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Henri IV en Gascogne (1553-1589) cover

Henri IV en Gascogne (1553-1589)

Chapter 39: APPENDICE
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About This Book

This historical essay examines the life and influence of Henri IV from his early years in Gascogne (1553-1589) to his ascension as King of France. It explores the political landscape of the Kingdom of Navarre, detailing the challenges faced by Henri's family, including territorial losses and the impact of the Reformation. The work highlights Henri's character, his military and political strategies, and his vision for peace and tolerance amidst civil strife. Through a blend of historical narrative and analysis, it seeks to illuminate the formative experiences that shaped Henri IV into a revered monarch, emphasizing his contributions to France before he became king.

«La condamnation du roi de Navarre, dit Palma Cayet, se traita par toutes les trois chambres (clergé, noblesse, tiers-état). Douze de chacune chambre furent députés vers S. M. pour lui faire entendre leur résolution et lui dire qu'ils avaient avisé que le roi de Navarre serait déclaré hérétique, chef d'iceux, relaps, excommunié, indigne de toute succession, couronne, royauté et gouvernement.» Il faut rendre cette justice à Henri III, qu'il opposa une vive résistance à l'exorbitante prétention de la Ligue. Il voulut, en présence des députés, faire discuter leur requête par son procureur général Jacques de La Guesle, «lequel, ajoute Favyn, par une grave et judicieuse remontrance, montra l'impertinence de cette proposition». En définitive, le roi sacrifia ou parut sacrifier son beau-frère.

Pendant que les Etats de Blois disposaient de l'autorité royale, pour le présent et pour l'avenir, le roi de Navarre était obligé, de son côté, de livrer bataille à ses partisans, dans cette assemblée de La Rochelle dont nous venons de parler. Au milieu de leurs revendications factieuses, les Etats de Blois eurent de légitimes velléités de réforme politique et administrative, et, par une remarquable coïncidence, les députés calvinistes réunis à La Rochelle firent entendre des réclamations et des critiques analogues à celles dont les Etats eurent à s'occuper. Il y avait dans les esprits, à ce moment, comme une vague tendance à contrôler et limiter les actes du pouvoir royal, et à regagner le terrain perdu, pour les libertés anciennes, pendant quarante ans d'arbitraire, de favoritisme et de guerre civile. Mézeray, dans sa grande Histoire, nous a laissé sur cette crise une page d'autant meilleure à reproduire ici, qu'elle donne la physionomie de l'assemblée de La Rochelle.

«Ce n'était pas seulement la Ligue qui remuait toutes choses pour embarrasser l'esprit du roi, mais avec elle était joint encore le désir unanime de tous les peuples, qui, voyant les affaires sur le point d'une entière révolution, étaient poussés ou par je ne sais quel instinct, ou par les raisonnements des plus avisés politiques qui s'étaient répandus parmi eux, à faire leur profit de ce changement. Et ils le désiraient avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils avaient sous les règnes derniers ressenti de plus grandes oppressions.

«Cette passion régnait dans les esprits des religionnaires aussi bien que parmi les catholiques, et au même temps qu'elle faisait tant de peine au roi dans les Etats de Blois, elle n'en donnait guère moins au roi de Navarre dans ceux de La Rochelle. Ce prince avait convoqué les Etats de son parti en cette ville; les députés de leurs dix-huit provinces auxquelles ils avaient réglé leurs Eglises s'y étant rendus, et y ayant été reçus selon l'ordre qu'ils ont accoutumé d'observer en leurs synodes, il en avait fait l'ouverture le quatorzième de novembre. Or, il avait procuré cette assemblée, tant pour réunir à soi la créance et l'affection de tous les religionnaires, dont plusieurs n'avaient pas bonne opinion de lui, que pour se servir de leurs forces à défendre son droit à la succession de la couronne; mais il pensa bien y trouver tout le contraire de ce qu'il en avait espéré. Elle le contraignit d'en défendre l'entrée à quelques-uns des siens qui lui étaient suspects; il fallut qu'il y souffrît de sévères reproches, et même des calomnies contre sa conduite; les ministres ne lui celèrent aucune de ses fautes; ils firent une rude censure de toute sa vie, n'épargnèrent pas ses amours, et le blâmèrent de tiédeur au fait de la religion. Quand on en fut sur le premier point des contributions, les députés du Languedoc, animés par leur instigation, se bandèrent directement contre ses officiers pour les impôts des passages, se plaignant que ces derniers se convertissaient au profit de quelques personnes particulières... Ils proposèrent de choisir des protecteurs de leur religion, parce qu'ils s'imaginaient que cette considération retiendrait le roi qu'il ne se fît catholique, comme ils appréhendaient, ou du moins que s'il les abandonnait, il ne pût pas les ruiner.

«A tous leurs reproches, ce prince ne répondit qu'avec une merveilleuse patience et une discrétion qui faisait violence à son courage. Pour leurs autres entreprises, il tâcha de les dissiper en gagnant doucement les uns, divisant les autres, et recherchant soigneusement tous ceux qu'il savait les plus animés. L'adresse et les soins de Du Plessis-Mornay, dont il employait heureusement la plume et le crédit dans ses plus épineuses affaires, le servirent utilement en cette occasion.

«Enfin, après diverses propositions fort rudes qu'ils faisaient pour se prémunir contre la tyrannie, c'étaient leurs termes, lesquelles il sut adroitement détourner ou arrêter, il en fut quitte pour leur accorder l'établissement de quelques chambres particulières, à Saint-Jean-d'Angély, Bergerac, Montauban, Nérac, Foix et Gap en Dauphiné, qui, recevant les plaintes de chacun et leur rendant justice, contiendraient ses officiers en leur devoir, selon les règlements qui se feraient en cette assemblée. Après que les Etats selon leur opinion eurent ainsi pourvu à leur liberté contre les entreprises du dedans, ils travaillèrent avec une parfaite union à chercher les moyens de soutenir le grand effort que la Ligue leur allait jeter sur les bras, et pendant un mois que cette assemblée dura, ils firent de si beaux règlements pour la levée et distribution des deniers, pour les ordres qu'il fallait tenir, tant pour attaquer que pour se défendre, pour la discipline militaire et pour l'étroite observance des lois, que l'on jugea par là qu'ils n'étaient pas si faciles à vaincre, comme la Ligue le publiait.»

Au sortir de l'assemblée de La Rochelle, Henri écrivait à la comtesse de Gramont: «Vous me pensiez soulagé pour être retiré en nos garnisons. Vraiment, s'il se refaisait encore une assemblée, je deviendrais fol! Tout est achevé, et bien, Dieu merci! Je m'en vais à Saint-Jean-d'Angély assembler mes troupes pour visiter M. de Nevers, et peut-être lui faire un signalé déplaisir, non en sa personne, mais en sa charge.» En somme, il se remettait à l'œuvre, fortifié et plus déterminé que jamais. Dans la campagne précédente, il avait refoulé en Bretagne et attaqué jusque dans ses foyers le duc de Mercœur, gouverneur de cette province. Il avait pris dix ou douze places, entre autres Beauvoir-sur-Mer. Présentement, il courait à Niort, qu'il comptait enlever d'un coup de main et qu'il prit, en effet, par escalade, à la fin du mois. Mais pendant qu'il s'y acheminait, et que, de toutes parts, ses amis convoqués se dirigeaient vers la Saintonge et le Poitou, pour lui faire une armée capable non seulement de tenir tête à celle du duc de Nevers, mais de dominer sur la Loire, dans le voisinage même de Henri III, le château de Blois était le théâtre d'un événement tragique, qui allait changer la face des choses. Les Etats, dans la main du duc de Guise, faisaient, depuis deux mois, le siège de l'autorité royale; de quelque côté que se tournât Henri III, il rencontrait une humiliation ou un danger. On lui imposait la publication des décisions du concile de Trente, dans lesquelles il pouvait lire, la Ligue aidant, une menace de déchéance à bref délai; le duc de Savoie venait de mettre la main sur le marquisat de Saluces; le roi d'Espagne, l'allié, le patron étranger de la Ligue, avait, au moins indirectement, coopéré à cette victoire frauduleuse, et les Etats, excepté la noblesse, refusaient au roi de France les moyens de venger un tel affront: il lui fallait subir le démembrement. Au même instant, les avis, les révélations lui arrivaient de tous côtés sur d'anciennes menées du duc de Guise dont il n'avait eu jusqu'alors que le soupçon, et sur de nouveaux projets qui tendaient directement à mettre le roi dans l'absolue dépendance du sujet. Henri III hésita quelques jours entre l'abdication, que lui conseillait le dégoût, et un coup de force, que lui suggéraient son amour-propre blessé et ce qu'il croyait être l'intérêt de la couronne elle-même. Il se décida enfin pour la répression violente, et prit conseil. Il avait à choisir entre deux modes d'exécution: la justice et l'arbitraire. Les uns lui conseillaient les voies légales; les autres, objectant la popularité de Guise et son ascendant sur les Etats, le portaient à se défier d'un procès et à se faire justice lui-même. L'arrêt prononcé, le duc dédaigna tous les avertissements qu'un assez long délai lui permit de recevoir, et, avec une force d'âme incroyable, pendant que les terreurs anticipées de la catastrophe assombrissaient tous les visages, il s'en tint au mot superbe: «On n'oserait». Il se précipita, pour ainsi dire, au devant de la mort, qui le frappa dans la matinée du 23 décembre 1588.

On attribue à Catherine de Médicis mourante[51] ce mot sur l'exécution de Blois: «C'est bien coupé, mon fils, mais il faut recoudre». Henri III ne sut pas profiter de l'assassinat du duc de Guise: il se jeta dans les finesses pour gagner les Etats, presque en entier dévoués à la Ligue; il entama des négociations avec les factieux, sans en excepter les Seize; il voulut attirer Mayenne lui-même, le frère de la principale victime; il se priva du bénéfice de sa criminelle énergie en perdant un temps précieux et en laissant au parti décapité le loisir de se reconnaître et de se réorganiser pour de nouvelles luttes. Le sang du Balafré, qui devait, dans la pensée de Henri III, éteindre la guerre civile, en aviva le foyer dans la France entière. La chute de ce vassal formidable, sur laquelle le roi prisonnier avait compté pour redevenir un roi libre, laissa la couronne dans un isolement qui parut comme l'agonie du pouvoir. Henri III n'eut gain de cause nulle part: les Etats s'inclinèrent devant lui, et s'en allèrent souffler la vengeance et la rébellion dans toute les provinces. Rome fut inflexible, et sa réponse au meurtre du cardinal de Guise et à l'emprisonnement du cardinal de Bourbon fit prévoir une prochaine excommunication. Les Seize, déjà maîtres de Paris, l'accablaient d'une honteuse dictature, en attendant la lieutenance-générale de Mayenne, qui fut proclamée le 17 février 1589; en quelques semaines, plus de cent villes de premier ordre se déclarèrent pour la Ligue, et plusieurs d'entre elles traînèrent dans la boue l'effigie royale; enfin, le roi vit la plupart de ses régiments se débander sous les ordres de leurs officiers et passer du côté des factieux. Blois n'était plus sûr; Henri III vint à Tours, dans les premiers jours de mars, avec les débris de son armée. Ce fut à ce moment qu'il songea, trop tard pour son honneur, à l'unique appui qui lui restait, à cet héritier présomptif qu'il avait sacrifié à la Ligue, à ce Bourbon hérétique, seul capable, s'il était honnête homme, de relever la fortune du dernier Valois.

[51] Appendice: XXXVIII.

A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise, le roi de Navarre dit: «Tout autre que moi rirait du malheur de la Maison de Lorraine, et serait bien aise de voir l'indignation, les déclarations et les armes du roi tournées contre eux; moi, certes, je ne le puis faire ni ne le fais, sinon en tant que, de deux maux, je suis contraint de prendre le moindre.»

C'était là un sentiment humain et politique; mais il fut aisé à Henri de prévoir les conséquences que devait entraîner pour ses propres affaires le coup d'Etat de Blois. Il jugea qu'après cet événement l'entente n'était plus possible entre le roi de France et la Ligue, et se tint prêt à répondre à l'appel de Henri III. A vrai dire, les négociations entre les deux princes avaient été plutôt suspendues que rompues, et Rosny, s'il faut en croire son récit, les avait secrètement renouées, peu de temps après la catastrophe. Tout conspirait pour les faire aboutir à un salutaire accord; on y exhortait, de toutes parts, Henri III et le roi de Navarre; au dire de quelques historiens, Catherine de Médicis elle-même, à son lit de mort, avait fait entendre des paroles de paix sincère et durable, des conseils qui démentaient toute sa vie politique; mais la nécessité parlait encore plus haut que tous les conseillers. Néanmoins, tout en négociant avec son beau-frère, le roi de Navarre tenait la campagne avec autant de succès que d'activité. A la fin du mois de décembre, il avait pris Niort; le 1er janvier, Saint-Maixent et Maillezais recevaient ses garnisons; le 9 janvier, il allait au secours de La Garnache, qu'assiégeaient les troupes du duc de Nevers, lorsqu'il tomba malade d'une forte pleurésie qui le mit en un tel danger qu'on fit courir le bruit de sa mort. «Certes, écrivait-il à la comtesse de Gramont, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai été assez homme de bien pour y entrer. Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec le linceul. Je vous eusse fait pitié. Si ma crise eût demeuré deux heures à venir, les vers auraient fait grand'chère de moi.» Le 18, il était en pleine convalescence, et au mois de février, il reprenait le harnais pour préparer le coup qu'il méditait sur Châtellerault, l'Ile-Bouchard et d'autres places. Il y entra avant le mois de mars. Pendant qu'il faisait toute cette besogne, il ne négligeait pas ses projets à longue vue. Il déférait à La Noue le commandement des mercenaires qu'on levait, pour son compte, en Allemagne; il trouvait même le temps de continuer sa correspondance religieuse avec les princes protestants, et surtout il suivait avec une extrême vigilance les phases de sa négociation avec Henri III, négociation capitale et dont l'historique demande quelques détails.

CHAPITRE VII

Négociation entre les deux rois.—Le rôle de Rosny et celui de Du Plessis-Mornay.—Opposition et intrigues de Morosini, légat du pape.—Prise de Châtellerault et de l'Ile-Bouchard.—Tergiversations de Henri III.—Ferme attitude du roi de Navarre.—Le «moyen de servir».—L'accord s'établit.—Le manifeste de Châtellerault.

Le roi de France, connaissant la bonne volonté du roi de Navarre, et conseillé par quelques personnages influents, tels que le duc d'Epernon et la duchesse d'Angoulême, qui lui offrirent leur entremise, fit tenir des paroles conciliantes à son beau-frère, et Henri lui envoya d'abord secrètement Rosny, comme l'attestent les Economies royales. Les bases d'un accord furent verbalement établies, mais Henri III, toujours craintif et se défiant de son entourage, ne voulut pas que les conventions fussent formulées par écrit: Rosny dut se contenter de la parole royale, avec laquelle il revint auprès du roi de Navarre. Ce prince, raconte Bury, après avoir écouté avec attention le récit que lui faisait le baron de Rosny, ayant de la peine à résister à la défiance que le passé lui avait inspirée, lui demanda plusieurs fois, d'un ton inquiet, si le roi, pour cette fois, agissait sincèrement. «Il m'a parlé, dit Rosny, avec tant de fermeté, il m'a donné sa parole avec tant d'assurance, que je n'en doute plus, et j'y joins le témoignage de Rambouillet, qui me l'a confirmé.—Puisqu'il traite avec moi de bonne foi, dit Henri, je ne veux donc plus prendre de villes.»—Il venait de prendre, ce jour-là même, Châtellerault.—«Retournez, continua le roi, lui porter mes lettres; car je ne crains ni Morosini, ni Nevers.» Rosny reprit la poste, et se rendit à Montrichard, où le roi s'était avancé avec toute sa suite, pour recevoir plus promptement la réponse du roi de Navarre. L'impatience qu'il en avait était si grande, qu'aussitôt que Rosny fut arrivé, il approuva toutes les demandes du roi de Navarre, même le passage sur la Loire, et voulut que Rosny repartît sur-le-champ pour lui en porter la nouvelle. D'après les Economies royales, Rosny n'eut pas la satisfaction de conclure définitivement le traité, parce que, étant tombé malade dès son retour, la suite des négociations fut confiée à Du Plessis-Mornay, qui s'en acquitta avec l'habileté dont il faisait preuve dans toutes les missions dont il était chargé. Au cours de celle-ci, Morosini, légat du pape, en surprit le secret et s'efforça de la faire échouer, non seulement par ses instances auprès du roi, mais encore par des intrigues avec les ligueurs, où il franchit les bornes des convenances diplomatiques. Avant d'arriver à sa conclusion, le traité parut souvent à la veille de rester à l'état de projet. Le 8 mars, Henri écrivait à Madame de Gramont: «Dieu me continue ses bénédictions. Depuis la prise de Châtellerault, j'ai pris l'Isle-Bouchard, passage sur la Vienne et la Creuse, bonne ville et aisée à fortifier. Nous sommes à Montbazon, six lieues près de Tours, où est le roi. Son armée est logée jusques à deux lieues de la nôtre, sans que nous nous demandions rien; nos gens de guerre se rencontrent et s'embrassent, au lieu de se frapper, sans qu'il y ait trêve ni commandement exprès de ce faire. Force de ceux du roi se viennent rendre à nous, et des miens nul ne veut changer de maître. Je crois que S. M. se servira de moi; autrement il est mal, et sa perte nous est un préjugé dommageable.»

Henri était d'autant mieux fondé, en ce moment, à prévoir l'heureuse issue des négociations, qu'il avait adressé de Châtellerault, le 4 mars, aux trois Etats du royaume ce célèbre manifeste qui n'a peut-être pas d'égal dans les fastes de l'éloquence politique, et que nous allons reproduire. Mais Henri III, déterminé quant au fond du traité, ne pouvait se départir de ses habitudes de tergiversation. Dix fois, tout fut prêt, jusqu'à la signature; dix fois, elle fut tenue en suspens. La correspondance du roi de Navarre avec Du Plessis-Mornay donne une idée de ces misérables ajournements. Le 23 mars, Henri déplore tant de retards. Il avait offert une trêve de cinq mois; Henri III, après l'avoir acceptée, veut qu'elle dure toute une année. Il demandait une ville de passage, pour franchir sûrement la Loire; Henri III offrait les Ponts-de-Cé, mauvaise place à laquelle le roi de Navarre préfère Saumur. «Pour Dieu! dit enfin le roi de Navarre, que l'on ne m'ôte point le moyen de servir!»

A ce cri, qui fait vibrer le cœur français, même à trois siècles de distance, Henri III pourtant se rendit: le roi de Navarre eut à peu près licence de travailler, comme il l'entendait, au salut de son maître, de la royauté et de son pays; il devenait, à la charge d'être «toléré», lui et les siens, pendant une année, l'auxiliaire de Henri III contre la Ligue ou tout autre ennemi qui méconnaîtrait les droits de la couronne. Il avait bien mérité ce succès par sa constance, son énergie et son génie déjà mûr pour les suprêmes victoires; il en eût été digne rien que par les déclarations de Châtellerault, dans lesquelles, tout en donnant le bilan de sa conscience, comme l'a dit un historien, il faisait resplendir, pour son temps et pour la postérité, les grandioses images du roi et de la patrie. Voici quelques-unes des pensées de ce document immortel:

«S'il eût plu à Dieu tellement toucher le cœur du roi mon seigneur et les vôtres, qu'en l'assemblée que quelques-uns de vos députés ont faite à Blois, près S. M., j'eusse été appelé, comme certes il me semble qu'il se devait, et qu'il m'eût été permis librement de proposer ce que j'eusse pensé être de l'utilité de cet Etat, j'eusse fait voir comme quoi j'en avais non seulement le désir au cœur, la parole à la bouche, mais encore les effets aux mains. Puisque cela ne s'est point fait, je veux au moins vous faire entendre, à ce dernier coup, ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du roi mon seigneur, et au bien de ce royaume...

«On m'a souvent proposé de changer de religion; mais comment? La dague à la gorge! Quand je n'eusse point eu de respect à ma conscience, celui de mon honneur m'en eût empêché, par manière de dire...—Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre. Si vous me montrez une autre vérité que celle que je crois, je m'y rendrai et ferai plus, car je pense que je n'y laisserai nul de mon parti qui ne s'y rende avec moi...

«Je vous conjure tous, par cet écrit, autant catholiques serviteurs du roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas; je vous appelle comme Français; je vous somme que vous ayez pitié de cet Etat, de vous-mêmes; que, le sapant par le pied, ne vous sauverez jamais, que la ruine ne vous en accable... Je vous conjure de dépouiller, à ce coup, les misérables humeurs de guerre et de violence qui dissipent et démembrent ce bel Etat, qui nous ensanglantent du sang les uns des autres, et qui nous ont déjà tant de fois fait la risée des étrangers...

«Il faut que le roi fasse la paix, et la paix générale, avec tous ses sujets; et, à ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voilà comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont été de cette belle Ligue! Et vous savez tous, néanmoins, que quand je le voudrais faire (comme je le ferai, s'il me le commande), je traverserai beaucoup leurs desseins et leur taillerai bien de la besogne...

«J'appelle notre noblesse, notre clergé, nos villes, notre peuple: qu'ils considèrent où nous allons entrer, ce que deviendra la France, quelle sera la face de cet Etat, si ce mal continue. Que fera la noblesse si notre gouvernement se change, comme il le fera indubitablement, et vous le voyez déjà. Que deviendront les villes, quand, sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé l'ancien ordre de ce bel Etat?... Et toi, peuple, quand ta noblesse et tes villes seront divisées, quel repos auras-tu? Peuple, le grenier du royaume, le champ fertile de cet Etat, de qui le travail nourrit les princes, la sueur les abreuve, les métiers les entretiennent, l'industrie leur donne les délices à rechange, à qui auras-tu recours, quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer? Au roi, qui ne commandera ni aux uns, ni aux autres? Aux officiers de la justice? où seront-ils? A ses lieutenants? quelle sera leur puissance? Au maire d'une ville? quel droit aura-t-il sur la noblesse? Au chef de la noblesse? quel ordre parmi eux? Pitié, confusion, désordre, misères partout! Et voilà le fait de la guerre...

«On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploierai-je à cette heure? Contre mon roi? Dieu lui a touché le cœur: il a pris la querelle pour moi. Contre ceux de la Ligue? Pourquoi les mettrais-je au désespoir? Pourquoi, moi, qui prêche la paix en France, aigrirais-je le roi contre eux et ôterais-je, par l'appréhension de mes forces, à lui l'envie, à eux l'espérance de réconciliation? Et voyez ma peine: car si je demeure oisif, ou ils feront encore leur accord, et à mes dépens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou ils affaibliront tellement le roi et se rendront si forts, que moi, après sa ruine, n'aurai guère de force ni de volonté pour empêcher la mienne...

«Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se perd, et n'y a nul remède que la paix...—Pour conclusion donc, moi, meilleur (je le puis dire) et plus intéressé en ceci que vous tous, je la demande, au nom de tous, au roi mon seigneur. Je la demande pour moi, pour ceux de la Ligue, pour tous les Français, pour la France. Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me rendre mille fois plus traitable que je ne le fus jamais, si jamais j'ai été difficile. Je veux servir d'exemple aux autres par l'obéissance que je montre à mon roi...

«Et cependant, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de donner au roi mon seigneur le loisir de pourvoir aux affaires de son Etat, y remettant la paix, qui y est si nécessaire, je ferai, aux lieux où j'aurai plus de pouvoir, reconnaître son autorité. Et, pour cet effet, je prends en ma protection et sauvegarde tous ceux, de quelques condition et qualité qu'ils soient, tant de la noblesse, de l'Eglise, que des villes, que le peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne résolution, sans permettre qu'à leurs personnes et biens il soit touché en manière quelconque... Je proteste devant Dieu que, tout ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les catholiques soient contraints en la leur ni en leur libre exercice de la religion...»

CHAPITRE VIII

La trêve de Tours.—Passage de la Loire.—Nouvelle déclaration.—Henri III veut recevoir le roi de Navarre.—Méfiance et murmures des vieux huguenots.—Henri va au rendez-vous.—Entrevue de Plessis-lès-Tours.—Paroles du roi de Navarre.—Heureux effets de la réconciliation.—Henri se remet en campagne.—Attaque de Tours par l'armée de Mayenne.—Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri III.—Succès des royalistes.—La grande armée royale.—Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.—Siège de Pontoise.—Les deux rois devant Paris.—Assassinat de Henri III à Saint-Cloud.—Sa mort.—Henri IV en Gascogne et Henri IV en France.

La trêve de Tours fut signée le 3 avril. Elle n'accordait au roi de Navarre, pour assurer le passage de son armée sur la Loire, que les Ponts-de-Cé; mais des difficultés pour la prise de possession de cette place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay fut nommé gouverneur. Saumur devint la base d'opérations du roi de Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitôt son armée dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait paraître une déclaration sur les motifs de cette démarche décisive, qui annonçait publiquement sa prochaine réunion avec le roi de France. Ce nouveau manifeste, rédigé par Du Plessis-Mornay, contient un tableau saisissant des désordres provoqués par la Ligue et un jugement plein de force sur la situation politique de la Maison de Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un résumé du manifeste de Châtellerault; en voici la conclusion: «Nous protestons que l'ambition ne nous met point aux armes; assez avons-nous montré que nous la méprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'être ce que nous sommes, et l'honneur de cet Etat ne peut périr que n'en périssions. Aussi peu, et Dieu nous est témoin, nous mène la vengeance. Nul n'a plus reçu de torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi, et nul ne sera plus libéral de les donner (remettre) aux ennemis, s'ils veulent s'amender, en tout cas, à la tranquillité, à la paix de la France.»

[52] Appendice: XXXIX.

Il ne restait plus aux deux rois qu'à sceller leur réconciliation sur le cœur l'un de l'autre, en présence de leurs amis et à la face du pays tout entier, afin que leurs deux armées apprissent d'eux à n'en faire qu'une pour la défense de la même cause. Le 28 avril, le roi de Navarre prit son gîte à Maillé, à deux lieues de Tours. Henri III, qui était à Plessis-lès-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril, sa visite pour agréable. Il y eut là, pour les vieux capitaines huguenots, quelques heures de terrible anxiété et de défiance trop légitime. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy et la récente exécution de Blois obsédaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui allèrent jusqu'au blâme et jusqu'à l'exaspération, lorsque, sur le désir exprimé par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrêter au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projeté, résolut de traverser la Loire pour aller saluer son beau-frère à Plessis-lès-Tours. Aux discours et aux murmures qui tendaient à le dissuader de se fier à Henri III, le roi de Navarre répondit: «Dieu me dit que je passe et que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car Dieu me guide et passe avec moi, je suis assuré de cela, et me fera voir mon roi avec contentement, et trouverai grâce devant lui.» Il passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels il recommanda de se tenir à l'écart.

«De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache que lui; tous avaient l'écharpe blanche; et lui, vêtu en soldat, le pourpoint tout usé, sur les épaules et aux côtés, de porter la cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, où il y avait une très belle médaille, étant accompagné du duc de Montbazon et du maréchal d'Aumont, qui l'étaient venus trouver de la part du roi, arriva au château du Plessis. Le roi y était venu une heure auparavant avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrivée dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse était dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entré dans le château, on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient l'escalier par lequel on sortait du château pour entrer dans le parc. Au pied des degrés, M. le comte d'Auvergne, assisté de Messieurs de Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le reçurent et l'accompagnèrent pour aller vers Sa Majesté. Au bruit que les archers firent, criant: Place! place! voici le roi! la presse se fendit, et sitôt que le roi de Navarre vit Sa Majesté, il s'inclina, et le roi vint l'embrasser.»

«Monseigneur, dit le roi de Navarre, embrassez votre cousin; servez-vous, pour votre défense, de celui que vous avez offensé par la guerre... Ma foi vous clame roi, et votre résolution me fait ami du roi. Les peuples à venir ne passeront ceci sous silence. Les étrangers sont assis au trône royal et vous fuyez vos sujets jusqu'aux frontières de votre royaume. Vous ne perdriez pas votre couronne tout seul: votre royauté et ma vie prendraient fin au même jour; ou, si je vous survis, Votre Majesté vivra en moi, et jamais personne ne régnera par-dessus les rois[53].» Henri III le serra plusieurs fois dans ses bras, l'appelant son frère et manifestant la joie la plus vive. «Le roi pensait avec le roi de Navarre faire un tour de promenade dans le parc; il lui fut impossible, pour la multitude du peuple, dont les arbres mêmes étaient tout chargés. L'on n'entendait partout que ces cris d'allégresse de Vive le roi! Quelques-uns criaient aussi: Vivent les rois! Ainsi Leurs Majestés, ne pouvant aller de part ni d'autre, rentrèrent dans le château, où se tint le conseil, et y demeurèrent l'espace de deux heures. Au sortir du conseil, ils montèrent à cheval, et le roi de Navarre reconduisit le roi jusques au pont Sainte-Anne, à mi-chemin du faubourg de la Riche; et prenant congé de S. M., il s'en retourna passer la rivière de Loire et alla loger au faubourg Saint-Symphorien, en une maison vis-à-vis du pont de Tours.»

[53] Appendice: X..

Le soir même, Henri adressait à Du Plessis-Mornay le bulletin de cette heureuse journée: «La glace a été rompue, non sans nombre d'avertissements que si j'y allais, j'étais mort. J'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement préservé, mais fait paraître au visage du roi une joie extrême, au peuple, un applaudissement non pareil, même criant: Vivent les rois! de quoi j'étais bien marri. Il y a eu mille particularités que l'on peut dire remarquables. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer toutes nos troupes.»

Le lendemain, dès la première heure, le roi de Navarre, à pied et suivi d'un seul page, entra dans la ville pour donner le bonjour à Henri III. «Toute cette matinée, ajoute Palma Cayet, fut employée en conseil et délibération d'affaires, jusque sur les dix heures que le roi alla à la messe, et fut accompagné jusqu'à la porte de l'église Saint-Gatien par le roi de Navarre, qui de là s'en alla visiter les princesses de Condé et de Conti. L'après-dînée se passa à courir la bague, le long des murs du parc du Plessis, où le roi de Navarre et tous les princes et grands seigneurs s'exercèrent cependant que le roi était à vêpres aux Bons-Hommes. Deux jours se passèrent en cette entrevue, durant lesquels le roi résolut de faire une armée forte et puissante pour aller assiéger Paris.»

Les éléments de cette puissante armée qu'il importait de former sans délai, pour arrêter les progrès de la Ligue, étaient fort disséminés. L'entrevue de Plessis-lès-Tours équivalait à la publication du ban et de l'arrière-ban pour tous les royalistes de France sans distinction de culte; mais il fallait se hâter. Les deux rois expédièrent des ordres et des convocations de tous côtés, sans oublier les levées d'auxiliaires en Allemagne et en Suisse. Mais l'activité de Henri III avait grand besoin du concours de son nouvel allié. Il y eut encore, de la part du roi de France et de ses lieutenants, des hésitations, des ajournements que le roi de Navarre était incapable de subir dans l'inaction. Aussi avait-il repris la campagne, superbe de vigueur et d'entrain. Pendant qu'il était éloigné de Tours, Mayenne, par une marche forcée, vint surprendre les faubourgs de cette ville, faillit enlever Henri III, et eût emporté la ville, où il avait des intelligences, si quelques troupes du roi de Navarre, qui le précédaient de peu, n'eussent arrêté l'élan du chef de la Ligue. Le danger auquel Henri III venait d'échapper fut un argument dont le roi de Navarre se servit pour presser, de part et d'autre, la réunion des forces et la jonction des deux armées. A cheval jour et nuit, ou occupé à dicter des messages pour ses capitaines, ses gouverneurs et ses villes les plus éloignées, il trouva le loisir d'adresser à Henri III les plus salutaires et les plus pressants avis. «Le bruit courait, lui écrit-il, qu'alliez en Bretagne: j'en étais enragé, car pour regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide.» Et, dans une autre lettre, il trace le plan de l'action avec une précision et une autorité où s'affirment le grand capitaine et le grand politique. «Mon avis est que, tant que vous ferez de diverses armées, il ne faut douter que ne soyez sujet à tels accidents. Je dirai donc que Votre Majesté doit avoir un chef aux provinces où il n'y en a point, avec ce qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout à vous. Car, rabattant l'autorité du chef, les membres ne sont rien. Ceux que vous envoyez aux provinces veulent tous vous acquérir quelque chose, et par là se rendre recommandables. C'est un juste désir, mais non propre pour votre service à cette heure. Trois mois de défensive par vos serviteurs, et vous employer ce temps à assaillir, vous mettent non du tout hors de peine, mais vos affaires en splendeur et celles de vos ennemis en mépris, grand chemin de leur ruine. Je puis vous donner ce conseil plus hardiment que personne; nul n'a tant d'intérêt à votre grandeur et conservation que moi, nul ne vous peut aimer tant que moi, nul n'a plus expérimenté ceci que moi, à mon grand regret. Lorsque nous oyions dire: «Le roi fait diverses armées», nous louions Dieu et disions: Nous voilà hors de danger d'avoir du mal. Quand nous entendions: «Le roi assemble ses forces et vient en personne, et ne fait qu'une armée», nous nous estimions, selon le monde, ruinés. Mon maître, gardez cette lettre pour, si vous me croyez et qu'il vous en arrive mal, me le reprocher; aussi qu'elle me serve d'acte de ma fidélité, si vous ne me croyez et que vous vous en trouviez mal. Montrez cet avis à qui il vous plaira. Je voudrais avoir donné beaucoup et être près de Votre Majesté, pour alléguer mille raisons, qui seraient trop longues à écrire. Voici un coup de partie: résolvez mûrement et exécutez diligemment.»

Ces conseils étaient donnés dans les premiers jours du mois de juin. A ce moment, l'union des deux rois avait déjà produit d'heureux fruits. Leurs armées infligeaient partout des échecs à la Ligue; les gentilshommes arrivaient avec des renforts, de tous les pays de France; un corps de dix mille Suisses, à la solde de Henri III, était sur le point de franchir la frontière. Enfin le mouvement de concentration et la marche sur Paris commencèrent. Il n'y eut bientôt qu'une seule armée royale, dont le roi de Navarre commanda l'avant-garde. Tout plia sous l'effort de cette armée, excepté Orléans, qui parut en état de l'arrêter assez longtemps pour compromettre le succès du plan général: on passa outre. Le roi de Navarre se jetait dans le péril avec la fougue des premières armes; catholiques et protestants rivalisaient de bravoure; Henri III lui-même semblait avoir ressaisi l'épée de Jarnac et de Moncontour: c'était bien la monarchie française reconstituée sur le champ de bataille. A Etampes, Henri III reçut le monitoire par lequel Sixte-Quint le frappait d'excommunication, si, dans dix jours, le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, prisonniers depuis le coup d'Etat de Blois, n'étaient pas remis en liberté. «Le roi, dit le Père Daniel, en fut consterné, et quelques remontrances qu'on lui fît pour le convaincre des nullités de cet acte, il ne pouvait revenir des inquiétudes de conscience qu'il lui causait, jusqu'à ce que le roi de Navarre, l'ayant entretenu là-dessus pour lever ses scrupules, lui dit qu'il y avait un remède à ce mal, qui était d'assiéger Paris au plus tôt. «Vainquons, ajouta-t-il, et nous aurons l'absolution; mais si nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.» Henri reproduisait, dans cette boutade, l'avis récemment envoyé au roi par le cardinal de Joyeuse, instruit des sentiments de la cour de Rome.

Pontoise résista quelques jours. Le roi de Navarre, «qui voulait être présent à tout, y courut grand risque de la vie, car il était appuyé sur les épaules du mestre-de-camp Charbonnières, quand une arquebusade lui brisa les deux bras; pareille chose était déjà arrivée à ce prince, au siège de Jargeau, où Philippe de Montcassin-Houeillets, autre mestre-de-camp, fut tué à ses pieds». Le 24 juillet, Pontoise était aux mains de l'armée royale; le 25, les auxiliaires suisses arrivaient; deux jours après, le siège de Paris était résolu; le 30 juillet, les deux rois, après avoir chassé les ligueurs de Saint-Cloud, établissaient leur quartier-général, Henri III, dans le bourg même, et le roi de Navarre, à Meudon. La Ligue, depuis trois mois partagée entre le découragement et la fureur, vit s'étendre, autour des murailles où l'ambition et le fanatisme avaient établi son règne, une armée de quarante mille hommes, ayant à sa tête, sous le roi de France et son héritier présomptif, plus de cent capitaines, princes, grands seigneurs, officiers de fortune, habitués à vaincre depuis longtemps, et sûrs de vaincre une fois de plus. Aucune force humaine, sortant de Paris, n'aurait pu, par le glaive, détourner ou suspendre les coups de cette armée. Paris vomit sur le camp de Henri III un assassin fanatique, et le meurtrier du duc de Guise, l'instigateur de la Saint-Barthélemy, tomba, le 1er août, sous le couteau de Jacques Clément.

Pendant quelques heures, sur l'avis du premier chirurgien Du Portal, tout le monde crut que la blessure n'était pas mortelle. Le roi de Navarre, mandé en toute hâte, reçut le plus affectueux accueil de Henri III, qui, s'exprimant comme si la succession à la couronne était ouverte, fit entendre de magnanimes et prophétiques paroles, plus roi sur son lit de mort qu'il ne l'avait jamais été pendant sa vie. L'espérance de le sauver ne dura pas longtemps. Vers minuit, il entrait dans une agonie qui se prolongea jusqu'aux premières heures du jour. Avec lui s'éteignit une race qui avait eu sa part de gloire, mais dont les vertus et le génie, dégénérant de règne en règne, en étaient arrivés, sous le sien, à un complet épuisement. Presque épuisé aussi, le pays avait besoin de se refaire autour d'un chef capable de guérir ses plaies, de rallier ses forces et de lui ouvrir de nouvelles et larges voies dans le conflit des nations, des dogmes et des idées. En sortant de la chambre mortuaire de Henri III, Henri IV était ce chef, et s'il avait rencontré une fidélité unanime chez les anciens serviteurs du dernier des Valois, il aurait pu, d'un seul élan, relever à la fois le trône et la patrie. Mais il trouva devant lui, avec la Ligue et l'étranger faisant cause commune, ces déserteurs et ces trafiquants du droit qui ont, dans tous les temps, perdu tant de grandes causes. Cette vaste conspiration ne troubla jamais ni son courage ni sa foi dans l'avenir: par le génie autant que par les armes, par le cœur non moins que par le génie, il sut vaincre et sauver les Français. Nous le laissons au seuil de cette mémorable lutte. Il y a deux cycles dans sa glorieuse vie. Pendant la durée du premier, fermé sur le cercueil de Henri III, nous l'avons vu naître et s'élever jusqu'à la hauteur de son incomparable destinée: c'est Henri IV en Gascogne. Dès que s'ouvre le second cycle, Henri de Bourbon entre de plain-pied dans l'histoire de France, où la gloire le couronnera, parce qu'il a su apprendre, sur une terre fertile en héros, à devenir Henri le Grand.

CONCLUSION.

Reprenons le dernier mot de notre récit pour achever de justifier, s'il en est besoin, la thèse historique énoncée dans l'introduction et prouvée dans le livre.

Le roi de France tout entier s'était affirmé dans le roi de Navarre, à la sanction près des actes, pour laquelle lui firent si longtemps défaut la force et le pouvoir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se représenter les traits principaux du souverain durant les deux périodes, parallèlement résumées.

L'homme de guerre qui avait fait ses premières armes sous Condé et Coligny, qui avait tenu tête à Biron et à Matignon, qui s'était joué de Mayenne, qui avait étonné la France par la prise de Cahors et l'Europe par la victoire de Coutras, qui, sans argent, sans allié notable, et avec des poignées de soldats, avait, en douze ans, combattu, fatigué, défait ou détruit huit ou dix armées, ce capitaine, déjà l'égal des plus vaillants et des plus habiles, n'avait plus rien à apprendre lorsqu'il planta sa tente en vue de Paris: le héros d'Arques et d'Ivry s'était formé en Gascogne. Vérité absolue et que ne saurait effleurer même le moindre doute.

L'étude de l'œuvre politique, plus vaste et plus complexe que l'œuvre militaire, aboutit à une conclusion analogue.

Le roi de France pacifia son pays. La paix avait été le but constant du roi de Navarre, prêt à tous les sacrifices pour l'établir ou la maintenir, même quand il n'était entouré que d'ennemis, qu'il avait sujet de redouter les perfidies de Catherine de Médicis et la politique versatile de Henri III, même quand, à se prêter aux accommodements, il risquait, parmi les calvinistes, sa popularité si chèrement acquise.

L'édit de Nantes, qui élargissait l'Etat en y introduisant la liberté de conscience et faisant de la tolérance une de ses lois fondamentales, ce dogme philosophique et politique des temps modernes, si péniblement enfanté, ne fut promulgué qu'en 1599; mais on le rencontre partout dans la vie du roi de Navarre, tantôt comme un sentiment qu'il exprime d'instinct, tantôt comme une pensée dominante, formulée avec ampleur, tantôt enfin, à l'état de revendication précise, dans les négociations, dans les manifestes, dans les traités. La paix de Saint-Germain elle-même, qui précéda la Saint-Barthélemy et en fut la première amorce, c'est l'édit de Nantes avec l'arrière-pensée du piège. Mais il n'y avait aucune arrière-pensée dans l'esprit du roi de Navarre, quand il écrivait à un catholique, cinq ans après la Saint-Barthélemy: «Combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais aucune méfiance de vous...—Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et bons.» La religion dont il parlait en ces termes, à l'âge de vingt-trois ans, qui fut toujours la sienne et finit par lui gagner la France entière, était celle du droit, de l'honneur, de la paix due à tous les hommes de bonne volonté, à tous les fidèles serviteurs de la royauté et du pays. Et ce n'est là qu'une pensée; mais elle reparaît, à chaque instant, confirmée et développée dans les lettres, les déclarations et les protocoles que nous avons cités ou résumés. Henri de Bourbon portait l'édit de Nantes sous sa cuirasse, au milieu des camps et des batailles, un quart de siècle avant qu'il fît de tous les bons Français une seule famille.

Forcé de tirer l'épée contre les armées que Henri III prêtait aux Guises et à la Ligue plutôt qu'il ne les envoyait, de son propre mouvement, contre lui, le roi de Navarre, en un temps où les ambitions étaient sans scrupules et où ses coreligionnaires mêmes projetèrent souvent de démembrer la France, en haine de la monarchie qui les opprimait, donna l'exemple de la fidélité à la patrie et même au roi, en repoussant les propositions de l'Espagne, en combattant les idées anarchiques de Condé et des vieux huguenots, en ne permettant jamais qu'on le regardât comme l'adversaire de Henri III. Il était donc, longtemps avant 1589, le roi «patriote», le roi de la réconciliation, de l'union, de l'unité française.

Les meilleurs mêmes d'entre les souverains sont condamnés, par leur principe, par la loi qui les institue, à tenir pour ennemis, au dedans certains hommes, au dehors certaines nations, et à leur rendre guerre pour guerre. Si ce sentiment d'inimitié est de la haine, il y eut une haine au cœur de Henri IV. Roi de France, il détesta, combattit et voulut abattre cette puissance hispano-allemande qui s'incarnait dans la Maison d'Autriche et, depuis Charles-Quint, menaçait constamment l'Europe de son joug. C'est que, tout enfant, au milieu des débris d'un royaume conquis par l'Espagnol, il avait connu, par tradition, le poids de ce joug, et que, plus tard, roi de Navarre, vivant dans le dangereux voisinage de Philippe II, il avait vu souvent, non seulement ses petits Etats, mais le royaume de France voués au démembrement par les Espagnols et les «espagnolisés». Toute sa politique extérieure, toutes ses vues sur un équilibre européen favorable à son pays, vinrent de la haute et salutaire aversion que lui légua Jeanne d'Albret pour l'ennemi héréditaire, et qui s'entretint au spectacle des marchés de la Ligue avec Philippe II.

Il ne suffit pas à un roi d'aimer son pays, d'être grand par lui-même, d'être le premier de son temps: s'il ne connaît pas les hommes, s'il ne sait pas les susciter ou les choisir pour les associer à sa mission, il ne la remplira point. Cette science des hommes, Henri IV la posséda au plus éminent degré: il eut les ministres, les capitaines, les négociateurs, les magistrats, tous les coopérateurs que réclamait sa royale tâche. Mais il n'avait pas attendu l'héritage de Henri III pour lire dans le cœur et dans l'esprit de ses serviteurs. Il les connut dès la première heure, il les devina, les appela, les mit en leur place, fut leur compagnon autant que leur chef, et il aurait pu dire de la plupart d'entre eux ce qu'il dit un jour de Biron, avant sa chute: «Je le montre volontiers à mes amis et à mes ennemis».

La vertu souveraine, le charme tout-puissant de Henri de Bourbon furent sa clémence et sa tendre sollicitude pour le «pauvre peuple». La vie du roi de Navarre est pleine de pardons généreux, de charités touchantes, d'exquises cordialités. C'est avec de tels trésors qu'il remporta ses plus belles victoires; et quand ils montèrent avec lui sur le trône enfin conquis, ils attirèrent toute la France à ses pieds.

Ici peut s'arrêter ce parallèle, maintenu à dessein dans les principales lignes de l'histoire, par où se jugent les hommes et les époques. L'œuvre de Henri IV est le patrimoine de la France et de la civilisation elle-même. A Dieu ne plaise que, pour flatter l'orgueil des pays nourriciers désignés sous le nom collectif de Gascogne, nous les invitions à revendiquer un injuste privilège de gloire! Mais qu'elle sache bien, cette première patrie du fils de Jeanne d'Albret, depuis les frontières espagnoles du Béarn jusqu'aux plaines de la Dordogne, depuis les plages de La Rochelle jusqu'aux portes de Toulouse, qu'elle sache bien que ce n'est pas seulement l'enfant-roi qui est sorti de son sein, mais le roi tout entier.

APPENDICE

I.

Voici la liste des principaux ouvrages qu'il a fallu consulter pour écrire la présente étude:

  • Lettres missives de Henri IV, recueil de Berger de Xivrey et de J. Guadet.
  • Histoire de Navarre, par André Favyn.
  • Histoire des derniers troubles de France, par Pierre Mathieu.
  • Chronologie Novenaire, de Palma Cayet.
  • Histoire et Mémoires, d'Agrippa d'Aubigné.
  • Economies royales, de Sully.
  • Vie de Mornay.
  • Journal de P. de L'Estoile.
  • Histoire de Jacques-Auguste de Thou.
  • Mémoires divers (Castelnau, La Noue, duc de Bouillon, Marguerite de Valois, Brantôme).
  • Vie militaire et privée de Henri IV, par Musset-Pathay.
  • Histoire de France, par Mézeray.
  • Histoire de France, par le Père Daniel.
  • Histoire de Henri le Grand, par Hardouin de Péréfixe.
  • Education de Henri IV, par Duflos.
  • Histoire des troubles en Béarn, par l'abbé Poeydavant.
  • Histoire de Jeanne d'Albret, par Mademoiselle Vauvilliers.
  • Histoire de la Gascogne, par l'abbé Monlezun.
  • Histoire de l'Agenais, du Condomois et du Bazadais, par J.-F. Samazeuilh.
  • De l'amour de Henri IV pour les lettres, par l'abbé Brizard.
  • Le Château de Pau, par Bascle de Lagrèze.
  • Les Béarnais au temps de Henri IV, par Alphonse Pinède.
  • Variétés Girondines, par Léo Drouyn.
  • Archives historiques de la Gironde, précieux recueil, créé et dirigé par M. Jules Delpit, et enrichi, d'année en année, par des travaux,—entre autres ceux de MM. Delpit, Tamizey de Larroque et Léo Drouyn,—dont nous voudrions pouvoir louer dignement le mérite. (Page 2.)

II.

Jeanne d'Albret «était, dit Favyn, d'une humeur si joviale, que l'on ne pouvait s'ennuyer auprès d'elle. Eloquente entre les personnes de son siècle, selon les erres de la reine Marguerite, elle pouvait, par le moyen de ses discours, charmer les ennuis et passions de l'âme».

Tel est le portrait, sans doute ressemblant, de la jeune fille et de la jeune femme. Plus tard, Jeanne connut, à son tour, les «ennuis et passions de l'âme».

«C'était, dit Bascle de Lagrèze, la femme la plus instruite de son temps: elle savait le grec, le latin, la plupart des langues vivantes; elle surveillait les études de ses enfants. Instruite par Marot dans l'art de faire des vers, elle enseignait à ses élèves la poésie, qui ennoblit le langage et donne à la prose plus de charme et d'harmonie.»

Les anciens auteurs vantent sa «santé florissante», qui ne tarda pourtant pas à dépérir.

«On aime à interroger le château de Pau sur la manière dont Jeanne d'Albret y vivait. Elle consacrait toute la matinée au travail; elle répondait, de sa propre main, aux gouverneurs et aux magistrats, lorsqu'ils s'adressaient directement à elle. Après son dîner, elle donnait audience, soit dans son palais, soit dans son parc, à tout le monde, pendant deux heures; ensuite les seigneurs et les dames étaient admis à lui faire leur cour jusqu'à son souper. Ses plus doux moments étaient ceux qu'elle passait à s'entretenir avec des savants et des hommes de lettres attirés et retenus auprès d'elle par son esprit supérieur autant que par ses libéralités. Si les vertus privées de la reine eussent suffi pour rendre son peuple heureux, le Béarn aurait joui de la continuation des temps de prospérité de Henri II et de Marguerite.» (Page 8.)


C'est à l'époque du passage de Charles IX à Nérac, en 1565, que Mézeray place la réponse de Jeanne d'Albret à Catherine de Médicis, et il rapporte cette réponse dans les termes suivants: «Si j'avais mon fils et tous les royaumes de la terre dans ma main, je les jetterais tous au fond de la mer, plutôt que de perdre mon salut.» (Page 34.)


On lit dans le Château de Pau qu'aussitôt que Jeanne eut pris possession de la souveraineté tout entière, elle ne cacha plus ses sentiments et sa ferme volonté de répandre partout ce qu'elle appelait la «liberté évangélique». Ce haut esprit tomba dans la manie. «Elle travaillait, comme sa mère, à décorer ses appartements de tapisseries brodées de ses mains habiles. Elle avait composé, au château, une tente de plusieurs pièces qu'elle nommait les prisons «rompues». C'était l'emblème des liens et du joug du pape, qu'elle prétendait avoir brisés. Elle y avait retracé diverses scènes de l'histoire sacrée, comme la délivrance de Suzanne, celle du peuple d'Israël opprimé par Pharaon, l'élargissement de Joseph, etc. Elle se plaisait à figurer des chaînes rompues, des menottes, des estrapades, des gibets mis en pièces, et au-dessus, elle inscrivait, en grosses lettres, ces paroles de saint Paul: «Ubi spiritus, ibi libertas». Son animosité contre la religion catholique se montrait partout. Elle avait une très belle tapisserie, faite de la main de Marguerite, et représentant le sacrifice de la messe; elle enleva la partie où le prêtre montrait au peuple la sainte hostie, et y substitua un renard qui, se tournant vers l'assemblée, semblait dire, en faisant d'horribles grimaces: «Dominus vobiscum».

Bascle de Lagrèze, après avoir rappelé les excès commis en Béarn par les réformés, ajoute: «Faut-il donc s'étonner que le souvenir de ces scènes de désolation et de carnage ait laissé une impression profonde dans la mémoire populaire, et jeté sur le nom de Jeanne d'Albret un reflet de sang? Je n'ai pas oublié les récits des anciens du pays que j'aimais à écouter, dans mon enfance, comme un écho des traditions du temps passé. Ils faisaient d'étranges histoires sur la cruauté de la reine Jeanne, à laquelle ils attribuaient toutes les horreurs commises dans son temps, et, de plus, singulièrement augmentées et grossies par leur imagination effrayée et crédule.» (Page 37.)


On lit dans l'Histoire de France de Mézeray, au sujet du monitoire contre Jeanne d'Albret: «... Le roi très-chrétien (Charles IX) commanda à Loysel et à L'Isle, ses ambassadeurs à Rome, de remontrer au pape: Qu'en cette entreprise sur la personne d'une reine menaçant tous les rois qui sont frères, ils étaient tous obligés d'empêcher ce coup qui portait directement sur leurs têtes, lui principalement, à qui cette princesse touchait si près d'alliance et de parenté, qui savait que son aïeul avait été dépouillé de ses Etats pour l'affection qu'il avait témoignée envers la France, qui avait vu mourir son mari pour son service dans la guerre contre les huguenots, et qui nourrissait son fils aîné dans sa cour. Par ainsi qu'il ne pouvait abandonner la protection d'un orphelin et d'une veuve... Mais qu'outre ces considérations de piété et de générosité, celles de son Etat y étaient jointes de trop près pour le dissimuler...» (Page 38.)


Voici le résumé du testament de Jeanne d'Albret:

Après avoir recommandé son âme à Dieu et l'avoir supplié de lui pardonner ses péchés, elle ordonne que son corps soit inhumé, sans pompe ni cérémonie, au lieu où le roi son père avait été enseveli. Ensuite, elle enjoint au prince son fils de cultiver la piété, en la réglant selon le culte dans lequel il a été nourri, de ne pas s'en laisser détourner par les intérêts, les passions et les plaisirs du monde; de veiller à l'exécution de ses ordonnances; de fuir les mauvais conseillers, les libertins, et d'appeler dans son conseil les hommes vertueux; d'avoir un soin particulier de sa sœur Catherine, de la traiter en bon frère, de faire achever son éducation en Béarn, et de la marier avec un prince de sa religion; d'aimer comme ses frères le prince de Condé et le prince de Conti, ses cousins. Enfin, elle institue le prince de Navarre son héritier et met ses deux enfants, leur personne, leur fortune et leur croyance, sous la protection du roi, de la reine et des ducs d'Anjou et d'Alençon. (Page 77.)

III.

«Antoine de Bourbon descendait en ligne directe et masculine de Robert, comte de Clermont, cinquième fils du roi saint Louis.

«Ce Robert épousa Béatrix, fille et héritière de Jeanne de Bourgogne, baron de Bourbon de par sa femme Agnès, à cause de quoi Robert prit le nom de Bourbon, non pas toutefois les armes, mais il retint celles de France.

«Cette sage précaution a beaucoup servi à ses descendants pour se maintenir dans le rang de princes du sang, qui peut-être se fût perdu, s'ils n'en eussent pas usé de la sorte.

«Entre les branches puînées qui sont issues de cette branche de Bourbon, la plus considérable et la plus illustre a été celle de Vendôme. Elle portait ce nom, parce qu'elle possédait cette grande terre, qui lui était venue, en 1364, par le mariage de Catherine de Vendôme, sœur et héritière de Bouchard, dernier comte de Vendôme, avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Pour lors, elle n'était que comté; mais elle fut depuis érigée en duché par le roi François Ier, l'an 1515, en faveur de Charles, qui était deux fois arrière-fils de Jean et père d'Antoine. Ce Charles eut sept enfants mâles: Louis, Antoine, François, un autre Louis, Charles, Jean, et un troisième Louis. Le premier Louis et le second moururent en enfance, Antoine demeura l'aîné; François, qui fut comte d'Enghien, et gagna la bataille de Cérisoles, mourut sans être marié; Charles fut cardinal du titre de Saint-Chrysogone et archevêque de Rouen: c'est lui qu'on nomme le vieux cardinal de Bourbon; Jean perdit la vie à la bataille de Saint-Quentin; le troisième Louis s'appela le prince de Condé et eut des enfants mâles des deux lits: du premier sortirent Henri, prince de Condé, François, prince de Conti, et Charles, qui fut cardinal-archevêque de Rouen, après la mort du vieux cardinal de Bourbon; du second vint Charles, comte de Soissons.

«Or, conclut Hardouin de Péréfixe, il y avait huit générations de mâle en mâle depuis saint Louis jusqu'à Antoine, qui était duc de Vendôme, roi de Navarre et père de notre Henri.»

Brantôme a tracé un portrait d'Antoine de Bourbon:

«Il était très bien né, brave et vaillant, car de cette race de Bourbon il n'y en a point d'autres; belle apparence, belle taille, et plus haute de beaucoup que celle de tous messieurs ses frères; la majesté toute pareille, la parole et éloquence très bonne. Il acquit et laissa après lui une très belle réputation en Picardie et en Flandre, quand il fut lieutenant du roi et quand il s'en alla, roi de Navarre, commander en Guienne; car il conserva très bien à ses rois ces pays, et si en conquêta: de sorte qu'on ne parlait, en cela, que de M. de Vendôme.

«Mal récompensé pourtant de ses rois, et même du roi Henri, quand il l'oublia en son traité de paix entre lui et le roi d'Espagne, qu'il ne se fit aucune mention du recouvrement de son royaume de Navarre d'un seul petit trait de plume; et certes, il y eut du tort, car ce prince avait fidèlement servi la couronne de France, pour laquelle soutenir, au moins les siens, la reine Jeanne était déshéritée, et était aussi cousine germaine du roi...»


De Thou rapporte que les conseillers de François II, à l'époque de la conjuration d'Amboise, voulurent faire assassiner Antoine de Bourbon dans le cabinet même du roi. Le roi de Navarre, informé du complot, ne laissa pas d'entrer dans le cabinet. «S'ils me tuent, dit-il à un de ses gentilshommes, prenez ma chemise toute sanglante, portez-la à mon fils et à ma femme: ils liront dans mon sang ce qu'ils doivent faire pour me venger.»

Sa droiture et sa respectueuse contenance devant François II firent échouer le complot.


Ce prince avait, outre les défauts déjà signalés, une honteuse et bien étrange monomanie,—que quelques écrivains, par une confusion qui s'explique, ont gratuitement prêtée à son fils Henri IV. Il prenait, il volait tout ce qui lui convenait! Chaque soir, ses valets de chambre, en le déshabillant, inspectaient ses poches, et, le lendemain, ils allaient à la recherche des personnes victimes du vol royal. (Pages 24-36.)

IV.

Il est à remarquer, dit Bascle de Lagrèze, comme une particularité historique très curieuse, que tous les historiens se sont trompés sur la date de la naissance de Henri IV, qu'ils fixent au 13 décembre. Voici ce que nous lisons dans le Journal des naissances et morts des princes de Béarn, tenu par l'évêque d'Oloron: «Ce 14 de décembre 1553, ma dicte Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son troisième fils à Pau en Béarn, entre une et deux heures après minuict. Lequel fut baptisé le mardi VIe jour de mars dudict an, audit lieu de Pau; et furent ses parrains, le roi de Navarre, son grand-père, qui le nomma Henry, et Monseigneur le cardinal de Vendôme, son oncle paternel, et fut sa marraine, la sœur du roi de Navarre, veufve de feu Monseigneur de Rohan.» (Page 11.)


On connaît la première strophe du motet religieux et populaire que, selon la tradition, Jeanne d'Albret aurait chanté à la naissance de Henri IV.

En voici la traduction: