet un secret satanique. Vous allez en juger, vénérables seigneurs. Prêtez-nous toute votre attention; car il s’agit ici du sang des hommes, et le Seigneur en pèse chaque goutte.

Alors, ouvrant la formidable cassette, il en tira un parchemin au dos duquel était écrite l’attestation suivante:

«Moi, Blaxtham Cumbysulsum, docteur, je déclare, au moment de mourir, remettre au capitaine Dispolsen, procureur, à Copenhague, de l’ancien comte de Griffenfeld, la pièce suivante, entièrement écrite de la main de Turiaf Musdœmon, serviteur du chancelier comte d’Ahlefeld, afin que le susnommé capitaine en fasse l’usage qu’il lui plaira.—Et je prie Dieu de me pardonner mes crimes.—À Copenhague, le onzième jour du mois de janvier mil six cent quatre-vingt-dix-neuf.

«CUMBYSULSUM.»

Le secrétaire intime tremblait d’un tremblement convulsif. Il voulut parler et ne le put. L’évêque cependant remettait le parchemin au président pâle et agité.

—Que vois-je? s’écria celui-ci en déployant le parchemin.—Note au noble comte d’Ahlefeld, sur le moyen de se défaire juridiquement de Schumacker!....—Je vous jure, révérend évêque....

Le parchemin tomba des mains du président.

—Lisez, lisez, seigneur, poursuivit l’évêque. Je ne doute pas que votre indigne serviteur n’ait abusé de votre nom, comme il a abusé de celui du malheureux Schumacker. Voyez seulement ce qu’a produit votre haine peu charitable pour votre prédécesseur tombé. Un de vos courtisans a machiné en votre nom sa perte, espérant sans doute s’en faire un mérite auprès de votre grâce.

En montrant au président que les soupçons de l’évêque, qui connaissait tout le contenu de la cassette, ne tombaient pas sur lui, ces paroles le ranimèrent. Ordener respirait également. Il commençait à entrevoir que l’innocence du père de son Éthel allait éclater en même temps que la sienne propre. Il éprouvait un profond étonnement de cette destinée bizarre qui l’avait conduit à la poursuite d’un formidable brigand pour retrouver cette cassette, que son vieux guide Benignus Spiagudry portait sur lui; en sorte qu’elle le suivait pendant qu’il la cherchait. Il méditait aussi la grave leçon des événements qui, après l’avoir perdu par cette fatale cassette, le sauvaient par elle.

Le président, rappelant son sang-froid, lut alors, avec les signes d’une indignation que partageait tout l’auditoire, une longue note, où Musdœmon expliquait en détail l’abominable plan que nous lui avons vu suivre dans le cours de cette histoire. Plusieurs fois le secrétaire intime voulut se lever pour se défendre; mais à chaque fois la rumeur publique le repoussait sur son siège. Enfin l’odieuse lecture se termina au milieu d’un murmure d’horreur.

—Hallebardiers, qu’on saisisse cet homme! dit le président, désignant le secrétaire intime.

Le misérable, sans force et sans parole, descendit de son siège, et fut jeté sur le banc d’infamie, parmi les huées de la populace.

—Seigneurs juges, dit l’évêque, frémissez et réjouissez-vous. La vérité, qui vient d'être portée à vos consciences, va encore vous être confirmée par ce que l’aumônier des prisons de cette royale ville, notre honoré frère Athanase Munder, ici présent, va vous apprendre.

C’était en effet Athanase Munder qui accompagnait l’évêque. Il s’inclina devant son pasteur et devant le tribunal, puis, sur un signe du président, il s’exprima ainsi:

—Ce que je vais dire est la vérité. Me punisse le ciel si je profère ici une parole dans une intention autre que celle de bien faire!—J’avais, d’après ce que j’avais vu ce matin dans le cachot du fils du vice-roi, pensé en moi-même que ce jeune homme n’était point coupable, quoique vos seigneuries l’aient condamné sur ses aveux. Or, j’ai été appelé, il y a quelques heures, pour donner les derniers secours spirituels au malheureux montagnard qui a été si cruellement assassiné devant vous, et que vous aviez condamné, respectables seigneurs, comme étant Han d’Islande. Voici ce que m’a dit ce moribond: «Je ne suis point Han d’Islande; j’ai été bien puni d’avoir pris ce nom. Celui qui m’a payé pour jouer ce rôle est le secrétaire intime de la grande chancellerie; il se nomme Musdœmon, et il a machiné toute la révolte sous le nom de Hacket. Je crois qu’il est le seul coupable dans tout ceci.» Alors il m’a demandé ma bénédiction et recommandé de venir en toute hâte reporter ses dernières paroles au tribunal. Dieu est témoin de ce que je dis. Puisse-je sauver le sang de l’innocent, et ne point faire verser celui du coupable!

Il se tut, saluant de nouveau son évêque et les juges.

—Votre grâce voit, seigneur, dit l’évêque au président, que l’un de mes clients n’avait point saisi à tort tant de ressemblance entre ce Hacket et votre secrétaire intime.

—Turiaf Musdœmon; demanda le président au nouvel accusé, qu’avez-vous à alléguer pour votre défense?

Musdœmon leva sur son maître un regard qui l’effraya. Toute son assurance lui était revenue. Il répondit après un moment de silence:

—Rien, seigneur.

Le président reprit d’une voix altérée et faible:

—Vous vous avouez donc coupable du crime qui vous est imputé? Vous vous avouez auteur d’une conspiration tramée à la fois contre l’état et contre un individu nommé Schumacker.

—Oui, seigneur, répondit Musdœmon. L’évêque se leva.

—Seigneur président, pour qu’il ne reste aucun doute dans cette affaire, que votre grâce demande à l’accusé s’il a eu des complices.

—Des complices! répéta Musdœmon.

Il parut réfléchir un moment. Un horrible malaise se peignit sur le front du président.

—Non, seigneur évêque, dit-il enfin.

Le président jeta sur lui un regard soulagé qui rencontra le sien.

—Non, je n’ai point eu de complices, répéta Musdœmon avec plus de force. J’avais tramé tout ce complot par attachement pour mon maître, qui l’ignorait, pour perdre son ennemi Schumacker.

Les regards de l’accusé et du président se rencontrèrent encore.

—Votre grâce, reprit l’évêque, doit sentir que, puisque Musdœmon n’a point eu de complices, le baron Ordener Guldenlew ne peut être coupable.

—S’il ne l’était pas, révérend évêque, comment se serait-il avoué criminel?

—Seigneur président, comment ce montagnard s’est-il obstiné à se dire Han d’Islande au péril de sa tête? Dieu seul sait ce qui existe au fond des cœurs.

Ordener prit la parole.

—Seigneurs juges, je puis vous le dire, maintenant que le vrai coupable est découvert. Oui, je me suis faussement accusé, pour sauver l’ancien chancelier Schumacker, dont la mort eût laissé sa fille sans protecteur.

Le président se mordit les lèvres.

—Nous demandons au tribunal, dit l’évêque, que l’innocence de notre client Ordener soit proclamée par lui.

Le président répondit par un signe d’adhésion; et, sur la demande du haut-syndic, on acheva l’examen de la redoutable cassette, qui ne renfermait plus que le diplôme et les titres de Schumacker mêlés à quelques lettres du prisonnier de Munckholm au capitaine Dispolsen, lettres amères sans être coupables, et qui ne pouvaient effrayer que le chancelier d’Ahlefeld.

Bientôt le tribunal se retira, et après une courte délibération, tandis que les curieux rassemblés dans la place d’Armes attendaient avec une impatience opiniâtre le fils du vice-roi condamné, et que le bourreau se promenait nonchalamment sur l’échafaud, le président prononça, d’une voix presque éteinte, l’arrêt qui condamnait à mort Turiaf Musdœmon, et réhabilitait Ordener Guldenlew, le réintégrant dans tous ses honneurs, titres et privilèges.

XLIX

Combien me vendras-tu ta carcasse, mon drôle? Je
n’en donnerais pas, en honneur, une obole.
Saint Michel à Satan. Mystère

Ce qui restait du régiment des arquebusiers de Munckholm était rentré dans son ancienne caserne, bâtiment isolé au milieu d’une grande cour carrée dans l’enceinte du fort. À la nuit tombante, on barricada, suivant l’usage, les portes de cet édifice, où s’étaient retirés tous les soldats, à l’exception des sentinelles dispersées sur les tours et du peloton de garde devant la prison militaire adossée à la caserne. Cette prison, la plus sûre et la mieux surveillée de toutes les prisons de Munckholm, renfermait les deux condamnés qui devaient être pendus le lendemain matin, Han d’Islande et Musdœmon.

Han d’Islande est seul dans son cachot. Il est étendu sur la terre, enchaîné, la tête appuyée sur une pierre; quelque faible lumière vient jusqu’à lui à travers une ouverture quadrangulaire grillée, pratiquée dans l’épaisse porte de chêne qui sépare son cachot de la salle voisine, où il entend ses gardiens rire et blasphémer, au bruit des bouteilles qu’ils vident et des dés qu’ils roulent sur un tambour. Le monstre s’agite en silence dans l’ombre, ses bras se resserrent et s’écartent, ses genoux se contractent et se déploient, ses dents mordent ses fers.

Tout à coup il élève la voix, il appelle; un guichetier se présente à l’ouverture grillée.

—Que veux-tu? dit-il au brigand.

Han d’Islande se soulève.

—Compagnon, j’ai froid; mon lit de pierre est dur et humide; donne-moi une botte de paille pour dormir, et un peu de feu pour me réchauffer.

—Il est juste, reprend le guichetier, de procurer au moins ses aises à un pauvre diable qui va être pendu, fût-il le diable d’Islande. Je vais t’apporter ce que tu me demandes.—As-tu de l’argent?

—Non, répond le brigand.

—Quoi! toi, le plus fameux voleur de la Norvège, tu n’as pas dans ta sacoche quelques méchants ducats d’or?

—Non, répond le brigand.

—Quelques petits écus royaux?

—Non, te dis-je!

—Pas même quelques pauvres ascalins?

—Non, non, rien; pas de quoi acheter la peau d’un rat ou l'âme d’un homme.

Le guichetier hocha la tête:

—C’est différent; tu as tort de te plaindre; ta cellule n’est pas aussi froide que celle où tu dormiras demain, sans t’apercevoir, je te jure, de la dureté du lit.

Cela dit, le guichetier se retira, emportant une malédiction du monstre, qui continua de se mouvoir dans ses chaînes, dont les anneaux rendaient par intervalles des bruits faibles, comme s’ils se fussent lentement brisés sous des tiraillements violents et réitérés.

La porte de chêne s’ouvrit; un homme de haute taille, vêtu de serge rouge, et portant une lanterne sourde, entra dans le cachot, accompagné du guichetier qui avait repoussé la prière du prisonnier. Celui-ci cessa tout mouvement.

—Han d’Islande, dit l’homme vêtu de rouge, je suis Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus; je dois avoir demain, au lever du jour, l’honneur de pendre ton excellence par le cou à une belle potence neuve, sur la place publique de Drontheim.

—Es-tu bien sûr en effet de me pendre? répondit le brigand.

Le bourreau se mit à rire.

—Je voudrais que tu fusses aussi sûr de monter droit au ciel par l’échelle de Jacob, que tu es sûr de monter demain au gibet par l’échelle de Nychol Orugix.

—En vérité? dit le monstre avec un malicieux regard.

—Je te répète, seigneur brigand, que je suis le bourreau de la province.

—Si je n’étais moi, je voudrais être toi, reprit le brigand.

—Je ne t’en dirai pas autant, reprit le bourreau; puis, se frottant les mains d’un air vain et flatté:—Mon ami, tu as raison, c’est un bel état que le nôtre. Ah! ma main sait ce que pèse la tête d’un homme.

—As-tu quelquefois bu du sang? demanda le brigand.

—Non; mais j’ai souvent donné la question.

—As-tu quelquefois dévoré les entrailles d’un petit enfant vivant encore?

—Non; mais j’ai fait crier des os entre les ais d’un chevalet de fer; j’ai tordu des membres dans les rayons d’une roue; j’ai ébréché des scies d’acier sur des crânes dont j’enlevais les chevelures; j’ai tenaillé des chairs palpitantes, avec des pinces rougies devant un feu ardent; j’ai brûlé le sang dans des veines entr’ouvertes, en y versant des ruisseaux de plomb fondu et d’huile bouillante.

—Oui, dit le brigand pensif, tu as bien aussi tes plaisirs.

—En somme, continua le bourreau, quoique tu sois Han d’Islande, je crois qu’il s’est encore envolé plus d'âmes de mes mains que des tiennes, sans compter celle que tu rendras demain.

—En supposant que j’en aie une.—Crois-tu donc, bourreau du Drontheimhus, que tu pourrais faire partir l’esprit d’Ingolphe du corps de Han d’Islande, sans qu’il emportât le tien?

La réponse du bourreau commença par un éclat de rire.

—Ah, vraiment! nous verrons cela demain.

—Nous verrons, dit le brigand.

—Allons, dit le bourreau, je ne suis pas venu ici pour t’entretenir de ton esprit, mais seulement de ton corps. Écoute-moi!—Ton cadavre m’appartient de droit après ta mort; cependant la loi te laisse la faculté de me le vendre; dis-moi donc ce que tu en veux.

—Ce que je veux de mon cadavre? dit le brigand.

—Oui, et sois consciencieux.

Han d’Islande s’adressa au guichetier:

—Dis-moi, camarade, combien veux-tu me vendre une botte de paille et un peu de feu?

Le guichetier resta un moment rêveur:

—Deux ducats d’or, répondit-il.

—Eh bien, dit le brigand au bourreau, tu me donneras deux ducats d’or de mon cadavre.

—Deux ducats d’or! s’écria le bourreau. Cela est horriblement cher. Deux ducats d’or un méchant cadavre! Non, certes! je n’en donnerai pas ce prix.

—Alors, répondit tranquillement le monstre, tu ne l’auras pas!

—Tu seras jeté à la voirie, au lieu d’orner le musée royal de Copenhague ou le cabinet de curiosités de Berghen.

—Que m’importe?

—Longtemps après ta mort, on viendrait en foule examiner ton squelette, en disant: Ce sont les restes du fameux Han d’Islande! on polirait tes os avec soin, on les rattacherait avec des chevilles de cuivre; on te placerait sous une grande cage de verre, dont on aurait soin chaque jour d’enlever la poussière. Au lieu de ces honneurs, songe à ce qui t’attend, si tu ne veux pas me vendre ton cadavre; on t’abandonnera à la pourriture dans quelque charnier, où tu seras à la fois la pâture des vers et la proie des vautours.

—Eh bien! je ressemblerai aux vivants qui sont sans cesse rongés par les petits et dévorés par les grands.

—Deux ducats d’or! répétait le bourreau entre ses dents; quelle prétention exorbitante! Si tu ne modères ton prix, mon cher Han d’Islande, nous ne pourrons traiter ensemble.

—C’est la première et probablement la dernière vente que je ferai de ma vie; je tiens à faire un marché avantageux.

—Songe que je puis te faire repentir de ton opiniâtreté. Demain tu seras en ma puissance.

—Crois-tu?

Ces mots étaient prononcés avec une expression qui échappa au bourreau.

