CHAPITRE HUITIÈME
Grands préparatifs de fête chez les Huns; Attila épouse Ildico.--Repas nuptial; Attila est trouvé mort dans son lit.--Douleur furieuse des Huns.--Bruits divers au sujet de la mort d'Attila.--Les chefs des Huns déclarent qu'il a été étouffé par le sang pendant son sommeil.--Funérailles d'Attila.--Chant funèbre des Huns.--Célébration d'une strava.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes prophétiques de sa fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils refusent de reconnaître pour roi Ellak, leur frère aîné.--Révolte d'Ardaric, roi des Gépides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses fils.--L'empire d'Attila est brisé.--Les Gépides occupent la Hunnie et les Ostrogoths la Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service de Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil d'Aëtius.--Il veut marier son fils Gaudentius à la fille de l'empereur--Perfidie de Valentinien III; il tue le patrice de sa propre main.--Rôle des capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.
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Nous transporterons maintenant nos lecteurs dans la bourgade royale des Huns et dans ce palais de planches où nous les avons déjà introduits à la suite de Maximin et de Priscus, de Vigilas et d'Édécon. Une grande fête s'y préparait, et la salle des festins voyait circuler plus activement que jamais les échansons et les coupes. Les poëtes huns et les scaldes goths s'étaient remis à l'œuvre, la voix des jeunes filles marchant par bandes sous les voiles blancs faisait encore retentir l'air du chant des hymnes; mais cette fois c'étaient des hymnes d'amour, car Attila se mariait. La nouvelle femme qu'il ajoutait à son troupeau d'épouses n'était point la fille des Césars, sa fiancée Honoria, qu'il avait eu soin de laisser en Italie; celle-ci d'une grande jeunesse et d'une admirable beauté, dit l'histoire, se nommait Ildico486. Ce nom, que Jornandès emprunte aux récits de Priscus, présente, malgré l'altération que lui a fait subir l'orthographe des Grecs, une physionomie germanique incontestable, et la tradition du Nord nous le reproduit sous une forme plus pure dans celui de Hiltgund ou Hildegonde487. Qu'était-ce qu'Ildico? La tradition germaine en fait une fille de roi, tantôt d'un roi des Franks d'outre-Rhin, tantôt d'un roi des Burgondes; la tradition hongroise, qui l'appelle Mikoltsz, lui donne pour père un prince des Bactriens, et ce qui semble confirmer historiquement les indications de la poésie traditionnelle, c'est la solennité même de cette noce, célébrée avec tant de pompe, et si différente du mariage presque clandestin qu'Attila contractait en 449 avec la fille d'Eslam. La tradition germanique ajoute qu'Attila avait tué jadis, pour s'emparer de leurs trésors, les parents de cette jeune fille qu'il appelait maintenant dans son lit. Ces sortes de mariages, où la politique se mêlait à la licence des mœurs, n'étaient pas raes chez les Huns, non plus que chez les Mongols, leurs frères. A côté du cruel droit de la guerre qui mettait entre leurs mains la vie de leurs ennemis, existait la nécessité de se concilier les vaincus, et le vainqueur d'une tribu épousait fréquemment la veuve ou la fille du chef qu'il avait assassiné. C'était une des causes de la multiplication des mariages chez les conquérants asiatiques: Tchinghiz-Khan et ses successeurs comptèrent parmi leurs nombreuses épouses plusieurs de ces doubles victimes de la politique et de la guerre, et celles-ci se résignaient à leur sort assez volontiers; mais des mœurs si farouches, étrangères à la race germanique, chez laquelle les femmes jouissaient d'une grande autorité morale dérivant des vieilles croyances religieuses, ne devaient pas rencontrer de leur part la même docilité que de la part des femmes de l'Asie, presque réduites à l'esclavage. Quoi qu'il en soit, cette seconde donnée de la tradition ne doit pas être négligée: elle jette un trait lumineux sur les mystères de ces noces sanglantes.
La rare beauté d'Ildico était allée au cœur d'Attila, et pendant les fêtes du mariage, nous dit Jornandès, le roi des Huns se livra à une joie extrême488. La coupe de bois où versait l'échanson royal se remplit et se vida plus que de coutume, et lorsque, de la salle du festin, Attila passa dans la chambre nuptiale, sa tête, suivant l'expression du même historien, était chargée de vin et de sommeil489. Le lendemain matin, on ne le vit point paraître, et une grande partie du jour s'écoula sans qu'aucun bruit, aucun mouvement se fît dans sa chambre, dont les portes restaient fermées en dedans.
Les officiers du palais commencèrent à s'inquiéter: ils appellent, rien ne répond à leur voix; brisant alors les portes, ils aperçoivent Attila étendu sur sa couche, au milieu d'une mare de sang, et sa jeune épouse assise près du lit, la tête baissée et baignée de larmes sous son long voile490. Un cri terrible, poussé par tous ces hommes à la fois, fait aussitôt retentir le palais; saisis d'une douleur furieuse et comme frénétiques, les uns coupent leur chevelure en signe de deuil, les autres se creusent le visage avec la pointe de leurs poignards, car, dit l'écrivain que nous avons déjà cité, «ce n'étaient pas des larmes de femme, mais du sang d'homme, qu'il fallait pour pleurer une telle mort491». De l'enceinte du palais, la nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair dans la bourgade royale, puis dans tout l'empire des Huns, et la nation entière, des bords du Danube aux monts Ourals, fut bientôt en proie à tous les transports d'un regret inexprimable.
