WeRead Powered by ReaderPub
Henri III et sa Cour cover

Henri III et sa Cour

Chapter 24: SCENE V
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The play stages intrigues at a royal court where the queen mother schemes to preserve control over her vacillating son by manipulating favorites, fostering romantic rivalries, and enlisting an occult adviser. Noble factions and jealous passions lead to duels, exile, and shifting alliances as courtiers pursue influence. Action alternates between secret councils, intimate confidences, and ceremonial court scenes, tracing how superstition, seduction, and political calculation intertwine. Major themes include the corrosive effects of ambition and favoritism, the fragility of royal authority, and the moral ambiguities of power exercised through persuasion and deceit.

Ne l'aviez-vous pas deviné?

LA DUCHESSE DE GUISE

Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.

LE DUC DE GUISE

Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre (allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.

LA DUCHESSE DE GUISE

Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous n'avez eu pitié de moi!

LE DUC DE GUISE

Appelez un page.

LA DUCHESSE DE GUISE

Aucun n'est là…

LE DUC DE GUISE

Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous l'ordonne! appelez-le!…Mais, auparavant, madame, faites bien attention que je suis là, derrière cette portière…Un seul signe, un seul mot, cet enfant est mort…et c'est vous qui l'aurez tué…(Il siffle) Songez-y, madame…

LA DUCHESSE, appelant

Arthur!

SCENE VI

LES MEMES, ARTHUR
ARTHUR

Me voilà, madame, Dieu!…grand Dieu! que vous êtes pâle!…

LA DUCHESSE DE GUISE

Moi, pâle? Non, non…tu te trompes…(Lui tendant la lettre et la retirant) Ce n'est rien…Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi…

ARTHUR

Moi, vous quitter, quand vous souffrez!…Voulez-vous que j'appelle vos femmes?

LA DUCHESSE DE GUISE

Garde-t'en bien, Arthur!…Prends cette lettre,…cette clef,…et va-t'en…Pars!…pars!…

ARTHUR, lisant

«A Monsieur le comte de Saint-Mégrin…» Oh! qu'il sera heureux, madame!…Je cours… (Il sort)

LA DUCHESSE DE GUISE

Heureux?…Oh! non…non, reviens!…reviens, Arthur!…Arthur!…

LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche

Silence, madame!

LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras

Ah!…

LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte avec une double clef

Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!

ACTE QUATRIEME

Même décoration qu'au deuxième acte

SCENE PREMIERE

ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN

ARTHUR

Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à gauche… (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.

SAINT-MEGRIN

Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui… «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?

ARTHUR

Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les espérer de quelqu'un?

SAINT-MEGRIN

De quelqu'un?…Comment?…Et qui es-tu, toi-même?

ARTHUR

Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?…

SAINT-MEGRIN

La duchesse de Guise!… (Lui mettant la main sur la bouche) Tais-toi!…Je sais tout… (Il lit) Elle-même t'a remis cette lettre?…

ARTHUR

Elle-même.

SAINT-MEGRIN

Elle-même!…Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!…Je ne connais pas son écriture…Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper…

ARTHUR

Moi, vous tromper?…Ah!…

SAINT-MEGRIN

Où t'a-t-elle remis cette lettre?

ARTHUR

Dans son oratoire.

SAINT-MEGRIN

Elle était seule?

ARTHUR

Seule.

SAINT-MEGRIN

Et que paraissait-elle éprouver?

ARTHUR

Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.

SAINT-MEGRIN

Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!…Tout cela devait être, et cependant j'étais si loin de m'attendre…Non, c'est impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en ouvre la porte. —A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien à moi…pour moi; ce n'est point un songe,…ma tête ne s'égare pas…Cette clef,…ce papier,…ces lignes tracées, tout est réel!…il n'y a point là d'illusion… (Il porte la lettre à ses lèvres) Je suis aimé!…aimé!…

ARTHUR

A votre tour, comte, silence!…

SAINT-MEGRIN

Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!… Sois muet comme la tombe…Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu, ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les délateurs.

ARTHUR

Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.

SAINT-MEGRIN

Oui;…mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah! fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne le révèlent jamais…Tu es jeune: conserve la gaieté et l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions, passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira tout…Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te dois…Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours, viens à moi, parle…et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne ne te voie…Adieu, adieu!

ARTHUR, lui pressant la main

Adieu, comte, adieu!

SCENE II

SAINT-MEGRIN, puis GEORGES

SAINT-MEGRIN

Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis aimé!…Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer le costume à l'aide duquel…Georges! Georges! (Son valet entre) Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va. (Georges sort) Mais qui vient ici?…Ah! c'est Côme Ruggieri.

SCENE III

SAINT-MEGRIN, RUGGIERI
SAINT-MEGRIN

Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire…Tu ne me réponds pas, tu m'examines!

RUGGIERI, le conduisant vers la lumière

Jeune homme, avance avec moi.

SAINT-MEGRIN

Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et de bonheur?

RUGGIERI

La mort, peut-être.

SAINT-MEGRIN

Que dites-vous, mon père!…

RUGGIERI

La mort!…

SAINT-MEGRIN, riant

Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout ce que je vous demande.

RUGGIERI

Mon fils, souviens-toi de Dugast.

SAINT-MEGRIN

Dugast!…Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec le duc de Guise.

RUGGIERI

Demain! à quelle heure?

SAINT-MEGRIN

A dix heures.

RUGGIERI

Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux. (Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?

SAINT-MEGRIN

Qui brille près d'une autre plus brillante encore?

RUGGIERI

Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore qu'un point dans l'immensité?

SAINT-MEGRIN

Oui; eh bien?…

RUGGIERI

Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)

SCENE IV

SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE

SAINT-MEGRIN

Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!…Il ne m'entend pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et ce nuage!…Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de ce visionnaire…Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast, Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour, lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur. Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)

JOYEUSE

Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que tu lis dans les astres, toi?

SAINT-MEGRIN

Moi? Non.

JOYEUSE

Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais qu'as-tu donc?

SAINT-MEGRIN

Rien, rien: je regarde le ciel.

JOYEUSE

Il est superbe! les étoiles étincellent.

SAINT-MEGRIN, avec mélancolie

Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de fois pendant notre vie?

JOYEUSE

Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop tristes…Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!…voilà pour ce monde…Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu que je m'y trouve bien.

SAINT-MEGRIN, sans l'écouter

Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons aimées ici-bas?…Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le bonheur?…

JOYEUSE

Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure, M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en l'air.

SAINT-MEGRIN

Tu as raison; oui, je suis un insensé…

JOYEUSE

Voici le roi…Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?…

SAINT-MEGRIN

Moi, fâché?…Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.

SCENE V

LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS

HENRI

Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le comte de Saint-Mégrin.

BUSSY D'AMBOISE

Sire!

HENRI, à SAINT-MEGRIN

Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir? Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te parler…Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise…

CATHERINE, entrant

Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans l'antichambre.

HENRI

Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places. D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers…

CATHERINE

Surtout, sire…

HENRI

Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.

SCENE VI

LES MEMES, LE DUC DE GUISE
HENRI

Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis; mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées pour sa rédaction?

LE DUC DE GUISE

Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté la peine…l'ennui.

HENRI

Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron. Or, écoutez, messieurs.

D'EPERNON, lisant

«Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie. Premièrement…»

HENRI

Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef ait de grands pouvoirs…Enfin, mon beau cousin, faites comme pour vous.

LE DUC DE GUISE

Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.

SAINT-MEGRIN

Que faites-vous, sire?…

HENRI

Laisse-moi.

LE DUC DE GUISE, dictant

«1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique. 2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»

HENRI

Très-bien.

SAINT-MEGRIN

Bien!…Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!… revêtir un homme d'une pareille puissance!

HENRI

Silence!

JOYEUSE

Mais, sire…

HENRI

Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes intéressé à ce qu'on m'obéisse…

LE DUC DE GUISE

Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera braver ses ordres.

HENRI

C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise, l'association connue sous le nom de la Sainte-Union…et, de notre autorité, nous nous en déclarons le chef.»

LE DUC DE GUISE

Comment!…

HENRI

«En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal (descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous, mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi…Eh bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât l'amour des Français…Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.

LE DUC DE GUISE, à Catherine à part

O Catherine, Catherine!

HENRI, indiquant la place où Guise doit signer

Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.

JOYEUSE

Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.

HENRI

Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces de notre royaume.

D'EPERNON

Oui, sire.

SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise

Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première entreprise.

LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul

La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne est arrivé. Vous prendrez ses ordres.

HENRI

Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance; cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin… Etes-vous contente de moi, ma mère?

CATHERINE

Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi…

HENRI

Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire souvenir,…n'est-ce pas?

SAINT-MEGRIN, à part

Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri et Saint-Mégrin)

SCENE VII

HENRI, SAINT-MEGRIN
HENRI

Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils; j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa place.

SAINT-MEGRIN

Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est pas de vous. J'y ai reconnu…

HENRI

Eh bien, quoi?…Parle…

SAINT-MEGRIN

La politique cauteleuse de votre mère…Elle croit avoir tout gagné, lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait quelque chose contre le duc de Guise…Je l'avais entendue, en lui parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus qu'un chef de parti.

HENRI

Et que fallait-il donc faire?

SAINT-MEGRIN

Repousser la politique florentine, et agir franchement.

HENRI

De quelle manière?

SAINT-MEGRIN

En roi…Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise ne vous auraient pas manqué.

HENRI

Je les avais.

SAINT-MEGRIN

Il fallait donc vous en servir et le faire juger.

HENRI

Les parlements sont pour lui.

SAINT-MEGRIN

Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.

HENRI

Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel prisonnier…Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de marbre qui puissent m'en répondre…Mets-le seulement en état d'y entrer, Saint-Mégrin,…et je me charge de faire fondre l'un et d'élever l'autre.

SAINT-MEGRIN

Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme il l'aura mérité.

HENRI

Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le même…J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te préparer à ce combat.

SAINT-MEGRIN

Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs religieux.

HENRI

Comment, tu n'en as pas eu le temps?…As-tu donc oublié le duel de Jarnac et de la Chataigneraie?…Il avait été fixé à quinze jours de celui du défi…Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs, sans penser autrement à Dieu…Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.

SAINT-MEGRIN

Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien; mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent…Permettez…

HENRI

Comment, d'autres?

SAINT-MEGRIN

Sire, ma vie est entre les mains de Dieu…et, s'il a décide ma mort, sa volonté soit faite!

HENRI

Eh!…que dites-vous là…Votre existence vous appartient-elle, monsieur, pour en faire si peu de cas?…Non, par la mort-Dieu! elle est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir; mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous prions d'y regarder à deux fois.

SAINT-MEGRIN

Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.

HENRI

Tu feras de ton mieux?…Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse vivement à lui.

SAINT-MEGRIN

Oui, sire.

HENRI

Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France, je suis vraiment roi,…vraiment libre…Ma mère va être fière du conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et il faudra que je le paye en obéissance…

SAINT-MEGRIN

Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.

HENRI

Ton épée, je veux en juger par moi-même… (Il appelle) Du Halde! apporte des épeés émoussées.

SAINT-MEGRIN

Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir besoin de repos?…

HENRI

Du repos!…du repos!…Ils sont tous à me parler de repos!… Crois-tu qu'il dorme, lui?…ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il commande insolemment sur le trône de France, et que moi…moi, son roi…je prie humblement dans un cloître…Un roi ne dort pas, Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.

SAINT-MEGRIN

L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible; vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les accomplisse.

HENRI

Eh bien, écoute, demain… (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je crois?

SAINT-MEGRIN

Oui, sire, c'est minuit.

HENRI

Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où je vais entrer…Il faut que je te quitte; mais viens me trouver demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.

SAINT-MEGRIN

J'irai, sire, j'irai.

HENRI

Bien, je compte sur toi.

SAINT-MEGRIN

Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.

HENRI

Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour toi…Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?

SAINT-MEGRIN

Oui, sire…

HENRI

Adieu, Saint-Mégrin.

SAINT-MEGRIN

Adieu, sire, adieu!… (Le roi sort)

SCENE VIII

SAINT-MEGRIN, GEORGES
SAINT-MEGRIN

Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!…Ah! te voilà…Mon costume…Bien…Aide-moi!…Aide-moi!…

GEORGES

Vous allez sortir…Voulez-vous que je fasse venir une chaise à porteurs?

SAINT-MEGRIN

Non…

GEORGES

Le temps est à l'orage.

SAINT-MEGRIN

Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura bientôt plus une étoile au ciel…

GEORGES

Et vous allez sortir à pied?

SAINT-MEGRIN

Oui, à pied…

GEORGES

Sans armes?…

SAINT-MEGRIN

J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit…Cependant, donne-moi l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir; encore un instant et je suis à ses pieds.

GEORGES

La voici…Voulez-vous que je vous accompagne?

SAINT-MEGRIN

Non. Il faut que je sorte seul.

GEORGES

A minuit passé!…que dirait votre mère si elle savait?

SAINT-MEGRIN

Ma mère!…oui, oui, tu as raison…L'orage s'étend…Ma pauvre mère!…je voudrais bien la revoir,…ne fût-ce qu'un instant. Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois pas, entends-tu?

GEORGES

Et pourquoi, pourquoi?…

SAINT-MEGRIN

Tu ne sais pas, tu ne sais pas…Donne-moi mon manteau…

GEORGES

Mon maître,…mon jeune maître,…ne sortez pas, au nom du ciel!…la nuit sera terrible.

SAINT-MEGRIN

Oui, peut-être terrible… (A part) n'importe, il le faut, elle m'attend; j'ai tardé beaucoup…Malédiction! s'il était trop tard…

GEORGES

Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.

SAINT-MEGRIN, avec colère

Reste, je te l'ordonne.

GEORGES

Mon maître!

SAINT-MEGRIN, lui tendant la main

Non! embrasse-moi…Adieu…N'oublie pas ma mère.

ACTE CINQUIEME

Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée

SCENE PREMIERE

LA DUCHESSE DE GUISE, seule

(Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au troisième acte; elle écoute sonner l'heure)

Minuit et demi…Avec quelle lenteur l'heure se traîne…Oh! s'il pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir…Jusqu'à une heure du matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments… et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas. J'ai voulu prier;…prier!… (Ecoutant en se rapprochant de la porte) Ah! mon Dieu! Non…non…ce n'est pas encore lui… (Allant à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger; mais nul espoir!…La porte de l'hôtel se referme!…il est sauvé! pour cette nuit du moins…Quelque obstacle l'aura arrêté loin de moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai…je… (Ecoutant) J'ai cru entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux de M. de Guise?…Non, non,…On monte; on s'arrête. Ah! on se rapproche…On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas! fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!

(La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)

SCENE II

LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN
SAINT-MEGRIN

Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais entendue; elle m'a guidé!

LA DUCHESSE DE GUISE

Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.

SAINT-MEGRIN

Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!

LA DUCHESSE DE GUISE

Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!

SAINT-MEGRIN

Ouverte! oui…Imprudent que je suis! (Il la referme)

LA DUCHESSE DE GUISE

Monsieur le comte, écoutez-moi!

SAINT-MEGRIN

Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma félicité.

LA DUCHESSE DE GUISE

Fuyez, fuyez! la mort est là!…des assassins!

SAINT-MEGRIN

Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?

LA DUCHESSE DE GUISE

Oh! écoutez-moi,…écoutez-moi…Au nom du ciel! sortez de ce délire insensé…Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un piège infernal; ils veulent vous assassiner.

SAINT-MEGRIN

M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?

LA DUCHESSE DE GUISE

Elle était de moi; mais la violence, la torture…Voyez! (Elle lui montre son bras) Voyez…

SAINT-MEGRIN

Ah!

LA DUCHESSE DE GUISE

C'est moi qui ai écrit ce billet;…mais c'est le duc qui l'a dicté.

SAINT-MEGRIN, le déchirant

Le duc! et j'ai pu croire?…Non, non, je ne l'ai pas cru un seul instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!

LA DUCHESSE DE GUISE

Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y va de la vie.

SAINT-MEGRIN

Elle ne m'aime pas…

(Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)

LA DUCHESSE DE GUISE

Oh mon Dieu! mon Dieu!

SAINT-MEGRIN, riant

C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet, que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de la vie, comme ces fleurs de leur tige…Adieu! adieu! pour jamais! (Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.

LA DUCHESSE DE GUISE

C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.

SAINT-MEGRIN

Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que pour meurtrir les bras d'une femme?…Ah! viens! viens!

LA DUCHESSE DE GUISE

Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!…

SAINT-MEGRIN

Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui…

LA DUCHESSE DE GUISE

Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.

SAINT-MEGRIN

Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des événements également étrangers dans votre existence?…Fuir! et fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?

LA DUCHESSE DE GUISE

Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!…

SAINT-MEGRIN

Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai aveuglement…Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que l'assassinat d'un homme?

LA DUCHESSE DE GUISE

Grand Dieu! il le demande…Oh! oui, oui.

SAINT-MEGRIN

Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?… Jamais!…

LA DUCHESSE DE GUISE

Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte, nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et l'autre…

SAINT-MEGRIN

N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne l'enfonce.

LA DUCHESSE DE GUISE

Bien! bien! cherchons un moyen, une issue…Mes idées se heurtent! ma tête se brise!…

SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre

Cette fenêtre…

LA DUCHESSE DE GUISE

Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!

SAINT-MEGRIN

Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.

LA DUCHESSE DE GUISE

O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de vengeance ne sont que trop bien prises…Et c'est moi, moi qui n'ai pas pu souffrir… (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas…et, si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)

SAINT-MEGRIN, à ses pieds

Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu m'aimes…C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie. Entoure mes derniers moments des félicités du ciel…Ah! dis, dis-moi que je suis aimé.

LA DUCHESSE DE GUISE

Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix! Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous, la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés… Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime…Ici, dans cette même chambre, que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi! que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et, alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma vie.

SAINT-MEGRIN

Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?… Malédiction!…Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort, l'enfer…Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes…Avec ta haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!

LA DUCHESSE DE GUISE

Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.

SAINT-MEGRIN

Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et mourir!…mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?… Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!

(On entend du bruit)

LA DUCHESSE DE GUISE

Ecoutez!…Ah! ce sont eux!

SAINT-MEGRIN

Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme) Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je redeviens un homme…Eloigne-toi!

LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion

Saint-Mégrin! écoutez,…écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en souviens…Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une fois,…une ceinture,…une corde; vous pouvez descendre jusque-là, et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.

SAINT-MEGRIN

Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement distinguer ce balcon!…mais rien qu'un gouffre.

LA DUCHESSE DE GUISE

Ecoute…On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!

SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre

Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la chambre) Qu'est cela?

LA DUCHESSE DE GUISE

Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie. ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur; fuyez, fuyez vite!

SAINT-MEGRIN, attachant la corde

En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette porte…

LA DUCHESSE DE GUISE

Attendez.

(Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)

SAINT-MEGRIN

Ah! Dieu! que faites-vous?

LA DUCHESSE DE GUISE

Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.

SAINT-MEGRIN

J'aime mieux mourir.

LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte

Ouvrez, madame, ouvrez.

LA DUCHESSE DE GUISE

Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée…Fuyez, fuyez!

SAINT-MEGRIN

Tu m'aimeras toujours?

LA DUCHESSE DE GUISE

Oui, oui.

LE DUC DE GUISE, en dehors

Des leviers, des haches,…que j'enfonce cette porte.

LA DUCHESSE DE GUISE

Pars donc! oui…oui…adieu!

SAINT-MEGRIN

Adieu!…Vengeance!

(Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)

LA DUCHESSE DE GUISE

Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!

(Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)

SCENE III

LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES

LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide

Il sera descendu par cette fenêtre…Mais Mayenne était dans la rue avec vingt hommes, et le bruit des armes…Va, Saint-Paul; vous, suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un tête-à-tête.

LA DUCHESSE DE GUISE

Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!

LE DUC DE GUISE

Laissez-moi, madame; laissez-moi.

LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps

Non, je m'attache à vous.

LE DUC DE GUISE

Laissez-moi, vous dis-je!…ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?

SAINT-PAUL, dans la rue

Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!

LE DUC DE GUISE

Est-ce lui?

SAINT-PAUL

Non, c'est le petit page.

LA DUCHESSE DE GUISE

Arthur! Ah! pauvre enfant!

LE DUC DE GUISE

L'auraient-ils laissé fuir?…Les misérables!…

LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir

Oh!…

SAINT-PAUL

Le voici.

LE DUC DE GUISE

Mort?

SAINT-PAUL

Non, couvert de blessures, mais respirant encore.

LA DUCHESSE DE GUISE

Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel…

SAINT-PAUL

Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu…

LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
Guise

Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.

LA DUCHESSE DE GUISE

Ah! (Elle tombe)

LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue

Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous du maître.

End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)