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Henri VI (2/3) cover

Henri VI (2/3)

Chapter 18: SCÈNE I
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About This Book

The play tracks a weakened royal regime beset by rival noble factions and court intrigue, where ambitious lords manipulate succession, influence marriage alliances, and marginalize the king's protectors. Political maneuvering and personal vendettas provoke growing disorder: patronage, corruption, and factional violence spill into the provinces and inspire a populist uprising that challenges authority. Scenes alternate between sumptuous court ceremonies, plotting councils, and chaotic skirmishes, culminating in assassinations, battlefield clashes, and the erosion of lawful governance. Recurring themes include the fragility of power, the consequences of factional ambition, and the widening gulf between rulers and the ruled.


SCÈNE II

A Bury.--Un appartement dans le palais.

Entrent précipitamment quelques ASSASSINS.

PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui que nous venons d'expédier le duc comme il l'a commandé.

SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela fût encore à faire! Qu'avons-nous fait?--As-tu jamais entendu un homme si pénitent?

(Entre Suffolk.)

PREMIER ASSASSIN.--Voici milord.

SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expédié notre affaire?

PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.

SUFFOLK.--Voilà une bonne parole; allez chez moi, je récompenserai ce périlleux service. Le roi et tous les pairs sont sur mes pas; disparaissez. Avez-vous remis le lit en ordre, et tout disposé suivant les instructions que je vous avais données?

PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.

SUFFOLK.--Allez, partez.

(Les assassins sortent.)

(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal, Somerset, lords et autres personnages.)

LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparaître sur-le-champ en notre présence: dites à Sa Grâce que j'ai résolu d'examiner aujourd'hui s'il est coupable, comme on le publie.

SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur.

(Suffolk sort.)

LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie, ne procédez point avec rigueur contre mon oncle Glocester, à moins que des témoins sincères, et d'une bonne réputation, ne l'aient convaincu de pratiques coupables.

MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse réussir à faire condamner un noble qui ne serait pas coupable! Je prie le Ciel que Glocester parvienne à se laver de tout soupçon.

LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me donnent une grande satisfaction. (Rentre Suffolk.) Qu'est-ce, Suffolk? D'où vient cette pâleur? Pourquoi trembles-tu ainsi?... Où est notre oncle? Que lui est-il arrivé, Suffolk?

SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est mort!

MARGUERITE.--Dieu nous en préserve!

LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rêvé cette nuit que le duc était muet et ne pouvait prononcer une parole.

(Le roi s'évanouit.)

MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il à mon seigneur?--Au secours, milords!--Le roi est mort!

SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez.

MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours! Oh! Henri, ouvre les yeux!

SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous.

LE ROI.--O Dieu du ciel!...

MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur?

SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux Henri, prenez courage.

LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille de prendre courage, lui qui vient de me faire entendre un chant de corbeau dont les sons funèbres ont arrêté en moi les forces vitales; croit-il que la voix joyeuse d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me crier courage, pourra chasser le souvenir du son que j'ai d'abord entendu?--Ne cache point ton venin sous des paroles emmiellées.--Ne porte pas tes mains sur moi; éloigne-toi, te dis-je: leur toucher m'épouvante comme le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma vue; sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant le monde de sa hideuse majesté. Ne porte point tes regards sur moi; tes regards assassinent... Mais non, ne t'éloigne pas; viens, basilic, et tue de tes regards l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de la mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une double mort, puisque Glocester ne vit plus.

MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? Quoique le duc fût son ennemi, il déplore chrétiennement sa mort: et moi-même, quelque inimitié qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements qui déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument le sang pouvaient le rappeler à la vie, je serais aveuglée par mes pleurs, malade à force de gémissements; mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la vie au noble duc. Et que sais-je de l'opinion que va prendre de moi le monde? On a appris qu'il y avait entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie flétrira mon nom, et les cours des princes seront remplies de mon déshonneur. Voilà ce qui me revient de sa mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir couronnée d'infamie!

LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester! Pauvre infortuné!

MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que lui! Quoi! tu te détournes et caches ton visage! Je ne suis point dégoûtante de lèpre, regarde-moi. Quoi! es-tu donc devenu sourd comme le serpent 15? Deviens donc venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout ton bonheur est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester? S'il en est ainsi, Marguerite ne fit jamais ta joie. Élève une statue au duc, adore-le, et fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que j'ai failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? Que signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement des vents bienveillants, qui semblaient me dire: Ne va point chercher un nid de scorpions, ne pose point ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que faisais-je alors que maudire les vents propices, et celui qui les avait déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais de souffler vers les bords chéris de l'Angleterre, ou de jeter la quille de notre bâtiment sur quelque rocher épouvantable. Cependant Éole ne voulut point devenir meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant que, sur le rivage, ta dureté devait me noyer dans des larmes aussi amères que ses eaux. Les rochers aigus s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton coeur de pierre, plus insensible qu'eux, fit dans ton palais périr Marguerite. Tandis que l'orage nous repoussait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir tes promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au milieu de la tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint dérober à mes yeux avides la vue de ton pays, j'ôtai de mon cou un joyau précieux (c'était un coeur enchâssé dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer le reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même recevoir mon coeur. C'est alors que, perdant de vue la belle Angleterre, j'aurais voulu que mes yeux pussent me quitter avec mon coeur; c'est alors que je les traitai de verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me conserver la vue des rives désirées d'Albion. Combien de fois ai-je excité Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance, à venir, assis près de moi, m'enchanter de ses récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui racontant les actions de son père, à partir de l'incendie de Troie? N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui? Hélas! je succombe. Meurs, Marguerite, car Henri déplore que tu vives si longtemps.

Note 15: (retour) Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la voix de l'enchanteur.

(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick. Le peuple se presse à la porte.)

WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand que le bon duc Humphroy a été assassiné en trahison, par l'ordre de Suffolk et du cardinal Beaufort. Le peuple, semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef, se répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe l'aiguillon. J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de leur révolte, jusqu'à ce qu'ils fussent instruits des circonstances de sa mort.

LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est que trop vrai; mais comment il est mort, Dieu le sait, et non pas Henri. Entrez dans sa chambre, voyez son corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa mort soudaine.

WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, demeure jusqu'à mon retour près de cette multitude emportée.

(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury se retire.)

LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrête mes pensées, mes pensées qui s'évertuent à convaincre mon âme que la violence a terminé la vie de Glocester. Si mon soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le jugement n'appartient qu'à toi seul.--Mon désir serait d'aller, par vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres pâlies, verser sur son visage un océan de larmes amères, dire ma tendresse à ce corps muet et sourd, presser de ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient ces misérables honneurs? et, en tournant mes yeux sur sa froide et terrestre dépouille, que ferais-je qu'augmenter ma douleur?

(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une chambre intérieure, où l'on voit Glocester mort dans son lit. Warwick et plusieurs autres l'entourent.)

WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les yeux sur ce corps.

LE ROI.--C'est donc pour y contempler à quelle profondeur on a creusé ma tombe; car avec son âme se sont envolées toutes mes joies en ce monde; en le regardant, je vois dans sa mort le destin de ma vie.

WARWICK.--Aussi certainement que mon âme espère vivre avec ce roi redoutable qui, pour nous racheter de la malédiction de son père irrité, a pris sur lui notre état, aussi certainement je crois que la violence a terminé les jours de ce duc trois fois renommé.

SUFFOLK.--C'est là un serment terrible, prononcé d'un ton bien solennel! Et quelle preuve donne lord Warwick de ce qu'il atteste?

WARWICK, au roi.--Observez comme son sang est arrêté sur son visage. J'ai vu plus d'une fois un corps que venait d'abandonner la vie, mais je l'ai vu de couleur terreuse, amaigri, pâle, vide de son sang, tout entier descendu vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la mort, attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y glace au même instant que le coeur, et ne retourne jamais animer et embellir la face des morts. Mais voyez; son visage est noir, gonflé de sang, le globe de l'oeil bien plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts et hagards comme ceux d'un homme étranglé; ses cheveux dressés, ses narines dilatées par de violents efforts, ses mains ouvertes et écartées, comme celles d'un homme qui a cherché à saisir, qui a défendu sa vie, et a été vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien rangée, inégale et en désordre, comme le blé renversé par la tempête. Il est impossible, seigneur, que Glocester n'ait pas été étouffé à cette place: le moindre de ces signes fournirait à lui seul une probabilité.

SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassiné le duc? Beaufort et moi l'avions sous notre protection; et ni l'un ni l'autre, j'espère, milords, nous ne sommes des assassins.

WARWICK.--Mais tous deux vous étiez les ennemis jurés du duc Humphroy, et tous deux, en effet, vous aviez le bon duc à votre garde. Il y avait lieu de juger que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi.

MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez soupçonner ces deux nobles seigneurs d'être coupables de la mort précipitée d'Humphroy?

WARWICK.--Qui peut trouver la génisse sans vie et saignant encore, et voir auprès d'elle le boucher, la hache à la main, et ne pas soupçonner que c'est lui qui a porté le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix dans le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est mort l'oiseau, quoique sur le bec du vautour qui s'envole ne paraisse aucune trace de sang? Ce tragique spectacle fait naître des soupçons tout pareils.

MARGUERITE.--Êtes-vous le boucher, Suffolk? où est votre couteau? Beaufort est-il désigné pour le vautour? où sont ses serres?

SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder un homme endormi; mais voici une épée vengeresse qui, rouillée par le repos, va s'éclaircir dans ce coeur rempli de fiel, qui veut me marquer ignominieusement des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses, orgueilleux lord du comté de Warwick, que j'ai eu une coupable part à la mort du duc Humphroy.

WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide Suffolk ose le défier?

MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en défierait vingt fois, de contenir son caractère outrageant, d'imposer silence à son arrogante censure.

WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous le demander avec respect, car chaque mot que vous prononcez en sa faveur est un affront fait à votre royale dignité.

SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta conduite, si jamais femme outragea son époux à cet excès, il est sûr que ta mère admit dans son lit déshonoré quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle enta sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le fruit, et non celui de la noble race des Nevil.

WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait de bouclier, si je consentais à frustrer le bourreau de ses profits, et à t'affranchir ainsi de dix mille opprobres, et si la présence de mon roi ne contenait ma colère, je voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper, et te contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu voulais parler, et que c'est toi qui es né dans l'adultère; et, après avoir reçu de toi cet hommage de ta peur, je te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme aux enfers, pernicieux vampire des hommes endormis.

SUFFOLK.--Tu seras éveillé quand je verserai le tien, si tu as le courage de me suivre hors de cette assemblée.

WARWICK.--Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais arracher. Quoique tu en sois indigne, je veux bien me mesurer avec toi, et rendre ainsi un hommage funèbre aux mânes du duc Humphroy.

(Warwick et Suffolk sortent.)

LE ROI.--Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un coeur irréprochable! il porte une triple armure, l'homme dont la querelle est juste: mais, fût-il enfermé dans l'acier, celui dont la conscience est souillée par l'injustice reste nu et sans défense!

(Bruit derrière le théâtre.)

MARGUERITE.--Quel bruit est-ce là?

(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.)

LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos épées menaçantes hors du fourreau, en notre présence! osez-vous vous permettre une telle audace? Eh quoi! quelle clameur tumultueuse s'élève près d'ici?

SUFFOLK.--Le traître Warwick et les hommes de Bury, puissant souverain, se sont tous réunis contre moi.

(Bruit tumultueux derrière le théâtre.)

(Rentre Salisbury.)

SALISBURY, parlant à la foule derrière le théâtre.--Écartez-vous, mes amis; le roi connaîtra vos sentiments. Redoutable seigneur, les communes vous déclarent par ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas sur-le-champ mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre, on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui fera souffrir les tourments d'une mort lente et cruelle. Le peuple dit que c'est par lui qu'a péri le bon duc Humphroy, qu'il y a tout à craindre de lui pour la vie de Votre Majesté; et qu'un pur mouvement d'attachement et de zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte, telle que serait la pensée de contredire votre royale volonté, a seul excité la hardiesse avec laquelle vos sujets demandent son bannissement. Ils sont, disent-ils, pleins de sollicitude pour votre royale personne; si Votre Majesté voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous peine de disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât troubler votre repos, et que, cependant, on vit un serpent, avec sa langue à double dard, se glisser en silence vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il serait nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on vous laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal meurtrier ne le changeât en un sommeil éternel. Tel est le motif, seigneur, qui porte vos peuples à vous crier, bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans votre consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi dangereux que le traître Suffolk, dont le dard fatal et empoisonné a déjà, disent-ils, lâchement ôté la vie à votre cher et digne oncle qui valait vingt fois mieux que lui.

LE PEUPLE, derrière le théâtre.--Une réponse du roi, milord de Salisbury.

SUFFOLK.--On conçoit que le peuple, canaille insolente et grossière, eût pu adresser un pareil message à son souverain: mais vous, milord, vous vous êtes chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance de votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur qu'y aura gagné Salisbury, c'est d'avoir été auprès du roi le lord ambassadeur d'une compagnie de chaudronniers.

LE PEUPLE, derrière le théâtre.--Une réponse du roi, ou nous allons forcer l'entrée.

LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de ma part, que je leur sais gré de leur tendre sollicitude, et que, n'en eussé-je pas été pressé par eux, j'avais dessein de faire ce qu'ils demandent; car j'ai dans l'esprit la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi je jure, par la majesté suprême dont je suis le très-indigne représentant, que dans trois jours Suffolk aura, sous peine de mort, cessé de souiller de son haleine l'air de ce pays.

MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en faveur du noble Suffolk.

LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le noble Suffolk, pas un mot de plus, je te le dis; en me parlant pour lui tu ne feras qu'ajouter à ma colère. N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu tenir ma parole; mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable. (A Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve sur aucune terre de ma domination, le monde entier ne rachètera pas ta vie. Viens, Warwick, viens, bon Warwick, suis-moi; j'ai des choses importantes à te communiquer.

(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.)

MARGUERITE.--Puissent la fatalité et la douleur vous suivre en tous lieux! Que la désolation du coeur et l'inconsolable affliction soient les compagnes et la société de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable fasse le troisième, et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas!

SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprécations, et laisse ton cher Suffolk te dire un douloureux adieu.

MARGUERITE.--Honte à toi, lâche femmelette! malheureux au coeur faible, n'as-tu donc pas le courage de maudire tes ennemis?

SUFFOLK.--La peste les étouffe!--Et pourquoi les maudirais-je? Si, comme le gémissement de la mandragore, les malédictions avaient le pouvoir de tuer, je voudrais inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites, aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire sortir énergiquement de ma bouche à travers mes dents serrées, avec autant de signes d'une haine mortelle qu'en peut manifester dans son antre détestable le visage décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient comme le caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient sur leurs racines, comme ceux d'un frénétique; oui, chacun de mes muscles semblerait exécrer et maudire; et même dans ce moment je sens que mon coeur surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison, sois leur breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux aliment; que leur plus gracieux ombrage soit un bocage de cyprès, que pour leur plus charmant aspect ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers, que ce qu'ils touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la dent du lézard, qu'ils aient pour toute musique des sons effrayants comme le sifflement des serpents, et que les lugubres cris du hibou, précurseur de la mort, viennent compléter le concert! puissent toutes les noires terreurs de l'enfer, siége de ténèbres....

MARGUERITE.--Arrête, cher Suffolk, tu ne fais que te tourmenter toi-même; et c'est contre toi seul que ces terribles malédictions tournent toute leur force, comme une arme trop chargée, ou le rayon du soleil répercuté par une glace.

SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demandé ces imprécations, et c'est vous qui voulez les arrêter! Par cette terre dont je suis banni, je pourrais maintenant passer à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer nu, sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid n'aurait jamais laissé croître un seul brin d'herbe; et ce ne serait pour moi qu'une minute écoulée dans les plaisirs.

MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi ta main, que je l'arrose de mes douloureuses larmes; ne laisse jamais la pluie du ciel la mouiller et en effacer ce monument de ma douleur. (Elle lui baise la main.) Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta main, comme un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où s'exhalent pour toi mille soupirs. Allons, va-t'en pour que je connaisse tout mon malheur; tant que tu es là près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas.--J'obtiendrai ton rappel, ou, sois-en bien assuré, je m'exposerai à être bannie moi-même. Je le suis bannie, puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas, va-t'en tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux amis condamnés à la mort se pressent et s'embrassent, et se disent mille fois adieu, ayant bien plus de peine à se séparer qu'à mourir.... Et cependant adieu enfin, et avec toi, adieu la vie!

SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un par le roi, et par toi trois fois un triple exil. Ce n'est point mon pays que je regrette. Si tu en sortais avec moi! Un désert serait assez peuplé pour Suffolk, s'il y jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs qui le remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que désolation. Je n'en puis plus; vis, pour vivre heureuse: moi, pour ne sentir qu'une seule joie, c'est que tu vives.

(Entre Vaux.)

MARGUERITE.--Où court Vaux avec tant de précipitation? Quelles nouvelles, je t'en prie?

VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal Beaufort touche à l'heure de sa mort; il a été tout à coup saisi d'un mal effrayant qui le fait haleter, rouler les yeux, et aspirer l'air avec avidité, blasphémant Dieu, et maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il parle comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés; tantôt il appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller, comme s'il parlait au roi, les secrets de son âme surchargée; et dans ce moment je suis envoyé pour informer Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris.

MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi. (Vaux sort.) Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle nouvelle? mais quoi, irai-je donc m'affliger d'une misérable perte à déplorer une heure, et oublier l'exil de Suffolk, trésor de mon âme! Comment se fait-il, Suffolk, que je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant aux nuages du midi par l'abondance de mes larmes qui nourriraient mon chagrin comme les leurs nourrissent la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.

SUFFOLK.--Si je me sépare de toi, je ne puis plus vivre. Mourir en ta présence, serait-ce autre chose que m'endormir avec joie dans tes bras? J'exhalerais mon âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa mère entre les lèvres. Mais mourant loin de toi, je mourrai dans les accès de la rage; je t'appellerai à grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la recevoir dans ton coeur avec mon dernier soupir, et la faire vivre ainsi dans un doux Élysée. Mourir près de toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un tourment pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive qui pourra.

MARGUERITE.--Ah! pars: la séparation est un douloureux corrosif, mais qu'il faut appliquer à une blessure mortelle. En France, cher Suffolk! Instruis-moi de ton sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste globe, je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir.

SUFFOLK.--Je pars!

MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi.

SUFFOLK.--Joyau gardé dans la plus lugubre cassette qui ait jamais renfermé une chose de prix! Nous nous séparons en deux comme une barque brisée sur le rocher; c'est de ce côté que la mort va m'engloutir.

MARGUERITE.--Et moi de ce côté.

(Ils sortent de deux côtés différents.)


SCÈNE III

Londres.--La chambre à coucher du cardinal Beaufort.

Entrent LE ROI HENRI, SALISBURY, WARWICK, et plusieurs autres. LE CARDINAL est dans son lit entouré de plusieurs personnes.

LE ROI.--Comment vous portez-vous, milord? Parle, Beaufort, à ton souverain.

LE CARDINAL.--Si tu es la mort, je te donnerai, des trésors de l'Angleterre, assez pour acheter une autre île pareille, afin que tu me laisses vivre et cesser de souffrir.

LE ROI.--Ah! quel signe d'une mauvaise vie, lorsque l'approche de la mort se montre si terrible!

WARWICK.--Beaufort, c'est ton souverain qui te parle.

LE CARDINAL.--Faites-moi mon procès quand vous voudrez.--N'est-il pas mort dans son lit? Où devait-il mourir? Puis-je faire vivre les hommes bon gré mal gré?--Oh! ne me torturez pas davantage, je confesserai.... Quoi, encore en vie? Montrez-moi donc où il est. Je donnerai mille livres pour le voir.... Il n'a point d'yeux, la poussière les a éteints. Peignez donc ses cheveux. Voyez, voyez, ils sont hérissés et droits comme des rameaux englués, pour arrêter les ailes de mon âme! Donnez-moi quelque chose à boire, et dites à l'apothicaire d'apporter le violent poison que je lui ai acheté.

LE ROI.--O toi, éternel moteur des cieux, jette un regard de miséricorde sur ce misérable! repousse le démon actif et vigilant qui assiége de toutes parts cette âme malheureuse, et délivre son sein de ce noir désespoir!

WARWICK.--Voyez, comme les angoisses de la mort lui font grincer les dents.

SALISBURY.--Ne le troublons point; laissons-le passer paisiblement.

LE ROI.--Que la paix soit à son âme, si c'est la volonté de Dieu! Milord cardinal, si tu espères en la félicité du ciel, lève ta main, donne-nous quelque signe d'espérance.... Il meurt, et ne fait aucun signe!--O Dieu, pardonne-lui!

WARWICK.--Une mort si terrible atteste une vie monstrueuse.

LE ROI.--Abstenez-vous de juger, car nous sommes tous pécheurs. Fermez ses yeux, tirez les rideaux sur son corps, et allons tous méditer.

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE QUATRIÈME


SCÈNE I

Le bord de la mer près de Douvres.

On entend sur la mer des coups de feu, puis on voit descendre d'un bâtiment UN CAPITAINE de navire, UN PILOTE, UN CONTRE-MAÎTRE, WALTER WHITMORE, et leurs gens, amenant SUFFOLK, et d'autres gentilshommes de sa suite, prisonniers.

LE CAPITAINE.--Enfin le jour indiscret, joyeux, ouvert à la pitié, est rentré dans le sein profond de la mer. Maintenant les loups et leurs bruyants hurlements éveillent les coursiers qui tirent le char funeste de la nuit mélancolique, et de leurs ailes endormies, lentes et molles, enveloppent les tombeaux des morts, tandis que de leur gueule humide s'exhalent, dans l'air épaissi, les ténèbres contagieuses. Amenez donc les guerriers que nous venons de prendre; tandis que notre pinasse va rester à l'ancre dans les dunes, ils vont ici, sur la plage, traiter de leur rançon, où ils teindront de leur sang ce sable décoloré. Pilote, je te cède de bon coeur ce captif, et toi, contre-maître, fais ton profit de son compagnon. (Désignant Suffolk.) Withmore, celui-ci est ton partage.

PREMIER GENTILHOMME.--A quoi suis-je taxé, maître? fais-le-moi savoir.

LE PILOTE.--A mille couronnes; faute de quoi, à bas la tête.

LE CONTRE-MAÎTRE.--Et vous, vous m'en donnerez autant, ou la vôtre sautera.

LE CAPITAINE.--Quoi! pensez-vous donc que deux mille couronnes ce soit payer bien cher pour des gens qui portent le nom et la mine de gentilshommes? Coupez-moi la gorge à ces coquins-là: vous mourrez; de si faibles rançons ne compensent point la perte de nos compagnons tués dans le combat.

PREMIER GENTILHOMME.--Je vous les donnerai, monsieur, épargnez ma vie.

SECOND GENTILHOMME.--Et moi aussi; et je vais écrire sur-le-champ pour les avoir.

WHITMORE, à Suffolk.--J'ai perdu un oeil à l'abordage de cette prise; et pour ma vengeance tu mourras, toi; il en arriverait autant aux autres, si je faisais ma volonté.

LE CAPITAINE.--Ne sois pas si fou; prends une rançon et laisse-le vivre.

SUFFOLK.--Vois ma croix de Saint-George; je suis gentilhomme; taxe moi au prix que tu voudras, tu seras payé.

WHITMORE.--Je suis gentilhomme aussi, mon nom est Walter Whitmore... Comment! qui te fait tressaillir? Quoi! la mort te fait peur?

SUFFOLK.--C'est ton nom qui me fait peur; il renferme pour moi le son de la mort. Un habile homme, d'après des calculs sur ma naissance, m'a dit que je périrais par l'eau; et c'est là ce que signifie ton nom 16. Cependant que cela ne t'inspire pas des idées sanguinaires. Ton nom bien prononcé est Gauthier.

Note 16: (retour) C'est là ce que signifie ton nom. Il a fallu ajouter ces paroles, pour rendre la chose intelligible. Walter se prononce à peu près comme Water (eau), ce qui, dans l'anglais, fait comprendre sur-le-champ le sujet de la crainte de Suffolk, et ne peut se remplacer en français.

WHITMORE.--Que ce soit Gauthier ou Walter, peu m'importe: jamais l'ignoble déshonneur n'a terni notre nom, que ce fer n'en ait aussitôt effacé la tache. Aussi, quand je me résoudrai à vendre la vengeance comme une marchandise, que mon épée soit brisée, mes armes déchirées et effacées, et que je sois proclamé lâche dans tout l'univers.

(Il saisit Suffolk.)

SUFFOLK.--Arrête, Whitmore, ton prisonnier est un prince, le duc de Suffolk, William de la Pole.

WHITMORE.--Le duc de Suffolk, caché sous des haillons!

SUFFOLK.--Oui: mais ces vêtements ne font pas partie du duc. Jupiter s'est quelquefois travesti: pourquoi n'en ferais-je pas autant?

LE CAPITAINE.--Mais Jupiter n'a jamais été tué, et toi, tu vas l'être.

SUFFOLK.--Ignoble et vil paysan, le sang du roi Henri, le noble sang de Lancastre ne doit point être versé par un vil valet comme toi. Ne t'ai-je pas vu, baisant ta main, me tenir l'étrier, tête nue, et soutenant la housse de ma mule, heureux d'obtenir de moi un signe de tête? Combien de fois as-tu attendu pour recevoir mon verre, t'es-tu nourri des restes de mon buffet, t'es-tu agenouillé près de la table, lorsque je m'y asseyais avec la reine Marguerite? Souviens-t'en, et que cela te fasse un peu baisser le ton, et que cela adoucisse ton orgueil prématuré. Combien de fois ne t'es-tu pas tenu dans mes vestibules, pour attendre respectueusement ma sortie? Cette main a écrit en ta faveur: elle pourra donc charmer ta langue téméraire.

WHITMORE.--Parlez, capitaine: poignarderai-je ce rustre abandonné?

LE CAPITAINE.--Laisse-moi auparavant poignarder son coeur de mes paroles, comme il a fait le mien.

SUFFOLK.--Bas esclave, tes paroles sont sans vigueur comme toi.

LE CAPITAINE.--Emmenez-le d'ici, et tranchez-lui la tête sur notre chaloupe.

SUFFOLK.--Sur ta vie, tu ne l'oseras pas.

LE CAPITAINE.--Si fait, Poole 17.

Note 17: (retour) Le capitaine travestit ici le nom de Pole en poole ou pool, qui signifie eau stagnante.

SUFFOLK.--Poole?

