WeRead Powered by ReaderPub
Histoire d'un baiser cover

Histoire d'un baiser

Chapter 8: LE JUSTICIER
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A startling domestic incident in a provincial town unfolds when a wealthy banker is caught kissing his young housemaid and his wife violently ejects her in public. Gossip inflates the episode into widespread scandal, triggering bank runs, marital rupture, and the wife's flight to her influential father. Conversations at home and in the town inspect motives, desire, and reputation, while characters confront social hypocrisy and class tensions. The compact tale traces how a single impulsive act and the contagion of rumor can reshape personal honor and communal life.

LE JUSTICIER

A Francisque Sarcey.

Un collier, diamants et saphirs, quatorze mille francs; deux paires de pendants d'oreilles, sept mille cinq cents; nous disons…

—Oui, monsieur le commissaire.

—Ce qui, ajouté à la valeur approximative des huit bracelets, des broches, des bagues, etc., forme un total de cinquante-quatre mille six cents francs.

—Plus l'argent!

—Ah! il vous a pris de l'argent aussi?

—Tout ce qui se trouvait avec mes bijoux dans mon armoire à glace. Il a tout raflé, monsieur! Quelle calamité! Ah! Seigneur! Et moi, bonne bête, qui étais à cent lieues de me douter… Un homme si chic!

—Pardon, reprit le commissaire, en voyant que la déposition allait se perdre en de veines jérémiades. Pardon, madame, quelle somme vous a-t-il dérobée?

—J'avais quatre mille francs en billets de banque dans un coffret, sept ou huit cents francs en or… Environ cinq mille en tout.

—Total général: cinquante-neuf mille six cents; disons, en nombre rond: soixante mille. C'est assez coquet!

—C'est indigne, abominable! rugit la plaignante, plantureuse quadragénaire aux traits fatigués et flétris, mais à l'oeil vif encore et tout à fait dépourvu de timidité. A qui se fier maintenant? Un type qui avait l'air…

—Si chic, avons-nous dit! Et comment le connaissiez-vous, ce type; où l'aviez-vous rencontré?

—Au Moulin-Rouge, monsieur le commissaire. Une fois déjà, il y a huit jours… oui, c'est cela, huit jours…, il m'avait abordée, m'avait dit tout de go et très poliment: «C'est à madame de Mortagne que j'ai l'honneur…», ce qui n'avait pas laissé de m'interloquer. Je ne l'avais jamais tant vu, lui! Comment savait il mon nom? Il ne voulut pas me l'expliquer et me quitta au bout d'un instant. Voilà qu'hier soir, il vient à moi de nouveau…

—Au Moulin-Rouge, toujours?

—Oui…, s'informe de ma santé, m'avoue qi'il m'attendait avec une anxieuse impatience, se montre très empressé, très galant, finit par m'inviter à souper… J'accepte. Nous voilà installés en tête-à-tête chez Matte, dans un cabinet de l'entresol… Un gentil petit souper au Champagne frappé, des huîtres, un perdreau, des écrevisses… Pardi! pour ce que ça lui coûtait! Je dois même vous dire que… oh! certainement, il avait déjà dressé son plan! Il me versait des rasades! J'étais légèrement… paf, en me levant de table…

—Ah! ah!

—Et je ne serais même pas surprise qu'il m'eût fait boire quelque narcotique… Oui, je me sentais tout alourdie, toute drôle… Comme de juste, il me ramène chez moi. «Je te préviens, ma petite chatte, qu'il me dit comme ça, que je serai forcé de partir d'assez bonne heure: j'ai mes occupations.—Ça ne fait rien, monte tout de même! Ma bonne t'éveillera à l'heure que tu voudras,» que je lui réponds, moi, toujours naïve, confiante… Fallait bien me montrer gentille avec lui, puisqu'il était gentil pour moi, et la main large, vous savez… vingt-cinq louis.

—Un gaillard qui ne lésine pas en affaires, quoi! Ça travaille en grand!

—Voilà qu'en me réveillant à onze heures, après avoir dormi d'un sommeil de plomb, je ne le vois plus là… Je me rappelle alors ce qu'il m'a dit, qu'il était obligé de se rendre à sa besogne… Je me lève un instant après, et je découvre… Ah! le gredin! M'être ainsi laissé jouer! L'avoir moi-même attiré!

Toujours soucieux d'empêcher l'entretien de dévier et dégénérer en stériles regrets et malédictions superflues, le commissaire reprit:

—Quel âge peut-il avoir, cet individu?

—Trente-cinq ans… Quarante au plus.

—Ce n'est pas un étranger? Il vous a bien semblé appartenir au monde parisien?

—Oh! sans nul doute! Il connaît son Paris comme vous et moi, monsieur le commissaire…

Flatté de ce rapprochement, le magistrat esquissa un léger sourire et un imperceptible salut.

—Il m'a parlé de théâtre, poursuivit Mme de Mortagne, de pièces nouvelles, d'actrices en vogue, des courses, de tous les endroits où l'on s'amuse…

—Mais sur lui, sur sa vie privée, lui est-il échappé quelques particularités?

—Non… rien…, bégaya la donzelle.

—Il n'a prononcé aucun nom… aucun nom de femmes de votre connaissance, par exemple? Cela pourrait nous mettre sur la voie…

—Non, fit-elle, j'ai beau chercher… Il ne doit même pas avoir beaucoup de relations de femmes; il ne m'en a cité aucune, à part les actrices… Il m'a seulement interrogée à propos d'un M. d'Hastry… Oh! un simple mot!

—Qu'est-ce que ce M. d'Hastry?

—Un charmant garçon qui s'est tué après de grosses pertes à la Bourse.

—Mais à propos de quoi ce filou vous a-t-il parlé de ce M. d'Hastry?
Comment ce nom est-il venu dans votre conversation?

—Nous causions des désespérés, des gens qui se décident à en finir avec l'existence. Il me cita alors l'exemple de M. René d'Hastry. «Peut-être vous rappelez-vous cette affaire, vous avez dû la lire dans les journaux?» ajouta-t-il. Je crois bien que je me la rappelais! Je lui répondis que j'avais beaucoup connu M. d'Hastry. «Et vous, vous le connaissiez aussi?—J'ai eu occasion de le voir», me répondit-il. Voilà tout.

—Il y a combien de temps que ce M. d'Hastry s'est tué?

—C'est l'année dernière; il y a dix-huit mois.

—En quels termes étiez-vous avec lui?

—C'était un de mes amis», répliqua, sans broncher, Mme de Mortagne.

—C'est à Paris qu'il s'est tué?

—Oui, monsieur, chez lui, 75, rue Tronchet.

—Quelle était sa profession?

—J'ignore exactement s'il en avait une… Il s'occupait d'affaires de
Bourse. Peut-être était-il associé avec un agent de change…

—Bien, madame, ça suffit. Si j'ai besoin d'autres renseignements, je vous ferai mander.

—Ah! monsieur le commissaire, dites-moi que vous le retrouverez, ce misérable, que je rentrerai en possession de tout ce qu'il m'a emporté! Vous avez bon espoir, n'est-ce pas?…

* * * * *

Quelques heures plus tard, M. Desrousseaux, notre commissaire de police, apprenait par le concierge du numéro 75 de la rue Tronchet que M. René d'Hastry,—qui s'était effectivement donné la mort dans cette maison l'année précédente,—avait laissé une veuve et trois enfants, et que cette dame, ruinée après le suicide de son mari… une petite dame bien courageuse, bien méritante… avait déménagé et habitait maintenant tout en haut du faubourg Saint-Honoré, au numéro 297.

Le soir même, M. Desrousseaux, accompagné de son secrétaire, se transportait à cette adresse et trouvait dans une mansarde du sixième étage une jeune femme, frêle et maladive, et trois petits enfants, dans un dénûment complet.

Il déclina sa qualité, et, tout en s'excusant auprès de Mme d'Hastry de raviver sa douleur, lui posa quelques questions au sujet de son mari et des personnes avec qui il avait été jadis en rapport.

Mais presque aussitôt la jeune veuve l'interrompit.

—Oh! monsieur!… Je devine ce qui vous amène… J'ai reçu une lettre tantôt, une lettre si étrange…

—Quelle lettre? Quoi donc? repartit M. Desrousseaux, qui, lui, ne se doutait de rien et ne comprenait pas.

—… Avec de l'argent dedans, des billets de banque… Tenez, veuillez lire, dit-elle en lui présentant la lettre tout ouverte.

«Madame,—lut M. Desrousseaux,—Quelqu'un qui se reconnaît pour le débiteur de M. d'Hastry d'une somme de soixante mille francs, mais à qui il n'est pas permis de se nommer, prend l'engagement de vous servir chaque année la rente de cette somme. Dès que, sans rompre son incognito ni se compromettre, il pourra déposer ce capital entre vos mains ou le placer quelque part en votre nom, il s'empressera de le faire. Vous trouverez ci-inclus 1,500 francs, montant des deux premiers trimestres échus.

«Veuillez agréer, madame, etc…»

—Et rien ne vous fait présumer quel peut être ce débiteur? Vous n'avez aucun soupçon? demanda le commissaire.

—Aucun, monsieur, absolument… Depuis deux heures que j'ai reçu cette lettre, je me creuse la tête…

—Je vous demande encore une fois pardon, madame, pour la question que je vais vous adresser… J'y suis obligé… M. d'Hastry ne connaissait-il pas une dame… ou demoiselle Cochenard, dite Léa de Mortagne?

A ce nom, Mme d'Hastry fit un brusque haut-le-corps, son visage s'empourpra:

—Monsieur!… C'est cette femme… balbutia-t-elle, qui est cause… cause de sa mort… de tout mon malheur!…

Cette fois, le commissaire commençait à voir clair.

—N'ayez crainte, madame, reprit-il comme pour répondre d'avance à une interrogation de Mme d'Hastry. La lettre que vous avez reçue n'émane pas de cette femme, je vous le certifie!

—Ah! bien, monsieur! soupira Mme d'Hastry. D'après votre question, j'avais peur, en effet…

—Non, madame, non, rassurez-vous pleinement. Mme de Mortagne n'est pas de celles qui restituent, non!

* * * * *

En quittant Mme d'Hastry, M. Desrousseaux se rendit rue de Moscou, chez
Léa de Mortagne.

Dès que celle-ci l'aperçut, elle poussa un cri de joie.

—Ah! monsieur le commissaire! J'ai quelque chose! Je tiens un fil qui peut nous guider! Voici la lettre que je viens de recevoir…

Et, à son tour, elle tendit à M. Desrousseaux une lettre dépliée, dont l'écriture,—notre commissaire s'en aperçut sur-le-champ,—était la même que celle de la lettre adressée à Mme d'Hastry.

* * * * *

«Ma toute belle,—écrivait ce même correspondant,—Il ne suffit point de ne pas avoir oublié René d'Hastry; il faut tâcher, non de réparer, hélas! mais de soulager le mal que vous avez fait. C'est vous qui, en moins de deux ans, avez ruiné ce pauvre garçon; c'est à cause de vous qu'il s'est tué. Eh bien! j'ai pensé qu'il n'était pas équitable que sa veuve et ses trois enfants fussent plongés dans la plus profonde misère, tandis que vous, l'auteur de ce désastre, prospériez plus que jamais. Je me suis dit qu'il fallait vous contraindre à restituer un peu—le plus possible!—des dépouilles de René d'Hastry, et comme vous avez dû le constater ce matin, j'y ai réussi.

«Que le bien que cet argent va faire à vos victimes vous indemnise de votre perte, ma charmante, et soit un adoucissement à votre douleur!

Signé: «UN JUSTICIER.»

—Et il me nargue encore! s'écria Léa, avec son manque habituel et absolu de sens moral. Vous avez lu la dernière phrase, monsieur le commissaire?

—Oui, il me semble bien que… qu'il se moque de vous, par dessus le marché, ce… ce «Justicier!»

—Je puis toujours vous laisser la lettre comme indice… comme spécimen de son écriture? Ça vous aidera dans vos recherches…

—Parfaitement, madame; donnez!

Et il ajouta en lui-même:

—Que vous le vouliez ou non, belle dame, nous en resterons là! Encore plutôt que nous irions défaire ce que la Providence vient de si bien arranger!

LE PÈRE GALMICHE

A Paul Sébillot.

Avec Isidore Brigodin, le père Galmiche était, il y a quelque dix ans, un des plus célèbres ivrognes et des plus fieffés malandrins de la ville de Reims.

Ancien ouvrier trieur de laine, renvoyé de tous les triages à cause de sa fainéantise et de son incurable soif, il était tombé peu à peu dans la plus noire débine, au rang d'abord des vagabonds, mendiants et crève-la-faim, puis des maraudeurs, chapardeurs, flibustiers et coupe-bourses, dont s'agrémente toute grande cité.

Mais ni l'inclémence des temps, ni les duretés du sort et les sévérités des hommes n'avaient pu altérer la bonne humeur du père Galmiche.

Il avait particulièrement le vin gai. Lorsqu'il était «bu», les idées drôlichonnes et falottes germaient en foule dans sa cervelle, les ripostes narquoises, facétieuses et gouailleuses, cocasses et déconcertantes affluaient sur ses lèvres et partaient en fusées.

* * * * *

—Combien de condamnations avez-vous attrapées, Galmiche, depuis que vous ne travaillez plus? lui demandait un jour un de ses anciens patrons.

—Oh! si vous croyez que je m'amuse à compter ça!

—Enfin, vous ne sortez plus de la prison, autant dire! C'est votre château! Vous avez dû faire là de jolies connaissances!

—Il y a de la canaille partout, allez, m'sieu!

Un jour qu'un commis voyageur venait de lui faire l'aumône et lui reprochait de ne pas seulement soulever sa casquette en le remerciant:

—J'vas vous dire… Faut pas m'en vouloir, lui répliqua à mi-voix le père Galmiche. C'est que j'aperçois là-bas, au coin de la rue, le grand Biaron, l'agent de police, qui nous guette… Il est toujours à l'affût des pauvres diables comme moi, qui implorent la compassion des âmes charitables, ce gredin-là!

Et pour lorsss, en me voyant causer, comme ça avec vous, il ne se doute de rien, il nous prend pour une paire d'amis!

Il faut croire que, malgré cette judicieuse excuse, le brave Galmiche n'aimait pas à se découvrir l'occiput, car, une autre fois qu'il était encore dans les brindezingues et sollicitait la générosité des fidèles à la porte de l'église Saint-Jacques, une pieuse vieille dame lui ayant glissé une chétive pièce de cinq centimes dans la main, en ajoutant cette malencontreuse réflexion: «On salue au moins! On dit merci!» Galmiche la bombarda sur-le-champ d'épithètes malsonnantes et des plus outrageants quolibets.

—V'là-t-i pas des embarras pour un malheureux sou! A-t-on jamais vu! Madame voudrait que, pour un sou, un misérable petit sou, je m'expose à attraper un rhume qui me coûterait quatre francs de tisane et de sirop… sans compter les pastilles Géraudel! Si c'est pas une pitié! Je vous laisse juge! Peut-on ainsi se moquer de son prochain! Faut vraiment pas avoir de coeur! Ah! s'il s'agissait d'une pièce blanche, d'une belle grosse roue de derrière, je comprendrais! Ah! bien alors! On pourrait risquer… Non seulement je consentirais à ôter ma casquette, mais mon paletot aussi, mais mes escarpins, ma chemise, ma culotte, tout, tout! pour lui faire plaisir à c'te princesse! Mais pour un sou, un sale petit sou! Oh!!! oh!!!

C'est encore lui, un jour qu'un des fashionnables de la ville, le fils de M. Peulvier-Royon, le négociant en laines, lui refusait l'aumône, qui ripostait:

—Vous devriez avoir honte de ne rien me donner, pas un pauv'petit sou, vous, un homme si bien mis!

Et ses conversations avec l'ami Brigodin!

—Tu dis que t'étais soûl l'autre nuit, que t'étais étendu sans connaissance sur le trottoir des Loges, et qu'on t'a ramassé, que tu t'es réveillé au poste?… Mais, fiston, tu aurais été étendu «avec» ta connaissance, qu'on t'aurait ramassé tout de même et aussi bien fourré au bloc, va!

—Des boutons de fièvre que t'as là, su' l'nez? Tais-toi donc! N' nous monte donc pas l' coup! Des boutons de «culotte», oui, à la bonne heure! Vlà c' que t'as su' l' nez, espèce de pochard!

—Tu prétends que j'étais gris hier? Non, ma vieille, non! Pas même aigri par le malheur! Seulement j'avais p'-t'être bien liché un coup de trop… Oui, c'est possible! Parce que, vois-tu, faut que tu saches, il n'y a rien qui altère comme de boire, c'est bizarre, mais c'est comme ça! Et alors, tu saisis, mon p'tit? quand on a commencé, p'us moyen d'enrayer et de s'arrêter! On en entonnerait pendant plusieurs éternités!

Mais c'était surtout devant le tribunal, lorsqu'on le jugeait pour quelque maraude avec bris de clôture, ou pour ivresse, rixe et tapage nocturne, qu'il fallait ouïr l'illustre Galmiche!

—Accusé, vos nom et prénoms?

—Allons, mon président, ne faites donc pas l'enfant! Vous ne voyez que moi ici!

—Le fait est que… c'est au moins la trentième fois que vous venez vous asseoir sur ce banc! Vous n'avez pas honte! s'exclamait le président, le digne et paterne M. de Blosselières.

—V'là bien douze ans que je vous aperçois assis sur le même fauteuil, moi, m'sieu de Blosselières! Est-ce que j'ai jamais songé à vous le reprocher?

—Qu'avez-vous encore fait? Qui vous amène ici?

—Hélas! soupirait Galmiche en montrant les gendarmes; vous le voyez bien: ce sont ces messieurs!

—Vos antécédents sont déplorables, Galmiche. Votre première condamnation remonte à 1845… C'était pour ivresse déjà et insultes aux agents.

—Ça me rajeunit de vous entendre rappeler ces souvenirs, m'sieu de
Blosselières. J'avais dix-sept ans alors. Ah! c'était «la belle âge!»

—Vous avez fait du chemin depuis! Aujourd'hui vous êtes accusé de vol. Le garde, champêtre de la commune de Cernay vous a surpris dans un verger clos d'une haie et attenant à une habitation, l'habitation de M. Houdart. Vous aviez les poches pleines de fruits, de pommes, de poires, et vous vous apprêtiez à déguerpir avec votre butin…

—C'est facile à dire, mon président! Pas malin d'attribuer aux gens les canailleries qu'on a soi-même dans la cervelle!

—Permettez, accusé, je ne vous laisserai pas…

—Mais il ne faut pas juger tout le monde d'après soi! Non, m'sieu de
Blosselières! Ces poires et ces pommes, elles étaient tombées…

—Ce n'était pas une raison…

—Je les ai ramassées, mais ce n'était pas pour les emporter, je vous en donne ma parole d'honneur, mon président! Au contraire, je voulais essayer de les remettre sur l'arbre.

—Ah! très bien! très bien! Et qu'avez-vous à répondre à la déposition de l'agent Biarron, qui vous a encore rencontré en train de tendre la main aux passants?

—Si on peut dire! Pas aux passants, mon président! Non, j'avais cru sentir des gouttes d'eau, et je la tendais, la main, comme vous faites vous-même, comme ça, tenez, pour m'assurer s'il pleuvait réellement.

—Soit! mais, dans ce cas, à quoi bon cette casquette au bout de votre bras? Pourquoi la présenter à cette dame, qui traversait la place des Marchés?

—Je lui demandais mon chemin, à cette respectable concitoyenne, rien de plus, mon président! Alors, naturellement, par politesse, en homme qui sait vivre, j'avais retiré ma casquette. Moi qu'on accuse de la porter vissée sur ma tête, pour une fois qu'il m'arrive de l'avoir à la main, pas de chance, nom d'un chien, convenez-en!

—Je suis sûr, Galmiche, qu'avant de comparaître devant le tribunal, vous avez encore pris soin de vous ingurgiter plus de rasades que votre raison n'en peut supporter?

—Mon président, c'est par respect même pour la justice! Quand on a l'honneur de parler devant vous, faut dire tout ce qu'on a sur le coeur, faut que la vérité sorte intacte, de la bouche… Pour lorsss, je me suis appliqué de mon mieux à l'arroser, afin qu'elle ne soit pas «altérée». Ai-je pas bien fait, voyons?

* * * * *

Entre autres aventures qui ont popularisé à Reims le nom de Galmiche, le bon tour qu'il joua à certain adjudant d'un régiment de ligne mérite d'être rapporté.

Ce régiment était caserné dans les baraquements voisins du canal et du boulevard Fléchambault et qu'entoure une interminable palissade en planches peintes. Ledit adjudant se trouvait, une après-midi, accoudé sur cette barrière, en dedans des baraquements, et en train de fumer un superbe et excellent londrès.

Galmiche, qui était un fumeur enragé et ne possédait pour le moment ni un seul maravédis ni le moindre cornet de tabac, vint à passer le long du canal et avisa ce mirifique cigare, dont le parfum délicieux, exquis, arrivait jusqu'à lui et le faisait soupirer et renifler.

Une furieuse envie le poignit au coeur.

—Mâtin! comme ce serait bon!

Il tira son brûle-gueule de sa poche, se le planta dans le bec et s'approcha de l'adjudant.

—Mon général, lui dit-il, en esquissant le salut militaire, si c'était un effet de votre bonté de me donner un peu de feu?

L'adjudant, sans défiance, lui passe son cigare par-dessus la clôture, et Galmiche de réintégrer bien vite sa pipe dans sa profonde et d'emboucher le londrès sans façon, en aspirant voluptueusement et coup sur coup quelques bouffées.

—Merci bien, mon général! Il va on ne peut mieux!

Et il tira sa révérence à l'adjudant, qui, stupéfait d'abord et tout penaud, puis indigné, furieux, hors de lui, jurait comme un sacre, sans pouvoir, hélas! se lancer à la poursuite de l'impudent larron et le corriger d'importance, puisqu'il était séparé de lui par la palissade, dont les planches, presque de hauteur d'homme, étaient toutes taillées en pointe à leur extrémité, et que, d'autre part, il se trouvait à trois cents pas du poste d'entrée.

[Illustration: Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry. (Page 90.)]

* * * * *

Mais Galmiche n'avait pas tous les jours de pareilles aubaines, et il lui advenait souvent d'être encore plus la victime que le héros de ses prouesses.

C'est ce qui eut lieu notamment lors de l'expédition qu'il entreprit dans le domicile de M. Majorel, le gros marchand de bouchons du boulevard Cérès, et la visite qu'il fit aux caves de ce négociant.

Sachant que M. et Mme Majorel s'en allaient passer chaque dimanche de la belle saison, avec leurs enfants et leurs gens, dans leur propriété de Rilly, et que leur hôtel restait ainsi désert ce jour-là, Galmiche profita de cette circonstance, un dimanche de septembre, pour s'introduire dès le matin dans la cour et les communs de l'hôtel, et explorer particulièrement les caves du bouchonnier.

Elle dura si longtemps, cette exploration, elle fut si consciencieuse, si experte et si approfondie, que quand maître Galmiche se décida à remonter et reparut sur terre, il faisait nuit noire, et notre argonaute ne put retrouver son chemin, escalader le mur pour partir, comme il l'avait escaladé pour entrer.

Il avait du reste complètement perdu toute notion de temps et de lieu, si bien qu'il se crut sans doute arrivé chez lui et élut domicile dans la niche des chiens, une haute et large niche adossée à un angle de la cour.

Lorsque, vers les dix ou onze heures, le propriétaire rentra avec tout son monde et voulut conduire ses deux épagneuls à leur demeure, il la trouva donc occupée par Galmiche, qui ronflait à lui seul comme tous les tuyaux des grandes orgues de la cathédrale.

Comme, en même temps, on venait de constater que la porte de la cave était ouverte, il ne fut pas difficile à M. Majorel de deviner ce qui était advenu.

Lui aussi, il aimait à rire, M. Cyprien Majorel, et, au lieu d'envoyer quérir la police, et de crier: «A la garde!» il prit le collier qui était attaché à une chaîne fixée à la niche, le passa au cou de l'ivrogne et le ferma par un cadenas.

Ce n'est que le lendemain, dans l'après-midi, que Galmiche se réveilla et entreprit de quitter son logement improvisé, et tout d'abord de se débarrasser de son étrange faux col.

—Qu'est-ce que ça signifie donc? maugréait-il. Qu'est-il donc arrivé?
Comment, me voilà changé en chien! Je suis chien maintenant!

Et, tout en se débattant, la cervelle encore brouillée par les fumées de l'ivresse, il hurlait, jappait et aboyait.

Les habitants de la maison et tous les voisins d'accourir pour contempler le prisonnier, que M. Majorel ne tarda pas d'ailleurs à délivrer.

—Tâchez que la leçon vous profite!

—N'empêche qu'un peu plus je serais devenu enragé! grognait Galmiche en détalant, poursuivi par les rires et les moqueries de l'assistance.

Et néanmoins, quelques semaines plus tard, rencontrant le marchand de bouchons sur l'Esplanade, il l'aborda pour lui dire:

—Vous savez, m'sieu Majorel, si vous voulez me remettre à la place de vos cabots, j'accepte! Ah! j'ai eu bigrement tort de me sauver l'autre jour! Au lieu de camper à la belle étoile et de crever la faim, j'aurais eu chez vous la pâtée et la niche à perpette,—tout ce qu'un chrétien peut désirer, quoi!

MISS FAUVETTE

Pauvre petite Fauvette!

C'est dans l'ombreux jardin d'un couvent de la rue de Picpus que je l'ai vue pour la première fois. Elle avait quinze ans, et, depuis l'âge de six ans, elle était enfermée là, quasi abandonnée. Ses sorties se passaient, l'hiver, dans la salle de récréation ou la chambrette de quelque compatissante religieuse; l'été, dans le préau ou sur un banc, à l'ombre d'une de ces minuscules chapelles de bois peint décorées d'une Vierge en plâtre et de chandeliers de plomb, que les soeurs s'étaient plu à ériger çà et là sous un massif d'arbustes, au centre d'un rond-point, ou à l'extrémité d'une allée.

De temps à autre cependant, le jeudi, on la demandait au parloir. C'était son père, un homme déjà tout grisonnant, frisant la soixantaine, mais de belle prestance encore, ayant un cachet d'élégance et de distinction qu'elle savait apprécier déjà et dont elle était fière. Il l'embrassait, la questionnait un instant sur sa santé, ses jeux et ses études, tirait de sa poche quelque chatterie: sac de chocolat ou de petits fours, boîte de caramels ou de fruits confits, et vite, vite, s'envolait. Il avait toujours l'air si pressé, ce pauvre papa!

Une fois par an, une seule fois, et encore pas toujours, vers la fin d'août ou le commencement de septembre, tantôt une domestique, tantôt le papa en personne venait la prendre et l'emmenait soit aux alentours de Paris, dans une luxueuse maison de plaisance, soit au bord de la mer, dans quelque coquette villa.

C'était là seulement qu'elle voyait, qu'elle entrevoyait sa mère,—une grande et belle femme, aux yeux de velours, au teint «de lis et de roses», d'une fraîcheur éclatante, au galbe du visage allongé, mais bien rempli, d'un modelé superbe, à l'allure à la fois imposante et nonchalante.

Puis, quinze jours après, la petite Fauvette était réintégrée dans sa cage.

Malgré cette sorte d'inaffection ou d'indifférence, Fauvette était loin d'être triste et n'avait nullement l'aspect d'une victime. Au contraire, c'était même à sa belle humeur, à son réjouissant babil, aussi bien qu'à la mignonne sveltesse de son petit corps toujours en mouvement et à sa légèreté d'oiseau, qu'elle devait d'avoir été dépossédée par ses compagnes de ses nom et prénom d'Andrée Vaucamp et baptisée de son gai surnom.

Un soir d'avril,—Fauvette allait entrer dans ses dix-sept ans,—Mme de Saint-Aldonce, la supérieure, l'ayant fait appeler d'urgence, elle trouva près d'elle la femme de chambre de sa mère, Claudine, tout de noir vêtue, et on lui apprit, avec les ménagements et circonlocutions d'usage, que son père venait de mourir subitement, frappé d'une congestion cérébrale.

C'était le premier deuil qui atteignait Andrée, et, bien qu'elle n'eût guère vécu dans le cercle de la famille, elle ne laissa pas de ressentir vivement ce coup et de verser de grosses larmes. N'était-ce pas lui, ce cher papa, lui seul, qui lui avait témoigné quelque intérêt, donné quelques parcelles de son temps et quelques réconfortantes caresses?

Le surlendemain de la funèbre cérémonie, après avoir à peine pu embrasser sa mère, qui s'était cloîtrée dans sa chambre, miss Fauvette regagnait le couvent. Elle était toute dépaysée au dehors, toute éberluée, et avait hâte, malgré son chagrin, de reprendre sa place auprès de ses compagnes, sous la tutelle des bonnes soeurs.

Mais son séjour dans cette pieuse retraite n'allait pas tarder à être de nouveau et définitivement interrompu: trois semaines environ après la mort de son mari, Mme Vaucamp se présenta au parloir de l'établissement,—pour la première fois,—et annonça à sa fille qu'elle venait la retirer de pension et qu'elle la garderait près d'elle désormais.

* * * * *

Mme Vaucamp était bien changée. Soit que la perte qu'elle venait d'éprouver l'eût profondément affectée, soit qu'elle eût profité de ce deuil pour abandonner certaines pratiques de toilette propres à réparer plus ou moins les «irréparables outrages», elle n'avait plus ce teint éblouissant et ces cheveux d'un noir si lustré qu'Andrée lui avait toujours connus. Subitement ils étaient devenus tout gris, des cheveux, presque blancs, et de petites rides, toutes fines encore, mais nombreuses, étaient apparues çà et là, avaient zébré son front et s'irradiaient aux commissures des paupières. Elle avait néanmoins fort belle mine encore et grand air; sa taille était restée mince et souple, élancée, et, avec son buste opulent, ses sculpturales épaules, Mme Noémi Vaucamp avait conservé sa grâce empreinte de dignité et de noblesse, son port de reine. Même la teinte argentée de sa chevelure, qu'on aurait dite poudrée à frimas, ne lui messeyait nullement et donnait à sa physionomie une très piquante et très originale expression.

M. Vaucamp, qui, de son vivant, dirigeait une importante sucrerie à Saint-Denis, n'avait pas, surtout dans ses dernières années, très habilement conduit sa barque: la plus grosse part de la fortune qu'il laissait appartenait à sa veuve. Une cinquantaine de mille francs tout au plus devaient revenir à Andrée du chef de son père.

Mme Vaucamp, riche encore de trente mille livres de rente, n'apporta que peu de changements à son train de maison. Le cocher fut congédié, mais on prit un coupé au mois, on conserva le grand appartement de l'avenue de Villiers, et les trois domestiques, cuisinière, femme de chambre et valet de chambre.

Cependant la vie, jusqu'alors très mondaine, dissipée et tapageuse de la belle Mme Noémi Vaucamp, s'était sensiblement modifiée.

D'abord, pour obéir aux conventions, observer le deuil, il fallait bien laisser de côté théâtre, bals, fêtes, grands dîners. Puis, sous le coup de cette mort, quelques judicieuses réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit de notre veuve. Elle s'était tout à coup rappelée qu'elle avait une fille, une grande fille, d'âge à être pourvue—déjà!—bonne à marier, comme on dit, et avait conclu que cette enfant lui serait d'un grand secours dans la circonstance et l'aiderait à supporter son isolement obligatoire.

En outre, et pendant qu'elle était en veine de réflexion, de sagesse et de hardiesse, Mme Vaucamp avait osé supputer le nombre de ses années, sans tricher, et avait reconnu tout bas qu'elle venait d'atteindre le chiffre de quarante-trois; et, tout en rendant hommage à l'éclat si juvénile de son regard, à la toute printanière fraîcheur de son sourire, aux purs contours et à la blancheur satinée de ses épaules, elle n'avait pas craint d'examiner son visage à nu et sans fard, ses cheveux sans teinture, et elle avait eu le suprême courage de s'avouer qu'il était temps,—peut-être!—de rentrer au port et de ferler la voile.

Miss Fauvette, transplantée du couvent dans le vaste appartement, devenu soudain silencieux et morne, de l'avenue de Villiers, n'eut d'autre occupation que de tenir compagnie à sa mère,—de faire connaissance avec cette hautaine belle dame, qui l'appelait «fillette», qu'elle nommait «maman», et avec qui elle n'avait jamais passé jusqu'ici cinq minutes en tête-à-tête. Avec sa douceur de caractère, sa gentillesse native, elle s'appliqua instinctivement à lui plaire, à gagner son affection.

Les deux femmes sortaient peu. Leurs visites se bornaient à quelques intimes, dont un vieil ami du défunt, M. Pagès, gros entrepreneur de constructions, qui habitait à proximité de Mme Vaucamp et était le subrogé tuteur d'Andrée.

Marié à une chétive femme, qui, depuis des années, ne quittait son lit que pour aller s'étendre sur sa chaise longue, devant son balcon, M. Pagès, tout en cherchant de son mieux à adoucir le sort de cette malheureuse, n'avait demandé de distractions et de consolations qu'au travail. Son bureau, ses affaires, c'était sa vie.

Ancien agent secondaire des ponts et chaussées, puis dessinateur et métreur chez un architecte, il n'était parvenu à la fortune qu'à force d'énergie et de ténacité. Il se souvenait de ses origines; il avait conservé ses manières simples, voire communes, sa rondeur, ses brusques familiarités avec ses ouvriers qu'il tutoyait tous indistinctement; mais il avait gardé aussi son bon coeur, son intelligente générosité, toujours active, en éveil, toujours à l'affût d'une misère à soulager, de quelque effort à soutenir, à encourager. Il savait comme il est difficile de faire sa trouée, petite ou grande, et quel grand bien fait un peu d'aide.

C'est ainsi qu'il s'était pris d'affection pour un de ses commis, un garçon de vingt-cinq ans, sans famille, jadis placé par quelque bienfaiteur anonyme à l'institution de Saint-Nicolas, où il avait été doté d'une instruction rudimentaire mais pratique.

Par son assiduité au travail, son zèle soutenu, ses réelles connaissances, aussi bien que par la régularité de sa vie et son irréprochable conduite, Antonin Lefuel justifiait pleinement l'intérêt que lui portait son patron et qu'il avait su capter aussi, il faut bien le dire, par une excessive souplesse, une obséquiosité qui allait jusqu'à la platitude et que M. Pagès prenait pour une marque de dévouement, mille petites flagorneries qui chatouillaient délicieusement son amour-propre.

Antonin était ambitieux avant tout, et un ambitieux que les scrupules n'embarrasseraient jamais beaucoup; il se l'était promis dès qu'il avait commencé à comprendre la vie. Joli garçon, au surplus, de taille moyenne, mais bien prise, des yeux bleus toujours souriants et caressants, une superbe barbe noire toute frisottante, dont il était très fier et qu'il soignait avec amour, il était des mieux armés pour éveiller de prime abord et conquérir les sympathies féminines.

Mme Vaucamp et sa fille, dans leurs visites à Mme Pagès, avaient eu plus d'une fois occasion de rencontrer le protégé de l'entrepreneur. Ces visites, à mesure que le deuil des deux femmes approchait de sa fin, devenaient plus fréquentes, et un jour arriva où, la connaissance étant déjà amplement faite, Mme Vaucamp invita M. Lefuel à venir la voir.

—J'y suis tous les vendredis, dit-elle.

Très touché de cette faveur, de cet insigne honneur, le jeune commis se confondit en remerciements et ne tarda pas à profiter de l'invitation.

La conduite de Mme Vaucamp, en cette circonstance, n'avait fait que répondre aux intimes désirs d'Andrée.

Souvent, en sortant de chez Mme Pagès, la mère et la fille s'étaient entretenues de M. Antonin Lefuel.—Comme il avait l'air bien, ce jeune homme! Réservé, plein de tact, et de l'esprit, et du goût, des façons si aimables, si distinguées, que sais-je!

Miss Fauvette lui trouvait toutes les qualités, et la maman s'empressait d'acquiescer, d'enchérir même:

—Oh! certainement! Il est parfait, parfait!…

* * * * *

Ce penchant que miss Fauvette éprouvait pour Antonin Lefuel, elle le savait payé de retour, à n'en pas douter: certaines pressions de main un peu prolongées, certains regards empreints de respectueuse mais franche cordialité, de confiance, et, par instants, de joie et de gratitude, le lui avaient insidieusement révélé.

Peu à peu cette flamme naissante s'aviva. Andrée se surprit comptant les jours qu'elle avait à passer sans le voir, épiant sa venue, l'appelant tout bas, avec une fébrile impatience. Sa pensée maintenant ne cessait de l'évoquer; elle ne voyait que lui, ne vivait que pour lui.

Élevée, comme elle l'avait été, dans l'isolement du couvent, subitement tirée de cette solitude et transportée dans l'entourage de sa mère, elle n'avait jamais connu d'autre cavalier servant, jamais approché d'autre homme, et du premier coup son coeur s'était donné.

Antonin ne s'en tenait plus maintenant à ses visites du vendredi. Parfois, et précisément les jours où elle s'était absentée, où sa mère l'avait fait conduire chez quelque ancienne amie de pension, miss Fauvette le trouvait, à son retour, intimement installé auprès de Mme Vaucamp, dans le petit salon qui lui servait de boudoir. Et elle était bien heureuse de la surprise: c'était pour elle, évidemment, pour attendre sa rentrée, qu'il s'était ainsi attardé.

Un soir qu'elle avait eu ce suprême bonheur et qu'Antonin, après lui avoir, comme de coutume, tendrement serré la main, venait de prendre congé d'elle et de sa mère:

—Tu ne sais pas, fillette? Il faut que je t'annonce une nouvelle, dit sans plus de préambule Mme Vaucamp. Je vais me remarier.

—Ah!

—Oui, avec M. Antonin.

—Lui! Anton…

La petite Fauvette demeura bouche bée, les yeux écarquillés, hagards, les bras rompus, tout ahurie, anéantie.

—Je devine bien ce qu'on dira, reprit d'une voix hésitante Mme Vaucamp, qui éprouvait le besoin d'expliquer et d'excuser sa folie, et s'efforçait de dissimuler son embarras.—Oui, je me doute bien!.. Il est trop jeune… Mais pour deux ou trois années que j'ai de plus que lui!… D'ailleurs, cela ne regarde personne, n'est-ce pas donc, ma chérie? Je n'ai de compte à rendre à qui que ce soit… Et puis il est si posé, si réfléchi, si sérieux… bien plus sérieux que moi! D'emblée on s'en aperçoit: j'ai l'air d'une enfant, moi; tandis que lui, avec son air grave…

Oh! oui, elle l'était, peu sérieuse, l'incorrigible coquette: elle se rendait justice. Mais, ce qu'elle omettait de rapporter, ce qu'elle ignorait, c'est que le bel Antonin n'avait tourné ses vues sur elle qu'après s'être prudemment renseigné sur la situation de fortune respective de la mère et de la fille. Elle eût d'ailleurs pu continuer longtemps à discourir et déraisonner de la sorte: la petite Fauvette n'entendait rien, restait sans voix, sans mouvement, sans pensée.

* * * * *

Malgré l'énergique désapprobation de M. Pagès et les sourires moqueurs des «bonnes amies», le mariage eut lieu. Mais quelqu'un manqua à la cérémonie,—quelqu'un disparu le matin même, et dont on trouva le cadavre, cinq jours après, sous un chaland amarré le long du quai de Grenelle.

Pauvre miss Fauvette!

LE BOUQUET DE LILAS

Comme le fiacre, chargé d'une valise et d'une malle, venait de tourner l'angle de la rue de Rivoli et du boulevard Sébastopol, le voyageur, un jeune homme à la mine dolente et maladive se pencha et ordonna au cocher de s'arrêter. Puis, il ouvrit la portière et se dirigea, en s'aidant de sa canne, vers un luxueux magasin de fleurs située vis-à-vis.

La patronne de l'établissement, Mme Guillaume, qui trônait dans son comptoir, accueillit le visiteur par un salut plein de courtoisie, un sourire des plus gracieux et des plus engageants. A n'en pas douter, le jeune homme était un client habituel de la maison.

—Je m'absente pour quelque temps, madame, dit-il. Auriez-vous l'obligeance de continuer à envoyer, chaque dimanche matin, un bouquet de lilas blanc à l'adresse de Mlle Dervillé?

—Parfaitement, monsieur; soyez sans crainte… Est-ce que votre absence sera longue? Vous semblez souffrant?

—Un peu de fièvre, voilà tout; mais je ne puis arriver à me débarrasser de ce malaise, aussi je vais me faire soigner chez moi: l'air natal me remettra.

—Remède souverain, ajouta complaisamment la marchande, qui ne manqua pas de terminer par les souhaits de rigueur:

—Allons, à bientôt, monsieur! Guérissez-vous vite!

Le jeune homme la remercia, prit congé d'elle et regagna sa voiture, qui le conduisait à la gare de l'Est.

* * * * *

Séverin Evrard avait vingt-trois ans. Après avoir achevé ses classes au collège de Verdun-sur-Meuse, sa ville natale, il avait travaillé quelque temps dans le bureau de son père, l'architecte le plus en renom de l'arrondissement; puis on avait jugé nécessaire de l'envoyer à Paris pour y étudier les grandes constructions et se perfectionner.

Depuis un an, il était attaché, en qualité de dessinateur et vérificateur, au bureau de M. Aubryon, architecte-expert, quand ce malaise, cette fièvre, l'avait saisi et décidé à aller prendre chez lui quelques jours de repos.

Durant cette année, il ne s'était pas borné à accroître ses connaissances dans les qualités et la mise en oeuvre des matériaux: il avait inspiré à une de ses parentes, à la fille d'un de ses arrière-cousins, une sympathie qui s'était promptement transformée en affection, en une réelle passion.

M. Dervillé, le père de la jeune fille, avait été d'autant plus surpris de ce changement, qu'Antoinette, élevée chez les oblates de la rue de Vaugirard, avait, depuis sa première communion, constamment témoigné le désir, l'intention formelle, de se faire religieuse. Comme il était veuf et n'avait pas d'autre enfant, il avait vu avec peine cette résolution et s'était efforcé de la combattre. Mais la victoire était réservée à Séverin.

Maintes fois Antoinette avait ouï parler de ses parents de Verdun, de son petit-cousin Séverin Evrard. Il y avait deux mois à peine qu'il habitait Paris, lorsqu'elle sortit de pension et eut occasion de le voir. M. Dervillé, ancien bureaucrate de ministère, chef de division en retraite, avait très cordialement accueilli le jeune homme.

—Cousin, nous nous mettons tous les jours à table à sept heures. Quand le coeur vous en dira?…

Séverin avait de plus en plus profité de cette invitation, car, de plus en plus, M. Dervillé se montrait affable, affectueux envers lui; de plus en plus, le petit-cousin se plaisait dans cet intérieur, ce paisible et confortable appartement de l'avenue Victoria.

Loin de sourire des inexpériences du provincial, de le prendre en pitié, lui et sa simplicité de mise et de ton, voire ses gaucheries, Antoinette démêlait là des indices de ses qualités morales, de sa franchise, sa loyauté, du sérieux et de la sûreté de son caractère. Avec son air doux, presque timide, ses yeux graves et songeurs, son profil maigre, aux méplats bien accentués, empreints de finesse et de distinction, il l'avait charmée, s'était insinué dans son coeur.

Heureux de voir sa fille lui revenir, M. Dervillé avait de son mieux tâché d'encourager cette passion, et quand le cousin Evrard fit le voyage de Verdun, tout exprès, afin de solliciter pour son fils la main d'Antoinette, il fut reçu à bras ouverts.

—C'est à Antoinette à vous répondre, cousin. Moi, je ne suis pas de ces pères barbares…

Antoinette rougit jusqu'au blanc des yeux, en guise de réponse, et baissa la tête.

—Allons, qui ne dit mot consent, et puisque la chose est décidée, il n'y a pas de raison pour la retarder, répondit M. Dervillé, qui avait hâte de voir sa fille définitivement engagée dans les liens terrestres du mariage. Le plus tôt sera le mieux! Nous sommes malheureusement en carême. Dans un mois, tout de suite après Pâques?… L'époque vous convient-elle?

—Mais, parfaitement, mon cher cousin, c'est cela!

* * * * *

Dix jours après le départ de Séverin, un dimanche matin, un fiacre s'arrêtait devant le magasin de fleurs de Mme Guillaume. Une valise placée à côté du cocher indiquait que c'était encore à une gare que le véhicule se rendait.

Avant d'ouvrir la portière, M. Dervillé se tourna vers Antoinette, qui était en grand deuil comme lui.

—Tu ferais mieux de rentrer, chère petite… Ce n'est pas raisonnable…

—Père, je t'en prie!… Que je te conduise jusqu'au chemin de fer!…

Ils pénétrèrent dans le magasin et M. Dervillé demanda une botte de roses blanches… ou de lilas blanc.

Une fillette au minois chiffonné, aux cheveux blonds en broussailles, lui présenta un bouquet de lilas, entouré de sa haute collerette de papier blanc, et qui attendait là, tout préparé, sur un comptoir.

—Pas celui-là, mademoiselle Ernestine, intervint Mme Guillaume. C'est celui de Mlle Der-ville… Le garçon va le porter… Excusez-moi, monsieur, ce bouquet est vendu…

La fillette alla chercher dans le fond du magasin un autre bouquet de même sorte et, pendant qu'elle s'occupait de l'habiller de papier blanc, Antoinette s'approcha de la caisse.

—N'envoyez rien à Mlle Dervillé… C'est moi-même, madame… Plus rien…, bégaya-t-elle. Nous prendrons ce bouquet avec l'autre…, pour sa tombe…

Deux ans plus tard, à la mort de M. Dervillé, Antoinette rentrait, pour n'en plus sortir, chez les oblates de la rue de Vaugirard.

FEU LAVIGNON

A Paul Dreyfus.

Ce soir-là, Philippe Lavignon, cocher du nº18,532 de la Métropolitaine, décida de ne pas rentrer chez lui. Trois heures durant il avait, verre en main, fêté la rencontre d'un «pays»; il se sentait légèrement ému, oh! très légèrement, une petite pistache de rien du tout; mais enfin il n'y avait pas presse d'affronter la colère de la bourgeoise, d'entendre Mme Séraphine Lavignon clabauder, piauler et piailler à n'en plus finir. Car elle n'était pas commode, Séraphine,—ou Proserpine, comme il l'avait surnommée;—pas endurante, ah! Dieu non! Jamais elle n'avait voulu le comprendre, lui, jamais! Toujours des reproches, des semonces, des jérémiades, des bousculades! Et son argent qu'elle lui chipait!

—Non, pas de scène ce soir! Je veux être tranquille…

Et ce soir-là, ni le lendemain, ni la nuit suivante, le cocher Lavignon ne réintégra le logis.

Inquiète de cette absence insolite, Mme Lavignon s'en fut dès l'aube, après cette seconde nuit d'attente, au dépôt de la Métropolitaine, rue de Tocqueville, et s'enquit de son mari.

Là non plus il n'était pas rentré.

—Et justement, madame, nous allions envoyer chez vous pour avoir de ses nouvelles.

Quelques heures plus tard, la Compagnie l'informait qu'on venait de trouver la voiture de Lavignon abandonnée, ainsi que le cheval, sur la berge de la Seine, à Billancourt.

Il ne s'agissait donc plus seulement, comme elle l'avait pensé d'abord, d'une ripaille plus prolongée que les précédentes: un malheur—accident ou crime—était à redouter, était probable.

Vite elle courut à la préfecture de police; puis de là à la Morgue.

Le corps de Philippe Lavignon était étendu sur une dalle. C'était bien lui, hélas! Elle le reconnut d'emblée, quoiqu'il eût le visage marbré d'ecchymoses et tuméfié: c'était bien ce pauvre Philippe! On l'avait retiré de l'eau le matin même.

Si altéré et gobelotteur qu'il fût,

La perte d'un époux ne va point sans soupirs,

et Séraphine-Proserpine consacra bien six semaines à soupirer après son défunt et surtout à se douloir sur son propre sort, à elle, son veuvage et sa misère. Six semaines, c'était certainement plus qu'il ne méritait, l'incorrigible ivrogne!

Au bout de ce temps, elle commença à rechercher quelques secours et consolations auprès d'un voisin, d'un ouvrier ferblantier dont elle blanchissait et raccommodait le linge et qui avait été l'ami de feu Lavignon. A l'opposé de celui-ci, Francis Lucotte était d'une sobriété exemplaire. Souvent même il lui était arrivé de faire la leçon à Lavignon:

—Voyons, Philippe, tu n'es pas raisonnable, mon vieux! Te flanquer dans des états pareils! Ta bourgeoise bougonne, ça se comprend! Il y a de quoi, vrai!

Et c'est toujours lui qui s'efforçait ensuite d'apaiser le courroux de
Proserpine et de remettre la paix dans le ménage.

Et non seulement Francis Lucotte était sobre et rangé, mais encore c'était un travailleur, gagnant de grosses journées, ne chômant presque jamais, et facile à mener avec cela, ni colère, ni criard, ni brutal, une bonne pâte d'homme tout à fait, plutôt même trop doux, voire un peu simple. Mais, aux yeux d'une gaillarde comme Proserpine, qui tenait à garder la bourse et porter la culotte, ce ne sont point là des défauts, bien au contraire.

* * * * *

Le ciel, qui n'avait pas béni l'union de Philippe Lavignon, se montra plus clément quand Francis se fut substitué au défunt et eut hérité de sa veuve. Dix-huit mois après la mise en terre de l'infortuné pochard, Séraphine donnait le jour à un vigoureux petit bonhomme, qui ressemblait à son papa comme une goutte d'eau microscopique ressemble à une autre goutte d'eau volumineuse.

Dans leur empressement à se consoler et à se réconforter, Mme veuve Lavignon et le voisin Francis avaient négligé d'aller, au préalable, solliciter la permission de M. le maire et implorer la bénédiction de M. le curé de leur paroisse; ils n'en étaient pas moins heureux pour cela, et Francis Lucotte n'en avait pas moins la ferme intention de reconnaître comme sien le produit de ses oeuvres et de donner son nom à l'enfant de Séraphine.

Le matin du jour où, sortant des bureaux de la mairie, il venait, en compagnie de deux camarades d'atelier comme témoins, et tout fier, radieux et triomphant, de déclarer la naissance de ce futur citoyen et de s'en proclamer l'auteur, comme on avait, en l'honneur d'un tel événement, vidé plusieurs litres déjà et que les jambes commençaient à mollir, qu'en outre l'heure pressait de se rendre au travail, on résolut de faire la course en voiture, et Francis avisa un fiacre en station tout près de là, le long du boulevard des Batignolles. Il ouvrit la portière, invita ses témoins à s'asseoir, et, levant la tête, donna l'adresse à l'automédon.

Mais soudain sa langue se paralysa, ses yeux s'écarquillèrent, il demeura cloué sur place, bouche béante.

C'était Lavignon, Philippe Lavignon en personne, qui se trouvait sur le siège.

—Bin oui, c'est moi! Ça t'épate, hein? Pas tant de manières, va, monte donc, Francis! C'est ça!… reprit Lavignon. Nous y sommes! Hue, Cocotte!

Arrivé à destination, comme les trois hommes descendaient de la voiture et que Francis, encore tout ahuri, tout effaré et éberlué, fouillait dans sa poche, cherchant sa monnaie:

—Pas la peine, fiston! Tu vas payer un verre et puis ça fera la rue
Michel! Tiens, entrons là, ajouta Philippe; je connais le patron…

Et comme on achevait de trinquer devant le comptoir:

—Alors, tu… tu ne veux plus d'elle? hasarda Francis. Tu ne me la…la reprendras pas?

—Pourquoi faire? Tu es content comme tu es, n'est-ce pas, Francis? Moi itou. Eh bin, alors! A quoi bon changer, aller reprendre ma… ma succession? Non, ma vieille, restons comme ça!—Bien des choses à Proserp-i-i-i-ne! lança-t-il, après avoir rassemblé ses guides et en cinglant Cocotte.

* * * * *

LA RUE DES TROIS BELLES

A Eugène Pitou.

La petite ville de Popey-sur-Ornain ou Popey-en-Barrois, dont les maisons s'étagent sur les hauteurs et le flanc d'un coteau et se pressent au pied de ce monticule, dans une étroite vallée qu'arrose la maigre rivière d'Orne ou Ornain, se trouve tout naturellement divisée en deux parties, ville haute et ville basse. Cette dernière est de beaucoup la plus peuplée, la seule tant soit peu vivante, bruyante, commerçante. L'autre, avec son château aux pignons d'ardoise, sa grosse tour, ses vestiges de remparts, ses restants d'esplanade ou pâquis, aux ormes séculaires, ses larges voies bordées de vieux hôtels bourgeois à façades artistement ouvrées, agrémentées de gargouilles, de tympans et de mascarons, semble s'être endormie, il y a deux siècles, enveloppée dans son riche manteau de pierre comme dans un linceul.

Sans sa placide et pittoresque «Ville-Haute», Popey ne différerait guère d'un gros bourg aux rues banales et plates, non pavées, et, partant, tour à tour fangeuses et poudreuses, ayant marché couvert, salle de spectacle, hospice, gare de chemin de fer, temple protestant, statues de célébrités locales, etc. Aussi est-ce vers la Ville-Haute que se dirigent d'emblée tous les touristes et curieux, de même que c'est sur ces pentes agrestes et paisibles que vont se terrer de préférence les fonctionnaires retraités, les commerçants qui ont fait leur pelote et vendu leur fonds, tous les rentiers, petits et gros.

Parmi les rues de la Ville-Haute, la rue du Tribel, qui contourne en partie la crête du plateau et longe d'anciennes fortifications, est une des plus calmes, des plus discrètes, et aussi l'une des plus caractéristiques, des plus riches en beaux points de vue, en vastes jardins et hautes terrasses. C'est sur son parcours que se trouve «le parapet des Grangettes», d'où l'on domine presque toute l'étendue de la ville, le parc, la promenade du canal, le faubourg de Marbot, la coquette vallée du Naveton;—où, de toutes parts, et comme tout près de vous, surgissent des massifs de collines: la butte boisée de Farémont, la côte avignée de Sainte-Catherine, les coupeaux de Mastrique avec leur verdoyant liséré, etc.

[Illustration: Et il tomba aux pieds de Denise, lui saisit la main…
(Page 177.)]

Ce nom de Tribel a longtemps intrigué les rares archéologues et chorographes de l'endroit. Dans son Historique de la ville de Popey-en-Barrois, le très sagace et disert érudit Cyrille-Eudoxe Fessecahier fait dériver Tribel du grec, tria, trois, êlios, soleil, rue des Trois-Soleils, parce que, remarque-t-il avec sa puissante originalité accoutumée, «la situation de cette rue circulaire, dite jadis rue de la Tuerie, permet de contempler le roi des astres sous ses trois aspects: au levant, au midi et au couchant.

Sans méconnaître l'importance d'une telle autorité, j'oserai m'inscrire en faux contre cette ingénieuse mais trop poétique explication. Tribel signifie trois belles, tout simplement, comme trident est mis pour trois dents; tricorne, pour trois cornes, etc. En voici la preuve, étayée, ainsi que vous le constaterez, par une série de faits qui n'ont rien de surnaturel et dont maint habitant de Popey, parmi les anciens surtout, peut garantir la scrupuleuse authenticité.

* * * * *

Dans les derniers mois de 1815, le docteur Juvigny, qui avait pris part, en qualité de chirurgien et durant plus de vingt années, à nos campagnes militaires, se décida à postuler sa mise à la retraite et se retira dans sa ville natale, à Popey-en-Barrois. Républicain très ardent, imbu des idées du XVIIIe siècle, admirateur du Contrat social et de l'Émile aussi bien que de la Lettre sur les aveugles et du Système de la nature, disciple de Cabanis et de Bichat, lié, soit d'amitié, soit par des études et recherches professionnelles, avec Dupuytren, Larrey, Richerand, Corvisart, Roux, Flaubert, Boyer, Broussais, toute la grande pléiade chirurgicale du premier Empire, il avait bien consenti à servir Napoléon en souvenir de Bonaparte, mais prêter serment aux Bourbons, se rallier aux jésuites, jamais! La patience et la modération n'étaient pas dans son tempérament; il se fâcha tout rouge à cette insultante proposition, sacra, tempêta et envoya au diable son uniforme, Louis XVIII et la Congrégation.

Sur les confins de la Ville-Haute, dans la rue de la Tuerie, il trouva à acheter à bon compte une spacieuse et vieille maison, bien déchue de sa splendeur, toute lézardée et délabrée, à laquelle attenait un long jardin qui, grâce à une suite de terrasses formant escalier, descendait, dégringolait jusqu'au fond du vallon de Polval.

Jeune encore relativement,—il n'avait pas atteint la cinquantaine,—marié, père de trois filles qu'il faudrait doter bientôt, et ne possédant d'ailleurs, outre sa bicoque et ses quinze cents francs de pension, qu'un très chétif capital provenant de l'apport de sa femme, il aurait dû songer à utiliser son diplôme de docteur et se créer une clientèle. C'est bien ce qu'il fit, en effet; mais, en véritable adepte de Jean-Jacques, n'obéissant qu'à ses croyances démocratiques et à son culte humanitaire, il recruta cette clientèle dans la basse classe, parmi tous les porte-guenilles et traîne-misère de la localité, si bien qu'en fait d'honoraires il ne reçut jamais que kyrielles de remerciements, los, actions de grâces et bénédictions, tous très glorieux témoignages, qu'il pouvait estimer suffisants, voire superflus, mais qui n'ajoutaient pas un maravédis à la dot de ses filles. Au contraire, bien souvent le brave docteur y mettait encore du sien et soldait de sa poche les frais de l'ordonnance qu'il venait de rédiger.

Sollicité par la municipalité et le département, il avait accepté, et à titre gracieux, bien entendu, les fonctions de médecin de l'hôpital et de la prison; mais ici ce ne fut pas seulement des remerciements et congratulations qu'il récolta: en 1820, après l'attentat de Louvel, le docteur Juvigny, dénoncé par les ultras de l'endroit comme jacobin, robespierriste, athée et franc-maçon, vit un matin arriver chez lui le commissaire de police, M. Poustor, qui lui déclara solennellement qu'il était «suspect à l'autorité» et procéda en conséquence à une perquisition rigoureuse, de fond en comble. A l'issue de cette visite, pendant laquelle il avait failli plus d'une fois caresser à coups de botte l'échine du fonctionnaire, M. Juvigny s'empressa de rompre toute attache officielle, pour ne plus soigner que ses pauvres,—vignerons de Polval, bobineuses et tisserands du Jard ou de la rue de Véel, qui avaient préféré leur galetas à l'assujettissement et à la promiscuité de l'hôpital.

Sa consultation terminée, sa tournée faite, le docteur Juvigny s'occupait de bêcher et ensemencer les carreaux de son jardin, de tailler ses quenouilles, de lier ses espaliers et ses treilles; ou bien,—besogne réservée pour les jours de mauvais temps,—il s'amusait à scier et à fendre sa provision de bois de chauffage, ses trois cordes de rondins; ou encore, transformé en menuisier, serrurier, charpentier, etc., il s'ingéniait à rajuster et reclouer les montants de ses fenêtres, les ais et les gonds de ses contrevents et de ses portes, à raboter les lames de ses parquets, rafistoler ceci, cela, cela encore… Tout était à consolider et à refaire dans cette immense et vétuste baraque. Sous les tuiles d'un petit grenier, au-dessus de la chambre à four, il avait installé son atelier avec tous ses outils; dans un autre coin de la maison, il s'était aménagé deux petites chambrettes qu'il avait meublées d'un bureau de bois noir, d'un antique canapé à fond de paille, d'un fauteuil et de quelques chaises de même style, et où il avait rangé le long des murs, sur des rayons de sapin par lui-même apprêtés et mis en place, les cinq ou six cents volumes de médecine, de philosophie, d'histoire et de littérature qui composaient sa bibliothèque. C'était là qu'il se retirait chaque jour après son second déjeuner,—ce repas de dix heures, onze heures ou midi, appelé dîner en Lorraine,—pour y fumer sa pipe, en relisant quelques pages de l'Essai sur les moeurs ou de la Gazette médicale, et y faire sa sieste.

Ses soirées se passaient auprès de sa femme et de ses filles, dans la vaste pièce, haute de plus de quatre mètres, qui servait de salon. Pendant que Mme Juvigny, qui, à l'âge de quarante ans, à la suite d'une maladie nerveuse, avait perdu la vue, manoeuvrait les aiguilles de son tricot,—un invariable bas de coton blanc;—que Mlles Denise, Claire et Gilberte ourlaient, rebordaient, reprisaient, ravaudaient, le docteur, assis dans une sorte de bergère recouverte d'une housse, sous le manteau de pierre sculptée de la cheminée, leur faisait la lecture de son journal, Le Constitutionnel. Très fréquemment, un coup de sonnette ou un brusque toc toc à l'un des contrevents l'interrompait et faisait tressauter la maman et les fillettes: c'était un voisin ou quelque famille amie qui venait—les dames munies de leur sac à ouvrage—tenir compagnie aux Juvigny.

Il y avait douze ans que l'ex-chirurgien-major avait planté sa tente à Popey et vivait de cette humble vie, toute semée néanmoins de bonnes oeuvres, resplendissante de dignité, de charité, d'abnégation, lorsqu'une épidémie typhoïde ayant éclaté dans certains misérables quartiers de la ville, il prodigua ses forces, se multiplia, se dévoua, si bien qu'il finit par contracter les germes du mal et succomba, frappé ainsi, ce stoïcien et ce sage, comme il l'aurait souhaité si on lui en eût laissé le choix, au chevet de ses pauvres, sur son champ d'honneur.

* * * * *

Mlle Denise, l'aînée des filles du docteur Juvigny, avait alors vingt-sept ans. Quelques mois auparavant elle avait failli se marier: un aide-major, en garnison à Nancy, et que diverses circonstances avaient mis en relation avec l'ex-chirurgien, s'était épris d'elle et avait chargé une dame Huguet, vieille amie des Juvigny, de lui déclarer ses intentions et de lui demander si elle l'autorisait à solliciter officiellement sa main. Elle y consentit d'autant plus volontiers qu'intérieurement, secrètement, elle partageait cet amour. Survint la catastrophe, la soudaine mort du docteur: la démarche fut différée, le projet interrompu. Quand M. Firmin Vayeur, l'aide-major, rentra en pourparlers, Denise avait réfléchi et elle répondit par un refus.

Elle avait réfléchi et à la situation de sa mère aveugle et à l'avenir de ses soeurs, dont l'une, Gilberte, sortait à peine de l'enfance, et dont l'autre, Claire, âgée de vingt-deux ans, était une nature contemplative et mystique, inapte à la gouverne d'une maison, à toute besogne et préoccupation matérielles. Mariée à M. Firmin Vayeur, obligée de quitter la ville, d'accompagner son mari de garnison en garnison, qui donc la remplacerait? Qui soignerait sa mère, si habituée à elle, ne voulant qu'elle pour la servir et la guider? Qui veillerait sur Gilberte? Qui défendrait les intérêts de la famille et dirigerait la barque?

Elle resta, s'applaudissant de n'avoir pas aliéné sa liberté, sacrifiant pour jamais à ce qu'elle jugeait son devoir les aspirations de son coeur;—seulement, durant près de quarante années, jusqu'à son dernier jour, on put voir, suspendu dans son alcôve, au chevet de son lit, à côté d'un petit bénitier en stuc et d'une image de Notre-Dame du Guet, un médaillon de plâtre, où, dans le fin profil du général Bonaparte, la vieille fille retrouvait une frappante ressemblance de l'aide-major, un souvenir toujours présent, mais compréhensible pour elle seule, de son unique amour.

Les ressources de la maisonnée avaient bien diminué depuis la mort de M. Juvigny. Au lieu des quinze cents francs qui étaient alloués au chirurgien-major comme pension de retraite, sa veuve n'en touchait plus que le tiers, cinq cents francs payables par trimestre. Denise et Claire, en attendant que la petite Gilberte put se joindre à elles, s'étaient procuré de l'ouvrage dans une fabrique de la Ville-Basse, une fabrique de corsets. Ces corsets, il s'agissait de les border, d'en fixer les baleines, de les piquer ou éventailler; chaque samedi, une ouvrière qu'elles rémunéraient en conséquence leur apportait leur tâche à domicile, trois douzaines de corsets bruts, et remportait les trois douzaines piquées et parachevées du samedi précédent. En outre, mère et filles s'étaient arrangées pour n'occuper que le rez-de-chaussée de leur grande bicoque, et avaient, non sans quelque peine et délai, réussi à en louer le premier étage: encore deux cents francs à ajouter au budget annuel.

Quant au jardin, Denise s'en était chargée. Elle avait abdiqué toute coquetterie, toute juvénile prétention, et s'était hardiment et gaiement classée au rang des vieilles filles. Sans pitié pour la délicatesse de ses mains, pour le frais incarnat de ses joues, la laiteuse blancheur de son cou et de ses bras, elle sarclait les plates-bandes, promenait la raclotte dans les allées, maniait bêche, râteau, hoyau, sécateur ou cisailles, durant des matinées entières, alors que le jardin, situé au levant, n'avait pas un coin d'ombre.

Les exercices virils ne l'avaient d'ailleurs jamais épouvantée, au contraire. Elle avait été élevée en garçon, habillée même en garçon jusqu'à l'époque de sa première communion: le «major», encore en activité de service en ce temps-là, se plaisait à l'emmener avec lui à la caserne et dans les marches militaires, à la faire grimper sur son cheval et galoper à perdre haleine, à lui planter sur l'oreille son bonnet de police: «Voyez mon beau petit enfant de troupe!»