Ne l'aviez-vous pas deviné?
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.
LE DUC DE GUISE
Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre (allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous n'avez eu pitié de moi!
LE DUC DE GUISE
Appelez un page.
LA DUCHESSE DE GUISE
Aucun n'est là…
LE DUC DE GUISE
Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous l'ordonne! appelez-le!…Mais, auparavant, madame, faites bien attention que je suis là, derrière cette portière…Un seul signe, un seul mot, cet enfant est mort…et c'est vous qui l'aurez tué…(Il siffle) Songez-y, madame…
LA DUCHESSE, appelant
Arthur!
SCENE VI
LES MEMES, ARTHUR
ARTHUR
Me voilà, madame, Dieu!…grand Dieu! que vous êtes pâle!…
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, pâle? Non, non…tu te trompes…(Lui tendant la lettre et la retirant) Ce n'est rien…Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi…
ARTHUR
Moi, vous quitter, quand vous souffrez!…Voulez-vous que j'appelle vos femmes?
LA DUCHESSE DE GUISE
Garde-t'en bien, Arthur!…Prends cette lettre,…cette clef,…et va-t'en…Pars!…pars!…
ARTHUR, lisant
«A Monsieur le comte de Saint-Mégrin…» Oh! qu'il sera heureux, madame!…Je cours… (Il sort)
LA DUCHESSE DE GUISE
Heureux?…Oh! non…non, reviens!…reviens, Arthur!…Arthur!…
LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche
Silence, madame!
LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras
Ah!…
LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte avec une double clef
Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!
ACTE QUATRIEME
Même décoration qu'au deuxième acte
SCENE PREMIERE
ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN
ARTHUR
Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à gauche… (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.
SAINT-MEGRIN
Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui… «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?
ARTHUR
Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les espérer de quelqu'un?
SAINT-MEGRIN
De quelqu'un?…Comment?…Et qui es-tu, toi-même?
ARTHUR
Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?…
SAINT-MEGRIN
La duchesse de Guise!… (Lui mettant la main sur la bouche) Tais-toi!…Je sais tout… (Il lit) Elle-même t'a remis cette lettre?…
ARTHUR
Elle-même.
SAINT-MEGRIN
Elle-même!…Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!…Je ne connais pas son écriture…Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper…
ARTHUR
Moi, vous tromper?…Ah!…
SAINT-MEGRIN
Où t'a-t-elle remis cette lettre?
ARTHUR
Dans son oratoire.
SAINT-MEGRIN
Elle était seule?
ARTHUR
Seule.
SAINT-MEGRIN
Et que paraissait-elle éprouver?
ARTHUR
Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.
SAINT-MEGRIN
Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!…Tout cela devait être, et cependant j'étais si loin de m'attendre…Non, c'est impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en ouvre la porte. —A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien à moi…pour moi; ce n'est point un songe,…ma tête ne s'égare pas…Cette clef,…ce papier,…ces lignes tracées, tout est réel!…il n'y a point là d'illusion… (Il porte la lettre à ses lèvres) Je suis aimé!…aimé!…
ARTHUR
A votre tour, comte, silence!…
SAINT-MEGRIN
Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!… Sois muet comme la tombe…Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu, ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les délateurs.
ARTHUR
Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.
SAINT-MEGRIN
Oui;…mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah! fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne le révèlent jamais…Tu es jeune: conserve la gaieté et l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions, passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira tout…Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te dois…Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours, viens à moi, parle…et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne ne te voie…Adieu, adieu!
ARTHUR, lui pressant la main
Adieu, comte, adieu!
SCENE II
SAINT-MEGRIN, puis GEORGES
SAINT-MEGRIN
Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis aimé!…Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer le costume à l'aide duquel…Georges! Georges! (Son valet entre) Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va. (Georges sort) Mais qui vient ici?…Ah! c'est Côme Ruggieri.
SCENE III
SAINT-MEGRIN, RUGGIERI
SAINT-MEGRIN
Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire…Tu ne me réponds pas, tu m'examines!
RUGGIERI, le conduisant vers la lumière
Jeune homme, avance avec moi.
SAINT-MEGRIN
Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et de bonheur?
RUGGIERI
La mort, peut-être.
SAINT-MEGRIN
Que dites-vous, mon père!…
RUGGIERI
La mort!…
SAINT-MEGRIN, riant
Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout ce que je vous demande.
RUGGIERI
Mon fils, souviens-toi de Dugast.
SAINT-MEGRIN
Dugast!…Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec le duc de Guise.
RUGGIERI
Demain! à quelle heure?
SAINT-MEGRIN
A dix heures.
RUGGIERI
Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux. (Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?
SAINT-MEGRIN
Qui brille près d'une autre plus brillante encore?
RUGGIERI
Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore qu'un point dans l'immensité?
SAINT-MEGRIN
Oui; eh bien?…
RUGGIERI
Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)
SCENE IV
SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE
SAINT-MEGRIN
Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!…Il ne m'entend pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et ce nuage!…Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de ce visionnaire…Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast, Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour, lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur. Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)
JOYEUSE
Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que tu lis dans les astres, toi?
SAINT-MEGRIN
Moi? Non.
JOYEUSE
Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais qu'as-tu donc?
SAINT-MEGRIN
Rien, rien: je regarde le ciel.
JOYEUSE
Il est superbe! les étoiles étincellent.
SAINT-MEGRIN, avec mélancolie
Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de fois pendant notre vie?
JOYEUSE
Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop tristes…Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!…voilà pour ce monde…Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu que je m'y trouve bien.
SAINT-MEGRIN, sans l'écouter
Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons aimées ici-bas?…Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le bonheur?…
JOYEUSE
Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure, M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en l'air.
SAINT-MEGRIN
Tu as raison; oui, je suis un insensé…
JOYEUSE
Voici le roi…Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?…
SAINT-MEGRIN
Moi, fâché?…Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.
SCENE V
LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS
HENRI
Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le comte de Saint-Mégrin.
BUSSY D'AMBOISE
Sire!
HENRI, à SAINT-MEGRIN
Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir? Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te parler…Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise…
CATHERINE, entrant
Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans l'antichambre.
HENRI
Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places. D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers…
CATHERINE
Surtout, sire…
HENRI
Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.
SCENE VI
LES MEMES, LE DUC DE GUISE
HENRI
Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis; mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées pour sa rédaction?
LE DUC DE GUISE
Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté la peine…l'ennui.
HENRI
Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron. Or, écoutez, messieurs.
D'EPERNON, lisant
«Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie. Premièrement…»
HENRI
Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef ait de grands pouvoirs…Enfin, mon beau cousin, faites comme pour vous.
LE DUC DE GUISE
Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.
SAINT-MEGRIN
Que faites-vous, sire?…
HENRI
Laisse-moi.
LE DUC DE GUISE, dictant
«1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique. 2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»
HENRI
Très-bien.
SAINT-MEGRIN
Bien!…Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!… revêtir un homme d'une pareille puissance!
HENRI
Silence!
JOYEUSE
Mais, sire…
HENRI
Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes intéressé à ce qu'on m'obéisse…
LE DUC DE GUISE
Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera braver ses ordres.
HENRI
C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise, l'association connue sous le nom de la Sainte-Union…et, de notre autorité, nous nous en déclarons le chef.»
LE DUC DE GUISE
Comment!…
HENRI
«En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal (descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous, mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi…Eh bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât l'amour des Français…Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.
LE DUC DE GUISE, à Catherine à part
O Catherine, Catherine!
HENRI, indiquant la place où Guise doit signer
Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.
JOYEUSE
Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.
HENRI
Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces de notre royaume.
D'EPERNON
Oui, sire.
SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise
Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première entreprise.
LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul
La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne est arrivé. Vous prendrez ses ordres.
HENRI
Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance; cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin… Etes-vous contente de moi, ma mère?
CATHERINE
Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi…
HENRI
Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire souvenir,…n'est-ce pas?
SAINT-MEGRIN, à part
Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri et Saint-Mégrin)
SCENE VII
HENRI, SAINT-MEGRIN
HENRI
Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils; j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa place.
SAINT-MEGRIN
Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est pas de vous. J'y ai reconnu…
HENRI
Eh bien, quoi?…Parle…
SAINT-MEGRIN
La politique cauteleuse de votre mère…Elle croit avoir tout gagné, lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait quelque chose contre le duc de Guise…Je l'avais entendue, en lui parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus qu'un chef de parti.
HENRI
Et que fallait-il donc faire?
SAINT-MEGRIN
Repousser la politique florentine, et agir franchement.
HENRI
De quelle manière?
SAINT-MEGRIN
En roi…Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise ne vous auraient pas manqué.
HENRI
Je les avais.
SAINT-MEGRIN
Il fallait donc vous en servir et le faire juger.
HENRI
Les parlements sont pour lui.
SAINT-MEGRIN
Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.
HENRI
Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel prisonnier…Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de marbre qui puissent m'en répondre…Mets-le seulement en état d'y entrer, Saint-Mégrin,…et je me charge de faire fondre l'un et d'élever l'autre.
SAINT-MEGRIN
Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme il l'aura mérité.
HENRI
Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le même…J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te préparer à ce combat.
SAINT-MEGRIN
Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs religieux.
HENRI
Comment, tu n'en as pas eu le temps?…As-tu donc oublié le duel de Jarnac et de la Chataigneraie?…Il avait été fixé à quinze jours de celui du défi…Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs, sans penser autrement à Dieu…Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.
SAINT-MEGRIN
Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien; mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent…Permettez…
HENRI
Comment, d'autres?
SAINT-MEGRIN
Sire, ma vie est entre les mains de Dieu…et, s'il a décide ma mort, sa volonté soit faite!
HENRI
Eh!…que dites-vous là…Votre existence vous appartient-elle, monsieur, pour en faire si peu de cas?…Non, par la mort-Dieu! elle est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir; mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous prions d'y regarder à deux fois.
SAINT-MEGRIN
Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.
HENRI
Tu feras de ton mieux?…Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse vivement à lui.
SAINT-MEGRIN
Oui, sire.
HENRI
Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France, je suis vraiment roi,…vraiment libre…Ma mère va être fière du conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et il faudra que je le paye en obéissance…
SAINT-MEGRIN
Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.
HENRI
Ton épée, je veux en juger par moi-même… (Il appelle) Du Halde! apporte des épeés émoussées.
SAINT-MEGRIN
Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir besoin de repos?…
HENRI
Du repos!…du repos!…Ils sont tous à me parler de repos!… Crois-tu qu'il dorme, lui?…ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il commande insolemment sur le trône de France, et que moi…moi, son roi…je prie humblement dans un cloître…Un roi ne dort pas, Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.
SAINT-MEGRIN
L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible; vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les accomplisse.
HENRI
Eh bien, écoute, demain… (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je crois?
SAINT-MEGRIN
Oui, sire, c'est minuit.
HENRI
Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où je vais entrer…Il faut que je te quitte; mais viens me trouver demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.
SAINT-MEGRIN
J'irai, sire, j'irai.
HENRI
Bien, je compte sur toi.
SAINT-MEGRIN
Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.
HENRI
Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour toi…Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?
SAINT-MEGRIN
Oui, sire…
HENRI
Adieu, Saint-Mégrin.
SAINT-MEGRIN
Adieu, sire, adieu!… (Le roi sort)
SCENE VIII
SAINT-MEGRIN, GEORGES
SAINT-MEGRIN
Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!…Ah! te voilà…Mon costume…Bien…Aide-moi!…Aide-moi!…
GEORGES
Vous allez sortir…Voulez-vous que je fasse venir une chaise à porteurs?
SAINT-MEGRIN
Non…
GEORGES
Le temps est à l'orage.
SAINT-MEGRIN
Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura bientôt plus une étoile au ciel…
GEORGES
Et vous allez sortir à pied?
SAINT-MEGRIN
Oui, à pied…
GEORGES
Sans armes?…
SAINT-MEGRIN
J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit…Cependant, donne-moi l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir; encore un instant et je suis à ses pieds.
GEORGES
La voici…Voulez-vous que je vous accompagne?
SAINT-MEGRIN
Non. Il faut que je sorte seul.
GEORGES
A minuit passé!…que dirait votre mère si elle savait?
SAINT-MEGRIN
Ma mère!…oui, oui, tu as raison…L'orage s'étend…Ma pauvre mère!…je voudrais bien la revoir,…ne fût-ce qu'un instant. Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois pas, entends-tu?
GEORGES
Et pourquoi, pourquoi?…
SAINT-MEGRIN
Tu ne sais pas, tu ne sais pas…Donne-moi mon manteau…
GEORGES
Mon maître,…mon jeune maître,…ne sortez pas, au nom du ciel!…la nuit sera terrible.
SAINT-MEGRIN
Oui, peut-être terrible… (A part) n'importe, il le faut, elle m'attend; j'ai tardé beaucoup…Malédiction! s'il était trop tard…
GEORGES
Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.
SAINT-MEGRIN, avec colère
Reste, je te l'ordonne.
GEORGES
Mon maître!
SAINT-MEGRIN, lui tendant la main
Non! embrasse-moi…Adieu…N'oublie pas ma mère.
ACTE CINQUIEME
Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée
SCENE PREMIERE
LA DUCHESSE DE GUISE, seule
(Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au troisième acte; elle écoute sonner l'heure)
Minuit et demi…Avec quelle lenteur l'heure se traîne…Oh! s'il pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir…Jusqu'à une heure du matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments… et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas. J'ai voulu prier;…prier!… (Ecoutant en se rapprochant de la porte) Ah! mon Dieu! Non…non…ce n'est pas encore lui… (Allant à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger; mais nul espoir!…La porte de l'hôtel se referme!…il est sauvé! pour cette nuit du moins…Quelque obstacle l'aura arrêté loin de moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai…je… (Ecoutant) J'ai cru entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux de M. de Guise?…Non, non,…On monte; on s'arrête. Ah! on se rapproche…On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas! fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!
(La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)
SCENE II
LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN
SAINT-MEGRIN
Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais entendue; elle m'a guidé!
LA DUCHESSE DE GUISE
Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.
SAINT-MEGRIN
Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!
LA DUCHESSE DE GUISE
Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!
SAINT-MEGRIN
Ouverte! oui…Imprudent que je suis! (Il la referme)
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le comte, écoutez-moi!
SAINT-MEGRIN
Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma félicité.
LA DUCHESSE DE GUISE
Fuyez, fuyez! la mort est là!…des assassins!
SAINT-MEGRIN
Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh! écoutez-moi,…écoutez-moi…Au nom du ciel! sortez de ce délire insensé…Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un piège infernal; ils veulent vous assassiner.
SAINT-MEGRIN
M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?
LA DUCHESSE DE GUISE
Elle était de moi; mais la violence, la torture…Voyez! (Elle lui montre son bras) Voyez…
SAINT-MEGRIN
Ah!
LA DUCHESSE DE GUISE
C'est moi qui ai écrit ce billet;…mais c'est le duc qui l'a dicté.
SAINT-MEGRIN, le déchirant
Le duc! et j'ai pu croire?…Non, non, je ne l'ai pas cru un seul instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!
LA DUCHESSE DE GUISE
Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y va de la vie.
SAINT-MEGRIN
Elle ne m'aime pas…
(Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh mon Dieu! mon Dieu!
SAINT-MEGRIN, riant
C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet, que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de la vie, comme ces fleurs de leur tige…Adieu! adieu! pour jamais! (Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.
LA DUCHESSE DE GUISE
C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.
SAINT-MEGRIN
Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que pour meurtrir les bras d'une femme?…Ah! viens! viens!
LA DUCHESSE DE GUISE
Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!…
SAINT-MEGRIN
Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui…
LA DUCHESSE DE GUISE
Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.
