TENTATIVE ET ATTAQUE.
Une nuit des plus sombres enveloppa bientôt la demeure et tous les alentours. Un silence parfait régnait dans toute la campagne. Le temps était à l'orage; parfois un éclair illuminait la nue et venait en serpentant se perdre dans un endroit désert: Le tonnerre grondait dans le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les détonations de mèches de canons.
Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut été brisée sous les pas d'un homme retentit à mon oreille.
Deux carabines bien chargées étaient auprès de moi; j'en saisis une et me tins prêt à tout événement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait parfaitement dans sa gaine.
Mon oeil bien qu'exercé à l'obscurité dans les chasses à l'affût que je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les ténèbres qui m'environnaient.
Heureusement qu'un éclair brilla un instant. Il disparut très vite, mais néanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui se trouvait à trois arpents à peu près de la maison et qui n'y était certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.
Dix minutes après, un nouvel éclair apparut au firmament.
J'avais toujours l'oeil fixé vers l'endroit où je venais de voir le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'était considérablement rapproché. Il ne devait pas être a plus de vingt pieds du gascon.
Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas qu'il y avait embûche et que l'ennemi s'avançait. En même temps, son chien qu'il ne retenait qu'avec peine réussit à s'échapper et s'élança dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.
A peine y fut-il arrivé que ses furieux aboiements se changèrent en cris plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux bonds, il fut à l'endroit où les bandits abrités par le buisson s'avançaient vers ma demeure. Un détonation se fit entendre, un blasphème affreux y répondit et le craquement de branches qu'on ne cherchait plus à dissimuler nous avertit que quelqu'un s'échappait.
Pendant ce temps le français faisait un bruit d'enfer. Les sandédious les cadédis, je te tiens couquin, étaient montés au plus fort diapason.
Des torches que nous avions préparées furent allumées et nous accourûmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'âme, la balle lui avait traversé le coeur. Le blasphème avait été son dernier adieu à la terre.
Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une large blessure à la poitrine il se mit à l'embrasser pleurant et lui prodiguant les épithètes les plus tendres tandis que les couchons, les voleurs, les canailles, lui sortaient de la bouche par torrents à l'adresse de l'homme mort.
Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois. Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.
Le cadavre du brigand fut identifié par les chasseurs comme celui d'un des compagnons de Paulo. Sa figure était hideuse. Une hotte qui devait servir à transporter Adala était auprès de lui.
Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble à la terreur des habitants. Éveillés par nos coupa de feu tous étaient accourus pour nous secourir; les uns armés du haches, les autres de fourches, etc., etc., tant on craignait que nous eussions affaire à une bande plus considérable. On n'avait laissé aux maisons que le nombre d'hommes nécessaires en cas d'attaque.
Nous décidâmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous espérions qu'un des malfaiteurs, peut-être tous les deux, auraient pu être atteints par les balles et auraient été dans l'impossibilité de fuir bien loin.
Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle était chaque jour agrandi ne put nous faire découvrir d'autre trace qu'une ou deux gouttes de sang dans un fourré où bien probablement Paulo et compagnie s'étaient arrêtés.
Ces démarches infructueuses mettaient Baptiste au désespoir à cause de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à l'enfant d'Angeline et d'Attenousse.
Le gascon de son côté était inconsolable de la perte de son chien: il n'en parlait qu'en jurant comme un païen. Il aurait voulu être le diable en personne pour faire griller le couquin, tant il redoutait la reconnaissance de sa Majesté Fourchue en faveur d'un misérable qui l'avait toujours si bien servi de son vivant.
Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il était né un vendredi et sous une mauvaise étoile.
Cependant j'étais dévoré d'inquiétude. Je connaissait trop bien la scélératesse de Paulo, son caractère haineux et vindicatif pour ne pas être assuré que tôt ou tard, il tenterait une revanche éclatante.
Je n'osais donc plus m'éloigner de la maison et laisser Adala d'un seul pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalières. Si je sortais en voiture, je la faisais asseoir à côté de moi; La nuit, son petit lit était placé tout près du mien. Je passais des heures entières à la regarder dormir essayant à deviner, chacune de ses pensées. Quand je voyais ses lèvres roses s'agiter et laisser échapper un sourire, je me demandais si elle ne causait en songe avec sa mère ou avec les anges ses petits frères. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour ne pas l'éveiller par le contact de ma bouche.
Elle avait à peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidité son intelligence se développait. Tous ceux qui la connaissaient étaient aussi surpris de son étonnante précocité. Sa grand'mère et une bonne vigoureuse servante que j'avais engagée, l'aimaient presqu'autant que moi.
L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillité. On n'avait pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines avaient cessé.
Tout le monde se félicitait de l'idée qu'ils étaient pour toujours disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi à cette croyance devenue générale.
Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'étais certain qu'ils surveillaient notre homme de près et feraient tout en leur pouvoir pour détourner les projets malicieux que le traître et son complice tenteraient contre moi ou plutôt contre Adala. Ce à quoi mes associés et surtout Baptiste tenaient le plus, c'était de les prendre tous les deux vivants peut-être auraient-ils recruté quelques autres sauvages et ils jouissaient d'avance du plaisir de les livrer à la justice. Baptiste était rusé, mais il avait affaire à forte partie: Paulo de son côté ne manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la conservation l'avertissaient qu'il était poursuivi. Aussi, comme je l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre sa piste. La route qu'ils suivaient était toujours directe et tendait évidemment à un but... mais n'anticipons pas les évènements.
LA CAVERNE DES FÉES
Ceux qui ont visité Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empêcher de remarquer une montagne allongée de douze à quinze arpents qui se trouve à une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se prolongeant; elle n'est pas très élevée, mais assez pour que, du haut de son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.
Rien de plus agréable que de contempler son versant nord, boisé d'arbres variés et magnifiques. Des crêtes de rochers qui partent du haut et viennent jusqu'au bas vous représentent les côtes d'un immense cétacé dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces crêtes présente vers le milieu un aspect plus âpre, plus hérissé. Elle a un pic qui domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est aride et dénudé. Vers la partie ouest, il est coupé perpendiculairement. Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers parallèles qui sont à demi caché par une luxuriante végétation.
Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une caverne profonde, creusée dans ce pic présentait dans son intérieur des dispositions tout à fait extraordinaires. Quelques-uns mêmes affirmaient, mais ceux-là, je suppose, n'étaient pas les plus hardis, que souvent des bruits étranges s'y faisaient entendre.
Je décidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de ceux qui l'avait déjà visitée et qui lui prêtait dans son imagination le caractère le plus féerique.
On y parvenait en gravissant une pente très abrupte. De grands arbres répandaient leur ombrage sur l'entrée spacieuse de la caverne. La chambre principale se trouvait éclairée par fissures de la voûte par lesqelles filtrait une douce lumière.
Au centre, une énorme pierre carrée à surface unie semblait représenter une table. Cinq ou six pierres échappées de la voûte étaient disposées autour à la manière de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de pierre, toute d'une pièce, s'élevait droite et perçait la voûte. Elle avait la forme des cheminées de nos habitations de campagne.
Cette caverne était divisée en plusieurs compartiments. Deux dans le fond étaient éclairés par les rayons du soleil qui y pénétraient par des ouvertures naturelles. Cette lumière donnait la vie aux petites fleurs qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'échappaient au dehors comme pour aller demander plus de sève au soleil.
A gauche, se trouvait un alcôve éclairé seulement par l'entrée. Au fond de cet alcôve et a angle droit on voyait un antre obscur, où il y avait un trou profond, circulaire, s'enfonçant tellement dans la montagne que j'essayai à le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun résultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le bruit d'une forte chute d'eau.
Quelques années plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala à qui j'en avais parlé, l'intérieur en était complètement changé.
Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voûte. Ce n'était plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.
Un jour, il y eut grand émoi dans le village. Deux hommes, en longeant le sentier au pied de la montagne, y avaient aperçu des flammes et une fumée qui s'en échappaient. On avait même vu deux ou trois ombres sur le sommet du rocher et ce ne pouvaient être des hommes. La frayeur était à son comble.
Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et me racontèrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.
Tous ceux qui fréquentaient ma maison étaient de braves gens doués d'un esprit sain et de le plus grande honnêteté, de plus d'un courage éprouvé.
Mais ce soir-là parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois à quatre jours, sous un prétexte ou sous un autre, venait me faire des visites fréquentes et fort assidues. Il habitait une cabane à quelque distance de chez moi. Elle était située sur la lisière immédiate des bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.
Cette montagne est ainsi nommée parce qu'elle ressemble à un pain de sucre dont le sommet aurait été arrondi.
La renommée de cet individu était rien moins que recommandable. Les gens du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendié plusieurs granges et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prévenait pas en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'épais sourcils où se joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux était louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient alors un éclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont les lèvres étaient tellement minces qu'on les eut dites coupées comme une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou pouvait voir quelques dents rares mais aiguës comme celle d'un serpent. Les muscles de la mâchoire inférieure présentaient à son angle un gonflement tel qu'en possède le tigre et tous les animaux féroces.
Ce soir là, il était en belle humeur et nous amusait par le récit d'un événement qui s'était passé chez lui dans la journée: Un fou était entré dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous prétexte de chercher une poule qu'il disait avoir été dérobée et qui devait s'y trouver. Il s'était parait-il, livré à mille extravagances tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricités du pauvre insensé telles que le "louche," ainsi nommerai-je l'individu, les rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.
Il en était au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit. Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas délibéré vers la table, s'assit auprès, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hébété, il demanda à manger en frappant du pied.
J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il mangea avec avidité sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasié, il tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche, son plus proche voisin. Il y mit même beaucoup de persistance en le regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint à moi, la bouteille à la main, fit mine de me la présenter et se plaça de manière que la lumière se refléta sur sa figure, tout en tournant le dos aux autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.
Je tressaillis malgré moi; si je l'avais pu je lui aurais sauté au cou. C'était mon brave ami, mon fidèle Baptiste pour moi seulement, pour les autres c'était le fou dont la louche nous entretenait à son arrivée.
Désappointé et comme insulté de ce que personne ne voulait prendre part à ses libations, il retourna auprès de la table et avala le contenu de sa bouteille. Dix minutes après, il était étendu sur le plancher tout auprès du louche et ronflait profondément.
Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tête. Il ouvrit son oeil intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en même temps qu'un signe imperceptible aux autres, d'observer le louche.
La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du fou.
Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement pendant que le narrateur en était au plus beau de son récit, l'ivrogne, comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément avinée laissa échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tués, malheur!"
A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant ronflait déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.
Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, il recommença à parler et à rapporter encore des actions du fou lorsqu'un nom que celui-ci prononça attira son attention: "Paulo est mort, c'était mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un soubresaut comme s'il eût été piqué par une vipère. Je le vis pâlir et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientôt, d'un air dégagé, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même lui sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se plaindre."
Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne. Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita le bonsoir et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant se leva et se traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir tant il n'y voyait rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur. Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se recoucha, en peu d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.
Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille mère et à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les lumières trop vives. Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer sur sa figure.
Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le fou apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie de ses haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était pas plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi ce que contenait la bouteille.
Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun danger pour Adala du moins pour quelques jours.
Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.
Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. C'était à qui surprendrait et ne serait pas surpris.
Les deux scélérats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils avaient souvent monté et redescendu dans le cours des ruisseaux des distances considérables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal avant que de pouvoir les retrouver.
Enfin un jour, les sauvages se croyant à l'abri de toute poursuite avaient fait halte dans un endroit écarté pour prendre quelque nourriture, sans même avoir la précaution de dissimuler toute trace de passage.
Les français et un trappeur canadien, qu'ils s'étaient adjoints, reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme fut-il sauvage ou blanc.
D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche, imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractéristique.
Mes amis, en arrivant dans le lieu où le repas avait été pris, reconnurent d'une manière facile et certaine quels étaient ceux qui y avaient séjourné.
Dès ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisément, connaissant la direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus même la peine de cacher.
Ils se dirigeaient évidemment vers un campement composé de sept sauvages renégats chassés de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.
Il eut été difficile de trouver un homme plus énergique et plus déterminé que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient étaient aussi braves que rusés. Leur nouvel associé s'appelait Bidoune.
Enfin, après une assez longue marche, ils arrivèrent auprès de ce campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y était installés. Comme ils étaient sans défiance, Baptiste, avec des précautions infinies réussit à s'approcher tout auprès et put saisir quelques mots de leur conversation.
Ils discutaient vivement un projet d'enlèvement analogue au premier. Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rançon le chef paierait pour le rachat de son enfant. Leur plan était tout mûri: A un moment donné, ils devaient se rejoindre chez le louche où des armes étaient déposées. C'est d'après ces renseignements que Baptiste avait cru devoir prendre le prétexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.
Comme l'enlèvement était plus facile par le fleuve, un canot serait mis dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.
Leur intention était de se diriger vers les îles de Kamouraska où ils se tiendraient cachés pendant une quinzaine de jours pour détourner les soupçons, puis ils se rejoindraient à l'Islet aux Massacres.
Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hélika, saisir la vieille et le chef à qui, d'après les conventions, ils ne feraient aucun mal, les lier fortement tous les deux de manière à les mettre hors d'état de donner l'alarme.
Au récit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne briller comme des tisons ardents à l'idée des outrages que sa petite fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la table en éclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se réveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les tuer comme de misérables chiens enragés. La vieille mère aussi s'offrait de s'armer d'une carabine et de venir avec moi à leur rencontre. Tous les deux nous étions exaspérés, mais Baptiste plus calme réussit à nous tranquilliser.
Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions entendu pendant sa sortie de là soirée. Vous en saurez quelque chose demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon et du normand. Soyez sans aucune inquiétude, nous veillons sur vous tous.
L'étoile du matin allait, paraître quand Baptiste, après nous avoir serré la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut été le génie.
Quelque temps après son départ et avant que le bedeau vint sonner l'angélus, vous eussiez pu voir un homme agenouillé sur les degrés du perron de l'église attendant en grande hâte qu'elle fut ouverte pour y entrer. Cet homme était tout défait. Sa figure était pâle et cadavéreuse. Il regardait de tous côtés d'un oeil inquiet et inquisiteur. Lorsque le curé entra dans la sacristie pour dire la messe, il le supplia de vouloir bien le confesser.
C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'était lui, avait vu et entendu des choses bien terribles.
Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation, il passait à travers de grands arbres sombres et poussés entre deux rochers. Tout à coup, une boule de feu vint tomber à ses pieds. Il s'arrêta stupéfait, ses cheveux se dressèrent d'épouvante. A deux pas en face de lui un être étrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du doigt, était immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains des pattes ressemblant à celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus longues qui s'étendaient vers lui. Il put voir cette apparition à la lueur que jetait le globe de feu.
La tête du monstre était, surmontée de deux cornes énormes.
Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna dans l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il était possible, que le premier, dont la bouche lançait des flammes, lui barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche énorme tandis qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu roulait dans les airs eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'étincelles.
Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait à s'y méprendre à celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadédious, mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez, de mal comme cela, tu nous appartiens corps et âme". L'autre voix en arrière reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer, depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effrayé sans doute par le signe de croix lui avait, livré passage.
Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant et le suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. Hors d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva enfin à sa cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite en cendres. Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en haut lui fit lever les yeux. Il aperçut des globes de feu énormes et de toutes les couleurs qui menaçaient de lui tomber sur la tête. A cette vue, il reprit sa course désespérée poursuivi et toujours par les mêmes fanfares infernales.
Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il put faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours en courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'église.
Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le résumé.
Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait été étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés de trous à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez énorme. De temps en temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur à l'apparence qu'ils leur donnaient.
Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu que la mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, était une pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser la paroisse de cet homme traître et méchant) adaptait au bout d'une perche un paquet d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine étaient à côté de lui.
Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait grimper dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la seconde boule préalablement enflammée. La première était réservée au gascon qui la pousserait à coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne l'empêchait de retourner en arrière avec la sienne en poussant des rires homériques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements infernaux.
Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au bout de sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait le globe de feu venant des airs. Une simple figure avait produit la détonation.
La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche de sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires à l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les branches, les avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés et le tout avait brûlé ensemble.
Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant d'effroi aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.
L'HÔPITAL GÉNÉRAL
La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement que la leçon qu'il avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, lui aurait profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était à moi de pourvoir au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre à face humaine.
Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est c'est que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnés et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien je regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de l'argent pour qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier du crime. Il parut accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dépensa en orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.
Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous étions seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre Adala et sa grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il m'approuva du tout coeur.
Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues de l'endroit que j'habitais.
En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison d'un riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et tout le monde assistait au service divin. La mère de famille était restée seule avec deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept ans et le plus jeune cinq.
Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient demandée en entrant.
Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.
La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats et qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à gagner du temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église lui porter secours.
Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le curé ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à un homme mourant.
C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un coup terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. Deux crimes affreux furent accomplis ensuite.
Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent entre eux puis ils disparurent.
Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait de leur fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient de sortir.
Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts de terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient dans la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour la dernière fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! la pauvre femme n'était plus qu'un cadavre.
Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes et les cris de désespoir des malheureux enfants.
Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux avec les autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent dans l'avenue les deux enfants qui couraient éplorés en criant: "papa, papa, viens donc vite, maman est morte, il y a des hommes méchants qui l'ont tuée." Le père en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verité.
Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain par des document officiels et certains.
Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien complice.
Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu où ils avaient commis ce meurtre.
Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite Baptiste louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, Aglaousse et moi, nous voguions sur le fleuve poussés par un bon vent. Douze heures après, nous entrions dans la rivière St. Charles et débarquions près de l'Hôpital Général de Québec.
Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence et se tenir prêts à tout évènement.
Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du parloir du couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hâte de savoir si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre préambule je demandai la permission de visiter les salles, prétextant qu'il devait y avoir une de mes connaissances qui était là depuis plusieurs années.
Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire. Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnait. En approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
Ou l'avais-je vu?
Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes..
Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la bonne soeur accéda volontiers a mon désir.
Je m'approchai du lit de l'octogénaire. Rosalie lui dis-je. Elle fit un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son état d'hébètement.
La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de pareils signes de connaissance."
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la maison paternelle.
Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dis plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.
Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.
Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.
Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les avais vues quelque part.
Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous répondre, vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre coup de fusil."
Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.
—Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
—Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons jamais eu de nouvelles.
A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se reculèrent instinctivement.—"N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village de.....—" Elle parurent très surprises et me regardèrent toutes deux fixement.
J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef sauvage de premier ordre.
Elles me répondirent affirmativement.—Encore une question, mesdames, s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....? Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait—O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite! mes deux soeurs! je suis votre frère et je leur tendis les bras.
Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces paroles.
—Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas indien.
En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées, vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes bons parents.
Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour mon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières.
Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort.
Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez le hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très souvent.
Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable existerait.
J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante à la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée autant qu'un père.
Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi, et de les mettre à mort s'il le fallait.
Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
LA CHASSE A L'HOMME
Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer mes amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me représentais combien était heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, pendant que je m'en éloignais peu-être pour toujours.
C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les pleurs qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la séparation, séparation qui devait être bien longue.
Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon énergie et ma force morale me revinrent.
Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en étais sûr ne me mettraient pas moins d'acharnement que moi à leur poursuite. Plus je songeais à leurs affreux forfaits et plus je sentais un désir implacable du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaître. Ce fut dans cette disposition d'esprit que j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait vis-à-vis de ma demeure. J'allai frapper à la porte et me fit reconnaître. Tout le monde était sur pied, certes mes amis faisaient bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ, pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse immédiatement après mon arrivée.
Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains et saufs.
Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux.
Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept autres sauvages.
J'avais pris le commandement de l'expédition.
Un mot personnel sur ma petite troupe.
Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune s'était frotté les mains avec délices.
Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires. C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà.
Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste avait poursuivi Paulo.
Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus évidentes.
Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.
Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle vint frapper Bidoune à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau Rouge fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam fut en un instant dispersée.
En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.
Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour juger de l'effet de nos coups.
Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du sauvage. Quant aux autres coups tirés par les français, bien qu'au juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément, l'autre gisait mortellement blessé.
Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai; son fusil vola en éclats loin de lui; nous nous avançâmes alors en toute sûreté.
Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança un regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de le faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.
Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes.
Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient les difficultés de la lâche que nous avions entreprise.
Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient. employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.
Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'était justement en que je voulais empêcher.
Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de surprise.
Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en arrière.
Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.
Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue de quelqu'un de notre bande.
Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.
J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints par les balles.
Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut du rocher.
A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait étaient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au couteau s'en suivit.
Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau en pleine poitrine.
Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre en route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.
Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été tournées au bien.
Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.
Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la blessure; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus traîteuse.
Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui soulève la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.
Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution.
Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgré nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin.
Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient d'un rire satanique?
Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée au tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots "repose en paix".
Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celle du canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit déjà plus haut.
Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous pansassions leurs plaies.
Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces charpentes granitiques.
Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps à corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.
Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes le chemin des habitations.
Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon, j'étais à l'arrière-garde.
Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue pour nous recevoir.
Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes fil entendant le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.
Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître. Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur adressant encore des propos cyniques et immondes.
Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous furent donnés par les citoyens.
C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.
Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à bord de la même barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour nous mettre à l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas à l'eau.
Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à nous dévorer à belles dents.
Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.
Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un cours plus calme, plus tranquille.