Que s'était-il passé durant cette fatale nuit? Les bruits qui circulèrent là-dessus hors du palais furent divers et contradictoires; mais le soin même que mirent les chefs des Huns à prouver que la mort de leur roi avait été naturelle, accrédita une version plus sinistre. On prétendit qu'Ildico avait frappé d'un coup de couteau son mari endormi; quelques-uns ajoutaient qu'un écuyer du roi l'avait aidée dans la perpétration de son crime, et que l'attentat avait été commis à l'instigation d'Aëtius492. Les documents latins qui nous fournissent cette dernière indication donnent lieu de supposer un complot domestique du genre de celui qu'avait tramé quatre ans auparavant le premier ministre de Théodose, mais plus perfide et mieux ourdi. La tradition germanique attribue pour unique mobile à la jeune femme le sentiment de la vengeance et une profonde haine pour l'homme qui, après avoir tué et dépouillé sa famille, venait abuser de sa beauté. La version convenue parmi les Huns, version destinée sans doute à prévenir des accusations, des recherches dangereuses pour la paix, et peut-être une dissolution immédiate de l'empire, fut que le roi était mort d'apoplexie; que, sujet à des saignements de nez, il avait été surpris par une hémorragie, couché sur le dos, et que le sang, ne trouvant pas son passage habituel au dehors, s'était amassé dans sa gorge et l'avait étouffé493. Voici ce que les enfants d'Attila, les chefs et les grands de la cour répandirent en tout lieu par prudence, par politique, par orgueil, et ce qui devint le récit avoué et officiel de sa fin.
Note 492: (retour) Attilas... sanguinis fluxu ex naribus per noctem prorumpente... mortuus est--A pellice, ut vulgo credebatur, e medio sublatus; nam alii tradiderunt Attilæ spatharium ab Aëtio patricio corruptum dominum suum confodisse. Joan. Malal. Chronogr., II. P.--Attila, Aëtii hortatu, noctu... mulieris manu cultroque confoditur. Marcellin. Comit. Chron., ann. 453.--Attila sanguine ex naribus prorumpente extinctus est, noctuque cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit, dormiens... Chron., Pasch.--Voir ci-dessous le chapitre des traditions germaniques qui admettent l'hypothèse du meurtre d'Attila par les mains de sa femme.
Note 493: (retour) Resupinus jacebat, redundansque sanguis, qui ei solite de naribus effluebat, dum consuetis meatibus impeditur, itinere ferali faucibus illapsus, eum extinxit... Jorn., R. Get., 49.--Attila in sedibus suis moritur, fluxu sanguinis e naribus subito erumpente. Cassiod., Fast., ad ann. 453... Cf. Paul. Diac., Hist. Long.
Les funérailles de ce potentat du monde barbare furent célébrées avec une pompe sauvage digne de sa vie. Une tente de soie dressée dans une grande plaine, aux portes de la bourgade royale, reçut son cadavre, qui fut déposé sur un lit magnifique494, et des cavaliers d'élite, choisis avec soin dans toute la nation, formèrent alentour des courses et des jeux comparables aux combats simulés des cirques romains. En même temps les poëtes et les guerriers entonnèrent dans la langue des Huns un chant funèbre que la tradition gothique conservait encore au temps de Jornandès, et que nous reproduirons tel que cet historien nous l'a laissé. «Le plus grand roi des Huns, y était-il dit, Attila, fils de Moundzoukh, souverain des plus vaillants peuples, posséda seul, par l'effet d'une puissance inouïe avant lui, les royaumes de Scythie et de Germanie. Il épouvanta par la prise de nombreuses cités l'un et l'autre empire de la ville de Rome: comme on redoutait qu'il n'ajoutât le reste à sa proie, il se laissa apaiser par les prières et reçut un tribut annuel. Et après avoir fait toutes ces choses, par une singulière faveur de la fortune, il est mort, non sous les coups de l'ennemi ni par la trahison des siens, mais dans la joie des fêtes, au sein de sa nation intacte, sans éprouver la moindre douleur. Qui donc racontera cette mort, pour laquelle nul n'a de vengeance à demander495?» L'armée, rangée en cercle autour de la tente, répétait ce chœur avec des hurlements lamentables. Aux marques de douleur succéda ce que les Huns appelaient une strava496, c'est-à-dire un repas funèbre où l'on but et mangea avec excès, car c'était la coutume de ce peuple de mêler la débauche à la tristesse des funérailles. On s'occupa ensuite d'ensevelir le roi. Son cadavre fut enfermé successivement dans trois cercueils: le premier d'or, le second d'argent, et le troisième de fer, pour signifier que ce puissant monarque avait tout possédé: le fer, par lequel il domptait les autres nations; l'or et l'argent, par lesquels il avait enrichi la sienne. On choisit l'obscurité de la nuit pour le confier à la terre, et l'on plaça à ses côtés des armes prises sur un ennemi mort, des carquois couverts de pierreries et des meubles précieux dignes d'un pareil roi; puis, afin de dérober tant de trésors à l'avidité ou à la curiosité humaine, les Huns égorgèrent les ouvriers qu'ils avaient employés à creuser la fosse ou à la combler497. Les signes prophétiques et les prodiges ne firent pas défaut à un si grand événement. On raconta que, la nuit même de la mort d'Attila, l'empereur Marcien avait vu en rêve un arc brisé: cet arc, c'était la puissance des Huns498. En effet, la puissance hunnique fut brisée avec la vie du conquérant qui, après avoir fondé un empire au moins égal en étendue à celui d'Alexandre, laissa une succession aussi contestée que celle du Macédonien.
Note 495: (retour) Præcipuus Hunnorum rex Attila, patre genitus Mundzucco, fortissimarum gentium dominus, qui inaudita ante se potentia solus Scythica et Germanica regna possedit, nec non utraque Romanæ urbis imperia captis civitatibus terruit, et ne præda reliqua subderet, placatus precibus, annuum vectigal accepit... Quumque hæc omnia proventu felicitatis egerit, non vulnere hostium, non fraude suorum, sed gente incolumi inter gaudia lætus, sine sensu doloris occubuit. Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat vindicandum? Jorn., R. Get., 49.
