SCÈNE V.
HERNANI, DOÑA SOL, DON RUY GOMEZ.
DON RUY GOMEZ (immobile et croisant les bras sur le seuil de la
porte).
Voilà donc le paîment de l'hospitalité!
DOÑA SOL.
Dieu! le duc!
Tous deux se retournent comme réveillés en sursaut.
DON RUY GOMEZ (toujours immobile).
C'est donc là mon salaire, mon hôte?
—Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute,
Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour,
De ton château pour nous fais et refais le tour,
Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,
Ressaye à soixante ans ton harnois[51] de bataille!
Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi!
Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi!
Saints du ciel! j'ai vécu plus de soixante années,
J'ai vu bien des bandits aux âmes effrénées,
J'ai souvent, en tirant ma dague du fourreau,
Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau[52],
J'ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres,
De faux valets à table empoisonnant leur maîtres,
J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater[53],
J'ai vu Sforce[54], j'ai vu Borgia[55], je vois Luther[56],
Mais je n'ai jamais vu perversité si haute
Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte!
Ce n'est pas de mon temps. Si noire trahison
Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison,
Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe,
A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe.
Maures et Castillans! quel est cet homme-ci?
Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la
salle.
O vous, tous les Silva qui m'écoutez ici,
Pardon si devant vous, pardon si ma colère
Dit l'hospitalité mauvaise conseillère!
HERNANI (se levant).
Duc…
DON RUY GOMEZ.
Tais-toi!
Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de
nouveau ses regards sur les portraits des Silva.
Morts sacrés! aïeux! hommes de fer!
Qui voyez ce qui vient du ciel et de l'enfer,
Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme?
Ce n'est pas Hernani, c'est Judas qu'on le nomme!
Oh! tâchez de parler pour me dire son nom!
Croisant les bras.
Avez-vous de vos jours vu rien de pareil? Non!
HERNANI.
Seigneur duc…
DON RUY GOMEZ (toujours aux portraits).
Voyez-vous, il veut parler, l'infâme!
Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme.
Oh! ne l'écoutez pas! C'est un fourbe! Il prévoit
Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit,
Que peut-être mon coeur couve dans ses tempêtes
Quelque vengeance, soeur du festin des sept têtes[57],
Il vous dira qu'il est proscrit, il vous dira
Qu'on va dire Silva comme l'on dit Lara,
Et puis qu'il est mon hôte, et puis qu'il est votre hôte…
Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute?
Jugez entre nous deux!
HERNANI.
Ruy Gomez de Silva,
Si jamais vers le ciel noble front s'éleva,
Si jamais coeur fut grand, si jamais âme haute,
C'est la vôtre, seigneur! c'est la tienne, ô mon hôte!
Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai
Rien à dire, sinon que je suis bien damné.
Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme,
Oui, j'ai voulu souiller ton lit, oui, c'est infâme!
J'ai du sang. Tu feras très bien de le verser,
D'essuyer ton épée et de n'y plus penser!
DOÑA SOL.
Seigneur, ce n'est pas lui! Ne frappez que moi-même!
HERNANI.
Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême.
Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi
Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici.
Duc, crois aux derniers mots de ma bouche; j'en jure[58],
Je suis coupable, mais sois tranquille,—elle est pure!
C'est là tout. Moi coupable, elle pure; ta foi
Pour elle, un coup d'épée ou de poignard pour moi.
Voilà.—Puis fais jeter le cadavre à la porte
Et laver le plancher, si tu veux, il n'importe!
DOÑA SOL.
Ah! moi seule ai tout fait. Car je l'aime.
Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant, et fixe sur doña Sol
un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.
Oui, pardon!
Je l'aime, monseigneur!
DON RUY GOMEZ.
Vous l'aimez!
A Hernani.
Tremble donc!
Bruit de trompettes au dehors.—Entre le page. Au page
Qu'est ce bruit?
LE PAGE.
C'est le roi, monseigneur, en personne,
Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne.
DOÑA SOL.
Dieu! le roi! Dernier coup!
LE PAGE (au duc).
Il demande pourquoi
La porte est close, et veut qu'on ouvre.
DON RUY GOMEZ.
Ouvrez au roi.
Le page s'incline et sort.
DOÑA SOL.
Il est perdu!
Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait et le dernier à gauche; il presse un ressort, le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Il se tourne vers Hernani.
DON RUY GOMEZ.
Monsieur, venez ici.
HERNANI.
Ma tête
Est à toi. Livre-la, seigneur. Je la tiens prête.
Je suis ton prisonnier.
Il entre dans la cachette. Don Ruy presse de nouveau le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.
DOÑA SOL (au duc).
Seigneur, pitié pour lui!
LE PAGE (entrant).
Son altesse le roi.
Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers.
SCÈNE VI.
DON RUY GOMEZ; DOÑA SOL (voilée); DON CARLOS; SUITE.
Don Carlos s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil de défiance et de colère. Le duc va au devant du roi et le salue profondément.—Silence.—Attente et terreur alentour. Enfin, le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.
DON CARLOS.
D'où vient donc aujourd'hui,
Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée?
Par les saints! je croyais ta dague plus rouillée!
Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point,
Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing[59]!
Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.
C'est s'y prendre un peu tard[60] pour faire le jeune homme!
Avons-nous des turbans? serait-ce qu'on me nomme
Boabdil[61] ou Mahom[62], et non Carlos, répond!
Pour nous baisser la herse et nous lever le pont?
DON RUY GOMEZ (s'inclinant).
Seigneur…
DON CARLOS (à ses gentilshommes).
Prenez les clefs! saissisez-vous des portes!
Deux officiers sortent. Plusieurs autres rangent les soldats en
triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. Don Carlos se
retourne vers le duc.
Ah! vous réveillez donc les rébellions mortes?
Pardieu! si vous prenez de ces airs avec moi.
Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi
Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries,
Dans leurs nids crénelés tuer les seigneuries!
DON RUY GOMEZ (se redressant).
Altesse, les Silva sont loyaux…
DON CARLOS (l'interrompant).
Sans détours
Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours!
De l'incendie éteint il reste une étincelle,
Des bandits morts il reste un chef.—Qui le recèle?
C'est toi! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,
Ici, dans ton château, tu le caches!
DON RUY GOMEZ.
Seigneur,
C'est vrai.
DON CARLOS.
Fort bien. Je veux sa tête,—ou bien la tienne,
Entends-tu, mon cousin?
DON RUY GOMEZ (s'inclinant).
Mais qu'à cela ne tienne[63]!
Vous serez satisfait.
Doña Sol cache sa tête dans ses mains et tombe sur le fauteuil.
DON CARLOS (radouci).
Ah! tu t'amendes.—Va
Chercher mon prisonnier.
Le duc croise les bras, baisse la tête et reste quelques moments rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence et agités d'émotions contraires. Enfin le duc relève son front, va au roi, lui prend la main, et le mène à pas lents devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite.
DON RUY GOMEZ (montrant au roi le vieux portrait).
Celui-ci, des Silva
C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme!
Don Silvius[64], qui fut trois fois consul de Rome.
Passant au portrait suivant.
Voici don Galceran de Silva, l'autre Cid!
On lui garde à Toro[65], près de Valladolid[66],
Une châsse dorée où brûlent mille cierges.
Il affranchit Léon du tribut des cent vierges[67].
Passant à un autre.
—Don Blas,—qui, de lui-même et dans sa bonne foi,
S'exila pour avoir mal conseillé le roi.
A un autre.
—Christoval.—Au combat d'Escalona, don Sanche,
Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche
Tous les coups s'acharnaient; il cria: Christoval!
Christoval prit la plume et donna son cheval.
A un autre.
—Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire[68],
Roi d'Aragon.
DON CARLOS (croisant les bras et le regardant de la tête aux pieds).
Pardieu! don Ruy, je vous admire!
Continuez!
DON RUY GOMEZ (passant à un autre).
Voici Ruy Gomez de Silva,
Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava[69].
Son armure géante irait mal à nos tailles.
Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,
Conquit au roi Motril[70], Antequera[71], Suez[72],
Nijar[73], et mourut pauvre.—Altesse, saluez.
Il s'incline, se découvre, et passe à un autre. Le roi l'écoute
avec une impatience et une colère toujours croissantes.
Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales.
Sa main pour un serment valait les mains royales.
A un autre.
—Don Gaspard, de Mendoce et de Silva l'honneur!
Toute noble maison tient à Silva[74], seigneur.
Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse,
Manrique nous envie et Lara nous jalouse.
Alencastre[75] nous hait. Nous touchons à la fois
Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois!
DON CARLOS.
Vous raillez-vous?
DON RUY GOMEZ (allant à d'autres portraits).
Voilà don Vasquez, dit le Sage,
Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage,
Il arrêta Zamet[76] et cent maures tout seul.
—J'en passe, et des meilleurs.
Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux,
et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du
spectateur.
Voici mon noble aïeul.
Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée,
Même aux juifs.
A l'avant-dernier.
Ce vieillard, cette tête sacrée,
C'est mon père. Il fut grand, quoi qu'il vint le dernier.
Les maures de Grenade avaient fait prisonnier
Le comte Alvar Giron, son ami. Mais mon père
Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre;
Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron
Qu'à sa suite il traina, jurant par son patron
De ne point reculer que le comte de pierre
Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière.
Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.
DON CARLOS
Mon prisonnier!
DON RUY GOMEZ.
C'était un Gomez de Silva.
Voilà donc ce qu'on dit quand dans cette demeure
On voit tous ces héros…
DON CARLOS.
Mon prisonnier sur l'heure!
DON RUY GOMEZ (Il s'incline profondément devant le roi, lui prend la
main et le mène devant le dernier portrait, celui qui sert de porte à
la cachette où il a fait entrer Hernani. Doña Sol le suit des yeux
avec anxiété.—Attente et silence dans l'assistance.
Ce portrait, c'est le mien.—Roi don Carlos, merci!
Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici:
«Ce dernier, digne fils d'une race si haute,
Fut un traître, et vendit la tête de son hôte!»
Joie de dora Sol. Mouvement de stupeur dans les assistants. Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère. Puis reste quelques instants silencieux, les lèvres tremblantes et l'oeil enflammé.
DON CARLOS.
Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas!
DON RUY GOMEZ.
Car vous me la paîriez[77], altesse, n'est-ce pas?
DON CARLOS.
Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace,
Et je ferai semer du chanvre sur la place.
DON RUY GOMEZ.
Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva
Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.
Aux portraits.
N'est-il pas vrai, vous tous?
DON CARLOS.
Duc, cette tête est nôtre[78],
Et tu m'avais promis…
DON RUY GOMEZ.
J'ai promis l'une ou l'autre,
Aux portraits.
N'est-il pas vrai, vous tous?
Montrant sa tête.
Je donne celle-ci.
Au roi.
Prenez-la.
DON CARLOS.
Duc, fort bien. Mais j'y perds, grand merci[79]!
La tête qu'il me faut est jeune, il faut que morte
On la prenne aux cheveux. La tienne? que m'importe!
Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.
Tu n'en as pas assez pour lui remplir la main!
DON RUY GOMEZ.
Altesse, pas d'affront! ma tête encore est belle,
Et vaut bien, que je crois, la tête d'un rebelle.
La tête d'un Silva, vous êtes dégoûté!
DON CARLOS.
Livre-nous Hernani!
DON Ruy GOMEZ.
Seigneur, en vérité,
J'ai dit.
DON CARLOS (à sa suite).
Fouillez partout! et qu'il ne soit point d'aile,
De cave ni de tour…
DON RUY GOMEZ.
Mon donjon est fidèle
Comme moi. Seul il sait le secret avec moi.
Nous le garderons bien tous deux.
DON CARLOS.
Je suis le roi!
DON RUY GOMEZ.
Hors que de mon château démoli pierre à pierre
On ne fasse ma tombe, on n'aura rien.
DON CARLOS.
Prière,
Menace, tout est vain!—Livre-moi le bandit,
Duc! ou tête et château, j'abattrai tout.
DON RUY GOMEZ.
J'ai dit.
DON CARLOS.
Eh bien donc! au lieu d'une alors j'aurai deux têtes.
Au duc d'Alcala[80].
Jorge, arrêtez le duc.
DOÑA SOL (arrachant son voile et se jetant entre le roi, le duc, et
les gardes).
Roi don Carlos, vous êtes
Un mauvais roi!
DON CARLOS.
Grand Dieu! Que vois-je? doña Sol!
DOÑA SOL.
Altesse, tu n'as pas le coeur d'un Espagnol!
DON CARLOS (troublé).
Madame, pour le roi vous êtes bien sévère.
Il s'approche de doña Sol. Bas.
C'est vous qui m'avez mis au coeur cette colère.
Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.
Ah! quand on est haï, que vite[81] on est méchant!
Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille,
J'étais grand, j'eusse été le lion de Castille!
Vous m'en faites le tigre avec votre courroux.
Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous!
Doña Sol lui jette un regard. Il s'incline.
Pourtant, j'obéirai.
Se tournant vers le duc.
Mon cousin, je t'estime.
Ton scrupule après tout peut sembler légitime.
Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi,
C'est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi.
—J'emmène seulement ta nièce comme otage.
DON RUY GOMEZ.
Seulement!
DOÑA SOL (interdite).
Moi, seigneur!
DON CARLOS.
Oui, vous.
DON RUY GOMEZ.
Pas davantage!
O la grande clémence! ô généreux vainqueur,
Qui ménage la tête et torture le coeur!
Belle grâce!
DON CARLOS.
Choisis. Doña Sol ou le traître.
Il me faut l'un des deux.
DON RUY GOMEZ.
Ah! vous êtes le maître!
Don Carlos s'approche de doña Sol pour l'emmener. Elle se réfugie vers don Ruy Gomez.
DOÑA SOL.
Sauvez-moi, monseigneur!
Elle s'arrête.—A part.
Malheureuse, il le faut!
La tête de mon oncle ou l'autre!… Moi plutôt!
Au roi.
Je vous suis.
DON CARLOS (à part).
Par les saints! l'idée est triomphante!
Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante[82]!
Doña Sol va d'un pas grave et assuré au coffret qui renferme l'écrin, l'ouvre et y prend le poignard, qu'elle cache dans son sein. Don Carlos vient à elle et lui présente la main.
DON CARLOS (à doña Sol).
Qu'emportez-vous là?
DOÑA SOL.
Rien.
DON CARLOS.
Un joyau précieux?
DOÑA SOL.
Oui.
DON CARLOS (souriant).
Voyons.
DOÑA SOL.
Vous verrez.
Elle lui donne la main et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté immobile et profondément absorbé dans sa pensée, se retourne et fait quelques pas en criant.
DON RUY GOMEZ.
Doña Sol! terre et cieux!
Doña Sol!—Puisque l'homme ici n'a point d'entrailles,
A mon aide! croulez, armures et murailles!
Il court au roi.
Laisse-moi mon enfant! je n'ai qu'elle, ô mon roi!
DON CARLOS (lâchant la main de doña Sol).
Alors, mon prisonnier!
Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible hésitation; puis il se relève, et regarde les portraits en joignant les mains vers eux.
DON RUY GOMEZ.
Ayez pitié de moi,
Vous tous!
Il fait un pas vers la cachette; doña Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits. Oh! voilez-vous! votre regard m'arrête.
Il s'avance en chancelant jusqu'à son portrait, puis se retourne encore vers le roi. Tu le veux?
DON CARLOS.
Oui.
Le duc lève en tremblant la main vers le ressort.
DOÑA SOL.
Dieu!
DON RUY GOMEZ.
Non!
Il se jette aux genoux du roi.
Par pitié, prends ma tête!
DON CARLOS.
Ta nièce!
DON RUY GOMEZ (se relevant).
Prends-la donc! et laisse-moi l'honneur!
DON CARLOS (saisissant la main de doña Sol tremblante).
Adieu, duc.
DON RUY GOMEZ.
Au revoir!
Il suit de l'oeil le roi, qui se retire lentement avec doña Sol; puis il met la main sur son poignard. Dieu vous garde, seigneur!
Il revient sur le devant, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre, l'oeil fixe, les bras croisés sur sa poitrine, qui les soulève comme par des mouvements convulsifs. Cependant le roi sort avec doña Sol, et toute la suite des seigneurs sort après lui, deux à deux, gravement et chacun à son rang. Ils se parlent à voix basse entre eux.
DON RUY GOMEZ (à part).
Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure,
Ma vieille loyauté sort de mon coeur qui pleure.
Il lève les yeux, les promène autour de lui, et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, puis les dépose sur une table. Cela fait, il va au portrait, pousse le ressort, la porte cachée se rouvre.
SCÈNE VII.
DON RUY GOMEZ, HERNANI.
DON RUY GOMEZ.
Sors.
Hernani parait à la porte de la cachette. Don Ruy lui montre les deux
épées sur la table.
Choisis.—Don Carlos est hors de la maison.
Il s'agit maintenant de me rendre raison.
Choisis. Et faisons vite.—Allons donc! ta main tremble!
HERNANI.
Un duel! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.
DON RUY GOMEZ.
Pourquoi donc? As-tu peur? N'est-tu point noble?
Enfer!
Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer,
Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme!
HERNANI.
Vieillard…
DON RUY GOMEZ.
Viens me tuer ou viens mourir, jeune homme.
HERNANI.
Mourir, oui. Vous m'avez sauvé malgré mes voeux[83].
Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.
DON RUY GOMEZ.
Tu veux?
Aux portraits.
Vous voyez qu'il le veut.
A Hernani.
C'est bon. Fais ta prière.
HERNANI.
Oh! c'est à toi, seigneur, que je fais la dernière.
DON RUY GOMEZ.
Parle à l'autre Seigneur.
HERNANI.
Non, non, à toi! Vieillard,
Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, épée ou poignard.
Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie!
Duc, avant de mourir, permets que je la voie!
DON RUY GOMEZ.
La voir!
HERNANI.
Au moins permets que j'entende sa voix
Une dernière fois! rien qu'une seule fois!
DON RUY GOMEZ.
L'entendre!
HERNANI.
Oh! je comprends, seigneur, ta jalousie.
Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie,
Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans la voir,
S'il le faut, je l'entende? et je mourrai ce soir.
L'entendre seulement! contente[84] mon envie!
Mais, oh! qu'avec douceur j'exhalerais ma vie,
Si tu daignais vouloir qu'avant de fuir aux cieux
Mon âme allât revoir la sienne dans ses yeux!
—Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père.
Tu me prendras après.
DON RUY GOMEZ (montrant la cachette encore ouverte).
Saints du ciel! ce repaire
Est-il donc si profond, si sourd et si perdu,
Qu'il n'ait entendu rien?
HERNANI.
Je n'ai rien entendu.
DON RUY GOMEZ.
Il a fallu livrer doña Sol ou toi-même.
HERNANI.
A qui, livrée?
DON RUY GOMEZ.
Au roi.
HERNANI.
Vieillard stupide! il l'aime.
DON RUY GOMEZ.
Il l'aime!
HERNANI.
Il nous l'enlève! il est notre rival!
DON RUY GOMEZ.
O malédiction!—Mes vassaux! A cheval!
A cheval! poursuivons le ravisseur!
HERNANI.
Écoute.
La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route.
Je t'appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tu
M'employer à venger ta nièce et sa vertu?
Ma part dans ta vengeance! oh! fais-moi cette grâce.
Et, s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse!
Suivons le roi tous deux. Viens, je serai ton bras,
Je te vengerai, duc. Après, tu me tueras.
DON RUY GOMEZ.
Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire[85]?
HERNANI.
Oui, duc.
DON RUY GOMEZ.
Qu'en jures-tu?
HERNANI.
La tête de mon père.
DON RUY GOMEZ.
Voudras-tu de toi-même un jour t'en souvenir?
HERNANI (lui présentant le cor qu'il détache de sa ceinture).
Écoute. Prends ce cor.—Quoi qu'il puisse advenir,
Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure,
S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure,
Viens, sonne de ce cor[86], et ne prends d'autres soins.
Tout sera fait.
DON RUY GOMEZ (lui tendant la main).
Ta main.
Ils se serrent la main.—Aux portraits.
Vous tous, soyez témoins!
ACTE QUATRIÈME - LE TOMBEAU.
AIX-LA-CHAPELLE.
Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à Aix-la-Chapelle[1]. De grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas, pleins cintres, chapiteaux d'oiseaux et de fleurs.—A droite, le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze, basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription: KAROLVS MAGNVS.—Il est nuit. On ne voit pas le fond du souterrain; l'ail se perd dans les arcades, les escaliers et les piliers qui s'entre croisent dans l'ombre.
SCÈNE PREMIÈRE.
DON CARLOS, DON RICARDO DE ROXAS, COMTE DE CASAPALMA (une lanterne à la main. Grands manteaux, chapeaux rabattus).
DON RICARDO (son chapeau à la main).
C'est ici.
DON CARLOS.
C'est ici que la ligue s'assemble!
Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble!
Ah! monsieur l'électeur de Trèves[2], c'est ici!
Vous leur prêtez ce lieu! Certe, il est bien choisi!
Un noir complot prospère à l'air des catacombes.
Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes.
Pourtant c'est jouer gros. La tête est de l'enjeu,
Messieurs les assassins! et nous verrons.—Pardieu!
Ils font bien de choisir pour une telle affaire
Un sépulcre,—ils auront moins de chemin à faire.