—Oui, et il y a une manière de serrer le nœud coulant.... tandis que, si tu deviens raisonnable, je te pendrai mieux.

—Peu m’importe ce que tu feras demain de mon cou! répondit le monstre d’un air railleur.

—Allons, ne pourrais-tu te contenter de deux écus royaux? Qu’en feras-tu?

—Adresse-toi à ton camarade, dit le brigand en montrant le guichetier; il me demande deux ducats d’or pour un peu de paille et de feu.

—Aussi, dit le bourreau, apostrophant le guichetier avec humeur, par la scie de saint Joseph! il est révoltant de faire payer du feu et de la méchante paille au poids de l’or. Deux ducats! Le guichetier répliqua aigrement:

—Je suis bien bon de n’en pas exiger quatre!—C’est vous, maître Nychol, qui êtes aussi arabe que le chiffre 2, de refuser à ce pauvre prisonnier deux ducats d’or de son cadavre, que vous pourrez vendre au moins vingt ducats à quelque savant ou à quelque médecin.

—Je n’ai jamais payé un cadavre plus de quinze ascalins, dit le bourreau.

—Oui, repartit le guichetier, le cadavre d’un mauvais voleur ou d’un misérable juif, cela peut-être; mais chacun sait que vous tirerez ce que vous voudrez du corps de Han d’Islande.

Han d’Islande hocha la tête.

—De quoi vous mêlez-vous? dit Orugix brusquement; est-ce que je m’occupe, moi, de vos rapines, des vêtements, des bijoux que vous volez aux prisonniers, de l’eau sale que vous versez dans leur maigre bouillon, des tourments que vous leur faites éprouver pour tirer d’eux de l’argent?—Non! je ne donnerai point deux ducats d’or.

—Point de paille et point de feu, à moins de deux ducats d’or, répondit l’obstiné guichetier.

—Point de cadavre à moins de deux ducats d’or, répéta le brigand immobile.

Le bourreau, après un moment de silence, frappa la terre du pied:

—Allons, le temps me presse. Je suis appelé ailleurs. Il tira de sa veste un sac de cuir qu’il ouvrit lentement et comme à regret.

—Tiens, maudit démon d’Islande, voilà tes deux ducats. Satan ne donnerait certes pas de ton âme ce que je donne de ton corps.

Le brigand reçut les deux pièces d’or. Aussitôt le guichetier avança la main pour les reprendre.

—Un instant, compagnon, donne-moi d’abord ce que je t’ai demandé.

Le guichetier sortit, et revint un moment après, apportant une botte de paille fraîche et un réchaud plein de charbons ardents, qu’il plaça près du condamné.

—C’est cela, dit le brigand en lui remettant les deux ducats, je me chaufferai cette nuit.—Encore un mot, ajouta-t-il d’une voix sinistre:—Le cachot ne touche-t-il pas à la caserne des arquebusiers de Munckholm?

—Cela est vrai, repartit le guichetier.

—Et d’où vient le vent?

—De l’est, je crois.

—C’est bon, reprit le brigand.

—Où veux-tu donc en venir, camarade? demanda le guichetier.

—À rien, répondit le brigand.

—Adieu, camarade, à demain de bonne heure.

—Oui, à demain, répéta le brigand.

Et le bruit de la lourde porte, qui se refermait, empêcha le bourreau et son compagnon d’entendre le ricanement sauvage et goguenard, qui accompagnait ces paroles.

L

Espérais-tu finir par un autre trépas?
ALEX. SOUMET

Jetons maintenant un regard dans l’autre cachot de la prison militaire adossée à la caserne des arquebusiers, qui renferme notre ancienne connaissance Turiaf Musdœmon.

On s’est peut-être étonné d’entendre ce Musdœmon, si profondément rusé, si profondément lâche, livrer avec tant de bonne foi le secret de son crime au tribunal qui l’a condamné, et cacher avec tant de générosité la part qu’y a prise son ingrat patron, le chancelier d’Ahlefeld. Qu’on se rassure cependant; Musdœmon n’était point converti. Cette généreuse bonne foi était peut-être la plus grande preuve d’adresse qu’il eût jamais donnée. Quand il avait vu toute son infernale intrigue si inopinément dévoilée et si invinciblement démontrée, il avait été un instant étourdi et épouvanté. Cette première impression passée, l’extrême justesse de son esprit lui fit sentir que, dans l’impuissance de perdre désormais ses victimes désignées, il ne devait plus songer qu’à se sauver. Deux partis à prendre se présentèrent à lui: se décharger de tout sur le comte d’Ahlefeld, qui l’abandonnait si lâchement, ou prendre sur lui tout le crime qu’il avait partagé avec le comte. Un esprit vulgaire se fût jeté sur le premier, Musdœmon choisit le second. Le chancelier était chancelier, d’ailleurs rien ne le compromettait directement dans ces papiers qui accablaient son secrétaire intime; puis il avait échangé quelques regards d’intelligence avec Musdœmon; il n’en fallut pas davantage pour déterminer celui-ci à se laisser condamner, certain que le comte d’Ahlefeld faciliterait son évasion, moins encore par reconnaissance pour le service passé que par besoin de ses services futurs.

Il se promenait donc dans sa prison, qu’éclairait à peine une lampe sépulcrale, ne doutant pas que la porte ne lui en fût ouverte dans la nuit. Il examinait la forme de ce vieux cachot de pierre, bâti par d’anciens rois dont l’histoire sait, à peine les noms, s’étonnant seulement qu’il eût un plancher de bois, sur lequel ses pas retentissaient profondément comme s’il eût couvert quelque cavité souterraine. Il remarquait un gros anneau de fer scellé dans la clef de la voûte en ogive, et auquel pendait un lambeau de vieille corde rompue. Et le temps s’écoulait, et il écoutait avec impatience l’horloge du donjon sonner lentement les heures, en traînant ses tintements lugubres dans le silence de la nuit. Enfin, un mouvement de pas se fit entendre en dehors du cachot; son cœur battit d’espérance. L’énorme serrure cria, les cadenas s’agitèrent, les chaînes tombèrent; et, quand la porte s’ouvrit, son front rayonna de joie.

C’était le personnage en habits d’écarlate que nous venons de voir dans le cachot de Han. Il portait sous son bras un rouleau de corde de chanvre, et était accompagné de quatre hallebardiers vêtus de noir et armés d’épées et de pertuisanes.

Musdœmon était encore en robe et en perruque de magistrat. Ce costume parut faire effet sur l’homme rouge. Il le salua comme accoutumé à le respecter.

—Seigneur, demanda-t-il au prisonnier avec quelque hésitation, est-ce à votre courtoisie que nous avons affaire?

—Oui, oui, répondit en hâte Musdœmon confirmé dans son espoir d’évasion par ce début poli, et ne remarquant point la couleur sanglante des vêtements de celui qui lui parlait.

—Vous vous nommez, dit l’homme, les yeux fixés sur un parchemin qu’il avait déployé, Turiaf Musdœmon.

—Précisément. Vous venez, mes amis, de la part du grand-chancelier?

—Oui, votre courtoisie.

—N’oubliez pas, quand vous aurez terminé votre mission, d’exprimer à sa grâce toute ma reconnaissance.

L’homme aux habits rouges leva sur lui un regard étonné.

—Votre.... reconnaissance!....

—Oui, sans doute, mes amis; car il me sera probablement impossible de la lui témoigner moi-même tout de suite.

—Probablement, répondit l’homme avec une expression ironique.

—Et vous sentez, poursuivit Musdœmon, que je ne dois pas me montrer ingrat pour un pareil service.

—Par la croix du bon larron, s’écria l’autre en riant lourdement, on dirait, à vous entendre, que le chancelier fait pour votre courtoisie tout autre chose.

—Sans doute, il ne me rend encore en ce moment qu’une justice rigoureuse!

—Rigoureuse, soit!—mais enfin vous convenez que c’est justice. C’est le premier aveu de ce genre que j’entends depuis vingt-six ans que j’exerce. Allons, seigneur, le temps se passe en paroles; êtes-vous prêt?

—Je le suis, dit Musdœmon joyeux, faisant un pas vers la porte.

—Attendez, attendez un moment, cria l’homme rouge, se baissant pour déposer à terre son rouleau de corde.

Musdœmon s’arrêta.

—Pourquoi donc toute cette corde?

—Votre courtoisie a raison de me faire cette question; j’en ai là en effet bien plus qu’il ne m’en faut; mais, au commencement de ce procès, je croyais avoir bien plus de condamnés.

En parlant ainsi l’homme dénouait son rouleau de corde.

—Allons, dépêchons, dit Musdœmon.

—Votre courtoisie est bien pressée.—Est-ce qu’elle n’a pas encore quelque prière?....

—Point d’autre que celle que je vous ai déjà adressée, de remercier pour moi sa grâce.—Pour Dieu, hâtons-nous, ajouta Musdœmon, je suis impatient de sortir d’ici. Avons-nous beaucoup de chemin à faire?

—De chemin! reprit l’homme au vêtement d’écarlate, se redressant et mesurant plusieurs brasses de corde déroulée. La route qui nous reste à faire ne fatiguera pas beaucoup votre courtoisie; car nous allons tout terminer sans mettre le pied hors d’ici.

Musdœmon tressaillit.

—Que voulez-vous dire?

—Que voulez-vous dire vous-même? demanda l’autre.

—O Dieu! dit Musdœmon, pâlissant comme s’il entrevoyait une lueur funèbre; qui êtes-vous?

—Je suis le bourreau.

Le misérable trembla ainsi qu’une feuille sèche que le vent secoue.

—Est-ce que vous ne venez pas pour me faire évader? murmura-t-il d’une voix éteinte.

Le bourreau partit d’un éclat de rire.

—Si fait vraiment! pour vous faire évader dans le pays des esprits, où je vous proteste qu’on ne pourra plus vous reprendre.

Musdœmon s’était prosterné la face contre terre.

—Grâce! ayez pitié de moi! Grâce!

—Sur ma foi, dit froidement le bourreau, c’est la première fois qu’on me fait une pareille demande.

—Est-ce que vous me prenez pour le roi?

L’infortuné se traînait à genoux, souillant sa robe dans la poussière, frappant le plancher de son front, un moment auparavant si radieux, et embrassant les pieds du bourreau avec des cris sourds et des sanglots étouffes.

—Allons, paix! reprit le bourreau. Je n’avais point encore vu la robe noire s’humilier devant ma veste rouge.

Il repoussa du pied le suppliant.

—Camarade, prie Dieu et les saints; ils t’écouteront mieux que moi.

Musdœmon resta agenouillé, le visage caché dans ses mains et pleurant amèrement. Cependant le bourreau, se haussant sur la pointe des pieds, avait passé la corde dans l’anneau de la voûte; il la laissa pendre jusque sur le plancher, puis l’arrêta par un double tour, puis prépara un nœud coulant à l’extrémité qui touchait à terre.

—J’ai fini, dit-il au condamné quand ces menaçants apprêts furent terminés; en as-tu fini de même avec la vie?

—Non, dit Musdœmon se levant, non, cela ne se peut! Vous commettez quelque horrible méprise. Le chancelier d’Ahlefeld n’est point assez infâme... Je lui suis trop nécessaire. Il est impossible que ce soit pour moi que l’on vous ait envoyé. Laissez-moi fuir, craignez d’encourir la colère du chancelier.

—Ne nous as-tu point déclaré, répliqua le bourreau, que tu étais Turiaf Musdœmon?

Le prisonnier demeura un moment silencieux:

—Non, dit-il tout à coup, non, je ne me nomme point Musdœmon; je me nomme Turiaf Orugix.

—Orugix! s’écria le bourreau, Orugix!

Il arracha précipitamment la perruque qui cachait le visage du condamné, et poussa un cri de stupeur:

—Mon frère!

—Ton frère! répondit le condamné avec un étonnement mêlé de honte et de joie, serais-tu?...

—Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus, pour te servir, mon frère Turiaf.

Le condamné se jeta au cou de l’exécuteur, en l’appelant son frère, son frère chéri. Cette reconnaissance fraternelle n’eût pas dilaté le cœur de celui qui en eût été témoin. Turiaf prodiguait à Nychol mille caresses avec un sourire affecté et craintif, auquel Nychol répondait par des regards sombres et embarrassés; on eût dit un tigre flattant un éléphant au moment où le pied pesant du monstre presse son ventre haletant.

—Quel bonheur, frère Nychol!—Je suis bien joyeux de te revoir.

—Et moi, j’en suis fâché pour toi, frère Turiaf. Le condamné feignait de ne point entendre, et poursuivait d’une voix tremblante:

—Tu as une femme et des enfants, sans doute? Tu me mèneras voir mon aimable sœur et embrasser mes charmants neveux.

—Signe de croix du démon! murmura le bourreau.

—Je veux être leur second père. Écoute, frère, je suis puissant, j’ai du crédit....

Le frère répondit d’un accent sinistre:

—Je sais que tu en avais!—À présent ne songe plus qu’à celui que tu as sans doute su te ménager près des saints.

Toute espérance disparut du front du condamné.

—O Dieu! que signifie ceci, cher Nychol? Je suis sauvé, puisque je te retrouve.—Songe que le même ventre nous a portés, que le même sein nous a nourris, que les mêmes jeux ont occupé notre enfance; souviens-toi, Nychol, que tu es mon frère!

—Jusqu’à cette heure, tu ne t’en étais pas souvenu, répondit le farouche Nychol.

—Non, je ne puis mourir de la main de mon frère!

—C’est ta faute, Turiaf.—C’est toi qui as rompu ma carrière; qui m’as empêché d'être exécuteur royal de Copenhague; qui m’as fait jeter, comme bourreau de province, dans ce misérable pays. Si tu n’avais point agi ainsi en mauvais frère, tu ne te plaindrais pas de ce qui te révolte aujourd’hui. Je ne serais point dans le Drontheimhus, et ce serait un autre qui ferait ton affaire.

—Nous en avons dit assez, mon frère, il faut mourir.

La mort est hideuse au méchant, par le même sentiment qui la rend belle à l’homme de bien; tous deux vont quitter ce qu’ils ont d’humain, mais le juste est délivré de son corps comme d’une prison, le méchant en est arraché comme d’une forteresse. Au dernier moment, l’enfer se révèle à l'âme perverse qui a rêvé le néant. Elle frappe avec inquiétude sur la sombre porte de la mort, et ce n’est pas le vide qui lui répond. Le condamné se roula sur le plancher en se tordant les bras avec une plainte plus déchirante que la lamentation éternelle d’un damné.

—Miséricorde de Dieu! Saints anges du ciel, si vous existez, ayez compassion de moi! Nychol, mon Nychol, au nom de notre mère commune, oh! laisse-moi vivre!

Le bourreau montra son parchemin.

—Je ne puis; l’ordre est précis.

—Cet ordre ne me concerne pas, balbutia le désespéré prisonnier; il regarde un certain Musdœmon, ce n’est pas moi; je suis Turiaf Orugix.

—Tu veux rire, dit Nychol en haussant les épaules. Je sais bien qu’il s’agit de toi. D’ailleurs, ajouta-t-il durement, tu n’aurais point été hier, pour ton frère, Turiaf Orugix; tu n’es pour lui aujourd’hui que Turiaf Musdœmon.

—Mon frère, mon frère! reprit le misérable, eh bien! attends jusqu’à demain! Il est impossible que le grand-chancelier ait donné l’ordre de ma mort. C’est un affreux malentendu. Le comte d’Ahlefeld m’aime beaucoup. Je t’en conjure, mon cher Nychol, la vie!—Je serai bientôt rentré en faveur, et je te rendrai tous les services....

—Tu ne peux plus m’en rendre qu’un, Turiaf, interrompit le bourreau. J’ai déjà perdu les deux exécutions sur lesquelles je comptais le plus, celles de l’ex-chancelier Schumacker et du fils du vice-roi. J’ai toujours du malheur. Il ne me reste plus que Han d’Islande et toi. Ton exécution, comme nocturne et secrète, me vaudra douze ducats d’or. Laisse-moi donc faire tranquillement, voilà le seul service que j’attends de toi.

—O Dieu! dit douloureusement le condamné.

—Ce sera le premier et le dernier, à la vérité; mais, en revanche, je te promets que tu ne souffriras point. Je te pendrai en frère.—Résigne-toi.

Musdœmon se leva; ses narines étaient gonflées de rage, ses lèvres vertes tremblaient, ses dents claquaient, sa bouche écumait de désespoir.

—Satan!—J’aurai sauvé ce d’Ahlefeld! j’aurai embrassé mon frère! et ils me tueront!, et il faudra mourir la nuit, dans un cachot obscur, sans que le monde puisse entendre mes malédictions, sans que ma voix puisse tonner, sur eux d’un bout du royaume à l’autre, sans que ma main puisse déchirer le voile de tous leurs crimes! Ce sera pour arriver à cette mort que j’aurai souillé toute ma vie!—Misérable! poursuivit-il, s’adressant à son frère, tu veux donc être fratricide?

—Je suis bourreau, répondit le flegmatique Nychol.

—Non! s’écria le condamné. Et il s’était jeté à corps perdu sur le bourreau, et ses yeux lançaient des flammes et répandaient des larmes, comme ceux d’un taureau aux abois. Non, je ne mourrai pas ainsi! Je n’aurai point vécu comme un serpent formidable pour mourir comme le misérable ver qu’on écrase! Je laisserai ma vie dans ma dernière morsure; mais elle sera mortelle.

En parlant ainsi, il étreignait en ennemi celui qu’il venait d’embrasser en frère. Le flatteur et caressant Musdœmon se montrait en ce moment ce qu’il était dans son essence. Le désespoir avait remué le fond de son âme ainsi qu’une lie, et après avoir rampé comme le tigre, il se redressait comme lui. Il eût été difficile de décider lequel des deux frères était le plus effroyable, dans ce moment où ils luttaient, l’un avec la stupide férocité d’une bête sauvage, l’autre avec la fureur rusée d’un démon.

Mais les quatre hallebardiers, jusqu’alors impassibles, n’étaient pas restés immobiles. Ils avaient prêté assistance au bourreau, et bientôt Musdœmon, qui n’avait d’autre force que sa rage, fut contraint de lâcher prise. Il alla se jeter à plat ventre contre la muraille, poussant des hurlements inarticulés et émoussant ses ongles sur la pierre.

—Mourir! démons de l’enfer! mourir sans que mes cris percent ces voûtes, sans que mes bras renversent ces murs!

On le saisit sans éprouver de résistance. Son effort inutile l’avait épuisé. On le dépouilla de sa robe pour le garrotter. En ce moment, un paquet cacheté tomba de ses vêtements.

—Qu’est cela? dit le bourreau.

Une espérance infernale luisait dans l’œil hagard du condamné.

—Comment avais-je oublié cela? murmura-t-il.—Écoute, frère Nychol, ajouta-t-il d’une voix presque amicale; ces papiers appartiennent au grand-chancelier. Promets-moi de les lui remettre, et fais ensuite de moi ce que tu voudras.

—Puisque tu es tranquille maintenant, je te promets de remplir ta dernière intention, quoique tu viennes d’agir envers moi comme un mauvais frère. Ces papiers seront remis au chancelier, foi d’Orugix.

—Demande à les lui remettre toi-même, reprit le condamné en souriant au bourreau, qui, par sa nature, comprenait peu les sourires. Le plaisir qu’ils causeront à sa grâce te vaudra peut-être quelque faveur.

—Vrai, frère? dit Orugix. Merci. Peut-être le diplôme d’exécuteur royal, n’est-ce pas? Eh bien! quittons-nous bons amis. Je te pardonne les coups d’ongles que tu m’as donnés; pardonne-moi le collier de corde que tu vas recevoir de moi.

—Le chancelier m’avait promis un autre collier, répondit Musdœmon.

Alors les hallebardiers l’amenèrent garrotté au milieu du cachot; le bourreau lui passa le fatal nœud coulant autour du cou.

—Turiaf, es-tu prêt?

—Un instant! un instant! dit le condamné, auquel sa terreur était revenue; de grâce, mon frère, ne tire pas la corde avant que je ne te le dise.

—Je n’aurai pas besoin de tirer la corde, répondit le bourreau.

Une minute après il répéta sa question:

—Es-tu prêt?

—Encore un instant! hélas! il faut donc mourir!

—Turiaf, je n’ai pas le temps d’attendre.

En parlant ainsi, Orugix invitait les hallebardiers à s’éloigner du condamné.

—Un mot encore, frère! n’oublie pas de remettre le paquet au comte d’Ahlefeld.

—Sois tranquille, répliqua le frère. Il ajouta pour la troisième fois:—Allons, es-tu prêt?

L’infortuné ouvrait la bouche pour implorer peut-être encore une minute de vie, quand le bourreau impatient se baissa. Il tourna un bouton de cuivre qui sortait du plancher.

Le plancher se déroba sous le patient; le misérable disparut dans une trappe carrée, au bruit sourd de la corde qui se tendait soudainement avec d’effrayantes vibrations, causées en partie par les dernières convulsions du mourant. On ne vit plus que la corde qui s’agitait dans la sombre ouverture, d’où s’échappaient un vent frais et une rumeur pareille à celle de l’eau courante.

Les hallebardiers eux-mêmes reculèrent frappés d’horreur. Le bourreau s’approcha du gouffre, saisit de la main la corde qui vibrait toujours et se suspendit sur l’abîme, s’appuyant des deux pieds sur les épaules du patient. La fatale corde se tendit avec un son rauque et demeura immobile. Un soupir étouffé venait de sortir de la trappe.

—C’est bon, dit le bourreau remontant dans le cachot. Adieu, frère.

Il tira un coutelas de sa ceinture.

—Va nourrir les poissons du golfe. Que ton corps soit la proie de l’eau tandis que ton âme sera celle du feu.

À ces mots, il coupa la corde tendue. Ce qui en resta suspendu à l’anneau de fer revint fouetter la voûte, tandis qu’on entendait l’eau profonde et ténébreuse rejaillir de la chute du corps, puis continuer sa course souterraine vers le golfe.

Le bourreau referma la trappe comme il l’avait ouverte. Au moment où il se redressait, il vit le cachot plein de fumée.

—Qu’est-ce donc? demanda-t-il aux hallebardiers; d’où vient cette fumée?

Ils l’ignoraient comme lui. Surpris, ils ouvrirent la porte du cachot; les corridors de la prison étaient également inondés d’une fumée épaisse et nauséabonde. Une issue secrète les conduisit, alarmés, dans la cour carrée, où un spectacle effrayant les attendait.

Un immense incendie, accru par la violence du vent d’est, dévorait la prison militaire et la caserne des arquebusiers. La flamme, poussée en tourbillons, rampait autour des murs de pierre, couronnait les toits ardents, sortait comme d’une bouche des fenêtres dévorées; et les noires tours de Munckholm tantôt se rougissaient d’une clarté sinistre, tantôt disparaissaient dans d’épais nuages de fumée.

Un guichetier qui fuyait dans la cour leur apprit en peu de mots que le feu était parti, pendant le sommeil des gardiens de Han d’Islande, du cachot du monstre, auquel on avait eu l’imprudence de donner de la paille et du feu.

—J’ai bien du malheur! s’écria Orugix à ce récit; voilà encore sans doute Han d’Islande qui m’échappe. Le misérable aura été brûlé! et je n’aurai même plus son corps que j’ai payé deux ducats!

Cependant les malheureux arquebusiers de Munckholm, réveillés en sursaut par cette mort imminente, se pressaient en foule à la grande porte, embarrassée de funestes barricades; on entendait du dehors leurs clameurs d’angoisse et de détresse; on les voyait se tordre les bras aux fenêtres en feu ou se précipiter sur les dalles de la cour, évitant une mort dans une autre. La flamme victorieuse embrassait tout l’édifice, avant que le reste de la garnison eût eu le temps d’accourir. Tout secours était déjà inutile. Le bâtiment était heureusement isolé; on se borna à enfoncer à coups de hache la porte principale; mais ce fut trop tard, car au moment où elle s’ouvrait, toute la charpente embrasée du toit de la caserne s’écroula avec un long fracas sur les infortunés soldats, entraînant dans sa chute les combles et les étages incendiés. L’édifice entier disparut alors dans un tourbillon de poussière enflammée et de fumée ardente, où s’éteignaient quelques faibles clameurs.

Le lendemain matin il ne s’élevait plus dans la cour carrée que quatre hautes murailles noires et chaudes encore, entourant un horrible amas de décombres fumants qui continuaient à se dévorer les uns les autres, comme des bêtes dans un cirque. Quand toute cette ruine fut un peu refroidie, on en fouilla les profondeurs. Sous une couche de pierres, de poutres et de ferrures tordues par le feu, reposait un amas d’ossements blanchis et de cadavres défigurés; avec une trentaine de soldats, pour la plupart estropiés, c’était ce qui restait du beau régiment de Munckholm.

Lorsqu’en remuant les débris de la prison on arriva au cachot fatal d’où l’incendie était parti et que Han d’Islande avait habité, on y trouva les restes d’un corps humain, couché près d’un réchaud de fer, sur des chaînes rompues. On remarqua seulement que parmi ces cendres il y avait deux crânes, quoiqu’il n’y eût qu’un cadavre.

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