LE CAPITAINE.--Pole, sir Pole, lord Poole, ruisseau boueux, mare, marais, dont le limon et la fange troublent les sources pures où s'abreuve l'Angleterre; je vais combler ta bouche toujours ouverte pour dévorer les trésors de l'État. Tes lèvres, qui ont baisé celles de la reine, balayeront la poussière. Toi, qu'on vit sourire à la mort du bon duc Humphroy, tu montreras en vain tes dents aux vents insensibles, qui te répondront avec mépris par leurs sifflements. Sois marié aux furies de l'enfer, pour avoir eu l'audace de fiancer un puissant prince à la fille d'un misérable roi, sans sujets, trésors, ni diadème. Tu t'es agrandi par une politique infernale, et, comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé du sang tiré à plaisir du coeur de ta mère. Par toi l'Anjou et le Maine ont été vendus aux Français. Par ta faute, les perfides Normands révoltés dédaignent de nous rendre hommage; la Picardie a massacré ses gouverneurs, surpris nos forteresses, et renvoyé, en Angleterre, les débris de nos soldats sanglants. C'est en haine de toi que le généreux Warwick et tous les Nevil, dont l'épée redoutable ne fut jamais tirée en vain, courent aux armes; et que la maison d'York, précipitée du trône par le honteux assassinat d'un roi innocent et les envahissements d'un tyran orgueilleux, brûle des feux de la vengeance. Déjà ses drapeaux pleins d'espoir marchent en avant sous l'emblème d'un soleil à demi voilé, et aspirent à briller avec cette devise: Invitis nubibus. Le peuple de Kent a pris les armes; et, pour conclure enfin, la honte et la misère sont entrées dans le palais de notre roi, et tous ces maux sont ton ouvrage. Allons, emmenez-le.

SUFFOLK.--Oh! que ne suis-je un dieu pour lancer la foudre sur cette misérable, cette abjecte et vile canaille! Il faut bien peu de chose pour enivrer des hommes de rien. Ce malheureux, parce qu'il commande une pinasse, menace plus haut que Bargulus, le puissant pirate de l'Illyrie. Des frelons ne sucent point le sang des aigles; c'est assez pour eux de piller la ruche de l'abeille. Il est impossible que je meure par la main d'un vassal aussi abject que toi. Tes discours émeuvent en moi la rage et non pas la crainte. La reine m'a chargé d'un message pour la France. Je te commande de me transporter sur ton bord de l'autre côté du canal.

LE CAPITAINE.--Walter...

WHITMORE.--Viens, Suffolk, je vais te transporter à la mort.

SUFFOLK.--Gelidus timor occupat artus: c'est toi que je crains.

WHITMORE.--Je t'en donnerai sujet avant de nous séparer. Quoi! êtes-vous dompté à présent? ne consentez-vous pas à vous humilier?

PREMIER GENTILHOMME.--Mon gracieux seigneur, intercédez pour votre vie: donnez-lui de bonnes paroles.

SUFFOLK.--La voix souveraine de Suffolk est sévère et inflexible. Accoutumée à commander, elle ne sait point demander grâce. Loin de moi la faiblesse d'honorer ces brigands d'une humble prière! Non; que ma tête s'abaisse sur le billot fatal, plutôt qu'on voie mes genoux fléchir devant personne, que devant le Dieu du ciel, ou devant mon roi; qu'on la voie plutôt danser en cadence sur un pieu sanglant, que se découvrir devant cette ignoble valetaille. La vraie noblesse est exempte de peur. (A Whitmore.) J'en puis souffrir plus que vous n'en osez exécuter.

LE CAPITAINE.--Arrachez-le d'ici, et qu'il n'en dise pas davantage.

SUFFOLK.--Allons, soldats, montrez-vous aussi cruels que vous pourrez, afin que ma mort ne soit jamais oubliée! plus d'un grand homme fat immolé par de vils brigands. Un estafier romain et un misérable bandit massacrèrent l'éloquent Cicéron: la main bâtarde de Brutus poignarda Jules César; de sauvages insulaires égorgèrent le grand Pompée, et Suffolk meurt par la main des pirates.

(Sortent Suffolk, Whitmore, et plusieurs autres.)

LE CAPITAINE.--A l'égard de ceux dont nous avons fixé la rançon, ma volonté est que l'un d'eux soit relâché sur sa parole: ainsi donc venez avec nous et laissez-le partir.

(Tous sortent excepté le premier gentilhomme.)

(Rentre Whitmore, portant le corps de Suffolk.)

WHITMORE.--Que cette tête et ce corps sans vie restent gisants ici (il les jette sur la terre), jusqu'à ce que la reine, sa maîtresse, lui donne la sépulture.

(Il sort.)

PREMIER GENTILHOMME.--O barbare et sanglant spectacle! je veux porter son corps au roi; et s'il laisse sa mort impunie, ses amis la vengeront. La reine la vengera, elle à qui Suffolk vivant était si cher.

(Il sort en emportant le corps.)


SCÈNE II

Une autre partie du comté de Kent.

BEVIS, laboureur; JOHN HOLLAND.

BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que de latte. Ils sont sur pied depuis deux jours.

HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.

BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller l'État, de le retourner et de le mettre à neuf.

HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le répète, il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les nobles ont pris le dessus.

BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens de métier.

HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier de cuir.

BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais ouvriers.

HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: Travaille dans ta vocation. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des travailleurs, et dès lors nous devrions être magistrats.

BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe plus certain d'un bon courage qu'une main durcie.

HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best, tanneur de Wingham.

BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien.

HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.

BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, et l'iniquité égorgée comme un veau.

HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.

BEVIS.--Argo, le fil de leur vie tire à sa fin.

HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.

(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres en grand nombre.)

CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre père putatif.

DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque 18 de harengs.

CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant nous 19, qui sommes inspirés de l'esprit de renversement contre les rois et les princes....--Commande le silence.

Note 18: (retour) En vieil anglais cade signifie caque.

DICK.--Silence!

CADE.--Mon père était un Mortimer.

DICK, à part.--C'était un fort honnête homme, un fort bon maçon.

CADE.--Ma mère, une Plantagenet.

DICK, à part.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.

CADE.--Ma femme descendait des Lacy.

DICK, à part.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, et elle a vendu force lacets.

SMITH, à part.--Mais depuis quelque temps, n'étant plus en état de voyager chargée de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton.

CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.

DICK, à part.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile, et c'est là qu'il est né, sous une haie; car jamais son père n'a eu d'autre maison que la prison.

CADE.--Je suis vaillant.

SMITH, à part.--Il le faut bien: la misère est brave.

CADE.--Je sais souffrir la peine.

DICK, à part.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter pendant trois jours de marché consécutifs.

CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.

SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est à l'épreuve de tout.

DICK, à part.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu, après avoir eu la main brûlée pour un vol de moutons.

CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et sous mes lois ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître l'herbe de Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!)

TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!

CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous boiront et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous d'un même uniforme, afin qu'ils puissent être unis comme des frères et me révérer comme leur souverain.

DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer tous les gens de loi.

CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose déplorable que la peau d'un innocent agneau serve à faire du parchemin, et que le parchemin, lorsqu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On dit que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais été mon maître depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient à nous?

(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)

SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et lire, et dresser un compte.

CADE.--Chose horrible!

SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants.

CADE.--C'est un infâme.

SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres rouges.

CADE.--C'est de plus un sorcier.

DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par abréviation.

CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de bonne façon, sur mon honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom?

LE CLERC.--Emmanuel.

DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire en tête de leurs lettres.--Vos affaires vont mal.

CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire ton nom? Ou as-tu une marque pour désigner ta signature, comme il convient à un honnête homme qui y va tout bonnement?

LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien élevé pour savoir écrire mon nom.

LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, un traître.

CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet au cou.

(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)

(Entre Michel.)

MICHEL.--Où est notre général?

CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?

MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frère sont ici près avec les troupes du roi.

CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il aura affaire à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas?

MICHEL.--Non.

CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à l'instant. Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons à lui.

(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, avec des tambours et des soldats.)

STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du comté de Kent, marqués pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumières, et abandonnez ce drôle. Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la révolte.

WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si vous y persévérez: ainsi, l'obéissance ou la mort.

CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est à vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espère régner un jour; car je suis l'héritier légitime de la couronne.

STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et toi-même, qu'est-ce que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas?

CADE.--Et Adam était un jardinier.

WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?

CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, épousa la fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai?

STAFFORD.--Eh bien, après?

CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.

WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.

CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que cela est vrai. Le premier né des deux ayant été mis en nourrice, fut enlevé par une mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maçon quand il fut en âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.

DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera roi.

SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez mon père, et les briques en sont encore sur pied pour rendre témoignage; ainsi, n'allez pas dire le contraire.

STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui parle de ce qu'il ne sait pas?

LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.

WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la leçon.

CADE, à part.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. (Haut.) Va, mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son père, Henri V, au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des écus de France, je consens à le laisser régner, à condition que je serai son protecteur.

UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tête du lord Say, qui a vendu le duché du Maine.

CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été estropiée, et marcherait bientôt avec un bâton, si ma puissance ne la soutenait. Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait eunuque; et pis que tout cela, il sait parler français, et par conséquent c'est un traître.

STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!

CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français sont nos ennemis; cela posé, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi, peut-il être un bon conseiller ou non?

TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tête.

WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent rien, fondons sur eux avec l'armée du roi.

STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans toutes les villes, tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple, pendus à leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants. Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.

(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)

CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de montrer que vous êtes des hommes; c'est pour la liberté. Nous ne laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'épargnons que ceux qui seront mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, qui prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.

DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre nous.

CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en désordre. En avant, marche!