A don Ricardo.
Ces caveaux sous le sol s'étendent-ils bien loin?
DON RICARDO.
Jusques au château-fort.
DON CARLOS.
C'est plus qu'il n'est besoin.
DON RICARDO.
D'autres, de ce côté, vont jusqu'au monastère
D'Altenheim…
DON CARLOS.
Où Rodolphe extermina Lothaire[3].
Bien.—Une fois encor, comte, redites-moi
Les noms et les griefs, où, comment, et pourquoi.
DON RICARDO.
Gotha[4].
DON CARLOS.
Je sais pourquoi le brave duc conspire.
Il veut un Allemand d'Allemagne à l'Empire.
DON RICARDO.
Hohenbourg.
DON CARLOS.
Hohenbourg aimerait mieux, je croi[5],
L'enfer avec François que le ciel avec moi.
DON RICARDO.
Don Gil Tellez Giron.
DON CARLOS.
Castille et Notre-Dame!
Il se révolte donc contre son roi, l'infâme!
DON RICARDO.
On dit qu'il vous trouva chez madame Giron
Un soir que vous veniez de le faire baron.
Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne.
DON CARLOS.
C'est donc qu'il se révolte alors contre l'Espagne.
—Qui nomme-t-on encore?
DON RICARDO.
On cite avec ceux-là
Le révérend Vasquez, évêque d'Avila.
DON CARLOS.
Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme?
DON RICARDO.
Puis Guzman de Lara, mécontent, qui réclame
Le collier de votre ordre.
DON CARLOS.
Ah! Guzman de Lara!
Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura.
DON RICARDO.
Le duc de Lutzelbourg[6]. Quant aux plans qu'on lui prête…
DON CARLOS.
Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête[7].
DON RICARDO.
Juan de Haro, qui veut Astorga[8].
DON CARLOS.
Ces Haro
Ont toujours fait doubler la solde du bourreau[9].
DON RICARDO.
C'est tout.
DON CARLOS.
Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte,
Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte.
DON RICARDO.
Ah! je ne nomme pas quelques bandits, gagés
Par Trêve ou par la France…
DON CARLOS.
Hommes sans préjugés
Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle,
Tourne aux plus gros écus, comme l'aiguille au pôle!
DON RICARDO.
Pourtant j'ai distingué deux hardis compagnons[10],
Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.
DON CARLOS.
Leurs noms?
Don Ricardo lève les épaules en signe d'ignorance.
Leur âge?
DON RICARDO.
Le plus jeune a vingt ans.
DON CARLOS.
C'est dommage.
DON RICARDO.
Le vieux, soixante au moins.
DON CARLOS.
L'un n'a pas encor l'âge,
Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin.
Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin.
Ah! loin que mon épée aux factions soit douce,
Je la lui prêterai si sa hache s'émousse,
Comte, et pour l'élargir[11], je coudrai, s'il le faut,
Ma pourpre impériale au drap de l'échafaud.
—Mais serai-je empereur seulement?
DON RICARDO.
Le collège,
A cette heure assemblé, délibère.
DON CARLOS.
Que sais-je?
Ils nommeront François premier, ou leur Saxon,
Leur Frédéric le Sage!—Ah! Luther a raison,
Tout va mal!—Beaux faiseurs de majestés sacrées!
N'acceptant pour raisons que les raisons dorées!
Un Saxon hérétique[12]! un comte palatin
Imbécile! un primat de Trèves libertin!
—Quant au roi de Bohême, il est pour moi.—Des princes
De Hesse[13], plus petits encor que leurs provinces!
De jeunes idiots! des vieillards débauchés!
Des couronnes, fort bien! mais des têtes? cherchez!
Des nains! que je pourrais, concile ridicule,
Dans ma peau de lion emporter comme Hercule[14]!
Et qui, démaillotés du manteau violet,
Auraient la tête encor de moins que Triboulet[15]
—Il me manque trois voix, Ricardo! tout me manque!
Oh! je donnerais Gand, Tolède et Salamanque[16],
Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix,
Pour trois voix, s'ils voulaient! Vois-tu, pour ces trois voix,
Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre[17],
Je les donnerais!—sauf, plus tard, à les reprendre[18]!
Don Ricardo salue profondément le roi, et met son chapeau sur sa tête. —Vous vous couvrez[19]?
DON RICARDO.
Seigneur, vous m'avez tutoyé.
Saluant de nouveau.
Me voilà grand d'Espagne.
DON CARLOS (à part).
Ah! tu me fais pitié,
Ambitieux de rien!—Engeance intéressée!
Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée!
Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur,
A tous ces affamés émiette la grandeur!
Rêvant.
Dieu seul et l'empereur sont grands!—et le saint-père!
Le reste, rois et ducs! qu'est cela?
DON RICARDO.
Moi, j'espère
Qu'ils prendront votre altesse.
DON CARLOS (à part).
Altesse! altesse, moi!
J'ai du malheur en tout.—S'il fallait rester roi!
DON RICARDO (à part).
Baste[20]! empereur ou non, me voilà grand d'Espagne.
DON CARLOS.
Sitôt qu'ils auront fait l'empereur d'Allemagne,
Quel signal à la ville annoncera son nom?
DON RICARDO.
Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon.
Deux, si c'est le Français. Trois, si c'est votre altesse.
DON CARLOS.
Et cette doña Sol! Tout m'irrite et me blesse!
Comte, si je suis fait empereur, par hasard,
Cours la chercher. Peut-être on voudra d'un césar[21]!
DON RICARDO (souriant).
Votre altesse est bien bonne!
DON CARLOS (l'interrompant avec hauteur).
Ah! là-dessus, silence!
Je n'ai point dit encor ce que je veux qu'on pense.
—Quand saura-t-on le nom de l'élu?
DON RICARDO.
Mais, je crois,
Dans une heure au plus tard.
DON CARLOS.
Oh! trois voix! rien que trois!
—Mais écrasons d'abord ce ramas qui conspire,
Et nous verrons après à qui sera l'empire.
Il compte sur ses doigts et frappe du pied.
Toujours trois voix de moins! Ah! ce sont eux qui l'ont!
—Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long[22]!
Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles
Vers la mienne du nord venir à pleines voiles.
J'aurai l'empire, allons!—Mais d'autre part on dit
Que l'abbé Jean Trithème[23] à François l'a prédit.
—J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie,
Avec quelque armement aider la prophétie!
Toutes prédictions du sorcier le plus fin
Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin
Quand une bonne armée, avec canons et piques,
Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,
Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,
Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.
Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa? Jean Trithème?
Celui dont une armée explique le système,
Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,
Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit,
Dont l'estoc, refaisant la fortune imparfaite,
Taille l'événement au plaisir du prophète.
—Pauvres fous! qui, l'oeil fier, le front haut, visent droit
A l'empire du monde et disent: J'ai mon droit!
Ils ont force canons, rangés en longues files,
Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;
Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez
Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés…
Baste! au grand carrefour de la fortune humaine,
Qui mieux encor qu'au trône à l'abime nous mène,
A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,
Tâchant en vain de lire au livre des destins,
Ils hésitent, peu sûrs d'eux-même, et dans le doute
Au nécroman du coin vont demander leur route!
A don Ricardo.
—Va-t'en. C'est l'heure où vont venir les conjurés.
Ah! la clef du tombeau?
DON RICARDO (remettant une clef au roi).
Seigneur, vous songerez
Au comte de Limbourg[24], gardien capitulaire[25],
Qui me l'a confiée et fait tout pour vous plaire.
DON CARLOS (le congédiant).
Fais tout ce que j'ai dit! tout!
DON RICARDO (s'inclinant).
J'y vais de ce pas,
Altesse!
DON CARLOS.
Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas?
Don Ricardo s'incline et sort. Don Carlos, resté seul, tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine; puis il se relève et se tourne vers le tombeau.
SCÈNE II.[26]
DON CARLOS (seul).
Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires
Ne devraient répéter que paroles austères.
Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement
Que nos ambitions font sur ton monument.
—Charlemagne est ici! Comment, sépulcre sombre,
Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre?
Es-tu bien là, géant d'un monde créateur[27],
Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur?
—Ah! c'est un beau spectacle à ravir la pensée
Que l'Europe ainsi faite et comme il l'a laissée!
Un édifice, avec deux hommes au sommet,
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.
Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,
Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires;
Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,
Tout marche, et le hasard corrige le hasard[28].
De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate[29].
Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate,
Double sénat sacré dont la terre s'émeut,
Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut.
Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose[30],
Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,
Se fait homme[31], saisit les coeurs, creuse un sillon;
Maint roi la foule au pied ou lui met un bâillon;
Mais qu'elle entre un matin à la diète[32], au conclave,
Et tous les rois soudain verront l'idée esclave,
Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont,
Surgir, le globe en main ou la tiare au front[33].
Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre
Que pour eux et par eux. Un suprême mystère
Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois,
Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde,
Seuls, assis à la table où Dieu leur sert le monde.
Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant,
Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ.
Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte,
Respirant la vapeur des mets que l'on apporte,
Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés,
Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.
Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.
L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont
Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont.
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire[34],
L'univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.
—L'empereur! l'empereur! être empereur!—O rage,
Ne pas l'être! et sentir son coeur plein de courage!—
Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau!
Qu'il fut grand! De son temps c'était encor plus beau.
Le pape et l'empereur! ce n'était plus deux hommes.
Pierre et César! en eux accouplant les deux Romes[35],
Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen,
Redonnant une forme, une âme au genre humain,
Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle
Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle,
Et tous deux remettant au moule de leur main
Le bronze qui restait du vieux monde romain!
Oh! quel destin!—Pourtant cette tombe est la sienne!
Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne?
Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi!
Avoir été l'épée, avoir été la loi!
Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne!
Quoi! pour titre césar et pour nom Charlemagne!
Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila,
Aussi grand que le monde!… et que tout tienne là!
Ah! briguez donc l'empire, et voyez la poussière
Que fait un empereur! Couvrez la terre entière
De bruit et de tumulte; élevez, bâtissez
Votre empire, et jamais ne dites: C'est assez!
Taillez à larges pans[36] un édifice immense!
Savez-vous ce qu'un jour il en reste? ô démence!
Cette pierre! Et du titre et du nom triomphants?
Quelques lettres à faire épeler des enfants!
Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,
Voilà le dernier terme!…-Oh! l'empire! l'empire!
Que m'importe! j'y touche, et le trouve à mon gré.
Quelque chose me dit: Tu l'auras!—Je l'aurai—
Si je l'avais!…—O ciel! être ce qui commence!
Seul, debout, au plus haut de la spirale immense!
D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés
Être la clef de voûte[37], et voir sous soi rangés
Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales;
Voir au-dessous des rois les maisons féodales,
Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons[38];
Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons,
Puis clercs et soldats; puis, loin du faîte où nous sommes,
Dans l'ombre, tout au fond de l'abîme,—les hommes.
—Les hommes! c'est-à-dire une foule, une mer,
Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer,
Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare,
A travers tant d'échos nous arrive fanfare[39]!
Les hommes!—Des cités, des tours, un vaste essaim,
De hauts clochers d'église à sonner le tocsin!—
Rêvant.
Base de nations portant sur leurs épaules[40]
La pyramide énorme appuyée aux deux pôles,
Flots vivants, qui toujours l'étreignant[41] de leurs plis,
La balancent, branlante, à leur vaste roulis,
Font tout changer de place et, sur ses hautes zones[42],
Comme des escabeaux font chanceler les trônes,
Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats,
Lèvent les yeux au ciel… Rois! regardez en bas!
—Ah! le peuple!—océan!—onde sans cesse émue,
Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue!
Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau!
Miroir où rarement un roi se voit en beau!
Ah! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre,
On y verrait au fond des empires[43] sans nombre,
Grands vaisseaux naufragés, que son flux[44] et reflux
Roule, et qui le gênaient, et qu'il[45] ne connaît plus!
—Gouverner tout cela!—Monter, si l'on vous nomme,
A ce faîte! Y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme!
Avoir l'abîme là!…—Pourvu qu'en ce moment
Il n'aille pas me prendre[46] un éblouissement!
Oh! d'états et de rois mouvante pyramide,
Ton faîte est bien étroit! Malheur au pied timide!
A qui me retiendrais-je! Oh! si j'allais faillir
En sentant sous mes pieds le monde tressaillir!
En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre!
—Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains, qu'en faire?
Le pourrai-je porter seulement[47]? Qu'ai-je en moi?
Être empereur, mon Dieu! J'avais trop d'être roi!
Certe, il n'est qu'un mortel de race peu commune
Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune.
Mais moi! qui me fera grand? qui sera ma loi?
Qui me conseillera?
Il tombe à deux genoux devant le tombeau.
Charlemagne! c'est toi!
Ah! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s'efface,
Prend nos deux majestés et les met face à face,
Verse-moi dans le coeur, du fond de ce tombeau,
Quelque chose de grand, de sublime et de beau!
Oh! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose.
Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose
Y toucher. Montre-moi que sur cette Babel
Qui du pâtre à César va montant jusqu'au ciel,
Chacun en son degré se complaît et s'admire,
Voit l'autre par-dessous et se retient d'en rire.
Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner,
Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner!
—N'est-ce pas?—S'il est vrai qu'en son lit solitaire
Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre
S'éveille, et que soudain son tombeau large et clair
S'entr'ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair,
Si cette chose est vraie, empereur d'Allemagne,
Oh! dis-moi ce qu'on peut faire après Charlemagne!
Parle! dût en parlant[48] ton souffle souverain
Me briser sur le front cette porte d'airain!
Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire
Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire,
Ne me repousse pas d'un souffle d'aquilons.
Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons.
Oui, dusses-tu me dire[49], avec ta voix fatale,
De ces choses qui font l'oeil sombre et le front pâle!
Parle, et n'aveugle pas ton fils épouvanté,
Car ta tombe sans doute est pleine de clarté!
Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde
Carlos étudier ta tête comme un monde;
Laisse qu'il te mesure à loisir, ô géant.
Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant!
Que la cendre, à défaut de l'ombre, me conseille!
Il approche la clef de la serrure.
Entrons.
Il recule.
Dieu! s'il allait me parler à l'oreille!
S'il était là, debout et marchant à pas lents!
Si j'allais ressortir avec de cheveux blancs!
Entrons toujours!
Bruit de pas.
On vient. Qui donc ose à cette heure,
Hors moi, d'un pareil mort éveiller la demeure?
Qui donc?
Le bruit s'approche.
Ah! j'oubliais! ce sont mes assassins.
Entrons!
Il ouvre la porte du tombeau, qu'il referme sur lui.—Entrent plusieurs hommes, marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs chapeaux.
SCÈNE III.
LES CONJURÉS. Ils vont les uns aux autres, en se prenant la main et en échangeant quelques paroles à voix basse.
PREMIER CONJURÉ (portant seul une torche allumée).
Ad augusta.
DEUXIÈME CONJURÉ.
Per angusta.
PREMIER CONJURÉ.
Les saints
Nous protègent.
TROISIÈME CONJURÉ.
Les morts nous servent.
PREMIER CONJURÉ.
Dieu nous garde.
Bruit de pas dans l'ombre.
DEUXIÈME CONJURÉ.
Qui vive[50]?
VOIX DANS L'OMBRE.
Ad augusta.
DEUXIÈME CONJURÉ.
Per angusta.
Entrent de nouveaux conjurés.—Bruit de pas.
PREMIER CONJURÉ (au troisième).
Regarde;
Il vient encor quelqu'un.
TROISIÈME CONJURÉ.
Qui vive?
VOIX DANS L'OMBRE.
Ad augusta.
TROISIÈME CONJURÉ.
Per augusta.
Entrent de nouveaux conjurés, qui échangent des signes de mains avec tous les autres.
PREMIER CONJURÉ.
C'est bien. Nous voilà tous.—Gotha,
Fais le rapport.—Amis, l'ombre attend la lumière.
Tous les conjurés s'asseyent en demi-cercle sur des tombeaux. Le premier conjuré passe tour à tour devant tous, et chacun allume à sa torche une cire qu'il tient à la main. Puis le premier conjuré va s'asseoir en silence sur une tombe au centre du cercle et plus haute que les autres.
LE DUC DE GOTHA (se levant).
Amis, Charles d'Espagne, étranger par sa mère[51],
Prétend au saint-empire.
PREMIER CONJURÉ.
Il aura le tombeau.
LE DUC DE GOTHA (Il jette sa torche à terre et l'écrase du pied).
Qu'il en soit de son front comme de ce flambeau!
TOUS.
Que ce soit!
PREMIER CONJURÉ.
Mort à lui!
LE DUC DE GOTHA.
Qu'il meure!
TOUS.
Qu'on l'immole!
DON JUAN DE HARO.
Son père est allemand.
LE DUC DE LUTZELBOURG.
Sa mère est espagnole.
LE DUC DE GOTHA.
Il n'est plus espagnol et n'est pas allemand.
Mort!
UN CONJURÉ.
Si les électeurs allaient en ce moment
Le nommer empereur?
PREMIER CONJURÉ.
Eux! lui! jamais!
DON GIL TELLEZ GIRON.
Qu'importe!
Amis! frappons la tête et la couronne est morte!
PREMIER CONJURÉ,
S'il a le saint-empire, il devient, quel qu'il soit,
Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt!
LE DUC DE GOTHA.
Le plus sûr, c'est qu'avant d'être auguste, il expire.
PREMIER CONJURÉ.
On ne l'élira point!
TOUS.
Il n'aura pas l'empire!
PREMIER CONJURÉ.
Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul?
TOUS.
Un seul.
PREMIER CONJURÉ.
Combien faut-il de coups au coeur?
TOUS.
Un seul.
PREMIER CONJURÉ.
Qui frappera?
TOUS.
Nous tous.
PREMIER CONJURÉ.
La victime est un traître.
Ils font un empereur; nous, faisons un grand prêtre.
Tirons au sort.
Tous les conjurés écrivent leurs noms sur leurs tablettes, déchirent la feuille, la roulent, et vont l'un après l'autre la jeter dans l'urne d'un tombeau.—Puis le premier conjuré dit: Prions.
Tous s'agenouillent. Le premier conjuré se lève et dit:
Que l'élu croie en Dieu,
Frappe comme un Romain, meure comme un Hébreu[52]!
Il faut qu'il brave roue et tenailles mordantes[53],
Qu'il chante aux chevalets[54], rie aux lampes ardentes[55],
Enfin que pour tuer et mourir, résigné,
Il fasse tout!
Il tire un des parchemins de l'urne.
TOUS.
Quel nom?
PREMIER CONJURÉ (à haute voix).
Hernani.
HERNANI (sortant de la foule des conjurés).
J'ai gagné!
—Je te tiens, toi que j'ai si longtemps poursuivie,
Vengeance!
DON RUY GOMEZ (perçant la foule et prenant Hernani à part).
Oh! cède-moi ce coup!
HERNANI.
Non, sur ma vie!
Oh! ne m'enviez pas ma fortune, seigneur!
C'est la première fois qu'il m'arrive bonheur.
DON RUY GOMEZ.
Tu n'as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages,
Cent mille paysans dans mes trois cents villages,
Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami!
HERNANI.
Non!
LE DUC DE GOTHA.
Ton bras porterait un coup moins affermi,
Vieillard!
DON RUY GOMEZ.
Arrière, vous! sinon le bras, j'ai l'âme.
Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.
A Hernani.
Tu m'appartiens!
HERNANI.
Ma vie à vous, la sienne à moi.
DON RUY GOMEZ (tirant le cor de sa ceinture).
Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor[56].
HERNANI (ébranlé).
Quoi!
La vie!—Eh! que m'importe! Ah! je tiens ma vengeance!
Avec Dieu dans ceci je suis d'intelligence[57].
J'ai mon père à venger… peut-être plus encor!
Elle, me la rends-tu?
DON RUY GOMEZ.
Jamais! Je rends ce cor.
HERNANI.
Non!
DON RUY GOMEZ.
Réfléchis, enfant!
HERNANI.
Duc, laisse-moi ma proie.
DON RUY GOMEZ.
Eh bien! maudit sois-tu de m'ôter cette joie!
Il remet le cor à sa ceinture.
PREMIER CONJURÉ (à Hernani).
Frère! avant qu'on ait pu l'élire, il serait bien
D'attendre dès ce soir[58] Carlos…
HERNANI.
Ne craignez rien
Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.
PREMIER CONJURÉ.
Que toute trahison sur le traître[59] retombe,
Et Dieu soit avec vous!—Nous, comtes et barons,
S'il périt[60] sans tuer, continuons! Jurons
De frapper tour à tour et sans nous y soustraire[61]
Carlos qui doit mourir.
TOUS (tirant leurs épées).
Jurons!
LE DUC DE GOTHA (au premier conjuré).
Sur quoi, mon frère?
DON RUY GOMEZ (retourne son épée, la prend par la pointe et l'élève au-dessus de sa tête). Jurons sur cette croix[62]!
TOUS (élevant leurs épées).
Qu'il meure impénitent!
On entend un coup de canon éloigné. Tous s'arrêtent en silence.—La porte du tombeau s'entr'ouvre. Don Carlos parait sur le seuil. Pâle, il écoute.—Un second coup.—Un troisième coup.—Il ouvre tout à fait la porte du tombeau, mais sans faire un pas, debout et immobile sur le seuil.