Europe, tragi-comédie entièrement politique, était, en effet, peu propre au théâtre. C'était un amalgame de scènes dans lesquelles les grandes puissances exposaient, de la façon la plus fastidieuse, leurs intérêts. Par suite d'une autre circonstance fâcheuse, cette pièce fut donnée à l'Hôtel de Bourgogne en même temps que le Cid. Lorsque la représentation de la pièce du cardinal fut terminée, un acteur s'avança pour en faire un pompeux éloge et pour annoncer qu'elle serait jouée le surlendemain. Ce n'était pas l'affaire des spectateurs. Des huées, des murmures s'élevèrent de toutes les parties de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander à la place la tragédie de Corneille.
Richelieu, choqué au dernier point, retira sa pièce et résolut de se venger sur le Cid de la chute de son Europe. De là vint la ligue, à l'Académie, contre l'un des chefs-d'œuvre du grand Corneille, et la fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et une preuve de ce que peut, en France, même sur les beaux-arts, un pouvoir despotique.
Au dix-septième siècle, le nombre des auteurs dramatiques s'était considérablement accru et tendait à s'accroître. A cette époque, quelques noms n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole du théâtre. Les acteurs des troupes de l'Hôtel de Bourgogne ou du Marais, n'acceptaient pas les yeux fermés une tragédie ou une comédie, parce qu'elle était signée de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas de propos délibéré une autre, parce que le nom du poëte ne s'était pas encore fait connaître. Les grands et bons auteurs n'empêchaient nullement leurs jeunes confrères de s'approcher du tabernacle; ils encourageaient leurs efforts et applaudissaient à leurs succès. Un homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer à la scène, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir à ce public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits qu'à la porte il achète en entrant, il y avait des juges compétents dans la littérature, des juges n'ayant pas d'intérêt à porter de faux témoignages, des juges dont le goût épuré n'était mis en doute par personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes les classes, qui voulaient être intéressés, qui applaudissaient lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et désapprouvaient impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrépides chevaliers du lustre, ni les réclames à tant la ligne, ni la mise en scène des premières représentations, les loges données, les stalles offertes pour le succès de la pièce. Le succès était fait par le public, qui pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, que les temps sont changés pour le théâtre! N'a-t-on pas vu des directeurs commander des pièces à un auteur utile à ménager dans un but quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se réunissent quelquefois jusqu'à trois ou quatre pour fabriquer un acte), se mettent à l'œuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reçus, appris, joués, entonnés (qu'on nous passe l'expression), de gré ou de force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le dindon à engraisser. La pièce a dix, vingt, trente représentations, jusqu'à ce que tout Paris soit venu se prendre bêtement à la glu d'une réclame bien stupide, commercialement acceptée par les journaux, et le tour est joué. Il y a bien le critique, chargé de rendre compte des nouvelles représentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles hebdomadaires, charitablement prévenir ses lecteurs; mais les trois quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient pas, les colonnes du journal leur seraient fermées, s'ils tentaient de critiquer le théâtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient de louer le théâtre qui les refuse! D'un autre côté, comme au temps où nous vivons, on ne va guère plus d'une fois entendre la même pièce, on ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler. Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lèvres bravo ou en frappant légèrement le parquet du bout de sa canne. Si elle est mauvaise, on se contente de murmurer: Dieu! que c'est bête! puis on sort en levant les épaules, bien décidé à laisser voler les autres comme on a été volé soi-même.
Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps des Corneille, des Racine, des Molière, l'acteur était fait pour les pièces et non les pièces pour l'acteur. On ne composait pas une comédie pour que, dans son rôle, mademoiselle A pût écraser tous ses camarades en brillant aux dépens du reste de la troupe; pour que le nez du comédien B, son ton de voix nasillard ou tel autre défaut naturel, mis en évidence, pût amuser le public. A l'exception du poëte Scarron, qui fit pour l'acteur Jodelet plusieurs pièces comiques, jamais encore on n'avait songé à mettre en scène l'individualité d'un acteur. L'auteur composait son œuvre sans se préoccuper de ceux qui devaient l'interpréter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris possédait deux ou trois scènes sérieuses, et qu'aujourd'hui Paris a deux ou trois douzaines de théâtres qu'on alimente avec toute espèce de produits plus ou moins frelatés.
Mais revenons au dix-septième siècle, au siècle de Richelieu et de Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand poëte, obtenaient au théâtre, en même temps que lui, de temps à autre, des succès. Parmi eux, nous citerons l'âme damnée du cardinal, l'abbé de Bois-Robert, né en 1592, qui dut à son esprit jovial d'être en grande faveur auprès du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'État et un membre de l'Académie. Autant pour complaire au maître que pour sa propre satisfaction, l'abbé composa et fit jouer une vingtaine de pièces de divers genres, assez médiocres en général. Il en est trois cependant: les Apparences trompeuses, l'Amant ridicule et les Trois Orontes, qui lui acquirent une sorte de réputation.
Bois-Robert n'était pas un abbé des plus orthodoxes, ce qui lui attira maintes fois des aventures. Le jour où l'on devait donner la première représentation de sa comédie des Apparences trompeuses (1655), il était aux Minimes de la Place-Royale, à genou, un énorme livre de messe devant lui. Quelqu'un demanda à un ecclésiastique quel était cet abbé de si bonne mine: «C'est l'abbé Mondory, répondit l'ecclésiastique, il doit prêcher cet après-midi à l'Hôtel de Bourgogne, et il prie pour le succès de son sermon.» Après la représentation de sa pièce, qui fut, en effet, bien accueillie par le public, Bois-Robert, s'en revenant à pied, fut rencontré par un de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse. «Figurez-vous, lui dit l'abbé, qu'on me l'a enlevé pendant que j'étais à la comédie.—Quoi, s'écria plaisamment l'ami, à la porte de votre cathédrale. Ah! ce n'est pas supportable.»—Un jour que le familier de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un pauvre diable prêt à mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:—«Mon ami, lui dit-il, pensez à Dieu et récitez votre Benedicite.»
On prétend que l'une des disgrâces qu'il éprouva fut due à une aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme il cherchait à se disculper en affirmant que la personne au sujet de laquelle on l'accusait était affreuse:—«Si elle est laide, reprit Beautru, vous n'en êtes que plus coupable.»
Pour compléter le tableau des vertus évangéliques de Bois-Robert, nous ajouterons qu'il était joueur enragé. Il perdit un jour dix mille écus contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il possédait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le duc, lui remit la somme réalisée et lui promit une ode à sa louange par Bois-Robert, disant: «Quand on saura dans le monde que M. le duc a fait présent de seize mille francs pour une méchante pièce de vers, on s'écriera: Que n'eût-il pas fait pour une bonne?»
Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet d'une de ses comédies, les Trois Orontes, représentés en 1652. Une demoiselle de Gournay avait un désir extrême de connaître Racan. Deux amis de ce poëte s'entendirent et se firent annoncer l'un après l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le premier faux Racan. Elle déplora avec le second l'impudence du premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisième Racan qui, cette fois, était le vrai Racan, elle se mit dans un état de fureur tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa à la porte en l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard on fit sur le même sujet les Trois Gascons.
L'Amant ridicule, comédie en un acte et en prose de Bois-Robert, resta quelque temps au théâtre. On représenta cette pièce avec le ballet des Plaisirs, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.
Il est un autre abbé de cette époque, Boyer, dont nous ne devons pas oublier la figure. C'est à lui qu'on eût pu dire: Honneur au courage malheureux. Ce pauvre poëte montra une ténacité, une ardeur pour le théâtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molière, il courut de défaite en défaite, de chute en chute, et cependant il ne se lassa pas de composer pour celui qu'il eût pu justement appeler son ingrat public. Évidemment ce malheureux était né sous une mauvaise étoile, puisqu'il se rejeta sur le théâtre après avoir échoué comme prédicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprécié sur la scène que du haut de la chaire. Pendant cinquante années, il laboura péniblement le champ pour lui stérile de la poésie dramatique, et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque absolu de goût et de sens commun. Il fut membre de l'Académie en 1666 et mourut en 1698. Jusqu'à quatre-vingts ans, il conserva sa vivacité et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine se sont, on peut dire, acharnés après les ouvrages dramatiques de ce poëte, qu'ils eussent volontiers salué du titre de Roi du galimatias.
A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pièces, on fit plusieurs épigrammes, l'une suivit la représentation de Clotilde, la voici:
Quand les pièces représentées,
De Boyer sont peu fréquentées,
Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,
Voici comment il tourne la chose:
Vendredi, la pluie en est cause,
Et le dimanche, le beau temps.
Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le théâtre et ne vit jamais réussir aucun de ses ouvrages. Pour éprouver si leur chute ne devait pas être imputée au mauvais vouloir du parterre à son égard, il fit afficher la tragédie d'Agamemnon sous le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arrivé à Paris. La pièce fut généralement applaudie. Racine même, le plus grand fléau de Boyer, se déclara pour le nouvel auteur. Boyer s'écria du milieu du parterre: «Elle est pourtant de Boyer, malgré M. de Racine.»
Le lendemain, cette même tragédie fut sifflée, et l'on en fit une analyse peu favorable dans un sonnet que voici:
On dit qu'Agamemnon est mort,
Il court un bruit de son naufrage,
Et Clytemnestre tout d'abord
Célèbre un second mariage.
Le roi revient, et n'a pas tort
D'enrager de ce beau ménage;
Il aime une nonne bien fort,
Et prêche à son fils d'être sage.
De bons morceaux par-ci, par-là,
Adoucissent un peu cela;
Bien des gens ont crié merveilles.
J'ai fort crié de mon côté;
Mais comment faire? En vérité,
Les vers m'écorchaient les oreilles.
VII
CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.
Singulier hommage rendu à Corneille par Mlle Beaupré.—Réflexions.—Contemporains du grand poëte.—Tristan.—Sa tragédie de Marianne (1626).—Anecdote de Mondory et de l'abbé Boyer, chez Richelieu.—Panthée (1637).—Phaéton (1637).—Singulier portrait des Destinées.—Osman (1656).—Le Parasite.—Qualités et défauts de Tristan.—Son épitaphe.—Claveret, ami puis rival de Corneille.—Ses productions dramatiques.—La Calprenède, auteur gascon.—Anecdote.—Ses tragédies de Mithridate (1638), du Comte d'Essex, de la Mort des Enfants de Brute (1647).—Son style.—Benserade.—Anecdotes.—Ses tragédies de Cléopâtre (1636), de Méléagre (1640).—Citation.—Petite vanité de Benserade.—Anecdote.—Vers au bas de son portrait.—Urbain Chevreau, poëte poitevin.—Son instruction.—Singulier anachronisme dans sa tragédie de Lucrèce (1637).—Coriolan (1638).—Citation.—Guérin de Bouscal.—Son esprit.—Ses qualités.—La Mort de Brute, tragédie (1637).—La Mort d'Agis (1642).—Ses comédies sur Don Quichotte et Sancho Pança.—La Mesnardière et La Serre.—Anecdotes sur ces deux auteurs.—Réflexions.—Tragédies en prose de La Serre.—Pandoste.—Thomas Morus et le Sac de Carthage.—Anecdote.—L'auteur du Parnasse Réformé.—Leclerc, de l'Académie Française.—Sa modestie.—Iphigénie (1645).—Épigramme de Racine.—Magnon.—Sa vanité présomptueuse.—Son livre de la Science universelle.—Ses principales productions dramatiques (1645).—Zénobie.—Anecdote.—Gombault, un des fondateurs de la Société savante qui fut la base de l'Académie.—Sa tragédie des Danaïdes (1646).—Gilbert.—Notice sur ce poëte, un des plus féconds de l'époque.—Ses tragédies.—Hippolyte (1646).—Anecdote.—Rodogune (1646).—Gilbert, plagiaire de Corneille.—Sémiramis (1646).—Les Amours de Diane et d'Endymion, tragédie (1659).—Épigramme.—Cresphonte (1659).—Anecdote.—Arie et Petus (1659).—Pastorales de Gilbert.—La tragi-comédie du Courtisan (1668).—Citation.—Qualités et défauts de Gilbert.—Montauban.—Ses deux tragédies.—Sa pastorale des Charmes de Félicie (1651).—Citation.—L'abbé de Pure, rendu célèbre par Boileau.—Mme de Villedieu et Millotet.—Manlius Torquatus (1662).—Nitetis (1663).—Citation.—Millotet et son extravagante tragédie de Sainte-Reine (1660).—Quinault, considéré comme poëte tragique.—Notice sur cet auteur.—La Cour des Comptes.—Voltaire venge Quinault des satires de Boileau.—Nature de son talent.—Ses tragédies.—Les Rivales (1653).—Anecdote.—Origine des droits d'auteur.—Cyrus (1656).—Agrippa (1661).—Astrate (1663).
Mademoiselle Beaupré, une des premières actrices qui parut sur la scène (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au théâtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage à Corneille: «Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui des pièces pour trois écus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui les pièces sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les premières étaient misérables et que maintenant elles sont excellentes; mais bah! le public était accoutumé aux mauvaises, il ne s'en trouvait pas plus mal et le talent des comédiens les faisait passer.»
La preuve de la régénération complète de l'ancien théâtre, en France, est dans ce mot de mademoiselle Beaupré. En exhalant cette plainte, l'actrice prononçait un jugement très-vrai.
Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le goût et fixa irrévocablement les règles de l'art. On put encore s'écarter plus ou moins du beau ou approcher plus ou moins du maître; mais au bout de quelques années, il ne fut plus permis à personne de retomber dans les anciens errements, sous peine de chutes éclatantes. Aussi voyons-nous beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le génie du grand poëte ne dégoûta pas de la scène, faire les plus louables efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre à sa hauteur; mais quelques-uns récoltèrent encore quelques palmes sur la route où lui-même en avait fait si ample moisson.
Tristan, l'un d'eux, donna sa première tragédie de Marianne en 1626, très-peu d'années avant que le grand poëte de l'époque ne fît son apparition au théâtre, et quoique les productions de son esprit eussent à soutenir avec celles de Corneille une concurrence redoutable, il obtint cependant des succès.
Né en 1601, au château de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnommé l'Hermite, parce qu'il comptait, parmi ses aïeux, le promoteur fameux de la première croisade, eut le malheur, très-jeune encore, d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forcé de passer en Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commença à puiser le goût des lettres. Gracié par Louis XIII, protégé par le maréchal d'Humières, nommé gentilhomme de Gaston d'Orléans, Tristan, qui partageait ses loisirs entre le jeu, les femmes et la poésie, fit d'abord paraître en 1626 une tragédie de Marianne qui produisit à cette époque une véritable sensation. Le célèbre comédien Mondory, chargé du principal rôle dans cette œuvre dramatique, l'interpréta avec talent et contribua beaucoup au succès de l'ouvrage. Le bruit de cette tragédie parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comédien se surpassa; l'Éminence, qui n'avait pas un cœur des plus tendres, laissa échapper quelques larmes, aussitôt l'abbé Bois-Robert de prétendre qu'il s'acquitterait encore mieux du rôle que Mondory, Mondory fût-il présent. Le jour fut convenu pour cette espèce de défi. Bois-Robert déclama avec âme, si bien que l'acteur lui-même s'avoua vaincu. Cette aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abbé Mondory. Pour en revenir à la Marianne de Tristan, nous dirons que non-seulement cette tragédie fut longtemps maintenue au théâtre, mais que Rousseau s'en occupa pour y introduire quelques corrections.
Tristan, qui s'était révélé avec tant d'éclat, resta plusieurs années sans rien produire. En 1637, il donna Panthée, où l'on trouve ces deux beaux vers:
Et lorsqu'il est tombé sanglant sur la poussière,
Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.
A peu près vers la même époque, il fit paraître la Chute de Phaéton, qui n'eut pas le succès de Marianne, d'autant que Pierre Corneille était alors entré en ligne, au théâtre. C'est dans cette tragédie de Phaéton que l'on trouve le très-singulier portrait suivant des Destinées:
Ces juges souverains de la terre et de l'onde,
Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.
C'est eux qui, de Thétis, règlent tous les efforts,
L'empêchent de passer au delà de ses bords.
C'est eux qui, des enfers, établissent les bornes;
C'est eux qui, des cocus, font paraître les cornes.
On voit par ce dernier vers que le goût n'était pas encore fort épuré, puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute naturelle. La Folie du Sage, tragi-comédie, la Mort de Crispe, et la Mort du grand Osman, les deux premières pièces jouées en 1644 et 1645, la dernière après la mort de l'auteur en 1656, composent, avec les tragédies citées plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous devons encore y ajouter deux comédies: l'Amarillis de Rotrou, retouchée par lui en 1650, et le Parasite, représenté au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en 1654.
Tristan mourut fort pauvre, si pauvre même que Boileau a dit de lui: qu'il passait l'été sans linge et l'hiver sans manteau. Après sa mort, Quinault, son élève, fit jouer par reconnaissance la tragédie d'Osman, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que ceux-ci:
. . . . . . Ne t'imagine pas
Que ta grandeur passée eut pour moi des appas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'aimais Osman lui-même et non pas l'Empereur.
Si les décrets du ciel, si l'ordre du destin,
Avaient mis sous mes lois les climats du matin,
Et si, par des progrès où ta valeur aspire,
Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,
Osman dans mes États serait maître aujourd'hui;
Il n'aurait qu'à m'aimer, et tout serait à lui.
