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Henriette

Chapter 11: X
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About This Book

A recently widowed woman faces public gossip and private mourning as society speculates about her future. The narrative alternates between ceremonial public scenes and intimate reveries in which she recalls youthful triumphs at court, the gradual estrangement of her marriage, and her devoted attention to an intellectually precocious son. Through portraits of social ritual, whispered judgments, and personal memory, the work traces the contrast between outer appearance and inner feeling, exploring themes of loss, dignity, maternal sacrifice, and the constraining codes of polite society.







VII


rès de la gare Montparnasse, ils entrèrent au restaurant Lavenue, qu'Armand connaissait un peu pour y avoir déjeuné avec des amis de l'École de Droit, et ils s'installèrent dans le prétendu jardin, qui n'est guère planté que de candélabres à gaz et de patères à chapeaux, mais où, ce jour-là, un acacia fleuri du voisinage répandait son parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un billet d'excuse dans la maison où il était invité, puis il commanda, ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut imposé par un maître d'hôtel plein d'autorité. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole Joinville ou le filet Rossini? Ils étaient assis l'un en face de l'autre, se dévorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent, et, dans les phrases les plus banales qu'ils échangeaient: «De l'eau, tout plein, je vous prie», ou «Encore un peu de poisson», il y avait du désir et de la tendresse.

Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble histoire. Non, bien sûr, elle n'avait pas été élevée dans du coton. Pourtant, quand elle était toute petite, la vie n'avait pas été trop dure. Son père,—un veuf,—bon ouvrier mécanicien, gagnait un assez gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et d'une vieille soeur à lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un jour, le pauvre homme était pris, déchiré dans un engrenage, mourait misérablement. Et la voilà toute seule avec sa tante, une femme de la campagne, qui n'avait pas d'état. L'ancien patron du père servait bien une petite pension à l'orpheline; la vieille femme faisait des ménages. Mais, tout de même, on avait été bien malheureux. L'enfant, qui venait de faire sa première communion, avait dû tout de suite entrer en apprentissage, quitter l'école, où, du reste, elle n'avait pas appris grand'chose.

—Oh! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines fautes que je fais... J'en ai honte!

Et elle disait les longues années de vache enragée, le pauvre petit luxe du ménage s'en allant pièce à pièce, la pendule si souvent mise au Mont-de-Piété pour acheter un pot-au-feu, les anxiétés périodiques à l'approche du terme. Par bonheur, elle était devenue assez vite très habile dans son métier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh! tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement s'améliorer encore. On avait parlé d'elle à Mme Paméla, la grande couturière, chez qui il y avait une place libre; et, dans peu de jours, demain peut-être, elle avait l'espoir d'entrer dans cette fameuse maison, où elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents francs par mois.

Armand l'écoutait, ému de pitié pour cette enfant qui avait déjà tant travaillé, tant souffert. A cette existence de privations, dont la jeune fille racontait les pires heures presque avec gaîté, il comparait son enfance si choyée et si facile. Il songeait que le louis dont il allait payer le dîner eût suffi jadis à Henriette et à sa tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent coeur, et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrière, en son langage pittoresque et plein de détails douloureux et vrais, lui révélait les vertus d'habitude et les résignations quotidiennes du bon peuple, si vaillant, si ingénieux dans sa misère.

Le jour tombait, quand on leur servit le café. Ils sortirent du restaurant. Les flammes blêmes du gaz s'allumaient sur le couchant rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement, avec un geste confiant et conjugal, il éprouva une sensation très douce.

Mais un cocher de Victoria, arrêtant son cheval au bord du trottoir, leur fit signe.

—La soirée est bien belle, dit l'étudiant. Si nous allions faire un tour au Bois?

—Oh! oui, s'écria joyeusement la grisette. C'est si bon de voir de vrais arbres!

Elle lui avoua qu'elle ne s'était pas promenée quatre fois dans sa vie, peut-être, en voiture découverte. Aussi elle s'en amusa d'abord beaucoup et bavarda comme une gamine.

La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En été, le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles allaient dîner, en respirant le «bon air», sur les fortifications.

—Mais, n'est-ce pas, disait-elle, tant qu'il y a des cloches à melons et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne?

Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages très laids, au Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussière, et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway! Mais, le soir, cela devait être charmant.

Ils arrivèrent, à la nuit close, au rond-point de l'Arc de Triomphe, et lorsque Henriette aperçut devant elle, sous le vaste ciel étoilé, la large et ténébreuse avenue de l'Impératrice, où d'innombrables lanternes de voitures glissaient comme d'énormes feux follets, elle poussa un long soupir d'admiration et se tut, émerveillée.

Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle la retirait, il craignit d'abord une résistance. Mais Henriette se déganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et, à ce premier contact, ils eurent un frisson de volupté. L'air fraîchissait, un souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le roulement de toutes les voitures en marche, où le trot rythmique des chevaux mettait une cadence confuse, les berçait mollement, et ils se sentaient emportés comme par un flot. Alors le jeune homme se pencha vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur: «Je vous aime!» Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le sien, tendre et pensif.

Henriette songeait. Cette heure était la plus exquise, mais aussi la plus grave de sa vie. Tout à l'heure, Armand la reconduirait jusqu'à sa maison, dans Vaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille tante n'était pas là; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir même, ou demain, ou plus tard,—qu'importe!—elle allait être à lui.

Hélas! elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce jeune homme, qu'elle jugeait à présent bien plus innocent qu'elle n'avait cru naguère, était épris d'elle, sans doute. Mais combien de temps l'aimerait-il? Elle n'avait à lui donner que sa jeunesse et son pauvre coeur. Certainement, il aurait bientôt honte d'une amie si simple, si «ordinaire». C'est seulement dans les contes de grand'mères que les princes Charmants épousent les Peau-d'Âne et les Cendrillons. Dût-elle même lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher à elle par un sentiment durable, malgré tout, il faudrait, tôt ou tard, se séparer.

C'était l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois belles années de folie avec un amant aux mains blanches, et puis, adieu pour toujours! Non! ce n'était pas sage, ce qu'elle faisait là. Un jour, elle serait quittée comme les autres, ses camarades d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes, les coquettes, étaient devenues de «vilaines femmes». Quelques-unes, plus raisonnables, avaient fini par se marier avec un homme de leur condition, un ouvrier vulgaire et mal embouché, qui faisait le lundi et, quelquefois, les battait.

Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destinée n'était-elle pas, après tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie à trimer! Heureuses celles qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal, quelques brèves joies dans leur avril, un gentil roman! Henriette devait même s'estimer une des plus favorisées; car, au moins, elle était jolie, assez jolie pour plaire à ce beau jeune homme qui lui serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou des paroles brûlantes. Comme tout la séduisait, comme tout flattait ses délicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant de riche, au teint mat et pur, à la voix caressante, aux élégantes attitudes!

Il ne se doutait pas qu'il fût à ce point désiré, le maladroit débutant, l'écolier d'amour, trop content déjà de toucher cette chair, de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui montait son désir était encore plus enivrée que lui. Elle aurait voulu l'embrasser, l'étreindre, le respirer comme un bouquet. Elle se contraignit longtemps; mais enfin, n'y tenant plus, après s'être assurée, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le défilé des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, et les deux amants, inaperçus dans la foule nocturne, échangèrent leur premier baiser sous la solennelle rêverie des étoiles.







VIII


e soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit.

Il revint du fond de Vaugirard, enivré de son premier triomphe d'amour, et, par la claire nuit de mai, ses pas victorieux éveillaient les échos des rues silencieuses.

L'inoubliable soirée! Il était encore, par le souvenir, confondu de son audace. Était-ce bien lui qui avait osé demander à Henriette de monter chez elle? Était-ce bien lui qu'elle avait guidé, en le tenant par la main, à travers l'escalier ténébreux?

Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles étaient pourtant bien pauvres, les deux chambres au quatrième étage. Bien laide, cette salle à manger exiguë, qu'encombraient un poêle à tuyau coudé, une table ronde, une machine à coudre et le lit-canapé, replié dans un coin, de la vieille tante absente. Bien misérable aussi, le réduit de la grisette, où deux images coloriées,—Gambetta et Garibaldi,—souvenir des opinions politiques du défunt père, faisaient bon ménage avec le crucifix de cuivre et le rameau de buis flétri, suspendus au-dessus de l'étroite couchette.

Mais, dans ce taudis de misère, Armand avait vu s'ouvrir pour lui un paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystère révélé, et il emportait dans ses vêtements, sur ses mains, dans sa barbe naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui, tout à l'heure, dans un charmant désordre, les yeux brillants de bonheur et de larmes, l'enlaçait sur le seuil pour le retenir un dernier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du départ.

Les amants s'étaient promis de se revoir le plus tôt possible. Mais Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle à l'avenir. En y consentant, elle avait même commis une grave imprudence. S'il ne s'était agi que d'elle, ah! mon Dieu, elle se serait pas mal moquée des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientôt revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis; et c'était une excellente femme, qu'elle respectait et à qui elle ne voulait pas faire de peine.

Armand devait donc, sans retard, se mettre en quête d'un abri pour ses amours. Par bonheur, sa bourse d'étudiant studieux et rangé était assez bien garnie; mais il n'en était pas moins embarrassé, dans son ignorance des ressources de Paris en pareille matière. Il prit le parti de s'adresser à l'un de ses camarades de l'École de Droit, nommé Théodore Verdier.

Cet aimable garçon, un peu plus âgé qu'Armand, avait l'habitude de le plaisanter sur ses moeurs austères, et parfois l'appelait en riant: «Mademoiselle Bernard». Il demeurait, lui aussi, chez ses parents. Mais c'était un fils trop chéri, à qui l'indulgence maternelle laissait toute liberté, et qui, naturellement, en abusait. Déjà répandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes, faisait des vers selon la dernière formule décadente, paraissait à Bullier le «jour chic», était même fameux dans plusieurs tavernes style Louis XIII où des femmes trop bruyantes servaient d'exécrable bière; et, quoiqu'il fût bien élevé et sût garder, quand il le fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord éveillé chez Mme Bernard des Vignes une méfiance instinctive, et souvent elle avait dit à son fils:

—Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais sujet.

Dès le lendemain de son aventure, Armand courut chez Théodore Verdier, et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrième rime en «erbe» pour un sonnet inflammatoire, destiné à rendre rêveuse une forte brune du nom de Flo,—abréviation de Florestine,—laquelle embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue Monsieur-le-Prince, décorée dans le goût japonais et fréquentée par un groupe de jeunes poètes symbolistes.

Théodore accueillit par un joyeux éclat de rire la demi-confidence que lui fit, en rougissant, son camarade.

—Bravo! «mademoiselle»! s'écria-t-il. Tous mes compliments!... Tu tombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernière maîtresse était précisément en puissance de jaloux, et si notre asile d'autrefois—quartier lointain, maison discrète—est encore disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir ça.

C'était une chambre assez vaste, propre, suffisamment meublée, où l'air et la lumière pénétraient par deux fenêtres donnant sur une des larges avenues qui environnent les Invalides, «une chambre d'officier supérieur», suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent affaire à des militaires. Sur le conseil de Théodore, Armand fit enlever de la muraille un affligeant «chromo» représentant M. Thiers désigné, par trois cents bras de députés, comme le libérateur du territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre plus intime et plus confortable, deux lampes, un tapis, quelques plantes vertes; puis, ayant payé le premier mois d'avance et après avoir remercié son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de s'être assuré de ce gîte.

La concierge lui remit la première lettre d'Henriette.

Bonne nouvelle! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle désirait chez Paméla, la grande couturière; elle y entrerait dès le lendemain, mardi.—Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle était bien contente aussi de n'avoir plus à reparaître chez Mme Bernard, car elle n'aurait pu revoir la mère d'Armand sans mourir de honte.—Si, à huit heures et demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand était libre, elle le rejoindrait sous les arcades de la rue de Rivoli, devant l'Hôtel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et de caresse qu'Armand lut avec un délicieux battement de coeur et sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indépendante et de l'écriture de nourrice.

Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mère ne s'étonnât point de le voir changer d'habitudes, il mentit, hélas! pour la première fois de sa vie, inventa le prétexte d'une conférence, d'une réunion d'étudiants; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous.

Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les élégantes. Mais, dès que le repas fut terminé,—les ouvrières étaient nourries,—elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et, filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme en rêve, vers leur nid d'amour.

Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les soirs et ils vécurent des heures enchantées.

Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les rêves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise. Elle était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque, quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans le sang et vous enveloppe le coeur. Tout émouvait l'étudiant, tout le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de généreuse pitié, pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie.

Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse faculté de ne vivre que pour l'heure présente, avec cette insouciance pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour, l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant, elle en jouissait éperdument, de ce bonheur. Et il était tel que, parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile.

Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté, et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire, quand elle avait lâché un «mon chéri», ou même un «mon trésor», qui sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle avait si peur de n'être pas assez «comme il faut» pour lui! Malgré la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main d'aristocrate; elle la considérait longuement, avec la sensation de toucher quelque chose de très rare, d'extraordinaire, et elle finissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un délicat, un respectueux baiser.

Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie, l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la protéger.

Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eût pour milieu et pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient leurs légions étincelantes.

Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille, quel silence! Enlacés, marchant à pas très lents, délicieusement las, les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les hauts édifices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant ses fleurs de lumière, poussaient en même temps qu'eux un immense soupir de joie et de volupté.







IX


'est à ce beau rêve qu'Armand venait d'être brusquement arraché.

Sa mère savait tout, sa mère admirable, qu'il aimait de tout son coeur, mais dont il connaissait bien le caractère jaloux, les sentiments despotiques et passionnés. Il eut la prévision que ce serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir.

En effet, la lutte s'engagea tout de suite.

Un peu avant l'heure du dîner, Armand, selon son habitude, alla rejoindre sa mère dans son boudoir. Il y entra, pour la première fois, ce jour-là, les yeux baissés, le front lourd, le coeur plein d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit Mme Bernard assise à sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revécut, dans un éclair d'imagination et de mémoire, toute son heureuse enfance; et, ne pouvant supporter l'idée qu'il y avait un obstacle, un rempart entre sa mère et lui, et qu'il n'était plus le fils unique et bien aimé d'autrefois, il s'élança vers elle, les bras tendus, les mains tremblantes, avec un regard qui demandait pardon.

Mais elle l'arrêta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta un «non, je t'en prie», qui rappela le jeune homme à la douloureuse réalité et lui glaça le sang dans les veines.

Le domestique ayant annoncé que le dîner était servi, ils passèrent dans la salle à manger et se mirent silencieusement à table.

Ce repas du soir avait toujours été pour eux un bon moment. Ils y parlaient des menus faits du jour, faisaient des projets pour le lendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce jour-là, deux convives invisibles, la colère et la honte, avaient pris place à la table de famille. Le fils et la mère touchèrent à peine aux plats qu'on leur servit, et ne s'adressèrent pas une parole.

Ils revinrent au boudoir, où deux lampes, allumées trop tôt, brillaient faiblement dans le crépuscule triste des longs jours; et quand le domestique, après avoir servi le café, les eut laissés seuls, Mme Bernard rompit brusquement le silence et dit à son fils, d'une voix amère:

—Tu vas, ce soir, à ta conférence, n'est-ce pas?

Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble:

—Ma mère!...

Alors, Mme Bernard éclata.

—Va, s'écria-t-elle en tremblant d'indignation, va retrouver ta maîtresse! Désormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car tu m'as menti, tu m'as indignement trompée! Ah! cela commence bien, tes amours! Cette fille t'a déjà fait commettre une bassesse. Je frémis en me demandant ce que cette malheureuse fera de toi, et jusqu'où elle pourra te mener. Va la retrouver, mon garçon. Je ne te retiens pas.

Mais elle s'interrompit en entendant son fils qui sanglotait.

—Tu pleures! dit-elle d'une voix plus douce.

Il se jeta à ses pieds, lui couvrit les mains de baisers et de larmes.

—Pardonne-moi, ma mère chérie, murmura-t-il. Pardonne-moi, maman, de te faire de la peine... Mais, si tu savais!... Je l'aime!...

Ce mot arrêta net, chez Mme Bernard, l'attendrissement qui commençait à la gagner.

—Tu l'aimes! dit-elle,—et son accent vibrait d'une farouche ironie,—tu aimes ma couturière! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas sérieux. Tu es fou!... J'avais espéré, oui, j'avais eu la niaiserie de croire que tu passerais purement et fièrement ta première jeunesse, jusqu'au jour où je t'aurais marié à quelque belle jeune fille. Cela, c'était mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement. Pourtant, je n'étais pas déraisonnable. J'étais prête à comprendre, à excuser un entraînement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans, je le sais bien... Mais toi! toi! suivre le premier jupon venu! Faire attention à cette ouvrière, si commune, à peine jolie! Vraiment, je t'aurais cru plus dégoûté!... En voilà assez! Je compromettrais ma dignité de mère et d'honnête femme à parler plus longtemps d'une telle turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur ce sujet. J'ai même eu tort de m'emporter, de te faire des reproches. Laisse-moi espérer que tu ne tarderas pas à t'en adresser toi-même, et de plus sévères que les miens... Une drôlesse pour qui j'ai eu de la bonté! Une misérable petite intrigante que j'avais protégée, attirée chez moi, et qui débauche mon fils!... Non! Armand, ce n'est pas sérieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientôt, demain peut-être, quand tu auras un peu réfléchi, quand ton détestable caprice aura passé, tu rougiras d'avoir osé me dire que tu aimais cette fille!

Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme! Comme elle avait tort d'offenser son fils dans son amour! Déjà, il n'était plus à ses genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de petit enfant. Tout frémissant, il s'était relevé, et, respectueux, mais les yeux secs, la voix enrouée:

—Je t'en supplie, ma mère, lui disait-il, ne parle plus ainsi! Tu ne connais pas la pauvre fille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque je ne puis la défendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je suis le premier...

Mais il ne put achever sa phrase. Mme Bernard venait d'éclater d'un rire insultant, épouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille, hautaine, impérieuse, le regard noir et méchant:

—Plus un mot là-dessus, ordonna-t-elle, entendez-vous, mon fils?—Et ce «vous», qu'elle lui disait pour la première fois, frappa le jeune homme comme un coup de couteau.—Plus un mot là-dessus! Je vois que vous êtes encore plus dupé, plus aveuglé que je ne supposais. Gardez pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais être en retard.

Et laissant Armand prostré de douleur, Mme Bernard s'enfuit dans sa chambre à coucher.

Elle y resta assez longtemps, dans les ténèbres. Elle sentait monter, gronder, dans son coeur et dans son cerveau, un soulèvement de colère, une tempête de haine contre cette Henriette, contre cette femme de rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de son fils. A présent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de l'ouvrière, son air de réserve, sa grâce naturelle. Non! cette petite n'était ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, être aimée. Cette pensée remplissait de rage la mère au coeur exigeant, la veuve autrefois dédaignée par son mari. Elle détestait Henriette comme une ennemie, comme une rivale.

Alors, pendant quelques instants, Mme Bernard des Vignes, la femme pieuse et bien élevée, qui avait vécu dans le monde et brillé jadis à la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartène, la fille du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le sang brûlé de rancune et prompt à la vendetta. Si, par impossible, elle avait vu paraître à ses yeux, en ce moment, la maîtresse de son fils, elle se serait jetée sur elle comme une bête furieuse; et lui aurait balafré le visage d'une croix au stylet.

Ce désir affreux la réveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le chassa avec horreur, eut dégoût et pitié d'elle-même. Puis elle pensa tout à coup à son fils avec une soudaine indulgence, une faiblesse toute maternelle. Elle avait été trop sévère. Il faut que jeunesse se passe. Son Armand était bon, l'aimait, malgré tout. Quand même il aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer. D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand eût été le premier amant de cette fille. Une ouvrière en journées, allant où elle veut, sortant quand elle veut! A Paris! Allons donc! Son fils se lasserait vite d'une pareille liaison. Les goûts, les habitudes de cette faubourienne le choqueraient tôt ou tard.

Qui sait? C'est peut-être déjà fait. Et puis, n'est-il pas capable de sacrifier ce caprice au repos de sa mère? Mais oui, cent fois oui! Peut-être y songe-t-il déjà? Peut-être, tandis qu'elle se désole, est-il encore là, à deux pas d'elle, dévoré de regrets, le pauvre enfant! et prêt à promettre, à jurer que c'est bien fini?

Grisée de cette subite espérance, elle retourne, elle court à son boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant les journaux du soir:

—Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, espérant qu'on lui dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa chambre.

—Oui, madame, lui répond la voix froide du laquais. Monsieur Armand est sorti, il y a un quart d'heure.

Profondément découragée, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble—et c'est une sensation presque physiquement douloureuse—que quelque chose s'est écroulé et brisé dans son coeur. Sur le panneau, devant elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi donc lui passe-t-il par la tête, le prélude de cette valse de Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des Tuileries?...

Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser à autre chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait tressaillir.

Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, où il commande une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé général, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les Pavillons-Noirs.

M. de Voris! Comme elle a été dure pour ce noble soldat, pour ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché de son coeur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce climat meurtrier, dans cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Un de ces jours,—oh! c'est affreux!—elle apprendra que ce héros qui l'a tant aimée est mort là-bas dans les fétides marécages, lentement consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est elle qui a désespéré M. de Voris, pour se dévouer toute à ce fils ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.

Ah! cruel enfant!

Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure, le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie. Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel murmure. Et Mme Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure, quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes.

Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé!







X


es jours, des semaines ont passé, et la douloureuse situation reste le même entre Mme Bernard et Armand.

En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu revenir vers elle, les bras ouverts, elle n'a pas eu le coeur de le repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne peut se défendre d'un frisson de répugnance au contact des lèvres de son fils, pourtant si fraîches sous la barbe légère. Elle croit y trouver, elle y trouve le goût des caresses de «l'autre», de cette femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne pas s'essuyer la figure. Quant à lui, lorsqu'il embrasse sa mère, il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce pâle visage, sur cette joue insensible qu'on lui présente d'un air contraint, presque résigné.

Mme Bernard ne parle plus à son fils de sa liaison. Elle ne prononce jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fierté maternelle? Par politique aussi, peut-être. Elle craint d'irriter le jeune homme, d'augmenter encore la désunion qui s'est mise entre eux; elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense qu'à cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de sa mère il soupçonne un double sens, une allusion, croit découvrir une plainte ou une ironie.

Un moment est surtout pénible. C'est le soir, après le dîner, à cette même heure où ils ont eu leur première explication. Mme Bernard s'assied à son éternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de son ouvrage, elle dit à Armand d'une voix étouffée, où il y a de la crainte et de la prière:

—Tu sors?...

Le plus souvent, il répond doucement:

—Non, maman.

Car il a espacé ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce courage. Il a donné pour raison à son humble amie, qui consent à tout, accepte tout, les études de droit négligées depuis quelque temps à cause d'elle, un examen à préparer. Mais Mme Bernard semble ne savoir aucun gré à son fils de cette concession, qu'il juge héroïque cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au logis.

D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire, ils échangent des paroles quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine même, que cet entretien d'où la confiance est bannie.

Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire:

—Adieu, maman, je vais travailler.

Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans sa chambre.

Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable question: «Tu sors?» il est obligé de répondre: «Oui». Sa mère pousse alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais fils.

Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au rendez-vous, dès qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous les arcades et souriant de loin,—ah! il faut bien le dire,—tout était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa mère. Mais deux amants vraiment épris peuvent-ils garder longtemps un secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le coeur trop gros, il confia tout à Henriette.

Elle fut consternée. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante, cette belle dame aux yeux sévères, qu'elle avait offensée, après tout, et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils à l'obéissance et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgré tous les obstacles. Néanmoins, il ne parlait jamais de sa mère qu'avec une grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le décider à une rupture. A cette pensée, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on éteignait le soleil!

Cependant elle cachait ses craintes, s'efforçait de ne jamais montrer à son amant qu'un visage joyeux. Puis, il était si bon, si aimant. Peu à peu, elle se rassura. Enfin, une épreuve décisive—l'absence—lui permit de mesurer l'étendue de son pouvoir sur le coeur d'Armand.

On était au commencement du mois d'août. L'étudiant venait de subir avec succès son deuxième examen de droit, et l'époque était venue où Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans, aller passer trois mois aux Trembleaux, propriété considérable qu'ils possédaient dans la Mayenne.

Les deux femmes attendaient avec anxiété l'heure de cette séparation. C'était pour la mère un motif d'espérance, pour la maîtresse un sujet d'inquiétude.

—S'il l'oubliait? songeait l'une, dans une minute de sombre joie.

—S'il m'oubliait? se disait l'autre, le coeur soudain gonflé d'un sanglot.

Armand avait doucement préparé Henriette à ce départ. C'était aussi cruel, aussi dur pour lui que pour sa maîtresse de renoncer aux haltes délicieuses dans le réduit d'amour, aux chères promenades à deux dans l'hospitalière bonté des nuits d'étoiles. Et comme il serait long, cet exil! Mais le fils soumis ne pouvait se dispenser d'accompagner sa mère, et, après une soirée d'adieux où furent échangées d'ardentes promesses et versées de bien douces larmes, il dut partir.

Oh! comme elle s'ennuie, comme elle est triste, la pauvre Henriette, dans ce Paris sec et brûlé de la canicule, aux rues presque vides, aux maisons muettes et aveugles! Qu'elle est monotone, qu'elle est fastidieuse, cette interminable journée de travail dans l'atelier à l'atmosphère de bain russe, où les ouvrières en sueur chantonnent ensemble, à demi-voix, une bête et traînarde romance de café-concert! Aujourd'hui pourtant, la grisette n'a plus hâte de s'en aller, après le repas du soir. Personne ne l'attend sous les arcades. Où donc est son «chéri», à présent? Que fait-il? Pense-t-il à elle? Pour regagner sa demeure, elle prend encore par le plus long, par le chemin qu'elle suivait au bras d'Armand, par leur chemin. Mais il a perdu tout son charme. Elle les trouvait si beaux, naguère, dans le soleil couchant, le décor triomphal de la place de la Concorde, le grand fleuve coulant sous le pont monumental, la vaste esplanade dominée par le gigantesque casque d'or des Invalides! Ce n'est plus qu'une fatigue pour elle, maintenant, ce long chemin à faire.

A la nuit tombante, elle passe devant la maison où elle a vécu les seules belles heures de son existence. Elle s'arrête un instant, lève les yeux sur les volets fermés de leur chambre. Ah! les âmes du Purgatoire doivent avoir ce regard-là devant la porte close du Paradis! Il lui semble qu'il y a une éternité qu'Armand est parti, et cependant—oui, elle compte sur ses doigts—cela fait seulement huit jours. Quand remonteront-ils encore tous deux, en s'embrassant, l'escalier obscur? Quand s'enfermeront-ils à double tour dans «la chambre de l'officier supérieur», comme le disait Armand par plaisanterie, en répétant le mot de la logeuse? Quand reverra-t-elle le meuble de velours rouge, revêtu d'ornements au crochet, et le Galilée de la pendule qui indique une sphère terrestre de son doigt de zinc doré? Quand reconnaîtra-t-elle, sur la muraille, dans leurs cadres piqués des mouches, la Veille d'Austerlitz et les Adieux de Fontainebleau?

Puis, comme les becs de gaz s'allument, elle se remet en marche. Parfois, un jeune lieutenant en bourgeois, qui vient du côté de l'École militaire et descend dans Paris en quête d'amour, ralentit le pas en croisant cette gentille Parisienne; mais, quand il voit ses yeux si tristes, il passe outre, sans tenter l'aventure. Et Henriette continue son chemin par les avenues désertes, où le souffle chaud du vent d'orage fait courir et voltiger autour d'elle les premières feuilles sèches, les feuilles mortes si mélancoliques du précoce automne de Paris.

Elle s'étiolerait, elle finirait par tomber malade de chagrin, si, toutes les semaines, elle ne recevait une lettre d'Armand. Il ne peut la lui adresser chez elle, à cause de la vieille tante. Mais, chaque dimanche, Henriette, qui est libre ce jour-là, court chercher sa lettre, sa chère lettre, à la poste restante, devant le Petit-Luxembourg, et va bien vite la lire dans le jardin. Ah! les calicots endimanchés qui se promènent de ce côté-là peuvent se montrer en riant cette jolie fille, absorbée dans sa lecture. Henriette se soucie bien d'eux! Marchant lentement sous les marronniers à demi dépouillés, le long des terrasses florentines, devant des reines de marbre, elle lit, elle relit vingt fois les quatre pages où l'absent bien aimé a répandu toutes ses tendresses. C'est son soutien, son viatique, à la pauvre fille, cette lettre dont chaque mot lui caresse le coeur. Elle la gardera dans son corset toute la semaine, et la relira, chaque soir, avant de s'endormir.

La grosse affaire, par exemple, c'est de répondre. Du Luxembourg, Henriette retourne chez elle, et, dans l'après-midi, pendant que la tante est aux vêpres, elle s'installe sur un coin de la table à manger, dispose le papier, la petite bouteille d'encre, choisit une plume neuve, la mouille entre ses lèvres, puis tombe dans une rêverie et ne sait que dire. Elle n'a plus tant de honte, à présent, de sa grosse écriture et de ses fautes d'orthographe. Armand lui a dit tant de fois qu'il les aimait, qu'il aimait tout ce qui venait d'elle! Mais, comme lui, elle ne saura jamais inventer ces jolis mots, ces mignonnes façons de dire: «Je t'aime!» Aussi les premières lignes de sa réponse sont toujours maladroites, embarrassées. Mais bientôt elle se laisse entraîner par son sentiment, elle écrit à son amoureux comme s'il était là, comme si elle lui parlait; et alors, au hasard de la plume, sans s'en douter, elle rencontre de saisissantes images, de charmantes trouvailles de style. Ainsi,—un jour qu'elle veut rassurer Armand, qui, presque jaloux dans son exil, lui a demandé avec inquiétude: «Es-tu vraiment bien à moi?»—elle répond, éloquente de passion: «Je suis à toi, mon bien-aimé, comme un couteau que tu aurais dans ta poche, bon pour tuer un homme ou pour éplucher un fruit».

Comme elle serait heureuse, si elle savait à quel point, là-bas, aux Trembleaux, Armand languit et souffre d'être privé d'elle! Car le fidèle enfant, lui aussi, compte les journées et les heures. C'est à cause d'Henriette qu'il s'isole, qu'il refuse autant que possible d'aller aux fêtes des châteaux voisins, où sa mère voudrait qu'il parût. C'est avec le souvenir de sa chère petite amie qu'il s'enferme dans la vieille bibliothèque et marche de long en large devant les rayons poudreux, ou qu'il erre, pendant des après-midi entières, sous les hêtres solennels du grand parc. C'est parce que Henriette est loin qu'il n'aime plus ce beau paysage et cet ancien logis, qui lui rappellent pourtant les plus doux souvenirs de son enfance; c'est parce que Henriette est absente que le gracieux château de la Renaissance, dont l'élégante façade se mire dans un étang où nagent deux cygnes, semble à Armand lugubre et morne comme une prison ceinte de fossés.

Quant à Mme Bernard des Vignes, elle est toujours malheureuse et troublée. Armand est pour elle plein d'égards, mais elle sent qu'il pense toujours à sa maîtresse, que cette séparation n'a rien changé à l'état de son coeur, que l'ennemie n'est pas vaincue. La mère jalouse en est désespérée. Plusieurs fois, en causant avec son fils, elle a essayé d'aborder de nouveau ce pénible sujet, d'y faire au moins allusion. Mais Armand s'est alors enfermé dans un silence respectueux et sournois, a seulement rougi et baissé les yeux.

Cependant septembre a rempli les vergers de fruits mûrs. Les raisins se sont dorés sur les treilles. Octobre arrive avec ses brumes matinales. Il passe, il s'écoule. Déjà les arbres ont des feuilles jaunes. Puis, un matin, voici les pluies de la Toussaint, les pluies d'automne, lourdes et froides.

Mme Bernard n'a plus de raisons à donner à son fils pour le retenir davantage à la campagne. Les cours de l'École de Droit vont rouvrir. Il faut revenir à Paris, rentrer dans l'appartement du quai Malaquais.

Et, dès le lendemain du retour, la lutte sourde recommence.

On vient de se lever de table; Mme Bernard s'assied à sa tapisserie.

—Tu sors?

—Oui, maman.

Son fils est toujours l'amant de cette Henriette!... Oh! comme elle la hait!