SCÈNE II
Une autre partie de la forêt.
D'un côté entrent MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK, HASTINGS et d'autres lords; de l'autre LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND, des officiers, suite.
LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me félicite de vous rencontrer ici.--Salut, mon cher lord archevêque.--Et à vous aussi, lord Hastings.--Salut à tous.--Milord York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu'en cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le texte des livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui sous la figure d'un homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l'homme qui occupe une place dans le coeur du monarque, qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hélas! à combien de méfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevêque.--Qui n'a entendu dire cent fois combien vous étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux l'orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu'il nous semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l'interprète et le négociateur entre les saintes puissances du ciel et nos oeuvres de ténèbres. Oh! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre place, et que vous employiez la faveur et la grâce du ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père, son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici contre la paisible autorité du ciel et du roi.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je ne suis point ici armé contre l'autorité de votre père; mais, comme je l'ai dit à milord Westmoreland, c'est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un commun accord, nous assemble et nous oblige à nous serrer sous cette forme irrégulière, pour maintenir notre sûreté. J'ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie de cette fureur insensée, s'abaissera avec soumission aux pieds de la majesté.
MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes résolus d'essayer notre fortune, jusqu'à ce que le dernier de nous périsse.
HASTINGS.--Et quand nous péririons ici, d'autres nous suppléeront dans une seconde tentative; s'ils succombent, ils en auront d'autres pour les suppléer à leur tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs, et d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra tant que l'Angleterre verra naître des générations nouvelles.
LANCASTRE.--Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à venir.
WESTMORELAND.--Votre Grâce voudrait-elle leur répondre positivement et leur dire jusqu'à quel point vous approuvez leurs articles?
LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers, et je jure ici par l'honneur de mon sang, que les intentions de mon père ont été mal interprétées; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l'entourent ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité. Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs différents comtés, comme nous allons faire nous-mêmes; et ici, entre les deux armées, embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation et de notre amitié.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je reçois votre parole de prince de réformer ces abus.
LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce.
HASTINGS, à un officier.--Allez, capitaine, et annoncez à nos soldats les nouvelles de la paix; qu'ils reçoivent leur solde et qu'ils partent: je sais qu'ils en seront très-satisfaits.--Hâte-toi, capitaine.
(Le capitaine sort.)
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland.
WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez combien il m'en a coûté de peines pour former cette paix, vous boiriez à ma santé de grand coeur; mais mon amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je n'en doute point.
WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre santé, mon cher cousin, lord Mowbray.
MOWBRAY.--Vous me souhaitez la santé fort à propos; car je viens de me sentir tout d'un coup assez malade.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes se sentent toujours joyeux: mais la tristesse est un présage de bonheur.
WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu'une tristesse soudaine doit faire supposer qu'il vous arrivera demain quelque bonheur.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit plus léger que jamais.
MOWBRAY.--Tant pis, si votre règle est juste.
(Acclamation derrière le théâtre.)
LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: écoutez; quelles acclamations!
MOWBRAY.--Ces cris eussent été bien réjouissants après la victoire.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Une paix est une conquête. Les deux partis sont noblement vaincus sans qu'aucun y perde.
LANCASTRE, à Westmoreland.--Allez, milord, qu'on licencie aussi notre armée. (Westmoreland sort.)--(À York.) Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défilent devant nous, afin que nous apprenions par nos yeux à quels hommes nous aurions eu affaire.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK, à Hastings.--Lord Hastings, allez, et avant de licencier nos soldats, qu'on les fasse défiler près de nous.
(Hastings sort.)
LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons ensemble cette nuit. (Rentre Westmoreland.) Eh bien, cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les armes?
WESTMORELAND.--Les chefs ayant reçu de vous l'ordre de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu'ils ne reçoivent de votre bouche un ordre contraire.
LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir.
(Rentre Hastings.)
HASTINGS.--Milord, notre armée est déjà dispersée, et comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils prennent leur course à l'est, à l'ouest, au nord, au sud.
WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings: et en conséquence je vous arrête comme coupable de haute trahison,--et vous aussi, lord archevêque,--et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de trahison capitale.
MOWBRAY.--Est-ce là un procédé juste et honorable?
WESTMORELAND.--Et votre assemblée l'est-elle?
L'ARCHEVÊQUE D'YORK, au prince.--Voulez-vous violer ainsi votre parole?
LANCASTRE.--Je ne me suis point engagé envers toi. Je vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes plaints: et sur mon honneur, j'exécuterai cette réforme avec l'exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, rebelles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté, vous l'avez conduite ici pleins d'espérances folles, et vous venez de la licencier comme des imbéciles.--Qu'on batte le tambour et qu'on poursuive les bandes errantes et dispersées: c'est le ciel qui à notre place a combattu aujourd'hui sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent ces traîtres, jusqu'à l'échafaud, lit fatal où la trahison vient toujours rendre son dernier soupir.
(Tous sortent.)
SCÈNE III
Entrent FALSTAFF ET COLEVILLE.
FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie?
COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle Coleville de la Vallée.
FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Coleville vous restera, traître sera votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville de la Vallée.
COLEVILLE.--N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?
FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils pleureront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et soumets-toi à ma clémence.
COLEVILLE.--Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff, et, dans cette idée, je me rends à vous.
FALSTAFF.--J'ai une école entière de langues dans mon ventre, et il n'y en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n'avais qu'un ventre ordinaire, je serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.--Oh! voilà notre général.
(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d'autres personnes.)
LANCASTRE.--La première chaleur est passée; ne poursuivez pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland. (Westmoreland sort.) A présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez. Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront un jour ou l'autre quelque corde.
FALSTAFF.--Je serais bien fâché, mon prince, d'en agir autrement. Je n'ai encore connu d'autre récompense de la valeur que les rebuts et les reproches. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la célérité qui m'était possible. J'ai coulé à fond cent quatre-vingt et tant de postes; et après cela, tout harassé que je suis, j'ai encore dans ma pure et immaculée valeur, pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse rencontrer: mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il ne m'a pas plutôt vu, qu'il s'est rendu: de façon que je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome: «Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.»
LANCASTRE.--Grâce à sa courtoisie, plus qu'à votre valeur.
FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voilà toujours, et c'est à vous que je le remets, et je supplie en grâce Votre Altesse que cette action soit enregistrée parmi les autres faits de cette journée: ou bien, sur mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon portrait en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied: et quand vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que des pièces de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat, comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles, ne croyez jamais à la parole d'un chevalier. C'est pourquoi, laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le mérite monte.
LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter.
FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc.
LANCASTRE.--Il est trop opaque.
FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord, qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui le nom que vous voudrez.
LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville?
COLEVILLE.--Oui, milord.
LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville.
FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidèle sujet qui l'a pris.
COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m'ont conduit ici. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous n'avez fait.
FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus; mais pour toi, comme un bon garçon, tu t'es donné gratis, et je te remercie du présent que tu m'as fait de toi.
(Entre Westmoreland.)
LANCASTRE.--A-t-on cessé la poursuite?
WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper de l'exécution des rebelles.
LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confédérés à York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d'ici, et voyez à ce qu'il soit bien gardé.... (Quelques-uns sortent avec Coleville.) A présent hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends que mon père est très-malade. La nouvelle de nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser.
FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi de traverser le comté de Glocester, et quand vous arriverez à la cour, je vous en conjure, faites un bon rapport de moi, mon prince.
LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour moi, comme c'est aussi mon caractère, je parlerai de vous mieux que vous ne méritez.
(Il sort.)
FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit, cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne m'aime point, il est impossible de le faire rire: mais il n'y a rien d'étonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des espèces de pâles couleurs masculines, et quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns de nous si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les vapeurs crues, épaisses et sottes qui l'environnent. Elle rend la conception vive, légère, la remplit de tournures soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable vin de Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie pâle et blafard, ce qui est la marque évidente de la pusillanimité et de la lâcheté: mais le Xérès le réchauffe, et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures: il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le reste de ce petit royaume, l'homme, de prendre les armes: et alors la troupe des esprits vitaux, et autres moindres habitants de l'intérieur des terres vous viennent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le coeur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute tout ce qu'on veut en fait d'actions de courage; et toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus grande science dans les armes n'est rien, sans un peu de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement; et le plus grand savoir n'est qu'un trésor gardé par le diable jusqu'à ce que le vin d'Espagne le fasse sortir de l'inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voilà pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement hérité de son père un sang morne et froid; mais il l'a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on fait une terre sèche, maigre et stérile, à force de s'accoutumer à boire du bon, du vrai et fertile vin d'Espagne, et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vaillant. Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et de s'adonner au vin d'Espagne. (Entre Bardolph.) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles?
BARDOLPH.--L'armée est tout à fait licenciée et partie.
FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser par le comté de Glocester, et là, rendre une petite visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je ne tarderai pas à lui donner l'empreinte.--Allons, partons.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Westminster.--Appartement dans le palais.
Entrent LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, et autres personnes.
LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue à la sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons plus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons: seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et nous attendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés sous le joug du gouvernement.
WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne jouisse bientôt de ce double avantage.
LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le prince votre frère?
GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à Windsor.
LE ROI.--Et avec qui?
GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.
LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas avec lui?
GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent.
CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon père?
LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard n'es-tu pas avec le prince ton frère? Il t'aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu'aucun de tes frères: cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes grâces, en te montrant froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher; son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer soigneusement à son caractère. Quand vous le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s'il est mal disposé, donnez-lui de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses passions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées par leurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le poison des mauvais conseils que les années y verseront nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la poudre impétueuse.
CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont je suis capable.
LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à Windsor?
CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres.
LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?
CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas.
LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent par delà l'heure de ma mort; et des larmes de sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination me fait concevoir les jours d'égarement, les temps de corruption que vous allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir viendra se joindre à ses penchants dissolus, de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la chute dont il sera menacé?
WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le prince ne fait autre chose qu'étudier ses compagnons, comme on étudie une langue étrangère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indécentes: une fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse sait qu'on n'en fait plus d'autre usage que de les connaître pour les détester. De même, le prince, quand il sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées.
LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon de miel qu'elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là? Westmoreland!
(Entre Westmoreland.)
WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur s'ajouter encore à celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre fils baise les mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n'y a pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action et en suivre toutes les circonstances.
LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui sur les pas de l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d'autres nouvelles!
(Entre Harcourt.)
HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des ennemis; et lorsqu'il s'en élèvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, ont été totalement défaits par le shérif de la province d'York. Ces dépêches, s'il vous plaît de les lire, renferment dans le plus grand détail toutes les dispositions et les événements du combat.
LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères? Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le sort du pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et retire l'appétit; c'est le sort du riche, qui possède l'abondance et n'en jouit pas. Je devrais en ce moment me réjouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu, venez à moi: je me trouve bien mal.
(Il tombe sans connaissance.)
GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage!
CLARENCE.--O mon auguste père!
WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux....
WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vous de lui: donnez-lui de l'air: bientôt vous le verrez revenir à lui.
CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé l'enceinte qui devait les contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on aperçoit la vie prête à s'échapper.
GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il a vu des animaux nés sans père, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont changé leur caractère; on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.
CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs que n'a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps passé, disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul, le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût.
WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence à reprendre ses sens.
GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui terminera ses jours.
LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre chambre.... Doucement, je vous en prie. (On emporte le roi dans une partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit.) Qu'on n'y fasse aucun bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.
WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine.
LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit.
CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.
WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.
(Entre Henri.)
HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?
CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse.
HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas dehors? Comment se porte le roi?
GLOCESTER.--Très-mal.
HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.
GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est si fort altérée.
HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin.
WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, parlez bas: le roi votre père est disposé à s'assoupir.
CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.
WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous?
HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès du roi. (Tous sortent, excepté le prince.) Pourquoi la couronne, cette importune camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? O brillante agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si profondément doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps qu'elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père!--Ce sommeil est profond! En effet, c'est le sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale qu'héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre naturellement sur ma tête. (Il la met sur sa tête.) Eh bien, l'y voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers entier se réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me l'as laissée.
(Il sort.)
LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!
(Rentrent Warwick et les autres.)
CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé?
WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce?
LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?
CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le prince mon frère; il a voulu s'asseoir et veiller auprès de vous.
LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. Il n'est pas ici.
WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce côté.
GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous nous tenions.
LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus mon oreiller?
WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes sortis.
LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez où il peut être.--Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la mort?--Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce procédé de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants, ce que vous êtes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller à la révolte, dès que l'or devient l'objet de ses désirs. C'est donc pour cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail! C'est donc pour cela qu'ils ont rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis! C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables à l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel, comme l'abeille, nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer sentiment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père! (Rentre Warwick.) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait fini avec moi?
WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si profondément empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne s'est jamais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son poignard dans des larmes de pitié.... Il vient.
LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah! le voilà! (Entre Henri.) Approche-toi de moi, Henri.--Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls.
HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore.
LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée.--Je demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue.--Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide, que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de mes dignités avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes grandeurs n'est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible, qu'il ne tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et à l'instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en mourusse convaincu. Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure? Eh bien, pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande aux cloches joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu es couronné; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char funèbre, coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement mes restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t'a donné la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d'ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la cour d'Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et renouvelle, sous des formes différentes, tous les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses bienfaits redoublés secourir son triple forfait; l'Angleterre lui donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va arracher à la licence la muselière qui la contenait, et ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l'innocent. O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile, si tous mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh! tu redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants.
HENRI, se mettant à genoux.--Oh! pardonnez-moi, mon souverain.--Sans mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coupé la parole, j'aurais prévenu cette amère et déchirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne éternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l'aime autrement que comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que m'enseigne le sincère et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait, lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens à la vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement résolu dans mon âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que vous l'étiez), j'ai adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m'entendre, et je lui faisais ces reproches: «Les inquiétudes qui t'accompagnent ont pris pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui es composée de l'or le plus pur, de toutes les sortes d'or tu es le pire. Un or d'un degré moins raffiné devient bien plus précieux, puisqu'il conserve la vie quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores celui qui te porte.» C'était en l'accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma tête, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père: sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa possession a souillé mon âme d'un seul sentiment de joie, ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption m'inspira l'idée de saluer sa puissance du moindre mouvement d'affection, que le ciel l'éloigne pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect!
LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée de l'emporter d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l'amour de ton père, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que je doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a portée: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux affermie: car les reproches que m'a coûtés sa conquête vont s'ensevelir avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une main violente, et un grand nombre de ceux qui m'environnaient me reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour m'en rendre maître. De là naissaient les querelles et l'effusion du sang qui chaque jour venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour ainsi dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement mis en action; mais aujourd'hui, ma mort change l'état des choses, car ce qui pour moi n'était qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d'un titre héréditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trône que je n'ai pu l'être, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis, n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la force pouvait me donner la crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai détruit les uns, et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur donnassent la tentation d'examiner de trop près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres étrangères ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te parler encore; mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu'il ne me reste plus d'haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh! que Dieu me pardonne les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde que tu la puisses posséder en paix!
HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, vous l'avez portée, vous l'avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc être légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des efforts plus qu'ordinaires contre l'univers entier.
(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)
LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.
LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père!
LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais pour la santé, hélas! elle s'est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri: tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin.--Où est milord Warwick?
HENRI.--Milord Warwick!
LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement où je me suis évanoui la première fois?
WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.
LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. Il y a plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais que dans Jérusalem: je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans cette chambre: je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem que Henri mourra.
(Tous sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.
Entrent SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, LE PAGE.
SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en irez pas ce soir. (Appelant.) Holà, Davy! m'entends-tu?
FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, maître Robert Shallow.
SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez point excusé: on n'admettra point d'excuses: il n'y a pas d'excuses qui tiennent: vous ne serez point excusé. Hé! Davy!
(Entre Davy.)
DAVY.--Me voilà, monsieur!
SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu, Davy; attendez que je voie un peu,--oui c'est cela; dites à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il vienne me parler.--Sir Jean, vous ne serez point excusé.
DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là ne sauraient s'exécuter.--Et puis encore autre chose; est-ce en froment que nous sèmerons la grande pièce de terre?
SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi Guillaume le cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux?
DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de charrue.
SHALLOW.--Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye:--sir Jean, vous ne serez point excusé.
DAVY.--Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle neuf au baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu'on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu'il a perdu l'autre jour à la foire de Hinckley?
SHALLOW.--Certainement il m'en répondra.--Quelques pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines, un gigot de mouton, et puis après quelques petites drôleries, dis cela à Guillaume.
DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher, monsieur?
SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami à la cour vaut mieux qu'un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qui pourraient mordre en arrière.
DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mêmes, leur linge est joliment sale.
SHALLOW.--Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy.
DAVY.--Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir bien protéger Guillaume Visor de Woncot, contre Clément Perkers de la Colline.
SHALLOW.--Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre ce Visor; ce Visor est, à ma connaissance, un grand coquin!
DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, c'est un coquin: cependant à Dieu ne plaise qu'un coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est en état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas cet avantage. Il y a huit ans, monsieur, que je sers fidèlement Votre Seigneurie, et si je n'ai pas le crédit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un coquin contre un honnête homme, il faut convenir que j'ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c'est pourquoi je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa protection.
SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de tout, Davy.--Où êtes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes: donnez-moi la main, monsieur Bardolph.
BARDOLPH.--Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie.
SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon cher maître Bardolph: et toi aussi (au page), mon grand garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean.
(Shallow sort.)
FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher maître Robert Shallow.--Bardolph, donnez un coup d'oeil à nos chevaux. (Bardolph et le page sortent.) Si l'on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque chose d'admirable à voir que la parfaite concordance de l'esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l'avoir devant les yeux, se comportent comme de sots juges de paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien unis et confondus par cette société habituelle, qu'ils se jettent tous dans la même direction, comme une troupe d'oies sauvages. Si j'avais une affaire auprès de maître Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils ont auprès de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas d'homme au monde qui ait plus d'autorité sur ses domestiques. Ce qu'il y a de certain, c'est que les manières ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par la communication: c'est pourquoi les hommes doivent bien prendre garde à ceux qu'ils fréquentent.--Je veux tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans un accès de rire non interrompu pendant la durée de six mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre plaidoiries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations. Oh! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un mensonge appuyé d'un long jurement, ou d'une plaisanterie faite d'un air triste, sur un gaillard qui n'a pas encore senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme un manteau mouillé mis de travers.
SHALLOW, derrière le théâtre.--Sir Jean!
FALSTAFF.--Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à vous, maître Shallow.
(Il sort.)