Ne fût-il qu'un soldat vêtu d'une cuirasse,
N'eût-il rien que son cœur, son esprit et sa grâce;
Et mon âme serait encore en désespoir,
De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.
Dans sa comédie du Parasite, on lit ces quatre vers d'une crudité par trop hardie. Le parasite, toujours affamé, dit à une servante avec laquelle il est seul:
Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?
Je serais fort habile à torcher ton museau.
Si tes deux yeux étaient deux pâtés de raquête,
Je ficherais bientôt mes deux yeux dans ta tête.
La scène française, après Corneille et Racine, s'est enrichie de trop de chefs-d'œuvre pour que les tragédies de Tristan n'aient pas été oubliées, cependant Marianne et la Mort de Crispe ont un mérite réel. Tristan a su éviter bien des écueils. Il n'a pas sacrifié au jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'époque n'ont pas osé débarrasser leurs œuvres. Sous sa plume, la passion prend des couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses récits sont pompeux. La partie dramatique est traitée avec suite et régularité, les événements sont naturels, bien amenés et vraisemblables.
Tristan, du reste, fut reçu en 1648 à l'Académie, il mourut en 1655 à l'hôtel de Guise, ayant composé lui-même et pour lui la bizarre et misanthropique épitaphe que voici:
Ébloui de l'éclat de la splendeur mondaine,
Je me flattai toujours d'une espérance vaine,
Faisant le chien couchant auprès d'un grand seigneur,
Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître;
Je vécus dans la peine attendant le bonheur,
Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.
Nous avons déjà eu occasion de parler de Claveret, autre poëte de la même époque, d'abord l'ami et bientôt après le rival assez ridicule de Corneille. Claveret composa plusieurs comédies et une tragédie, le Ravissement de Proserpine (1639). Le poëte eut une singulière idée à propos de cette pièce. Ne sachant comment faire pour observer l'unité de lieu, il imagina de prévenir le public que la scène se passant au ciel, en Sicile et aux enfers, et ces trois endroits se trouvant sur une ligne perpendiculaire tirée du céleste au sombre séjour, la règle pouvait être considérée comme étant observée. Parmi les comédies qu'on doit à cet auteur, nous citerons celle de l'Écuyer ou les Faux Nobles, en cinq actes et en vers (1666). Cette pièce fut inspirée par une mesure prise à cette époque pour la recherche des individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit. On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les travers du dix-neuvième siècle étaient déjà ceux du dix-septième.
Un troisième contemporain du grand Corneille, La Calprenède, gentilhomme gascon, fit parler de lui à la même époque que les deux précédents, et son nom fût passé à la postérité, même à défaut de ses œuvres, grâce à ces deux vers de Boileau:
Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,
Calprenède et Juba parlent du même ton.
Homme d'un certain mérite, La Calprenède était bien, en effet, des bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne à cette phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, après avoir entendu une de ses tragédies, que la pièce n'était pas mauvaise, mais que les vers en étaient lâches: «Cadedis! s'écria le Gascon, il n'y a rien de lâche dans la maison de La Calprenède.» Il était, du reste, d'une bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit accorder par la reine, qu'il avait amusée en lui disant son roman de Silvandre, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit faire un habit et répétait avec orgueil en montrant la belle étoffe de son pourpoint: C'est du Silvandre.
Il fit paraître en 1635, Mithridate, tragédie dont la première représentation tomba le jour des Rois, en 1638, le Comte d'Essex, la meilleure pièce de son répertoire, en 1647, la Mort des enfants de Brute où l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus, après avoir condamné ses fils:
Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;
Je t'ai donné mes fils, Rome que me veux-tu?
J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes;
Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes.
JUNIE.
Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?
BRUTUS.
Je l'ai versé.
Femme, viens achever ce que j'ai commencé.
JUNIE.
Rends-moi mes fils, cruel?
BRUTUS.
Ils ont perdu la vie.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,
Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?
. . . . . . . . . . . . . . . .
Souffre que mes neveux adorent ma mémoire;
Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:
Il fut père de Rome, et plus que de ses fils.
La Calprenède a fait représenter encore quatre ou cinq tragédies plus ou moins médiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de Silvandre et de Cléopâtre, genre dans lequel il excellait. Les personnages de ses tragédies parlent beaucoup en héros de romans; ils ont sans cesse à la bouche des pointes, des phrases à effet et à sentiment exagéré.
Benserade, dont le nom eut du retentissement au commencement du dix-septième siècle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur de Gisors, il eut le travers de prétendre à la noblesse. Destiné d'abord à l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'être tout à sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette époque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblèrent de bienfaits, en sorte qu'il vécut toujours dans l'abondance. On aimait alors beaucoup les ballets, il s'attacha à composer ce genre de pièce; il y réussit, et pendant vingt années il exploita presque seul cette littérature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea totalement la composition de ces ballets et les rendit à peu près supportables. Il écrivit six tragédies qui n'ont pas relativement la valeur de ses autres productions littéraires, mais qui, cependant, ne sont pas dénuées d'un certain mérite. La première, Cléopâtre, donnée en 1636, lui fut inspirée par la Belle-Rose. Le public accueillit favorablement cette pièce. Il fit ensuite Iphis, puis la mort d'Achille, Gustave (1637), la Pucelle d'Orléans et enfin Méléagre (1640).
Voici quelques vers de cette dernière pièce. Ils sont propres à donner une idée du faire tragique de Benserade. Déjanire s'étonne qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:
DÉJANIRE.
Après tout, mon souci, dans l'état où nous sommes
Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?
Nos maux sont différents, de même que nos biens,
Ce sexe a ses plaisirs, et le nôtre a les siens;
Encore qu'ils semblent nés pour se faire la guerre,
Nous ne le sommes pas pour dépeupler la terre.
ATALANTE.
Pour vous, vous êtes fille, et fille infiniment:
Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.
Après tout, on voit que Corneille n'avait rien à craindre d'un pareil rival. Benserade avait une grande vanité; il fit placer sur sa petite maison de Gentilly, où il se retira vers la fin de ses jours, des armes et une couronne de comte: «C'est aux poëtes à en faire,» dit plaisamment un bel esprit. Il mourut à quatre-vingts ans, ayant mis en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide et ayant composé outre ses tragédies, vingt-un ballets. Senecé écrivit au bas de son portrait:
Ce bel esprit eut trois talents divers,
Qui trouveront l'avenir peu crédule:
De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,
Sans qu'ils le prissent de travers.
Il fut vieux et galant, sans être ridicule,
Et s'enrichit à composer des vers.
A l'époque où Benserade commença à se faire connaître, un autre poëte donna également quelques tragédies et trois comédies. Ce poëte, Urbain Chevreau, fils d'un avocat du Poitou, était fort instruit. Les langues grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et même la langue hébraïque, lui étaient familières. Il passa la première partie de sa vie en voyages, dans l'un desquels il vint à Stockholm où la reine Christine le retint quelque temps. Elle le nomma même secrétaire de ses commandements. Précepteur du duc du Maine, il écrivit une Histoire du Monde, plusieurs romans, des voyages de philosophie et enfin quelques pièces dramatiques qui obtinrent du succès sur la scène française. Chose bizarre, cet homme, qui avait rédigé une histoire universelle, donne à Tarquin, dans sa première tragédie de Lucrèce, représentée en 1637, le titre d'empereur de Rome. Après Lucrèce vinrent: La vraie suite du Cid en 1638, et la même année Coriolan. Voici un échantillon de la versification de cette pièce: Virginie, en voyant son époux assassiné par les Volsques, lui dit:
Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'âme,
Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;
Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?
La vie est une mer qui n'a point de reflux.
Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;
Qui s'écoulent toujours et jamais ne reviennent;
Et depuis que la mort en arrête le cours,
Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.
Et deux années auparavant, Pierre Corneille avait donné le Cid!... Mais il fallait quelque temps pour que le génie du grand poëte pût développer dans l'âme des spectateurs l'amour de la bonne et saine littérature, et pour que les auteurs consentissent à abandonner les niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les pensées barbares et révoltantes, pour adopter franchement le langage noble et élevé que Racine allait bientôt polir encore, en lui faisant atteindre un dernier degré de pureté.
Guérin de Bouscail, poëte contemporain des précédents, fournit quelques bonnes compositions à la scène française au milieu du dix-septième siècle. C'était un poëte ayant, à défaut de génie, de l'esprit et de l'âme. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il fallait jeter de côté toutes les vieilleries admises jusqu'alors au théâtre. Ses pièces sont remarquables par une absence presque complète du ridicule et même, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit de reprocher à la plupart des bons auteurs de cette époque. Nous avons dit à dessein une absence presque complète; car, dans sa première tragédie, la Mort de Brute et de Porcie, jouée en 1637, au milieu de très-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:
Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrégé,
Ce qu'il a de plus noir et de plus enragé.
Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colère
Voulût noyer de sang l'un et l'autre hémisphère;
Et que Bellone même, hérissant ses cheveux,
Arrêta sa fureur pour recourir aux vœux.
L'Assurance et la Peur, à travers la fumée,
Repassèrent cent fois de l'une à l'autre armée:
Et la Victoire errante, en ce danger mortel,
Douta qui resterait pour lui faire un autel.
Dans la Mort d'Agis (1642) au contraire, le poëte a fait une belle peinture des mœurs grecques au temps où fleurissaient les lois de Lycurgue:
La morale régnait dedans tous les esprits.
Le bienfait de lui-même était l'unique prix.
Chacun de la vertu recherchait les caresses.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soldat négligeait le butin pour l'honneur.
Au bonheur du pays consistait son bonheur.
Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,
Plutôt pour ravager, que pour sauver la terre.
Les orateurs parlaient avec sincérité.
La Justice régnait avec égalité;
Et jamais les présents n'avaient eu la puissance
De faire lâchement trébucher la balance.
Les trônes de leurs rois n'étaient point revêtus
Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.
On est induit à penser que Guérin fut un grand admirateur du roman de Cervantes, car il en fit le sujet de trois comédies en vers, intitulées: Don Quichotte 1re et 2e partie, Sancho Pança (1638, 1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel et si bien de cette dernière pièce, qu'on fut sur le point, au Théâtre-Français, de lui refuser ses droits d'auteur.
Guérin de Bouscail avait compris, sans les écrire, les règles de l'art dramatique. La Mesnardière, médecin du frère de Louis XIII, écrivit ces règles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut beaucoup, fit recevoir La Mesnardière à l'Académie, en 1655, et cet auteur, qui rédigea une poétique fort bien pensée, ne put faire réussir ni la tragédie d'Alinde (1642), ni celle de la Pucelle d'Orléans de la même époque, et qu'on attribue aussi à l'abbé d'Aubignac.
Un autre poëte, La Serre, collègue de La Mesnardière, puisqu'il était, comme ce dernier, employé dans la maison de Monsieur, frère de Louis XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les règles dramatiques, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire et même d'écrire beaucoup et très-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent, et c'était vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant entendu un détestable discours, il alla embrasser l'orateur en s'écriant: «Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis vingt-cinq ans, j'ai bien débité du galimatias, mais vous venez d'en dire plus en une heure que j'en ai écrit en toute ma vie.» La Serre se plaisait à répéter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait souvent le peu de soin qu'il mettait à ses travaux, et sa promptitude. «Je suis toujours pressé, répondait-il, quand il s'agit de gagner de l'argent, et je préfère les pistoles qui me font vivre à la chimère d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim.» Si La Serre vivait aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est à des écrivains de cette trempe que le siècle doit être redevable de l'annonce et de la réclame qui sont en si grand honneur de nos jours, et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage. Glu de l'époque à laquelle chacun se laisse piper.
Une des productions de ce singulier poëte, est la tragédie de Pandoste ou la Princesse malheureuse, en quatre journées, chacune de cinq actes. Probablement La Serre avait imaginé ce nouveau genre pour être sûr de tenir plus longtemps son public. Il avait dédié cette œuvre à une Uranie (nom supposé) dont il exalte les qualités extérieures, ajoutant ensuite: «Le reste de votre corps est une huitième merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom propre.»
Trouvant sans doute que des tragédies en vers prenaient trop de temps à confectionner, La Serre, le premier et bien avant Lamotte, inventa la tragédie en prose. Il donna dans cette forme, celle du Sac de Carthage en 1642. Le comédien Montfleury la mit plus tard en vers et la fit paraître sous le titre de la Mort d'Esdrubal.
En 1642, on joua une nouvelle tragédie en prose de La Serre, Thomas Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance.
L'auteur du Parnasse réformé, ou Apollon à l'École (jolie petite pièce jouée dans les colléges), fait parler ainsi La Serre au sujet de sa tragédie de Thomas Morus:
«On sait que mon Thomas Morus s'est acquis une réputation que toutes les autres comédies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu'il a vues de cette pièce. Il lui a donné des témoignages publics de son estime, et toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que Son Éminence. Le Palais-Royal était trop petit pour contenir ceux que la curiosité attirait à cette tragédie. On y suait au mois de décembre, et l'on tua quatre portiers, de compte fait, la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces; M. Corneille n'a point de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui céderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un seul jour.»
Si nous continuons l'étude des poëtes tragiques contemporains de Corneille, nous trouvons Michel Leclerc de l'Académie Française, auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, eût donné au Théâtre des œuvres remarquables, s'il se fût occupé davantage de l'art dramatique. Mais au moment où il fit paraître sa première pièce: Iphigénie, Corneille était dans toute la splendeur de sa gloire. Il n'osa joûter contre ce terrible rival et se voua tout entier au barreau.—Iphigénie, quoique fort passable, n'eut que cinq représentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la collaboration, ce qui donna lieu à Racine de lancer cette charmante épigramme:
Entre Leclerc et son ami Coras,
Tous deux auteurs, rimant de compagnie,
N'a pas longtemps sourdirent grands débats
Sur le propos de leur Iphigénie.
Coras lui dit: «La pièce est de mon cru.»
Leclerc répond: «Elle est mienne et non vôtre.»
Mais aussitôt que l'ouvrage eut paru,
Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.
Deux autres tragédies: Virginie et Oreste, sont encore attribuées à Leclerc.
Jean Magnon, poëte, né à Tournus, avait le défaut diamétralement opposé à celui de Leclerc. Autant le second était modeste et réservé, autant le premier était présomptueux et plein de vanité. L'un était toujours en défiance de lui-même, l'autre disait à qui voulait l'entendre, qu'il avait pour la poésie les plus heureuses dispositions. Ses tragédies, prétendait-il, lui coûtaient moins de temps et de peine à écrire qu'elles n'en demandaient pour êtres lues et jouées. Il affirmait avoir composé en dix heures les sept cent cinquante vers d'un ouvrage sur l'Entrée du Roi et de la Reine à Paris; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait à une Science universelle en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait déjà cent mille, il aurait bientôt mis la dernière main à cette encyclopédie digne de son génie immense. Un beau jour, il prétendit que la poésie dramatique était au-dessous de ses talents et qu'il abandonnait le théâtre pour s'adonner à des compositions d'un ordre plus élevé. Malheureusement chez ce poëte, qui aurait dû naître sur les bords de la Garonne plutôt que sur les rives de la Saône, les actions étaient peu en rapport avec le langage. La Science Universelle ne parut jamais; le monde fut déshérité de ce chef-d'œuvre, et les pièces qu'il donna, au nombre de huit à dix, tragédies ou comédies, sont assez médiocres, bien qu'il ne manquât ni d'esprit, ni d'imagination, ni de facilité. Artaxerce paru en 1645, Josaphat et Séjames en 1646, Jeanne de Naples en 1654, sont loin de passer pour des œuvres de mérite.
Magnon eut l'idée assez malheureuse de mettre en vers une tragédie faite en prose par l'abbé d'Aubignac. Cette pièce, intitulée Zénobie, ne réussit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur l'avait composée, disait-il, comme modèle des préceptes suivis par Aristote.—«Parbleu! s'écria le prince de Condé, à qui l'on racontait cela, je sais bon gré à d'Aubignac d'avoir si bien observé les règles d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d'avoir fait faire à ce pauvre d'Aubignac une si déplorable tragédie.»
Nous ne parlerions pas de Gombault, gentilhomme calviniste de la Saintonge, qui donna au théâtre deux comédies et la tragédie des Danaïdes en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable auteur, homme d'esprit et de mérite, fut un des fondateurs de la petite Société savante qui se réunissait chez Conrad, Société qui fut le principe de l'Académie Française.
De tous les émules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille, l'un des contemporains qui eut le plus de succès et par son esprit et par ses compositions dramatiques et par son extrême fécondité, fut Gilbert, d'abord secrétaire de la duchesse de Rohan, puis résident en France, de Christine de Suède. Malgré les occupations que lui donnait cette dernière place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable ardeur pour le Théâtre. Outre un grand nombre de tragédies et de comédies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre d'ouvrages de divers genres. Malgré tout cela, Gilbert mourut fort pauvre, les dernières années de sa vie se fussent même écoulées dans la misère, s'il n'eût trouvé sur son chemin Hervard, protecteur des gens de lettres de cette époque, qui lui donna asile. Les premières productions dramatiques de Gilbert sont: Marguerite de France et Téléphonte (1641), qui eurent un succès médiocre. Il fut ensuite cinq ans avant de rien donner à la scène; enfin, en 1646, il se décida à faire paraître une tragédie d'Hippolyte à laquelle plus tard Racine ne dédaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la pièce de Gilbert, lorsque Thésée exile son fils, Hippolyte répond: