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Histoire comique

Chapter 24: XX
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About This Book

A sequence of satirical episodes stages intimate scenes in dressing rooms, salons, and private homes, turning small domestic moments into social commentary. Conversations among performers, attendants, a theater physician, and visitors reveal anxieties about fashion, health, taste and reputation, exposing pretension and petty hypocrisy. The tone shifts between light comedy and pointed reflection, employing precise, often burlesque description to make bodily foibles and moral affectations visible. Anecdote and reflection combine to examine how appearances, habits, and social conventions shape personal feeling and public behavior.

XVI

Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son désir.

Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est, marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une invisible colère.

Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois. Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose, des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son bourdonnement le silence du Bois.

—Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie.

—Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que des femmes.

Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:

—Robert, tu as vu?

—Non.

—Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.

Et, comme il montrait une paisible indifférence, elle lui dit sur un ton de reproche:

—Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves ça naturel?

Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de sapins. Ils prirent à leur droite le sentier qui longe la berge où les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes.

A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux.

Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien à leur donner.

—Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche donner du pain aux bêtes. C'était ma récompense, quand j'avais bien étudié toute la semaine. Papa se plaisait à la campagne. Il aimait les chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était très doux, très intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne s'entendait pas avec maman. Il n'a pas été heureux dans la vie, papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette à la campagne. Et quand tu y viendras, mon chéri, tu me trouveras en jupe courte donnant du grain à mes poules.

Il lui demanda comment l'idée lui était venue d'entrer au théâtre.

—Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les télégraphes, ça ne m'encourageait pas à faire comme elles. Déjà toute petite, je trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la pension dans une petite pièce, pour la saint Nicolas. Ça m'avait amusée. La maîtresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'était parce que maman lui devait trois mois. Dès l'âge de quinze ans, j'ai pensé sérieusement au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire. J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est éreintant notre métier. Mais de réussir, ça repose.

A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent le bac amarré à l'estacade. Il y sauta entraînant Félicie.

—Ces grands arbres sont beaux, même sans feuilles, dit-elle; mais je croyais que, dans cette saison, le chalet était fermé.

Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire deux dames.

Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands arbres.

—Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre dans le peuplier?

—C'est du gui, ma chérie.

—On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable à voir.

Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment:

—Je t'aime.

Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile. Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire: «Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête. C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce n'était pas réel.

Ligny s'éloigna:

—Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas de force.

Assise le buste droit et les genoux serrés, elle lui dit:

—Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour de nous, je te désire, je te veux; et dès que nous sommes seuls, j'ai peur.

Il lui répondit par une moquerie facile et méchante:

—Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!...

Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une larme coulait sur sa joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela:

—Regarde donc!

Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec une jeune femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient l'une à l'autre des violettes à respirer et souriaient.

—Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme.

Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des longues habitudes, allait satisfaite et tranquille, ne laissant pas même paraître l'orgueil de ses préférences étranges.

Félicie la regardait avec une curiosité qu'elle ne s'avouait pas à elle-même et l'enviait de son calme.

—Elle n'a pas peur, elle.

—Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?

Et il la prit violemment par la taille.

Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, déçu, frustré, humilié, il se mit en colère, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait pas plus longtemps ces façons ridicules.

Elle ne lui répondit rien et recommença de pleurer.

Irrité de ces larmes, il lui parla durement:

—Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais, si tu pouvais une fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que ce misérable cabotin.

Alors elle éclata de colère et gémit de désespoir:

—Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis là. Tu vois que je pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lâche! Eh bien, non, je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que nous allons passer notre vie à nous regarder comme ça avec fureur, avec désespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce n'est pas moi. C'est toi. Tue-le donc tout à fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens folle.


Le lendemain, Ligny demanda à être envoyé comme troisième secrétaire à La Haye. Il fut nommé huit jours après et partit aussitôt, sans avoir revu Félicie.

XVII

Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais, un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur. M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la saison, quand on lui prouvait le contraire.

Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées. Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la joie et la jeunesse de la maison.

Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine. Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous, Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M. Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine, s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus présents.

Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux. Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une vague peur de réveiller l'ombre endormie.

Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles, sans bruit et disparut en touchant le lit.

Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en matinée, dans Athalie, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture. Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une voix éteinte.

Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle craignait de mourir.

Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec exactitude.

—Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul. Insignifiantes erreurs.

Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières. Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne revenaient jamais, elle savait bien le contraire.

Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions, de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir, comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.

Et il ajouta cette prescription:

—Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir quelque rapport avec l'objet de vos visions.

Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en aperçut pas non plus.

—Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses jolis yeux gris, pleins de prières.

—Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez, parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous guérirez, parce que vous voulez guérir.

—Vous croyez qu'on guérit quand on veut?

—Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.

XVIII

Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse, dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine, lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre ou cinq idées.

—Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît. Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs? Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai chaud!

D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais.

—Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.

Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle l'appelait:

—Mon chat! mon petit loup!

Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège fatigant.

—«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des moments, il s'amuse à abrutir les personnes.

Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis, fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.

Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour, des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots, le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage. Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie, à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:

—Qui est là?

Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit, une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier:

—C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais là?

—Je cherche quelque chose.

—Dans mon armoire?

—Oui, maman.

—Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du milieu, à côté du sucrier en argent.

Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle feuilletait rapidement.

Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière; Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M. Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse. Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber sur le nez une goutte de bougie.

Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait:

—Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon armoire?

Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort et, par mégarde, M. Bondois avec.

Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes, tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de l'obsession.

En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire, elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante.

Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même:

—Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme ça et pas autrement? C'est drôle!

En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre, étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de colombes.

Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.

XIX

La répétition générale de la Grille était annoncée pour deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place accoutumée dans la loge de Nanteuil.

Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.

Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des contes de paysans, qu'il n'achevait pas.

—J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas des coups dans l'estomac?

Il se défendit d'éprouver aucune émotion.

Elle insista:

—Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.

—Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que ce fût fini.

Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix tranquille, lui adressa cette parole interrogative:

—Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà accompli et n'ait été de tout temps accompli?

Et, sans attendre de réponse, il ajouta:

—Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se produisent au moment où nous les percevons.

—C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.

—L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la succession des phénomènes une idée très différente de celle que nous en avons.

—Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous sa jupe.

Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la supplia de ne pas s'inquiéter.

Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.

—Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît, est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous n'avons pas fini de le lire.

Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, entendit battre son cœur. Elle s'écria:

—Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir... Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...

Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours:

—L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup plus obscur que le passé. Nous savons que les générations succéderont aux générations dans le travail, la joie et la souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères, il se lèvera tous les matins.

Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds.

Le docteur lui serra la main:

—Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes.

»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et vous serez tranquille.

Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que tout cela était dans Bossuet.

—Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.

Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très longue. Et elle apparaissait en figure de rêve.

—Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les Femmes savantes. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte.

A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc. Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête apocalyptique.


La Grille fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique. Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre.

Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis, personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques.

—Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en pensent plus de mal que de bien.

Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur Pandolphe et Clarimonde. Mais Constantin Marc ne songea pas à les lui adresser.

Romilly secoua la tête:

—Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien. La presse a été envers lui d'une injustice féroce.

—Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière.

Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des attitudes, une grâce chaste et fière.

Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre, abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses innombrables dentelles de coton.

Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure profond et presque muet, que seule arrache la beauté.

Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la toile tombée, elle murmura:

—Cette fois, ça y est!

Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées, de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui contenait ces mots:

M'associe de cœur à succès certain.

ROBERT.

Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la loge.

Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un plein baiser de sa bouche enivrée.

Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était dédié à la gloire et à l'amour.

Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit en jetant les bras dans le vague:

—Tant pis! je suis si heureuse!

XX

A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l'avait aidée dans ses démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux du ministère, et l'on croit que, sollicitée par un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel l'affirmait. Il s'écriait tout réjoui:

—On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue très désirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a meilleur caractère.

Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres: «Je n'ai guère envie d'entrer dans cette maison-là.» Et quand elle fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait son plaisir, c'est qu'elle devait débuter dans l'École des Femmes. Déjà elle travaillait le rôle d'Agnès avec un vieux professeur obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de la Grille et vivait dans une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait qu'il revenait à Paris.

Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, alors en tournée par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d'elles, il avait regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix qu'avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme propre. Il y en a d'autres qui reviennent à celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais si l'on y regarde de plus près, il ne l'avait pas trompée. Il l'avait cherchée, il l'avait cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait presque de la colère et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait avec quelque rage et quelque haine.

Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une garçonnière qu'un collègue riche du ministère des Affaires étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue de l'Alma, au rez-de-chaussée d'une maison avenante, deux petites pièces tendues de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, qui montaient égaux, tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les meubles d'un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la douceur des végétations humides. La psyché s'inclinait légèrement dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit.

—Toi! toi!... C'est toi!...

Elle ne pouvait dire autre chose.

Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et, tandis qu'elle le regardait, un nuage s'épaississait sur ses yeux, le feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la rosée.

Ils se demandaient l'un à l'autre vingt choses à la fois et entremêlaient leurs questions.

—Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert?

—Alors, tu débutes à la Comédie?

—Est-ce que c'est joli, La Haye?

—Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes, avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux fenêtres.

—Qu'est-ce que tu faisais là dedans?

—Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver.

—Tu n'allais pas avec des femmes, au moins?

—Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chérie! Tu es guérie maintenant?

—Oui, oui, je suis guérie.

Et, tout à coup suppliante:

—Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais? Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour.

Il lui répondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que trop, qu'il ne pensait qu'à elle.

—J'en deviens stupide!

Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'eût fait la molle douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se déshabiller généreusement.

—Quand débutes-tu à la Comédie?

—Ce mois-ci.

Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son bulletin de répétition, qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'était qu'il portait l'en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la fondation.

—Tu vois. Je débute dans Agnès de l'École des Femmes.

—C'est un joli rôle.

—Je te crois!

Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle les murmurait: