DANS LES BOIS.
Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme.
Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même, si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt. Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur Fameux son exécuteur testamentaire.
Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau.
Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline, qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle reposait celui qu'elle avait aimé comme son père.
Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les galets du rivage avec de sourds gémissements.
La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez".
Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre; auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y remplir la mission que le ciel te destine.
Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse; elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits, pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que le bon missionnaire explorait les terres.
La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala nous l'avaient préparé avec le plus grand soin.
Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses traits et par ses habits de deuil.
Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie son amour se ralentit un seul instant.
Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie, c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais; aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre chose à lui offrir qu'un coeur dévoué.
Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses enfants quand il eut épousé Adala.
Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de sa mère, pour prendre les grands bois.
Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur; ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.
Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique. Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin. Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides.
Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une provocation dérisoire.
Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté, je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence.
Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi, quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour la première fois, je vis le sang avec une joie féroce.
Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt; je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande souffrance que je pourrais leur infliger.
Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il me les fallait terribles mais incessantes.
Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance; mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête, puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles, ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.
Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper. Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je continuai ma route en sifflant joyeusement.
DANS LA TRIBU.
Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais.
Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité, je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.
C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les leçons des plus roués ou infâmes bandits.
Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt lieues plus loin.
Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu? Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième fois qu'ils m'ont chassé.
Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait aveuglement.
Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays.
Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de lui obtenir son pardon.
Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui n'était alors, on le sait, que dans son enfance.
Malgré sa répugnance il m'obéit.
Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.
Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.
Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.
Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.
Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à mes ordres.
Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.
La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une âme à leur Créateur.
L'ENLÈVEMENT
Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait être mon complice dans son exécution.
Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec idolâtrie.
Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.
Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des lieux.
Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.
Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.
Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de vastes prairies.
Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition, Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.
Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais morte d'épouvanté.
Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.
J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.
Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.
Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.
Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.
Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave, que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.
Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons français.
Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.
Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.
Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les sommes que j'avais amassées.
PLAISIRS DE LA VENGEANCE
Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me causa la scène que je vais décrire.
La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la nourriture.
Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur sans bornes.
La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous sa main?"
Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra notre chère petite Angeline?
Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et demandai des explications.
Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
AU LABRADOR.
Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler et j'écoutai le récit de ses exploits.
Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.
Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins d'une vieille sauvagesse.
Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups qu'elle avait reçus.
Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les traitements qu'elle recevait.
Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père Daniel dans les plus affreux tourments.
C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver les restes de leur tribu.
Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je lui avais donné.
Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit. Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour l'avenir.
Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec, repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales, tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir, Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses, cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.
La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.
Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une délicatesse naturelle exquise.
Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière agonie.
Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers moi.
Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.
A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait m'embrasser en me remerciant.
Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la faire reconnaître, était arrivé.
Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui y avaient mis le feu d'après mon ordre.
Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient les derniers versets du De Profondis. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.
La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.
Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous n'auriez pu le faire ici-bas.
Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des parents désolés.
Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.
Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.
Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.
Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle, mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le monde pour pouvoir m'y soustraire.
Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit sur tout mon corps.
Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais l'observer sans qu'elle ne me vit.
Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait tout bas auprès de leurs chevets.
Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place. Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis, d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci, merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son enfant étroitement embrassée.
À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus, et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait: ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent mutuellement.
Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots.