WeRead Powered by ReaderPub
Hernani cover

Hernani

Chapter 17: SCÈNE IV.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A Romantic five-act drama written in elevated, poetic diction that traces a fraught love triangle and the clash between personal honor and political power. Intense private scenes alternate with public confrontations, where oaths, duels, disguise, and rival claims to authority escalate tensions. Hidden loyalties and contested identities complicate allegiance, while passion, revenge, and the demands of social rank drive decisions. The action builds to an inevitable, violent conclusion that emphasizes themes of fidelity, liberty, sacrifice, and the tragic costs of uncompromising pride.

SCÈNE PREMIÈRE.

DON CARLOS, DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, COMTE DE MONTEREY, DON MATIAS CENTURION, MARQUIS D'ALMUÑAN, DON RICARDO DE ROXAS, SEIGNEUR DE CASAPALMA.

Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête, chapeaux rabattus[2], enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord inférieur.

DON CARLOS (examinant le balcon).
    Voilà bien le balcon, la porte… Mon sang bout.

Montrant la fenêtre qui n'est pas éclairée.
    Pas de lumière encor!

Il promène ses yeux sur les autres croisées éclairées.
    Des lumières partout
    Où je n'en voudrais pas, hors à cette fenêtre
    Où j'en voudrais!

DON SANCHO.
    Seigneur, reparlons de ce traître.
    Et vous l'avez laissé partir!

DON CARLOS.
    Comme tu dis.

DON MATIAS.
    Et peut-être c'était le major des bandits!

DON CARLOS.
    Qu'il en soit le major ou bien le capitaine,
    Jamais roi couronné n'eut mine plus hautaine.

DON SANCHO.
    Son nom, seigneur?

DON CARLOS (les yeux fixés sur la fenêtre).
    Mufioz… Fernan…

Avec le geste d'un homme qui se rappelle tout à coup.
    Un nom en i.

DON SANCHO.
    Hernani, peut-être?

DON CARLOS.
    Oui.

DON SANCHO.
    C'est lui!

DON MATIAS.
    C'est Hernani?
    Le chef!

DON SANCHO (au roi).
    De ses propos vous reste-t-il mémoire?

DON CARLOS (qui ne quitte pas la fenêtre des yeux).
    Hé! je n'entendais rien dans leur maudite armoire!

DON SANCHO.
    Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez?

Don Carlos se tourne gravement et le regarde en face.

DON CARLOS.
    Comte de Monterey, vous me questionnez.

Les deux seigneurs reculent et se taisent.
    Et d'ailleurs ce n'est point le souci qui m'arrête.
    J'en veux à sa maîtresse[3] et non point à sa tête.
    J'en suis amoureux fou! Les yeux noirs les plus beaux,
    Mes amis! deux miroirs! deux rayons! deux flambeaux!
    Je n'ai rien entendu de toute leur histoire
    Que ces trois mots: Demain, venez à la nuit noire!
    Mais c'est l'essentiel. Est-ce pas excellent?
    Pendant que ce bandit, à mine de galant,
    S'attarde à quelque meurtre, à creuser quelque tombe,
    Je viens tout doucement dénicher sa colombe.

DON RICARDO.
    Altesse, il eût fallu, pour compléter le tour,
    Dénicher la colombe en tuant le vautour.

DON CARLOS (à don Ricardo).
    Comte! un digne conseil! vous avez la main prompte!

DON RICARDO (s'inclinant profondément).
    Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte?

DON SANCHO (vivement).
    C'est méprise!

DON RICARDO (à don Sancho).
    Le roi m'a nommé comte.

DON CARLOS.
    Assez!
    Bien.

A Ricardo.
    J'ai laissé tomber ce titre. Ramassez.

DON RIARCDO (s'inclinant de nouveau).
    Merci, seigneur!

DON SANCHO (à don Matias).
    Beau comte! un comte de surprise.

Le roi se promène au fond, examinant avec impatience les fenêtres éclairées. Les deux seigneurs causent sur le devant.

DON MATIAS (à don Sancho).
    Mais que fera le roi, la belle une fois prise?

DON SANCHO (regardant Ricardo de travers).
    Il la fera comtesse, et puis dame d'honneur.
    Puis, qu'il en ait un fils[4], il sera roi.

DON MATIAS.
    Seigneur,
    Allons donc! un bâtard! Comte, fût-on altesse[5],
    On ne saurait tirer un roi d'une comtesse!

DON SANCHO.
    Il la fera marquise, alors, mon cher marquis.

DON MATIAS.
    On garde les bâtards pour les pays conquis.
    On les fait vice-rois. C'est à cela qu'ils servent.

Don Carlos revient.

DON CARLOS (regardant avec colère toutes les fenêtres éclairées).
    Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent?
    Enfin! en voilà deux qui s'éteignent! allons!
    Messieurs, que les instants de l'attente sont longs!
    Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse?

DON SANCHO.
    C'est ce que nous disons[6] souvent chez votre altesse.

DON CARLOS.
    Cependant que[7] chez vous mon peuple[8] le redit.

La dernière fenêtre éclairée s'éteint.
    —La dernière est éteinte!

Tourné vers le balcon de doña Sol toujours noir.
    O vitrage maudit!
    Quand t'éclaireras-tu?—Cette nuit est bien sombre.
    Doña Sol, viens briller comme un astre dans l'ombre!

A don Ricardo.
    Est-il minuit?

DON RICARDO.
    Minuit bientôt.

DON CARLOS.
    Il faut finir
    Pourtant! A tout moment l'autre peut survenir.

La fenêtre de doña Sol s'éclaire. On voit son ombre se dessiner sur
les vitraux lumineux
.
    Mes amis! un flambeau! son ombre à la fenêtre!
    Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître.
    Hâtons-nous! faisons-lui le signal qu'elle attend.
    Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant,
    Mes amis, vous allez la voir!—Mais notre nombre
    Va l'effrayer peut-être… Allez tous trois dans l'ombre
    Là-bas, épier l'autre. Amis, partageons-nous
    Les deux amants. Tenez, à moi la dame, à vous
    Le brigand.

DON RICARDO.
    Grand merci!

DON CARLOS.
    S'il vient, de l'embuscade
    Sortez vite, et poussez au drôle une estocade[9].
    Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès[10],
    J'emporterai la belle, et nous rirons après,
    N'allez pas cependant le tuer! c'est un brave
    Après tout, et la mort d'un homme est chose grave.

Les deux seigneurs s'inclinent et sortent. Don Carlos les laisse s'éloigner, puis frappe des mains à deux reprises. A la deuxième fois la fenêtre s'ouvre, et dama Sol paraît sur le balcon.

SCÈNE II.

DON CARLOS, DOÑA SOL.

DOÑA SOL (au balcon).
    Est-ce vous, Hernani?

DON CARLOS (à part).
    Diable! Ne parlons pas!

Il frappe de nouveau des mains.

DOÑA SOL.
    Je descends.

Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après, la petite porte s'ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, sa mante sur les épaules.

DOÑA SOL.
    Hernani!

Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s'avance précipitamment vers elle.

DOÑA SOL (laissant tomber sa lampe).
    Dieu! ce n'est point son pas!

Elle veut rentrer. Don Carlos court à elle et la retient par le bras.

DON CARLOS.
    Doña Sol!

DOÑA SOL.
    Ce n'est point sa voix! Ah! malheureuse!

DON CARLOS.
    Eh! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse?
    C'est toujours un amant, et c'est un amant roi!

DOÑA SOL.
    Le roi!

DON CARLOS.
    Souhaite, ordonne, un royaume est à toi!
    Car celui dont tu veux briser la douce entrave,
    C'est le roi ton seigneur, c'est Carlos ton esclave!

DOÑA SOL (cherchant à se dégager de ses bras).
    Au secours, Hernani!

DON CARLOS.
    Le juste et digne effroi!
    Ce n'est pas ton bandit qui te tient, c'est le roi.

DOÑA SOL.
    Non. Le bandit, c'est vous! N'avez-vous pas de honte?
    Ah! pour vous à la face une rougeur me monte.
    Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit[11]?
    Venir ravir de force une femme la nuit!
    Que mon bandit vaut mieux cent fois! Roi, je proclame
    Que, si l'homme naissait où le place son âme,
    Si Dieu faisait le rang à la hauteur du coeur,
    Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur!

DON CARLOS (essayant de l'attirer).
    Madame…

DOÑA SOL.
    Oubliez-vous que mon père était comte?

DON CARLOS.
    Je vous ferai duchesse.

DOÑA SOL (le repoussant).
    Allez! c'est une honte!

Elle recule de quelques pas.
    Il ne peut être rien entre nous, don Carlos.
    Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots.
    Moi je suis fille noble, et de ce sang jalouse.
    Trop pour la concubine, et trop peu pour l'épouse!

DON CARLOS.
    Princesse?

DOÑA SOL.
    Roi Carlos, à des filles de rien
    Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien,
    Si vous m'osez traiter d'une façon infâme,
    Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme.

DON CARLOS.
    Eh bien, partagez donc et mon trône et mon nom.
    Venez. Vous serez reine, impératrice!…

DOÑA SOL.
    Non.
    C'est un leurre. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise,
    S'agît-il pas de vous, s'il faut que je le dise,
    J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,
    Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,
    Ayant faim, avant soif, fuyant toute l'année,
    Partageant jour à jour sa pauvre destinée,
    Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,
    Que d'être impératrice avec un empereur!

DON CARLOS.
    Que cet homme est heureux!

DOÑA SOL.
    Quoi! pauvre, proscrit même!

DON CARLOS.
    Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puis qu'on l'aime!
    Moi, je suis seul! Un ange accompagne ses pas!
    —Donc vous me haïssez?

DOÑA SOL.
    Je ne vous aime pas.

DON CARLOS (la saisissant avec violence).
    Eh bien, que vous m'aimiez ou non, cela n'importe!
    Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte.
    Vous viendrez! je vous veux! Pardieu, nous verrons bien
    Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien!

DOÑA SOL (se débattant).
    Seigneur! oh! par pitié!—Quoi! vous êtes altesse,
    Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse,
    Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour
    Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour.
    Mais mon proscrit, qu'a-t-il reçu du ciel avare?
    Ah! vous avez Castille, Aragon et Navarre[12],
    Et Murcie[13], et Léon, dix royaumes encor,
    Et les Flamands[14], et l'Inde[15] avec les mines d'or!
    Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,
    Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche!
    Et, quand vous avez tout, voudrez-vous, vous le roi,
    Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi?

Elle se jette à ses genoux. Il cherche à l'entraîner.

DON CARLOS.
    Viens! Je n'écoute rien. Viens! Si tu m'accompagnes,
    Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes.
    Dis, lesquelles veux-tu? Choisis!

Elle se débat dans ses bras.

DOÑA SOL.
    Pour mon honneur,
    Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur!

Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.
    Avancez maintenant! faites un pas!

DON CARLOS.
    La belle!
    Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle!

Il veut faire un pas. Elle lève le poignard.

DOÑA SOL.
    Pour un pas, je vous tue, et me tue.

