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Henri III et sa Cour

Chapter 16: SCENE III
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About This Book

The play stages intrigues at a royal court where the queen mother schemes to preserve control over her vacillating son by manipulating favorites, fostering romantic rivalries, and enlisting an occult adviser. Noble factions and jealous passions lead to duels, exile, and shifting alliances as courtiers pursue influence. Action alternates between secret councils, intimate confidences, and ceremonial court scenes, tracing how superstition, seduction, and political calculation intertwine. Major themes include the corrosive effects of ambition and favoritism, the fragility of royal authority, and the moral ambiguities of power exercised through persuasion and deceit.

Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez, ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux, n'aurait jamais dû quitter notre cour…

CATHERINE

Il y revient, peut-être, mon fils…

HENRI, s'asseyant

C'est ce que nous allons savoir…Asseyez-vous, ma mère…Approchez, seigneur de Bussy…Où avez-vous quitté notre frère?

BUSSY D'AMBOISE

A Paris, sire.

HENRI

A Paris!…Serait-il dans notre bonne ville de Paris?

BUSSY D'AMBOISE

Non; mais il y est passé cette nuit.

HENRI

Et il se rend?…

BUSSY D'AMBOISE

Dans la Flandre…

HENRI

Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous, sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné et à son roi?…

BUSSY D'AMBOISE

Sire,…il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus sortir.

HENRI

Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre. Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien, qu'y a-t-il?

CATHERINE

Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale présence…

HENRI

Oui, oui, volontairement!…Le meurtrier!…Ma mère, mon cousin de Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.

LE PAGE

Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville, ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son respect.

HENRI

Oui, oui;…tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui pourrait me rappeler cet affreux duel…Tiens, Joyeuse, tiens!…(Il tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami commun…D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron…Saint-Mégrin, je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un bras de dix-huit ans!…qu'elle te défende mieux que lui, en pareille circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les oubliez pas dans vos prières.

          Que Dieu reçoive en son giron
          Quélus, Schomberg et Maugiron.

Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous…Faites entrer…(A la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire) Approchez ici, baron, et fléchissez le genou…Charles Balzac d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous les avions ôtés, vos dignités et vos titres…Relevez-vous, baron de Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions que vous y remplissiez autrefois…Relevez-vous.

D'ENTRAGUES

Non, sire,…je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un loyal et honorable cavalier.

HENRI

Oui,…nous le reconnaissons, car c'est la vérité…Mais vous avez porté des coups bien malheureux!…

D'ENTRAGUES

Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et d'oubli.

HENRI

Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.

CATHERINE

Mon fils, que faites-vous?

HENRI

Non, madame, non…J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.

D'ENTRAGUES

Sire,…j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.

HENRI

C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir…Qui fait ce bruit?

D'EPERNON

Ce sont ceux de Guise…

HENRI

Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés…Ses pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée ne soit pas un mystère…

SAINT-MEGRIN

Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance…Il a ses sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre Majesté.

SCENE IV

LES MEMES, LE DUC DE GUISE

(Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi par quatre, dont l'un porte son casque)

HENRI

Venez, monsieur le duc, venez…Quelqu'un qui s'est retourné au bruit que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus, de supprimer quelque impôt…Mon peuple est un peuple bien heureux, mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et en moi un roi si patient!

LE DUC DE GUISE

Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,…et je suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses sujets.

SAINT-MEGRIN, à part

Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier…

LE DUC DE GUISE

Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et des siens que j'ai à l'entretenir…

HENRI

Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas attendre nos prochains états de Blois?…Les trois ordres de la nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous mission de me parler au nom de leurs mandataires.

LE DUC DE GUISE

Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de novembre?…Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un conseil privé…

HENRI

Lorsque le danger est pressant!…Mais vous nous effrayez, monsieur de Guise…Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil privé sont ici…Parlez, monsieur le duc, parlez.

CATHERINE

Mon fils, permettez que je me retire.

HENRI

Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante, ses conseils nous ont même été d'un utile secours.

LE DUC DE GUISE

Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop hardie…Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal sujet.

HENRI

Au fait, monsieur le duc, au fait…

LE DUC DE GUISE

Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat…Jusqu'à présent, Votre Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le remplir…Mais cela ne peut durer…L'approbation du saint-père a permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers…Les diamants de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au duc Casimir…Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé d'aliéner les domaines.

HENRI

Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez mauvais état…Nous prendrons un autre surintendant.

LE DUC DE GUISE

Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire…mais Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept mille habitants au fil de l'épée.

HENRI

Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.

SAINT-MEGRIN

Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et, vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi, pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.

HENRI

Vous l'entendez, monsieur le duc?

LE DUC DE GUISE

Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le remplira, lorsque le moment en sera venu…Mais je ne puis cacher à Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la voyant pas reconnaître hautement cette grande association.

HENRI

Et que faudrait-il pour cela?

LE DUC DE GUISE

Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les circonstances difficiles…

HENRI

Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner l'embarras de chercher bien loin ce chef…Nous y penserons à loisir, mon beau cousin, nous y penserons à loisir.

LE DUC DE GUISE

Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant…

HENRI

Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai huguenot…Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal masqué.

SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc

Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de chercheur d'aventures?

LE DUC DE GUISE

Et de redresseur de torts, monsieur le comte.

HENRI

En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le temps qui court.

LE DUC DE GUISE

C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse d'acier qu'un justaucorps de satin.

SAINT-MEGRIN

M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses oreilles.

LE DUC DE GUISE

Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la tête pour les éviter.

JOYEUSE, prenant sa sarbacane

C'est ce que nous allons voir…

SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane

Attends!…il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A vous, monsieur le duc.

TOUS

Bravo! bravo!

LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard

Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)

SAINT-PAUL

Qu'allez-vous faire!…

HENRI

Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle…

LE DUC DE GUISE

Et vous aussi, sire!…Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
Majesté.

HENRI

Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne; agissez comme si nous n'y étions pas…

LE DUC DE GUISE

Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?…

HENRI

Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous…Nous trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant, pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.

LE DUC DE GUISE

Vous en êtes le maître, sire…Mais d'ici là?…

HENRI

Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre…Comte Paul Estuert, nous te faisons marquis de Caussade.

LE DUC DE GUISE

Je suis duc, sire.

HENRI

Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui…car il est votre égal.

SAINT-MEGRIN

Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et, puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur…Or, écoutez, messieurs: moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi, Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide! (Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!

D'EPERNON

Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.

LE DUC DE GUISE, montrant le gant.

Saint-Paul…

BUSSY D'AMBOISE

Un instant, messieurs!…un instant! Moi, Louis de Clermont, seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et, comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.

JOYEUSE

Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais…tu ne m'as pas donné le temps…Mais sois tranquille, si tu es tué…

LE DUC DE GUISE

Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé. (Haut) Antraguet, tu seras mon second…Vous le voyez, messieurs, je vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus… Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même longueur que l'épée de combat de ces messieurs.

SAINT-MEGRIN

Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci…Mais nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.

HENRI

Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre présence, et nous le fixons à demain…Maintenant, chacun de vous peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant…Que veux-tu, Saint-Mégrin?

SAINT-MEGRIN

Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en rapporte à Dieu et à mon épée.

HENRI

Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?

LE DUC DE GUISE

La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.

HENRI

Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous l'octroyons, mon beau cousin…Messieurs, puisque M. de Guise nous y force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil d'Etat…Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.

SCENE V

HENRI, CATHERINE
HENRI

Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.

CATHERINE

Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?

HENRI

Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.

CATHERINE

Et vous avez résolu?

HENRI

Rien encore, car les chances du combat sont incertaines…Si M. de Guise était tué,…eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef; s'il ne l'était pas,…alors je prierais Dieu de m'éclairer…Mais, en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien ne m'en fera changer…La vue de mon trône me donne de temps en temps des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.

CATHERINE

Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et puissante?…Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.

HENRI

Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une partie, si ce n'est du tout.

CATHERINE

Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que la Ligue exige par sa voix…

HENRI

Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui… comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration d'Amboise… Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des cuissards d'acier.

CATHERINE

Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.

HENRI

Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant…Ce que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré…et, cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un devoir que nous lui imposerons comme son maître.

CATHERINE

Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!…et malheur… malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première marche!

HENRI

Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques raisons?

CATHERINE

Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son but?…

HENRI

De soutenir l'autel et le trône.

CATHERINE

C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon fils,…il n'est pas loin d'être un rebelle.

HENRI

M. le duc aurait-il de si coupables desseins?

CATHERINE

Les circonstances l'accusent, du moins…Hélas! mon fils, je ne puis veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant, peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.

HENRI

Un complot! on conspirerait contre moi?…Dites, dites, ma mère…
Quel est ce papier?…

CATHERINE

Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon… Son valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés, celui-ci en faisait partie.

HENRI

Voyons, ma mère, voyons…(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de Guise!…un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de moi, ma mère?…

CATHERINE

Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le voici tel…non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de l'approuver.

HENRI, lisant

«Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur, comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le roi et l'avoir confiné dans un couvent…» Dans un couvent!…Ils veulent m'ensevelir dans un cloître!…

CATHERINE

Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne vous attend…

HENRI

Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?

CATHERINE

Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
Childéric, en échange de son manteau royal?…

HENRI

Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y donne des droits.

CATHERINE

Ne peut-on en supposer?…Voyez cette généalogie.

HENRI

La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas, vous savez bien que cela n'est pas.

CATHERINE

Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.

HENRI

Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle couronne de France…Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y prétendre sans notre permission?

CATHERINE

Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il faut recoudre.

HENRI

Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et adroit.

CATHERINE

Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit que lui?

HENRI

Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin…

CATHERINE

Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne…

HENRI

Vous avez raison…Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de la Ligue?

CATHERINE

Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?…Peut-être y aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la résolution.

HENRI, hésitant

De la résolution!

CATHERINE

Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un caractère irrésolu…C'est un roseau peint en fer…Appuyez, il pliera.

HENRI

Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!…faut-il les exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.

CATHERINE

Non; peut-être ai-je un autre moyen…Mais jurez-moi qu'à l'avenir vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.

HENRI

N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.

CATHERINE

Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables à Dieu.

HENRI

Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je m'abandonne entièrement à vous.

CATHERINE

Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.

SCENE VI

LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI

LE DUC DE GUISE

Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin…Le roi l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune? Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier, dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en a fait prévenir par Bassompierre…Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon! (Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.

RUGGIERI

Oui, monseigneur duc…

LE DUC DE GUISE

J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez toi…Dans quelques minutes, nos amis seront ici…Je suis venu le premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a dit que je pouvais compter sur toi.

RUGGIERI

Il a dit vrai…Et mon art…

LE DUC DE GUISE

Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des archives…C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi. L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la Ligue; il est rentré en France…

RUGGIERI

Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
Lyon.

LE DUC DE GUISE

Il y est mort; il était porteur de papiers importants…Ces papiers ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535, par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves. C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé. Voici un à-compte.

RUGGIERI

Vous serez content de moi, monseigneur.

LE DUC DE GUISE

Bien…Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y ai trouvés?

RUGGIERI

Me consulter sur l'avenir.

LE DUC DE GUISE

Sont-ils donc mécontents du présent?…Ils seraient bien difficiles.
Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?

RUGGIERI

Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.

LE DUC DE GUISE

Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines…Mais il y a quelqu'un dans l'antichambre…Ah! ah! c'est le père Crucé.

ACTE TROISIEME

L'oratoire de la duchesse de Guise

SCENE PREMIERE

ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE

MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir

Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au bal de la cour en simple domino?

MARIE, déposant des fleurs sur la même table

C'est que madame la duchesse n'est pas coquette…

MADAME DE COSSE

Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages…A quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en Diane ou en Hébé?

ARTHUR

C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.

MADAME DE COSSE

Voyez donc ce petit muguet!…Allez ramasser l'éventail de votre maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette; vous n'y connaissez encore rien…Dans trois ou quatre ans, à la bonne heure!