J'ai dit, en répétant le mot de Jornandès, que les fils d'Attila, nés, en divers lieux, de mères différentes, et à peu près étrangers les uns aux autres, formaient presque un peuple; la tradition en compte plus de soixante, et l'histoire en nomme six arrivés à l'âge d'homme: Ellak, Denghizikh, Emnedzar, Uzindour, Gheism et Hernakh, le plus jeune de tous et l'enfant de prédilection. Ellak, l'aîné de ceux qu'il avait eus de son épouse favorite Kerka, était seul capable de maintenir dans son intégrité le vaste empire des Huns. Attila le pensait, et sa volonté bien connue désignait Ellak comme son successeur et le chef futur de sa famille; mais les autres fils n'y consentirent point499. Leur père était à peine au cercueil, que leur discorde éclata avec violence: Ellak dut se résigner à faire entre eux tous un partage égal de l'empire500. Chez les peuples sédentaires, les partages de conquêtes, si orageux qu'ils soient toujours, offrent pourtant de bien moindres difficultés que chez les peuples nomades. Chez les premiers, la terre fournit des limites certaines: un fleuve, une montagne tracent la frontière naturelle de deux provinces; chez les seconds, la terre est l'élément incertain; la province, c'est la horde avec ses guerriers, ses femmes, ses troupeaux et ses habitations mobiles: le gouvernement des hommes s'y règle par tête comme un lot de bétail. Ce procédé, conforme aux mœurs de l'Asie septentrionale, n'avait rien de blessant pour les vassaux asiatiques ou demi-asiatiques des Huns; mais il révolta l'orgueil des Germains, qui consentaient à être sous les rois huns des sujets et non pas des choses. Alors arriva la seconde phase de dissolution qui menaçait l'empire d'Attila.
Ce fut le roi des Gépides, Ardaric, ce sage et fidèle conseiller du conquérant, qui donna le signal de l'insurrection contre ses fils. «Indigné de voir traiter tant de braves nations comme des bandes d'esclaves501, dit Jornandès, il fit appel aux enfants de la Germanie pour reconquérir la liberté502»: les Ostrogoths y répondirent et probablement aussi les Hérules et les Suèves; le reste, avec les tribus sarmates et les Alains, se rangea du côté des Huns. Comme si la rive gauche du Danube n'eût pu leur offrir un champ de bataille suffisant, ils passèrent en Pannonie. Ce fut pour les Romains un spectacle terrible et consolant que de voir tous ces peuples animés à leur perte: Huns blancs et Huns noirs, Goths, Alains, Gépides, Hérules, Ruges, Scyres, Turcilinges, Sarmates, Suèves, Quades, Marcomans, se heurter, s'étreindre, se détruire les uns les autres avec une rage féroce. Une bataille décisive donna la victoire aux Gépides: trente mille Huns et vassaux fidèles aux Huns jonchèrent la terre; Ellak perdit la vie après avoir fait des prodiges de courage503. Tous ces peuples alors se dispersèrent.
La Germanie fit alors un pas en avant. Ardaric amenant ses Gépides sur les bords de la Theiss et du Danube, s'établit au centre des États d'Attila et dans le lieu même où il résidait. Les Ostrogoths occupèrent la Pannonie, les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, pénétrèrent jusqu'au versant méridional des Alpes, et furent admis par troupes nombreuses en Italie. Ils y reçurent des armes et des drapeaux, et on les qualifia d'armée romaine; ce fut même bientôt la seule force organisée de l'empire d'Occident. Ainsi la Romanie disparaissait pied à pied sous des conquêtes partielles et successives qui l'envahissaient par une marche sûre et irrésistible, comme la marée montante envahit la plage.
La mort d'Attila, en même temps qu'elle jetait dans l'empire d'Occident une foule de peuples déplacés et sans patrie, devint pour lui comme le signal d'une dissolution intérieure. J'ai dit plus haut que l'Occident, ébranlé, disloqué, ne se maintenait plus que par le génie d'Aëtius; Aëtius lui-même tirait sa force et sa nécessité d'Attila, suspendu vingt ans comme un épouvantail sur le monde romain. Quand cette menace cessa, l'empire et l'empereur respirèrent, et Valentinien n'eut plus qu'un désir, celui d'être délivré aussi d'Aëtius. D'ailleurs la dernière campagne avait bien diminué l'importance du patrice: Rome savait maintenant par expérience qu'elle n'avait pas besoin de l'épée pour se sauver; et que la bassesse suffisait.
Les ennemis d'Aëtius se remirent donc à l'œuvre avec plus d'ensemble que jamais: on tourna contre lui les cruelles nécessités de la guerre qui venait de finir, la ruine d'Aquilée et l'abandon de la Transpadane: on lui imputa à crime l'inaction forcée dans laquelle il s'était trouvé; on nia ses talents, on répéta de toutes parts ce que nous lisons dans Prosper d'Aquitaine, savoir, que le patrice n'avait plus montré en Italie l'habileté militaire dont il avait fait preuve en Gaule504. Ainsi le refroidissement public conspirait contre ce grand homme, le dernier des Romains, avec les sourdes machinations des eunuques du palais505 et la haine mal cachée de Valentinien; lui, toujours aveugle et confiant, ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Valentinien lui avait promis autrefois de lier leurs deux familles par le mariage d'Eudoxie et de Gaudentius: quand le patrice vint réclamer l'exécution de cet engagement, l'empereur se moqua de lui, et le promena de délai en délai. Aëtius se plaignit avec hauteur. Un jour qu'on avait écarté à dessein ses plus fidèles amis, on le fit tomber dans un guet-apens infâme, et Valentinien se donna le plaisir de le frapper lui-même de son épée506. Ce crime eut lieu en 454; en 455, Valentinien périt à son tour, victime de sa perfidie et de ses débauches; trois mois après, Genséric mettait Rome au pillage.
Note 506: (retour) Unde Aëtius dum promissa instantius repetit, et causam filii commotius agit, imperatoris manu et circumstantium gladiis crudeliter interfectus est... Prosp. Aquit., Chron., ann. 454.--Aëtius dux et Patricius fraudulenter singularis accitus intra Palatium manu ipsius Imperatoris Valentiniani occiditur... Idat., Chron., eod. ann.
On peut dire que, depuis la mort d'Aëtius, il n'y eut plus d'empereurs d'Occident; les Césars éphémères qui endossèrent encore la pourpre ne furent que des lieutenants de patrices barbares, qui les élevaient, les déposaient, les tuaient suivant leur caprice. Les Barbares étaient partout en Occident, individuellement ou en masse; ils avaient le gouvernement, il leur fallut bientôt la terre.
La cour d'Attila avait été une pépinière d'aventuriers mêlés à ses entreprises de politique ou de guerre: gens actifs, énergiques, avides d'argent et de jouissances, ils prirent presque tous parti dans les troubles de la seconde moitié du Ve siècle, apportant en Italie, soit comme ennemis, soit comme amis des Romains, les facultés et les appétits qu'ils avaient puisés près de l'empereur de la Barbarie. Ainsi nous voyons ce même Oreste qui a figuré dans nos récits, devenir maître des milices de l'empereur Népos, puis le déposer et proclamer auguste son propre fils encore dans l'enfance, Romulus, qu'on appela le petit Auguste, Augustute. Les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, somment alors ce secrétaire d'Attila de leur partager l'Italie, et, sur son refus, Odoacre s'en charge. Le tiers du territoire italien est distribué aux anciens soldats d'Attila; la dignité d'empereur est supprimée comme une fiction inutile, et Odoacre prend le titre de roi d'Italie. L'histoire nous montre ensuite derrière lui, son meurtrier et son successeur, le grand Théodoric, fils du roi ostrogoth Théodémir, un des capitaines du roi des Huns: le nom d'Attila plane sur toute cette transformation de l'Italie.
Dans l'Europe orientale, son esprit anime encore les tronçons de l'empire des Huns; plusieurs de ses fils se montrent vaillants hommes, et sa gloire ouvre aux derniers bans des nations hunniques un chemin facile vers le Danube. Elles s'y succèdent pendant trois siècles presque d'année en année, sous les noms d'Outigours, Koutrigours, Avars, Bulgares, Khazars, jusqu'à ce qu'enfin les Hunnugars Ongres ou Ougres, les Hongrois de nos jours, fondent, vers la fin du IXe siècle, dans l'ancienne Hunnie, un noble et puissant état qui, à travers beaucoup de vicissitudes, a pris place dans la société européenne.
Tel est l'Attila de l'histoire. J'ose me flatter d'avoir épuisé ici, pour en esquisser le portrait, tous les documents réellement historiques qui concernent ce Barbare, le plus grand de ceux qui apparurent au déclin de l'empire romain; mais, par cela même qu'il fut grand et qu'il laissa une trace profonde dans les événements de son siècle, ce Barbare a occupé longtemps après lui l'imagination des peuples. Barbares et Romains se sont complus à le poétiser sous des aspects différents, et le roi des Huns s'est trouvé dans le moyen âge l'objet d'autant de traditions et de contes qu'Alexandre et César, le héros d'autant de poëmes que Charlemagne. Il est curieux de comparer ces traditions entre elles, soit qu'elles viennent des pays romains, soit qu'elles appartiennent aux nations germaniques, soit qu'elles découlent des souvenirs domestiques de la race magyare; c'est un travail que j'ai essayé de faire et que je joindrai à cette histoire dont il est le complément obligé.
DEUXIÈME PARTIE
HISTOIRE
DES FILS ET DES SUCCESSEURS
D'ATTILA
CHAPITRE PREMIER
Fils d'Attila: Leur discorde ruine l'empire des Huns.--Les vassaux germains se révoltent.--Bataille du Nétad.--Les Gépides occupent la Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes populations de la Pannonie et de la Mésie.--Valakes ou Roumans.--État florissant de la Pannonie et de la Mésie sous l'empire romain.--Empereurs et généraux nés dans ces provinces.--État militaire de la zone du Danube.--Dispersion des Germains après la victoire du Nétad.--Les Huns se fortifient dans l'Hunnivar.--Ils essaient de remettre les Ostrogoths sous le joug et sont vaincus.--Caractère des fils d'Attila: Deughizikh, Hernakh, Emnedzar, Uzindour, Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les Ostrogoths.--Scission des fils d'Attila; Denghizikh reste dans l'Hunnivar.--Établissement d'Ernakh et du roi alain Candax dans la petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour dans la Dacie riveraine.--Sarmates, Cémandres et Satagares en Mésie et en Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient à l'égard des fils d'Attila.
453--462
La terrible volonté qui, du vivant d'Attila, n'avait jamais connu d'obstacle, et qui pendant un quart de siècle avait fait la loi du monde, ne fut pas obéie un seul jour dès que le conquérant eut fermé les yeux. La révolte commença par sa famille. Dans un esprit de sage prévoyance, et afin de préserver l'unité d'un empire qu'il avait fondé au prix de tant de fatigues et de crimes, Attila avait ordonné que son fils Ellak lui succéderait seul avec la plénitude de sa puissance; mais il avait compté sans ce peuple507 de fils qu'il laissait après lui: peuple médiocre, ambitieux et jaloux. Refusant de reconnaître la suprématie de leur frère aîné, ils exigèrent le partage de l'empire entre eux tous, à parts égales. Il fallut tout diviser, tout morceler, territoire, populations, troupeaux. On fit des lots de nations, et «d'illustres rois, dit l'historien goth Jornandès avec l'accent de l'indignation, des rois pleins de bravoure et de gloire furent tirés au sort avec leurs sujets508.» Les Asiatiques, pour qui de pareils procédés n'étaient pas nouveaux, les subirent sans se plaindre; mais la colère monta au cœur des fiers Germains. Ils ne purent supporter l'idée d'être traités comme un vil bétail, et le roi des Gépides, Ardaric, courut le premier aux armes509. Ardaric avait été pendant longtemps le conseiller le plus intime et le vassal le plus honoré d'Attila. Valémir, qui avait tenu la seconde place dans la confiance du maître, et qui partageait avec ses deux frères, Théodémir et Vidémir, le gouvernement des Ostrogoths, suivit l'exemple d'Ardaric. La plupart des vassaux germains se rangèrent autour des deux plus grands de leurs rois, et l'armée d'Attila se trouva scindée en un double camp: les Germains d'un côté, de l'autre les Huns, les Alains, les Sarmates et quelques peuplades germaines restées fidèles à la mémoire du conquérant.
