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Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école cover

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école

Chapter 19: ANGELINE.
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About This Book

This work reflects on the enduring bonds formed during school years, exploring themes of nostalgia, friendship, and the passage of time. It recounts the experiences of a group of former students who reunite to reminisce about their beloved teacher, the father d'Olbigny, and their shared childhood memories. The narrative delves into the impact of their education and the affection they held for their mentor, highlighting moments of joy and reflection as they navigate the complexities of adulthood. Through their reunion, the characters confront their past and the lasting influence of their formative years.




ANGELINE.

La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. Réparer le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.

Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui était venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un sentiment d'incommensurable pitié.

Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le lendemain matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où je devais la rencontrer. Nous marchâmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais le moment où elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je savais que ce serait la première question que sa mère et elle me poseraient.

La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune, je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des cieux.

Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui venait les visiter tant ils étaient certains de ma mort et tant était grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le christianisme leur avait données.

Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement sans bornes, étaient étendus à la porte l'oeil et l'oreille au guet, comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'affreux hurlements auxquels répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, ils s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant deux rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix. D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement à la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient leurs gambades tant leur joie était délirante.

Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine. Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du premier coup d'oeil; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline. Mes forces voulurent m'abandonner, mais je réussis à prendre le dessus.—Hélika, s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant qu'Angeline s'élançant à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon coeur.

—Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir? Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion. Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane et les assis sur mes genoux.

Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.

L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais enfoncé.—"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne pouvait vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. Dieu a voulu qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie l'a saisie à son arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort entouré de tous les secours de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des voeux pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son lit de mort. Plutôt m'arracher le coeur que de me séparer de ton enfant à laquelle j'ai voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je ressens pour toi aujourd'hui."

J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité, les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville.

Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était arrivé.

Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut longtemps, bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai auprès d'elle la petite Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mourir si elle n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle répéta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait Adala?" et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de son enfant premier-né eurent l'effet désiré.

—Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui de ton père, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante; toutefois, j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes?

Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes évènements?.....

A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de l'âme du malheureux Attenousse.

Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre, car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amener avec moi mes infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne de la Pocatière, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes préparatifs en conséquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par de puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoin, nous descendîmes le Saguenay et quelques jours après nous traversions le fleuve.

Est-il besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'avais visité plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison qui me forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma conduite, ils voulurent même m'offrir des venaisons, fumées et des pelleteries dont j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai avec effusion pour ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je doublai le cap qui les séparait à jamais de ma vue, je pus apercevoir leurs silhouettes mal effacées. Ils venaient nous dire adieu malgré l'heure matinale du départ, et tâchaient de se mettre à l'abri des rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient comprendre combien il nous était pénible de nous séparer d'eux. Je n'en ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac à la Truite, ceux-là je les ai toujours reçus avec bonheur parce qu'ils m'apportaient l'expression sincère de l'amitié que tous nous conservaient.

Nous débarquâmes donc à Ste. Anne à un endroit qu'on appelle encore aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors à une bien faible distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois fois par jour, comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidèles à la prière.

Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant, moyennant rétribution, me céda une partie de sa maison. J'y installai Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se séparer d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'évertuais à trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs goûts, car, en dépit de tous mes efforts, je voyais la santé d'Angeline faiblir d'un jour à l'autre malgré tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongée dans une affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de toute espèce de prévenances et me secondait dans ce que j'essayais pour la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline et par un accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours passés.

Ainsi s'écoulèrent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et de tranquillité; chacun dévorant sa peine en silence.

Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser, je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme à l'ordinaire, avait été faire une promenade, elle avait rencontré dans sa course une de ces commères obséquieuses qui ont toujours la bouche pleine de nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses détails le supplice qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. elle lui avait rapporté toutes les atroces calomnies qui avaient pesées sur lui et auxquelles elle-même ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces détails d'un sien cousin qui était parti des Trois-Rivières la veille de l'exécution et qui les tenaient lui-même de trois sauvages qui avaient vu commettre le meurtre pour lequel l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.

Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un état de délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé qu'elle n'en sortirait plus vivante.

Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon être se déchirer à chacune des péripéties que j'aurais à raconter dans les différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai, le bon médecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita à le reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, à l'émotion de sa voix, que je n'avais plus rien à espérer des secours des hommes. Il m'annonça donc que mon enfant bien aimée n'avait plus que peu de jours à appartenir à la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a été minée insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle était née forte et vigoureuse. C'est à son tempérament et à vos bons soins qu'elle a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. L'énergie de sa volonté a pu lui faire surmonter bien des crises causées par un mal moral, mais cette dernière a été au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un à ses souffrances.

A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous moi heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je pus me retenir, car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé dans l'abîme de ma douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'étais là lorsqu'une main amicale vint se poser sur mon épaule. Je fis un soubresaut, comme quand on est soudainement éveillé au milieu d'un affreux cauchemar. C'était le bon curé qui venait faire sa visite quotidienne à ma chère malade. Le docteur était passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir dans lequel il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations banales qu'on prodigue quelquefois à ceux qui pleurent étaient superflues, aussi nous acheminâmes nous en silence vers la maison. Avant que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altération de ma figure.

Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline n'avaient plus rien qui appartint à la terre. Son regard était tourné vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente prière. Le bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit signe d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à baiser comme elle avait coutume de le faire depuis mon retour.

Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant les deux jours et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de temps en temps entre le découragement ou l'espérance, dès qu'une lueur d'amélioration se faisait entrevoir je redoublais, s'il était possible, mes soins et ma sollicitude. La mère et moi nous étions constamment à son chevet dans un morne silence troublé seulement par la respiration haletante de la mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de l'inexorable destin nous montre à chaque seconde que nous avons fait un pas vers l'éternité.

Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse rencontraient parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous eussions craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos coeurs étaient en proie.

Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance l'état de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. Tout joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le médecin.

Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout est perdu.

Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, ausculta sa poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe de l'accompagner à la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la trouvera pas vivante."

Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. Vers minuit, je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir à remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie que j'avais mis autrefois à faire le mal. C'était un pardon que je voulais obtenir, car je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné la voie du crime, c'était dû aux prières de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.

Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de se retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon à mon enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer à elle-même, lui racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces qu'enduraient ses parents par sa disparition.

J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui doit recevoir sa sentence.

—Père, me dit-elle après un moment de silence, viens, m'embrasser. Je remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est ma vie que je le confie.

Telles furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche angélique.

Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante devenait de plus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient pour répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes et ses yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes fini de prier, une légère teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais," prononça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqu'être surnaturel et ce fut tout!!!.......................................

En ce moment, Adala s'éveilla en souriant et demanda sa mère, elle tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hélas sa pauvre mère n'était plus qu'un cadavre!

Deux jours après, Angeline fut déposée dans sa dernière demeure où elle dort encore aujourd'hui sous un gazon émaillé de fleurs sauvages en attendant le jour où nous nous réunirons. Une pauvre croix de pierre sur laquelle est gravé son nom, avertit le passant indifférent qui foule les tombes du cimetière, qu'elle repose là.

Quand la cérémonie funèbre fut terminée, je pris Adala dans mes bras, la pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala, tu ne resteras pas orpheline, car désormais tu seras ma seule richesse, mon seul bonheur."




TROIS TRAPPEURS.—UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

J'avais adopté l'enfant comme la mienne et la grand'mère qui demeurait avec moi en prenait un soin tout particulier.

L'intérêt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille, et nous vivions heureux.

Je passai tout l'été auprès de mes protégées, mais les premières bordées de neige firent renaître en moi un désir irrépressible de la chasse dans les endroits où ma vie s'était en partie écoulée.

Adala avait, pendant ce temps, supporté les maladies auxquelles les enfants de son âge sont sujets; grâce aux bons soins du médecin et de ceux que nous lui prodiguâmes, elle était revenue à la santé.

J'avais conçu des soupçons sur le caractère de la femme qui avait raconté à Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-là, dans toutes ces informations, une malveillance dictée par une intelligence plus forte que ne possédait la femme en question. Je fus aussi frappé de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au fait d'une circonstance intime de notre vie.

Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, après avoir rôdé longtemps dans les bois, étaient disparus subitement et sans qu'on sût quel côté ils avaient pris: de là, grande inquiétude parmi mes voisina, car ils s'étaient livrés à des vols, à des rapines, ils avaient même commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attiré contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes mettaient le comble à leur scélératesse. Dernièrement encore, ils étaient entrés dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la femme ne put être à l'abri de leurs violences qu'en les menaçant de mon nom, car on savait dans la paroisse que j'étais un ancien chef sauvage. En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait tressailli de surprise. Il avait pris des informations détaillées sur ma figure, l'endroit d'où je venais et le personnel de la maison que j'occupais; puis, sur les réponses de la femme, ils avaient échangé entre eux quelques paroles précipitées et avaient déserté sans ajouter rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient était devenue universelle. Une battue générale avait été faite dans toutes les montagnes et les forêts d'alentour sans aucun résultat.

Ce qui jusqu'alors n'avait été que soupçon pour moi devint certitude; plus moyen d'en douter, c'était Paulo et ses complices. Paulo connaissait mon lieu de retraite, peut-être savait-il aussi que je m'étais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il à exercer contre l'enfant d'Angeline la même vengeance que j'avais tirée de sa grand'mère de son refus de m'épouser.

Ne pouvant tenir plus longtemps à cet état d'anxiété, qui soulevait d'avantage mon désir de gagner les bois pour me mettre à leur recherche, tout en chassant, je partis un bon jour après avoir mis Adala et sa grand'mère hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait tenté quelque chose contre elles.

Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se dérouler les plus douloureux événements de ma vie et j'y retrouvais à chaque pas, auprès de leurs demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que seul encore, assis aux pieds des grands arbres où j'entendrais la voix toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaître en mon âme.

Dans le recueillement des forêts on retrouve, au milieu de la privation de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils étaient pour moi si remplis de charmes que j'espérais les revoir encore dans le silence profond et l'isolement. Là j'y reverrais mon père conduisant péniblement sa charrue, mais tout joyeux à l'idée que c'étaient autant de sueurs épargnées au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et sainte mère travaillant pour moi et mes chères jeunes soeurs s'ingéniant à trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur désir de m'être agréables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile fortuné se déteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y avait pas même jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma mémoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes mais à jamais superflus. Ne pouvant résister à ce désir bien légitime de revoir encore quelques instants du passé, je résolus d'aller faire une excursion de quelques semaines auprès du Lac à la Truite. et j'espérais aussi retrouver les traces des trois brigands.

Deux jours après mon départ, j'étais sur les bords de la rivière St. Jean qui coule sur les limites: du Canada et des États-Unis.

Je n'avais pas encore rencontré une seule figure humaine, mais j'avais constaté des pistes différentes, les unes, sans aucun doute, appartenant à des chasseurs blancs et les autres à des indiens, tel qu'il était facile de les reconnaître aux moyens que prenaient les uns d'en cacher les vestiges et les autres à l'empreinte plus franche et par conséquent plus ferme sur la terre boueuse.

Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pièce de venaison pour mon souper, je faisais un retour sur le passé et remontant le cours de ma vie criminelle, je sentais le désespoir me gagner en songeant à tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le réparer.

Mes pensées me reportèrent naturellement vers la soirée où l'âme gangrenée par l'idée d'une vengeance diabolique, j'avais partagé mon repas avec Paulo et l'avais associé à mes projets criminels.

J'étais absorbé dans ces idées lorsque les plaintes de mes chiens me tirèrent de ma rêverie. Les pauvres bêtes n'avaient presque pas pris de nourriture depuis mon départ de Ste. Anne. Je détachai, les pièces de venaison qui étaient à la broche, et les leur abandonnai de grand coeur; je me sentais incapable de manger.