SAINT-MEGRIN
Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des événements également étrangers dans votre existence?…Fuir! et fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?
LA DUCHESSE DE GUISE
Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!…
SAINT-MEGRIN
Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai aveuglement…Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que l'assassinat d'un homme?
LA DUCHESSE DE GUISE
Grand Dieu! il le demande…Oh! oui, oui.
SAINT-MEGRIN
Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?… Jamais!…
LA DUCHESSE DE GUISE
Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte, nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et l'autre…
SAINT-MEGRIN
N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne l'enfonce.
LA DUCHESSE DE GUISE
Bien! bien! cherchons un moyen, une issue…Mes idées se heurtent! ma tête se brise!…
SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre
Cette fenêtre…
LA DUCHESSE DE GUISE
Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!
SAINT-MEGRIN
Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.
LA DUCHESSE DE GUISE
O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de vengeance ne sont que trop bien prises…Et c'est moi, moi qui n'ai pas pu souffrir… (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas…et, si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)
SAINT-MEGRIN, à ses pieds
Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu m'aimes…C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie. Entoure mes derniers moments des félicités du ciel…Ah! dis, dis-moi que je suis aimé.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix! Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous, la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés… Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime…Ici, dans cette même chambre, que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi! que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et, alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma vie.
SAINT-MEGRIN
Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?… Malédiction!…Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort, l'enfer…Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes…Avec ta haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!
LA DUCHESSE DE GUISE
Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.
SAINT-MEGRIN
Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et mourir!…mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?… Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!
(On entend du bruit)
LA DUCHESSE DE GUISE
Ecoutez!…Ah! ce sont eux!
SAINT-MEGRIN
Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme) Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je redeviens un homme…Eloigne-toi!
LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion
Saint-Mégrin! écoutez,…écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en souviens…Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une fois,…une ceinture,…une corde; vous pouvez descendre jusque-là, et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.
SAINT-MEGRIN
Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement distinguer ce balcon!…mais rien qu'un gouffre.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ecoute…On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!
SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre
Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la chambre) Qu'est cela?
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie. ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur; fuyez, fuyez vite!
SAINT-MEGRIN, attachant la corde
En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette porte…
LA DUCHESSE DE GUISE
Attendez.
(Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)
SAINT-MEGRIN
Ah! Dieu! que faites-vous?
LA DUCHESSE DE GUISE
Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.
SAINT-MEGRIN
J'aime mieux mourir.
LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte
Ouvrez, madame, ouvrez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée…Fuyez, fuyez!
SAINT-MEGRIN
Tu m'aimeras toujours?
LA DUCHESSE DE GUISE
Oui, oui.
LE DUC DE GUISE, en dehors
Des leviers, des haches,…que j'enfonce cette porte.
LA DUCHESSE DE GUISE
Pars donc! oui…oui…adieu!
SAINT-MEGRIN
Adieu!…Vengeance!
(Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)
LA DUCHESSE DE GUISE
Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!
(Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)
SCENE III
LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES
LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide
Il sera descendu par cette fenêtre…Mais Mayenne était dans la rue avec vingt hommes, et le bruit des armes…Va, Saint-Paul; vous, suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un tête-à-tête.
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!
LE DUC DE GUISE
Laissez-moi, madame; laissez-moi.
LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps
Non, je m'attache à vous.
LE DUC DE GUISE
Laissez-moi, vous dis-je!…ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?
SAINT-PAUL, dans la rue
Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!
LE DUC DE GUISE
Est-ce lui?
SAINT-PAUL
Non, c'est le petit page.
LA DUCHESSE DE GUISE
Arthur! Ah! pauvre enfant!
LE DUC DE GUISE
L'auraient-ils laissé fuir?…Les misérables!…
LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir
Oh!…
SAINT-PAUL
Le voici.
LE DUC DE GUISE
Mort?
SAINT-PAUL
Non, couvert de blessures, mais respirant encore.
LA DUCHESSE DE GUISE
Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel…
SAINT-PAUL
Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu…
LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
Guise
Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! (Elle tombe)
LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue
Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous du maître.
End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)