Les deux partis, après s'être observés quelque temps et recrutés chez les nations voisines, se préparèrent à une lutte suprême dont le résultat devait être la servitude éternelle ou l'affranchissement de la Germanie. Ils choisirent pour se mesurer la grande plaine de Pannonie, située au midi du Danube et à l'ouest de la Drave, et dans cette plaine le terrain que traversait une petite rivière appelée alors Nétad, et dont le nom actuel est inconnu510. Il fallait un interprète barbare tel que le Goth Jornandès pour sentir lui-même et faire passer dans les pages d'un livre les passions de ces ravageurs du monde devenus ennemis, et rendre la grandeur de cette lutte à mort qui venait s'étaler aux yeux des Romains, et, sur le territoire romain, comme un combat de gladiateurs. «Qu'on se figure, dit-il, un corps dont la tête a été tranchée, et dont les membres, n'obéissant plus à une direction commune, se livrent ensemble une folle guerre: ainsi vit-on s'entredéchirer de valeureuses nations qui ne rencontrèrent jamais leurs égales que lorsqu'elles se tournèrent les unes contre les autres511.» Puis, animé d'un enthousiasme presque aussi sauvage que le tableau qu'il va nous peindre, il s'écrie: «Certes ce fut un admirable spectacle de voir le Goth furieux combattant l'épée au poing, le Gépide brisant dans ses blessures les traits qui l'ont percé, le Suève luttant à pied, le Hun décochant ses flèches, l'Alain rangeant en bataille ses masses pesamment armées, l'Hérule lançant sa légère infanterie...512» Il y eut plusieurs combats, tous plus acharnés les uns que les autres, et la fortune semblait favoriser les Huns, quand, changeant de front tout à coup, elle se déclara pour les Gépides. Les Asiatiques laissèrent sur la place quarante mille morts, au nombre desquels fut Ellak, qui ne tomba qu'après avoir jonché la terre de cadavres ennemis. «Ellak périt si virilement, dit encore Jornandès dans son style âpre, mais énergique, qu'Attila vivant aurait envié une fin si glorieuse513.» Ses frères alors, prenant la fuite, repassèrent le Danube, et, serrés de près par les Gépides, gagnèrent les bouches du fleuve et les plaines pontiques, où ils se retranchèrent. Ainsi fut brisé l'empire des Huns, auquel on put croire un instant que l'univers obéirait. Ardaric, s'emparant des plaines de la Theïsse, alla planter sa tente au cœur de la Hunnie, dans la résidence d'Attila514. Le roi des Gépides avait en effet plus de titres que les autres aux dépouilles opimes de ses anciens maîtres: il avait commencé la guerre et décidé la victoire.
Note 511: (retour) Dividuntur regna cum populis, fiuntque ex uno corpore membra diversa, nec quæ unius passioni compaterentur, sed quæ exciso capite invicem insanirent.... Quæ nunquam contra se pares invenerant, nisi ipsæ mutuis se vulneribus sauciantes, seipsas discerperent fortissimæ nationes... Jorn R. Get., 50.
Le Danube, dans son cours de près de cinq cents lieues, se partage en plusieurs bassins formés par les étranglements de son lit, à travers lequel les Alpes Noriques et Juliennes, les monts Sudètes, les Carpathes et l'Hémus projettent successivement leurs rameaux. Ces bassins, différents de niveau, sont comme autant de gradins par lesquels les eaux de la vallée descendent pour se verser dans la Mer Noire. Chacun d'eux, empreint d'une physionomie propre, à sa ceinture de montagnes, ses limites tracées par des rivières rapides ou profondes, souvent même sa population particulière, en un mot ce qui constitue une contrée distincte. C'est dans la région des deux derniers bassins que vont se dérouler les événements principaux de cette histoire.
Au sortir des gorges de Gran, produites par le rapprochement des Carpathes occidentales et des Alpes Styriennes, le fleuve, parvenu à la moitié de son cours, semble s'arrêter, revenir sur lui-même, et laisser reposer ses eaux, avant de les précipiter en cataracte dans le dernier de ses défilés. Il coule alors entre deux plaines que l'on signale parmi les plus étendues de l'Europe: à droite, celle de Pannonie, allongée de l'est à l'ouest et bornée par les Alpes Noriques et Juliennes et par un rameau des Alpes Dinariques; à gauche, celle de Dacie, que la chaîne demi-circulaire des Carpathes enveloppe jusqu'à ses bords. La Pannonie, maîtresse de la Drave et de la Save, menace l'Italie et la Grèce septentrionale, tandis que la Dacie, flanquée de deux grands massifs de montagnes, qui se dressent comme deux citadelles à ses extrémités, domine au nord et à l'est les vastes espaces qu'occupait alors et qu'occupe encore aujourd'hui la race slave, dont ils semblent être le patrimoine. Quand le fleuve a franchi ses cataractes, où il quittait chez les Grecs le nom de Danube pour prendre celui d'Ister, il se répand à gauche dans des plaines basses et marécageuses. A quelques milles seulement du Pont-Euxin, il se détourne brusquement dans la direction du sud au nord, puis il reprend vers son embouchure son cours primitif d'occident en orient, laissant une étroite presqu'île entre son lit et la mer. La chaîne de l'Hémus, qui ferme la vallée au midi, est coupée par sept passages dont la plupart communiquent au Danube par de petites vallées perpendiculaires, et le plus occidental par le cours large et développé de l'Isker. A partir des sommets de l'Hémus, le pays descend graduellement jusqu'au grand fleuve qui en baigne les dernières terrasses. Par-delà ce fleuve et le long de la Mer Noire s'étendent tantôt des plaines fertiles et tantôt des steppes qui se succèdent par intervalles pour ne s'arrêter qu'au pied des chaînes de l'Oural et du Caucase.
Ce pays fut peuplé primitivement par des nations de race illyrienne ou thrace auxquelles vinrent se superposer des essaims nombreux émigrés de la Gaule. Les nations gauloises habitèrent à l'ouest les deux rives du Danube et les versants des Alpes Noriques et Pannoniennes515. Les dénominations de Bohême et de Bavière516 conservent encore aujourd'hui la trace d'une ancienne occupation de ces deux contrées par des Celtes-Boïens; et les Carnes, qui donnèrent leur nom au groupe des Alpes Carniques, les Taurisques et les Scordisques, établis plus à l'est autour du mont Scordus, se rendirent fameux dans l'histoire grecque et romaine par cet esprit d'aventures qui distingua toujours la race celtique. Ce furent ces Gaulois danubiens qui, réunis aux Tectosages de Toulouse, pillèrent le temple de Delphes, conquirent l'Asie-Mineure, et fondèrent en Phrygie le royaume fameux des Gallo-Grecs517; ce furent eux aussi qui répondirent un jour à Alexandre qu'ils ne craignaient rien que la chute du ciel518. Les Pannoniens, les Dardaniens et les Mésiens, nations plus sauvages encore que les Gaulois, peuplaient seuls la partie orientale entre le Danube et l'Hémus. Le progrès des Germains à l'ouest et les conquêtes de Rome au midi resserrèrent peu à peu les domaines de ces races, qui finirent par disparaître dans l'unité romaine.
Vers la fin du premier siècle de notre ère, un empire barbare fondé dans la grande plaine des Carpathes, l'empire des Daces, voulut disputer à celui des Romains la possession du Danube; il tomba sous les armes de Trajan, et la Dacie fut réduite en province519. On vit alors accourir de tous les coins du monde romain, de l'Italie surtout, un peuple de colons industrieux et entreprenants qui, l'épée d'une main et la pioche de l'autre, défrichèrent et soumirent, outre la Dacie, les immenses plaines situées entre les Carpathes et la Mer Noire, et servirent d'avant-poste contre les incursions des nations asiatiques et plus tard contre celles des Goths. Quand les nécessités de la défense obligèrent l'empereur Aurélien de ramener la frontière romaine au Danube, il ouvrit aux colons daco-romains un asile sur la rive droite du fleuve dans une subdivision provinciale séparée de la Mésie, et à laquelle, par un sentiment de regret, il attacha le nom de Dacie520; mais un grand nombre de ces colons transdanubiens refusèrent d'abandonner leur pays. Ils résistèrent comme ils purent aux nations gothiques qui, des rives du Dniester, s'avançaient vers le Danube. Quand les Goths furent maîtres des Carpathes, les colons romains se résignèrent à vivre sous une domination qui ménageait en eux les arts qu'elle ignorait et le travail des champs qu'elle dédaignait. Plus tard ils passèrent avec la Dacie des mains des Goths dans celles des Huns, vainqueurs des Goths, et furent sujets d'Attila. Après Attila, d'autres dominations barbares les possédèrent, et épargnèrent toujours en eux une population industrieuse dont le travail leur profitait. C'est ainsi qu'ils ont traversé dix-sept cents ans, laissant le temps emporter leurs maîtres, et perpétuant au milieu de barbares de toutes races les restes d'une vieille civilisation, une langue fille de la langue latine et une physionomie souvent noble et belle qui rappelle le type des races italiques. Les Slaves leurs voisins les ont désignés sous le nom de Vlakhes ou Vlokhes, Valakes, mot dans lequel on croit reconnaître celui de Velche appliqué par les Germains521 à l'ensemble des populations romaines; mais eux ne reconnaissent et n'ont jamais reconnu d'autre appellation nationale que celle de Roumuns ou Roumans, c'est-à-dire Romains.
Note 521: (retour) Welsch, Welsh, Wallici, Gallici; ce nom n'est pas autre que celui des Gaulois, nos pères, dont les innombrables essaims ont peuplé une si grande partie de l'Occident. Les Gallo-Romains étaient d'ailleurs aux IVe et Ve siècles les derniers représentants de l'ancienne puissance romaine.
La Pannonie et la Mésie romaines, provinces toutes militaires, furent à l'orient de l'Europe ce que la Gaule était à l'occident, le boulevard de l'empire. Elles couvraient une des entrées de l'Italie et la Grèce tout entière sur ses deux lignes de défense, le Danube et la chaîne de l'Hémus, et leur importance ne fit que s'accroître lorsque Rome se fut donné une sœur sur le Bosphore, et qu'elles eurent deux empereurs à protéger. Malgré les relations fréquentes avec la Grèce et le voisinage de Constantinople, leur civilisation, éclose au foyer des camps, garda toujours quelque chose de la rudesse, mais aussi de l'honnêteté des mœurs militaires. Elles furent au IIIe et IVe siècles la pépinière des légions, et par les légions celle des Césars. Il est peu de grands empereurs de cette époque qui n'aient été Illyriens. Claude le Gothique naquit au pied de l'Hémus, Probus à Sirmium, Aurélien dans les campagnes qui avoisinaient cette ville; Dioclétien était Dalmate, et son collègue Maximien Hercule, Pannonien. Galérius avait porté le bâton des pâtres dans les montagnes de la Mésie avant de tenir l'épée de Jules-César. Naïsse, aujourd'hui Nissa, se glorifiait d'avoir vu naître Constantin, et Valentinien Ier, ce fier Romain qui étouffa de colère en entendant les ambassadeurs des Quades parler insolemment de l'empire522, avait eu pour berceau la ville de Sabaria, sur la Save. Au temps où se passent les événements de cette histoire, la Pannonie n'était pas tellement épuisée, qu'elle ne fournît encore des hommes d'élite, soit empereurs, soit généraux; elle venait de donner au trône impérial Marcien et son successeur Léon, et devait lui donner bientôt Justinien. Aëtius, le vainqueur d'Attila, était originaire de Durostorum523, la ville actuelle de Silistrie, tandis qu'Alaric, le vainqueur de Rome, avait vu le jour à l'embouchure du Danube, parmi les Goths de l'île de Peucé; les fils d'Attila et peut-être Attila lui-même prirent naissance sur la rive gauche du fleuve. Les grands ennemis et les grands défenseurs de Rome sortaient donc alors de ce pays, où le Romain et le barbare se coudoyaient et labouraient souvent le même sillon. C'était toujours la terre des batailles, celle où la mythologie antique avait placé le berceau du dieu Mars.
De grandes cités, dignes de l'importance de ces provinces, bordaient le Danube et s'échelonnaient entre le fleuve et les chaînes de montagnes qui ferment la vallée au midi. Presque toutes étaient fortifiées, et des camps retranchés, des châteaux, de simples tours, des remparts ou fossés garnis de palissades, distribués selon le besoin des lieux, se reliaient à chacune d'elles comme à un centre d'opérations. Parmi ces ouvrages, beaucoup portaient le nom de Trajan, non moins populaire dans la vallée du Danube que celui de Jules-César dans les Gaules. Ingénieurs aussi habiles que grands généraux, les Romains savaient si bien choisir l'assiette de leurs places, que, malgré la révolution introduite dans l'art de la guerre par les découvertes modernes, ici le système général de défense a dû rester le même. Sirmium, la principale forteresse et la capitale de la Pannonie, a disparu, il est vrai, du lit de la Save qui en baignait le pourtour; mais Belgrade s'élève sur le même terrain que Singidon, station des flottes romaines du moyen Danube, et Semlin remplace Taurunum à l'opposite de Singidon. Sémendrie, au confluent de la Morava, succède à la ville de Margus, le grand marché de ces contrées au temps des Romains, et l'ancienne Bononia, de création gauloise comme son nom l'indique, est représentée aujourd'hui par Widdin.
C'était principalement sur le Bas Danube, exposé aux attaques des Asiatiques, que les Romains avaient accumulé leurs moyens de protection. L'Hémus, qui court parallèlement au Danube, étant coupé, comme je l'ai dit, par sept défilés qui servaient de passages entre la Mésie et le nord de la Grèce, les Romains construisirent sur la rive gauche du fleuve, depuis Bononia jusqu'à Durostorum, sept grandes places correspondantes aux sept défilés, de telle sorte que chaque passage de l'Hémus fût pour ainsi dire fermé au nord par une forteresse sur le Danube. Transmarica524, Sexaginta-Prista525, Noves526, Nicopolis, Ratiaria, qui renfermait une division de la flotte danubienne et une fabrique d'armes, et d'autres villes encore durent leur origine aux combinaisons de ce système de défense. La presqu'île comprise entre le Danube et la Mer Noire, appelée province de Petite-Scythie527, était garnie à son pourtour de forteresses nombreuses, et coupée au midi par un rempart qui subsiste encore et porte le nom de Trajan. Telles avaient été les provinces danubiennes avant l'irruption des Goths en 375, et celle des Huns, qui se prolongea presque sans interruption pendant tout le règne d'Attila. Attila fut le grand destructeur de ces contrées, où son nom, tristement populaire, fut longtemps attaché à toutes les ruines, comme celui de Trajan à toutes les fondations. Justinien mit sa gloire à réparer les désastres d'un pays qui était le sien, mais au moment où commencent nos récits, les villes de l'intérieur n'étaient pour la plupart que des monceaux de décombres, et les places du Danube, presque toutes démantelées, n'opposaient qu'une barrière impuissante au passage des barbares.
Après la sanglante bataille du Nétad, les vainqueurs se trouvèrent presque aussi embarrassés que les vaincus: ils ne surent plus que devenir. Les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux avaient suivi les guerriers germains en Pannonie; c'étaient des nations entières qui attendaient dans leurs enceintes de chariots le dernier mot de la fortune. Elles n'avaient plus de patrie: iraient-elles à grand surcroît de fatigues et de dangers, reprendre les terres qu'elles avaient quittées et que d'autres peut-être occupaient maintenant? Il leur parut plus sage de rester où elles étaient. Les Gépides avaient jeté leur dévolu sur la grande plaine des Carpathes, l'ancienne Dacie de Trajan et la Hunnie d'Attila, et personne ne s'avisa de leur disputer un droit de préférence qu'ils méritaient si bien. Les Ostrogoths, trouvant la Pannonie à leur convenance, s'en emparèrent depuis Sirmium jusqu'à Vienne, et donnèrent pour limites à leurs possessions la Mésie supérieure, la Dalmatie et le Norique. Comme ils formaient trois groupes de tribus sous trois rois, ils divisèrent le pays en trois parts: Théodémir s'établit le plus à l'ouest, au-dessous de Vienne et dans les environs du lac Pelsod,528 aujourd'hui Neusiedel; Valémir reçut la partie orientale délimitée par la Save, que les Goths, à cause de sa profondeur et de la teinte foncée de son lit, avaient surnommée la Rivière Noire529, et Vidémir plaça son cantonnement entre les deux autres. Dans ce partage, Valémir, le plus puissant des trois rois et le représentant de la nation, fut chargé de garder la frontière orientale, qui touchait à l'empire romain.
Note 528: (retour) Theodemir juxta lacum Pelsodis... Jorn., R. Get., 52.--Les géographes ne s'accordent pas sur la position du lac Pelsod; les uns le confondent avec le lac Balaton, les autres le retrouvent dans le lac actuel de Neusiedel. J'ai suivi cette dernière opinion, qui concorde mieux avec le texte de Jornandès.
L'histoire nous dit que les Ostrogoths demandèrent la concession de ces territoires à l'empereur Marcien, qui l'accorda bénévolement530; il est beaucoup plus croyable que le consentement de l'empereur ne fit que suivre la prise de possession. Quoi qu'il en soit, ils reçurent du gouvernement impérial le titre d'hôtes et de fédérés, se soumettant de leur côté à toutes les obligations que ce titre imposait: par exemple, celles de fournir des contingents militaires à l'empire, de ne faire ni la paix ni la guerre sans son agrément, de n'avoir d'amis que ses amis, d'ennemis que ses ennemis, de respecter son territoire et ses villes situées dans l'intérieur des cantonnements, car les conventions de cette nature réservaient toujours les villes, surtout les places fortes qui restaient au pouvoir des garnisons romaines. Le peuple barbare, ainsi admis sur les domaines de l'empire, y demeurait à titre précaire et par droit d'hospitalité, comme s'exprimait la formule531, c'était un prêt que lui faisait le gouvernement romain et nullement un abandon. Tandis que les Ostrogoths s'établissaient en Pannonie, les autres nations germaniques qui, ayant aussi pris part à la guerre, se trouvaient pareillement déplacées, les Hérules, les Ruges, les Suèves, remontèrent le Danube et se répandirent à droite du fleuve, dans les Alpes Noriques et Juliennes, jusqu'aux frontières de l'Italie532. A l'aspect de ces mouvements, les Lombards quittèrent le pays qu'ils occupaient au nord de l'Elbe, et entrèrent dans la Bohême, menaçant de là la vallée du Danube, comme les autres menaçaient celle de l'Adige. Ainsi les futurs conquérants de l'Italie venaient s'échelonner en face des Alpes, les Ruges formant l'avant-garde et les Lombards l'arrière-garde.
Pendant que la Germanie faisait un pas vers le midi de l'Europe, les hordes dispersées des Huns se ralliaient dans les plaines qui bordent le Danube au nord et la Mer Noire à l'ouest. Ces plaines, ainsi que les steppes du Dniéper et du Don, étaient considérées par les autres nations comme le domicile naturel, le patrimoine des Huns, depuis près d'un siècle que leurs ancêtres en avaient chassé les Goths533. Eux-mêmes le prétendaient bien ainsi, et donnaient au cours inférieur du Danube le nom d'Hunnivar534, c'est-à-dire rempart ou défense des Huns535. Loin de se montrer découragés de leur défaite, les fils d'Attila semblaient pleins de confiance. Écoutant les leçons de la mauvaise fortune, ils mettaient de côté leurs dissentiments, et travaillaient en commun aux préparatifs d'une nouvelle campagne qui devait ramener leurs vassaux sous le joug et relever l'empire de leur père: telle était du moins leur espérance. A l'ambition se joignait chez eux un désir ardent de vengeance contre tous les Germains, mais surtout contre les Ostrogoths536, quoique ceux-ci n'eussent eu que le second rang parmi les provocateurs de la révolte. C'était donc par les Ostrogoths qu'ils se proposaient de commencer: leurs forces étaient d'ailleurs considérables, attendu que les tribus hunniques de la Mer Caspienne et du Volga leur avaient gardé fidélité malgré leurs revers.
Note 534: (retour) Var signifie encore en hongrois citadelle, propugnaculum: Temesvar, citadelle sur le Témèse; Hungvar, fort qui défend la rivière de Hung, etc. Ce mot, que nous trouvons dans Jornandès, est le seul qui nous soit resté de la langue des Huns. «Quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit; diuque fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua hostium remaneret, quæ in fugam versa, eas partes Scythiæ peteret, quas Danubii amnis fluenta prætermeant, quæ lingua sua Hunnivar appellant.» Jorn., De Reb. Get., 50.
L'histoire est très-sobre de renseignements personnels touchant les fils d'Attila, qu'elle ne mentionne le plus souvent qu'en termes collectifs et généraux. On peut néanmoins, à l'aide de détails disséminés et en quelque sorte perdus dans les écrivains contemporains, rassembler les traits de certaines figures, et saisir quelques physionomies qui se dessinent au premier plan. Nous y voyons d'abord Denghizikh537, le plus semblable à son père après Ellak, ou, pour mieux dire, le moins dissemblable. Ce n'est pas que Denghizikh ne possédât beaucoup des qualités d'un conquérant barbare: l'esprit d'entreprise, l'audace et l'activité poussée jusqu'à l'impuissance du repos; mais on eût cherché vainement en lui cette lumière du génie qui faisait d'Attila, suivant l'occasion, un homme hardi ou patient, un soldat impitoyable ou un politique rusé, ourdissant avec une prévoyance qui ne se trompait jamais, la trame que son épée devait couper, enfin le maître de lui-même plus encore que des autres. Près de Denghizikh et comme pour contraster avec lui, nous apercevons le jeune Hernakh, son rival en influence dans les conseils de la famille, esprit doux et pacifique, en tout l'opposé de son frère. Ceux qui ont lu l'histoire d'Attila connaissent déjà ce jeune homme, le dernier des fils du conquérant et l'objet de ses préférences. L'historien Priscus, dans le curieux tableau qu'il nous a laissé d'un banquet donné par le roi des Huns à l'ambassade romaine dont il faisait partie, nous montre Hernakh encore enfant assis près de son père, qui ne se déride qu'en le regardant, et s'amuse à lui tirer doucement les joues538. Un des convives découvrit à Priscus une des causes de cette prédilection: les devins avaient prophétisé au roi que ce jeune homme perpétuerait sa postérité, tandis qu'elle s'éteindrait dans ses autres enfants, et Attila aimait en lui plus qu'un fils: il aimait le seul espoir de sa race539. Devenu homme, Hernakh se distingua effectivement par des penchants qui pouvaient promettre une vie tranquille et une longue lignée, mais qu'Attila peut-être n'aurait pas vus sans déplaisir. Il était prévoyant, réservé, ennemi de toute résolution violente. Deux de ses frères, fils de la même mère que lui, semblent l'avoir tendrement aimé, et s'être attachés à sa fortune: ils se nommaient Emnedzar et Uzindour540.
Note 539: (retour) Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos liberos parvi facere, ad hunc solum animam adjicere, unus ex barbaris qui prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide prius accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, vales Attilæ vaticinatos esse, ejus genus quod alioquin interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., Exc. leg., p. 68.
Nous voyons paraître encore parmi les Huns de sang royal un demi-Germain, nommé Gheism541, qu'Attila avait eu de la sœur d'Ardaric, roi des Gépides, à l'époque où les plus puissants monarques de la Germanie tenaient à honneur de peupler son lit d'épouses légitimes ou de concubines. Des circonstances que nous exposerons plus bas ayant ramené Gheism en Gépidie près de son oncle, dont il se fit vassal, il en est résulté quelque confusion sur son origine, et il passe près des écrivains byzantins tantôt pour Hun et tantôt pour Gépide542. Voilà ceux des fils d'Attila que l'histoire nous fait connaître personnellement. La tradition magyare en ajoute deux autres: Aladarius, né de la germaine Crimhild, fille d'un duc de Bavière, et Chaba, issu du mariage du roi des Huns avec la princesse Honoria, petite-fille du grand Théodose543. Ni l'un ni l'autre ne saurait être avoué par l'histoire. Ainsi qu'on le devine au premier coup d'œil, Aladarius, fils de Crimhild544, est un emprunt fait par les Hongrois du moyen âge aux épopées germaines sur Attila, et peut-être même ce nom d'Aladarius n'est-il qu'une altération de celui d'Ardaric, qu'on aurait confondu avec son neveu. Quant à Chaba, qui joue un rôle très-important dans les traditions magyares, il appartient, selon toute apparence, à une épopée nationale545, dont ces traditions semblent renfermer des fragments. L'imagination des Orientaux n'a point voulu que l'amour d'une fille d'empereur romain pour un roi des Huns restât sans dénoûment; elle les a mariés et leur a donné une postérité en dépit des verrous sous lesquels Honoria avait été confinée par sa mère, en dépit de l'indifférence d'Attila, qui ne la réclama jamais pour sa femme que lorsqu'il était sûr de ne pas l'obtenir, et de l'histoire enfin, qui nous atteste que les deux amants ne se virent jamais.