Pendant que mes chiens dévoraient leur repas j'éteignis soigneusement mon feu, j'en fis disparaître les traces, comme c'est la coutume de ceux qui veulent cacher leurs campements.

Toutes ces précautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes réflexions. Un bruit de voix me réveilla en sursaut et me fit sortir de cet état de somnolence.

J'avais choisi pour gîte une clairière qui dominait la forêt. Des arbres vigoureux environnaient le plateau où j'avais fait cuire le repas qui n'avait servi qu'à mes chiens, les rochers qui le surplombaient laissaient des anfractuosités caverneuses, dans l'une desquelles je m'étais tapi pour la nuit.

Mes chiens étaient parfaitement dressés, aussi lorsqu'ils voulurent élever la voix pour m'avertir de l'approche d'étrangers, je leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s'ils eussent été morts.

De ma cachette j'aperçus une flamme vive s'élever au même endroit où j'avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été ceux de l'ennemi la plus rusé.

Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l'étaient les trappeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L'un surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef, était d'une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas même besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses sandédious et ses cadédis pour un enfant des bords de la Garonne.

Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte de mélancolie. Ses vêtements à celui-là, étaient d'une recherche prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porté de son oeil ferme et de son bras robuste.

Pendant que le repas cuisait, j'écoutai leur conversation, ils en étaient aux facéties:

—Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a été pris dans cet endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie: Mon père était un grand industriel; chaque année nous avions à confectionner des articles d'art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt débit. Mon frère aîné lui était un saigneur, son cadet était marchand; pour moi j'étais dans le commerce des perles.

Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu à une famille troussée.

L'autre l'écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une façon démesurée.

Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans tous ses détails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien rares.

Un franc éclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un instant déconcerté.

—Dès le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens détache sa langue du crochet de la vérité, on peut être sûr qu'à force de répéter des balourdises, il finit par les croire. Puisque ton père était un industriel que ne t'a-t-il intéressé dans son commerce?

—Faites excuse, mon père confectionnait des sabots et le commerce n'était pas assez étendu pour qu'il eut besoin d'un associé!

—Ton frère qui était seigneur aurait pu t'établir sur une de ses terres?

—Quand je vous dis que mon frère était saigneur, c'est qu'il saignait les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais possédé de terre plus que j'en ai sous la main!

—Et ton frère le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans son établissement et ton industrie dans le commerce des perles ne t'assurait-elle pas un belle existence?

—Oh! pour ça quant à mon frère le marchand, il était en société avec la grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bière le dimanche, à la porte de l'église; pour moi j'enfilais des grains du verre que je vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries réunies ne rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la marmite. Voilà ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a levé le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mère que nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait bien que je changeasse de pays.

Le rire qui suivit cette déclaration ébouriffante fut presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se déconcerter davantage, l'interlocuteur continua:

—Trou de l'air, c'est tout d'même un fort beau pays que celui que j'ai laissé là ousque l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos rivières, même que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards qui ronflent à réveiller les morts rien que pour s'être assis sur ses bords.

Ces dernières réflexions augmentèrent encore l'hilarité des deux autres.

Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant à l'homme à l'air mélancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que tu me promets de me faire connaître ton histoire pourquoi ne nous la dirais-tu pas aujourd'hui?

Hélas! répondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me donner ce nom puisque la terre où j'ai vu le jour se trouve dans la Normandie. Mon père était autrefois un riche fermier. Il avait acquis de grandes propriétés mais non content, de la jouissance de nos biens, il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques années, il fit de folles dépenses qui nous amenèrent dans un état, de gêne considérable. Pour compléter toutes ses sottises, il acheta un château en ruines qu'on appelait la Cocombière, il acheva d'éparpiller le peu qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel mauvais drôle lui avait fait croire que par cette acquisition il devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas l'offenser, que le Baron de la Cocombière.

Je passe brièvement sur les détails des toilettes extravagantes qu'il faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risées et des huées des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutré d'une manière aussi ridicule qu'il l'était lui-même, nous entendions les gamins s'écrier: Voilà Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent. Nous recevions ces insultes avec un dédain superbe et sans sourciller. Pour ma part j'aurais tordu le cou à un de ces drôles, si mon père, se renfrognant dans sa dignité, ne m'en eût empêché en m'expliquant qu'il serait malséant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines de toucher à l'un de ces vilains.

C'est avec ce genre d'éducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos ressources pécuniaires étaient complètement épuisées et je songeais à chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon père arriva dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le nôtre. Je vais moi-même présider à ta toilette et voir à ce que le laquais qui t'accompagnera soit en grande tenue.

Les ordres de mon père étaient pour moi sans appel. Une heure donc après, coiffé d'un chapeau à plumes, habit galonné en rouge bleu et vert sur toutes les coutures, bottes à l'écuyère toutes rapiécées, j'étais installé sur une rosse, pendant que le laquais espèce de jocrisse, qui devait me suivre à distance et enharnaché d'une manière aussi ridicule, avait en fourche un âne dont la maigreur l'avait obligé à mettre une demi-botte de foin pour se protéger des foulures. Ce foin d'ailleurs devait lui servir de selle.

Ce fut dans cet état que je me présentai au château du Marquis, vieux noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reçu et avant que je lui déclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita à entrer au salon où sa fille, charmante personne bien élevée, exécutait un air de musique. Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais donnée sur laquelle étaient écrits d'une manière illisible mes noms, titres et qualités. Pendant cette longue énumération que mon père avait lui-même griffonnée je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour s'empêcher d'éclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un fauteuil elle m'invita à m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais croyant qu'il était incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calculé les lois de l'équilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je fis pour me retenir, je renversai une table chargée de pots de fleur dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entièrement la figure. Jamais de ma vie je n'ai entendu pareils éclats de rire. Je jugeai à propos de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes salutations de reculons et mes excuses les plus sincères, j'allai poser le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couché à peu de distance.

Le caniche poussa des cris affreux, je le pris précieusement dans mes bras et le caressai pour tâcher de le consoler, le croiriez-vous la vilaine bête laissa couler de l'eau qui m'humecta. La chaleur que me procura ce bain improvisé me fit perdre complètement la tête, il m'échappa des mains et tomba lourdement par terre.

De là redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'éclats de rire de l'assistance.

Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à leur aise.

Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y dirigeai avec précipitation.

En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil, je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit, mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à grand'peine.

Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.

Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.

Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme contre-basse.

En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout partage que le chemin du roi.

J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre d'années.

J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours meilleurs.

Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile pour le Canada et me suis fait trappeur.

Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire réussit à m'arracher un rire que je n'avais pas connu depuis bien des années.

Pour les deux autres qui l'avaient écouté avec un grand sérieux jusqu'à ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarité était grande.

Lorsqu'ils se furent calmés, Baptiste s'écria:

—Sacrement de pénitence, c'était son juron favori, je veux que la corde qui servira tôt ou tard à pendre les trois coquins que nous avons rencontrés aujourd'hui m'étrangle si je crois un seul mot de ce que vous venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi vous êtes poussés comme des champignons, remettant votre appétit au lendemain quand vous n'aviez rien à manger la veille. Pour moi qui me connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnêtes et déterminés. Là franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous à la vie et à la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse sont du même niveau et sans frime après que nous aurons soupé, je vous raconterai la mienne.

Ils échangèrent ensemble de cordiales poignées de mains et le silence ne fut bientôt troublé que par le pétillement du feu et le bruit de leurs mâchoires.

Les appétits satisfaits, Baptiste commença sa narration: Son enfance avait été misérable comme celle de presque tous les enfants trouvés. Abandonné sur le bord du chemin, il avait été recueilli par une espèce de mégère qui l'avait élevé dans un but de spéculations Elle parcourait les villes et les villages, exploitant la pitié des personnes charitables par l'état de maigreur et de dénûment dans lequel elle le maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes qu'on lui donnait pour en employer l'argent à acheter des liqueurs spiritueuses dont elle se gorgeait.

