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Histoire comique

Chapter 16: XII
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About This Book

A sequence of satirical episodes stages intimate scenes in dressing rooms, salons, and private homes, turning small domestic moments into social commentary. Conversations among performers, attendants, a theater physician, and visitors reveal anxieties about fashion, health, taste and reputation, exposing pretension and petty hypocrisy. The tone shifts between light comedy and pointed reflection, employing precise, often burlesque description to make bodily foibles and moral affectations visible. Anecdote and reflection combine to examine how appearances, habits, and social conventions shape personal feeling and public behavior.

Mors stupebit et natura,

Quum resurget creatura

Judicanti responsura.

—Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme Chevalier?

—Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne.

—Herschell était plus jolie quand elle était brune.

Qui Mariam absolvisti

Et latronem exaudisti

Mihi quoque spem dedisti.

—Il faut que j'aille déjeuner.

—Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?

—Durville est claqué. Il souffle comme un phoque.

—Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse dans les Trois Magots, je vous assure.

Inter oves locum presta,

Et ab hœdis me sequestra,

Statuens in parte dextra.

—Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude!

Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:

Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti...

—Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne voulait plus de lui?

—Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre. L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la mélancolie.

—Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.

—Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention à lui.

Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre, des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:

«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte, que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...»

Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa les conversations particulières et affecta quelque apparence de recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis, après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du Libera, il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété, la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état:

—Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la Comédie-Française.

—Pas possible!

—L'engagement est signé.

—Comment a-t-elle obtenu ça?...

—C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui commença une histoire très scandaleuse.

—Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi.

—Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?

Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle extraordinaire:

—On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à l'église.

—Alors? demanda Durville.

—Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué.

—Allons donc!

—Je t'assure que je suis bien informée.

Les conversations devenaient vives et familières.

—Vous voilà, vieux marcheur!

—La recette baisse déjà.

—Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de la commission du budget.

—Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.»

Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et, dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds, accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque de Fagette.

Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait avec Constantin Marc et quelques journalistes:

—... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre: il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller. Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre. Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse, répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes les meilleures amies du monde.

Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est la Doulce!»

Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en disant avec des sanglots:

—Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée.

Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra la main.

—Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.

—Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation.

Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures. Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé de place.

Le temps était beau. On causait familièrement derrière le corbillard.

—Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!

—Montparnasse? Trente minutes au plus.

—Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française?

—Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à Romilly.

—Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...

Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule:

—Ça va bien, Romilly?

—Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on n'était puni que de ses fautes!...

—Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas, par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il dépend de ceux qui combattent avec nous?

—C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise, partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.

—Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber son drame lyrique de Pandolphe et Clarimonde. Mais cette iniquité nous révolte.

—Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc. Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur, fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer sous son vrai nom.

—C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier.

—Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel, injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun, qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au rebours de la nature, de la société, de la vie.

—Certainement, dit Meunier, mais la justice...

—La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice, c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce renferme en elle toutes les vérités humaines et divines.

—Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.

—Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes, et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»

Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le décorateur:

—Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie, s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne, entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra», disait-il.

A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de Meunier:

—Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette?

—S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours, au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite blonde?» Et il montrait Fagette.

—Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis?

—Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans, nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi.

—Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient ressemblants.

—Qu'est-ce qu'il est devenu?

—Il a fait faillite et il s'est pendu.

Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait:

—Je voudrais savoir.

A quoi le docteur Socrate répondait:

—Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.

Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.

Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par respect pour la mort.

Trublet en fit la remarque.

—Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré d'être respectable du moins en cela.

Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait le drame:

—Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche.

—Nanteuil est blessée?

—Légèrement.

—Monsieur de Ligny sera poursuivi?

—On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis exactement informé.

Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers. Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide.

—Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont laissé sur le plancher, baignant dans son sang.

Et madame Doulce dit à Ellen Midi:

—Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort. Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée d'une sérénité céleste.

—Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi.

Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des familles.

Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts, avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise, un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie.

Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde, et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait, s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée.

Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de cyprès nains, sous un bourdonnement de prières:

In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas requiem.

Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller, enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main, tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin, les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et, du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait le cercueil.

Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement; ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de décision.

Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants murmurèrent des paroles alternées:

Requiem aeternam dona ei, Domine.

Et lux perpetua luceat ei.

Requiescat in pace.

Amen.

Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant in pace.

Amen.

De profundis...

Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis, agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...»

Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous.

—Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique, les mots qui sont dans tous les cœurs...

Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, douleur ou révolte, selon son emploi.

Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte carrière, avait donné plus que des espérances.

—Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses créations un caractère particulier, une physionomie distinctive. Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades. Adieu!

Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient sincèrement; ils pleuraient sur eux.

Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la multitude des tombes.

—Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte: «L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli, ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le temps de leur désobéir!

—Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde, à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité des ancêtres.

—Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables, des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux: le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste; et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de Clémence.

XI

Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans écouter le discours de Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils se donnèrent la main et se regardèrent sans se rien dire. Mieux que jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. Robert l'aimait.

Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour lui, à ce qu'il croyait, qu'un plaisir dans la série infinie des plaisirs possibles. Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Félicie, et, s'il avait mieux réfléchi aux innombrables femmes qu'il se promettait dans la vaste suite de sa vie nouvellement commencée, il aurait reconnu que, maintenant, c'était toutes des Félicies. Il aurait pu du moins s'apercevoir que, sans intention de lui être fidèle, il ne songeait pas à la tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée, il n'en avait pas désiré une autre. Il ne s'en apercevait pas.

Cette fois pourtant, sur cette place agitée et banale, en la voyant, non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa forme nue le vague délicieux d'une voie lactée, mais sous la dure lumière d'un jour diffus, aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire et sans ombres qui accusait sous la voilette les paupières brûlées de larmes, les joues nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il éprouvait pour cette chair un goût mystérieux et profond.

Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle avait très faim, il la mena déjeuner dans un cabaret connu, dont le nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place. Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le bassin et l'arbre étaient multipliés par des glaces encadrées de treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causèrent avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-là. Il lui disait que les émotions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient énervé, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa santé, se plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des rêves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rêves, et elle évitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait pas eu une matinée fatigante et pourquoi elle était allée jusqu'au cimetière, ce qui ne servait à rien.

Incapable de lui expliquer les profondeurs de son âme soumise aux rites, aux cérémonies propitiatoires et aux incantations, elle secoua la tête comme pour dire: «Fallait».

Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs achevaient leur repas, ils causèrent longtemps, tous deux à voix basse, en attendant d'être servis.

Robert s'était promis, il s'était juré de ne jamais reprocher à Félicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou même de lui faire une seule question à ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par une mauvaise humeur remontée, par une naturelle curiosité, et aussi parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix amère:

—Tu as été avec lui, autrefois.

Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît qu'il était désormais inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir s'accouder à la table avec son rire fixe et sa tête trouée, et de l'entendre dire de sa voix plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...»

Ce que, depuis sa mort, il était devenu pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'était hors de ses croyances et contraire à sa raison et tant les mots qui l'eussent exprimé lui semblaient vieux, ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hérédité lointaine ou plutôt de quelques récits entendus dans son enfance, elle tirait le sentiment confus qu'il était au nombre de ces morts qui tourmentaient autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prêtres: car, en pensant à lui, elle commençait instinctivement le signe de la croix et ne s'arrêtait que pour ne pas paraître ridicule.

Ligny, la voyant triste et troublée, se reprocha ses paroles dures et inutiles, et, dans le moment même où il se les reprochait, il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles:

—Tu m'avais pourtant dit que ce n'était pas vrai!

Elle répondit avec ferveur:

—C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fût pas vrai.

Elle ajouta:

—Ah! mon chéri, depuis que je suis à toi, je t'assure bien que je n'ai pas été à un autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait impossible.

Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaieté. Le vin, qui brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupté. Elle s'intéressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes soufflées, semblables à des ampoules d'or. Puis elle observa les déjeuneurs attablés dans la salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques. Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes, et les efforts que faisaient les hommes pour lui paraître beaux et considérables. Et elle fit une réflexion générale:

—Robert, as-tu remarqué que les gens ne sont jamais naturels? Ils ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce qu'ils croient que c'est celle-là qu'il fallait dire. Cette habitude les rend très ennuyeux. Et il est extrêmement rare de trouver quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel.

—En effet, je ne crois pas être poseur.

—Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois bien quand tu veux m'épater...

Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de ses idées au drame de Neuilly, elle demanda:

—Ta mère ne t'a rien dit?

—Non.

—Elle a su, pourtant...

—C'est probable.

—Est-ce que tu t'entends bien avec elle?

—Mais oui!

—On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai?

Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était même avant que de naître par les services diplomatiques que ses ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était commun, et elle ne le disait plus.

Maintenant la salle était vide.

Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il était trois heures:

—Il faut que je file. On répète la Grille, cet après-midi. Constantin Marc doit être déjà au théâtre... En voilà encore un drôle de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça m'amuse.

Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever.

—C'est bizarre! on dit partout que je suis engagée aux Français. Ce n'est pas vrai. Il n'en est même pas question... Bien sûr que je ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. A la longue, on s'abrutirait là dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rôle à créer dans la Grille. On verra après. Ce que je demande, moi, c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Français pour n'y rien faire.

Tout à coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'épouvante, elle se rejeta en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis ses paupières battirent, et elle murmura qu'elle étouffait.

Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu d'eau.

Elle dit:

—Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était en surplis... Ses lèvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regardée.

Il tâcha de la rassurer:

—Voyons, ma chérie, comment veux-tu qu'un prêtre, un prêtre en surplis, passe dans le restaurant?

Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:

—Tu as raison, tu as raison, je sais bien.

Très vite, dans sa petite tête, les illusions se dissipaient. Elle était née deux cent trente ans après la mort de Descartes, dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant enseigné l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate.

A six heures, Robert la prit, au sortir de la répétition, sous les arcades et l'emmena en voiture.

Elle demanda:

—Où allons-nous?

Il hésita un peu.

—Tu ne veux pas retourner là-bas, dans notre maison?

Elle se récria:

—Ah! non, par exemple! Jamais!

Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il chercherait autre chose: un petit rez-de-chaussée à Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui, ils se contenteraient d'un logis de hasard.

Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment à elle, et lui brûla l'oreille et le cou du souffle de son désir. Puis ses bras se détachèrent, elle retomba molle et triste à son côté.

Quand le fiacre s'arrêta:

—Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais te dire: Pas aujourd'hui... demain...

Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux.

XII

Le lendemain, il la mena dans une chambre meublée, qu'il avait choisie banale, mais gaie, au premier étage d'un hôtel donnant sur un square, près de la Bibliothèque. Au milieu du square s'élevait, soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les allées bordées de lauriers et de fusains étaient désertes et, de la place peu fréquentée, on entendait le murmure énorme et rassurant de la ville. La répétition avait fini très tard. Quand ils entrèrent dans la chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en cette saison de neiges fondues, commençait d'assombrir les tentures. Les grandes glaces de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient de lueurs vagues et d'ombres.

Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder à la fenêtre, entre les rideaux, et dit:

—Robert, les marches du perron sont mouillées.

Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la chaussée, puis un autre trottoir et la grille du square.

—Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu, dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes énormes qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens.

Dans son impatience, il l'aida à défaire sa robe de drap. Mais il ne trouvait pas les agrafes et s'égratignait aux épingles.

Il dit:

—Je suis maladroit.

Elle répondit en riant:

—Bien sûr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les hommes, c'est lâche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles s'habituent à souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal presque tout le temps.

Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, avec un cercle d'ombre autour des yeux. Il la désirait trop et ne la voyait plus.

Il lui dit:

—Elles sont très sensibles à la douleur, elles sont aussi très sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard?

—Non!

—C'était un grand savant. Il a dit qu'il n'hésitait pas à reconnaître à la femme la suprématie dans le domaine de la sensibilité physique et morale.

Nanteuil en dégrafant son corset:

—S'il a voulu dire par là que toutes les femmes sont sensibles, c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans le domaine... comment dit-il ça?... de la sensibilité physique et morale.

Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:

—Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas des tas.

Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dégagea:

—Tu me retardes.

Puis, assise et repliée sur elle-même pour défaire ses bottines.

—Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a raconté, l'autre jour, qu'il avait eu une apparition. Il a vu un ânier qui avait assassiné une petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette histoire-là, seulement dans mon rêve, je ne savais jamais si l'ânier était un homme ou une femme. Ce qu'il était embrouillé, mon rêve!... A propos du docteur Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus très jeune, mais elle est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta une histoire de théâtre:

—Je crois que, décidément, je ne resterai pas longtemps à l'Odéon.

—Pourquoi?

—Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la répétition: «Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est ridicule...» Il a été très convenable, mais il m'a fait comprendre que nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... Parce que tu sais que Pradel a établi une règle. Autrefois il choisissait parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait. Maintenant, pour la bonne administration du théâtre, il les prend toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, même celles qui lui déplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un vrai directeur, cet homme-là.

Comme Robert, dans le lit, écoutait sans rien dire, elle alla le secouer:

—Alors, ça te serait égal que je me mette avec Pradel?

—Non, ma chérie, non ça ne me serait pas égal. Mais ce n'est pas ce que je dirais qui l'empêcherait.

Penchée sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de menaces et de châtiment, et elle lui criait:

—Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux.

Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, et, retenant sur son épaule gauche la chemise qui avait glissé sous le sein droit, elle s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquiétude:

—Robert, tu n'as rien apporté ici de l'autre chambre?

—Rien.

Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, à peine y était-elle étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. Il lui semblait entendre ce bruit léger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la maison du boulevard de Villiers. Elle courut à la fenêtre, vit l'arbre de Judée, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait voir encore, elle voulut se cacher la tête dans les mains. Mais elle ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant elle.

XIII

Elle était rentrée chez elle avec une fièvre ardente. Robert, ayant dîné en famille regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise humeur.

Sa chemise et son habit, préparés sur le lit par le valet de chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et servile. Il commença de s'habiller avec une vivacité un peu rageuse. Il était impatient de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amassée, par cette nuit d'hiver, dans les théâtres et les grands cabarets, les cafés-concerts et les bars.

Irrité de ce que Félicie avait déçu son désir, il était décidé à se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de préférence, il se croyait seulement embarrassé de choisir; mais il s'aperçut bientôt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et qu'il n'avait même pas envie des inconnues. Il ferma sa fenêtre et s'assit devant le feu.

C'était un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de vingt-cinq mille francs, économisait sur la table et les feux. Elle ne souffrait pas qu'on brûlât du bois dans les chambres.

Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, il s'était peu soucié, à la carrière où il était entré et qu'il voyait obscure devant lui. Le ministre était grand ami de sa famille. Montagnard cévenol, nourri de châtaignes, ses yeux éblouis clignaient aux tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures volontés et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mère, qui se croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submergé par ses jupes impérieuses, chaque jeudi, du salon à la table. Il le jugeait désobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux. Robert, par malchance, avait précédé son ministre dans l'intimité d'une personne que celui-ci aimait jusqu'à l'absurdité, madame de Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'était fait au quai d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent et ne veulent jamais grand'chose. Mais il n'exagérait rien et croyait très possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait été son désir. Il tenait beaucoup à ne pas quitter Paris. Sa mère, au contraire, eût préféré qu'il allât à La Haye, où un poste de troisième secrétaire était vacant. Maintenant il se décidait tout à coup pour La Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt sera le meilleur.» Sa résolution prise, il en examina les motifs. D'abord, c'était excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La Haye était agréable. Un camarade, qui l'avait occupé, vantait l'hypocrisie délicieuse de la petite capitale endormie, où tout était machiné, truqué pour l'agrément du corps diplomatique. Il considéra même que La Haye était l'auguste berceau d'un nouveau droit international, et il alla jusqu'à décrocher cette raison qu'il ferait plaisir à sa mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait partir seulement à cause de Félicie.

Il eut sur elle des pensées qui n'étaient pas bienveillantes. Il la savait menteuse et peureuse, méchante pour ses amies. Il avait la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait. Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât pas, non qu'il eût rien découvert de suspect dans la vie qu'elle menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes. Il se représenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que c'était une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il l'aimait seulement parce qu'elle était très jolie. Cette raison lui parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle n'expliquait rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle était très jolie, mais parce qu'elle était jolie d'une certaine manière, parce qu'elle l'était à sa façon, étrangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'était une merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa liberté perdue, sa pensée captive, son âme troublée, sa chair et son sang dévoués à un petit être faible et perfide.

A regarder le coke rouge dans la grille de la cheminée, il s'était brûlé les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupières closes, des nègres qui s'agitaient dans un tumulte obscène et sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des années d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se résoudre en points imperceptibles et disparaître dans une Afrique rouge, qui peu à peu représenta la blessure aperçue à la lueur d'une allumette la nuit du suicide. Il songea:

—Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais guère.

Tout à coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambrée de Félicie, et il sentit en lui se tendre un désir cruel et chaud.

XIV

Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.

Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et souffrante, mais qu'elle allait mieux.

—Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares, surtout dans le monde du théâtre.

Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait obstinément les traits et les formes de cette dame comme une intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.

La voyant toute calme et placide, il lui dit:

—Vous n'êtes pas nerveuse, vous?

—Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une tasse de thé, monsieur de Ligny.

Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement, d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain. Robert restait surpris et muet devant cette fillette.

—C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.

—Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil. Son rôle de la Grille la fatigue.

—Mais non, maman.

On parla théâtre, et la conversation fut pauvre.

Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il recherchait toujours les vieilles gravures de modes.

Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors, un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des fictions, se rappelait:

—Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes.

—Parfaitement, madame, parfaitement.

—Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un projet de costume pour Cécile de Rochemaure.

Et elle l'entraîna dans sa chambre.

C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau de buis.

Elle lui donna un long baiser sur la bouche.

—Je t'aime, tu sais!

—C'est bien sûr?

—Oh! oui. Et toi?

—Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.

—Alors, c'est venu après.

—Ça vient toujours après.

—C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas.

Elle secoua la tête.

—J'ai été bien malade hier.

—Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?

—Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours encore. Ça t'ennuie?

—Mais oui.

—Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...

Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en vaut pas la peine. Elle détourna son attention.

—Robert, ouvre ma boîte à gants.

—Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants?

—Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri, ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à Constantinople, je deviens folle.

Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.

—Tu me promets?

Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie.

Lui montrant la petite armoire à glace:

—Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu. Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains, pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?

Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux:

—Je vais te montrer comment je fais ça.

Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille innocence:

»—Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre, votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»

Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny était sous le charme du beau mensonge.

—Tu es étonnante!

—Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi, tu comprends?

—Tu connais la Révolution?

—Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!

Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.

—Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie.

Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air de gamine.

Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié; il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée entre ses deux mains:

—Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le sais bien.

XV

Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des promenades à pied.

Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait.

Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon. Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses. Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à l'effrayer.

Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:

—Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai des fleurs.

Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout.

Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement, ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois, et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là.

Et elle songea:

—Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les chambres.

Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer partout, excepté dans le cimetière.