Il recule encore. Elle se détourne et crie avec force
    Hernani! Hernani!

DON CARLOS.
    Taisez-vous!

DOÑA SOL (le poignard levé).
    Un pas! tout est fini.

DON CARLOS.
    Madame! à cet excès ma douceur est réduite.
    J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite…

HERNANI (surgissant tout à coup derrière lui).
    Vous en oubliez un[16]!

Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui dans l'ombre, les bras croisés sous le long manteau qui l'enveloppe, et le large bord de son chapeau relevé. Doña Sol pousse un cri, court à Hernani et l'entoure de ses bras.

SCENE III.

DON CARLOS, DOÑA SOL, HERNANI.

HERNANI (immobile, les bras toujours croisés, et ses yeux étincelants
fixés sur le roi
).
    Ah! le ciel m'est témoin
    Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin!

DOÑA SOL.
    Hernani, sauvez-moi de lui!

HERNANI.
    Soyez tranquille,
    Mon amour!

DON CARLOS.
    Que font donc mes amis par la ville?
    Avoir laissé passer ce chef de bohémiens!

Appelant.
    Monterey!

HERNANI.
    Vos amis sont au pouvoir des miens.
    Et ne réclamez pas leur épée impuissante,
    Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante.
    Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi
    Vidons entre nous deux notre querelle ici.
    Quoi! vous portiez la main sur cette jeune fille!
    C'était d'un imprudent, seigneur roi de Castille,
    Et d'un lâche!

DON CARLOS (souriant avec dédain).
    Seigneur bandit, de vous à moi
    Pas de reproche!

HERNANI.
    Il raille! Oh! je ne suis pas roi;
    Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille;
    Ma colère va haut et me monte à sa taille[17],
    Et, prenez garde, on craint, quand on me fait affront,
    Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front!
    Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.

Il lui saisit le bras.
    Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure?
    Écoutez. Votre père a fait mourir le mien,
    Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,
    Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme,
    Je vous hais, je vous hais,—oui, je te hais dans l'âme![18]

DON CARLOS.
    C'est bien.

HERNANI.
    Ce soir pourtant ma haine était bien loin.
    Je n'avais qu'un désir, qu'une ardeur, qu'un besoin,
    Doña Sol!—Plein d'amour, j'accourais… Sur mon âme!
    Je vous trouve essayant contre elle un rapt infâme!
    Quoi! vous que j'oubliais, sur ma route placé!
    Seigneur, je vous le dis, vous êtes insensé!
    Don Carlos, te voilà pris dans ton propre piège.
    Ni fuite, ni secours! je te tiens et t'assiège!
    Seul, entouré partout d'ennemis acharnés,
    Que vas-tu faire?

DON CARLOS (fièrement).
    Allons! vous me questionnez!

HERNANI.
    Va, va, je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe.
    Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe.
    Tu ne seras touché par un autre que moi.
    Défends-toi donc.

Il tire son épée.

DON CARLOS.
    Je suis votre seigneur le roi.
    Frappez. Mais pas de duel.

HERNANI.
    Seigneur, qu'il te souvienne
    Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne.

DON CARLOS.
    Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom,
    Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon[19],
    Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.

HERNANI.
    Peut-être.

DON CARLOS.
    Pas de duel. Assassinez-moi. Faites.

HERNANI.
    Crois-tu donc que les rois à moi[20] me sont sacrés?
    Çà[21], te défendras-tu?

DON CARLOS.
    Vous m'assassinerez!

Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d'aigle sur lui.
    Ah! vous croyez, bandits, que vos brigades viles
    Pourront impunément s'épandre dans les villes?
    Que teints de sang, chargés de meurtres, malheureux!
    Vous pourrez après tout faire les généreux,
    Et que nous daignerons, nous, victimes trompées,
    Ennoblir vos poignards du choc de nos épées?
    Non, le crime vous tient. Partout vous le traînez.
    Nous, des duels avec vous! arrière! assassinez.

Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pavé.

HERNANI.
    Va-t'en donc!

Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur.
    Nous aurons des rencontres meilleures.
    Va-t'en.

DON CARLOS.
    C'est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures
    Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal.
    Mon premier soin sera de mander le fiscal[22].
    A-t-on fait mettre à prix votre tête?

HERNANI.
    Oui.

DON CARLOS.
    Mon maître,
    Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître.
    Je vous en avertis, partout je vous poursuis.
    Je vous fais mettre au ban du royaume[23].

HERNANI.
    J'y suis
    Déjà.

DON CARLOS.
    Bien.

HERNANI.
    Mais la France est auprès de l'Espagne.
    C'est un port[24].

DON CARLOS.
    Je vais être empereur d'Allemagne.
    Je vous fais mettre au ban de l'empire.

HERNANI.
    A ton gré.
    J'ai le reste du monde où je te braverai.
    Il est plus d'un asile où ta puissance tombe[25].

DON CARLOS.
    Et quand j'aurai le monde?

HERNANI.
    Alors j'aurai la tombe.

DON CARLOS.
    Je saurai déjouer vos complots insolents.

HERNANI.
    La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents,
    Mais elle vient.

DON CARLOS (riant à demi, avec dédain).
    Toucher à la dame qu'adore
    Ce bandit!

HERNANI (dont les yeux se rallument).
    Songes-tu que je te tiens encore?
    Ne me rappelle pas, futur césar romain,
    Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main,
    Et que si je serrais cette main trop loyale
    J'écraserais dans l'oeuf ton aigle impériale!

DON CARLOS.
    Faites.

HERNANI.
    Va-t'en! va-t'en!

Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi.
    Fuis, et prends ce manteau.
    Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.

Le roi s'enveloppe du manteau.
    Pars tranquille à présent. Ma vengeance altérée[26]
    Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.

DON CARLOS.
    Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,
    Ne demandez un jour ni grâce ni merci!

Il sort.

SCÈNE IV.

HERNANI, DOÑA SOL.

DOÑA SOL (saisissant la main d'Hernani).
    Maintenant, fuyons vite.

HERNANI (la repoussant avec une douceur grave).
    Il vous sied, mon amie,
    D'être dans mon malheur toujours plus raffermie,
    De n'y point renoncer, et de vouloir toujours
    Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours.
    C'est un noble dessein, digne d'un coeur fidèle!
    Mais, tu le vois, mon Dieu, pour tant accepter d'elle,
    Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi
    Ce trésor de beauté qui rend jaloux un roi,
    Pour que ma doña Sol me suive et m'appartienne,
    Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne,
    Pour l'entraîner sans honte encore et sans regrets,
    Il n'est plus temps; je vois l'échafaud de trop près.

DOÑA SOL.
    Que dites-vous?

HERNANI.
    Ce roi que je bravais en face
    Va me punir d'avoir osé lui faire grâce.
    Il fuit; déjà peut-être il est dans son palais.
    Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,
    Ses seigneurs, ses bourreaux…

DOÑA SOL.
    Hernani! Dieu! je tremble.
    Eh bien! hâtons-nous donc alors! fuyons ensemble!

HERNANI.
    Ensemble! non, non. L'heure en est passée. Hélas!
    Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas
    Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable,
    J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable,
    Ma montagne, mon bois, mon torrent,—ta pitié
    M'enhardissait,—mon pain de proscrit, la moitié
    Du lit vert et touffu que la forêt me donne;
    Mais t'offrir la moitié de l'échafaud! pardonne,
    Doña Sol! l'échafaud, c'est à moi seul!

DOÑA SOL.
    Pourtant
    Vous me l'aviez promis!

HERNANI (tombant à ses genoux).
    Ange! ah! dans cet instant
    Où la mort vient peut-être, où s'approche dans l'ombre
    Un sombre dénoûment pour un destin bien sombre,
    Je le déclare[27] ici, proscrit, traînant au flanc[28]
    Un souci profond, né dans un berceau sanglant,
    Si noir que soit le deuil qui s'épand sur ma vie,
    Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie[29];
    Car vous m'avez aimé! car vous me l'avez dit!
    Car vous avez tout bas béni mon front maudit!

DOÑA SOL (penchée sur sa tête).
    Hernani!

HERNANI.
    Loué soit le sort doux et propice
    Qui me mit cette fleur au bord du précipice!

Il se relève.
    Et ce n'est pas pour vous que je parle en ce lieu,
    Je parle pour le ciel qui m'écoute, et pour Dieu.

DOÑA SOL.
    Souffre que je te suive.

HERNANI.
    Ah! ce serait un crime
    Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme.
    Va, j'en ai respiré le parfum, c'est assez!
    Renoue à d'autres jours[30] tes jours par moi froissés.
    Epouse ce vieillard. C'est moi qui te délie.
    Je rentre dans ma nuit. Toi, soit heureuse, oublie!

DOÑA SOL.
    Non, je te suis! je veux ma part de ton linceul!
    Je m'attache à tes pas.

HERNANI (la serrant dans ses bras).
    Oh! laisse-moi fuir seul.

Il la quitte avec un mouvement convulsif.

DOÑA SOL (douloureusement et joignant les mains).
    Hernani! tu me fuis! Ainsi donc, insensée,
    Avoir donné sa vie, et se voir repoussée,
    Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui[31],
    Pas même le bonheur de mourir près de lui!

HERNANI.
    Je suis banni! je suis proscrit! je suis funeste!

DOÑA SOL.
    Ah! vous êtes ingrat!

HERNANI (revenant sur ses pas).
    Eh bien, non! non, je reste,
    Tu le veux, me voici. Viens, oh! viens dans mes bras!
    Je reste, et resterai tant que tu le voudras.
    Oublions-les! restons.

Il s'assied sur un banc.
    Sieds-toi sur cette pierre.

Il se place à ses pieds.
    Des flammes de tes yeux inonde ma paupière,
    Chante-moi quelque chant comme parfois le soir
    Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir.
    Soyons heureux! buvons, car la coupe est remplie,
    Car cette heure est à nous, et le reste est folie.
    Parle-moi, ravis-moi. N'est-ce pas qu'il est doux
    D'aimer et de savoir qu'on vous aime à genoux?
    D'être deux? d'être seuls? et que c'est douce chose
    De se parler d'amour la nuit quand tout repose?
    Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,
    Doña Sol! mon amour! ma beauté!

Bruit de cloches au loin.

DOÑA SOL (se levant effarée).
    Le tocsin!
    Entends-tu? le tocsin!

HERNANI (toujours à genoux).
    Eh non! c'est notre noce
    Qu'on sonne.

Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues.

DOÑA SOL.
    Lève-toi! fuis! Grand Dieu! Saragosse
    S'allume!

HERNANI (se soulevant à demi).
    Nous aurons une noce aux flambeaux.

DOÑA SOL.
    C'est la noce des morts! la noce des tombeaux!

Bruit d'épées. Cris.

HERNANI (se recouchant sur le banc de pierre).
    Rendormons-nous!

UN MONTAGNARD (L'épée à la main, accourant).
    Seigneur, les sbires[32], les alcades[33],
    Débouchent dans la place en longues cavalcades!
    Alerte[34], monseigneur!

Hernani se lève.

DOÑA SOL (pale).
    Ah! tu l'avais bien dit!

LE MONTAGNARD.
    Au secours!

HERNANI (au montagnard).
    Me voici. C'est bien.

CRIS CONFUS (au dehors).
    Mort au bandit!

HERNANI (au montagnard).
    Ton épée.

A doña Sol.
    Adieu donc!

DOÑA SOL.
    C'est moi qui fais ta perte!
    Où vas-tu?

Lui montrant la petite porte.
    Viens! Fuyons par cette porte ouverte.

HERNANI.
    Dieu! laisser mes amis! que dis-tu?

Tumulte et cris.

DOÑA SOL.
    Ces clameurs
    Me brisent.

Retenant Hernani.
    Souviens-toi que si tu meurs, je meurs!

HERNANI (la tenant embrassée).
    Un baiser!

DOÑA SOL.
    Mon époux! mon Hernani! mon maître!

HERNANI (la baisant au front).
    Hélas! c'est le premier.

DOÑA SOL.
    C'est le dernier peut-être.

Il part. Elle tombe sur le banc.

ACTE TROISIÈME - LE VIEILLARD.

LE CHATEAU DE SILVA DANS LES MONTAGNES D'ARAGON.

La galerie des portraits de la famille de Silva; grande salle, dont ces portraits, entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète; toutes ces armures des siècles différents.

SCÈNE PREMIÈRE.

DOÑA SOL, blanche, et debout près d'une table; DON RUY GOMEZ DE
SILVA, assis dans son grand fauteuil ducal en bois de chêne.

DON RUY GOMEZ.
    Enfin! c'est aujourd'hui! dans une heure on sera
    Ma duchesse! plus d'oncle[1]! et l'on m'embrassera!
    Mais m'as-tu pardonné? J'avais tort, je l'avoue.
    J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue.
    J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû
    Te condamner ainsi sans avoir entendu.
    Que l'apparence a tort! Injustes que nous sommes!
    Certe[2], ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes.
    C'est égal. Je devais n'en pas croire mes yeux.
    Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? quand on est vieux!

DOÑA SOL (immobile et grave).
    Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme?

DON RUY GOMEZ.
    Moi! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme
    On n'a point de galants lorsqu'on est doña Sol,
    Et qu'on a dans le coeur de bon sang espagnol.

DOÑA SOL.
    Certe, il est bon et pur, monseigneur, et peut-être
    On le verra bientôt[3].

DON RUY GOMEZ (se levant et allant à elle).
    Écoute, on n'est pas maître
    De soi-même, amoureux comme je suis de toi,
    Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi?
    Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce,
    Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.
    Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux
    De soi. Dérision! que cet amour boiteux,
    Qui nous remet au coeur tant d'ivresse et de flamme,
    Ait oublié[4] le corps en rajeunissant l'âme!
    —Quand passe un jeune pâtre—oui, c'en est là[5]!—souvent,
    Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,
    Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées,
    Souvent je dis tout bas:—O mes tours crénelées,
    Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais,
    Oh! que je donnerais mes blés et mes forêts,
    Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
    Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines,
    Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront,
    Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front!
    Car ses cheveux sont noirs, car son oeil reluit comme
    Le tien[6], tu peux le voir, et dire: Ce jeune homme!
    Et puis penser à moi qui suis vieux. Je le sais!
    Pourtant j'ai nom Silva[7], mais ce n'est plus assez!
    Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime!
    Le tout, pour être[8] jeune et beau comme toi-même!
    Mais à quoi vais-je ici rêver? Moi, jeune et beau!
    Qui te dois de si loin devancer au tombeau!

DOÑA SOL.
    Qui sait?

DON RUY GOMEZ.
    Mais va, crois-moi, ces cavaliers frivoles
    N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles[9].
    Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,
    Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,
    A l'aile vive et peinte[10], au langoureux ramage,
    Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
    Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs,
    Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.
    Nous aimons bien. Nos pas sont lourds? nos yeux arides?
    Nos fronts ridés? Au coeur on n'a jamais de rides[11].
    Hélas! quand un vieillard aime, il faut l'épargner.
    Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.
    Oh! mon amour n'est point comme un jouet de verre
    Qui brille et tremble; oh! non, c'est un amour sévère,
    Profond, solide, sûr, paternel, amical,
    De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal!
    Voilà comme je t'aime, et puis je t'aime encore
    De cent autres façons, comme on aime l'aurore,
    Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux!
    De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,
    Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle[12],
    je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle!

DOÑA SOL.
    Hélas!

DON RUY GOMEZ.
    Et puis, vois-tu, le monde trouve beau,
    Lorsqu'un homme s'éteint, et lambeau par lambeau
    S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe,
    Qu'une femme, ange pur, innocente colombe,
    Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor[13] souffrir
    L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir.
    C'est une oeuvre sacrée et qu'à bon droit on loue
    Que[14] ce suprême effort d'un coeur qui se dévoue,
    Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour,
    Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour!
    Ah! tu seras pour moi cet ange au coeur de femme
    Qui du pauvre vieillard réjouit encor[15] l'âme,
    Et de ses derniers ans[16] lui porte la moitié,
    Fille par le respect et soeur par la pitié.

DOÑA SOL.
    Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,
    Monseigneur. Ce n'est pas une raison pour vivre
    Que[17] d'être jeune. Hélas! je vous le dis, souvent
    Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,
    Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,
    Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.

DON RUY GOMEZ.
    Oh! les sombres discours! Mais je vous gronderai,
    Enfant! un pareil jour est joyeux et sacré.
    Comment, à ce propos[18], quand l'heure nous appelle,
    N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle?
    Mais, vite! habillez-vous. Je compte les instants.
    La parure de noce!

DOÑA SOL.
    Il sera toujours temps.

DON RUY GOMEZ.
    Non pas.

Entre un page.
    Que veut Iaquez!

LE PAGE.
    Monseigneur, à la porte
    Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe,
    Est là qui vous demande asile.

DON RUY GOMEZ.
    Quel qu'il soit,
    Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit.
    Qu'il vienne.—Du dehors a-t-on quelques nouvelles?
    Que dit-on de ce chef de bandits infidèles
    Qui remplit nos forêts de sa rébellion?

LE PAGE.
    C'en est fait d'Hernani[19], c'en est fait du lion
    De la montagne.

DOÑA SOL (à part).
    Dieu!

DON RUY GOMEZ.
    Quoi!

LE PAGE.
    La bande est détruite.
    Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite.
    La tête d'Hernani vaut mille écus du roi[20]
    Pour l'instant[21]; mais on dit qu'il est mort.

DOÑA SOL (à part).
    Quoi! sans moi,
    Hernani!

DON RUY GOMEZ.
    Grâce au ciel! il est mort, le rebelle!
    On peut se réjouir maintenant, chère belle.
    Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil!
    Aujourd'hui, double fête!

DOÑA SOL (à part).
    Oh! des habits de deuil!

Elle sort.

DON RUY GOMEZ (au page).
    Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne.

Il se rassied dans son fauteuil.
    Je veux la voir parée ainsi qu'une madone,
    Et, grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin,
    Belle à faire à genoux tomber un pèlerin.
    A propos, et celui qui nous demande un gîte?
    Dis-lui d'entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.

Le page salue et sort.
    Laisser son hôte attendre! ah! c'est mal!

La porte du fond s'ouvre. Parait Hernani déguisé en pèlerin. Le duc se lève et va à sa rencontre.

SCÈNE II.

DON RUY GOMEZ, HERNANI.

Hernani s'arrête sur le seuil de la porte.

HERNANI.
    Monseigneur,
    Paix et bonheur à vous[22]!

DON RUY GOMEZ (le saluant de la main).
    A toi paix et bonheur,
    Mon hôte!

Hernani entre. Le duc se rassied.
    N'es-tu pas pèlerin?

HERNANI (s'inclinant).
    Oui.

DON RUY GOMEZ.
    Sans doute
    Tu viens d'Armillas[23]?

HERNANI.
    Non. J'ai pris une autre route;
    On se battait par là.

DON RUY GOMEZ.
    La troupe du banni,
    N'est-ce pas?

HERNANI.
    Je ne sais.

DON RUY GOMEZ.
    Le chef, le Hernani,
    Que devient-il? sais-tu?

HERNANI.
    Seigneur, quel est cet homme?

DON RUY GOMEZ.
    Tu ne le connais pas? tant pis! la grosse somme
    Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani.
    C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni.
    Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre[24].

HERNANI.
    je n'y vais pas.

DON RUY GOMEZ.
    Sa tête est à qui veut la prendre.

HERNANI (à part).
    Qu'on y vienne!

DON RUY GOMEZ.
    Où vas-tu, bon pèlerin?

HERNANI.
    Seigneur,
    Je vais à Saragosse.

DON RUY GOMEZ.
    Un voeu fait en l'honneur
    D'un saint? de Notre-Dame?

HERNANI.
    Oui, duc, de Notre-Dame.

DON RUY GOMEZ.
    Del Pilar?

HERNANI.
    Del Pilar[25].

DON RUY GOMEZ.
    Il faut n'avoir point d'âme
    Pour ne point acquitter les voeux qu'on fait aux saints.
    Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins?
    Voir le Pilier, c'est là tout ce que tu désires?

HERNANI.
    Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,
    Voir Notre-Dame, au fond du sombre corridor[26],
    Luire en sa châsse ardente[27] avec sa chape[28] d'or,
    Et puis m'en retourner.

DON RUY GOMEZ.
    Fort bien.—Ton nom, mon frère?
    Je suis Ruy de Silva.

HERNANI (hésitant).
    Mon nom?…

DON RUY GOMEZ.
    Tu peux le taire
    Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici.
    Viens-tu pas demander asile?

HERNANI.
    Oui, duc.

DON RUY GOMEZ.
    Merci!
    Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais faute
    De rien[29]. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte.
    Qui que tu sois, c'est bien! et, sans être inquiet,
    J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.

La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants pêle-mêle.—Hernani, haletant et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc.

SCÈNE III.

LES MÊMES, DOÑA SOL, PAGES, VALETS, FEMMES.

DON RUY GOMEZ (continuant).
    Voici ma Notre-Dame à moi. L'avoir priée
    Te portera bonheur[30].

Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave.
    Ma belle mariée,
    Venez.—Quoi! pas d'anneau! pas de couronne encor!

HERNANI (d'une voix tonnante).
    Qui veut gagner ici mille carolus d'or[31]?

Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds, et en sort dans son costume de montagnard. Je suis Hernani.

DOÑA SOL (à part, avec joie).
    Ciel! vivant!

HERNANI (aux valets).
    Je suis cet homme
    Qu'on cherche.

Au duc.
    Vous vouliez savoir si je me nomme
    Perez ou Diego[32]?—Non, je me nomme Hernani.
    C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni,
    C'est un nom de proscrit! Vous voyez cette tête?
    Elle vaut assez d'or pour payer votre fête.

Aux valets.
    Je vous la donne à tous. Vous serez bien payés!
    Prenez! liez mes mains, liez mes pieds, liez!
    Mais non, c'est inutile, une chaîne me lie
    Que je ne romprai point?

DOÑA SOL (à part).
    Malheureuse!

DON RUY GOMEZ.
    Folie!
    Çà, mon hôte est un fou!

HERNANI.
    Votre hôte est un bandit.

DOÑA SOL.
    Oh! ne l'écoutez pas.

HERNANI.
    J'ai dit ce que j'ai dit.

DON RUY GOMEZ.
    Mille carolus d'or! monsieur, la somme est forte,
    Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.

HERNANI.
    Qu'importe!
    Tant mieux si dans le nombre il s'en trouve un qui veut.

Aux valets.
    Livrez-moi! vendez-moi!

DON RUY GOMEZ (s'efforçant de le faire taire).
    Taisez-vous donc! on peut
    Vous prendre au mot.

HERNANI.
    Amis, l'occasion est belle!
    Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle,
    Hernani!

DON RUY GOMEZ.
    Taisez-vous!

HERNANI.
    Hernani!

DOÑA SOL (d'une voix éteinte, à son oreille).
    Ho! tais-toi!

HERNANI (se détournant à demi vers doña Sol).
    On se marie ici! Je veux en être, moi!
    Mon épousée aussi m'attend.

Au duc.
    Elle est moins belle
    Que la vôtre, seigneur, mais n'est pas moins fidèle.
    C'est la mort!

Aux valets.
    Nul de vous ne fait un pas encor?

DOÑA SOL (bas).
    Par pitié!

HERNANI (aux valets).
    Hernani! mille carolus d'or!

DON RUY GOMEZ.
    C'est le démon!

HERNANI (à un jeune valet).
    Viens, toi; tu gagneras la somme.
    Riche alors, de valet tu redeviendras homme.

Aux valets gui restent immobiles.
    Vous aussi, vous tremblez! Ai-je assez de malheur!

DON RUY GOMEZ.
    Frère, à toucher ta tête, ils risqueraient la leur.
    Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,
    Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire,
    Mon hôte, je te dois protéger en ce lieu,
    Même contre le roi, car je te tiens de Dieu.
    S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure!

A doña Sol.
    Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure;
    Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château[33],
    J'en vais fermer la porte.

Il sort. Les valets le suivent.

HERNANI (regardant avec désespoir sa ceinture dégarnie et désarmée).
    Oh! pas même un couteau!

Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété.

SCÈNE IV.

HERNANI, DOÑA SOL.

Hernani considère avec un regard froid et comme inattentif l'écrin nuptial placé sur la table; puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.

HERNANI.
    Je vous fais compliment! Plus que je ne puis dire
    La parure me charme et m'enchante, et j'admire!

Il s'approche de l'écrin.
    La bague est de bon goût,—la couronne me plaît,
    Le collier est d'un beau travail,—le bracelet
    Est rare,—mais cent fois, cent fois moins[34] que la femme
    Qui sous un front si pur cache ce coeur infâme!

Examinant de nouveau le coffret.
    Et qu'avez-vous donné pour tout cela?—Fort bien!
    Un peu de votre amour? mais, vraiment, c'est pour rien!
    Grand Dieu! trahir ainsi! n'avoir pas honte, et vivre!

Examinant l'écrin.
    Mais peut-être après tout c'est perle fausse et cuivre
    Au lieu d'or, verre et plomb, diamants déloyaux,
    Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux!
    Ah! s'il en est ainsi, comme cette parure,
    Ton coeur est faux, duchesse, et tu n'es que dorure!

Il revient au coffret.
    —Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau!
    Il n'oserait tromper, lui qui touche au tombeau.
    Rien n'y manque.

Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin.
    Colliers, brillants, pendants d'oreille
    Couronne de duchesse, anneau d'or…—A merveille!
    Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond[35]!
    Le précieux écrin!

DOÑA SOL (Elle va au coffret, y fouille, et en tire un poignard).
    Vous n'allez pas au fond!
    —C'est le poignard qu'avec l'aide de ma patronne[36]
    Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trône,
    Et que je refusai, pour vous qui m'outragez[37]!

HERNANI (tombant à ses pieds).
    Oh! laisse qu'à genoux dans tes yeux affligés
    J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,
    Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes!

DOÑA SOL (attendrie).
    Hernani! je vous aime et vous pardonne, et n'ai
    Que de l'amour pour vous.

HERNANI.
    Elle m'a pardonné,
    Et m'aime! Qui pourra faire aussi que moi-même,
    Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime?
    Oh! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,
    Où vous avez marché, pour baiser le pavé!

DOÑA SOL.
    Ami!

HERNANI.
    Non, je dois t'être odieux! Mais, écoute,
    Dis-moi: Je t'aime! Hélas! rassure un coeur qui doute,
    Dis-le-moi! car souvent avec ce peu de mots
    La bouche d'une femme a guéri bien des maux.

DOÑA SOL (absorbée et sans l'entendre).
    Croire que mon amour[38] eût si peu de mémoire!
    Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire
    Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré,
    Rapetisser un coeur où son nom est entré!

HERNANI.
    Hélas! j'ai blasphémé! Si j'étais à ta place,
    Doña Sol, j'en aurais assez, je serais lasse
    De ce fou furieux, de ce sombre insensé[39]
    Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé,
    Je lui dirais: Va-t'en!—Repousse-moi! repousse!
    Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce,
    Car tu m'as supporté trop longtemps, car je suis
    Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits,
    Car c'en est trop enfin, ton âme est belle et haute
    Et pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute?
    Epouse le vieux duc! il est bon, noble, il a
    Par sa mère Olmedo[40], par son père Alcala[41].
    Encore un coup[42], sois riche avec lui, sois heureuse!
    Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuse
    T'offrir de magnifique? une dot de douleurs.
    Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.
    L'exil, les fers, la mort, l'effroi qui m'environne,
    C'est là ton collier d'or, c'est ta belle couronne,
    Et jamais à l'épouse un époux plein d'orgueil
    N'offrit plus riche écrin de misère et de deuil.
    Epouse le vieillard, te dis-je; il te mérite!
    Eh! qui jamais croira que ma tête proscrite
    Aille avec ton front pur? qui, nous voyant tous deux,
    Toi calme et belle, moi violent, hasardeux,
    Toi paisible et croissant comme une fleur à l'ombre,
    Moi heurté dans l'orage à des écueils sans nombre,
    Qui dira que nos sorts suivent la même loi?
    Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.
    Je n'ai nul droit d'en haut sur toi, je me résigne.
    J'ai ton coeur, c'est un vol! je le rends au plus digne.
    Jamais à nos amours le ciel n'a consenti.
    Si j'ai dit que c'était ton destin, j'ai menti.
    D'ailleurs, vengeance, amour, adieu! mon jour s'achève.
    Je m'en vais, inutile, avec mon double rêve,
    Honteux de n'avoir pu ni punir ni charmer,
    Qu'on m'ait fait pour haïr[43], moi qui n'ai su qu'aimer!
    Pardonne-moi! fuis-moi! ce sont mes deux prières;
    Ne les rejette pas, car ce sont les dernières.
    Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi
    Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi.

DOÑA SOL.
    Ingrat!

HERNANI.
    Monts d'Aragon! Galice! Estramadoure[44]!
    —Oh! je porte malheur à tout ce qui m'entoure!
    J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits sans remords
    Je les ai fait combattre, et voilà qu'ils sont morts!
    C'étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne.
    Ils sont morts! ils sont tous tombés dans la montagne,
    Tous sur le dos couchés, en braves, devant Dieu,
    Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu!
    Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse!
    Est-ce une destinée à te rendre jalouse?
    Doña Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi!
    C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi!
    Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne,
    Tout me quitte, il est temps qu'à la fin ton tour vienne,
    Car je dois être seul. Fuis ma contagion.
    Ne te fais pas d'aimer une religion[45]!
    Ah! par pitié pour toi, fuis!—Tu me crois peut-être
    Un homme comme sont tous les autres, un être
    Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva.
    Détrompe-toi. Je suis une force qui va!
    Agent aveugle et sourd de mystères funèbres!
    Une âme de malheur faite avec des ténèbres!
    Où vais-je? Je ne sais. Mais je me sens poussé
    D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.
    Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête.
    Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête,
    Une voix me dit: Marche! et l'abîme est profond,
    Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond!
    Cependant, à l'entour de ma course farouche,
    Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche!
    Oh! fuis! détourne-toi de mon chemin fatal,
    Hélas! sans le vouloir, je te ferais du mal!

DOÑA SOL.
    Grand Dieu!

HERNANI.
    C'est un démon redoutable, te dis-je,
    Que le mien[46]. Mon bonheur, voilà le seul prodige
    Qui lui soit impossible. Et toi, c'est le bonheur!
    Tu n'es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur!
    Va, si jamais le ciel à mon sort qu'il renie
    Souriait… n'y crois pas! ce serait ironie!
    Epouse le duc!

DOÑA SOL.
    Donc, ce n'était pas assez!
    Vous aviez déchiré mon coeur, vous le brisez!
    Ah! vous ne m'aimez plus!

HERNANI.
    Oh! mon coeur et mon âme,
    C'est toi, l'ardent foyer d'où me vient toute flamme,
    C'est toi! Ne m'en veux pas de fuir[47], être adoré!

DOÑA SOL.
    Je ne vous en veux pas. Seulement j'en mourrai.

HERNANI.
    Mourir! pour qui? pour moi? Se peut-il que tu meures
    Pour si peu?

DOÑA SOL (laissant éclater ses larmes).
    Voilà tout.

Elle tombe sur un fauteuil.

HERNANI (s'asseyant près d'elle).
    Oh! tu pleures! tu pleures!
    Et c'est encor ma faute! et qui me punira?
    Car tu pardonneras encor! Qui te dira
    Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie
    La flamme de tes yeux dont l'éclair est ma joie!
    Oh! mes amis sont morts[48]! Oh! je suis insensé!
    Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai.
    Hélas! j'aime pourtant d'une amour[49] bien profonde!
    —Ne pleure pas! mourons plutôt!—Que n'ai-je un monde?
    Je te le donnerais! Je suis bien malheureux!

DOÑA SOL (se jetant à son cou).
    Vous êtes mon lion superbe et généreux!
    Je vous aime.

HERNANI.
    Oh! l'amour serait un bien suprême
    Si l'on pouvait mourir de trop aimer!

DOÑA SOL.
    Je t'aime!
    Monseigneur! je vous aime et je suis toute à vous.

HERNANI (laissant tomber sa tête sur son épaule).
    Oh! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!

DOÑA SOL (suppliante).
    Ah! ne craignez vous pas que Dieu ne vous punisse
    De parler de la sorte?

HERNANI (toujours appuyé sur son sein).
    Eh bien! qu'il nous unisse!
    Tu le veux. Qu'il en soit ainsi[50]!—J'ai résisté.

Tous deux, dans les bras l'un de l'autre, se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leur regard. Entre don Ruy Gomez par la porte du fond. Il regarde et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.