—Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami... Cet animal-là est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait fichu d'en faire autant. Si tous les rôles étaient tenus comme celui de Florentin, la pièce irait aux nues.
Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il lui était apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle avait de lui s'était démesurément agrandie. Elle ne l'aimait pas, elle ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait pas; le temps était loin où elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais si elle s'était trouvée, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se serait sentie sans force, et elle aurait tâché de l'apaiser par sa soumission comme on apaise une puissance surnaturelle.
Sur la scène, pendant qu'un salon Empire descendait des frises, l'auteur, dans le bruit de la manœuvre, sous la chute des portants, tenait à la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants et donnait en même temps à tous des conseils ou des exemples.
—Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, madame Ravaud, vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-Élysées: «Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» Ça se chante. Apprenez-moi cet air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement, sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas à coins d'or? Enfile-toi des bas de laine tricotée, tout de suite... C'est bien la dernière pièce que je donne à ce théâtre... Où est le colonel de la dixième cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu, que je vous apprenne à faire la révérence.
Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout.
Dans la salle, Romilly serrait la main à M. Gombaut, des Sciences morales, venu en voisin.
—Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est peut-être pas exact au point de vue des faits, mais c'est théâtre.
—La conspiration de Malet, répondit M. Gombaut, reste, et restera sans doute longtemps encore, une énigme historique. L'auteur de ce drame a profité des points obscurs pour y introduire des éléments dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le général Malet, bien qu'associé à des royalistes, était lui-même républicain et travaillait à rétablir le gouvernement populaire. Il prononça dans son interrogatoire une parole sublime et profonde. Quand le président du conseil de guerre lui demanda: «Quels étaient vos complices?» Malet répondit: «Toute la France, et vous-même, si j'avais réussi.»
Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vénérable et beau comme un satyre antique, contemplait, l'œil humide et la bouche riante, la scène en ce moment agitée et bouleversée.
—Êtes-vous content de la pièce, maître? lui demanda Nanteuil.
Et le maître, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et des muscles, répondit:
—Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a là une petite, la petite Midi, qui a une attache d'épaule, un joyau...
Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux.
Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il était content, moins encore de son prodigieux succès que de voir Félicie. Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue pour lui, qu'elle l'aimait, qu'elle se redonnait.
Elle le craignait, et, comme elle était peureuse, elle le flatta:
—Mes compliments, Chevalier. Tu as été étourdissant. Ta sortie est étonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule à le dire. Fagette t'a trouvé prodigieux.
—Vrai? demanda Chevalier.
Ce moment fut un des plus heureux de sa vie.
Une voix stridente, partie des hauteurs désertes des troisièmes galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive.
—On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et prononcez distinctement.
Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les ténèbres de la coupole.
Alors la voix des acteurs, groupés sur le devant de la scène, autour d'un flambeau de bouillotte, s'éleva plus distincte:
»—L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes à Moscou; puis il s'élancera avec la rapidité de l'aigle à Saint-Pétersbourg.
»—Pique, trèfle, atout, je marque deux points.
»—Là, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous pénétrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait de la puissance britannique.
»—Trente-six en carreau.
»—Et moi, impériale d'as.
»—A propos, messieurs, que dites-vous du décret impérial sur les comédiens de Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles de mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd terminées!
—Regardez donc, dit Nanteuil, elle est très gentille, Fagette, dans sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla.
Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets fanés déjà pour s'être trop offerts.
—Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous savez que je fais dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière si déplorable.
—Avait-il du talent? demanda Constantin Marc.
—Pas du tout, dit Nanteuil.
—Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle déplorable?
—Oh! maître, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilité.
—Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il y a une chose qui me surprend, c'est le prix que nous attachons à des existences qui ne nous intéressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est en elle-même quelque chose de précieux. Pourtant la nature nous enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus méprisable. Autrefois, on était moins barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait sa propre vie pour infiniment précieuse, mais ne professait aucun respect pour la vie d'autrui. On était alors plus près de la nature: nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race faible, énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme sournois. Tout en nous entre-dévorant, nous proclamons que la vie est sacrée, et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre.
—La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier songeur et sans comprendre.
Puis il jaillit en idées fumeuses.
—Le meurtre et le carnage, peut-être! Mais le carnage amusant et le meurtre drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues sanglantes. Voilà ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste au théâtre et l'artiste en action!
Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces paroles confuses.
L'acteur exalté poursuivit:
—La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau, c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et l'amour, la haine délicieuse et ravissante, l'amour cruel.
—Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'être meurtrier et ne croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'être tué qui nous empêche de tuer?
Chevalier répondit d'une voix pensive et profonde:
—Certes, non! ce n'est pas la peur d'être tué qui m'empêcherait de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai sérieusement examiné depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur Constantin Marc. J'y ai réfléchi pendant des jours et des nuits, et je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne.
Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mépris. Elle ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait peur.
Elle se leva.
—Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, monsieur Constantin Marc.
Et elle sortit lestement.
Chevalier la poursuivit dans le couloir, dévala derrière elle l'escalier de la scène, et la rejoignit devant la loge du concierge.
—Félicie, viens dîner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si content! Veux-tu?
—Oh! non, par exemple!
—Pourquoi ne veux-tu pas?
—Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.
Elle voulut s'échapper. Il la retint.
—Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir.
Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, serrant les dents, lui siffla aux oreilles:
—C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soupé, de toi.
Alors, très doux, très grave:
—C'est la dernière fois que nous causons nous deux. Écoute, Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir monsieur de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.
—Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!
Plus doucement, encore il répondit:
—Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il faut y mettre le prix.
V
Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de larmes. Elle revoyait Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre. Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux exténués sur la route, quand sa mère, craignant que sa poitrine ne se prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, chez une tante riche. Elle méprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillité. Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal. Elle ne put rien manger. Elle avait des étouffements. Le soir, une angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir. Elle pensa qu'elle éprouvait un tel énervement parce qu'elle était restée deux jours sans voir Robert. Il était neuf heures. Elle espéra le trouver encore chez lui et mit son chapeau.
—Maman, il faut que j'aille ce soir au théâtre. Je file.
Par égard pour sa mère, elle usait ainsi d'un langage voilé.
—Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard.
Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli hôtel de la rue Vernet, un petit appartement de garçon, éclairé par des fenêtres rondes, et qu'il appelait «son œil-de-bœuf». Félicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le relancer dans sa famille. Son père, diplomate de carrière, très occupé des intérêts extérieurs de la France, demeurait dans une ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de Ligny se montrait attentive à faire observer les convenances dans sa maison. Et son fils était soucieux de satisfaire des exigences qui portaient sur les formes, sans jamais s'étendre au fond des choses. Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui il voulait et c'est à peine si parfois, en de graves épanchements, elle lui donnait à entendre que la fréquentation des femmes du monde est utile aux jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours détourné Félicie de venir rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, une petite maison où ils pouvaient se voir tout à l'aise. Mais, cette fois, après deux jours passés sans elle, il fut très content de sa visite imprévue et descendit tout de suite.
Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers l'ombre et la neige, au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.
L'ayant ramenée à sa porte:
—A demain, dit-il.
—Oui, à demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure.
Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle se rejeta en arrière.
—La! là! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait.
—Qui donc?
—Un homme... que je ne connais pas.
Elle venait de reconnaître Chevalier.
Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plongée dans la pelisse de Robert, que la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.
—Robert, monte avec moi. J'ai peur.
Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier.
Chevalier avait attendu Félicie, dans la petite salle à manger, devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil, jusqu'à une heure du matin. Puis il était descendu et l'avait guettée sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter devant la porte, il s'était dissimulé derrière un arbre. Il savait bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il lui avait semblé que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, il s'était retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce que Ligny fût sorti de la maison; il l'observa qui, serré dans sa pelisse, gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta, puis à grands pas descendit le boulevard.
Il allait, chassé par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ôta son feutre et prit plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur son front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des murs, des lumières passaient indéfiniment à ses côtés; il allait, songeant.
Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur un pont qu'il connaissait à peine et au milieu duquel se dressait une statue colossale de femme. Maintenant il était tranquille, il avait pris une résolution. C'était une vieille idée qu'il avait cette fois enfoncée dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part en part. Il ne l'examinait même plus. Il calculait froidement les moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha devant lui, au hasard, absorbé, pensif, calme comme un géomètre.
Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un chien le suivait. C'était un grand chien rustique à long poil, dont les yeux vairons, pleins de douceur, exprimaient une détresse infinie. Il lui parla:
—Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne peux rien pour toi.
A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de l'Observatoire. Découvrant les maisons du boulevard Saint-Michel, il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Près du Lion de Belfort, Chevalier s'arrêta devant une tranchée profonde qui coupait la chaussée. Contre le remblai, sous une bâche soutenue par quatre pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de son bonnet de poil de lapin étaient rabattues; son nez énorme flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il fourrait au fond de son brûle-gueule quelques brins de tabac de cantine, mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient pas même à demi le fourneau de la petite pipe.
—Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa blague.
L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait pas vite, et les politesses l'étonnaient.
Enfin il ouvrit une bouche toute noire:
—C'est pas de refus, dit-il.
Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était chaussé d'un vieux soulier, l'autre entouré de linges. Lentement, de ses mains engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait.
—Vous permettez? dit Chevalier.
Et il se coula, sous la bâche, à côté du vieil homme. De temps en temps, ils échangeaient une parole.
—Sale temps!
—C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'été est préférable.
—Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme?
Le vieux répondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlât, sa gorge faisait entendre un susurrement très long et très doux:
—Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi!
—Vous n'êtes pas de Paris?
—Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé comme terrassier dans les Vosges. Je m'en suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas comprendre d'où ils venaient... Tu as peut-être entendu parler de cette guerre des Prussiens, mon garçon?
Il resta longtemps sans parler, puis:
—Comme ça tu es en bordée, mon garçon. Tu ne veux pas rentrer au chantier?
—Je suis artiste dramatique, répondit Chevalier.
Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:
—Où qu'il est, ton chantier?
Chevalier voulut être admiré du vieillard:
—Je joue la comédie dans un grand théâtre, dit-il; je suis un des principaux acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?
Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait pas l'Odéon. Après un très long silence, il rouvrit sa bouche noire:
—Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. Tu veux pas rentrer au chantier, pas vrai?
Chevalier lui répondit:
—Lisez le journal après-demain. Vous y verrez mon nom.
Le vieil homme essaya de trouver un sens à ces paroles; mais c'était trop difficile, il y renonça et revint à ses pensées familières.
—Quand on est en bordée, c'est, des fois, pour des semaines et des mois...
Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel était de lait. Les roues lourdes réveillaient les pavés. Des voix, çà et là, résonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au hasard devant lui. A voir renaître la vie, il s'égayait presque. Sur le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit sa course. Sur la place du Havre, il vit un café ouvert. Une faible lueur d'aurore rougissait les glaces de la façade. Les garçons sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une chaise:
—Garçon, une verte!
VI
Dans le fiacre, par delà les fortifications où s'allongeait le boulevard désert, Félicie et Robert se tenaient pressés l'un contre l'autre.
—Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... Est-ce que ça ne te flatte pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.
Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle eût du succès pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commencé lorsqu'elle débutait obscurément à l'Odéon dans une reprise ignorée.
—Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre, hein? Ça a été fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas traîné les choses. En te voyant pour la première fois, j'ai senti que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi?
Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des fortifications, devant une grille de jardin.
La grille, qui n'avait pas été peinte depuis longtemps, posait sur un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les enfants vinssent s'y percher. Elle était aveuglée à mi-hauteur par une plaque de tôle dentelée, et ne haussait pas à plus de trois mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, entre deux piliers de maçonnerie surmontés de vases de fonte, cette grille formait une porte à double battant, pleine à sa partie inférieure et garnie, au dedans, d'une jalousie vermoulue.
Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur quatre lignes, dans la brume, leurs légers squelettes. On entendait, à travers un vaste silence, le bruit décroissant de leur fiacre, qui regagnait la barrière, et le trot d'un cheval venant de Paris.
Elle dit en frissonnant:
—Comme c'est triste, la campagne!
—Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la campagne!
Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et la serrure grinçait.
Agacée elle lui dit:
—Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs.
Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris était arrêté près de leur maison, à la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda:
—Qu'est-ce que c'est que cette voiture?
—C'est un fiacre, ma chérie.
—Pourquoi s'arrête-t-il ici?
—Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant la maison à côté.
—Il n'y a pas de maison à côté; il y a un terrain vague.
—Eh bien! il s'arrête devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux que je te dise?...
—Je ne vois personne en sortir.
—Le cocher attend peut-être un voyageur.
—Devant le terrain vague?
—Sans doute, ma chérie... Cette serrure est rouillée.
Elle alla, en se dissimulant derrière les arbres, jusqu'à l'endroit où le fiacre était arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait enfin réussi à ouvrir la grille.
—Robert, les stores sont baissés.
—C'est qu'il y a des amoureux dedans.
—Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre?
—Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre.
—Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit?
—Qui veux-tu qui nous suive?
—Je ne sais pas... Une de tes femmes.
Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.
—Entre donc, ma chérie.
Quand elle fut entrée:
—Referme bien la grille, Robert.
Devant eux s'étendait une petite pelouse ovale. Au fond s'élevait la maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six fenêtres et son toit d'ardoise.
Ligny l'avait prise en location, pour une année, à un vieil employé de commerce, dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient la nuit ses poules et ses lapins. Des deux côtés de la pelouse, une allée sablée conduisait au perron. Ils prirent l'allée qui était à leur droite. Le sable criait sous leurs pas.
—Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oublié de fermer les volets.
Madame Simonneau était une femme de Neuilly qui venait tous les matins faire le ménage.
Un grand arbre de Judée, tout penché et qui semblait mort, allongeait jusqu'à la marquise une de ses branches rondes et noires.
—Je n'aime pas bien cet arbre, dit Félicie; ses branches ont l'air de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre.
Ils montèrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait dans le trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête sur son épaule.
Félicie avait dans ses dévoilements une fierté tranquille qui la rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudité que sa chemise, à ses pieds, semblait un paon blanc.
Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les étoiles:
—Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est singulier: il y a des femmes qui, sans même qu'on leur demande rien, font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur voie pendant ce temps-là seulement un petit bout de peau.
—Pourquoi? demanda Félicie, en jouant avec les fils légers de sa chevelure.
Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit pas combien cette question était insidieuse. Il avait reçu des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa réponse, des professeurs dont il avait suivi les cours.
—Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, à des principes religieux, à un sentiment inné qui subsiste alors même que...
Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, car Félicie, haussant les épaules et mettant les poings sur ses hanches polies, l'interrompit vivement:
—Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'éducation! la religion!... Ça me fait bouillir, d'entendre des choses pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal élevée que les autres? Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert, combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs épaules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas même aux femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la vieille entre ses dents. Bien sûr, que j'en ferais autant, si j'étais bâtie comme elle!
Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit fièrement:
—Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop.
Elle savait ce que l'élégante minceur de ses formes donnait de grâce à sa beauté.
Maintenant sa tête renversée baignait dans la chevelure blonde qui coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulevé par un oreiller glissé sous les reins, était étendu sans mouvement; une jambe allongée au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait en pointe d'épée. La clarté du grand feu allumé dans la cheminée dorait cette chair, faisait palpiter des lumières et des ombres sur ce corps inerte, le revêtait de splendeur et de mystère, tandis que les vêtements et le linge, couchés sur les meubles, sur le tapis, attendaient comme un troupeau docile.
Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main:
—Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, ça n'existe pas.
Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait pas les comparaisons, il la questionna.
—Alors, les autres?...
—D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement, celui-là ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme sérieux, que ma mère m'avait donné.
—Pas d'autre?
—Je te jure.
—Et Chevalier?
—Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas!
—Et l'homme sérieux, que ta mère t'avait donné, il ne compte pas non plus?
—Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu es le premier qui m'ait eue... C'est drôle, tout de même. Dès que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi. J'avais deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée de le dire... Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec tes manières correctes, sèches, froides, ton air de petit loup bichonné, tu m'as plu, voila!... Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le pourrais pas.
Il l'assura qu'en la possédant il avait eu de délicieuses surprises et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient été dites avant lui.
Elle lui prit la tête dans ses mains:
—C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes dents, qui, le premier jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.
Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme répondre à son étreinte. Tout à coup elle se dégagea:
—Est-ce que tu n'entends pas crier le sable?
—Non.
—Écoute: j'entends un bruit de pas dans l'allée.
Assise, repliée sur elle-même, elle tendait l'oreille.
Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être un peu blessé dans son amour-propre.
—Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria très sec:
—Tais-toi donc!
Elle épiait un bruit léger et proche comme de branches cassées.
Tout à coup elle sauta du lit avec une telle vivacité d'instinct et un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il fût peu littéraire, songea à la chatte métamorphosée en femme.
—Tu es folle! où vas-tu?
Elle souleva un bord du rideau, essuya la buée sur un coin de vitre et regarda par la fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit avait cessé.
Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans la ruelle, maussade, grognait:
—Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi!
Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais elle l'enveloppa d'une fraîcheur délicieuse.
Et quand ils revinrent à eux, ils furent étonnés de voir à la montre qu'il était sept heures.
Il alluma la lampe, une lampe à pétrole en forme de colonne, avec une ampoule de cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait comme un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils avaient un étage à descendre par un escalier de bois étroit et noir. Il passa le premier, la lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.
—Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.
Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula en poussant un grand cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras étendus, long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main. L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit très distinctement.
—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mèche de la lampe.
—Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. Adieu, Félicie.
Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.
Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l'air de regarder et de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même, il avait l'air plus petit qu'avant.
Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et que les méninges étaient mises à découvert sur une surface grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l'Afrique telle qu'elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions minutieuses jusque dans l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut par la maison, cherchant et appelant Félicie.
Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps du lit défait, criait: «Maman! maman!» et récitait des prières.
—Ne reste pas là, Félicie.
Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor:
—Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte de la cuisine.
VII
Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient. Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir, il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de même de drôles d'idées sur la vie.
La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:
«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»
Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire l'ennuyait...
Subitement il pensa:
—S'il vivait encore!
Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave. Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il médecin pour en juger sûrement?
Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura:
—Cette lampe empoisonne.
Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement:
—Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables.
Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués. Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une exactitude frappante.
—S'il n'était pas mort?...
Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la lampe encore mal allumée et l'éteignit.
Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et s'écria:
—La rosse!
En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise:
—Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice? Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie?
Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique de ses cartes d'écolier.
Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas comment il avait pu en douter un moment.
Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait; elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches.
Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances. Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un, mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait vaguement:
—J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire.
Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie. Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier. Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu, indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...»
Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas? Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids.
Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse, aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame, car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire. Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une société soumise aux autorités constituées et qui respecte les morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des désagréments.
—Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.
Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches.
A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté d'une bougie, le médecin examina le cadavre.
C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui venait de dîner.
—La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée.
Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit:
—Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance. On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages.
Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien hurlait devant la grille.
—La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide.
Il alluma un cigare.
—Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire.
—Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez rempli votre office.
Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage.
M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague.
—Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables.
—Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue.
Le chien hurlait devant la grille.
—On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu. Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois. Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que voulez-vous qu'il devienne?
—J'y suis! s'écria le docteur. Il récita le Duel dans la Savane. On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée? Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait très drôlement le Duel dans la Savane. Il m'a beaucoup amusé ce soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre.
Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée.
—On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par quel autre moyen peut-on espérer?...
Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux, Fleur-des-pois, la Châtelaine, Lucrèce. Puis, l'œil hagard, les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille: son cheval ne gagnait pas.
Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance à conclure autant que possible à la mort accidentelle.
Tout à coup, saisissant son parapluie:
—Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique. Ce serait dommage de la perdre.