ARTHUR

Tiens…Je vais avoir quinze ans.

MADAME DE COSSE

Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise…

MARIE

Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal. Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.

MADAME DE COSSE

Et voilà le tort…Autrefois, on conservait son déguisement toute la nuit…Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans…Je n'en avais que vingt.

ARTHUR

Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.

MADAME DE COSSE

Vingt-cinq ou trente, peu importe…Alors je n'en avais que quinze. Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.

ARTHUR

C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.

MADAME DE COSSE

C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux…Il ferait beau voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.

ARTHUR

Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.

MADAME DE COSSE

J'étais un enfant…Je ne m'en souviens pas…Un enfant au berceau, entendez-vous?

MARIE

Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes…

ARTHUR

Et le comte de Saint-Mégrin, donc!…

MADAME DE COSSE

Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais…J'aurais bien voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux mains…C'était au fameux tournoi de Soissons…

MARIE

Au fameux tournoi de Soissons?…

ARTHUR

Eh! oui…au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau…

MADAME DE COSSE

Petit drôle!…vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de madame la duchesse de Guise.

SCENE II

LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE

ARTHUR, courant à elle

Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le courroux de votre première dame d'honneur…

LA DUCHESSE DE GUISE, distraite

Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?…

ARTHUR

Chevalier discourtois, je me souviens des dates.

MADAME DE COSSE, interrompant

Madame la duchesse paraît préoccupée.

LA DUCHESSE DE GUISE

Moi? Non…N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?

MARIE

Non, madame.

ARTHUR

Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?

LA DUCHESSE DE GUISE

Ta récompense, enfant?…Un mouchoir mérite-t-il donc une grande récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.

MARIE

Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus joli petit sapajou…

MADAME DE COSSE

Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.

LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds

Eh bien?

ARTHUR

Je n'ai rien trouvé…

MADAME DE COSSE

M. de Joyeuse est en Alcibiade…Il a un casque d'or massif…Son costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon est…

ARTHUR

Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)

MADAME DE COSSE

Ah!…M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant; mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.

LA DUCHESSE DE GUISE

Ruggieri?…Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle, près de l'hôtel de Soissons?

MARIE

Oui.

LA DUCHESSE DE GUISE, à part

Plus de doute!…c'était chez lui…J'avais cru le reconnaître…(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?

MADAME DE COSSE

Si…M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses Dames galantes… Je l'ai déposé sur cette table…La reine de Navarre y joue un grand rôle…Et puis M. Ronsard est aussi venu…il voulait absolument vous voir…Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous apportait une petite pièce de vers.

LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction

Sur la rime?…

MADAME DE COSSE

Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame la duchesse veut-elle les entendre?

LA DUCHESSE DE GUISE

Donnez à Arthur, il les lira.

ARTHUR, lisant

  Mignonne, allons voir si la rose
  Qui, ce matin, avoit desclose
  Sa robe de pourpre au soleil
  N'a point perdu, cette vesprée,
  Les plis de sa robe pourprée
  Et son teint au vostre pareil.

  Las! voyez comme en peu d'espace,
  Mignonne, elle a, dessus la place,
  Là, là, ses beautés laissé choir.
  O vrayment marastre nature!
  Puisqu'une telle fleur ne dure
  Que du matin jusques au soir!

  Or donc, écoutez-moi, mignonne,
  Tandis que votre âge fleuronne,
  Dans sa plus verte nouveauté,
  Cueillez, cueillez votre jeunesse;
  Comme à cette fleur, la vieillesse
  Fera ternir votre beauté.

LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite

Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.

ARTHUR

Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis…

LA DUCHESSE DE GUISE

M. de Saint-Mégrin?…

MADAME DE COSSE

Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours…

ARTHUR

Et pourquoi cela?

MADAME DE COSSE

Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour, qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.

ARTHUR

Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?…Cela peut être.

LA DUCHESSE DE GUISE

Oui,…cela peut être.

MADAME DE COSSE, à Arthur

Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour être l'objet de votre enthousiasme?

ARTHUR

Si remarquable?…Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.

LA DUCHESSE DE GUISE

Tu l'aimes donc bien?

ARTHUR

Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.

LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai besoin de vous…Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te donner.

SCENE III

LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR
ARTHUR

J'attends vos ordres.

LA DUCHESSE DE GUISE

Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis distraite, préoccupée…Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce jeune vicomte de Joyeuse!

ARTHUR

Joyeuse?…Non…Saint-Mégrin.

LA DUCHESSE DE GUISE

Ah! oui,…c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce jeune homme? Moi, je cherche en vain.

ARTHUR

Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?

LA DUCHESSE DE GUISE

Si.

ARTHUR

Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien; s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul, peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.

LA DUCHESSE DE GUISE

Oui, oui, c'est vrai…Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.

ARTHUR

La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.

LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

La dame de Sauve!…On dit qu'il ne l'a jamais aimée.

ARTHUR

S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.

LA DUCHESSE DE GUISE

T'aurait-il choisi pour son confident?…Il ne ferait pas preuve de prudence, en le prenant si jeune…

ARTHUR

Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que de m'arracher son secret…Mais il ne m'a rien confié…J'ai vu.

LA DUCHESSE DE GUISE

Tu as vu…quoi?…qu'as-tu vu?

ARTHUR

Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?…

LA DUCHESSE DE GUISE

Oh! oui…Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.

ARTHUR

Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé tomber une dame…

LA DUCHESSE DE GUISE

Le malheureux! ce bouquet était le mien.

ARTHUR

Le vôtre, ma belle cousine?

LA DUCHESSE DE GUISE

Ai-je dit le mien?…Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve…Vous savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve…Le fou!…Et que faisait-il de ce bouquet?

ARTHUR

Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre son coeur…Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de force…Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.

LA DUCHESSE DE GUISE

Est-ce tout?…est-ce tout?…Oh! encore, encore!…parle-moi encore de lui!

ARTHUR

Et depuis, je l'ai vu, il…

LA DUCHESSE DE GUISE

Silence, enfant!…M. le duc…Reste près de moi, Arthur; ne me quitte pas que je ne te l'ordonne…

SCENE IV

LES MEMES, LE DUC DE GUISE
LE DUC DE GUISE

Vous étiez levée, madame…Alliez-vous rentrer dans votre appartement?

LA DUCHESSE DE GUISE

Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.

LE DUC DE GUISE

Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?

LA DUCHESSE DE GUISE

Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.

LE DUC DE GUISE

Que voulez-vous!…J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous vous condamniez était ridicule à votre âge…et qu'il fallait, de temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame, pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs… Mais il s'agit d'autre chose, madame… Arthur, laissez-moi…

LA DUCHESSE DE GUISE

Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un entretien secret que vous voudriez?…

LE DUC DE GUISE

Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec moi?

LA DUCHESSE DE GUISE

Moi, monsieur! et pourquoi?

LE DUC DE GUISE

En ce cas, sortez, Arthur…Eh bien?…

ARTHUR

J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.

LE DUC DE GUISE

Vous l'entendez, madame?

LA DUCHESSE DE GUISE

Arthur, éloignez-vous.

ARTHUR

J'obéis. (Il sort)

SCENE V

LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE
LE DUC DE GUISE

Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche aient besoin d'être ratifiés par la vôtre…

LA DUCHESSE DE GUISE

Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de moi-même…

LE DUC DE GUISE

Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de réitérer un ordre de sa bouche.

LA DUCHESSE DE GUISE

Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins d'obéissance de cet enfant?

LE DUC DE GUISE

Moi? Aucune…Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer plus librement le motif qui m'amène…Voulez-vous bien me servir de secrétaire?

LA DUCHESSE DE GUISE

Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?

LE DUC DE GUISE

Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.

LA DUCHESSE DE GUISE

Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne pourriez-vous par une autre personne?…

LE DUC DE GUISE

Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.

LA DUCHESSE DE GUISE

Mais, au moins, remettez à plus tard…

LE DUC DE GUISE

Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre écriture soit lisible…Ecrivez donc.

LA DUCHESSE DE GUISE

Je suis prête…

LE DUC DE GUISE, dictant

«Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans être aperçu…L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage…»

LA DUCHESSE DE GUISE

Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce billet…

LE DUC DE GUISE

Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.

LA DUCHESSE DE GUISE

Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle compromet mon honneur…

LE DUC DE GUISE

Votre honneur…Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux que moi?…Laissez-m'en juge, et suivez mon désir…

LA DUCHESSE DE GUISE

Votre désir?…Je dois m'y refuser.

LE DUC DE GUISE

Obéissez à mes ordres, alors…

LA DUCHESSE DE GUISE

A vos ordres?…Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause…

LE DUC DE GUISE

La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la connaissez.

LA DUCHESSE DE GUISE

Moi! et comment?

LE DUC DE GUISE

Peu importe!…écrivez…

LA DUCHESSE DE GUISE

Permettez que je me retire…

LE DUC DE GUISE

Vous ne sortirez pas…

LA DUCHESSE DE GUISE

Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.

LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir

Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous, ne le sont point encore par tout le monde…et, d'un mot, je puis substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule d'un cloître.

LA DUCHESSE DE GUISE

Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront la dot de la duchesse de Guise.

LE DUC DE GUISE

Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant et dévoué…Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance. Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.

LA DUCHESSE DE GUISE

Jamais, monsieur, jamais!

LE DUC DE GUISE

Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie consenti à vous menacer deux fois.

LA DUCHESSE DE GUISE

Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.

LE DUC DE GUISE

Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?

LA DUCHESSE DE GUISE

Et quel autre?…(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner…Que faites-vous, monsieur de Guise? que faites-vous?

LE DUC DE GUISE

Rien…J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu que n'ont point mes paroles.

LA DUCHESSE DE GUISE

Eh quoi!…vous pourriez?…Ah!

LE DUC DE GUISE

Ecrivez, madame, ecrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE

Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe

Eh bien?…

LA DUCHESSE DE GUISE

Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure…Que la mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux; que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.

LE DUC DE GUISE

Il y a moyen de vous y soustraire.

LA DUCHESSE DE GUISE

Il est plus affreux qu'elle encore…Mais non, tout cela n'est qu'un jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu cette exécrable idée.

LE DUC DE GUISE, riant

Un jeu, madame!

LA DUCHESSE DE GUISE

Non…Votre sourire m'a tout dit…Laissez-moi un instant pour me recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)

LE DUC DE GUISE

Un instant, madame, rien qu'un instant.

LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie

Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!

LE DUC DE GUISE

Etes-vous décidée?

LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule

Je le suis.

LE DUC DE GUISE

A l'obéissance?

LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe

A la mort!

LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre

Vous l'aimiez bien, madame!…Elle a préféré…Malédiction! malediction sur vous et sur lui!…sur lui surtout qui est tant aimé! Ecrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE

Malheur! malheur à moi!

LE DUC DE GUISE

Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE

Oh! laissez-moi.

LE DUC DE GUISE

Ecrivez.

LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras

Vous me faites mal, Henri.

LE DUC DE GUISE

Ecrivez, vous dis-je!

LA DUCHESSE DE GUISE

Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement mal…Grâce! grâce! ah!

LE DUC DE GUISE

Ecrivez donc.

LA DUCHESSE DE GUISE

Le puis-je? Ma vue se trouble…Une sueur froide…O mon Dieu! mon
Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)

LE DUC DE GUISE

Eh! non, madame.

LA DUCHESSE DE GUISE

Qu'exigez-vous de moi?

LE DUC DE GUISE

Que vous m'obéissiez.

LA DUCHESSE DE GUISE, accablée

Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort…la douleur seule m'a vaincue…elle a été au delà de mes forces. Tu l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.

LE DUC DE GUISE, dictant

«L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit sur son bras des traces bleuâtres)

LA DUCHESSE DE GUISE

Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?

LE DUC DE GUISE

Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»

LA DUCHESSE DE GUISE

C'était donc bien à lui?

LE DUC DE GUISE