SCÈNE IV
Rouen.--Appartement du palais.
Entrent CATHERINE ET ALIX.
CATHERINE.--Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles bien le langage?
ALIX.--Un peu, madame.
CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que j'apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en anglais?
ALIX.--La main? Elle est appelée de hand.
CATHERINE.--Et les doigts?
ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais je me souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appelés de fingres; oui, de fingres.
CATHERINE.--La main, de hand; les doigts, de fingres. Je pense que je suis un bon écolier. J'ai gagné deux mots d'anglais vitement. Comment appelez-vous les ongles?
ALIX.--Les ongles? Nous les appelons de nails.
CATHERINE.--De nails. Écoutez; dites-moi si je parle bien: de hand, de fingres, de nails.
ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.
CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?
ALIX.--De arm, madame.
CATHERINE.--Et le coude?
ALIX.--De elbow.
CATHERINE.--De elbow. Je fais la répétition de tous les mots que vous m'avez appris jusqu'à présent.
ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.
CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. Écoutez; De hand, de fingres, de nails, de arm, de bilbow.
ALIX.--De elbow, madame.
CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; de elbow. Comment appelez-vous le cou?
ALIX.--De nick, madame.
CATHERINE.--De nick? Et le menton?
ALIX.--De chin.
CATHERINE.--De jin? Le cou, de nick, le menton, de jin.
ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez les mots aussi droit que les natifs d'Angleterre.
CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la grâce de Dieu, et en peu de temps.
ALIX.--N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai enseigné?
CATHERINE.--Non, je vous le réciterai promptement, de hand, de fingres, de mails.
ALIX.--De nails, madame.
CATHERINE.--De nails, de arm, de ilbow.
ALIX.--Sauf votre honneur, de elbow.
CATHERINE.--Aussi dis-je de elbow, de neck et de chin. Comment appelez-vous les pieds et la robe?
ALIX.--De foot, madame, et de coun.
CATHERINE.--De foot, de coun 20? O seigneur Dieu! ce sont des mots d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, et dont les dames d'honneur ne peuvent user. Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant les seigneurs de France pour tout le monde: il faut de foot et de coun néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon ensemble; de hand, de fingres, de nails, de arm, de elbow, de neck, de chin, de foot et de coun.
Note 20: (retour) The gown, la robe, et cætera.
ALIX.--Excellent, madame.
CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en dîner.
SCÈNE V
Autre salle du même palais.
LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURBON, LE CONNÉTABLE DE FRANCE, ET AUTRES SEIGNEURS.
LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a passé la rivière de Somme.
LE CONNÉTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre, mon roi, renonçons donc à vivre en France; abandonnons tout, cédons nos riches vignobles à ce peuple barbare.
LE DAUPHIN.--O Dieu vivant! quelques boutures sorties de nous, le superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons, entés sur un tronc sauvage et inculte, s'élèveront-ils si rapidement jusqu'aux nues, et surpasseront-ils en hauteur la tige dont ils sont sortis?
BOURBON.--Des Normands; oui, des bâtards normands! Mort de ma vie! s'il faut qu'ils traversent ainsi le royaume sans combat, je veux vendre mon duché pour acheter une chaumière et quelque marais fangeux dans cette île irrégulière d'Albion.
LE CONNÉTABLE.--Dieu des batailles! où donc ont-ils puisé cette ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de brouillards et engourdi par le froid? Le soleil ne jette qu'à regret sur leur île de pâles rayons; il tue leurs fruits de ses sombres regards: leur bière, de l'eau et de l'orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées, peut-elle donc échauffer à ce degré leur sang épais, et l'enflammer de cette bouillante valeur? Et le sang français, avivé encore par les esprits du vin, paraîtra-t-il glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre patrie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons que l'hiver suspend au bord de nos toits, tandis qu'un peuple, né dans le berceau des frimas, répand des flots de braves jeunes gens dans nos riches campagnes; pauvres, il faut en convenir, par les maîtres qu'elles nourrissent.
LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers, nos dames se raillent de nous; elles disent hautement que notre vigueur est épuisée, et qu'elles prodigueront leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour repeupler la France de bâtards belliqueux.
BOURBON.--Elles nous renvoient aux écoles de danse de l'Angleterre, et nous conseillent d'apprendre leurs cabrioles et leurs lavoltes 21, disant que toutes nos grâces sont dans nos talons, et que c'est dans la fuite que nos sublimes talents se déploient.
Note 21: (retour) Espèce de danse.
LE ROI DE FRANCE.--Où est le héraut Montjoie? Ordonnez-lui de partir sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais d'un insultant défi.--Allons, princes, volez sur le champ de bataille, et que l'honneur et le courage donnent à vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de vos épées. Charles d'Albret, grand connétable de France; vous aussi, d'Orléans, Bourbon et Berri, Alençon, Brabant, Bar, Bourgogne; et vous, Jacques Châtillon, Rambure, Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg, Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands ducs, princes, comtes, barons, lords et chevaliers, grands par vos titres, allez vous laver de ce grand opprobre: arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui traverse en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son armée comme un torrent de neiges fond sur les vallées dont l'humble profondeur reçoit les flots que vomissent les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de forces: ramenez-le dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur un char victorieux.
LE CONNÉTABLE.--Voilà le rôle qui sied aux grands d'une nation! J'ai un regret, c'est que l'ennemi soit si peu nombreux et si faible, que ses soldats soient épuisés de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en suis sûr, aussitôt qu'il verra paraître notre armée, son coeur s'abîmera dans la crainte, et son plus grand exploit sera de nous offrir sa rançon.
LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord connétable: hâtez le départ de Montjoie; qu'il déclare à l'Anglais que nous envoyons savoir de lui quelle rançon il veut donner. Vous, prince dauphin, vous resterez avec nous dans Rouen.
LE DAUPHIN.--Non, mon père, j'en conjure Votre Majesté.
LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez avec nous.--Allons, partez, connétable; et vous aussi, princes, et rapportez-nous promptement la nouvelle du désastre de l'Anglais.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Le camp anglais en Picardie.
GOWER ET FLUELLEN.
GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont?
FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne à ce pont.
GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sûreté?
FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon, et c'est un homme que j'aime et que j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et béni!) le plus petit accident du monde. Il a conservé le pont le plus facilement, avec une excellente discipline. Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur ma conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la valeur; cependant c'est un homme qui n'a pas la moindre réputation dans le monde; mais je lui ai vu faire des choses vaillantes.
GOWER.--Comment l'appelez-vous?
FLUELLEN.--On l'appelle l'enseigne Pistol.
GOWER.--Je ne le connais pas.
(Entre Pistol.)
FLUELLEN.--Le voilà.
PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a beaucoup d'amitié pour toi.
FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.
PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule sans fin....
FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue, pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une excellente morale.
PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu: cela fait une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur: ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai reconnaissant de ce service.
FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez dire.
PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.
FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.
PISTOL.--Meurs, et va à tous les diables, et figue pour ton amitié.
FLUELLEN.--Fort bien.
PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne 22!
(Pistol sort.)
Note 22: (retour) Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance italienne et espagnole.
FLUELLEN.--Fort bon.
GOWER.--Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable qui fut jamais. Je le remets bien à présent; c'est un infâme entremetteur, un coupe-jarret.
FLUELLEN.--Je vous assure qu'il proférait sur le pont les plus braves paroles qu'on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l'été; mais cela est égal, ce qu'il vient de me dire.... C'est fort bien.... Je vous assure que quand l'occasion se trouvera....
GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en temps va à la guerre, pour avoir l'avantage, à son retour à Londres, de se parer du costume d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé, les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront par coeur tout ce qui s'est passé dans le service, et où il s'est fait; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu la moindre escarmouche: c'était à tel endroit, à telle brèche, à tel ou tel convoi; ils vous diront qui s'est distingué, qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les postes de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux 23. Et vous ne sauriez vous imaginer l'effet merveilleux que des moustaches taillées sur le patron de celles du général, et d'horribles cris, contrefaisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh! il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font la honte du siècle; ou bien vous feriez d'étranges méprises.
Note 23: (retour)On se rappelle ici le passage du Menteur:
Ah! le beau compliment à charmer une dame!
.............................................................
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces,
Qu'à mentir à propos, qu'à jurer avec grâce.
FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c'est que je m'aperçois bien qu'il n'est pas tout ce qu'il voudrait bien faire accroire au monde qu'il est. A la première occasion que je pourrai trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma façon de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (Entrent le roi, Glocester, des soldats.) Dieu bénisse Votre Majesté!
LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?
FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. Le duc d'Exeter a très-galamment conservé le pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie, l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il a été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du pont. Ah! je peux bien assurer Votre Majesté que c'est un brave homme que ce duc.
LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?
FLUELLEN.--La perdition de l'adversaire a été très-grande, fort raisonnablement grande. Sainte Marie! pour moi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre Majesté sait qui c'est; c'est un homme qui a le visage bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt rouges; mais son nez est expédié à présent, et son feu est éteint; ainsi n'en parlons plus.
LE ROI.--Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les pillards de son espèce.--Et nous enjoignons expressément que, dans notre marche au travers des campagnes, on n'enlève rien des villages par violence, qu'on ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le dernier des Français d'aucune parole de mépris ou de reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui aura un royaume, c'est le joueur le plus doux qui gagne.
(On entend la trompette du héraut.)
(Montjoie s'avance.)
MONTJOIE.--Vous me reconnaissez à mon habillement 24?
Note 24: (retour) Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans nos anciens chroniqueurs.
LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?
MONTJOIE.--Les intentions de mon maître.
LE ROI.--Déclare-les.
MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à Henri d'Angleterre que, quoique nous ayons paru morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence est un meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions pu le repousser à Harfleur, mais que nous n'avons pas jugé à propos de venger l'injure qu'elle ne fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais se repentira de sa folie; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa rançon: elle doit être proportionnée aux pertes que nous avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons perdus, à l'insulte que nous avons dévorée; et si la réparation égalait la grandeur des offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion de notre sang, les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant à l'insulte qui nous a été faite, sa personne même, à nos pieds prosternée, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. A ce discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer qu'il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est prononcée.»--Ainsi parle le roi mon maître: là finit mon ministère.
LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?
MONTJOIE.--Montjoie.
LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis à ton roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise de marcher sans empêchement jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité, quoique la prudence défende un pareil aveu devant un ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considérablement affaiblis par la maladie 25; leur nombre est diminué, et le peu qui m'en reste ne vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Français.--Que Dieu me pardonne si je me vante à ce point. C'est votre air de France qui souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars, et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici: ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n'est plus qu'une garde faible et consumée par la maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout autre voisin, s'opposerait à notre passage. (Il lui remet une bourse.) Voilà pour te payer ton message, Montjoie. Va: dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pouvons passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher, nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse: Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas chercher le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons que nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à ton roi.
Note 25: (retour) L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie.
MONTJOIE.--Elle sera fidèlement rendue. Je remercie Votre Majesté.
(Montjoie s'en va.)
GLOCESTER.--J'espère qu'ils ne viendront pas nous attaquer à présent.
LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et non pas dans les leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous camperons au delà de la rivière; et demain matin, ordonnez qu'on marche en avant.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Le camp français, à Azincourt.
Entrent LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC D'ORLÉANS, LE DAUPHIN, RAMBURES, ET AUTRES SEIGNEURS.
LE CONNÉTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure du monde. Que n'est-il jour!
LE DUC D'ORLÉANS.--J'avouerai que vous avez une excellente armure; mais aussi vous rendrez justice à mon cheval.
LE CONNÉTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur cheval de l'Europe.
LE DUC D'ORLÉANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!
LE DAUPHIN.--Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable, vous parlez de cheval et d'armure?....
LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! en fait de ces deux meubles, vous êtes aussi bien pourvu qu'aucun prince du monde.
LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais pas mon cheval pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds; il bondit au-dessus de terre comme une balle garnie de crin: c'est le cheval volant, le Pégase aux narines de feu. Une fois en selle, je vole, je suis un faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il la touche: oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la flûte d'Hermès.
LE DUC D'ORLÉANS.--Il est couleur de muscade.
LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un coursier digne de Persée: il n'est formé que d'air et de feu. Si l'on découvre en lui quelque mélange des grossiers éléments de la terre et de l'eau, ce n'est que dans sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. C'est là ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, auprès de lui, ne méritent que le nom de bêtes de somme.
LE CONNÉTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est le cheval le plus accompli et le plus excellent qu'il y ait.
LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement ressemble à la voix impérieuse d'un monarque, et son port majestueux vous force à lui rendre hommage....
LE DUC D'ORLÉANS.--Allons, en voilà assez sur ce sujet, mon cousin.
LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas l'ombre d'esprit pour n'être pas en état, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se répéter: c'est un sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper toutes. Il est digne d'être loué par un souverain et monté par le souverain d'un souverain. Enfin, il mérite que tout l'univers, connu et inconnu, ne fasse autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un sonnet à sa louange, qui commençait ainsi: Merveille de la nature.
LE DUC D'ORLÉANS.--J'ai vu un sonnet pour une maîtresse qui commençait de même.
LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imité celui que j'ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma maîtresse.
LE DUC D'ORLÉANS.--Votre maîtresse porte bien.
LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection exigée d'une bonne maîtresse.
LE CONNÉTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a semblé que votre maîtresse vous a durement mené.
LE DAUPHIN.--Peut-être la vôtre en a fait de même.
LE CONNÉTABLE.--La mienne n'était pas bridée.
LE DAUPHIN.--Elle était donc vieille et tranquille, et vous galopâtes comme un kerne d'Irlande 26, sans votre haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.
Note 26: (retour) Kerne, chevalier irlandais.
LE CONNÉTABLE.--Vous vous connaissez en équitation.
LE DAUPHIN.--Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de sales fondrières: je préfère mon cheval à ma maîtresse.
LE CONNÉTABLE.--J'aimerais autant que ma maîtresse fût une rosse.
LE DAUPHIN.--Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres cheveux.
LE CONNÉTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais une truie pour maîtresse.
LE DAUPHIN.--Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée au bourbier 27. Tu te sers de tout.
Note 27: (retour) Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce que nous mettons en italiques.
LE CONNÉTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à propos.
RAMBURE.--Seigneur connétable, sont-ce des étoiles ou des soleils qui brillent sur l'armure que j'ai vue ce soir dans votre tente?
LE CONNÉTABLE.--Ce sont des étoiles.
LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain, j'espère.
LE CONNÉTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera pas encore pour cela.
LE DAUPHIN.--Cela peut bien être, car vous en avez tant de superflues! et cela vous ferait plus d'honneur qu'il y en eût quelques-unes de moins.
LE CONNÉTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et qui n'en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos forfanteries seraient démontrées.
LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux trotter demain l'espace d'un mille, et que mon chemin soit pavé de faces anglaises.
LE CONNÉTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur qu'on ne me fît en face l'affront de me démentir; mais je voudrais en effet de tout mon coeur qu'il fît jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.
LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une vingtaine de prisonniers?
LE CONNÉTABLE.--Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque de l'être vous-même.
LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.
(Il sort.)
LE DUC D'ORLÉANS.--Le dauphin soupire après le jour.
RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.
LE CONNÉTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous ceux qu'il tuera.
LE DUC D'ORLÉANS.--Par la blanche main de ma dame, c'est un aimable prince.
LE CONNÉTABLE.--Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle puisse d'un pas effacer le serment.
LE DUC D'ORLÉANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est que c'est peut-être l'homme de France le plus actif.
LE CONNÉTABLE.--Agir c'est être actif, et il sera toujours agissant.
LE DUC D'ORLÉANS.--Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait de mal à personne.
LE CONNÉTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera pas encore demain; il conservera cette bonne réputation.
LE DUC D'ORLÉANS.--Je sais qu'il a du courage.
LE CONNÉTABLE.--Je me suis laissé dire la même chose par quelqu'un qui le connaît mieux que vous.
LE DUC D'ORLÉANS.--Qui cela?
LE CONNÉTABLE.--Pardieu! c'est lui-même qui me l'a dit, et il a ajouté qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.
LE DUC D'ORLÉANS.--Il n'a pas besoin de cette précaution; son mérite n'est point caché.
LE CONNÉTABLE.--Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais eu que son laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est comme le faucon encore coiffé de son chaperon: quand on le lâchera, on verra son essor.
LE DUC D'ORLÉANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de son ennemi.
LE CONNÉTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre: Jamais l'amitié n'est exempte de flatterie.
LE DUC D'ORLÉANS.--Et moi je répondrai par cet autre: Rendez même au diable ce qui lui est dû.
LE CONNÉTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre âme pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par ces mots: La peste du diable!
LE DUC D'ORLÉANS.--Vous êtes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le trait d'un fou est bientôt lancé.
LE CONNÉTABLE.--Vous avez lancé le vôtre de travers.
LE DUC D'ORLÉANS.--Ce n'est pas la première fois que vous avez été manqué.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Seigneur connétable, les Anglais ne sont plus qu'à quinze cents pas de votre tente.
LE CONNÉTABLE.--Qui en a mesuré l'espace?
LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpré.
LE CONNÉTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une grande expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas! le pauvre Henri d'Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, après la naissance du jour.
LE DUC D'ORLÉANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre roi d'Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa connaissance?
LE CONNÉTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se sauveraient.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; car si leurs cervelles avaient la moindre défense intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des casques si pesants.
RAMBURE.--Il faut avouer que cette île d'Angleterre produit de valeureuses créatures: leurs dogues, par exemple, sont d'un courage sans pareil.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule d'un ours, qui leur écrase la tête d'un coup de dent comme des pommes cuites. C'est comme si vous disiez que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.
LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme des loups, et se battront comme des diables.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court de boeuf.
LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et point du tout pour se battre: allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper?
LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.
(Ils partent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
LE CHOEUR.
Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l'immense vaisseau de l'univers. De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent presque parler. Les feux des deux camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier menace le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l'armure des chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d'une tente à l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, avec un modeste sourire, les appelant: mes frères, mes amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l'armée formidable dont il est environné; nulle impression de pâleur ne trahit ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l'espérance et la force. Ainsi que le soleil, son oeil généreux verse dans tous les coeurs une douce influence qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands, contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons déshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une imitation imparfaite.
(Le choeur sort.)
SCÈNE I
Le camp anglais, près d'Azincourt.
LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.
LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand péril: notre courage doit donc devenir plus grand encore. (Au duc de Bedford.) Bonjour, mon frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux; et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir: elle nous avertit de nous bien préparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de l'enfer lui-même. (Entre Erpingham.) Bonjour, vieux sir Thomas Erpingham; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de France.
ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plaît davantage, puisque je puis dire: je suis couché comme un roi.
LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui à chérir ses peines: cela soulage l'âme; et quand le coeur est excité, les organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (A Bedford et Glocester.) Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp: saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma tente.
GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.
ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?
LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les lords d'Angleterre: nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je serai bien aise d'être seul.
ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble Henri!
LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent l'assurance.
(Ils sortent.)
(Entre Pistol.)
PISTOL.--Qui va là?
LE ROI.--Ami.
PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d'extraction basse et populaire?
LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.
PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?
LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?
PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.
LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?
PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: c'est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d'un bras robuste et vaillant. Je baise son soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J'aime cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?
LE ROI.--Henri le Roi.
PISTOL.--Le Roi? Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-là?
LE ROI.--Non, je suis Gallois.
PISTOL.--Connais-tu Fluellen?
LE ROI.--Oui.
PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son poireau, le jour de Saint-David.
LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu'il ne vous en frotte la vôtre.
PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?
LE ROI.--Et son parent aussi.
PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.
LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!
PISTOL.--Je m'appelle Pistol.
(Il s'en va.)
LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air bouillant.
(Entrent Fluellen et Gower.)
GOWER.--Capitaine Fluellen....
FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez plus bas: il n'y a rien dans le monde de plus étonnant que de voir qu'on n'observe pas les anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le Grand, vous verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de bavardage, ni d'enfantillage dans le camp de Pompée; je vous assure que vous verriez les cérémonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la guerre être tout autrement.
GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez entendu toute la nuit?
FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron? En bonne conscience, que pensez-vous?
GOWER.--Je parlerai plus bas.
FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.
(Ils s'en vont.)
LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode, il y a beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce Gallois.
(Entrent John Bates, Court et Williams.)
COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui pointe là-bas?
BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons pas sujet de souhaiter l'arrivée du jour.
WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour que nous voyons là-bas; mais en verrons-nous la fin? Qui va là?
LE ROI.--Ami.
WILLIAMS.--De quelle compagnie?
LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.
WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre présente situation?
LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un banc de sable par un coup de vent, et qui n'attendent plus que la prochaine marée pour être tout à fait engloutis.
BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?
LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit cette confidence; car, je vous le dis, même à vous, que je regarde le roi, après tout, comme n'étant qu'un homme comme moi. La violette n'a pas d'autre odeur pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi; enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne; une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus en lui qu'un homme; et quoique ses affections soient montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a sujet d'appréhender, comme nous le voyons, il n'est pas douteux que la crainte doit produire chez lui la même sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne conviendrait pas que personne lui inspirât la moindre alarme, de peur que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât son armée.
BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, je gage que, malgré tout le froid qu'il fait cette nuit, il ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jusqu'au cou; pour moi, je vous assure que je voudrais l'y voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu que nous fussions hors d'ici.
LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu'il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là où il est.
BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul: cela ferait qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.
LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas assez de mal pour souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout ce que vous dites là, j'en suis sûr, n'est que pour sonder les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant à moi, il me semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun autre endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.
WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.
BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste, l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le crime, et nous en absout.
WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d'un sujet.
LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore, si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d'un amas d'iniquités, vous accuserez le maître d'être l'auteur de la damnation de son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé de répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à la décider par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir comploté quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur damnation qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point, en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.
WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.
BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique je sois bien déterminé à me battre vigoureusement pour lui.
LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.
WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur coeur; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous n'en serons pas plus avancés.
LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à sa parole.
WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est s'exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de paon en guise d'éventail. «Vous ne vous fierez plus à sa parole.» Allons, sottise que vous avez dite là.
LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m'en fâcherais, si le temps était propice.
WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons, si tu survis.
LE ROI.--Je l'accepte.
WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?
LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à mon chapeau: alors, si tu oses le reconnaître, j'en ferai le sujet de ma querelle.
WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.
LE ROI.--Le voilà.
WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire: C'est là mon gant, par la main que voilà, je t'appliquerai un soufflet.
LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en ferai raison.
WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.
LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.
WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.
BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes; soyez amis: nous avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.
LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes 28 contre nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes françaises; et demain le roi lui-même se mettra à en rogner. (Les soldats sortent.) Sur le compte du roi! notre vie, nos âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés, mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargés de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets! Eh! que possèdent donc les rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prérogatives? O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est plus malheureux d'être craint que ses sujets de le craindre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses? peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée, ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour, depuis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille Elysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures!
Note 28: (retour) Jeu de mots sur Crown, tête, couronne, écu, etc., etc.
(Entre Erpingham.)
ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.
LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y serai avant toi.
ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.
(Il sort.)
LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes soldats! Écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh! pas aujourd'hui! ne te souviens point de la faute que mon père a commise pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de Richard, et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le sang répandu: j'ai bâti deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux faire ne soit d'aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.
(Entre Glocester.)
GLOCESTER.--Mon souverain!
LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que j'entends?--Oui, je connais le sujet qui vous amène.--Je vais m'y rendre avec vous.--Le jour, mes amis, tout m'attend.
(Ils sortent.)