Lorsqu'il eut atteint l'âge de sept ans, il avait déserté pour échapper à ses mauvais traitements et était venu rejoindre un campement de sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu où j'étais chef, et au milieu de laquelle il avait passé une dizaine d'années. La guerre étant survenue, il s'était engagé comme volontaire dans le corps expéditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour l'Acadie.

Les ennemis du sol une fois repousses, il s'était embarqué à bord d'une corvette française ayant nom La Brise. Pris comme corsaire et vendu en qualité d'esclave, en même temps que son chef sauvage qui commandait sur le même vaisseau à cinquante volontaires de sa nation, il était parvenu à s'échapper après des dangers sans nombre.

Il avait depuis sillonné les mers en tous sens et était revenu se faire trappeur avec le dessein bien arrêté de revoir ses anciens amis. Comme il était certain que le chef devrait être mort dans les fers de l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il désirait surtout rencontrer la fille de ce même chef qui avait été une Providence pour lui avant son départ et la protéger dans le cas où elle serait dans la nécessité, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.

On peut imaginer avec quel intérêt mêlé de surprise j'écoutai cette histoire. Elle était d'ailleurs de nature à m'intéresser à plus d'un titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir à revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'années et que c'était le même qui enfant, était, venu nous demander asile. En l'absence de Paulo, il était le commensal le plus assidu de ma cabane.

Angeline lui avait voué une amitié toute fraternelle. Elle lui avait même donné des leçons de lecture et d'écriture qui avaient considérablement développé son intelligence déjà remarquable. Aussi le pauvre orphelin, peu habitué aux bons procédés, la traitait-il avec une déférence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'années de plus que lui. C'était elle, la chère ange, qui l'avait engagé a prendre du service à bord de La Brise pour me porter secours au besoin. Ces derniers détails, je les ignorais entièrement.

J'étais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse la certitude que je ne m'étais pas trompé sur les scélérats qui avaient commis les actes de brigandage à Ste. Anne, j'allais cependant éclaircir tous mes soupçons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi m'empressai-je de sortir de ma cachette.

Malgré le peu de bruit que je fis, l'oreille exercée des trappeurs les avertit de l'approche d'un étranger. Croyant à une attaque subite, il disparurent derrière les arbres et je vis briller à la lueur du feu les canons de trois carabines. J'élevai la voix et continuai à avancer en disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme vous l'êtes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai complètement désarmé jusqu'auprès du feu.

A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte, l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un étonnement indicible. D'un saut, il fut auprès de moi, m'embrassa les mains, fit mille contorsions, mille gambades, tant était délirante la joie qu'il éprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec une surprise et un ébahissement non moins grand. Sans nul doute, ils crurent que leur chef devenait fou à lier.

Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donné quelques explications, il me fallut répondre aux pressantes questions de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui d'Angeline.

Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon évasion et les derniers moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brièvement que possible.

On ne saurait voir une douleur plus réelle et des larmes plus sincères que celles qu'il versa en entendant ce récit. Sa rage contre Paulo était indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant à chaque instant, moi qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si j'avais su, si j'avais su... mais les misérables ne perdent rien pour attendre".

Attenousse avait été pour lui un ami et un protecteur.

Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils parlaient dans en langue iroquoise à laquelle ceux-ci étaient étrangers.

Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient, il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlèvement; mais que l'entreprise qu'ils se proposaient devait être entourée de grands périls, car c'est à qui des trois ne l'exécuterait pas. Après avoir longtemps délibéré il fut facile à Baptiste de conclure, par les mots qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases décousues qu'ils étaient décidés de mettre leur projet à exécution le plus tôt possible. Ils étaient poussés par l'espoir d'une rançon que le chef paierait pour délivrer son enfant d'adoption.

On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne devaient pas en recueillir le gain.

Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que suffisant.

Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes protégées.

En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois misérables serait aperçu rôdant dans les environs.

Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais confié.

Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi avais-je pris mes précautions en conséquence.

Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche, ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne. Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même, ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant qu'eux-mêmes ne seraient pas loin.

Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer qu'au premier commandement.

J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué.